Quand les choses sérieuses commencent... J'espère que ce chapitre vous plaira, sortez les mouchoirs !

Nalou


Quelques jours s'étaient écoulés depuis cette première journée à l'Imperial College of London. John avait commencé à prendre ses habitudes. Il travaillait dans son laboratoire toute la matinée, puis rejoignait Sherlock à la cafétéria, pour un repas où lui seul mangeait (sauf lorsque celui-ci décidait de se servir dans l'assiette du futur médecin), où les deux comparses pouvaient discuter tranquillement. Il s'était habitué aux regards désabusés de Donovan et Anderson, et ne s'en préoccupait plus. Il retournait ensuite travailler l'après-midi, puis rejoignait leur dortoir pour se prélasser, lire un bon livre, ou bien observer Sherlock et ses expériences.

Discuter avec lui s'était révélé passionnant. Même s'il paraissait rude au premier abord, son intelligence, sa vivacité d'esprit faisaient que jamais John ne s'ennuyait. Il lui arrivait même parfois d'oublier pourquoi il avait fini ici lors de courts instants de complicité avec le grand brun.

John appréciait de le voir sourire. De le voir sourire vraiment. Pas un sourire qui touchait juste ses lèvres, non, un sourire qui atteignait aussi ses yeux à la couleur changeante. Et ce genre de geste revenait assez fréquemment lors de leurs moments ensemble. De plus en plus souvent même. Il avait mis un certain temps à s'en rendre compte, mais à chaque fois que Sherlock le gratifiait d'un de ces sourires qui creusait des fossettes dans ses joues, le battement de son cœur augmentait légèrement, et il sentait une douce chaleur envelopper sa poitrine. Il se flagellait mentalement à chaque fois qu'il s'en rendait compte, mais ne pouvait pas non plus s'empêcher de vouloir déclencher ce phénomène dès qu'il le pouvait.

Ce soir là, il était rentré dans leur appartement, épuisé. Il tentait de refaire les expériences qu'il avait déjà réalisées à Glasgow, mais cela se révélait difficile sans ses notes originales.

Il avait immédiatement aperçu le tas d'affaires sur son lit, et s'apprêtait à râler contre son bordélique de colocataire, lorsque quelque chose retint son regard. Rêvait-il ?

Ce tas était en fait plusieurs piles. Une composée de vêtements, une de cahiers de notes, et une d'effets personnels. C'est sur cette pile là que ses yeux s'étaient stoppés. Il y reconnu la seule photo qu'il avait de sa mère et de sa sœur, ainsi qu'un objet qu'il avait chéri depuis son adolescence : un petit hérisson en pâte à sel. Cela pouvait paraître puéril au premier abord, mais c'est le seul souvenir qu'il avait de sa petite sœur, Harriet. Elle le lui avait fait en maternelle. Elle avait toujours dit qu'il ressemblait à un hérisson.

Il comprit donc que se trouvaient devant lui des affaires qui provenaient de son appartement abandonné de Glasgow. Serrant la petite figurine contre lui, il sentit ses joues chauffer, et ses yeux s'humidifier.

« Sherlock, tu… C'est toi qui as fait ça ? » demanda-t-il en reniflant discrètement.

Le concerné leva les yeux de ses propres documents pour scruter le visage de John. Celui-ci se sentit automatiquement analysé, catalogué dans l'esprit génial de son colocataire. Le grand brun se leva et s'approcha de lui.

« Je me suis dit que tu ne voudrais pas porter ton uniforme tous les jours, et que tu avancerais mieux dans tes recherches avec tes notes. J'ai bien vu que tu t'en souciais. Et décembre approche, tu auras besoin de ton manteau, dit-il en désignant la lourde veste noire rehaussée de cuir posée à côté des piles. Le reste… je me doutais que tu serais heureux de le retrouver. Sérieusement, un hérisson ?

Sa voix grave vibrait.

