O

6. Ce monde de fous.

« C'est vraiment bizarre. Elle est en retard. »

« Mmh. Et apparemment Sakura ne vient pas non plus. »

« Tu crois vraiment qu'elle finira par venir, Naruto ? » lui demanda Hinata.

« J'espère. »

Tenten soupira en posant sa tête contre l'épaule de Kiba.

« Qu'est-ce qu'elle fabrique ? »

Elle ne remarqua pas l'inquiétude sur les visages de Choji et Shikamaru. Akamaru gémit.

« Non, » lui répondit Kiba. « Je suis sûr qu'elle arrive. Ne t'inquiète pas. »

Ils durent attendre encore dix minutes avant qu'Ino ne se montre. Et lorsqu'elle le fit, la peau pâle et le souffle court, ils comprirent immédiatement que quelque chose de terrible venait de se produire.

« Ça va ? » lui demanda Hinata en l'aidant à s'asseoir sur l'un des fauteuils de son salon.

« Oui. » Elle avala sa salive, chercha à contrôler sa respiration. « Désolée, mon père voulait me parler. Quelque chose est arrivée, ils ont retrouvé les derniers Uchiha morts. »

« QUOI ? »

« Où ? »

« Et Sasuke ? »

« Non, il n'y avait que les trois adultes, mais leurs corps étaient dans un sale état. Ils ont été tués, et apparemment par des Spéciaux. »

« Où étaient-ils tout ce temps ? »

« Ils se cachaient quelque part. On les a retrouvés dans cet entrepôt désaffecté à l'ouest, vous savez, celui qui doit être rasé bientôt ? On ne sait pas pourquoi ils sont allés là-bas, mais quelqu'un les y attendait, c'est certain. Ça a dû être un sacré combat, le bâtiment est complètement détruit. Ils ont eu du mal à identifier les corps. »

« Et rien sur le ou les tueurs ? »

« Non. Père dit qu'ils sont sûrement bien entraînés, ils savaient ce qu'ils faisaient. Il veut que nous soyons tous très prudents. »

« Et Sasuke ? Des nouvelles de lui ? »

« Je n'en sais pas plus, Naruto. Ils ont trouvé ses cousins il y a quelques heures, ils se cachaient en sécurité et ils ont appelé l'Agence quand ils ont compris que leurs parents ne reviendraient pas. Ils seront sous la protection de la famille royale de Suna à partir de maintenant. »

« Je peux pas y croire, » souffla Kiba. « Ils ont tous été tués ? Comme ça ? Et qu'est-ce qu'ils foutaient à se cacher sans donner de nouvelles ? Qu'est-ce qu'ils cachaient ? »

« Ils voulaient attaquer les Ombres. Se venger. Mais en gardant leurs secrets, ils ont joué le jeu des ennemis et ils en ont payé le prix. S'ils avaient été trouver l'Agence et Sarutobi… Ils savaient sans aucun doute qui est derrière tout ça. Tout aurait pu être évité. »

« Les crétins ! »

Hinata secoua la tête.

« Ils ne voulaient pas qu'on sache ce qu'ils cachaient. Les Ombres savent sûrement ce que c'est. En anéantissant la menace eux-mêmes, les Uchiha s'assuraient que leurs secrets ne seraient pas dévoilés. »

« Alors c'est vrai ? Les Uchiha complotaient vraiment contre Konoha ? » souffla Tenten, abasourdie. « Pourquoi ? Fugaku Uchiha était chef de la police, tous étaient respectés. Ils avaient de l'argent, tout ce qu'ils voulaient… Pourquoi ? »

« Qui sait ? » Shikamaru croisa les bras. « Ce n'est pas important. Ils sont morts. La seule menace qui reste, c'est ces Ombres. Ils sont si sûrs de leur supériorité qu'ils ont presque agi en pleine lumière. Ça veut sûrement dire qu'ils sont proches de leur but. »

« Qu'est-ce que les agents ont appris sur leurs dons, Ino ? » interrogea Choji.

La jeune fille hésita. Son père lui en avait dit plus, sans doute, mais elle se montrait hésitante à l'idée de partager ses informations.

« Hey, il n'y a que des amis, ici, » lui rappela Kiba. « Tout ce qu'on dit reste top secret. »

Sa voix chaude sembla la détendre.

« Ils ne sont pas sûrs, mais vu l'état de l'entrepôt, ils pensent qu'il doit y avoir une personne parmi eux qui utilise un pouvoir explosif. Ça reste du domaine de la théorie, puisque les Uchiha ont sûrement utilisé leur contrôle du feu dans la bataille et peuvent être ceux derrière la destruction du bâtiment. Et… »

« Et ? » encouragea Naruto sombrement.

« Mon père m'a dit il y a quelques temps qu'il soupçonne la présence d'un télépathe parmi eux. »

« Quoi ? Une personne avec un don un peu comme le vôtre ? »

« Oui. »

« Je suppose qu'il n'en a parlé à personne d'autre, » dit doucement Shikamaru.

« Seul Ibiki est au courant. »

« Partager cette information pourrait mettre Inoichi dans une position délicate étant donnée l'ambiance actuelle de Konoha. Les gens se méfieraient de le savoir à la tête de l'Agence. Comment a-t-il su pour le télépathe ? »

« Il a senti quelque chose dans l'esprit de Sasuke après la nuit du massacre. L'Agence a aussi arrêté deux personnes qu'elle pensait être liées aux Ombres, mais leurs esprits avaient été complètement vidés de toute information utile, à un tel point qu'ils avaient même oublié bien plus que leur possible appartenance à un groupe criminel. L'un d'eux ne pouvait plus se souvenir de sa date de naissance, l'autre avait oublié jusqu'à son propre visage et son nom. »

Kiba haussa un sourcil.

« Dur. »

« Je ne connais pas grand-chose sur la télépathie mais pour que quelque chose comme ça fonctionne, le gars a dû s'approcher d'eux, non ? »

« Pas forcément, non, Naruto. La télépathie est un don très varié, du coup il est difficile de savoir ce qu'un autre télépathe peut faire ou non. Je ne suis même pas certaine de savoir ce dont les membres de ma famille sont capables ou le niveau de leur don. Si cet ennemi est spécialisé dans la manipulation d'esprits, il est impossible de dire ce qu'il peut faire. Il pourrait même être dans une autre ville, repérer sa cible télépathiquement et agir. Mais concrètement, c'est vraiment très peu probable, parce qu'il faudrait qu'il soit surpuissant pour ça. Le faire à l'échelle de Konoha serait déjà extraordinairement difficile. Mais c'est possible. En théorie. »

« Il y a vraiment des gens qui peuvent faire ça ? » murmura Tenten. « Entrer dans notre esprit et faire ce qu'ils veulent avec ? Nous faire oublier des choses, nous faire voir des choses ? Je veux dire, je sais pour les illusions comme dans les légendes sur le Mangekyou Sharingan, ou comme le don de Kurenai, mais… ça ? Des gens peuvent vraiment nous faire oublier qui on est, comme ça ? »

Ino ne leva pas les yeux vers eux.

« Oui, » murmura t-elle, sa voix tremblant légèrement, « des gens peuvent vraiment faire ça. »

« Je suppose qu'il est impossible de soigner l'esprit de quelqu'un dont les souvenirs ont été effacés ? » demanda Kiba. « Ça craint. »

« Si c'est possible, mon clan a perdu cette connaissance il y a très longtemps. Mais ce télépathe n'a aucune subtilité lorsqu'il utilise son pouvoir. Peut-être qu'il se fiche de laisser des traces. Mais quelqu'un qui aurait réellement appris à maîtriser son don aurait su comment effacer les souvenirs qu'ils voulaient voir disparaître sans toucher au reste. Il est puissant, il n'y a pas de doute, mais il n'a pas un contrôle absolu sur sa télépathie, ou peut-être qu'il ne la comprend pas très bien. »

« Comme si ses aînés ne lui avaient rien enseigné ? » demanda Hinata. « Peut-être qu'il est orphelin, ou qu'il a quitté son clan trop tôt… »

Shikamaru hocha la tête.

