O

9. D'amour et de haine.

Sakura pouvait sentir son regard sur elle, et ça interférait grandement avec sa lecture. Inutile de préciser qu'elle commençait sérieusement à être mal à l'aise.

Déjà, oublier la date du jour n'était pas chose simple. Même si Sakura savait à présent que le 25 novembre rappelait à beaucoup de monde de mauvais souvenirs. La mort des Uzumaki et celle de Santa Yamanaka, notamment. Et malgré ça, Naruto et Ino avaient tous les deux été de bonne compagnie toute la journée.

Jusqu'à présent. Parce que ce regard accroché à elle la faisait vraiment flipper.

« Ino ? »

« Mmh ? »

« Est-ce que tu pourrais arrêter de me fixer ? »

Même si Sakura ne leva pas les yeux de son livre, elle sut que l'autre fille rougissait en entendant son ton.

« Hum, je suis désolée. »

Elles se trouvaient à la bibliothèque, comme souvent. Hinata, Lee et Tenten étaient partis un peu plus tôt mais Ino ne les avait pas suivis.

Pourtant, à défaut de ses cours, Ino se montrait ce jour-là très intéressée par… eh bien. Elle, apparemment.

Sakura soupira et ferma son bouquin, incapable de se concentrer.

« Besoin d'aide ? »

Ino cligna des yeux.

« Hein, quoi ? »

« D'aide ? Pour les maths ? »

« Hein ? » Elle suivit le regard de Sakura vers ses notes, étalées devant elle, et secoua la tête. « Ah ! Non, merci. Je suis pas d'humeur. »

« D'accord. »

Sakura l'observa, pensive. Ce n'était pas parfait, mais elle comprenait un peu mieux ce qu'elle pouvait discerner chez les autres grâce à son don. Et au cœur de l'énergie brillante d'Ino se trouvait une inquiétante fracture qu'elle ne parvenait pas vraiment à analyser et qu'elle n'avait vu chez personne d'autre.

Elle n'avait aucune idée de ce que ça pouvait vouloir dire.

« Est-ce que ça va ? » demanda t-elle à Ino d'une voix posée.

Peut-être que ce défaut dans l'aura bleutée de la télépathe était en réalité le signe de quelque chose de dangereux.

« Quoi ? »

« Tu as l'air fatiguée. Et troublée, aussi. »

Les yeux d'Ino s'éclaircirent immédiatement, les traits de son visage s'adoucirent et elle lui offrit un sourire charmant.

« Je vais bien. »

Sakura lui enviait sa capacité à se discipliner ainsi, mais elle n'était en rien trompée.

« Tu es sûre ? »

« Sakura Haruno, tu devrais faire attention. Les gens pourraient croire que tu t'inquiètes pour eux. »

« Je ne m'inquiète pas pour les gens. »

L'expression d'Ino s'adoucit, et Sakura leva les yeux au ciel face à sa propre stupidité lorsqu'elle comprit que ce qu'elle n'avait pas dit résonnait entre ses mots.

« Je vais bien, » répéta Ino, son ton plus doux.

Sakura baissa les yeux sur son livre.

« J'aimerais juste que tu arrêtes de mentir. »

Elle put entendre l'autre fille rassembler ses affaires et pendant une seconde, elle pensa qu'Ino allait partir, qu'elle en avait trop dit. Mais son amie resta à sa place, immobile à présent, silencieuse, ce qui était si inusuel que Sakura ne put s'empêcher de craindre ce qui perturbait à ce point l'autre jeune femme.

« J'aimerais être comme toi, » murmura finalement Ino, et Sakura faillit ne pas entendre ces mots tant son ton était bas.

« Quoi ? » interrogea t-elle doucement après avoir levé la tête.

Ino avait les yeux baissés.

« Tu es toujours si sûre de toi quand tu fais quelque chose, si sûre de ton contrôle sur ta vie. J'aimerais être comme toi, j'aimerais pouvoir prévoir et être certaine que si je fais tout correctement j'aurais le futur que je veux. »

Perdue, Sakura fronça les sourcils, tourna les mots dans son esprit pour tenter de déterminer ce qui lui échappait sans aucun doute.

« Je… » Et puis merde. « Pourquoi tu n'aurais pas le futur que tu voudrais ? » demanda t-elle directement.

Elle était Ino Yamanaka, bordel. Comme si elle ne pouvait pas avoir tout ce qu'elle désirait !

Mais Ino se contenta de l'observer, et il y avait une pâle lueur dans son regard bleu sombre qui poussa Sakura à se sentir jeune et stupide. Et chanceuse.

Et puis Ino secoua la tête et se redressa, peur et doute disparus de son attitude, comme si ces sentiments qu'elle venait pourtant tout juste de montrer n'avaient simplement jamais existé. Et franchement, le changement était tout bonnement flippant. Plutôt impressionnant, mais Sakura ne l'enviait soudain plus du tout.

Elle se sentait seulement triste.

« L'avenir n'est pas écrit, » déclara Ino avec un petit sourire et un ton léger, comme si elles parlaient de la météo. « Je suppose que nous verrons, n'est-ce pas ? »

Et Sakura détestait ça. Quand Ino la tenait à distance comme ça, quand elle utilisait ses masques contre elle.

Mais elle se contenta de ravaler sa frustration et haussa les épaules, fourrant ses affaires dans son sac. Elle se leva, et vraiment, qui était-elle pour accuser Ino d'être distante ?

