Lazy Sunday afternoon
I've got no mind to worry
I close my eyes and drift away-yeah

Hey, I'm back ! Profitez-bien de ce chapitre, ce sera le dernier avant deux mois. Plus d'infos tout en bas, à tout à l'heure et bonne lecture !


-7-

She Dreamt She Was a Bulldozer, She Dreamt She Was Alone In an Empty Field

La loi de Murphy.

Ou loi selon laquelle, « s'il existe plus d'une façon de faire quelque chose et qu'au moins l'une de ces façons peut entraîner une catastrophe, il se trouvera forcément quelqu'un quelque part pour emprunter cette voie. »

Vous connaissez tous cette loi. C'est la loi de la tartine qui tombe toujours du côté beurré, la loi d'Archimède Bell ; pour tout corps plongé dans une baignoire, le téléphone sonne, ou encore, le principe de la file d'attente qui avance fatalement moins vite si on décide de la prendre.

Gintoki appelait ça la loi de l'emmerdement maximum. Inutile de le dire, l'expérience de sa vie a clairement démontré qu'il y était particulièrement sensible. Ainsi pouvons-nous rajouter le précepte suivant : dans une ville de deux millions d'habitants où plus de 95% de la population a été transformé en zombie, la probabilité de croiser des survivants augmente proportionnellement au degré de détestation éprouvé pour les dits survivants.

Autrement dit, s'il y avait une chance infinitésimale pour que Gintoki et les autres tombent nez-à-nez avec les personnes qu'ils avaient le moins envie de croiser à ce moment, et bien vous pouvez aisément deviner la suite.

Le narrateur venait de lui faire un sacré coup de pute. Il venait tout juste de se sortir d'une merde pas possible, un infirmier fou-furieux qui avait voulu jouer les Frankenstein avec Kagura. Il avait réussi à calmer le jeu en déployant des trésors de diplomatie. Ah là, pour le coup, il n'était pas peu fier. Il aurait dû se douter que tout allait partir en couille, c'était vraiment trop beau… Il avait fallu que ce bourrin apparaisse pile à ce moment précis et foute tout par terre.


À la vue du cadavre de sa bien-aimée, Tetsuya tomba à genou et fondit en larmes, ses sanglots entrecoupés de hoquets spasmodiques. Il semblait qu'il allait s'étouffer à tout moment, comme si quelque chose devait sortir, mais restait bloqué dans sa gorge. Il prit le corps dans ses bras, retira le masque et la camisole, et le serra contre sa poitrine, sans se préoccuper du sang qui coulait en flots ininterrompus.

Gintoki observa durant quelques secondes ce spectacle désolant, avec une amertume teintée néanmoins d'un certain soulagement, puis leva vers le coupable un regard furieux. Okita le lui rendit sans ciller, avec dans ses yeux l'expression typique du mec qui n'a rien à se reprocher.

Sans un regard pour le cadavre et l'infirmier éploré, Okita s'avança, sabre au poing et sourire en coin.

« Avouez que je vous ai sauvé la mise sur ce coup là, Danna…
- Tu déconnes ? J'avais la situation parfaitement sous contrôle ! Mais bien sûr, il a fallu que tu ramènes ta poire !
- Ce n'est qu'un zombie, pas la peine d'en faire un fromage… répondit Okita en haussant les épaules.
- Ah ouais ? T'as qu'à en discuter avec ce pauvre type, tiens ! répliqua Gintoki en pointant Tetsuya du doigt.
- Lui ? s'enquit Okita. Je peux régler le problème vite fait bien fait. »

Gintoki vit avec stupéfaction Okita s'approcher de l'infirmier, toujours prostré devant le cadavre de sa fiancée, et brandir son sabre. Il se précipita alors et saisit le bras du Capitaine à la dernière seconde, juste avant qu'il n'ait le temps d'accomplir son geste.

Tetsuya avait levé la tête et lorgnait l'air horrifié sur la lame qui s'était stoppée à un centimètre de son cou. Quant à Okita, il regardait d'un œil inexpressif la main qui avait agrippé son poignet et l'avait stoppé en plein élan.

« Je-peux-savoir-à-quoi-tu-joues ? articula Gintoki, sans lâcher le jeune homme, en le dévisageant avec un mélange d'effroi et de colère.
- Je lui épargne une mort lente et douloureuse. Une fiotte comme lui n'a aucune chance de survivre dans ce monde. C'est un service que je lui rends. » répondit Okita d'un ton égal et le plus sérieusement du monde. D'un geste, il se dégagea la main, et recula, tandis que Gintoki se plaçait entre lui et l'infirmier, qui s'était recroquevillé dans un coin.

« Non mais pour qui tu prends ? T'es qui pour juger du droit de vie ou de mort d'un individu ? C'est ça les flics, à force de se croire au dessus de tout le monde, ça finit par se prendre carrément pour dieu !
- Faut pas être devin pour savoir qu'il n'a aucune chance. Je ne lui donne pas deux jours…
- T'en sais rien ! » rétorqua Gintoki. Puis il se tourna vers Tetsuya. Celui-ci le regardait avec l'expression d'un petit rongeur apeuré, et il sursauta quand Gintoki lui tendit la main.

« Allez, lève-toi. T'as assez chialé comme ça, lui dit-il.
- N-N'approchez pas… N-ne vous approchez pas de moi, espèce de monstres… » bafouilla en retour l'infirmier. Il tâtonna à ses côtés et mit la main sur son manche à balai, qu'il brandit vers Gintoki en tremblant.

« Tu crois m'atteindre avec ça ? moqua Gintoki en considérant le bout de bois tremblotant qui pointait vers lui. Sois pas flippé comme ça, t'as rien à craindre avec nous… »

Il tenta de lui attraper le bras, mais Tetsuya se leva brusquement et le repoussa de toutes ses forces. Gintoki vacilla et regarda avec impuissance l'infirmier s'enfuir sans demander son reste.

« Je vous l'avais dit… aucune chance… dit Okita en rappliquant l'air de rien. Vous êtes naïf, Danna. Trop naïf, et trop idéaliste…
- Au moins j'aurais tenté…
- Vous n'allez pas lui courir après ?
- À quoi bon ? répondit Gintoki en haussant les épaules d'un air désabusé. Il est comme un animal blessé. Complètement barge… J'ai autre chose à penser...
- Au final vous l'avez condamné… Vous êtes comme moi Danna, sauf que vous vous cachez derrière de belles paroles…
- Pas tout à fait. J'étais prêt à lui laisser une chance… »

Okita ne répondit rien et rengaina son sabre. Gintoki lui passa devant sans un regard et se dirigea vers Shinpachi, qui était encore bloqué sur le corps de la femme-zombie. À son approche, le garçon leva les yeux.

« Gin-san, tu es sûr qu'on peut le laisser partir comme ça ?
- On ne peut plus rien pour lui. Et puis on ne peut pas perdre notre temps à s'inquiéter pour les autres. On a déjà du mal à s'en sortir nous-mêmes… » répondit Gintoki en contemplant ses doigts comme s'ils renfermaient les secrets de l'Humanité.

« Au fait, j'y pense… » se demanda soudain le samouraï, réfléchissant à haute voix. Il se tourna vers Okita, qui lui décocha un regard faussement innocent. « … qu'est-ce que tu fous ici ?
- Bah, je montais la garde au Quartier Général, et j'ai vu passer votre tacot. Imaginez bien, vous étiez les premiers survivants que je croisais depuis un bout de temps. 'Fin, autres que les glands que je me coltine… J'ai vu où vous étiez garés, alors comme je me faisais un peu chier, j'ai décidé d'aller voir un peu ce qu'il se passait. Je dois dire que je ne m'attendais pas à tomber sur vous…
- Fantastique. Maintenant, si tu veux bien m'excuser, il faut que j'aille pioncer, alors tu fous le camp. T'as pas dit que t'étais en train de monter la garde quelque part ? J'espère pour toi qu'une bande de zombies n'a pas bouffé tes potes dans leur sommeil pendant ton absence… marmonna Gintoki en se grattant la nuque. Allez, viens Patsuan, on rentre... ajouta-t-il avec un bâillement.
- Hmm… » acquiesça le garçon d'un air absent, visiblement encore troublé par la scène.

Avant de rentrer dans la salle où dormait les filles, Shinpachi se retourna une dernière fois, pour voir de dos le Capitaine s'étirer nonchalamment puis disparaître dans la pénombre du couloir d'où il avait émergé comme une créature de l'au-delà. Le garçon pouvait affirmer sans trop d'incertitude qu'Okita allait retourner reprendre son poste…Où avait-il dit déjà ? Ah ouais, au Quartier Général. Le sous-entendu était qu'il devait y avoir d'autres personnes avec lui, et Shinpachi n'avait pas vraiment de difficulté à imaginer lesquelles… D'une certaine façon, ça le rassura de savoir qu'ils n'étaient pas seuls aux monde, et que d'autres partageaient la même galère à quelques immeubles de là…

« Oi, Patsuan, tu rentres où tu sors ? s'impatienta Gintoki.
- Ah ! Je rentre, je rentre !
- Fermez pas moi aussi je rentre ! » retentit une voix de l'autre bout du couloir. De la pénombre où il avait disparu avec classe réapparut d'une manière nettement moins classe un certain Capitaine qui cette fois-ci, déboulait à toute berzingue avec une bande de zombies surexcités au train.

« Hein ! Okita-san ? NON NON ! Ne les amenez pas par ici ! Mais retenez les bon-sang ! s'affola Shinpachi sans savoir s'il devait entrer ou sortir, tandis que Gintoki passait sa tête dans le couloir avec une curiosité qui se changea bien vite en panique.

- Y'en a trop ! Dégage de là binoclard ! » s'écria Okita en poussant tout le monde dans la pièce. Ils durent s'employer à trois pour refermer derrière eux dans la précipitation tandis que le troupeau se jetait sur la porte.

« Hum, Okita-kun, tu peux m'expliquer ? Tu nous as fait quoi là ? demanda Gintoki sans cesser de s'appuyer contre la porte qui menaçait de céder à tout moment.
- Vous avez pas regardé la météo ? Il pleut des zombies, j'vous apprend rien je pense !
- Non mais comment tu t'es retrouvé avec ces trucs collés aux fesses ?! Pourquoi tu les as rameutés ici ?! Et bordel, POURQUOI Y A DES ZOMBIES ICI ALORS QU'ON AVAIT FERMÉ TOUTES LES ISSUES ?!
- Alors, à la première question, je répondrais ; j'ai commencé à essayer de tous les descendre, mais ça a fini en bordel de zombies, le genre orgie collective, alors j'ai laissé tomber, en plus, j'ai des courbatures… à la deuxième ; ils me sont tombés dessus au coin du couloir, ils seraient parvenus à vous de toute façon. Enfin à la troisième… je dirais que j'ai peut-être oublié de refermer derrière moi quand j'ai infiltré le bâtiment, désolé hein, je pouvais pas savoir… sans rancune ? »

Gintoki se contenta de le regarder bouche-bée comme il l'avait fait pendant l'intégralité de son mea culpa, puis il dit finalement :

« Sérieusement, depuis le début t'en rates pas une… C'est quoi ton problème, t'as décidé de me faire chier c'est ça ?
- Hmm, en fait, ouais, c'est bien plus drôle que de monter la garde…
- 'Spèce de …. !
- C'est bon je blaguais… Je me suis retrouvé submergé par le nombre, c'est tout. Plus sérieusement, je pense que quelqu'un les a attirés ici, pour qu'ils soient en aussi grande quantité et aussi excités, je trouve ça bizarre…
- Ouais, et cette personne c'est toi…
- Non, je pensais plutôt à l'autre détraqué qu'on a laissé filer… Il est peut-être plus dangereux que ce que je pensais finalement…
- Gin-san ! Okita-san ! intervint Shinpachi. C'est bien beau tout ça, mais le moment est mal choisi pour tailler une bavette si vous voyez ce que je veux dire ! »

Le garçon suait à grosses gouttes en essayant de maintenir la porte fermée tandis que les deux autres discutaient sans se soucier de lui. Porte qui commençait d'ailleurs à céder et sortir de ses gonds.