- Je… Merci Sherlock, je suis vraiment touché… Mais comment as-tu fais ? Tu étais là avec moi toute la semaine !

- Ca, c'est mon secret ! » finit-il avec un clin d'œil.

Sherlock retourna à proximité de son bureau, et se saisit d'une grande enveloppe kraft. Il la tendit à John, qui s'empressa de jeter un œil à son contenu. Ne voyant pas bien à l'intérieur, il fit glisser les objets dans sa main. Il tenait à présent une carte d'identité au nom de John Grant, ainsi qu'une carte bancaire.

« Comment as-tu fait ça ?

- Il suffit de connaître les bonnes personnes… »

Devant l'air mi-figue mi-raisin de John, Sherlock soupira et continua :

« Mrs. Hudson et Mycroft m'ont aidé. A partir de là, ça n'a pas été très compliqué. J'ai également récupéré tes vrais papiers d'identité. On ne sait jamais, ça peut servir, et dans tous les cas, mieux vaut les avoir caché à proximité. John qu'est ce qui t'arrive, pourquoi me tiens-tu ainsi ?

- Tais toi et apprécie, crétin !

John, trop ému, avait fini par prendre son colocataire dans ses bras, et le serrait fort contre lui, la tête sous le menton du chimiste. Il se retenait de pleurer, mais il était tellement heureux d'avoir récupéré les souvenirs de sa sœur et de sa mère… Il ne le remercierait jamais assez pour ce qu'il venait de faire.

Sherlock, mal à l'aise, lui tapota maladroitement le dos.

- John, vraiment, lâche-moi. Je…

John le repoussa et sourit alors que ses yeux menaçaient de déborder.

- Sherlock, il faut te détendre. Un câlin c'est une marque d'affection, et dans le cas présent c'était pour te remercier, tu n'imagines pas à quel point ton geste me touche… J'ai vraiment besoin de t'expliquer ça ? »


En se levant le premier samedi de décembre, John fut surpris de trouver Sherlock endormi, étalé en vrac sur son lit, entre deux tas d'affaires chiffonnées. C'était la première fois qu'il le voyait dormir réellement et il prit le temps d'observer les traits détendus de son colocataire. Souriant, il alla s'habiller dans la salle de bains, enfilant rapidement la tenue de sport fournie par l'université, un short noir qui lui arrivait à mi-cuisse et un t-shirt rayé noir et blanc. Il but un verre de lait froid, projetant de déjeuner à son retour, puis revint dans la chambre et prit ses chaussures de sport dans le placard. Il les laça soigneusement avant de sortir en silence pour ne pas réveiller Sherlock.

Dès qu'il fut sorti du bâtiment, il se mit à courir à petites foulées pour s'échauffer, tout en maudissant son short, trop court à son goût pour l'hiver qui se préparait. Enfin, il ne voulait pas perdre sa forme physique, même s'il se retrouvait obligé de courir. John se dirigea vers les terrains de sport de l'université, où les chemins de terre battue passant entre les stades étaient plus agréables que les rues en goudron.

Alors qu'il courait depuis une petite demi-heure, longeant un terrain de rugby, il aperçut un des étudiants qui lui faisait de grands signes de la main. Intrigué, il s'approcha et s'arrêta près du jeune homme qui lui adressa un grand sourire.

« Salut ! s'exclama celui-ci en souriant à John à travers le grillage qui entourait le terrain.

- Bonjour, répondit John, l'air interrogateur.

- Je suis désolé de t'interrompre dans ton jogging ! Mais c'est la deuxième fois que je te vois courir là et…

- Je n'ai pas le droit de courir ici ? demanda John, surpris.

- Hein ? Si, bien sûr ! Mais en te voyant samedi dernier, je me suis dit que je ne me rappelais pas t'avoir vu aux sélections des associations sportives en début d'année… Mais tu étais loin et je n'ai pas pu te parler, alors je profite d'être en pause aujourd'hui ! Tu es dans un club ?

John secoua la tête.