« Mmh, ça pourrait être une bonne explication. On doit trouver d'où il vient, comme ça nous pourrons en apprendre plus à propos du don de sa famille. »

« Je ne suis pas inquiet, » affirma Choji la bouche pleine. « Aucun télépathe ne peut avoir le niveau du clan Yamanaka. »

« Et Sasuke ? Tu as dit que ton père avait senti quelque chose dans son esprit ? »

« Il a senti la trace de quelque chose, mais c'était plus un résidu d'une manipulation à laquelle il a été exposée. Je ne sais pas… je ne sais pas comment l'expliquer clairement. C'est comme lorsqu'on se tient près d'un feu pendant un temps. Même plusieurs heures après, nos vêtements, notre peau et nos cheveux restent imprégnés par l'odeur. »

« Tu veux dire que Sasuke était près de quelqu'un qui a été attaqué télépathiquement ? » interrogea Shikamaru.

« C'est ce que mon père pense, oui. Et ça n'a pas été sans conséquence pour l'esprit de Sasuke. Et puis pour qu'une trace soit toujours présente en lui si longtemps après, l'attaque a dû être violente. Mais je ne sais pas si Sasuke était dans l'entrepôt ou non. »

« Et est-ce qu'Inoichi a pu identifier l'autre télépathe ? Personne dans ce pays en dehors de ton clan ne possède encore ce type de dons. Il doit venir de plus loin. »

« Il y a encore deux ou trois familles dans le monde qui ont des dons qui peuvent être considérés comme télépathiques, mais aucune n'est vraiment puissante ni ne peut faire une chose pareille. Mais qui sait ? Comme je l'ai dit, ça peut grandement varier d'une personne à une autre. »

« Si les ennemis ont quelqu'un capable de pénétrer et de manipuler les esprits comme il en a envie, les choses se compliquent sérieusement. C'est ennuyeux. »

« C'est pour ça que ces réunions sont essentielles, » rappela Hinata. « Parce qu'Ino sentira immédiatement si l'un d'entre nous a été victime d'une attaque. »

« C'est vrai, » approuva Ino. « Et je vous vois presque tous à l'école. C'est pour ça que mon père vous voulait tous informés. On doit garder les yeux ouverts, repérer toute anormalité. »

« Cette nouvelle quant aux Uchiha ne va pas apaiser les choses à Konoha, ça, c'est certain. »

O

« Salut. »

« Oh. Salut. »

Ino sourit.

« Tu pourrais montrer un peu plus d'enthousiasme, ou es-tu réellement si mécontente à l'idée que je t'adresse la parole ? »

Sakura leva les yeux au ciel sans ralentir ses pas. Elle n'avait pas envie de rater son bus, elle avait quelque chose d'important à faire cet après-midi-là.

« Je suis pas d'humeur à parler. »

« Parce que ça t'arrive vraiment, parfois ? »

Il fut difficile de ne pas sourire à cette réplique.

« Tu voulais juste me saluer, ou tu avais quelque chose à me dire ? »

« J'ai été distraire ces derniers temps, alors je ne t'ai pas encore remerciée pour ton aide. Grâce à toi, j'ai cartonné en maths. »

« Je t'ai à peine aidée. »

« C'est un mensonge et tu le sais bien. »

Ino avait ses lunettes noires sur le nez, comme souvent lorsqu'elle n'était pas en classe ces derniers jours. Elle avait l'air calme, mais épuisée. Sa peau trop pâle indiquait qu'elle avait vraiment besoin de dormir plus.

Et depuis quand ai-je commencé à remarquer ces trucs ?

« J'ai entendu dire qu'ils allaient organiser de nouvelles élections la semaine prochaine. Est-ce que tu es inquiète pour ton siège au Conseil de l'Académie ? Tu es vice-présidente, non ? »

Soudain bien moins relaxée, Ino haussa les épaules.

« Je l'avais vu venir. Ça n'a pas été une surprise. Le directeur a toujours suivi les désirs des élèves. »

« Il est plutôt apprécié. »

« C'est vrai. Mais c'est un homme pragmatique, il pense avec logique et intelligence, pas avec son cœur. Je ne sais pas… A chaque fois que je lui parle, je l'imagine en train de jouer aux échecs. Tu vois ce que je veux dire ? »

« Je pense, oui, » répondit Sakura.

Elle ne put s'empêcher de se souvenir de ce que lui avait dit Naruto à propos d'Ino et de ses opinions sur les gens.

Sakura n'avait vu Danzo que quelques fois, et toujours à l'occasion des cérémonies scolaires ou lorsqu'elle avait gagné des prix grâce à son travail à l'école.

Pour une raison qu'elle ignorait, elle ne l'avait jamais apprécié. Mais ça ne voulait pas dire grand-chose.

Sakura n'appréciait quasiment personne.

« Je ne serai pas élue cette fois, » lui confia Ino, sa voix à peine assez élevée contre le bruit de la rue. « Mais j'ai d'autres choses sur lesquelles je dois me concentrer ces derniers temps de toutes façons. Dommage pour eux, personne dans cette école ne peut rivaliser avec moi. »

« Ni avec ton humilité. »

Sakura ralentit, approchant de son arrêt de bus, et Ino l'imita. Le soleil se reflétait sur ses cheveux dorés, regroupés en une haute queue de cheval. Elle portait un jean noir, un pull bleu, un manteau et des bottes noirs. Elle était élégante. Elle était belle, et elle le savait parfaitement, car même si elle avait du maquillage sur le visage, du vernis sur les ongles et quelques fins bijoux pour agrémenter sa tenue, elle n'avait pas l'air de vraiment essayer d'être éblouissante.

Elle l'était tout simplement, et c'était déconcertant.

N'ayant aucune idée d'où lui était venue cette idée, Sakura nota qu'elles faisaient sensiblement la même taille, même si elle-même ne portait que de simples petites baskets blanches avec sa vieille jupe verte, son pull blanc et sa veste grise.

« Est-ce que tu rentres déjà chez toi ? » demanda Ino, debout près d'elle comme si elle attendait elle aussi un bus.

« Non. Je dois aller quelque part. »

« Ah. »

Ino avait l'air étrangement déçue.

Il faisait froid. La météo et le fait que les gens semblaient de moins en moins aimer traîner dans les rues faisaient que les alentours étaient calmes. Tout semblait étrange.

Ou était-ce plutôt à cause de la présence d'Ino près d'elle ?

« Est-ce que je peux te poser une question ? » lui demanda l'autre fille.

Sakura acquiesça, non sans prudence.

« Pourquoi refuses-tu de venir à nos réunions ? A part le fait que tu les trouves ridicules. »

« Ce n'est pas une raison suffisante ? »

« J'aurais pensé que quelqu'un comme toi, qui aime autant apprendre et détenir des connaissances, aurait voulu comprendre ce qu'il se passe et en apprendre plus sur les Spéciaux. »

« Sur les dons, tu veux dire ? Il n'y a absolument rien que je veuille apprendre là-dessus, » clarifia Sakura, sans pouvoir empêcher la froideur qui pénétra dans sa voix.

« Je vois, » répondit Ino, soudain distante.

Sakura se sentit immédiatement coupable.

« Je n'ai rien contre les Spéciaux. J'en suis une, après tout. Une personne est une personne, fondamentalement, je suppose. Mais ça ne veut pas dire que je suis curieuse ou intéressée par les pouvoirs. »

Ino garda le silence, et Sakura pouvait sentir que son regard était sur la rue, sur les quelques personnes qui se baladaient. Elle se demanda si elle venait de dire quelque chose d'insultant.

« Ca peut être un fardeau parfois, » lui dit Ino doucement après une ou deux minutes, mais il y avait quelque chose d'étrangement grave dans sa voix. « Un fardeau lié au devoir, à l'honneur, à la dignité, aux secrets. Mais ça fait partie de qui l'on est. Et nous sommes capables de transformer ce fardeau en quelque chose d'autre, quelque chose de plus, quelque chose d'utile, qui a un sens. Ce que nous pouvons faire ne nous définit pas, mais ce que nous faisons, ça, ça nous définit. Et ce que nous faisons avec ces dons que nous n'avons jamais demandés reflète qui nous sommes réellement, à l'intérieur. »

Faire quoi avec quoi ? s'interrogea Sakura. Les Lois leur interdisaient d'user de leurs dons pour quoi que ce soit d'important, et c'était mieux ainsi pour tout le monde ! Les utiliser comment ? Comme Naruto, qui faisait le clown à l'école avec ses clones ? Comme Kiba, qui parlait à son chien toute la journée, ou comme sa sœur aînée, qui utilisait son pouvoir pour promouvoir le droit des animaux ? Comme Yamato, dont le don sur le bois lui était utile pour enseigner certains cours de sciences naturelles ? Ou comme Mitarashi, qui adorait terroriser les étudiants avec son don d'invisibilité ?