« Putain, Okita-kun, tu nous a vraiment mis dans la merde ! grogna Gintoki. Moi qui pensais enfin pouvoir profiter de quelques heures de sommeil...
- On fait quoi Gin-san ?
- On dégage ! On peut pas se battre ici, on manque d'espace. On est au combien ici ?
- Au premier…
- Bon, on va sortir par la fenêtre…
- Tu-es-malade ! s'étrangla Shinpachi
- Non ça va très bien… s'étonna Gintoki en se palpant le front. Par contre, c'est toi qui réveille ta sœur, sinon j'irais vraiment mal pour le coup. Tiens et la vieille aussi tant qu'à faire. Okita-kun, assume tes conneries jusqu'au bout et tiens-moi cette porte. Je m'occupe de Kagura. »

« Hé, c'est quoi le problème avec China ? demanda Sougo en regardant Gintoki hisser la petite Yato sur Sadaharu de sorte qu'elle ne se casse pas la figure.
- T'occupe… grommela en retour le samouraï. Sadaharu, mon vieux, prends bien soin de ta maîtresse, d'accord ? » ajouta-t-il en s'adressant à l'énorme cabot.

De leur côté, Otae et Otose s'éveillaient en prenant conscience de la situation. Otae se leva d'un bond, l'air furax, et se dirigea vers la porte à grands pas, naginata en main.

« Arrête Ane-ue ! Tu ne peux pas t'en occuper toute seule ! Ils sont trop nombreux ! s'affola Shinpachi en s'accrochant à sa manche.
- Ce n'est pas eux que je vise… » répondit-elle d'un air glacial.

Elle s'arrêta devant Okita qui la dévisagea, impassible.

« J'aurais dû me douter que les disciples du Gorille étaient dépourvus de jugeote… C'était évident pourtant… jeta-t-elle au Capitaine en brandissant son arme.
- Si tu me tues, répondit Okita d'un calme olympien, il n'y aura plus personne pour tenir la porte…
- Ne t'inquiète pas pour nous, je donnerai ton cadavre en pâture à ces créatures, ça les distraira un moment… »

Okita n'eut pas le temps de répliquer, il se retrouva ni une ni deux avec la lame du naginata plantée à un centimètre de son entrejambe, tranchant vers le haut. Il ne put que constater la situation périlleuse dans laquelle se trouvaient ses bijoux de famille, puis releva la tête et croisa le regard méprisant et manifestement satisfait d'Otae, qui le toisait avec un petit sourire narquois.

« Oh mon dieu, Okita-kun, constata-t-elle innocemment, tu as intérêt à ne pas faillir à tenir cette porte… Parce qu'au moindre relâchement… » Elle leva ses mains devant elle et mima avec ses doigts deux paires de ciseaux se refermant. Okita blêmit.

« C'est… c'est très cruel tu sais… articula-t-il d'une voix blanche.
- Je sais. » répondit-t-elle d'un air angélique.

« Bon z'avez fini votre cirque là, on peux y aller ? » intervint Gintoki. Il tenait dans ses bras une corde confectionnée avec les draps de la chambre de garde. Il ouvrit la fenêtre et se pencha en observant le sol en contrebas.

« Ok, il y a quelques machins qui traînent. Je passe en premier, et je vous appelle quand la voie est libre. Okita-kun, ajouta-t-il en s'adressant au Capitaine, tu seras le dernier à sortir, alors… - Gintoki baissa les yeux vers la lame qui menaçait de faire du hachis avec ses parties - … tiens bon ! » conclut-il avec un signe du pouce et un grand sourire éclatant du genre pub de dentifrice. Et il sauta par la fenêtre en déroulant sa corde de fortune.

Sadaharu suivit, nullement dérangé par la hauteur, puis vinrent Otose et Otae qui descendirent chacune en rappel sous le regard attentif du samouraï. Quand Shinpachi atterrit à son tour sur la terre ferme, Gintoki mit ses mains en porte-voix et cria.

« Okita-kun ! Tu peux sortir ! »

Il y eut un silence, puis un gigantesque brouhaha. Sougo s'envola littéralement par la fenêtre, suivit par une armée de zombies qui tentaient de l'attraper au vol.

Certains basculèrent par la rambarde et s'écrasèrent au sol.

« Oulah, reculez-vous, il pleut… » marmonna Gintoki.

Après un vol plané digne des plus grands ralentis de Matrix, Sougo atterrit en souplesse sur le macadam et se releva en s'époussetant tranquillement.

À sa vue, Otae sursauta.

« Ah, mince, mon naginata est resté là-bas…
- Tu crois tout de même pas que je te l'aurais ramené… » ironisa Okita avec un sourire goguenard.

Gintoki se tourna vers lui, bokuto sur l'épaule.

« Bon, j'en ai ma claque, ça fait des heures qu'on crapahute, et des heures que je n'ai pas dormi. Okita-kun, je pense que tu nous dois bien l'hospitalité après toutes les emmerdes que tu nous as causées… T'as une planque si j'ai bien compris ?
- Ouais, à deux pas, c'est le quartier général, l'endroit est clean, enfin en partie… On y est en sécurité pour le moment… répondit l'intéressé.
- Mmh, acquiesça Gintoki en hochant la tête. Allez, un dernier effort, ajouta-t-il en s'adressant au reste de la troupe, dans quelques instants, on pourra enfin dormir, si rien d'autre ne nous tombe sur la tronche…
- Porte pas la poisse… » grommela Shinpachi d'un air fatigué en se dirigeant vers la camionnette.

L'énième exode de la nuit se déroula dans le silence le plus complet. Tout le monde dormait à moitié, excepté Sougo qui regardait défiler le paysage, et Gintoki, qui l'observait du coin de l'œil. Quelque chose à propos du mioche dérangeait le samouraï. Enfin, encore plus que d'habitude. Certes, Sougo n'était pas vraiment ce qu'on pouvait appeler un enfant de chœur, mais il avait fait preuve, en voulant abattre l'infirmier, d'une froideur extrême, voire d'une cruauté que Gintoki lui-même fut surpris de trouver chez lui. Son pragmatisme excessif et son absence totale d'empathie le rendait véritablement inhumain, comme si les évènements avaient exacerbé son caractère déjà peu enclin à la compassion pour autrui. Et tout cela en l'espace d'une nuit. Gintoki se demandait ce qu'il avait bien pu voir, ce qu'il avait pu se passer chez lui pour qu'il agisse de la sorte. Quoiqu'il en soit, il se dit qu'il ferait mieux de garder un œil sur lui, parmi toutes les choses auxquelles il devait déjà veiller. Ce type était instable. Il l'avait toujours été, mais la situation actuelle avait amplifié le phénomène et le rendait presque dangereux. Comme si ce n'était déjà pas assez compliqué comme ça…

Quand Okita se redressa sur son siège, Gintoki sut qu'ils étaient arrivés à destination.

La façade du premier étage du bâtiment était une immense baie vitrée, coupée en son centre par une gigantesque double porte.

« C'est en gardant cette porte que j'ai vu votre voiture passer, précisa Sougo en les menant à travers le hall. Vous trouverez une cafétéria au sixième étage. C'est là qu'on s'est installé. Les escaliers sont de ce côté, indiqua-t-il.
- Tu ne montes pas avec nous ? s'étonna Gintoki.
- Non, j'ai pas sommeil… » répondit le jeune homme avec un sourire. Puis il s'installa par terre en tailleur en plein milieu du hall, fixant attentivement l'extérieur avec de grands yeux brillants. Il semblait fasciné par les quelques zombies éparses qui se pressaient l'air ahuri contre la baie vitrée.

Gintoki haussa les épaules, désabusé, et se dirigea vers les escaliers.

Les dernières marches leur parurent éprouvantes, comme si elles mesuraient un mètre de haut chacune, mais après un dernier effort, ils atteignirent enfin leur oasis.

La cafétéria était une immense salle, divisée en trois parties. Un comptoir derrière lequel se trouvaient frigos, distributeurs en tout genre et de grandes marmites remplies de nourriture froide et gélifiée, au milieu de la salle, un alignement impeccable de tables, et au bout, un coin salon.

Gintoki et ses compagnons restèrent interdits quelques secondes devant cette vision. Ils s'attendaient à y voir plus de monde, mais le spectacle qu'ils avaient sous les yeux était passablement désolant. Ils n'étaient que deux. Le gorille ronflait bruyamment affalé sur un canapé, et le mayora, qui semblait avoir pris dix ans, dormait assis à une table.

« C'est la grande joie ici… » murmura Gintoki, sans trouver de réponse.

Chacun prit place comme il put, le confort étant le dernier de leur souci, étant donné qu'ils s'endormirent tous quasi-instantanément.

Gintoki fut le dernier à trouver le sommeil.


Dirigeons à présent notre regard vers l'Est. L'Océan Pacifique s'y étend dans toute son immensité, un gigantesque tas de flotte, qui de loin semble aussi plat et immobile que la ville d'Edo, elle-même plongée dans un sommeil léthargique. Accélérons un peu le temps. Le ciel aussi noir que du sang caillé s'éclaircit doucement. Et tout là-bas, très loin, derrière l'horizon, un rai de lumière émerge timidement, illuminant les remous de l'océan qui semble soudain prendre vie. Le soleil se montre, péniblement, comme s'il hésitait à se lever sur un monde qui peut-être n'en vaut plus la peine. Mais la Terre poursuit sa rotation perpétuelle, obligeant les rayons à sortir de leur refuge de par delà l'horizon. On ne déconne pas avec les lois de l'astronomie fondamentale. Le soleil, renonçant alors à laisser les habitants de la Terre plongés dans une nuit éternelle, décoche enfin ses carreaux de lumière, venant transpercer de part en part les hauts gratte-ciels du centre-ville, et pleuvant en volées sur les rues et les boulevards. Le jour se lève enfin, chassant la nuit, cette nuit qui fut le théâtre d'un bouleversement irréversible. La lumière semble laver la ville de ses blessures, mais ce n'est que la première matinée d'une nouvelle ère qui commence dans la douleur.

Le petit matin réveille au passage les squatteurs opportuns ayant élu domicile dans la cafétéria d'un important bâtiment administratif. À l'heure qu'il est, ceux-ci doivent d'ailleurs frotter leurs yeux encore bouffis d'un sommeil insuffisant en pestant contre la lumière. Du haut de son immeuble, un samouraï et son canard de compagnie observent le lever de soleil avec la satisfaction de leaders fraîchement élus, déjà plein de projets en tête.