- Je suis arrivé ici il y a deux semaines, dit-il. Mais je faisais partie du club de rugby de mon ancienne université.

L'autre étudiant lui renvoya un large sourire.

- Ça te dirait de rejoindre notre club ? Le footing c'est barbant !

- Il vous reste de la place ? interrogea John avec espoir.

- Bien sûr ! Il nous faut toujours plus de monde ! Quel poste tu avais ?

- Demi de mêlée, en général. Mais on n'était pas très nombreux et j'ai un peu joué en tant qu'ailier.

L'autre hocha la tête.

- C'est ce que je pensais, vu ton gabarit. Viens à l'entraînement, mardi soir. On se retrouve sur ce terrain vers 18h généralement. On pourra faire quelques tests pour te trouver une place. Si ça t'intéresse, bien sûr !

- Un peu, que ça m'intéresse ! s'exclama John. Ça sera avec plaisir.

- Génial. C'est quoi, ton nom ?

- John. John Grant, répondit celui-ci, un peu gêné de mentir à quelqu'un de si avenant.

- Hé, t'es le coloc du taré ! Donovan m'a parlé de toi !

John perdit son sourire.

- Toi non plus, tu n'aimes pas Sherlock ?

- Hein ? Oh, si ! Il est un peu étrange, mais c'est quelqu'un de bien. Insupportable par moments, mais on s'ennuierait sans lui, pas vrai ?

John soupira, soulagé.

- C'est vrai qu'il peut se montrer difficile. Mais je l'apprécie et je commence à en avoir assez qu'on me regarde bizarrement à cause de ça.

- Bah, ignore les autres. Honnêtement, Donovan est juste jalouse parce qu'elle est fade à côté de Sherlock. Bon, allez, je dois m'y remettre. Au fait, je m'appelle Greg. Greg Lestrade. Je suis le capitaine de l'équipe et le président du club. Je compte sur toi mardi ! s'exclama-t-il en s'éloignant avec un signe de la main.

John répondit au signe avec enthousiasme

- Je viendrai » lança-t-il.

Greg hocha la tête et John se remit à courir, heureux à l'idée de reprendre son sport et content de voir que tout le monde ne détestait pas Sherlock pour ses bizarreries.

Lorsqu'il revint à sa chambre une heure et demie après être parti, transpirant et agréablement fatigué, il trouva Sherlock en robe de chambre, vautré sur son lit et plongé dans un livre.

« John, ça fait trois fois que je te demande du thé, grinça-t-il lorsque John passa la porte.

- Je n'étais pas là, Sherlock. Et tu es encore sur mon lit. – son agacement se teintait de résignation – Tu n'es pas capable de faire du thé toi-même ?

Sherlock leva les yeux de l'ouvrage et posa un regard sceptique sur son colocataire.

- Je n'ai pas fait attention au fait que tu étais parti. Et le thé est meilleur quand c'est toi qui le fais, déclara-t-il simplement.

John émit un petit rire.

- Tu vas devoir te débrouiller, ou attendre que je sorte de la douche. Je ne reste pas une minute de plus comme ça ! »

Il choisit rapidement une tenue dans son placard, satisfait de retrouver ses propres vêtements, et disparut dans la salle de bains.

John quitta son short de sport, le haut à larges bandes horizontales correspondant, et enfin ses sous-vêtements. Il laissa le tout en un tas peu gracieux et se hâta sous le jet d'eau brûlante. Il passa quelques minutes à seulement apprécier le puissant massage, et se frictionna ensuite l'ensemble du corps avant de sortir de la douche, revigoré.

Il se sécha sommairement, avant d'enrouler sa serviette autour de sa taille, coinçant le dernier pan pour la faire tenir.

Il avait la tête dans le placard, à la recherche de sa brosse à dents, lorsqu'il entendit la porte s'ouvrir. Il se redressa brusquement, manquant de s'assommer sur le rebord du lavabo. Figé par la surprise, sans rien pour se couvrir, il laissa malgré lui le temps au regard de son colocataire, qui se tenait dans l'encadrement, de descendre le long de son torse. Son torse horriblement marqué.