Ino la suivit à l'extérieur sans un mot. Elles marchèrent pendant un moment, jusqu'à ce que Sakura décide qu'elle en avait assez de ce silence. Ce ne serait pas si terrible si seulement elle pouvait s'arrêter de penser à tous ces mystères qui tournaient et tournaient dans sa tête.

« Je dois rentrer, » annonça t-elle.

Ino acquiesça.

« J'ai promis à ma mère que je passerai à la boutique. Et je dois aussi appeler le père de Shikamaru. Shikaku et mon père prévoient une surprise pour l'anniversaire de Choza. »

« Ton père s'appelle Inoichi. »

« Effectivement. Pourquoi ? »

Sakura haussa un sourcil.

« Je ne voudrais pas paraître plus impolie que je ne le suis déjà, mais il me semble que tes parents, ceux de Choji et ceux de Shikamaru ont cruellement manqué d'imagination lorsqu'il a fallu vous prénommer, tous les trois. »

Un immense sourire se dessina sur le visage d'Ino.

« C'est pas ça. Quand ils étaient plus jeunes, nos pères se voyaient beaucoup plus souvent. Un jour, ils ont fait un pari. Ils ont perdu, et ils ont dû promettre qu'ils prénommeraient leurs premiers nés en leur propre honneur. Tu peux imaginer la réaction de ma mère quand papa a dû le lui avouer. Elle est toujours furieuse contre lui à ce sujet. La seule qui n'a pas hurlé est la mère de Choji, mais c'est parce qu'elle a trouvé ça hilarant. Elle prend toujours la vie du bon côté. »

« Je vois. Je crois »

« Tu trouves ça complètement stupide, » accusa Ino, ses yeux étincelant d'amusement.

Sakura se félicita du fait que la télépathe commençait de nouveau à perdre l'habitude de porter des lunettes noires, au moins en sa présence.

« C'est ridicule. »

« Je sais, mais c'est pour ça que c'est drôle. Est-ce que tu sais d'où vient ton prénom ? »

« Aucune idée. »

« Tu n'as jamais demandé ? »

« Ca ne changerait rien. Je n'obtiendrais aucune réponse de toute façon. »

« Tu n'es pas proche de tes parents ? »

« Non. Pas du tout. »

« Désolée. »

Sakura haussa les épaules.

« Je n'ai pas besoin d'eux. Je peux prendre soin de moi-même. Je te vois demain ? »

« Okay, » sourit Ino. « Attends, où ça ? »

« Le parc ? »

« D'accord. A deux heures ? »

« Je serai là. »

Sakura lui fit un signe et s'en alla. Le fait qu'elle ne pouvait concevoir un week-end sans parler à Ino était choquant, mais c'était aussi une réalité. Et puis elle s'inquiétait pour elle, et c'était justifié. Elle n'avait pas de téléphone, alors elles se donnaient rendez-vous de vive voix, à l'ancienne, ou alors par e-mail depuis que Sakura avait piraté le wifi de ses voisins. Au moins elles pouvaient s'envoyer un message par ce biais si jamais elles devaient annuler… à condition de le faire assez tôt.

Mais pour le moment, il était presque trois heures de l'après-midi et Sakura avait promis à Mari d'aller la chercher pour l'emmener au parc, jouer au basket et se promener. Elle avait juste le temps de rentrer, de poser ses affaires et de récupérer la petite.

Parfait.

O

Ou pas.

« Qu'est-ce que tu as fait ?! »

« Chut. »

« Où sont mes affaires ?! »

Sakura n'arrivait pas à le croire. Non. C'était un cauchemar, à cause de tout ce stress. Rien d'autre. C'était impossible.

Mais elle regarda une fois de plus autour d'elle, scanna le contenu de l'appartement encore plus bordélique que d'ordinaire, et sut qu'elle ne rêvait pas.

« Où est-ce qu'elles sont ?! »

« J'avais besoin de l'argent pour payer le loyer, » rétorqua Reika en allant chercher une bouteille de vin déjà bien entamée. « N'oublie pas qui doit tout payer ici. »

« Qui paye ? QUI PAYE ? Je paye ! J'ai dû me débrouiller pour avoir des délais et régler les factures tellement de fois que tu serais incapable de les compter ! Tu as vendu mes… Comment as-tu pu faire une chose pareille ?! C'était les miennes ! »

« Oh, je t'en prie. Et où est-ce que tu as trouvé l'argent pour payer ces trucs, hein ? C'était mon argent, ou alors tu les as volés, peut-être. »

« C'est complètement faux ! Je… »

La rage la dévorait vivante. Elle pouvait sentir tout son corps trembler avec la force de sa colère, elle avait besoin de quelque chose, quelque chose pour enrayer cette réaction, pour l'empêcher de perdre l'esprit. Parce qu'elle pouvait le sentir, son don, bouillir au creux d'elle, impatient d'être libéré, d'obéir à sa rage, il fallait que quelque chose lâche ou elle risquait de perdre totalement le contrôle.

Elle risquait de tout perdre.

« Où est-ce que tu étais encore de toute façon ? » demanda Reika amèrement, et Sakura regretta qu'elle ne soit pas déjà saoule. Elle était nettement moins bavarde quand elle était à moitié sonnée. « Les cours sont finis depuis un moment. Alors où est-ce que tu étais ? »

Le culot de cette… !

Sakura ferma les yeux, lutta contre elle-même pour reprendre le contrôle sur ses émotions. Elle ne remarqua pas le faible halo vert autour d'elle. Quand elle leva les paupières, il avait disparu, et elle avait retrouvé un peu de son calme.

« Je m'en vais, » lança t-elle à sa mère en lui tournant le dos pour quitter l'appartement au plus vite.