Des projets. Quels peuvent bien être les projets des quelques personnes ayant survécu à cette nuit ? À quoi peuvent bien penser ces rescapés en contemplant ce soleil qui semble se moquer d'eux en se levant comme si de rien n'était ?

Ces interrogations sur l'avenir, Tama n'en avait que faire. Assise sur le toit d'une maison, elle mettait tranquillement à jour ses données, analysant avec sa froideur de machine le nouveau monde qui s'offrait à elle. Elle avait déjà fait le ménage dans son disque-dur, et collecté de nouvelles informations pendant la nuit, notamment sur son nouveau compagnon, qui dormait pour l'instant à ses côtés d'un sommeil plus ou moins paisible. Elle avait relevé quelques incompatibilités comportementales sur l'humain qu'elle connaissait aussi sous le nom de Madao, parce que tout le monde l'appelait ainsi, et elle s'était empressée d'enregistrer les modifications en question. Cet homme agissait différemment de ce que son intelligence artificielle aurait pu prévoir aux vues de ses précédentes observations, et il fallait corriger ça tout de suite.

Elle évalua à distance la fréquence de sa respiration et de son rythme cardiaque. D'après ses mesures, il n'allait pas tarder à se réveiller.

...

La première chose que fit Hasegawa lorsqu'il ouvrit les yeux, fut une horrible grimace. Il avait l'habitude de dormir dans les endroits les plus improbables, et les plus inconfortables, mais pioncer sur un toit, ça, il ne l'avait jamais fait. Et soyons franc, il aurait nettement préféré avoir les plis d'un oreiller plutôt que le rebord d'une tuile imprimés sur son visage. Ou à la rigueur, les plis d'un carton, si on voulait voir les choses au rabais.

Il se redressa en pestant mentalement contre les courbatures qui lui labouraient le dos, s'essuya les yeux et, ébloui par le soleil qui se levait, remit bien vite ses lunettes.

Tama le regardait, le visage impassible. Bon sang ! Ce robot avait le don de le mettre mal à l'aise. Même s'il était persuadé qu'elle n'était capable d'aucun jugement ni arrière-pensée, il était impossible de savoir ce qu'il se passait derrière ces deux grands yeux inexpressifs.

« Tu n'as pas dormi ? demanda-t-il, dans une tentative d'engager la conversation.

- Non, je n'en ai pas besoin. » répondit-elle.

Pff, elle a passé tout ce temps à me regarder pioncer… se dit-il.

Il avait fini par tomber de sommeil au beau milieu de la nuit, son corps cédant finalement après avoir crapahuté sur les toits avec Tama pendant deux bonnes heures. Ils n'avaient pas avancé des masses, il faut dire qu'il n'était pas très doué… Mais même si le temps pressait, ils s'étaient arrêtés, et Hasegawa n'avait pas attendu longtemps avant de s'assoupir.

Mais maintenant, le besoin urgent de retrouver sa femme lui démangeait les jambes. Il se leva, sa silhouette se découpant dans la lumière du soleil à peine sorti de l'horizon, et avança sur le toit de quelques pas précautionneux. Il avait faim, mais son estomac attendra. Il entendit Tama se lever derrière lui, et s'arrêta pour la laisser passer. Elle avait calculé le chemin le plus court et le plus simple pour parvenir à l'adresse qu'il lui avait indiqué. Et elle faisait un bon bouclier, ce qui était un facteur non négligeable, même s'il était peu probable de croiser un zombie jouant les funambules sur les toits. C'était juste au cas où.

Mais à mesure qu'ils se rapprochaient des quartiers disons, plus « fréquentables », l'espace entre les habitations s'élargissait, ainsi que les ruelles et les passages, et sauter de toit en toit devint de plus en plus compliqué. Arrivée au bout de la dernière tuile du dernier toit du dernier pâté de maison, Tama se pencha en observant la rue en contrebas, considéra un instant le toit qui leur faisait face de l'autre côté, et déclara finalement.

« Il va falloir descendre, vous ne pourrez jamais franchir la distance.
- Il nous reste combien ?
- Cinq cent mètres à vol d'oiseau. »

Cinq cent mètres. Une bagatelle. Sauf quand on risque de croiser un zombie au premier coin de rue. Hasegawa se lécha nerveusement les lèvres en regardant non seulement la bande de contaminés qui déboulaient au coin de la rue, mais également la hauteur qui le séparait du sol.

Tama se munit du balai serpillière qu'elle gardait attaché dans son dos, et se posta au bord du toit.

« Je vais nettoyer la zone. Restez en hauteur jusqu'à ce que j'aie terminé. »

Et avant qu'il n'ait le temps d'ajouter quoique ce soit, elle sauta.

De son perchoir, il l'observa se diriger avec assurance vers la bande de décérébrés, qui la regardaient, non pas avec cette envie pressante de la dévorer toute crue dont Hasegawa avait déjà été la presque-victime (il les mettait d'ailleurs au défi d'essayer de faire du robot leur petit dej', ils s'y seraient cassé les dents, à son grand plaisir…), mais plutôt avec une sorte de curiosité face à un individu qui n'était ni un repas sur pattes, ni même un être vivant. Ils n'eurent pas vraiment le temps de se poser cette question, Tama les réduisit en cendres avec application avant qu'ils n'aient eu le temps de débattre du pourquoi du comment dans leur petite cervelle atrophiée.

Élimination propre et silencieuse. Hasegawa se dit qu'il avait vraiment une veine d'enfer d'être tombé sur un exterminateur de zombie. Après s'être assurée que les alentours étaient sûrs, la Terminator en herbe lui fit signe, et il put enfin descendre. Enfin, par descendre, ça impliquait plutôt s'aplatir dans la boue comme une vieille carpette fripée qui aurait glissé de son séchoir.

Il se releva, noir de boue, devant une Tama qui le regardait d'un air imperturbable.

« Je doute que cette technique de camouflage soit réellement efficace, Hasegawa-sama » dit-elle en l'examinant des pieds à la tête.

Il sursauta. Il n'avait pas l'habitude qu'on lui donne du « sama ».

« C'est bon, hein ! Pas la peine de te foutre de ma gueule ! Je sais que tu penses que je suis que le dernier des incapables alors pas la peine d'en remettre une couche !
- Je ne disais pas ça pour vous froisser Hasegawa-sama, j'entendais par là que d'après les observations que j'ai effectuées pendant la nuit, les ennemis se fient plutôt à leur perception des mouvements et à leur odorat. »

Ah, ça expliquait pourquoi ils s'étaient tous jetés sur lui quand il s'était mis à paniquer lors sa piètre tentative d'imitation. Et ça expliquait également…

« Mais vous, Hasegawa-sama, vous disposez déjà d'un excellent camouflage. Un camouflage olfactif. »

C'était exact. Son odeur corporelle avait depuis longtemps cessé de s'apparenter à celle d'un être humain pour plutôt se rapprocher de celle du vieux bouc. Ça expliquait pourquoi il pouvait passer inaperçu parmi une horde de zombie, s'il adoptait le comportement adéquat.

« Je… je pue.
- Oui, Hasegawa-sama, c'est là un grand pouvoir que vous possédez. Vous et moi pouvons facilement passer inaperçu, nous fondre dans la masse… Et c'est pourquoi… »

Tama sortit son balai-serpillière.

« …c'est pourquoi, pour enlever toute cette boue, je préconise le nettoyage à sec ! »

Et donc, un nettoyage à sec plus tard…

« JE N'AI PLUS D'ÉPIDERME BORDEL !
- Mais non, vous êtes propre comme un sou neuf… et votre odeur corporelle est intacte ! N'est-ce pas fantastique ?
- Propre ?! Tu m'as littéralement raboté la couenne, robot de mes deux ! J'ai d'jà plus que la peau sur les os ! Tu veux me transformer en squelette c'est ça ? Mais oui, mais c'est parfait ! Zombies et squelettes sont les meilleurs amis du monde ! Et on fera un banquet géant et on dansera autour du bûcher de nos victimes et on se torchera la gueule en buvant leur sang dans leur crâne encore gluant ! MOUAHAHAHAHA ! AIEUH PUTAIN ! »

Le coup de balai qu'il reçut sur le crâne interrompit son délire macabre et remit ses idées –pas très claires- à leur place, si tant est qu'elles en avaient une.

« Hum, merci… dit-il en frottant la bosse écarlate qui avait poussé sur sa tête. Mais j'ai toujours la peau qui crame, t'aurais pas une option ventilo dans tes gadgets ?
- Non, mais si vous voulez de l'air, on peut toujours se contenter de courir très vite. On arrivera plus vite à destination.
- Pff destination, destination, à ce train là, la seule destination qui nous attend, c'est l'estomac d'un zombie… grommela Hasegawa en fourrant ses mains dans ses poches. Alors, par où on va ?
- Par là-bas, il suffit de me suivre. » répondit Tama en se mettant en marche.

Et ils marchèrent.

Hasegawa suivait derrière, mains dans les poches, et pied-de-biche dans la ceinture. Il cogitait.

Au bout de quelques minutes de silence, il posa enfin la question qui brûlait ses lèvres.

« Dis-moi, je me demandais, si les zombies ne t'attaquent pas, pourquoi les considères-tu comme tes ennemis. J'veux dire, ça fait plusieurs fois que t'emploies ce terme, mais les zombies ne t'ont rien fait, à toi, si ? T'es un robot, tu devrais plutôt faire preuve d'objectivité, non ?
- C'est très simple, je considère quiconque se met en travers de ma mission comme mon ennemi.
- Et c'est quoi cette mission ?
- Protéger et servir les êtres humains, vous en l'occurrence. Si vous êtes en danger, mon devoir est d'éliminer ce danger. C'est aussi simple que ça.
- « Protéger et servir les êtres humains »… à la base, tu avais un proprio il me semble, cette espèce de vieille peau… A mon avis, tu ferais mieux de t'occuper de ton véritable maître et de partir à sa recherche plutôt que te coltiner un type comme moi. Tu dis que tu obéis à tes devoirs, mais tu fais tout l'inverse… »

La remarque tomba dans un silence aussi lourd et épais qu'une motte de beurre. Hasegawa, toujours les mains dans ses poches, tourna la tête en faisant la moue, mais regardant toujours du coin de l'œil le robot qui lui ouvrait la voie, de sa démarche rigide mais déterminée.

Puis, au bout de quelques instants, la voix de Tama se fit entendre.

« Je suppose que c'est ce que Gintoki-sama appelait « la conscience » »

Conscience ? Comment un robot pourrait-il avoir une conscience ? Elle avait attrapé le Cogito ou quoi ?

« Après vous avoir aidé à atteindre votre objectif, je compte partir à la recherche des miens… poursuivit Tama.
- Ah… Tu ne sais pas où ils sont allés ?
- Non. Quand je me suis remise en marche, tout le monde était parti et les créatures avaient envahi le bar. J'ai seulement retrouvé Catherine-sama, morte. »

Morte. Le mot était violent. Assez violent pour mettre Hasegawa en face de la cruelle réalité. De toutes les personnes qu'il connaissait, combien avait survécu ?