« Sherlock, qu'est-ce que tu fais là ?!

- Je voulais me laver les dents, répondit Sherlock d'un ton absent.

John leva les yeux vers le plafond, énervé.

- Reviens quand j'aurai fini de m'habiller. Tu étais vraiment à cinq minutes près ?

Mais Sherlock ne l'écoutait plus. Ses yeux bleus étaient comme aimantés au corps peu vêtu du jeune homme, et il semblait captivé par le spectacle. Son regard suivit les nombreuses marques qui couraient sur le torse de John avec une lueur fascinée au fond de ses iris. Machinalement, il leva une main et tenta de toucher la large cicatrice qui barrait l'épaule de John, mais celui-ci intercepta le geste en saisissant le poignet de Sherlock.

- Sors. D'ici. Tout de suite ! » gronda-t-il en lâchant le jeune homme.

Soudain réveillé, Sherlock fronça les sourcils et sortit rapidement de la petite pièce, laissant John seul et furieux.

Ce dernier souffla un grand coup. Il ne s'était pas rendu compte qu'il avait retenu sa respiration. Merde. Merde. Merde. Il n'avait plus le choix maintenant. Son secret avait été dévoilé à la personne la plus intelligente qu'il connaissait. Il s'habilla rapidement et allait passer un t-shirt propre lorsque la voix de Sherlock lui parvint à travers la porte.

« John, il va falloir que l'on parle de ça.

- Non. Tu ne devais pas les voir. Oublie tout.

- Tu sais très bien que je ne le peux pas. John… fais moi confiance. Je ne vais rien te faire. Je veux juste que nous discutions. Tu ne pourras pas rester éternellement dans la salle de bain. John…

- Sherlock. répondit simplement le concerné.

- Je vais te laisser te calmer et te rhabiller, d'accord ? »

John s'appuya dos contre la porte et tenta d'endiguer le bouillonnement de ses pensées. Finalement, il jeta son t-shirt en travers de son épaule sans le mettre, ramassa ses affaires sales et se prépara à sortir. Cela ne servait plus à rien de se cacher à présent.


Lorsque John sortit de la salle de bain, Sherlock l'attendait sur son lit, comme ils en avaient pris l'habitude pour discuter. Le brun avait une sensation bizarre, comme de la honte et en même temps de la culpabilité. Il ne pensait pas à mal, mais John avait l'air furieux contre lui. Il garda la tête baissée jusqu'à ce qu'il sente le changement de répartition du poids sur le matelas, signifiant que John s'était assis face à lui.

Il hasarda alors un regard à travers ses longs cils, pour ne voir que le haut du crâne de John, les tempes rouges. Il était donc vraiment en colère. Il ne savait pas vraiment quoi faire, alors il décida de parler.

« John, je… je suis désolé…

- Arrête, le coupa le blond. Je devais m'y attendre, j'aurais dû verrouiller cette foutue porte. Ne fais pas cette tête, tu n'as tué personne, toi ! »

Sherlock se redressa, surpris par la pointe de sarcasme venant de son colocataire. Il se rendit compte que John n'était pas en colère contre lui. Gêné, oui. Il avait réussi à lui cacher son corps pendant quelques semaines, et il avait lamentablement échoué aujourd'hui.

Sherlock se sentit stupide, stupide de ne pas avoir eu la puce à l'oreille lors de leur première vraie conversation. John connaissait un sadique. Il voyait maintenant pourquoi.

De très nombreuses coupures cicatrisées, plus ou moins récentes. Il les daterait de l'enfance jusqu'à la mi-adolescence de John. Elles parsemaient son torse et son dos de blanc.

A travers tout ce patchwork, il y avait plusieurs traces rondes, grisâtres, de moins d'un centimètre de diamètre. Brûlures de cigarette. Profondes. Certaines avaient dû s'infecter avant de guérir, au vu de leur aspect.