Elle n'arrivait pas à réaliser, et après le choc et la colère, c'était au tour de la douleur et de la tristesse de la dominer. Son ordinateur, son microscope, même les deux romans qu'elle avait laissés sur un meuble,… Plus rien ne restait. Peut-être devrait-elle être soulagée que Reika n'ait pas eu l'idée de vendre ses vêtements, mais Sakura ne parvenait pas à trouver assez de force en elle pour s'en réjouir.

« Comment a-t-elle pu… ?! »

Mais au fond, elle savait comment. C'était la manière qu'avait trouvée Reika pour lui faire payer ce qui était arrivé treize années plus tôt exactement. Comme si Sakura était responsable ! Elle n'avait rien fait et pourtant elle payait, encore et encore, et elle en avait ras le bol de ce cycle qui se répétait sans cesse.

Elle resta là, debout dans le couloir, repoussant ses pensées pour mieux contrôler ses sentiments, ravalant ses sanglots. Une grande inspiration, une grande expiration. Ça irait. Elle avait fait sans ces trucs avant, elle pouvait faire sans à présent. Et puis surtout, surtout, il ne lui restait que quelques mois à tenir.

Plus que quelques mois, et elle serait à l'université, loin de sa mère, loin de cet appartement.

Encore quelques petits mois. Quelques semaines.

Elle pouvait y arriver.

Tant qu'elle parviendrait à se contrôler, elle pourrait tout faire.

Avec un petit soupir, Sakura se redressa. Elle se sentait prête à reprendre le cours de sa journée. Elle sonna chez ses voisins et, comme elle l'avait déjà fait un certain nombre de fois au cours des derniers mois, elle attendit que Mari vienne ouvrir la porte, le visage lumineux, le sourire ravi.

Mais rien.

Elle frappa à la porte. Mais toujours rien. La mère de Mari savait que Sakura voulait l'emmener au parc, alors elle ne serait pas partie avec la petite sans la prévenir. Et puis si Sakura ne se trompait pas, elle ne devait pas encore être rentrée de son travail. Mari ne raterait pas une sortie ou une chance d'être avec elle (et parfois même si Sakura n'avait aucune envie de l'avoir dans ses pattes).

Alors elle frappa une nouvelle fois à la porte. Pas de réponse.

« Bon… » soupira t-elle.

Elle ferma les yeux, se concentra. Elle pouvait sentir quelqu'un à l'intérieur, et elle reconnut immédiatement l'énergie de Mari.

« Mari ? » appela t-elle après avoir ouvert la porte.

L'appartement était plus grand que celui qu'elle partageait avec sa mère, avec deux (vraies) chambres et un séjour, et il était aussi plus entretenu. Mais la peinture s'écaillait ici aussi, et cette odeur d'humidité flottait dans l'air comme c'était le cas dans tout l'immeuble.

« Mari ? C'est moi. »

Il y avait des photos de Mari et de sa mère sur les murs, mais presque aucune avec le père. Des jouets étaient rangés sur une étagère. On avait pris soin de disposer quelques fleurs ici et là pour égayer la pièce.

Avec appréhension, Sakura suivit le petit bruit qu'elle pouvait entendre jusqu'à ce qu'elle atteigne une porte arborant quatre lettres roses composant un prénom bien connu. Mari pleurait.

Oh, non. Pas aujourd'hui. Pas maintenant. Non.

« Hey. »

La fillette était assise au sol, recroquevillée contre son lit, ses petites épaules secouées par ses pleurs.

« Hey, Mari. Qu'est-ce qu'il y a ? »

Pas aujourd'hui.

Elle posa doucement une main sur l'épaule de Mari et attendit que la petite fille lève la tête d'elle-même. Lorsqu'elle le fit, le souffle de Sakura se coinça quelque part dans sa poitrine. La lèvre inférieure de Mari était fendue et du sang continuait de couler le long de son menton. Sa joue gauche changeait de couleur, et Sakura devina par la façon dont elle se tenait que son poignet droit était blessé lui aussi, mais sans doute pas cassé.

Etrangement, Sakura n'eut pas de mal à contenir la pure rage qui lui serra l'estomac une fois encore. Elle se força à rester calme, mais sa voix trahit néanmoins une certaine tension.

« Ça va. C'est juste moi. »

« S-Sakura… »

« Je suis là. »

Mari baissa les yeux et la jeune femme, après une hésitation, la prit gentiment dans ses bras. Elle laissa la petite pleurer contre elle un moment, se demanda si elle devait lui dire quelque chose. Mais Sakura n'avait pas la moindre idée de comment la réconforter. La seule idée qui lui vint à l'esprit fut de vérifier les blessures de Mari. Elle essuya le sang de son visage, et prit prudemment le poignet blessé dans sa main. Il tournait au violet.

« Il était en colère, » murmura Mari. « Parce que j'étais en retard. »

« Ca ne lui donne pas le droit de te faire ça, » répliqua Sakura – beaucoup trop froidement.

« Pardon. »

Un soupir. Sakura essaya de se reprendre et l'aida à se mettre debout avant de relever doucement le t-shirt de la petite. Elle décida que ce serait certainement mieux si elle se taisait. Elle ne faisait que bouleverser un peu plus Mari avec sa maladresse. La couleur étrange que prenait la peau de l'enfant sur son côté droit pouvait bien cacher quelque chose de plus grave qu'un bleu.

Sans un son, elle donna à Mari sa veste et ses chaussures et attendit que la petite soit prête. Puis elles quittèrent l'appartement et l'immeuble.