Qu'est-ce que tout cela disait à propos de ces gens, dans ce cas ?

C'était ridicule.

« Est-ce que tu as su pour les Uchiha ? » lui demanda Ino en se tournant vers elle.

Les lunettes de soleil dissimulaient complètement ses yeux étranges, et Sakura se surprit à souhaiter pouvoir être témoin des émotions qui flottaient dans ce regard bleu.

« Tout le monde a su. »

« J'ai vraiment besoin de te parler de plusieurs choses. Mais je t'en parlerai demain. »

« Quoi ? » Sakura fronça les sourcils, confuse. « Demain, c'est samedi. »

« Je sais. A Trois heures ? Ici ? Ton bus arrive. »

Sakura ne pouvait le voir, mais elle ne douta pas des mots de la jeune fille. Elle hocha la tête sans savoir pourquoi, et Ino lui sourit, un petit sourire presque timide. Presque adorable.

« Je te verrai demain, alors. »

Et elle tourna les talons, comme ça. Disparut au bout de la rue.

Le bus se gara et Sakura monta avec un soupir de dépit.

Il y avait simplement quelque chose chez Ino Yamanaka qu'elle ne pouvait résister.

C'était agaçant.

Et intrigant. Un peu. Peut-être.

Et peut-être un peu excitant, aussi.

O

La pièce était d'un ennui total. Les chansons aussi. Bon sang, tout était atrocement chiant.

Et pourtant, Sakura était toujours là, cachée dans les ombres, assise sur le dernier banc de la salle, tout au fond à gauche, derrière tous les autres spectateurs – de fiers et impatients parents qui mouraient d'ennui.

Alors qu'elle continuait d'observer distraitement le spectacle médiocre, Sakura se demanda pourquoi les gens pouvaient bien venir à ces choses s'ils trouvaient qu'elles étaient une telle perte de temps.

Elle pouvait voir une femme jeter un œil à sa montre toutes les deux minutes avant de soupirer, un homme en train de discrètement lire un roman, un autre qui jouait avec le bébé assis sur ses genoux,… Tous ces adultes, coincés dans la pénombre de cette salle des fêtes comme des enfants dans une salle de classe.

Mais… Oui. Chacun d'entre eux faisait attention à ce qu'il se passait sur scène de temps en temps, avec un sérieux bien soudain, des étincelles dans les yeux et un doux sourire aux lèvres. Alors ils se montraient attentifs, non pas parce que le spectacle était devenu brusquement meilleur, mais parce qu'ils le devaient, parce qu'ils le voulaient, seulement pour ces quelques minutes.

Sakura se sentait mal à l'aise au milieu d'eux tous, elle aurait été mieux dans la bibliothèque du centre-ville où elle se réfugiait toujours et où elle aurait lu et étudié tranquillement. Mais elle se trouvait dans cette salle, elle était l'un d'eux, et lorsque son temps vint, elle agit comme n'importe qui agirait dans ce genre de situations, elle se redressa et se concentra, ses yeux braqués sur la scène et sur la jeune comédienne.

Mari fit un pas en avant avec nervosité, fit ce qu'elle devait faire, et alors qu'elle chantait, ses yeux balayaient la pénombre. Elle finit par trouver le regard de Sakura. Ses yeux chocolat brillèrent, un sourire habilla son visage encore poupin, et tous purent être témoins de la joie, du soulagement et de la fierté irradiant alors de l'enfant.

Et Sakura ne put s'empêcher de sourire un peu en voyant une telle réaction.

Ah. Alors c'était pour ça.

Pour ça que tous ces gens étaient là. C'était pour être certains que tous ces regards nerveux et innocents trouvent des yeux familiers dans la foule. Pour voir la fierté narcissique y briller alors que les gamins jouaient et chantaient en sachant que dans la salle au moins une personne était venue pour les voir, eux et seulement eux. Pour être témoins de cet élan de confiance qui les animait lorsqu'ils les reconnaissaient dans l'assistance. Pour être le récipient de cette incroyable et si simple joie, pour voir le bonheur illuminer leurs yeux, leurs sourires, timides ou immenses.

Sakura comprenait enfin. Les gens étaient prêts à endurer deux heures de carnage sans fin pour ça.

C'était déconcertant, vraiment, qu'elle le comprenne. Oh, elle ne doutait pas que dans une demi-heure son esprit d'ordinaire si cynique expliquerait tout ça autrement, mais à cet instant, le sourire de Mari effaçait toutes ses sombres certitudes quant à l'Humanité.

« Sakura ! Tu es venue ! »

Elle sourit à Mari. L'enfant sautillait autour d'elle, excitée, encore pleine de l'adrénaline provoquée par la peur de la scène.

« Tu es prête ? On peut y aller ? »

« Ouiiiiii ! »

Elles commencèrent à avancer vers leur arrêt de bus, mais même alors qu'elles quittaient l'enceinte du bâtiment qui avait vu le spectacle scolaire se jouer, la petite fille ne semblait pas vouloir se calmer.

« Tu es venue ! Tu es venue ! »

« Oui, apparemment. Je ne t'avais pas dit que je viendrais si je pouvais ? Je ne mens pas, tu sais ça. »

« C'est vrai ! Est-ce que tu as vu Yakiko tomber ? Oh ! Est-ce que tu aimes ma robe ? C'est maman qui l'a faite, tu sais ! Elle a travaillé dur toute la semaine pour la finir ! »

« J'ai vu. C'est très gentil de sa part. »

« J'aurais aimé qu'elle soit là. »

« Elle était désolée de ne pas pouvoir venir, non ? C'est ce que tu m'as dit l'autre jour. »

« Oui. Elle travaille. Elle travaille tout le temps l'après-midi. Et on a besoin de l'argent. » Mari réafficha très vite son immense sourire. « Toi, tu étais là ! Merci ! Merci ! Tu as aimé ? »

« C'était sans intérêt, » répondit Sakura honnêtement. Mais en voyant l'expression de l'enfant, elle décida qu'un petit mensonge ne pouvait pas faire de mal. « Mais toi, tu étais très bien. »

« Vraiment ? »

« Oui. »

« Merci ! Je suis si contente que tu sois venue ! »

« Ah ? J'avais pas remarqué. »

Son sarcasme lui passa carrément au-dessus de la tête.

« Si, je suis contente ! »

Mari lui prit la main et lui sourit encore une fois, faisant presque rougir Sakura. Elle n'avait vraiment pas l'habitude de voir quelqu'un si heureux de la voir, de lui parler, de la connaître et d'avoir son attention. C'était plutôt bizarre, et un peu inquiétant.

« Sakura ? »

« Oui ? »

« Est-ce que c'est comme ça d'avoir une sœur ? »

Sakura fronça les sourcils, baissa le regard sur Mari qui avait la tête levée vers elle avec curiosité et timidité.

« Quoi ? »

« Ça doit être un peu comme ça d'avoir une grande sœur, non ? » La petite fille, embarrassée soudainement, baissa les yeux vers ses pieds. « Tu joues avec moi, tu m'aides pour mes devoirs, tu m'aides quand j'ai des ennuis, et tu me disputes quand je suis pas assez prudente. Et tu es venue aujourd'hui. Est-ce que c'est comme ça d'avoir une sœur ? »

« Je ne sais pas, » murmura Sakura, ce sentiment chaud qui l'avait envahie en voyant Mari si heureuse se dissipant de seconde en seconde.

« Tu ne sais pas ? » interrogea la petite, surprise.

« Mais je crois qu'avoir une jeune sœur doit être un peu comme ça, oui. »

Mari releva la tête pour attraper son bras avec joie et affection. Son visage rayonnait de plaisir.

Sakura rit un peu en voyant une telle réaction. La voir si bien, si libre et joyeuse semblait tout lui faire oublier.

Ça lui faisait oublier les bleus qui guérissaient peut-être sous les vêtements de Mari.

Ça lui faisait oublier la colère, la rancœur, l'anniversaire qui approchait à grands pas.

Ça lui faisait presque oublier que chaque fois qu'elle avait cherché dans le public un visage familier elle n'en avait trouvé aucun. Qu'elle était la seule dans la classe dont la mère n'avait jamais pris la peine de se déplacer pour les spectacles, les cérémonies ou les réunions.