Et pour finir, la grosse cicatrice sur l'épaule gauche de John. Un rond de chair cerclé de nombreuses zébrures de tissu cicatriciel. La cicatrice la plus récente. La plus violente. D'un coup de feu. Probablement d'une arme de poing.

Le brun commençait tout juste à en ressentir l'horreur. John… tout ce que John avait dû subir… probablement de la part de son père, en voulant protéger sa mère et sa petite sœur.

Il avait déjà tiré ses conclusions, quand John se mit à parler. Le récit commençait.


Quand la voix de John s'éleva, elle était rauque, brisée. Sherlock pouvait sentir à quel point cela semblait douloureux pour lui.

« Tu te souviens, je t'avais dit le premier jour que c'était deux histoires différentes. Je vais commencer par la plus courte. Que peux-tu déduire de cette marque là, par exemple ? »

John lui désigna une ligne blanche sur son flanc droit, allant de l'abdomen jusqu'au dessus des premières côtes.

Sherlock regarda cette cicatrice intensément pendant quelques secondes.

« Coup de couteau plus ou moins esquivé, de ce fait la lame a seulement tranché la peau et légèrement blessé les tissus en dessous, mais ne s'est pas plantée. Elle ne remonte pas à plus loin que tes années de lycée. Recousue, au vu des berges très fines et plates de la cicatrice. Mais les points n'étaient pas exactement égaux. Tu te l'es recousue toi-même ?

- C'est exact. J'ai voulu défendre un ami contre une bande d'abrutis qui voulaient le racketter. Bien sûr, c'est facile à cinq contre un avec un couteau, mais ils ont moins fait les fiers une fois que j'en ai assommé un ou deux. Celui qui tenait le couteau s'est senti pousser des ailes, et a essayé de me planter. Ça n'a pas été très dur à esquiver, du moins le plus gros du geste. Un coup sur le poignet tout en me jetant en arrière. Bref, j'en ai plusieurs comme ça, que j'ai effectivement recousues moi-même. C'est une compétence que j'ai dû acquérir rapidement dans ma jeunesse. Ce qui m'amène à la deuxième partie de mon récit. »

John fit une pause. Se racla la gorge. Regarda ailleurs.

« Tu veux du thé ? Après tout, c'est ça que tu voulais à la base ! »

Il se leva bizarrement, et s'enfuit à moitié dans leur kitchenette. Sherlock l'entendit brasser dans l'étagère des tasses, et sortir le nécessaire. Il se leva, dépliant ses longues jambes, et alla caler son épaule dans l'encadrement de la porte de séparation. John lui tournait le dos, et paraissait fébrile.

« John… » tenta Sherlock de la voix la plus douce et grave qu'il possédait, dans l'espoir de calmer son colocataire.

Celui-ci se retourna, la mine défaite, et s'appuya contre le plan de travail.

« Sherlock, je veux que tu comprenne que c'est difficile pour moi de te dire ça. Je ne l'ai jamais raconté à personne. C'est trop horrible… »

Celui-ci vit les larmes monter aux yeux du blond, et, instinctivement, se rapprocha. Comme John ne réagit pas, il lui tendit doucement la main, paume ouverte vers le haut.

« Viens John. Le thé peut attendre. Viens. »

Le regard de John se leva et le fixa un instant. Toute la souffrance contenue dans ses yeux envoya un flash de douleur, presque physique, dans le ventre de Sherlock. Jamais dans sa vie il ne s'était senti mal pour quelqu'un.

Après quelques instants à le fixer, John leva lentement le bras puis posa la main dans celle toujours tendue de Sherlock. Celui-ci la serra doucement avant de le guider de nouveau vers leur chambre. Il le fit s'asseoir sur son lit, lui donnant cette fois la tête, avec les coussins, contre lesquels il l'installa doucement. John ressemblait à un pantin, se laissa faire, catatonique. Ce fut quand Sherlock s'installa face à lui, plus proche que d'habitude, qu'il se réveilla de sa transe.