Mari ne cessait de lui jeter des regards inquiets. Il était évident qu'elle souffrait, et Sakura dut s'arrêter au bout de la rue pour la laisser se reposer.

« Il a jeté mon ballon de basket, » lui confia tristement Mari.

Le ballon ? Sérieusement ? Etait-ce la seule chose qui dérangeait la petite ? Son foutu ballon ?

Serrant les poings, Sakura lutta contre elle-même une fois de plus. Mari continua de parler.

« Je… J'aurais dû me dépêcher à rentrer. C'est ma faute. Maintenant il va être en colère contre maman aussi. » Elle renifla, et de nouvelles larmes roulèrent sur ses joues. « Je… Je veux pas rentrer chez moi. Je ne veux pas qu'il fasse du mal à maman. Je suis désolée. Pardon... »

Il fallait qu'elle rassure la petite mais Sakura savait qu'elle serait incapable d'ouvrir la bouche sans perdre son sang-froid, alors elle se tenait debout près d'elle comme une imbécile muette et froide. Que devait-elle faire ? Mari tenait son bras blessé contre elle et tremblait contre le froid. Ah. Voilà quelque chose que Sakura pouvait arranger. Elle se baissa vers Mari et remonta doucement la fermeture de sa veste jusqu'en haut.

Et maintenant ? Elle pourrait… Peut-être qu'elle pourrait trouver un moyen de contacter sa mère. Oui. Ce serait bien. Mais en même temps, Sakura et les mères n'étaient pas une bonne combinaison généralement, et particulièrement ce jour-là. Ses yeux marrons braqués sur ses baskets, Mari renifla une fois encore, luttant pour contrôler ses sanglots, et Sakura se sentit complètement inutile.

Un instinct sembla lentement s'éveiller en elle et, ne sachant pas vraiment pourquoi, Sakura prit les mains de Mari dans les siennes doucement et la regarda dans les yeux. Elle put sentir une chaleur soudaine dans ses paumes, sur sa peau, c'était doux et apaisant et étrangement familier. Mais c'était aussi et surtout très étrange…

Intriguée, et un peu alarmée, Sakura baissa les yeux et lâcha Mari lorsqu'elle vit une pâle lueur verte autour de leurs mains. Le phénomène cessa avec le contact.

« S-Sakura ? » demanda Mari. Elle pleurait toujours, silencieusement, et semblait avoir manqué l'étrange lumière. Mais elle n'avait pu ignorer la chaleur, et son regard interrogateur et inquiet le prouvait. « Est-ce que tu es en colère ? »

Oh oui, elle était en colère. Si furieuse que ça la blessait, à l'intérieur. Si furieuse qu'elle parvenait à peine à respirer.

« Sakura ? »

Sakura prit Mari dans ses bras pour la porter. La honte envahissait son cœur. Elle se montrait incapable de la rassurer, incapable de la consoler.

Et depuis quand sa vie était-elle devenue si foutrement compliquée ?

Porter Mari n'était un problème pour Sakura, évidemment, et de cette façon les gens ne pouvaient voir son visage blessé. Elles prirent le bus, en descendirent, Mari une nouvelle fois dans ses bras. Au moins, la petite fille s'était enfin calmée, peut-être grâce au trajet, peut-être grâce au contact. Sans vraiment le calculer, Sakura savait pertinemment où ses pieds la menaient. Elle fut soulagée de sentir qu'Ino se trouvait toujours à l'intérieur de la boutique de sa mère, autrement déserte.

« Sakura ? » s'étonna Ino en la voyant entrer. Ses sourcils se froncèrent lorsqu'elle sentit son humeur et remarqua sa surprenante charge. « Que… ? »

Sans un mot, Sakura déposa prudemment Mari au sol. La petite fille attrapa immédiatement sa main et resta à son côté, étudiant curieusement Ino du regard.

Les yeux de la télépathe s'emplirent de surprise en voyant les marques sur le visage de Mari, mais elle n'en dit rien et ne fit pas de scène. Elle se contenta de se tourner vers le comptoir pour écrire un mot sur une feuille – sûrement à l'attention de sa mère, et attrapa sa veste.

« Salut, » dit-elle doucement à Mari, comme si elle comprenait que la dernière chose que souhaitait Sakura à cet instant était parler.

Son sourire chaleureux et son regard sur la fillette reflétaient toute sa force et sa gentillesse. Sa présence elle-même était rassurante. Comment faisait-elle ça ? Mari semblait déjà un peu plus elle-même !

« Je m'appelle Ino. Je suis une amie de Sakura. Comment tu t'appelles ? »

« Mari. »

« Je suis ravie de te rencontrer, Mari. Je connais un bon médecin. Elle peut t'aider à aller mieux très vite. Est-ce que tu veux bien venir avec moi pour aller la voir ? »

Mari leva les yeux vers Sakura, mais la jeune femme avait déjà pris sa décision. Elle porta une fois de plus Mari tandis qu'Ino leur montrait le chemin. L'hôpital n'était pas très loin de la boutique, Sakura savait que cet établissement privé était cher même si elle savait qu'Ino prendrait tout en charge. Elle aurait été prête à payer de sa poche de toute façon, elle aurait même été prête à forcer Lloyd et sa bande à lui donner l'argent si elle avait dû trouver une solution. N'importe quoi pour que Mari aille mieux au plus vite.