Mais dans les yeux de Mari, elle n'était pas cette enfant seule. Elle n'était pas étrange, Spécial, pauvre, asociale. Elle n'était pas la meilleure élève, la fille sans ami, celle qui était timide et muette, la Première, et encore moins un risque ou un outil.

Dans les yeux de Mari, elle était Sakura, et elle était géniale, et cool, et c'était inexplicable, c'était merveilleux.

C'était terrifiant, aussi, en un sens.

Pourtant, le sourire de cette petite fille était la plus belle chose qu'elle avait jamais vue.

Et bon sang, cette pensée était si mielleuse qu'elle lui colla presque un mal de tête.

O

Ino était nerveuse. Elle ne comprenait vraiment pas pourquoi, mais elle l'était.

Après un moment ridiculement long, elle quitta sa salle de bains, vaguement satisfaite de son apparence, et essaya de respirer calmement.

Elle était épuisée. Contrôler la télépathie de son oncle ces derniers jours avait été difficile et elle n'avait pas beaucoup dormi. Ino et son père avaient chacun leur tour veillé sur Irake, usant de leur don pour stopper tout possible problème psychique.

Le voir si faible, si malade… Il souffrait tellement. C'était terrible d'entendre ses cris et ses gémissements pleins de douleur. Il ne pouvait plus parler, ne pouvait plus penser clairement.

Mais ça finirait bientôt. Il était à présent si faible que son don baissait en intensité. Ce soir-là, Inoichi et Ino placeraient un verrou définitif sur la télépathie d'Irake. Incapable de faire appel à elle, il ne serait plus une menace pour quiconque. Et si les choses se déroulaient correctement, il récupérerait une partie de ses facultés, il serait de nouveau capable de parler et de marcher, peut-être même de penser normalement.

Mais il ne serait plus jamais le même.

Peut-être… Oui. Peut-être qu'il devrait quitter le manoir.

Mais c'était mieux que la mort. N'est-ce pas ? Beaucoup des ancêtres d'Ino n'avaient pas survécu au verrouillage de leur télépathie. Ça avait été avant qu'ils ne trouvent un moyen d'améliorer la méthode. Avant qu'ils comprennent finalement comment bloquer la partie de l'esprit contenant les clés du don sans tuer le sujet. Mais même à présent, l'opération n'était pas parfaite. Oh, ils survivaient, mais…

Enfin.

Inutile de songer à ça. Irake ne voudrait pas qu'elle réfléchisse comme ça.

Ino prit une grande inspiration et observa son reflet dans le miroir de sa chambre. Elle avait choisi des vêtements simples, et ses cheveux étaient retenus dans un chignon rapidement fait.

Et pourquoi faisait-elle ça ? C'était juste Sakura. Elle allait juste retrouver une amie, alors pourquoi était-elle aussi anxieuse ?

Elle quitta la propriété rapidement, sans chercher à retenir son soupir soulagé. Il était triste de constater à quel point son foyer était devenu une prison ces derniers temps. Se trouver dans le manoir et faire face au chaos psychique qu'Irake y faisait régner, au silence de son père, à sa mère qui l'évitait et au regard honteux d'Idaiki…

C'était trop.

Quand enfin Ino s'assit sur un banc, ses lunettes de soleil sur son nez et ses mains dans ses poches, elle s'occupa en écoutant distraitement les pensées des gens alentour, avant d'arrêter après un temps. Du moins, elle arrêta d'écouter, parce qu'elle ne pouvait pas cesser d'entendre.

Elle avait tant attendu ce moment. Sakura ne se rappelait pas de leur amitié juvénile, mais Ino n'avait jamais oublié. Elle se souvenait des jeux innocents, des rires, des conversations. Elle se souvenait des promesses aussi.

Sakura avait été une petite chose fragile alors. Une fillette trop petite et triste, toujours seule, la tête baissée, des larmes sur les joues dès qu'un idiot se moquait d'elle, le rouge aux joues dès qu'un professeur lui adressait la parole. Elle avait toujours été distante, à éviter tout le monde nerveusement.

Ino n'avait pas cherché à pénétrer son esprit, bien sûr. A l'époque, elle avait ignoré qu'elle pouvait le faire. Mais c'était arrivé, et dans les rêves de Sakura, elles avaient formé une amitié, ce genre d'amitiés fortes que seuls les enfants pouvaient en former en si peu de temps. Ino avait essayé de lui redonner confiance, de l'aider, et peut-être que Sakura n'avait pas oublié ces conseils, au fond, parce qu'elle avait cessé de pleurer après ça, avait cessé d'être une victime pour devenir la fille silencieuse et distante à laquelle personne ne parlait vraiment, mais que tout le monde respectait. Elle s'était montrée fière de son intelligence, aussi.

Mais elle ne s'était jamais souvenue des rêves, et Ino ignorait si elle devait en être soulagée, ou attristée.

Elle faillit avoir une crise cardiaque lorsque quelqu'un s'assit sur le banc à côté d'elle sans qu'elle ne le sente arriver. Elle tourna la tête pour voir Sakura l'observer étrangement. Elle s'était assise à l'autre bout du banc, et portait un vieux jean et des baskets noires qui semblaient prêtes à tomber en morceaux.

Il ne fallait pas être un génie pour comprendre que la famille de Sakura manquait d'argent. Elle avait toujours eu peu de vêtements différents, n'avait pas de bijou en dehors de sa montre et, dernièrement, de cette perle verte en plastique glissée sur un cordon noir qu'elle portait au poignet. Elle avait toujours le même sac à dos depuis son entrée à l'Académie et ne mangeait jamais grand-chose au déjeuner.

Ino, en tout cas, avait noté toutes ces choses. Peut-être parce qu'elle avait gardé un œil sur Sakura toutes ces années. Mais elle avait toujours su qu'un geste de sa part serait vu au mieux de façon suspicieuse par l'autre fille. Elle se souvenait encore très vivement de la fois où elle avait essayé de donner à Sakura sa part de dessert lorsqu'elles avaient onze ans. Pas la peine de préciser que ça ne s'était pas très bien passé.

« Alors, je suis là. Qu'est-ce que tu voulais ? » demanda finalement Sakura de ce ton un peu abrupt qu'elle utilisait toujours lorsqu'elle était agacée.

Ce qui arrivait très souvent, d'ailleurs.

Alors Ino sourit, montrant tout son amusement.

« Parler. Est-ce trop demander ? »

Son sourire s'agrandit lorsque Sakura croisa les bras, renfrognée.

« Viens, allons dans un endroit plus calme. »

Elle se leva et attendit Sakura avant de marcher en direction d'une autre partie de la ville. Le manoir se situait plutôt loin du centre-ville, dans le vieux district nord, quartier historique considéré comme la zone riche de la ville. Autour étaient implantées plusieurs rues pleines de bureaux et d'entreprises. A l'ouest, des lotissements tranquilles et récents pour la plupart. Choji, Shikamaru et Tenten vivaient dans ce coin-là. A l'est, encore des quartiers pleins d'habitations, où vivaient Neji et Kiba. Les propriétés de la famille d'Hinata et des Uchiha étaient situées au nord, et Naruto et Lee vivaient plus au centre. La plupart du temps, puisqu'une grosse part de la population travaillait au centre-ville et dans les quartiers alentours mais vivaient en périphérie, il était très difficile de circuler au cœur de Konoha à certaines heures de la journée. C'était pour cette raison qu'il était souvent plus avantageux de faire de grands détours pour se rendre d'un côté à l'autre de la ville, et ça prenait souvent moins de temps que d'essayer de couper par le centre.

Quant au district sud… On ne l'appelait pas vraiment le District Poubelle pour rien. Ces dernières décennies l'avaient vu accueillir des habitants de plus en plus démunis. Il était composé de hauts immeubles gris dans lesquels des douzaines de familles vivaient dans des appartements de tailles variées. La réputation sombre de l'endroit faisait que les gens ne s'aventuraient que rarement là-bas sauf s'ils étaient à la recherche de distractions peu avouables, comme certains plaisirs, certains clubs ou certains produits. Le district sud était de loin le plus petit, mais il était toujours au cœur des débats politiques et des élections, comme c'était le cas ces temps-ci à Konoha, le temps de Sarutobi à l'Hôtel de Ville touchant à sa fin.