Il saisit la photo qu'il avait délicatement posée sur sa table de nuit, au plus près de son lit, et la tendit à Sherlock. Son regard se voila alors qu'il plongea dans son récit.

« Ma petite sœur Harriet, et ma mère Eleanore. Je pense que tu as déjà deviné pourquoi je n'avais pas de photo de mon père. »

Il cracha presque le dernier mot.

«Harriet est née cinq ans après moi. Si j'avais pu faire quelque chose pour empêcher sa naissance, cela aurait peut être été pour le mieux. Le monstre qui me servait de père était déjà violent. Il battait régulièrement ma mère, lorsqu'il estimait que quelque chose n'allait pas. Ou même simplement comme ça, en passant, gratuitement. Il n'avait aucun respect pour elle, aucune pitié. Jusqu'à la naissance d'Harriet, il n'a pas spécialement touché à moi. Il était sévère, rude, me secouait régulièrement, mais ses accès de colère étaient uniquement dirigés vers ma mère.

Mais l'accouchement avait été difficile, le bébé fragilisé par autant de coups durant sa croissance dans le ventre de ma mère. Les regards inquisiteurs et les remarques des médecins à ce propos n'ont fait qu'enrager mon père un peu plus. Peu après être rentrés à la maison, il avait laissé ma mère à terre, dans la cuisine, crachant du sang, couverte de bleus déjà noirs.

Elle m'a aperçu dans l'entrebâillement de la porte, et une fois que mon père s'est enfermé dans son bureau avec une bouteille d'alcool, elle m'a fait signe d'approcher. Je me suis agenouillé près d'elle, en pleurs, et elle m'a fait promettre de toujours protéger ma petite sœur. M'a dit que sa fragilité ne faisait qu'exaspérer mon père. Qu'elle avait besoin de moi, qu'elle comptait sur moi pour la protéger quand elle n'en serait elle-même plus capable après des journées comme celle-ci. Alors j'ai juré.

Mon père sombrait de plus en plus dans l'alcoolisme. Il criait pendant des heures, cassait des objets, frappait ma mère encore et toujours… et finit par venir pour Harriet. Je n'avais pas sept ans lorsque que je reçu moi aussi mes premiers coups. Des coups de ceinture. Je le décevais, je m'abaissais à aider une femme, une fillette faible qui ne méritait seulement qu'on l'achève. Mais je subissais ses coups répétés en serrant les dents, tentant de craquer le plus tard possible, pour que sa soif de coups soit étanchée, pour qu'il ne touche pas à ma sœur qui pleurait dans son landau. Forcément, à six ans, je ne pouvais pas tenir longtemps en subissant ça...

Mais la répétition, l'habitude même… m'a endurci au fur et à mesure. Chaque jour venait avec son lot de coup de ceinture, mais à chaque jours moins de larmes. A la place, juste de la colère, de la haine. Oh que je pouvais haïr ce monstre… Mais qu'est-ce que je pouvais faire, un petit garçon qui ne pouvait pas quitter sa mère ou sa sœur des yeux ? Alors qu'il nous rabaissait, nous signifiait clairement que rien ne pouvait être fait pour arrêter tout ça ? Ne pouvant pas l'empêcher de frapper ma mère, je pouvais du moins l'aider à se soigner après. Il était hors de question d'essayer d'aller à l'hôpital. C'était juste impossible. Alors je faisais tout ce que je pouvais pour soulager la douleur de ma mère, tout en lui masquant au possible ma propre souffrance, mon dos à chaque fois plus ensanglanté, donc les plaies se rouvraient régulièrement.

Puis il y eut la cigarette. Un nouveau moyen de me faire souffrir, qui ne tachait pas mes vêtements d'écolier, qui était bien plus discret. Il prenait un malin plaisir à la fumer devant moi, lentement, me regardant dans les yeux, pour que je sache exactement ce qui allait arriver après.