Elles entrèrent dans l'établissement sans problème et personne n'essaya de leur poser des questions ou de les stopper. Ino les guida jusqu'à un étage réservé apparemment à l'administration et aux médecins, mais là encore, un coup d'œil à Ino et les gens passaient leur chemin. Apparemment, même dans cet endroit, personne n'avait envie de contrarier le clan Yamanaka. Ou peut-être que la famille d'Ino avait ses entrées dans l'hôpital, peu importait.

Elles s'arrêtèrent devant la porte d'un bureau, mais avant de frapper, Ino se tourna vers elles et sourit à Mari.

« Elle s'appelle Shizune Katou. C'est une amie de ma famille, et elle est très gentille. Tu n'as pas à t'inquiéter. »

« Je n'aime pas beaucoup les docteurs, » murmura Mari.

« Je sais, » affirma Ino, et Sakura essaya de ne pas s'inquiéter de ce que pouvaient révéler les pensées de Mari. « C'est pour ça que je vous ai emmenées ici. C'est la meilleure et la plus sympa. Okay ? »

« Okay. »

Ino frappa à la porte et l'ouvrit.

« Shizune ? Bonjour. »

« Ino ? Bonjour ! Entre. »

« Je me demandais si tu avais le temps de jeter un œil aux blessures de la petite. »

« Tu sais très bien que j'ai le temps, ou tu ne serais pas là. »

Sakura l'étudia du regard avec méfiance. Elle avait des cheveux noirs coupés au carré, des yeux noirs, et semblait être au début de la trentaine. Elle avait l'air étrangement jeune pour être aussi respectée dans son domaine. Sakura avait lu la plaque sur sa porte, Shizune Katou n'était autre que l'un des directeurs de département de l'hôpital.

Un coup d'œil à Mari et le médecin échangea un étrange regard avec Ino.

« Puis-je ? »

Sakura acquiesça et déposa Mari sur la table d'examen disposée dans un coin du grand bureau. Elle l'aida à retirer sa veste et fit quelques pas en arrière pour laisser le docteur faire son travail. Mari ne semblait pas à l'aise, mais après quelques minutes et quelques mots, elle décida visiblement qu'elle aimait bien Shizune. Typique de l'enfant, vraiment. Elle avait même l'air d'avoir oublié ses larmes, intriguée par sa nouvelle situation.

Où trouvait-elle toute cette force ?

« Est-ce que ça fait mal quand j'appuie là ? »

« Non, » répondit Mari alors que le médecin palpait son ventre.

« Et là ? »

« Un peu. »

« Je ne pense pas que tu aies besoin d'une radio. »

« Tant mieux. »

« Oui, tant mieux, » sourit Shizune.

Mari gloussa.

« Là, ça chatouille ! »

« Whoups, désolée. »

Shizune ne demanda pas comment Mari s'était faite toutes ces blessures. Leur origine était plus qu'évidente, et Sakura doutait fort que le docteur les croie si elles prétendaient que Mari était tombée dans les escaliers de leur immeuble.

« Ta sœur devrait se remettre rapidement, » informa Shizune en se tournant vers Sakura, son regard insondable.

Il lui fallut plusieurs secondes pour comprendre que le médecin l'étudiait pour déterminer si elle cachait des blessures.

Mari rit un peu. Un rire clair qui réchauffa un instant le cœur de l'adolescente.

« Sakura n'est pas ma sœur. J'ai pas de sœur. C'est ma voisine, sa sœur s'appelle Sairi. »

Bordel. Qu'est-ce que… ? Ne pouvait-elle pas se taire un peu ?

« Ah. Très bien. »

Sakura pouvait sentir le regard d'Ino sur elle. Elle allait apparemment devoir s'expliquer sur le fait qu'elle n'avait jamais mentionné Sairi. Génial.

Heureusement, Shizune s'était de nouveau concentrée sur Mari.

« Mmh. Ton poignet m'a l'air en voie de guérison. »

Surprise, Sakura découvrit un poignet bien moins abîmé qu'il l'avait été seulement une demi-heure plus tôt. Mari le bougea doucement, avec prudence, mais elle ne souffrit que très peu du mouvement.

« Regarde ! » lui lança t-elle avec un immense sourire. « Ça va mieux ! Ça ne me fait presque plus mal ! »

Ino observa étrangement Mari quelques secondes, puis elle se tourna vers Sakura, les yeux écarquillés de surprise. Son amie l'ignora. Elle préférait ne pas savoir ce qu'elle avait entendu provenir de l'esprit de Mari.

Elle était bien trop occupée à essayer de contrôler ce besoin de quitter la pièce pour passer sa colère grondante sur quelque chose, n'importe quoi. Chaque fois que son regard se posait sur Mari, sa rage menaçait d'exploser.

Tandis que Sakura aidait sa petite voisine à se rhabiller, Shizune écrivait une ordonnance. Elle alla ensuite vers les placards qui recouvraient le mur du fond et en sortit deux petites boites de médicaments qu'elle glissa dans un sac en papier avant de donner le tout à Sakura.

« Je n'écrirai pas de rapport cette fois, parce que tu es l'amie d'Ino et que tu as sûrement tes raisons. Mais si ça arrive de nouveau, il faudra faire quelque chose. Tu es responsable de cette enfant maintenant. »

Sans un mot ou un signe de tête, Sakura se détourna d'elle et se dirigea vers la porte. Quand Mari attrapa sa main pour la suivre, elle se souvint enfin de ses manières et tapota le crâne de la petite.

« Quoi ? » Sakura la fusilla du regard et Mari rougit. « Oh ! » Elle se tourna vers Shizune, sourit et s'inclina. « Merci, docteur Katou. »

« De rien. Prends soin de toi. »

Une fois encore, Mari prit la main de Sakura et elles quittèrent la pièce puis l'hôpital en silence.