L'Académie était la seule école située au centre-ville. L'école aux feuilles était plus proche du nord de la ville, le Collègue du rocher dans la partie est.

« Où va-t-on ? » demanda Sakura après plusieurs minutes.

Elles se dirigeaient du côté est du centre.

« Je connais un endroit. »

Sakura la suivit en silence jusqu'à ce qu'elles arrivent à un grand immeuble de verre dans lequel elles entrèrent rapidement. Puis Ino la mena jusqu'à l'ascenseur qu'elles ne quittèrent qu'au vingt-neuvième étage. Le couloir était sombre, mais Ino savait exactement où elle allait.

« Est-ce que tu es sûre que nous avons le droit d'être ici, Yamanaka ? C'est un bâtiment privé. »

« Ne t'inquiète pas. »

Elles n'étaient pas supposées être là, mais Ino savait qu'aucun des résidents ne les trouveraient. Elle guida Sakura jusqu'à une volée d'escaliers qu'elles grimpèrent avant qu'elle ne se débarrasse habilement des chaines qui maintenaient la porte fermée.

Une fois sur le toit, Ino sourit. Il faisait encore plus froid là-haut, le ciel était gris, mais elles avaient devant elles une vue magnifique de Konoha. Elles pouvaient tout voir. Les bois entourant la ville au nord et à l'ouest, les montagnes plus loin derrière le district sud. La vallée s'offrait à elles, ainsi que la cité entière.

Mais le panorama ne semblait pas intéresser Sakura, ce dont Ino n'était pas vraiment surprise. La jeune fille avait la plupart du temps l'air de s'ennuyer profondément.

« Bon, nous y sommes. Alors ? »

Ino soupira doucement et lui expliqua tout ce qu'elle aurait déjà su si elle avait été là lors de la dernière réunion du groupe. Elle observa la façon dont le visage de Sakura ne trahit rien de ce qu'elle pouvait ressentir à l'entente de ces informations, mais ses yeux verts, eux, s'écarquillèrent de curiosité, de suspicion et d'incrédulité.

« Et vous ignorez toujours où se trouve Sasuke ? »

« Oui. Ça fait des mois qu'il ne nous parle plus. »

« Je suis désolée, mais vous êtes sûrs qu'il est vivant ? »

« Je me suis demandée la même chose. Nous ne sommes sûrs de rien. Qui peut l'être ces derniers temps ? »

Sakura croisa les bras, l'observant étrangement pendant quelques secondes. Pourquoi la regardait-elle ainsi tout à coup ? Ino essaya de ne pas réagir, mais elle était mal à l'aise.

« Pourquoi ? » demanda finalement l'autre fille, comme si sa contemplation l'avait menée directement à cette question banale.

« Hein, quoi ? »

« Pourquoi est-ce que tu me dis tout ça ? »

« Je te l'ai dit. Je ne veux pas que tu restes dans l'ignorance. »

« Beaucoup de gens ignorent tout ça. »

« Mais ils ne sont pas en danger. »

« Tu n'es même pas certaine que je le sois. »

« Je ne veux pas prendre le risque. »

« Ce n'est pas vraiment une réponse. »

« Si. »

« Non. »

« Qu'est-ce qui ne va pas chez toi ? » demanda Ino, laissant sa frustration prendre le dessus. « On est juste inquiets ! L'un de nos amis pourrait être mort, on ne veut pas en perdre un autre. »

Une nouvelle fois, Sakura l'observa, mais cette fois-ci, elle semblait perdue, coincée entre hésitation, méfiance et réluctance. Puis elle finit par soupirer, et son corps se relaxa progressivement.

« Wow, » commenta Ino doucement. « Si dur, hein ? »

« Quoi ? »

« D'accepter notre amitié, » sourit l'héritière.

Sakura rougit.

« La ferme, » maugréa t-elle.

C'était plutôt adorable, et Ino s'en amusa ouvertement.

« Il était temps. »

« Tu pousses un peu. Je suppose que je devrai vous supporter tous pendant un moment. »

« Sympa. Merci. »

« Est-ce que tu es toujours aussi susceptible ? »

« Est-ce que tu es toujours aussi critique ? »

Pendant une seconde ou deux, elles se défièrent du regard, mais Ino ne put s'empêcher de rire. Elle se serait attendue à beaucoup de choses venant de Sakura face à sa réaction, mais pas ce regard qu'elle posa sur elle.

C'était de l'émerveillement qu'elle pouvait percevoir dans ses yeux verts, et c'était de l'inquiétude qui les assombrissait et effaça le sourire d'Ino.

« Tu as l'air vraiment fatiguée, » nota Sakura calmement, sans réelle émotion dans la voix.

Ino, stupéfaite, se demanda si elle était devenue une si faible actrice et si tous pouvaient à présent voir derrière ses masques.

« Non. Je… » Sa gorge se serra, le mensonge lui était difficile lorsque ces yeux plongeaient dans les siens comme ça. Elle dut tourner la tête, poser le regard sur la ville, même si elle savait bien que Sakura ne pouvait le voir. « Je vais bien. »

Et Sakura n'insista pas. Elle accepta le mensonge pour ce qu'il était. Elle se tourna vers le ciel, et Ino ne put résister à l'envie de la regarder. Même s'il lui manquait deux ou trois kilos, Sakura était une belle jeune femme sans même faire d'effort. Elle avait l'air de l'ignorer, d'ailleurs. Ses cheveux brillaient presque dans la faible lumière de cette fin d'après-midi nuageuse, ses yeux avaient une couleur peu habituelle, un éclatant vert pâle, sa peau était parfaite, elle était grande et son corps athlétique. En plus de ça, elle était brillante, vive d'esprit, forte mais étrangement vulnérable, amusante. La plupart du temps, elle apparaissait jeune aux yeux d'Ino, en raison de ses réactions face au monde et aux gens, mais parfois il y avait quelque chose d'ancien dans ses yeux, et Ino comprenait ça aussi.

Elle était intriguée, et elle ignorait pourquoi, en dehors du fait qu'elle ne pouvait lire ses pensées.

« Sakura ? » appela t-elle avec hésitation, ses yeux sur Konoha une nouvelle fois.

« Oui ? »

« Tu sais, ce qu'il s'est passé avec ce garçon, à l'Académie, il y a quelques semaines… Je… » Ino ne se souvenait pas avoir un jour été aussi nerveuse. L'une des règles de son clan était de ne jamais évoquer leurs dons, et c'était pour une bonne raison. Et si Sakura paniquait ? « Je voulais te remercier. Tu… aurais pu me dénoncer, et ça se serait mal terminé pour moi. Surtout vu le contexte actuel. »

Elle pouvait sentir les yeux de Sakura sur elle mais n'osa pas tourner la tête.

« Je ne vois pas pourquoi je t'aurais dénoncée. Pourquoi l'as-tu fait, de toutes façons ? »

« Je ne sais pas. Je l'ai entendu et j'ai réagi. Ce n'est pas que je ne contrôle pas ma télépathie ! C'est juste… arrivé. »

Un silence.

« Qu'est-ce que tu as fait ? » demanda Sakura, une curiosité innocente dans la voix.

« Je crois que j'ai modifié son souvenir des évènements de ce jour-là. C'était la première fois que je faisais ça. Mais apparemment… apparemment il va bien, alors… »

« Tu m'as protégée. Tu fais ça tout le temps, protéger les gens. Tu devrais penser davantage à toi-même. »

Ça ressemblait à une accusation. Froide et dure.

« C'est difficile de ne pas compatir. Tu ne t'en fais jamais pour personne ? »

« Je m'inquiète pour certaines personnes. Les autres… »

Elle haussa les épaules, et Ino fronça les sourcils. Il y avait une part d'elle extrêmement triste de voir une expression si cynique habiller le visage de Sakura.

« Ils ne sont pas si mauvais, tu sais. »

« Ouais, bien sûr. Les gens sont des anges. »

« Ce n'est pas ce que je dis. Personne n'est innocent. Mais ce n'est pas parce que les gens ont des défauts qu'ils sont mauvais. »

« C'est drôle, » commenta Sakura en se tournant vers elle. « Je n'aurais jamais pensé que tu étais… »

« Quoi ? »

« Tu sais, vraiment convaincue que les gens sont tous précieux ou importants ou un truc du genre. Je ne te pensais pas idéaliste. »

Ino sourit tristement. Vraiment, elle était habituée aux regards des autres, aux certitudes qu'ils pensaient avoir quant à elle, la plupart du temps erronées. Mais ça faisait partie du jeu, non ? La perfection n'existait pas, et elle supposait que les gens étaient naturellement confus quant à leurs congénères. Ça devait être difficile de vraiment voir les gens comme elle les voyait sans entendre leurs pensées.