Ils passèrent devant un troupeau de zombies en ralentissant le pas. Ceux-ci ne semblèrent pas les remarquer.

« Nous sommes bientôt arrivés. » avertit Tama à voix basse. Hasegawa sursauta et regarda autour de lui.

Alors c'était ici que sa femme habitait…

Il connaissait son adresse, mais il n'avait jamais eu le courage de s'y aventurer à moins de trois pâtés de maisons. Ils se trouvaient dans un petit quartier modeste, mais à l'allure paisible si on omettait les traces de débandades et de carnages qui souillaient le paysage. À quelques mètres de là, deux créatures étaient penchées sur quelque chose qu'il préféra ignorer de toutes ses forces.

La boule au ventre, Hasegawa détourna le regard et se mit à fixer ses pieds, comme s'il avait peur de voir le sol se dérober sous lui sans prévenir. Au fur et à mesure qu'ils avançaient dans la rue, son cœur s'accéléra, et son estomac se mit à faire des galipettes. Il tenta de se focaliser sur le rythme régulier des geta de Tama qui claquaient sur le bitume, et cela le calma.

Mais bientôt, les pas du robot s'arrêtèrent.

Ils étaient arrivés à destination, un petit immeuble composé de plusieurs appartements auxquels on accédait par un escalier extérieur.

Hasegawa inspira un grand coup, pour faire disparaître l'étau qui oppressait sa poitrine.

« C'est à l'étage… » marmonna-t-il d'une voix moins assurée qu'il l'aurait voulu.

Tama ne bougea pas. Elle se contentait de le fixer sans rien dire.

« Heu… Tu… Tu viendrais pas avec moi ? demanda-t-il, misérablement.
- Comme vous voulez… »

Il n'avait pas eu l'intention de la faire venir. Mais là, il pouvait sentir son courage s'échapper de lui par tous les orifices possibles, et il lui était absolument impossible d'imaginer ce qu'il allait trouver une fois sur place. Par déni, ou par peur, il ne savait pas.

Il ne pouvait pas.

Tout simplement.

Car tout ce qu'il savait, c'est qu'il était terrifié.

Avec Tama à sa suite, il monta lentement les escaliers. Son cœur tambourinait de plus en plus bruyamment dans sa poitrine, comme s'il ne demandait qu'à en sortir.

Puis il se retrouva devant la porte de l'appartement.

Grande ouverte.

Hasegawa regarda une deuxième fois le numéro. C'était le bon.

Mais cette porte ouverte sur une pièce plongée dans la pénombre… Avait-il vraiment envie d'y pénétrer ?

Au point où il en était, il ne pouvait plus reculer.

Il s'avança. Il pensa un moment dégainer son pied de biche, mais il n'en fit rien. Il ne lui servirait à rien.

À rien du tout.

On n'y voyait rien, mais la pièce était vide, c'était indéniable.

Guidé par un rai de lumière, il s'avança vers la fenêtre et ouvrit les volets. La lueur du jour éclaira l'unique pièce de l'appartement, et il put enfin constater.

Là, un futon défait, comme si quelqu'un s'était levé dans la précipitation.

Une table renversée, un vase brisé…

Il regarda au sol. Il avait marché dans une flaque de sang et on voyait la trace de ses geta sur le plancher.

Du sang, il y en avait aussi sur la porte d'entrée et sur un combiné de téléphone qui trainait par terre.

Que s'était-il passé dans cette pièce ?

Hasegawa n'arrivait pas à réfléchir. Toutes les données s'embrouillaient dans sa tête, rendant impossible un enchaînement d'idées cohérentes. Il restait planté là, les bras ballants au milieu de la pièce, à regarder la scène d'un air absent. Il en avait oublié la présence de Tama, qui se tenait pourtant à distance, près de la porte d'entrée.

Une porte, celle de la salle de bain, s'ouvrit en claquant contre le mur, perturbant ainsi le silence. Une créature déboula dans l'appartement, avec l'air de ne pas trop savoir ce qu'elle fichait là.

Hasegawa regarda comme dans un demi-rêve Tama achever le zombie avec son balai.

Il y avait entre son esprit et son corps une sorte d'incoordination qui l'empêchait de réagir.

Qu'est ce que je fiche ?

Tama se pencha sur le cadavre, et après l'avoir examiné un instant, elle se releva.

« C'est un individu masculin, Hasegawa-sama. Ce n'est pas votre épouse. » dit-elle impassiblement.

La phrase ralluma une petite loupiote dans son cerveau.
Il tomba à genoux.

C'était ça.

Sa femme n'était pas là. Et il ne savait pas où elle était.

Il ne savait pas.

Il n'avait aucun indice. Il n'y avait rien qu'il puisse faire

Rien.

Il était impuissant.
Cette impuissance, combinée à une énorme bulle de découragement qui explosa dans sa poitrine, répandit son venin dans tout son corps, des pieds à la tête.
Et il fondit en larmes.
Des sanglots incontrôlables, comme s'il expiait d'un coup toute cette frustration et ce désespoir qu'il avait refoulé pendant tout ce temps.
Il se dit qu'il méritait ce qu'il lui arrivait. Il méritait d'être seul jusqu'à la fin de ses jours et de crever dans la solitude, ignoré de tous.

Oui, il le méritait bien.

C'est pourquoi il releva la tête avec étonnement lorsqu'il sentit une petite main froide se poser sur son épaule. Tama s'agenouilla pour lui faire face et le prit dans ses bras.

« Gu'est-ce que du fiches… demanda-t-il en reniflant.
- Je ne sais pas. C'est juste que j'ai souvent remarqué des humains se conduire de cette façon lorsque leurs glandes lacrymales sont sujettes à des dysfonctionnements. »

Hasegawa ne put s'empêcher de rire nerveusement, et lui rendit son accolade.

Pour la première fois depuis un bon moment, il ne se sentait pas seul.


Ce n'était pas n'importe quel Jump. C'était le dernier Jump à avoir été publié, le dernier Jump avant la fin du monde. Gintoki l'avait trouvé dans le coin salon de la cafétéria, sous une pile de magasines quelconques, et il en tournait maintenant les pages avec révérence, profitait de chaque mots, de chaque dessins, du moindre petit trait de plume, et même des défauts d'impression. Les publicités qu'il zappait d'habitude exerçaient maintenant sur lui une étrange pouvoir d'attraction, comme s'il contemplait quelque chose de complètement incongru et hors du temps.

C'était quand même la troisième fois qu'il le lisait depuis le début de l'après-midi. Avec un profond soupir de lassitude, il reposa le magasine sur ses genoux et regarda dehors.

Il était assis à la fenêtre, profitant de la lumière du soleil, tout le bâtiment étant dépourvu d'alimentation électrique. À quelques pas de lui, Kagura ronflait, étendue de tout son long sur un sofa. Elle avait fini par retrouver un état « normal » dans le courant de la journée, et il n'y avait maintenant plus qu'à attendre son réveil. Lui-même sentait qu'un poids de moins lui pesait sur la poitrine. Le souvenir de cette nuit où il s'était préparé au pire lui faisait encore frissonner la colonne vertébrale. S'il n'avait pas dormi d'un sommeil aussi lourd, il en aurait sûrement fait des cauchemars. Maintenant, il tentait désespérément de chasser à tout jamais les visions atroces qui lui pourrissaient l'esprit en couvant la petite Yato du regard, comme s'il voulait graver son visage paisible -et dégoulinant de bave- éternellement sur ses rétines.

Comme Kagura, tout le reste avait retrouvé un semblant de « normalité ». Enfin, normalité n'était pas vraiment le terme, c'était plutôt un étrange état de calme ambiant qui contrastait violemment avec l'agitation et l'extrême confusion de la nuit qu'ils venaient tous de passer.

Ils s'étaient tous plus ou moins réveillé en même temps quand le soleil avait dardé ses rayons dans la pièce, et petit à petit, la journée s'était organisée. La priorité étant de reprendre des forces, ils avaient littéralement vidés les distributeurs de la cafétéria, puis ils s'étaient décrassés chacun leur tour dans les toilettes.

L'atmosphère était vraiment étrange. Les paroles étaient rares, et le malaise, lourd et palpable. Les organismes étaient épuisés, et semblaient être partisans de l'effort minimum. Chacun semblait perdu dans ses pensées, à ruminer le passé, le présent et le futur.

Gintoki, lui, avait instauré son monopole sur les bouteilles de lait-fraise du distributeur, déclarant solennellement que celles-ci étaient nécessaires à son équilibre physique et mental. Il les avait rangées méticuleusement dans un coin, après avoir écrit avec cérémonie un jour de la semaine sur chacune d'entre elles. Ce fut après cela qu'il avait trouvé le Jump. L'équilibre de l'Univers était à nouveau rétabli. Gintoki savait que c'était faire grand cas de peu de chose, mais il sentait que c'était grâce à ce genre de petit détail qu'il parviendrait à tenir la route. C'était comme une tentative de reconstituer le cocon dans lequel il s'était senti si bien auparavant.

Il savait que considérer chaque petite chose, même les plus insignifiantes, était ce qui lui avait permis, alors qu'il avait tout perdu, de ne pas se perdre lui. Qu'il s'agisse des paroles d'une étrange petite fille de l'autre côté des barreaux d'une prison, ou des beignets aux haricots gracieusement offerts par une mamie au pied d'une tombe enneigée, il prenait tout.

Mais il ne perdait pas de vue l'essentiel. Son fardeau qui s'était considérablement alourdi, faisait peser son poids sur ses épaules chaque seconde de chaque minute de chaque heure qui s'écoulait.

Également dans une tentative de s'occuper le corps et l'esprit, Shinpachi avait décidé d'inspecter le bâtiment à la recherche de plus de nourriture. Brave petit Shinpachi. Gintoki était impressionné de la résistance du garçon. De tout le monde, c'était peut-être celui qui conservait le plus d'aplomb. Il avait emmené sa sœur avec lui, et inévitablement, traîné dans son sillage un certain Gorille bien décidé à ne pas lâcher sa dulcinée d'une semelle. Gorille qui avait d'ailleurs fondu en larmes à son réveil en constatant que sa bien-aimée était à ses côtés, saine et sauve. Au contraire, le Mayora n'avait lâché aucun mot, se contentant d'agir avec une indifférence qui ne lui ressemblait pas.

Autant le Gorille semblait à fleur de peau, réagissant de manière extrême pour la moindre broutille, passant du rire aux larmes pour des raisons insignifiantes, autant son second s'était complètement muré dans le silence, fumant clopes sur clopes, le regard perdu dans le vague, comme s'il n'en avait plus rien à foutre de quoique ce soit. Pour quelqu'un qui passait auparavant son temps à hurler et gesticuler dans tous les sens, c'était assez déstabilisant.

Le petit sadique de service quant à lui, ne semblait pas avoir été affecté par les événements. Au contraire, Gintoki trouvait qu'il avait l'air d'être comme un poisson dans l'eau. Pour l'heure, il était affalé dans un fauteuil à jeter négligemment des cacahuètes dans la bouche grande ouverte de Kagura.

Gintoki ignorait les événements que le Shinsengumi avait dû traverser, même s'il pouvait le deviner. Eux-mêmes n'avaient rien dit sur ce qu'ils avaient vécu. Ce n'était pas vraiment le genre d'histoire qu'on se racontait comme autour d'un feu de camp à la colonie de vacances.