Tu es responsable de cette enfant… Si ça arrive de nouveau…

Jamais.

Hors de question.

Il n'arriverait plus rien à Mari.

Jamais plus.

Elle devait faire quelque chose. Pour Mari. Mais aussi pour évacuer sa colère.

Un frisson. Elle se figea.

Il fallait qu'elle fasse quelque chose, tout de suite.

« Sakura ? » demanda Mari d'une voix timide, hésitante. « Je vais bien maintenant. Tu es toujours en colère ? »

Oh oui.

Elle se tourna vers Ino, lui fourra le sachet de médicaments dans les mains et lâcha les doigts de Mari.

« Tu vas rester un peu avec Ino. »

Mari la regardait avec de grands yeux inquiets. Elle jeta un œil à la télépathe et fronça les sourcils.

« Mais… »

Ino ne protesta pas et Sakura ne s'interrogea pas sur son attitude.

« Tu vas rester un petit moment avec elle et je viendrai te chercher très vite. Je dois faire quelque chose d'important, Mari. »

« Mais, Sakura… »

« Tout va bien se passer. Est-ce que je t'ai déjà menti ? »

« Non, mais – »

« Bien. »

Elle tourna les talons et traversa rapidement la route pour s'éloigner. Elle remercierait Ino plus tard, lui demanderait pourquoi elle faisait tout ça sans même la questionner. Mais peut-être que la télépathe avait déjà ses réponses, peut-être qu'elle les avait tout simplement lues dans les pensées de Mari.

Tout ça n'avait pas vraiment d'importance à cet instant.

Parce qu'à cet instant, quelque chose devait lâcher.

O

Si quelqu'un avait demandé à Sakura comment elle s'était retrouvée devant la porte de l'appartement de Mari, elle aurait été incapable de répondre.

Tout ce dont elle avait vraiment conscience, c'était de cette rage qui bouillait dans ses veines, prête à être relâchée.

Elle put sentir qu'il était à l'intérieur et ne frappa pas à la porte. Elle se contenta de l'ouvrir, si brusquement que le battant cogna contre le mur pour y rebondir. L'homme assis à la table du séjour sauta sur ses pieds et se tourna vers elle avec colère.

« Bordel, qu'est-ce que tu fabriques ?! »

Sakura n'avait toujours pas envie de parler. Elle n'en avait vraiment pas envie.

Un poing attrapant sa mâchoire fut la seule réponse qu'obtint le père de Mari. Il trébucha, se rattrapa à la table, sonné et stupéfait, et la fusilla du regard.

« Putain… ! »

« Ce n'est pas aussi marrant quand tu es de l'autre côté, hein ? »

Finalement, parler aidait aussi.

« Sale – »

Il essaya de la frapper, mais Sakura attrapa son poing facilement avec une seule main. Elle le serra jusqu'à ce qu'il grimace de douleur, jusqu'à ce que ses jointures craquent.

« Tu… Mais qu'est-ce que t'es ? » souffla t-il en essayant de ne pas tomber à genoux.

« Ce n'est pas aussi marrant quand tu n'es pas le plus fort, hein ? »

« Dégage ou j'appelle la police ! »

Elle pouvait sentir son énergie le quitter et la rendre plus forte. Elle n'avait pas consciemment activé l'absorption mais elle apprécia sa détresse. Lorsqu'il sembla prêt à s'évanouir, elle le lâcha pour le frapper à l'abdomen. Sans doute avait-elle mis trop de force derrière son geste parce qu'elle put entendre un craquement ou deux, mais cela n'éveilla que de la satisfaction en elle.

Dommage pour lui.

« Appelle, » défia t-elle, froide, détachée. « Je serais heureuse de les informer de la façon dont tu traites ta propre petite fille. Je me demande comment ils réagiront lorsqu'ils verront ce que tu lui as fait ? Konoha n'a jamais beaucoup aimé les bourreaux d'enfants. T'en penses quoi, ordure ? »

Elle ne put s'empêcher de le frapper une fois encore et il tomba en arrière, sur le dos, une main plaquée sur son nez cassé. Puis elle l'attrapa par le col, le redressa, lui mit un autre coup, puis encore un autre, prenant garde à ne pas perdre le contrôle sur sa force. Lorsqu'elle le souleva, elle tremblait, envahit par une colère qu'elle n'était pas encore tout à fait prête à comprendre.

« Tu vas partir. »

« Quoi ? » toussa t-il, les yeux écarquillés de douleur et de peur.

« Tu vas quitter Konoha. Maintenant. Tu prends quelques affaires et tu pars, et tu ne reviens jamais ici. Tu n'appelles pas, tu n'écris pas, ni à ton ex compagne, ni à ta fille. Si tu reviens, si tu essayes de les contacter, je le saurais, et je te trouverais. Je te le promets. »

« Tu es cinglée ! »

« Oui, c'est vrai, et tu ferais bien de t'en souvenir. Je serai de retour dans une heure, et tu seras parti. »

Elle le laissa retomber au sol puis se détourna de lui pour quitter rapidement l'immeuble avant de faire quelque chose qu'elle regretterait vraiment. Une fois à l'extérieur, malgré l'air frais, elle s'aperçut qu'elle ne parvenait pas à respirer. Tout semblait trop intense, ce que percevaient ses sens, ses émotions, tout était trop oppressif, rien n'avait plus de sens. Son corps tremblait tout entier, impossible de le contrôler, impossible de ravaler tout ce qui débordait de son cœur et de son esprit.