Mais pour la première fois de sa vie, Ino voulait qu'un autre la voit vraiment. Et elle voulait que cet autre soit Sakura, et qu'elle comprenne qu'elle ne vivait pas dans un monde si sombre, parce qu'Ino trouvait ça tragique qu'une fille si brillante soit si amère.

« Je ne le suis pas. Idéaliste, je veux dire. Je sais, simplement. Je connais les humains. Les meilleurs, lumineux et profondément bons, et les pires, ceux qui sont si noirs et tordus que tout ce que tu veux faire face à eux, c'est vomir, partir te cacher et pleurer. Mais tu sais, ceux-là sont relativement rares. La plupart d'entre eux sont comme nous. Ni bon, ni mauvais. Ils sont tous un peu cassés à l'intérieur, certains un peu plus que d'autres. »

Sakura l'observait, et pour une fois sans une once de méfiance. Elle cligna des yeux lentement, et Ino vit un véritable sourire étirer ses lèvres. Il était tout petit, certes, mais il était là.

« Tu es bizarre, » affirma t-elle, et pour la première fois de sa vie Ino prit ces mots pour un compliment.

« Quand on voit qui parle… » répliqua t-elle en lui rendant son sourire.

« Non, vraiment. Ou peut-être que tu es juste aveugle. »

« Moi ? » Ino rit un peu, amusée bien malgré elle par l'ironie. « Je peux te montrer. Viens-là. »

Avec une suspicion renouvelée, Sakura s'avança pour se tenir près d'elle au bord du toit. Elle s'appuya contre le mur et plongea son regard vers la rue en contrebas, imitant Ino.

« Tu vois ? Cette femme en noir qui traverse la rue, là ? »

« Je crois, je ne peux pas dire si c'est bien une femme d'ici. »

« Qu'est-ce que tu penses d'elle ? »

Sakura fronça les sourcils pour mieux voir la silhouette.

« Je ne sais pas. »

« S'il te plait. »

« Je ne la vois pas bien, mais elle a l'air bien habillée. Et elle porte une mallette, non ? Elle marche très vite. Peut-être qu'elle est au téléphone avec un collègue et qu'elle le harcèle sur un dossier. Elle doit vivre seule et ne doit penser qu'à son travail, que rien n'est plus important que ça. Le peu de temps qu'il lui reste, elle le passe à dépenser son argent dans des boutiques hors de prix ridicules. Contente ? »

« Elle est bien au téléphone, mais elle parle à la nourrice de ses enfants. Elle en a deux, et elle est inquiète pour sa fille de six ans qui est malade et qui est en ce moment même à l'hôpital pour une chimiothérapie. C'est pour ça qu'elle est pressée. Elle veut la rejoindre au plus vite. Elle élève sa fille et son fils de quatre ans seule, le père est mort durant la seconde grossesse. Elle est en train de s'effondrer sous les responsabilités et la peur, mais elle reste forte pour ses enfants, pour les protéger. Elle est terrifiée à l'idée de perdre sa fille, elle se sent seule et perdue. » Ino ne rencontra pas le regard stupéfait de Sakura et lui indiqua une autre silhouette. « Et cet homme, là ? »

« Le grand-père ? Il a une canne, non ? » Sakura hésita. « Je ne sais pas. Il a l'air… vieux. Il avance mal. Et il a l'air un peu agité, il fait des gestes. Peut-être qu'il est sénile. Il a l'air d'éviter tous ceux qu'il croise, regarde. »

« Il perd un peu la tête, mais rien de grave. Il est plus excentrique qu'autre chose. Il parle seul parce que ça l'aide à garder les idées claires. Et oui, il est un peu asocial, » confirma Ino, amusée par les pensées grincheuses du vieil homme. « Là, il se rend chez le fleuriste à l'angle de la rue, comme il le fait chaque semaine. Il va acheter un bouquet de fleurs pour son épouse. Ils sont mariés depuis cinquante-sept ans. Ils n'ont pas eu d'enfant, mais elle reste la personne la plus importante dans son cœur. Il l'aime toujours. Oh, il est inquiet. Elle ne va pas très bien ces derniers temps. »

Sakura la regardait toujours.

« Okay, je suis intriguée. Est-ce que c'est vrai ? Comment tu le sais ? »

« J'écoute simplement. »

« Tu écoutes ? Tu veux dire… »

« C'est drôle, » confia Ino avec un petit sourire bien faux. « Les gens se méfient souvent des télépathes, mais aucun ne se demande vraiment ce que ça implique. Ils font des suppositions, mais ils n'y croient jamais, parce qu'ils ne les aiment pas. Les gens sont comme ça, tu vois ? Lorsqu'ils n'aiment pas quelque chose, ou lorsqu'ils ont peur, ils arrêtent simplement d'y penser et ils l'oublient. »

Sakura s'était tendue, mais Ino se trouvait étrangement calme, sereine même. C'était libérateur de parler ainsi, librement, sans semi vérités ou règles comme avec Shikamaru, Choji ou son clan.

« Ne t'inquiète pas, » précisa t-elle en observant le soleil baisser. « Je ne peux pas lire tes pensées. Même si je le voulais, ton esprit est… Je ne sais pas. Complètement fermé, disons. »

« Quoi ? Qu'est-ce que tu veux dire ? »

« Je ne sais pas » expliqua Ino. « Je peux les entendre, chacune de leurs pensées à tous, même si je n'en ai vraiment pas envie. C'est comme… être forcée d'écouter une radio que tu ne peux jamais éteindre, tu peux seulement essayer de baisser le son, un tout petit peu, et l'ignorer. Je ne peux pas entendre toutes les pensées d'autres télépathes comme mon père ou mes oncles parce que nous savons comment nous protéger. Des gens comme ma mère, ma grand-mère ou Shikamaru et Choji qui ont passé des années à mes côtés ont appris à me tenir loin de leur esprit. Ce n'est pas parfait, mais ça fonctionne la plupart du temps. Toi… je ne sais pas. Tu es la seule personne que j'ai rencontrée qui peut faire ça. »

« Je ne fais rien. »

« Exactement. C'est naturel, ton esprit se protège tout seul. Je ne peux même pas faire ça avec mon pouvoir. Mais toi… Non seulement je ne peux pas entendre tes pensées, mais je ne peux même pas les sentir, ou sentir ta présence. Je sais que tu détestes en parler, mais je pense que ça vient de ton don. »

« Tu as vu ce que je peux faire. Je doute fort qu'une espèce de bouclier psychique ait un lien avec une force décuplée. »

« Je n'ai jamais dit que je le comprenais. J'ai seulement dit que c'était la seule explication. »

« Peut-être que ton don n'est pas sur la bonne fréquence ou quelque chose. »

Ino sourit, amusée.

« Ça ne marche pas comme ça. Dans mon clan, je suis la seule avec cette capacité. Mon père et mon oncle ne peuvent pas lire les pensées comme moi, pas comme ça. Je suis juste… née comme ça. »

« Donc ça te dérange de ne pas pouvoir entrer dans mon esprit. »

Cette fois-ci, Ino rit, un rire fatigué et las. Elle ne put s'en empêcher.

« Non, » dit-elle finalement, se tournant enfin vers Sakura. Elle ne vit ni peur ni dégoût dans ses yeux ou sur son visage, à son extrême soulagement. « Non, c'est pas ça. Tu ne comprends pas. Je ne sais pas si d'autres gens comme toi existent, mais… tu es… pour les gens comme moi, si d'autres gens comme moi existent, vous êtes spéciaux. Précieux. Etre près de toi est comme une fenêtre sur la normalité, tu vois ? C'est effrayant aussi, un peu, mais c'est un soulagement de ne pas avoir à entendre ce que tu penses en ce moment, sur la situation, la météo, sur ton estomac perturbé, tes peurs, tes convictions, ou sur moi. C'est comme… comme si j'étais constamment confinée dans une pièce pleine de gens discutant sans arrêt, et soudain tout est calme, tout est plus silencieux. Enfin, aussi silencieux qu'un endroit comme Konoha peut l'être pour moi. Mais être sur ce toit, ça aide. La distance aide. »

Finalement, Sakura hocha la tête, comme pour accepter son explication.