Pour le reste, Gintoki mettait tout sur le dos de cette fameuse loi de Murphy. Même pendant une invasion de zombies, 'fallait qu'ils tombent sur cette bande d'emmerdeurs. La situation était déjà bien merdique, mais non, pas assez apparemment. Il y a des habitudes, mauvaises en l'occurrence, qui ne changent pas, comme si elles faisaient partie des constantes immuables de cet Univers.

Parce qu'aux yeux de Gintoki, la triplette du Shinsengumi était quand même une sacrée belle bande de blaireaux.

Un petit chef autocratique névrosé et imbu de sa personne qui aboyait sur tout ce qui bouge, un sale gosse immature en mal d'attention qui tentait de tromper son ennui en martyrisant les autres, et euh, un gorille qui n'avait rien dans le citron… Et voilà. Non, allez, il était mauvaise langue. Le gorille était un mec bien, à vrai dire le seul type du Shinsengumi pour qui il avait un minimum de considération. En ce qui concernait le petit sadique de service, faut avouer qu'on se fendait bien la poire avec lui. Quant au mayora, tant qu'il fermait sa grande gueule et ne lui cassait pas les burnes avec ses délires névrotiques, il pouvait à la limite le tolérer…

En résumé, le trio du Shinsengumi était une catastrophe à lui tout seul et s'auto-suffisait en tant que telle, exactement de la même manière que les Yorozuya. C'était au moins un point commun entre eux, si ce n'était cette manie latente de s'attirer systématiquement les pires emmerdes (ce qui expliquait d'ailleurs pourquoi ils s'attiraient mutuellement).

Et cette situation dans laquelle ils se trouvaient actuellement pouvait se résumer par cette simple équation.

(catastrophe)+(catastrophe)=2(catastrophes)….

Non. Dans leur cas, les maths étaient bien plus chiennasses.

(catastrophe)x(catastrophe)=(catastrophe)²

Voilà.

Et si on considère que (catastrophe)² est un sous ensemble de catastrophes inclus dans un ensemble encore plus grand de catastrophes, on pouvait prédire l'augmentation exponentielle du nombre de catastrophes qui allaient se produire d'ici peu.

Or pour l'instant, tout était relativement calme. Otose s'était autoproclamée Chef Suprême du Saint Empire de la Cuisine et était en train d'inspecter minutieusement chaque recoins et rangements de la cafétéria, Sadaharu dormait dans un coin, le mayora était accoudé à une fenêtre à fumer comme un hareng, la caboche de Kagura avait disparu sous une montagne de cacahuètes, et Okita était en train d'ouvrir un paquet de pistaches, bien décidé à ajouter un peu de variation colorée à son œuvre.

« Oi, oi, Okita-kun, c'est pas vraiment le bon moment pour gaspiller de la nourriture… marmonna Gintoki en croisant ses mains derrière sa tête, comme s'il voulait se préparer à piquer un roupillon.
- Ce n'est pas en s'empiffrant d'arachides qu'on va survivre à la fin du monde Danna, répondit Okita en continuant à balancer des pistaches sur le monticule de cacahuètes qui tenait lieu de tête à Kagura.
- Ne sous-estime pas le pouvoir de la cacahuète, c'est plein de… heu, de graisses, et de… Houlà, Okita-kun, fais gaffe, derrière-toi !
- Hein, de quoi ? »

Okita se retourna, pour se retrouver nez-à-nez avec la figure terrifiante d'Otose qui le dominait de toute sa hauteur. L'aura maléfique qui semblait émaner de chacun de ses pores l'entourait d'une sorte de nuage noir épais comme du beurre de cacahuète.

Elle arracha d'un coup sec le paquet de pistaches des mains d'Okita, qui semblait pétrifié sur place, et hurla en lui ébouriffant les cheveux comme une manche à air :

« ON NE JOUE PAS AVEC LA NOURRITURE ! »

« Whoua, vent force 12… » murmura Gintoki, qui se plaqua immédiatement la main sur la bouche, se rendant compte de sa connerie quand Otose tourna brusquement la tête dans sa direction avec l'expression d'une hyène interrompue en plein festin. Elle lui explosa la tempe d'un coup de balai sorti de nulle part.

« Maieuh qu'est ce que j'ai fait moi ! geignit Gintoki en se massa la joue.
- RIEN, JUSTEMENT ! »

Puis ils s'en allèrent, elle, son aura et le paquet de pistaches. Il y eut un petit silence, puis Okita se tourna, cheveux toujours coiffés en arrière version aérodynamique.

« Heuu, c'était quoi ça ?
- T'en fais pas, cette aura est destructrice, même Netero n'aurait rien pu faire contre elle.
- Qu'est ce qu'il se passe ici, on a entendu quelqu'un hurler, le sol a même vibré… » retentit derrière eux la voix de Shinpachi.

La petite équipe partie en quête de nourriture était de retour. Otae avait l'air de très mauvaise humeur, et le Gorille ne ressemblait plus vraiment à un Gorille, mais à une sorte de gros panda boursouflé de partout. La ressemblance avec le panda, c'était pour les deux énormes coquards qu'on pouvait deviner parmi la masse de plaies et de bosses.

« Yo, fit Gintoki. Alors, vous avez trouvé à bouffer ?
- Oui, répondit Shinpachi. D'ailleurs, Gin-san, il faudrait songer à faire une petite réunion pour qu'on puisse faire notre compte-rendu, et décider de comment on va s'organiser pour les prochains jours…
- Ha ? Mmh ouais bonne idée, si t'arrives à gérer toute cette bande d'abruti. Vas-y ne te fais pas prier…
- Hein ? Quoi, maintenant ?
- Ben oui, qu'est-ce que t'attends ? Impose-toi Pachie !
- Ha, heu…hum, hum s'il-vous-plaît tout le monde, votre attention ! » déclara Shinpachi d'une voix forte en claquant dans ses mains.

Aucune réaction.

« OI BANDE DE GUIGNOLS, gueula Gintoki en se levant, c'est l'heure de la réunion logistique alors un peu de nerf là, on se bouge le cul ! »

À ces mots, Okita se redressa en grommelant dans son fauteuil, Otae s'assit aux côtés de Shinpachi, ainsi que Kondo et Otose qui semblait s'être calmée. Hijikata s'avança lentement et toisa Gintoki avec mépris.

« Je vois pas pourquoi c'est toi qui devrais prendre les décisions ici…
- C'est pas ma décision, mais celle de Shinpachi. Contrairement à toi qui n'as rien foutu de la journée sous prétexte que t'as une patte folle, lui a pris des initiatives alors si tu n'as pas envie d'écouter ce qu'il a à dire, personne ne te retient…
- Ah ouais ? Alors tu peux m'expliquer pourquoi tu –
- Wow wow, on se calme, l'interrompit Shinpachi en s'interposant. Gin-san, Hijikata-san, ce n'est pas le moment ! Mon but n'est pas de créer une bagarre, mais d'informer tout le monde de ce qu'il se passe de manière équitable et de prendre des décisions tous ensemble ! Si on commence comme ça on n'y arrivera jamais alors essayez de vous conduire comme des adultes responsables pour une fois !
- Mouais, c'est bien parce que c'est toi, binoclard, grommela Hijikata en s'asseyant.
- Ok bien ! s'écria Shinpachi d'un air faussement enjoué. Tout le monde est là, nous pouvons commencer ! Je vous demanderai de débattre dans le respect mutuel et de vous conduire en êtres civilisés, dit-il en glissant un regard vers Gintoki qui lui répondit avec une horrible grimace dès qu'il détourna la tête.
- C'est bon abrège le blabla et viens en au fait… intervint Hijikata.
- Hum oui alors… Ane-ue, Kondo-san et moi avons fouillé une partie du bâtiment et nous avons trouvé les cuisines ainsi que les garde-mangers ! Malheureusement, comme vous le devinez, tous les aliments que contenaient les chambres froides et les frigos sont immangeables. Mais nous avons trouvé pas mal de denrées non périssables, ainsi qu'un petit générateur électrique assez puissant pour alimenter un four, ou chauffer de l'eau.
- On va pouvoir se laver à l'eau chaude ! Et j'ai trouvé un naginata ! ajouta Otae avec un petit sourire.
- Ok, c'est bien beau tout ça, intervint Hijikata, mais vous parlez comme si vous aviez définitivement décidé de vous installer ici. Or il n'en a jamais été convenu ainsi…
- Enfin Toshi, c'est quand même le meilleur endroit qu'on pouvait trouver, répliqua Kondo. Tu ne parles quand même pas de les foutre à la porte non ?
- Bien sûr que non, je veux dire qu'à vous entendre, on a l'impression que ça vous arrange tous de rester planqué là à attendre que ça se passe… ça y est on a de la nourriture, de l'eau chaude et des couvertures, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes… C'est des conneries tout ça… J'ai pas l'intention de moisir ici moi…
- Qu'est ce que veux faire d'autre ?! Tu as bien vu ce qui se balade dehors !
- Oui, je sais, mais ce n'est pas une raison pour considérer que la situation est définitive. On peut toujours trouver une solution à ce bordel ou au moins tenter d'y échapper…
- Plutôt idéaliste comme discours de la part de quelqu'un d'aussi pragmatique, ironisa Gintoki en ricana. Et je peux savoir quelle est ta solution, Einstein ?
- ... pas encore réfléchi...
- L'objectif pour le moment est d'assurer notre survie à court terme, renchérit Shinpachi. Une fois réglés les problèmes de base, on pourra envisager les projets à long terme…
- Ok, donc tout le monde est d'accord pour s'installer ici pour l'instant ? » demanda Hijikata.

La petite assemblée acquiesça comme un seul homme.

« Alors qu'il en soit ainsi... j'ai plus rien à dire... » grommela le Vice-Commandant en tirant sur sa clope.

Ils discutèrent ainsi pendant un moment de la question de la survie et notamment du renouvellement de l'eau, qui allait devenir un problème sous peu. La décision fut prise de sceller définitivement les entrées principales du bâtiment, et de ménager une petite sortie à l'abri des regards pour pouvoir aller et venir le plus discrètement possible. Ils procédèrent également à la répartition des tâches d'exploration et de nettoyage du Quartier Général, les étages supérieurs étant encore infestés de zombies.

Une fois réglés les problèmes de logistique, Kondo, qui commençait à s'agiter sur sa chaise après être resté silencieux durant toute la discussion, se leva et prit la parole :

« S'il-vous-plaît, j'ai quelque chose à proposer. On dispose d'un immense bâtiment, de quantité de nourriture raisonnable, pourquoi ne pas en faire profiter le plus de gens possible ?
- Vous voulez dire, accueillir d'autres survivants ? demanda Shinpachi.
- Exactement ! On n'est sûrement pas les seuls à s'en être sorti. Je suis sûr qu'il y a dehors des gens qui ont besoin de notre aide. En tant que protecteur d'Edo, il est de notre devoir de prendre ces gens sous notre protection ! s'enflamma-t-il en bombant le torse. Organisons des expéditions de sauvetage à la recherche des rescapés ! »

Et il marqua une pause, le temps de laisser son petit discours faire effet. Shinpachi, Otae et Otose approuvèrent en hochant la tête, mais une voix s'éleva, attirant tous les regards.