Alors elle se mit à courir, et malgré les regards étonnés qu'elle reçut des passants, ses pieds refusèrent de la laisser s'arrêter.

Elle se retrouva très vite devant le Cimetière de l'Est, à vingt minutes de marche de chez elle, et fronça les sourcils en tentant de reprendre son souffle, fatiguée, contrariée. Ses paupières se fermèrent, mais même ainsi tout ce qu'elle pouvait voir étaient les blessures de Mari, tout ce qu'elle pouvait entendre étaient les insultes et reproches de sa mère, tout ce qu'elle pouvait sentir était l'odeur du sang, et tout ce qu'elle pouvait ressentir était…

La colère.

Non. Pas de la colère.

Mais de la haine.

C'était de la haine, et elle en détestait le goût.

Les bras croisés contre son ventre, Sakura avança lentement à travers les allées du cimetière. Elle n'y avait pas mis un pied en treize ans, et pourtant elle pouvait se souvenir de l'endroit exact où elle devait se rendre. La pierre tombale blanche avait gardé sa pureté, la même que dans sa mémoire. Et les fleurs, sans doute déposées par sa mère plus tôt dans la journée, étaient aussi belles que dans ses cauchemars.

Sakura secoua la tête, essaya de maintenir les barrières qui enfermaient d'ordinaire si bien ses émotions à l'intérieur de sa poitrine, mais elle échoua misérablement. Pour la première fois de sa vie, elle fut incapable de ravaler ses sentiments. Elle n'y parvenait pas, et ne comprenait pas pourquoi.

Pourquoi ?

Lorsque son souffle trembla avec les sanglots qui montaient en elle, la confusion explosa dans son esprit. Comment était-ce possible ?

Non, elle n'était pas triste, et elle n'était pas si en colère que ça. Non !

Elle ne l'était pas !

Mais elle l'était.

« Je… te déteste, » murmura t-elle, et ses yeux brillèrent lorsque la vérité explosa en elle. « Je te hais. »

La haine était une chose que Sakura abhorrait. La haine était un sentiment écoeurant, trop puissant, trop violent. La haine représentait tout ce qu'elle dénigrait.

Et pourtant…

« Je te hais ! »

Il n'y avait personne aux alentours, le soleil brillait malgré la fraîcheur de l'air, et son cri rebondit contre les pierres tombales, sembla courir dans tout le cimetière, rendant sa confession d'autant plus condamnable.

« Pourquoi ?! Pourquoi est-ce que tu n'es plus là ? Pourquoi toi et pas… ? Pourquoi m'as-tu laissée seule ? Tu devais rester à mes côtés ! Je te hais ! »

Elle ferma les yeux encore une fois, incapable de contrôler ses larmes, et encore une fois, elle ne fut capable que de voir le sang, d'entendre les cris de sa sœur et de sa mère, de se remémorer toutes ces années de solitude et de douleur et de dégoût envers elle-même née d'une culpabilité qu'elle ne devrait même pas ressentir.

Elle les avait toujours haïs, n'est-ce pas ? Son père. Sa sœur. Et surtout sa mère. Chacun d'entre eux. Elle les haïssait tous. Et le monde aussi, qui était un endroit horrible, tellement terrible.

Et tous ces livres qui vantaient la beauté de la famille, de l'amour, de l'amitié, de la justice. Il n'y avait aucune justice dans cette vie, les enfants étaient battus par leurs pères, abandonnés par leurs parents, reniés par leurs mères, les humains se trahissaient chaque jour. Et elle ne comprenait pas, elle était tout simplement incapable de comprendre ce monde, et ça la terrifiait.

Elle haïssait tout ça. Et elle avait tellement, tellement honte de ses propres sentiments. Si en colère, et si blessée, et si honteuse.

Elle haïssait sa propre mère, son propre sang, au point qu'elle ne parvenait même plus à respirer, et elle se dégoûtait.

Et pourtant, juste là au creux d'elle, tout au fond de son cœur et de son ventre, elle savait qu'une part d'elle aimait Reika et l'aimerait toujours. Oh, elle n'était qu'une idiote, pas vrai ? Parce qu'une part d'elle espérait toujours, mais c'était inutile, c'était ridicule, parce qu'elle savait qu'il n'y avait rien à espérer.

« Je… te… hais. »

Ses sanglots se tarirent finalement, un quart d'heure plus tard. Elle se redressa sur des jambes tremblantes et commença à se diriger vers la sortie du cimetière sans jamais regarder en arrière. Puis elle rejoignit l'arrêt de bus le plus proche, reprenant de nouveau le contrôle sur ses émotions. Etrangement, elle se sentait beaucoup mieux, plus calme. Epuisée, mais composée.

Elle pouvait respirer de nouveau.

Le soleil descendait, cet horrible jour prendrait bientôt fin. Elle était très loin d'être fière de ce qu'elle avait fait, et elle savait qu'Ino poserait peut-être des questions, mais en un sens elle était contente d'avoir perdu la raison un instant. Mari grandirait sans son paternel, mais elle serait plus heureuse, elle serait en sécurité et deviendrait une meilleure adulte.

Et elle n'haïrait pas, peut-être. Sakura pouvait espérer qu'elle grandirait pour être différente d'elle.

C'était la seule chose positive que cette journée avait apportée.

O

Ino sourit.

Mari observait Kire travailler avec son don sur quelques fleurs colorées, et la fillette avait l'air absolument émerveillée.

« Est-ce que tu en veux quelques-unes ? » demanda Kire à la petite avec un sourire chaleureux.