« Alors ça veut dire que tu ne peux pas entrer dans mon esprit pour changer mes souvenirs ou bidouiller quelque chose d'autre. C'est un soulagement. »

« Je ne ferai jamais une chose pareille ! »

« Je plaisantais. »

« Oh. Euh, désolée. »

« C'est rien. Je comprends pourquoi tu pourrais être sur la défensive, surtout si tu peux entendre les pensées de tous ces idiots constamment. »

Embarrassée, Ino haussa les épaules et tourna son attention vers les montagnes. Les yeux de Sakura sur elle semblaient provoquer d'étranges réactions dans son corps et son esprit. Elle n'était pas sûre d'aimer ça, mais au moins Sakura ne s'était pas enfuie en courant ni ne l'avait accusée des pires crimes.

« Je me demande comment tu fais pour éviter de tous les frapper, » continuait Sakura.

Ino grogna presque de frustration.

« Oh, Sakura, tu as complètement raté le but de ma démonstration, » se plaignit-elle.

« Quoi ? Sur les gens ? Pitié. »

« Pourquoi les détestes-tu tellement ? »

« La vraie question est pourquoi ne les détestes-tu pas ? Tu es celle qui peut entendre toutes leurs pensées haineuses. Et ne me dis pas qu'ils ne pensent pas d'horribles choses sur toi ou ton don, je ne te croirais pas. »

« Ce n'est pas qu'ils n'y pensent pas, c'est pourquoi ils pensent ainsi. Ils ne sont pas parfaits, personne ne l'est, mais ils ne sont pas mauvais ou méchants, ils sont juste inquiets. »

« Ce n'est pas une excuse. Imagine si tu te retrouvais dans une pièce avec eux tous, et s'ils savaient ce dont tu es capable, s'ils pouvaient faire ce qu'ils voulaient sans être condamnés, que crois-tu qu'ils feraient, tous ces gens que tu n'arrêtes pas d'aider et de défendre ? »

Ino aurait pu en rire. En rire, ou peut-être en pleurer.

Mais elle se contenta de murmurer la vérité.

« Ce ne sont pas eux qui m'effraient. »

Et Ino réalisa alors, sur ce toit à cet instant, que Sakura et elle étaient très similaires en réalité, en dépit de tout, leur passé, leur enfance, leurs convictions. Au final, toutes les deux étaient terrifiées.

Seulement, ce sentiment prenait sa source dans deux choses très différentes.

Sakura n'avait confiance en personne et se méfiait du monde entier.

Ino ne se faisait pas confiance et se méfiait de sa télépathie.

Elle savait bien qu'un jour elle perdrait le contrôle de son esprit. Et elle pouvait même perdre le contrôle avant cela, n'importe quand, vraiment, comme lorsqu'elle avait voulu aider Sakura et avait fini par modifier la mémoire d'un gamin.

Elle avait dû se trahir avec ces mots, ou son ton, ou son expression, ou quelque chose. Parce qu'il y avait une nouvelle émotion dans les yeux de Sakura, quelque chose de brûlant mais d'incroyablement doux aussi. Un étrange frisson secoua le corps d'Ino, et elle fit presque un pas en arrière lorsque Sakura s'approcha d'elle et tendit les mains vers son visage.

Figée, Ino la laissa prendre ses lunettes de soleil et les lui retirer. Elle ne put s'empêcher de rougir lorsque la main de l'autre fille caressa sa joue dans le mouvement, et elle l'observa nerveusement, clignant des yeux pour s'habituer à la lumière soudaine.

Sans un mot, Sakura lui tendit ses lunettes, et Ino les prit tout en essayant vaillamment de cacher son embarras. Elle avait du mal à regarder Sakura dans les yeux, surtout lorsqu'elle s'aperçut que cette étrange émotion dans son regard vert n'avait pas disparu.

« N'étais-tu pas celle qui demandait à cette fille de faire face au monde fièrement ? » lui demanda finalement Sakura, sa voix douce contre la brise de cette fin d'après-midi. « Et puis il fait presque nuit. Tu vas trébucher et tomber avec ces lunettes sur le nez. Et j'aime tes yeux. »

Ce dernier commentaire fit rougir Ino un peu plus. Et elle pensa voir du rose sur les joues de Sakura également, mais elle n'en fut pas certaine, parce qu'il commençait effectivement à faire sombre.

Depuis quand Sakura était-elle si audacieuse ?

Comme elle aurait aimé entendre ses pensées à cet instant !

Elle était complètement perdue. Elle ne comprenait même pas ses propres réactions.

« Tu sais, » commença t-elle lentement, « pour quelqu'un qui prétend se moquer de tout, tu es vraiment – »

« Oh, tais-toi, » l'arrêta Sakura avec un froncement de sourcil bougon.

« Quoi ? » sourit Ino. « C'est vrai. Tu as aidé ce garçon dans la ruelle, j'étais là, tu sais. »

« Je t'en prie, c'est arrivé une fois. Je n'en fais pas une habitude, » maugréa l'autre jeune femme, mais Ino eut la sensation qu'elle ne lui disait pas toute la vérité.

Elle mit ses lunettes dans sa poche et était sur le point de dire quelque chose lorsque l'estomac de Sakura gargouilla.

« Désolée. J'ai juste pris un léger petit déjeuner ce matin. »

Ne sachant pas comment sa proposition serait perçue, surtout en prenant en compte la réaction excessive de Sakura au café quelques semaines auparavant, Ino hésita quelques secondes avant de se lancer.

« Est-ce que je peux t'inviter à manger ? » demanda t-elle, avant de s'expliquer nerveusement. « Je dois être rentrée à huit heures, mon père et moi devons faire quelque chose, mais jusque-là… Et bien, je suis sure qu'ils ne rentreront pas pour le dîner, alors… »

Sakura était visiblement partagée. Elle hésita, mais finalement elle hocha la tête.

« D'accord. »

« Super ! Je connais un endroit calme dans le coin qui sert tôt. Viens, suis-moi. »

Ino les mena jusqu'à un petit établissement discret, juste assez grand pour éviter que les gens ne fassent trop attention à elles, et dans lequel elle savait qu'elles trouveraient un peu de tout parce qu'elle ignorait ce que Sakura appréciait ou non manger. Ino avait davantage l'habitude des restaurants plus haut de gamme avec sa famille, mais elle passait aussi beaucoup de temps avec ses amis, moins fortunés que son clan. Son préféré restait le restaurant Akimichi, mais il était loin et Ino voulait qu'elles ne soient pas dérangées.

Elle se sentait étrangement possessive lorsqu'il s'agissait de Sakura. Et c'était nouveau.

Et ces sensations dans son ventre…

C'était un peu comme si elle avait un rendez-vous.

OH.

Oh.

Mais Ino était humaine elle-même, et comme elle l'avait dit plus tôt à Sakura, les humains avaient tendance à occulter ce qui les inquiétaient.

Néanmoins, alors qu'elles attendaient leurs plats en discutant tranquillement, facilement, Ino ne peut s'empêcher de noter à quel point Sakura était belle sous la lumière basse du restaurant, surtout quand elle était détendue ainsi, ses joues un peu colorées, ses yeux verts pétillant alors qu'elle souriait.

A quel point tout ce qu'il y avait autour d'elles pouvait disparaître, ne laissant que Sakura avec Ino. Et peut-être était-ce parce qu'elle devait vraiment se concentrer sur Sakura et la conversation pour avoir une chance de deviner ce que l'autre fille avait à l'esprit, peut-être était-ce simplement qu'elle passait un très bon moment, mais Ino n'entendait que très peu les pensées parasites des gens autour d'elles.

Et c'était une première pour elle.

Lorsqu'elle retourna au manoir ce soir-là, Ino était plus calme qu'elle ne l'avait été en bien des semaines, prête à aider son père à bloquer la télépathie de son oncle, sûre de sa capacité à le faire.

Et puis, étrangement, ces sentiments qu'elle comprenait enfin ne la perturbaient pas du tout, parce que Sakura était…

Sakura.

Ino se réjouissait simplement de l'avoir comme amie.

O

Ino ne fut pas la seule à mieux dormir cette nuit-là.