Alors qu'il arrivait à la fin, il écrasait le mégot sur ma peau. Les brûlures étaient tellement intenses que je ne pouvais m'empêcher de hurler à chaque fois. Je pensais que rien de plus douloureux ne pouvait m'arriver.

Ce qui me mène à cette dernière cicatrice… » dit-il en caressant doucement son épaule gauche et l'étoile qui y était fixée à jamais.

« J'avais quinze ans. Presque seize. Je venais de récupérer Harry à l'école. Arrivés chez nous, sa voiture était déjà là. Il ne rentrait jamais avant le début de soirée. Pris de panique pour ma mère seule dans la maison avec lui, je suis rentré en courant dans le salon, laissant la porte ouverte, gardant Harry derrière moi.

Je l'ai trouvée à terre, presque inconsciente. Le visage totalement déformé, noir, comme s'il l'avait frappé avec autre chose que ses poings.

J'ai tenté de l'appeler, de lui parler, en faisant un pas de plus.

C'est là que je l'ai vu, lui, assis dans l'un des fauteuils, son fauteuil, depuis lequel il nous dominait tous.

Il tenait dans sa main un objet noir, métallique. Que je n'ai pas eu de mal à reconnaître. Un pistolet.

Il m'a expliqué alors qu'il l'avait trouvé dans un mont de piété, qu'il appartenait à un soldat qui l'y avait laissé pour une modique somme. Que tout allait finir maintenant.

Il a visé Harry, que j'ai remis instinctivement derrière moi, la protégeant de mon corps. Il m'a demandé de me pousser, de le laisser faire ce qu'il avait à faire. Sa main tremblait, je ne savais pas s'il était bourré, ou au contraire, en manque.

Mais il en a eu assez. Il s'est levé brusquement, fou de colère, et m'a visé. Alors que ma mère hurlait de nous enfuir, j'ai tenté désespérément de reculer vers l'entrée, poussant Harriet.

Il me suivait, se rapprochait même, quand il a pressé la détente. Le bruit était assourdissant, et la douleur fulgurante, et je suis tombé à genoux avant même de m'en rendre compte. Je saignais abondamment, mais n'avais pas le temps de m'en soucier. Harry n'avait plus de protection. Je tentais de me relever pour me jeter contre elle quand le deuxième coup est parti. »

La voix de John se brisa alors totalement, alors que des flots de larmes coulaient depuis maintenant plusieurs minutes sur ses joues. Sherlock avait la gorge totalement serrée, au point qu'il ne respirait presque plus. Il avança son bras vers son colocataire, mais ne le toucha pas. John semblait sur le point de finir.

« La seule chose dont je me souvienne, c'est d'avoir été éclaboussé par une substance à la fois visqueuse et chaude, et le cri perçant de ma mère. Le reste n'est que flou total. Il y a soudainement eu des voix autour de nous, des cris, beaucoup de voix. Je tenais ma sœur dans mes bras et quelqu'un essayait de me l'enlever. Elle était morte. Mon père l'avait eue en pleine tête. Il fallait que je la lâche. Que les médecins prennent son corps et s'occupent de moi.

Depuis ce jour, ce monstre est en prison. Ma mère dans un hôpital psychiatrique. Les années de souffrance conclues par la mort de ma sœur sous ses yeux ont fini par totalement briser son esprit. Elle… Elle ne me connait pas. Elle a tout oublié. Sauf un mot… un mot…

Harry. »

A bout de souffle, à bout de nerf, John relâcha toutes les vannes qui contenaient ses larmes depuis tant d'années. Il se sentait exténué. C'est à peine s'il sentit deux bras l'étreindre doucement alors qu'il s'effondrait contre son colocataire.


Bon, pour finir sur une note un peu plus positive... On vous aime, vous les followers et reviewers, continuez comme ça vous êtes géniaux !

(Et n'hésitez pas à faire expression de vos sentiments vis à vis de ce chapitre !)