« Pff, ils ont fière allure les protecteurs d'Edo… » jeta Hijikata en s'allumant une énième cigarette.

La remarque jeta un froid polaire sur la petite assemblée, qui se figea comme si elle attendait une suite. Mais Hijikata ne dit pas un mot de plus. Kondo resta interloqué un moment sans avoir l'air de comprendre, puis finit par s'assoir en silence, regard tourné vers le sol.

Si un pingouin –bien paumé- était passé à ce moment, il serait rentré fissa au pôle Nord avec un gros rhume et la conviction qu'il existe quelque part sur Terre un endroit plus glacial et inhospitalier que la banquise Arctique.

« Hum, quoiqu'il en soit, je trouve que c'est une bonne idée Kondo-san, reprit Shinpachi d'un air gêné. Attendons juste un peu, le temps que l'immeuble soit complètement sécurisé, et après nous pourrons effectivement envisager d'accueillir d'autres réfugiés ! Qu'est-ce que tu en penses Gin-san ?
- Faites comme vous voulez. Je ne reste pas, de toute façon… » répondit l'intéressé.

À ces mots, Gintoki attira immédiatement sur lui une ribambelle de regards abasourdis, notamment celui de Shinpachi qui le dévisageait comme s'il avait vu un pingouin se balader dans les rues d'Edo.

Voyant les réactions qu'il avait provoquées, Gintoki ne trouva rien de mieux à faire que de se curer le tympan avec son petit doigt.

Shinpachi s'adressa finalement à lui d'un air consterné.

« Qu-quoi ? Gin-san ? Qu'est ce que tu veux dire par là ? »

Gintoki sortit le doigt de son oreille avec un « plop » et jeta derrière lui une petite boule jaunâtre.

« J'ai des trucs à faire… dit-il, impassible.
- Me fais pas tourner en rond ! Crache le morceau ! s'écria Shinpachi en se levant si brutalement de sa chaise qu'elle tomba à la renverse.
- Ok ok, t'excite pas, ça va j'avoue tout. Vois-tu, je ne peux pas me résoudre à continuer à vivre dans ce monde tout en sachant que je ne saurais jamais ce qu'est le One Park. Or, je ne veux pas crever sans en connaître la fin, alors j'ai décidé de faire une descente chez Yoda-sensei et de faucher ses manuscrits. Brillant non ? »

Shinpachi resta bouche bée un instant –comme tous les autres d'ailleurs-, puis, la réalité le frappant soudain d'une pichenette sur le front, il secoua la tête comme pour être sûr qu'il ne rêvait pas. Lorsqu'il fut certain d'être parfaitement éveillé, il traversa d'un pas l'espace qui le séparait de Gintoki et l'attrapa par le col en le secouant comme un shaker à cocktail.

« Arrête tes conneries, je sais très bien que tu racontes n'importe quoi ! Alors dis-moi la vérité ! Pourquoi tu veux t'en aller ! Pourquoi tu veux t'en aller tout seul !
- Oi oi, ça va calme-toi. Si tu me lâches, je te promets de tout vous dire. Alors lâche-moi. »

Shinpachi le lâcha.

Gintoki prit un moment pour remettre en ordre son kimono sans dire un mot tandis que le garçon se rasseyait.

« Ok. Je vais à Yoshiwara. Il faut que j'y aille. Il faut que je voie ce qu'il se passe là-bas. »

« Hein ? Mais pourquoi tu ne nous dis ça que maintenant ? Pourquoi tu sous-entends y aller seul ? demanda Shinpachi, désorienté.
- Parce qu'il n'est pas sûr de ce qu'il va y trouver, intervint Sougo. J'ai pas raison, Danna ? »

Gintoki hocha la tête en croisant les bras.

« D'accord, c'est évident ! reprit Shinpachi. Mais ce n'est pas une raison pour faire bande à part !
- C'est bon calme-toi j'ai dis. Je ne vous abandonne pas si c'est ça qui te fait flipper. Considère ça comme une mission d'éclaireur, je vais voir ce qu'il se passe là-bas, et pendant ce temps là vous restez en sécurité ici. Si la voie est libre, je reviendrais vous chercher, ok ?
- Si je peux me permettre de faire une remarque, intervint une nouvelle fois Sougo, mais je suis sûr que vous en êtes déjà conscient, Danna, je ne pense pas que vous puissiez faire grand-chose pour Yoshiwara. Pour moi, il y a deux alternatives possibles ; ou bien les habitants de Yoshiwara ont appris la nouvelle de l'invasion avant que les contaminés ne parviennent jusqu'à eux, et s'ils ont été assez intelligents, ils ont fermé leur toit et toutes les issues possibles, soit ils ont été en contact avec le virus et là… »

Il fit une pause.

« … et là, il y a fort à parier qu'il n'y ait presque aucun survivant…
- Yoshiwara est situé aux extérieurs de la ville. Ils ont forcément eu vent de la situation. Je suis sûr qu'ils ont pu réagir à temps, affirma Gintoki.
- Oui, c'est aussi mon avis, mais imaginez… Le toit est fermé, les ascenseurs ne fonctionnent sûrement plus à cause de la coupure de courant, vous n'avez absolument aucun moyen d'entrer à Yoshiwara. Vous resterez bloqué à l'entrée, sans savoir ce qu'il se passe en dessous. Si vous comptiez vous y installer, je pense que c'est râpé…
- C'est pourquoi je préfère y aller seul. J'essayerai de trouver un moyen d'entrer. Comme je vous l'ai dit, il faut absolument que je voie ce qu'il se passe là-bas… »

À la vue du regard de Gintoki, Shinpachi eut la confirmation de ce qu'il savait déjà auparavant ; Gintoki considérait Yoshiwara comme étant sous sa protection, comme bien d'autres choses. Mais la ville souterraine occupait une place spéciale et Gintoki avait sûrement prévu d'y aller depuis un moment déjà. Quel que soit le destin de la ville souterraine, Gintoki avait décidé d'y prendre part, et de ne pas le laisser se dérouler sans lui.

« Si je parviens à entrer à Yoshiwara et à prendre contact avec les habitants, je reviendrais vous chercher et on s'installera là-bas, avec nos amis… reprit le samouraï. Vous n'êtes pas obligés de venir avec nous… ajouta-t-il en s'adressant au Shinsengumi.
- Je ne sais pas… réfléchit Kondo à haute voix. Qu'est-ce que tu en penses Toshi ?
- On a déjà une base ici, et Yoshiwara ne nous concerne pas. De plus, même en admettant que nous parvenions à y entrer, je n'aime pas l'idée d'aller nous enterrer là-bas… répondit Hijikata.
- Fais ce qui te chante, comme je l'ai dit, je n'oblige personne, reprit Gintoki en se grattant la joue.
- Gin-san, tu penses partir quand ? interrogea Shinpachi.
- Demain peut-être, j'attends au moins que Kagura se réveille. »

Shinpachi acquiesça en silence. Il croisa un instant les yeux de sa sœur, et même si celle-ci ne laissait rien transparaître, il vit à son regard que quelque chose n'allait pas. Il la connaissait trop bien pour ça.

« Ane-ue, ça va ? demanda-t-il.
- Oui, oui, pourquoi cette question Shin-chan ? répondit-elle avec un sourire.
- Otae-san ! Tu n'as pas à t'inquiéter, tu peux rester ici autant que tu veux ! intervint –bruyamment- le gorille. C'est pas parce qu'on est arrivé ici en premier que le bâtiment nous appartient ! Hein Toshi ! Hein, hein Toshi ?
- Exact. Et il y a bien suffisamment de mayonnaise pour tout le monde… ajouta Hijikata.
- Ah… justement… reprit Shinpachi, l'air passablement gêné. Hijikata-san, à ce propos… Voyons, comment pourrais-je tourner la chose le plus délicatement possible… Vous n'êtes sûrement pas sans savoir que la mayonnaise se conserve… disons à une certaine température et comme on n'a plus d'électricité, ben fatalement, tous les frigos sont morts… ainsi que tous les aliments qu'ils contenaient…
- En gros… ajouta Sougo… toute la mayonnaise d'Edo a tourné et est inconsommable. Vous ne pourrez plus manger de mayonnaise de toute votre vie... »

À ces mots, Hijikata s'immobilisa, bouche-bée, sans même réagir quand sa cigarette glissa et tomba au sol en cramant le parquet.

« Euh, Hijikata-san, vous allez bien ? demanda Sougo en agitant sa main devant ses yeux, sans obtenir de réaction. Qui a débranché Hijikata-san, que je lui exprime ma reconnaissance éternelle ?
- Je pense que c'est ta faute, Okita-kun, répondit Gintoki. C'est vraiment étonnant ça, regardez, il ne bouge pas d'un poil. ALLO ? Allo la Lune, ici Houston, vous avez un problème ?
- C'est inquiétant quand même, s'avança Shinpachi. Faudrait voir à ce qu'il retrouve son état normal… »

Il y eut une minute de silence, pendant laquelle chacun sembla réfléchir intensément.

Et au final…

« Naaah, on peut le laisser comme ça, il embête personne… déclara Gintoki.
- Il était chiant de toute façon… ajouta Sougo.
- Oui, et puis, ça nous fera des vacances à tous, il mettait une mauvaise ambiance… »

Et sur ce, tous s'en allèrent vaquer tranquillement à leur occupation, laissant derrière eux cet homme que la fin du monde avait frappé de la manière la plus inattendue, mais non moins tragique, avec pour seule compagnie un tas de cacahuètes ronflant.


Tandis qu'ils se dispersaient, Shinpachi, lui, ne pouvait effacer de son esprit le sourire de sa sœur. Il était résolu à lui parler. Ce n'était pas le moment de se cacher des choses, du moins entre frère et sœur. Et qui mieux que lui pouvait l'amener à faire ses confidences ? Depuis le début, Otae n'avait montré aucune faiblesse, mais il sentait que la façade commençait à s'effriter. Il le savait, car la sienne également menaçait à tout moment de faire de même…

Il l'aperçut de dos, en train de s'affairer derrière le comptoir de la cafétéria. Il n'y avait personne dans les environs immédiats ; c'était le bon moment pour lui parler. Restait à savoir comment aborder la conversation.

« Ane-ue » l'interpella-t-il. Celle-ci se retourna. Ce sourire…

« Oui, Shin-chan ? répondit-elle en écartant les mèches de cheveux qui avaient glissé devant ses yeux.
- Heuu, Ane-ue… S'il y a quelque chose que tu souhaites me dire… surtout n'hésite pas… » hasarda-t-il. Otae le fixa un instant d'un regard lointain, puis détourna la tête et répondit :

« D'accord, j'y penserai… »

Ouaaais, c'était pas gagné…

Il retenta sa chance.

« Ane-ue… »

Il s'interrompit en voyant passer Okita du coin de l'œil. Celui-ci tenait dans sa main un marqueur noir et semblait visiblement très satisfait de lui. Shinpachi préféra ignorer les méfaits du Capitaine et attendit qu'il s'éloigne pour continuer. Et là, il décida de mettre les pieds dans le plat.

Il jeta rapidement un œil aux alentours, puis attrapa sa sœur par les épaules et l'accroupit en même temps que lui derrière le comptoir, les cachant de la vue de tous.