Pour la première fois en bien des années, Sakura avait apprécié sa journée. Un jour incroyablement stressant, et surprenant, et inquiétant, mais un très bon jour, au final.

Elle savait bien que sur le toit, pour une raison étrange, Ino lui avait confié quelque chose d'énorme. Pour quelqu'un d'aussi foutrement parfait et socialement capable, cette fille était très bizarre, d'une manière agaçante mais adorable. Ah ! Elle n'arrivait pas à croire qu'elle avait mis bizarre et adorable dans la même pensée.

Sakura s'était sentie plus à l'aise après cette confession, après avoir compris que non, Ino Yamanaka n'était pas aussi parfaite ni vraiment fausse, qu'elle était juste humaine avec les réactions parfois les plus étranges.

Comme lorsqu'elle rougissait pour rien.

Ou lorsqu'elle s'empêtrait dans ses mots.

Sakura se demanda si elle le faisait seulement face à elle, parce que le monde ne pouvait savoir que sa précieuse princesse n'était en réalité qu'une adolescente un peu maladroite à certains moments et une petite fille terrifiée à d'autres.

C'était un fait rassurant, et… bon, plutôt adorable, oui.

Le dîner surtout avait été agréable. Elles avaient pu discuter plus librement à propos de pas mal de choses. Sakura avait ignoré que converser avec une autre personne pouvait être aussi distrayant. Ino avait peut-être une bien étrange manière de voir les gens et le monde (et quelle manière naïve et stupide !), mais elle avait une opinion étonnamment lucide sur à peu près n'importe quoi. Bien sûr, outre le fait d'être belle, elle était également intelligente et avait un grand sens de la répartie. Avait-elle mentionné son étrange sens de l'humour ? Elle pouvait aussi être sarcastique parfois, même cynique. Ça arrivait soudainement, et puis, comme si le masque avait glissé, elle redevenait la Ino joviale et positive.

Encore un de ses trucs étranges, mais celui-ci Sakura n'était pas sûre de l'apprécier.

Ino était magnifique quand elle souriait et riait, mais moins quand ces ombres dans ces yeux rendaient son regard âgé et las, et tiraient leur couleur vers le gris.

Parler à Ino était à la fois aisé et compliqué. Il était évident qu'Ino avait l'habitude d'entendre les pensées de ses interlocuteurs, parce qu'elle avait tendance à devenir très silencieuse pendant une conversation. Sakura supposait que la plupart du temps, Ino se contenait d'écouter les gens, leurs mots et leurs pensées, les comprenait aisément et n'avait guère besoin de poser des questions ou de relancer la discussion pour créer un échange. Quelques mots de sa part suffisaient, puisqu'elle savait exactement lesquels dire. Ça expliquait pourquoi autant de gens trouvaient facile de lui parler, d'être son ami et de l'admirer.

Mais c'était justement ce qui perturbait Sakura. Ino écoutait, écoutait vraiment, et c'était peut-être ça, la chose la plus étrange à propos de cette fille, le fait que la conversation lui importait vraiment, que les gens lui importaient, toujours. Après tout, qui faisait vraiment attention à ce que son interlocuteur déblatérait ? Sakura avait l'habitude que les gens l'ignorent, ou qu'ils l'écoutent à peine. Elle avait l'habitude de… de n'avoir aucune importance. Elle était juste là, à l'école, à la bibliothèque municipale ou à l'appartement. Juste là, mais personne ne la voyait vraiment.

Ino était différente. Elle avait été intéressée par tout ce que Sakura pouvait avoir à dire, et au début ça avait été plutôt embarrassant. Et alors qu'Ino l'avait écoutée, Sakura avait presque pu la voir essayer de tirer des conclusions de chaque mot sortant de sa bouche. Peut-être parce qu'elle entendait d'ordinaire les pensées sincères des gens derrière chacune de leurs opinions, ou peut-être parce qu'elle avait essayé de comprendre Sakura comme jamais personne avant elle.

Et ça aussi, c'était étrange. Que la plus belle fille de Konoha passe ainsi son samedi après-midi avec elle… Oh, Sakura savait bien qu'elle appréciait plus les femmes que les hommes. Elle l'avait toujours su, mais ça n'avait jamais eu aucune espèce d'importance. Elle ne comptait vraiment pas avoir une relation, sa concentration était toute tournée vers son avenir et cette stupide petite chose appelée survie.

Et elle, dans une relation ? Ouais, sûrement.

Pas avant d'avoir réussi toutes les étapes de son plan. Peut-être un jour, quand elle serait loin de Konoha et un médecin accompli.

Mais Ino était… spéciale. Bien sûr qu'elle était spéciale ! Elle était Ino Yamanaka ! L'héritière de son clan, adorée de tout Konoha !

Mais elle était aussi la personne la plus bizarre que Sakura connaissait (bon, elle ne connaissait vraiment que peu de personnes, d'accord, mais quand même). C'était comme s'il y avait deux Inos. Celle qui était parfaite et toujours souriante, et l'autre, avec les secrets, les défauts et les hésitations.

Elle était fascinante. Et injustement attirante.

Tout ça pour dire qu'une fois qu'Ino avait commencé à parler un peu plus, qu'une fois que Sakura s'était sentie plus à l'aise dans le restaurant et en sa compagnie, le dîner avait été agréable. Et naturel, comme si elles avaient toujours fait ça.

Et apparemment, Sakura avait une amie, maintenant.

Oui, une bonne journée, ce samedi, finalement.

O

« Maître, vous nous avez appelés ? » demanda Ichi en s'inclinant.

« Il est presque neuf heures. Ne devriez-vous pas être à l'Académie ? Comment allez-vous expliquer les bandages ? »

L'œil gauche de Danzo se plissa, le droit était couvert par les bandages blancs entourant sa tête.

« J'irai bientôt, et cesse de t'inquiéter pour des choses inutiles, Ekari. Je t'ai trouvé un nouvel hôte. »

« Vraiment ? »

« Les messages de Sai montrent que le fils Hyuuga passe beaucoup de temps au travail. Il ne voit que rarement ses amis, et il a l'air préoccupé. »

« Sai a l'air d'être un espion lamentable. Toujours incapable de nous en apprendre plus sur le Cercle. »

« Je ne dirais pas ça. Grâce à lui, nous allons pouvoir utiliser Neji Hyuuga comme hôte. »

« Vous voulez que je pénètre l'esprit d'un Hyuuga ? » demanda Ekari, sa voix montrant toute son excitation à cette idée.

« En effet. Vois ce que tu peux apprendre de lui, essaye de suivre sa mère. »

« Très bien. »

« Sois prudent, Ekari. Ne croise pas le chemin d'un télépathe, ou ce sera la fin. »

« Bien sûr. »

Les deux hommes masqués s'inclinèrent avant de quitter le bureau de leur maître, au sein de la base souterraine de la Racine.

« Je compte sur toi pour surveiller mon corps, Ichi, » lança t-il à son aîné.

L'autre homme renifla de dédain.

« Bien sûr. Il serait fâcheux que tu finisses comme la dernière fois. »

« Je savais que c'était toi ! »

« Peu importe. Ne te perds pas dans l'esprit de ce garçon. »

« Oh, es-tu inquiet à mon propos ? »

Ichi le fusilla du regard à travers le masque.

« Jamais, mais je détesterais me retrouver seul avec Konchu. Cette gosse est flippante. »

« Est-ce que c'est elle ou les insectes ? Parce que je jure que sa personnalité n'est pas de ma faute. »

Ils entrèrent dans leurs quartiers de vie. Les murs étaient gris, les meubles rares. Deux futons, une table, deux chaises, deux ordinateurs portables, deux commodes. Ils passaient la plupart de leur temps dans la salle d'entraînement de toutes façons.

« Fais attention aux Hyuuga. Il ne faut pas les sous-estimer. »

« Je sais, » répondit Ekari. « On se voit plus tard. »

Il s'assit sur son futon, en tailleur, ferma les yeux et se concentra.

Dix minutes plus tard environ, son corps s'affala sur lui-même et à des kilomètres de là, Neji Hyuuga se tendit.

« Monsieur Hyuuga, est-ce que ça va ? » demanda le graphiste qui attendait avec Neji devant la porte d'un bureau.

« Je n'ai jamais été mieux, » répondit le jeune homme en se remettant en route. « Où en étions-nous ? »

« Comme je le disais, je pense que nous pourrions rendre la campagne Kiminoya plus colorée en insérant… »

O