« Ane-ue, murmura-t-il, je sais qu'il y a quelque chose qui te tracasse, et je sais aussi que tu ne diras rien tant que personne ne te l'aura demandé. Alors je te le demande… Qu'est-ce qu'il ne va pas ? »

Otae commença par virer d'une claque les mains qui reposaient sur ses épaules, puis s'assit par terre, le dos appuyé contre le comptoir. Mais elle resta silencieuse.

« Ane-ue, continua Shinpachi, je te l'ai déjà dit, tu peux pas tout garder pour toi, et encore plus maintenant… Moi-même, je… je suis pareil, en fait… j'essaye, mais c'est dur… j'essaye d'être à la hauteur de Gintoki, de l'aider du mieux que je peux… même si des fois, j'ai envie de craquer, parce que c'est trop… » articula-t-il péniblement. Sa voix se faisait de plus en plus petite, et il sentait une boule dans sa gorge. Il ravala son envie de pleurer du mieux qu'il put.

« Alors c'est pour ça, Ane-ue, continua-t-il courageusement, c'est pour ça qu'on doit se parler. Même si tu ne veux rien montrer aux autres, à moi, tu peux tout me dire, parce que je suis comme toi… et à deux, on pourra peut-être tenir le coup… »

Otae l'avait écouté avec un pauvre sourire qui s'était affaissé au fur et à mesure de son discours. Quand il eut fini, elle passa une main sur ses yeux, puis sur sa joue où elle s'arrêta.

« Kyuu-chan… je pensais à Kyuu-chan… confia-t-elle enfin dans un murmure.
- Kyuubei-san… » reprit Shinpachi. Il comprenait très bien. Lui aussi, à son réveil, s'était mis à penser à toutes ses connaissances. Chose qu'il n'avait pas eu le temps de faire durant cette nuit où ils avaient été trop occupés à se soucier d'eux-mêmes… Mais maintenant qu'ils étaient en sécurité, les spectres de tous leurs amis commençaient à leur tourner autour.

« Gin-san… continua Otae, Gin-san veut aller à Yoshiwara. Il n'a pas parlé de Kyuu-chan…
- Alors laisse-moi lui en parler ! On n'a qu'à lui demander de nous accompagner chez Kyuubei-san, voir comment ça marche pour elle !
- Non !
- Hein ?!
- Non… laisse-le… Il a suffisamment de soucis comme ça… Je m'en chargerai seule…
- Ane-ue ! souffla Shinpachi en levant les yeux au ciel. Gintoki connaît aussi Kyuubei-san ! Je suis sûr que lui aussi se préoccupe d'elle !
- C'est que… je ne veux mettre personne en danger à cause de moi…
- Ça y est, on y revient… grogna Shinpachi, exaspéré. Ane-ue, je pensais que c'était clair, surtout depuis… l'accident avec la famille Yagyuu… Tout ne tourne pas autour de toi ! Nous aussi on aimerait savoir pour Kyuubei-san… Laisse-moi en parler à Gintoki, tu peux être sûre qu'il participera ! Tu le connais… ajouta-t-il avec un léger sourire.
- Mmh, acquiesça-t-elle en hochant la tête, l'air légèrement penaud.
- Fais-moi un sourire maintenant… un vrai.
- Toi d'abord… »

Quand Okita repassa en sens inverse, quelques minutes plus tard, son attention fut attirée par un léger raffut derrière le comptoir. Intrigué, il passa la tête, et découvrit les deux frangins Shimura en plein concours de grimace.


Elle se trouvait au milieu d'une gigantesque arène. Un bâtiment circulaire, sans aucune issue. Le terrain central recouvert de sable crasseux était cerné d'un mur périphérique qui s'élançait vers le ciel.

Le ciel ?

Il n'y avait pas de ciel. À vrai dire, il n'y avait rien du tout, hormis elle dans son arène. C'était comme si cette dernière flottait toute seule hors de l'espace-temps. Au-delà de ses murs, tout était noir. Il n'y avait aucune source lumineuse, c'était comme si les seuls éléments qui l'entouraient émettaient leur propre lumière.

Elle regarda ses mains. C'était bizarre. Elles étaient propres. Elle aurait pourtant juré s'être blessé la main droite. Quand ? Elle ne savait plus. Elle savait juste qu'elle s'était fait mal. Elle ne se souvenait plus de ce qu'il s'était passé entre temps. Tout comme elle ne savait pas ce qu'elle fichait là, toute seule.

Gin-chan ?

Shinpachi ?

Elle s'apprêtait à appeler quand elle se rendit compte que non, elle n'était pas seule.

Des centaines de personnes assises dans les gradins la regardaient en silence. Une foule composée de gens de tous âges, des jeunes, des vieux, des hommes et des femmes. Pourquoi ne les avait-elle pas remarqués avant ? Et pourquoi leurs visages lui semblaient familiers, alors même qu'elle était sûre et certaine de ne jamais les avoir vus ?

Elle ne savait plus où se mettre. Être la cible de tous ces regards la mettait très mal à l'aise. Elle ne savait pas où poser les yeux.

Son regard s'arrêta enfin sur une silhouette connue.

Papi.

Il se trouvait dans une sorte de tribune à part, un peu plus en hauteur que les autres. Qu'est-ce qu'il foutait là ?

C'était pourtant bien lui, avec son casque, sa cape et son ombrelle.

Mais pourquoi elle n'arrivait pas à distinguer son visage ? Pourquoi ses traits restaient complètement flous ?

Pourquoi Kamui se tenait-il à ses côtés ? Kamui, son abruti de frère. Lui, elle voyait parfaitement son visage, cette tronche de macaque avec ce sourire débile et insupportable qui lui donnait l'envie furieuse de lui balancer un parpaing dans la figure.

Kamui leva la main sans se départir de son sourire. Une formidable clameur retentit d'un coup, la clameur de centaines de voix qui s'élevaient des gradins et faisaient vibrer ses tympans.

Elle se sentit soudain acculée, comme une bête prise au piège.

En face d'elle, une herse se leva, s'ouvrant sur un tunnel où régnait l'obscurité. Un tunnel un peu trop grand d'ailleurs. Assez volumineux pour accueillir deux semi-remorques l'un sur l'autre. Ou six Sadaharu se faisant la courte échelle.

Un rugissement retentit dans l'ombre et le tunnel exhala un souffle chaud qui ébouriffa ses cheveux. Puis le sol se mit à vibrer à intervalle régulier.

Indéniablement, quelque-chose était caché dans la pénombre du souterrain et ne demandait qu'à en sortir, maintenant que la grille était relevée.

Kagura regarda rapidement autour d'elle. Aucune issue. Et ce machin qui allait sortir, ce n'était sûrement pas un bestiau du genre à jouer à la baballe.

Elle se raidit sur ses jambes et leva les bras en position de défense.

La bestiole qui émergea de l'ombre se révéla être un alien, assez moche, vu que, ben c'était un alien. Pas aussi gros que le suggérait la taille du tunnel. Environ deux Sadaharu et demi. Il ressemblait un peu à une grosse mante religieuse, avec plus de pattes, et deux paires de pinces de crabes repliées devant elle. Et par-dessus tout, deux gros yeux globuleux qui regardaient Kagura avec appétit.

Il allait falloir se battre. C'était manger ou être mangé. Kagura raffermit un peu plus sa position. Une seconde plus tard, l'alien lui fonçait dessus en faisant claquer ses pinces. Elle les esquiva d'une pirouette, et profitant de sa petite taille, elle se glissa en souplesse sous le ventre de l'animal.

N'a-t-on pas idée d'avoir autant de pattes ? D'un coup de latte au raz du sol, Kagura lui fit un joli croche-pied. L'alien s'emmêla les pinceaux, vacillant comiquement sur ses membres en essayant de retrouver son équilibre. Kagura s'échappa bien vite de cette forêt de jambes, esquivant au passage les mouvements désordonnés d'une paire de pinces. Puis, prenant son élan sur quelques mètres, elle courut, sauta et asséna un bon coup de pied dans la poitrine de l'alien. Le souffle coupé, il s'écroula au sol. Elle le finit d'un coup sur le sommet du crâne qui lui enfonça la tête dans le sable. C'était fini. Une ovation retentit des gradins.

Kagura recula à bonne distance du corps, reprenant lentement conscience du monde autour d'elle. Le vacarme ambiant la saisit d'autant plus qu'elle n'en avait rien entendu pendant son combat. Pendant un bref instant, il n'y avait eu qu'elle et son adversaire.

Une fois qu'elle eut repris ses esprits, elle se tourna vers la foule et hurla :

« OI ! C'est bon, vous allez me laisser partir maintenant ? »

Aucune réponse. Rien que le brouhaha ambiant qui n'en finissait pas.

Elle se tourna vers son frère qui la regardait toujours sans bouger d'un poil. Elle se précipita dans sa direction et s'agrippa avec fureur aux barreaux qui séparaient les gradins de l'arène.

« Laisse-moi sortir, espèce de face de cul de babouin ! »

À peine eut-elle le temps de finir sa phrase qu'un rugissement retentit derrière elle. Elle tourna violemment la tête et eut à peine le temps de sauter, esquivant ainsi de peu une énorme patte qui s'abattit avec fracas à l'endroit pile où elle se trouvait une fraction de seconde auparavant.

D'un saut périlleux, elle atterrit quelques mètres derrière la bête. Un deuxième alien qui était apparu de nulle part, sensiblement plus gros que le premier. À l'endroit où il avait porté son coup, le sol était défoncé, et les barreaux complètement tordus.

Bon. De toute évidence, elle allait encore devoir se battre. Chasseuse d'aliens, comme Papi.

Elle planta ses pieds dans le sable, et prenant appui, elle se rua vers le monstre avec un cri de guerre.

Au terme d'un bref combat, elle mit son adversaire à terre.

Puis en vint un troisième.

Puis un quatrième.

Tous des gros morceaux. Mais ils ne lui faisaient pas peur.

Ils étaient lents, tellement lents. Et elle était si légère, si rapide. Elle se déplaçait –non-, elle virevoltait autour de ses adversaires, les harcelant comme le ferait un moustique. Un moustique avec la force d'un éléphant.

Au fur et à mesure des combats, les rôles s'inversèrent. Elle qui était chassée, elle devint la chasseuse et eux devinrent ses proies.

Il lui semblait qu'elle ne se battait plus uniquement pour sa propre survie, qu'elle prenait plus de plaisir qu'elle ne le devrait à la sensation du sang qui coulait sur ses mains et au goût métallique qu'elle avait dans la bouche. Car oui elle prenait des coups. Mais la douleur la faisait se sentir tellement vivante qu'elle l'accueillait comme on accueille une amie de longue date.

Cela faisait longtemps qu'elle n'entendait plus les ovations du public. Elle savait qu'elles retentissaient dans l'arène, mais elle s'en fichait. Elle s'en fichait aussi que son frère la regarde tout ce temps. Elle s'en fichait de ce que pouvait bien penser Papi.

Il n'y avait qu'elle et ses adversaires. C'était maintenant elle qui prenait les devants, se précipitant vers eux dès qu'ils apparaissaient.

Elle voulait sentir leurs os se broyer sous ses coups, leur sang éclabousser ses poings.

Elle voulait les voir reculer, les voir fuir devant sa puissance.

Elle voulait qu'ils la regardent avec dans leurs yeux une peur indicible.

Elle naquit une seconde fois. Elle était devenue une machine à tuer. Elle ne pensait plus. Une machine, ça ne pense pas. Ça calcule et ça agit.

Elle acheva son dixième alien.

Elle releva les yeux et contempla son œuvre. Dix énormes cadavres qui jonchaient le sol de l'arène.

Elle fit rouler ses épaules, fit craquer les os de son cou et secoua les pieds. Le sable rendu poisseux par le sang lui collait aux semelles et alourdissait ses jambes. Mais elle ne sentait aucune fatigue lui peser sur le corps, ni tirailler ses muscles. Elle en voulait encore.

Qu'on lui amène le prochain ! Vite !

Elle vit de loin une petite silhouette s'avancer dans l'arène. Elle plissa les yeux. Un être humain.

Elle allait l'écraser comme un vulgaire moucheron.

Elle se précipita vers son adversaire à toute vitesse et lui frappa la mâchoire de plein fouet. Le coup envoya la victime dans le mur, puis son corps inanimé s'écroula au sol comme une poupée de chiffon, dans un nuage de poussière et de gravas.

Kagura s'approcha en léchant le sang qui, sous la violence du coup, avait maculé son poing. Son adversaire ne bougeait plus.

C'était trop rapide. Tellement rapide que s'en était même plus drôle.

Mais il y avait quelque chose qui la dérangeait. Un sentiment d'elle-ne savait-quoi qui avait fait sortir une infime partie de sa conscience de la torpeur engourdie où elle était plongée. Mue par son instinct, elle s'approcha un peu plus.

Le nuage de poussière était en train de retomber, et elle put distinguer petit à petit le corps de sa victime.

Une paire de bottes noires.

Un kimono blanc.

La mécanique de son esprit dérailla.

Une tignasse argentée.

Elle eut l'impression d'être plongée dans un grand bain d'eau glacée.

La machine à tuer court-circuita, et s'éteignit brutalement.

Son esprit et sa conscience furent soudainement libérés de leur paralysie et la parcoururent de haut en bas comme une décharge électrique.

Elle sentit ses jambes défaillir et elle tomba à genoux.

« Gin-chan » voulu-t-elle appeler, mais aucun son ne sortit.

Elle regarda ses mains couvertes de sang. Elle eut envie de se les couper.

Elle releva les yeux.

Gin-chan ? Gin-chan la regardait. C'était bien lui, ces yeux rouges, ça ne pouvait être que lui.

Il la regardait !

Une vague de soulagement la submergea et elle prit une profonde inspiration, remplissant ses poumons d'oxygène. C'était comme si elle retrouvait enfin la surface après être restée sous l'eau un peu trop longtemps.

Elle n'arrivait plus à bouger cependant. Elle se contentait de le regarder bêtement se relever, s'épousseter, et s'essuyer le sang qui coulait de son nez.

Elle n'arrivait plus à voir son regard. Ses yeux tournés vers le sol étaient voilés par une mèche de cheveux. Il dégaina lentement son bokuto.

Il allait l'aider à sortir de là !

Elle sentait ses forces lui revenir. Gin-chan était avec elle !

Elle ne comprit pas lorsqu'elle vit alors le samouraï se précipiter vers elle, bokuto levé. Elle esquiva de justesse le sabre en bois qui passa à un centimètre de son cou. Le mouvement de Gintoki produisit un courant d'air qui souleva un nuage de sable.

Elle sauta et d'une pirouette, atterrit quelques mètres plus loin.

C'était quoi ça ?

« Gin-chan ! Je suis désolée de t'avoir attaqué, mais c'est pas une raison pour… »

Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase. Sortant du nuage de sable, Gintoki était de nouveau sur sa position. Elle évita de nouveau son bokuto en baissant la tête, glissa entre ses jambes, et se releva derrière lui.

Elle ne comprenait pas. Elle ne comprenait rien du tout. Pourquoi s'en prenait-il à elle ?

Gintoki se retourna et elle put enfin voir ses yeux. Ils avaient perdus leur éclat et semblaient vidés de toute vie, mais ils dégageaient une intention de tuer plus puissante qu'elle n'en avait jamais ressentie.

Non. Non.

Gin-chan ne lui ferait jamais de mal.

Il continua de l'attaquer, cherchant à tout moment à l'atteindre avec son bokuto.

Elle, elle ne pouvait qu'éviter. Elle se refusait d'attaquer. Elle ne pouvait pas.

Mais il était rapide. Beaucoup trop rapide.

Ça ne pouvait pas être lui. Ça ne pouvait pas être Gin-chan. Ce n'était pas lui.

La fatigue de ses précédents combats commençait à se faire sentir et à lui peser sur ses muscles.

Elle se sentait faiblir.

Elle sauta et s'agrippa aux barreaux qui cernaient l'arène, se mettant ainsi hors de portée.

Elle sentit sa conscience partir loin, très loin, mais elle la rattrapa. Elle savait ce qui allait se passer si elle la laisser filer. Et elle ne voulait pas.

« GIN-CHAN REVEILLE-TOI ! » hurla-t-elle. Elle avait du mal à crier. Il y avait un nœud dans sa gorge et des larmes qui lui montaient aux yeux. Elle avait du mal à respirer, et ses yeux qui piquaient, ce n'était pas à cause du sable qui tourbillonnait dans tous les sens.

Elle se tourna vers son frère. Celui-ci était penché sur son siège et observait la scène avec un intérêt qu'il n'avait pas montré auparavant.

« Espèce de …. ! »

Elle ne finit pas sa phrase. Les barreaux tremblèrent et le mur de pierre qui les soutenait s'écroula. Gintoki venait de détruire la structure d'un coup de sabre et attendait en position d'attaque.

Une nouvelle fois, Kagura sauta. Elle vacilla à la réception et mit un genou à terre. D'une main tremblante, elle s'essuya le visage.

Pourquoi tu fais ça Gin-chan…

Pourquoi tu veux me tuer ?

Elle se sentait impuissante. Impuissante devant l'homme qui voulait la tuer, et impuissante devant ce grondement de révolte qui résonnait contre les parois de son crâne. Et qui se faisait de plus en plus pressant.

Ce grondement qui lui disait qu'il n'y avait qu'une seule solution pour qu'elle s'en sorte.

Non. Jamais.

Toujours à genoux, elle vit le samouraï fondre sur elle comme un rapace à travers un brouillard de poussière. Et peut-être de larmes, elle ne saurait trop dire.

Sa conscience se brisa une seconde fois.

Comme un automate, elle se releva lentement.

Une petite voix, tout là-bas à l'arrière de son crâne, lui hurlait d'arrêter.

D'arrêter quoi ?

Elle leva un poing.

La petite voix s'éteignit.

Le temps sembla se ralentir. Un éclair argenté jaillit dans son champ de vision.

Elle lança son poing en y mettant toute la force qui lui restait.

Et toute son envie de tuer.

Mais elle leva les yeux.

Son regard croisa deux pupilles rouges.

Elle ne pouvait pas.

Sa conscience reprit brutalement le dessus et son mouvement fut stoppé net.

Pas celui de son adversaire.

Elle reçut un coup de bokuto en plein visage et s'effondra sur le sable.

Le monde tanguait autour d'elle comme sur un bateau ivre.

Elle voyait les bottes du samouraï s'approcher lentement.

Pourquoi ? Pourquoi ? Elle ne comprenait pas.

« Pourquoi… » répéta-t-elle à voix haute.

Gintoki leva son sabre.

« Arrête. »

Elle ferma les yeux et se prit la tête dans ses mains.

« ARRÊTE ! GIN-CHAN, ARRÊTE ! »

Le bruit d'un sabre qui fendait l'air.

Arrête…

Il ne se passa rien.

Elle attendit, puis ouvrit les yeux.

Il n'y avait plus rien en face d'elle. Gintoki avait disparu.

Les cadavres d'aliens aussi.

Elle écarquilla les yeux, sécha ses larmes, et se releva. Elle jeta autour d'elle un regard perdu. À ce stade, elle avait arrêté d'essayer de comprendre. Elle ne fit que constater.

Ce qui la frappa également, c'était ce silence de mort. Le même silence qu'avant une catastrophe.

Elle tourna son regard vers Kamui. Celui-ci était debout, bras tendu, son pouce levé vers le ciel.

Les barreaux qui ceignaient l'arène se baissèrent.

Kagura vit avec horreur le public se lever. Chacun d'entre eux était armé d'une ombrelle.

Puis Kamui, avec un grand sourire et sans la quitter du regard, tourna lentement son pouce vers le sol.

Immédiatement, une clameur assourdissante retentit, tandis qu'un millier de Yato dévalait les gradins et s'abattait sur elle.

Ça y est. C'était fini.

Elle était morte.

C'est à cet instant qu'elle se réveilla.


A Suivre


Pas de bonus ce mois-ci, je fais grêve, et Yamazaki aussi :P

Oh mais que vois-je... Les plannings de révision commencent à fleurir sur mon mur, les tasses de café vides s'empilent, ainsi que les classeurs, je troque doucement mon clavier d'ordinateur pour stabiloter frénétiquement mes cours, et j'oublie petit à petit à quoi ressemble la lumière du jour... Help...

Donc, comme j'ai déjà dit plus haut, petit break de deux mois (que j'avais déjà annoncé d'ailleurs), pour les partiels et les fêtes de fin d'année. De retour donc vers février, je ne sais pas encore trop quand exactement, ça dépendra de l'état de l'avancement du schmilblick. Sur ce je souhaite bon courage à tous les étudiants et compagnons de galère pour leurs partiels et autres examens, et bien sûr, de bonnes fêtes de fin d'année ! D'ici là portez-vous bien, n'abusez pas trop de la caféine ni du prozac, le chocolat, par contre, ne vous privez surtout pas, et bien sûr bonne murge (avec modération tout de même...) et tout le tralala !

J'espère que ce chapitre vous aura plu !

Un grand merci aux lecteurs. Grand merci aussi à Kaeru18 et The-Eternal-Diva pour vos reviews ! Bienvenue également à notre nouvelle followeuse qui se reconnaîtra :). Vos retours et vos encouragements me font énormément plaisir et me motivent à écrire la suite ! Pain d'épice et sucres d'orge virtuels à tous !

A plus dans l'bus ! (vous avez le droit de me lyncher pour avoir sorti cette expression)

Tschüss !

(Petit édit : Merci à Lulu qui a commenté en même temps que je postais mon nouveau chapitre ^^)


Dans le classement des "Expériences Fictionnelles Traumatisantes" (établi selon les décalitres de larmes versées), Gintama fait une entrée fracassante en tête de liste, aux côtés du Tombeau des Lucioles et de The Land Before Time...

Desproges disait "L'humour est la politesse du désespoir...Le rire peut désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables, et fustiger les angoisses mortelles..."

Gintama -Gintoki- en quelques mots. Parce que la thérapie du rire ne s'applique pas seulement aux lecteurs. Elle s'applique aussi aux personnages. On ne le dira jamais assez...

Qu'on érige une statue à la gloire de Gintoki...


Gintoki, continue juste d'illuminer Gintama de ton sourire, c'est tout ce que je te demande.