Plus aussi timide maintenant qu'elle s'était habituée à leur présence, Mari leva son regard écarquillé vers elle.

« Je peux ? »

« Oui. Nous pourrions faire un joli bouquet ensemble, et tu pourras l'offrir à ta maman. »

« Oh, oui ! S'il vous plait ! »

Adossée au comptoir, Ino les observait tout en se demandant comment la petite fille pouvait se montrer aussi joyeuse avec ce qu'elle avait sans doute vécu dans la journée. Mari adorait sa mère, et bien que c'était très loin d'être la première fois qu'Ino était confrontée au côté sombre de l'Humanité par l'intermédiaire de son don, ce qu'elle pouvait percevoir dans l'esprit de la petite quant au père n'arrangeait certainement pas son inquiétude pour Sakura. Ino avait convaincu sa mère de ne pas appeler la police dès le premier regard qu'elle avait posé sur Mari, ce qui n'avait pas franchement été chose facile. Mais elle était persuadée que si Sakura ne l'avait pas fait, c'était qu'elle avait une bonne raison.

La nuit était tombée. Ino contempla une fois encore la rue à travers la vitrine, mais aucune trace de Sakura. Si elle n'était toujours pas revenue la demi-heure suivante, Ino partirait à sa recherche. Elle n'avait clairement pas été dans son état normal plus tôt et la télépathe ne pouvait s'empêcher d'angoisser en ne la voyant pas revenir. Elle savait que Sakura pouvait prendre soin d'elle, mais si sa jeune voisine avait cette vie, Ino ne pouvait que s'interroger sur le genre de foyers dans lequel avait grandi son amie.

Quant à l'amitié entre Mari et Sakura, c'était une sacrée surprise (et ce mot ne faisait quasiment pas partie du vocabulaire d'Ino). Qui aurait pu songer que la fille si opposée à l'idée de fréquenter les amis d'Ino passait volontiers son temps libre avec une petite fille ?

C'était adorable.

Et dire que Sakura avait passé un temps fou à critiquer sa gentillesse !

« Ino ? »

« Oui, Mari ? »

La petite s'approcha d'elle avec un peu d'hésitation, ses mains serrées prudemment autour de fleurs multicolores.

« Est-ce qu'il est joli, mon bouquet ? »

« Il est très beau. »

« Merci, » sourit Mari fièrement. « Ta maman elle est trop forte pour choisir les fleurs. »

Ino put voir sa mère, occupée à ranger un stand un peu plus loin, sourire avec amusement.

« Je sais. »

« Tes yeux sont marrants. Ils sont pas comme ceux de ta maman. »

« C'est parce que j'ai les yeux de mon papa. »

« Moi, j'ai les yeux de ma maman. Est-ce que toi aussi tu as des super pouvoirs comme Kire ? Sakura en a, elle aussi. Un jour, elle me montrera. Alors, t'en as, toi aussi ? »

« Est-ce que tu as fini de poser des questions agaçantes et indiscrètes ? »

« Sakura ! »

Ino leva la tête pour voir que l'autre jeune femme était entrée dans la boutique et s'approchait d'elles. Elle avait l'air pâle, et fatiguée, et… Est-ce qu'elle avait pleuré ?

« Sakura, t'es là ! »

« Oui, oui, on se calme. Je suis là. Et qu'est-ce que je t'ai dit à propos des questions incessantes ? »

« Mais – »

« Pas de mais. Prends tes affaires, on doit rentrer. »

« Okay ! »

Sakura la regarda trottiner vers son manteau puis se tourna vers Ino et Kire, qui l'avait rejointe, et s'inclina.

« Merci de l'avoir gardée. »

« Ça ne nous a pas dérangées, » la rassura Kire. « Elle est très agréable, et puis à cette heure-ci en cette période on ne voit pas grand monde à la boutique. Est-ce que tout va bien ? »

« Oui. Sa mère doit l'attendre. »

« Je suis prête. »

« Bien. Allez, viens, rentrons. »

« Au revoir, Ino. Au revoir, Kire ! »

« Mari ! » s'étouffa presque Sakura en lui jetant un regard à la fois horrifié et incrédule. « N'appelle pas les gens par leur prénom comme ça ! »

« Pourquoi s'ils s'appellent comme ça ? »

« Ce n'est rien, Sakura, » s'amusa Kire. « Ça ne me dérange vraiment pas. Au contraire. C'est agréable de voir quelqu'un si détendu en notre compagnie pour une fois. Au revoir, Mari. Tu devrais venir ici avec ta maman à l'occasion. »

« D'accord, je lui demanderai. »

Appréciant l'enfant qui s'était si vite prise d'affection pour sa mère, Ino lui sourit.

« Au revoir. J'espère te revoir bientôt. »

« Okay ! »

Sakura les salua bien plus sobrement et entraîna l'enfant hors de la boutique. Mais avant qu'elle ne ferme la porte, Ino put encore entendre la voix de Mari.

« Sakura ? Pourquoi il y a du sang sur ta veste ? »

Ces mots glacèrent le sang d'Ino et ne fit évidemment rien pour apaiser son inquiétude.

O

« Mari ! J'étais si inquiète ! Mon dieu, est-ce que ça va ? »

Les larmes aux yeux, la mère de Mari se pencha sur elle pour l'examiner avec horreur.

« Oh, mon bébé… »

« Ça va, maman. Sakura m'a amenée voir une dame docteur très gentille et elle m'a donné des médicaments. Regarde ! »

« Je suis tellement désolée. Je n'aurais pas dû aller au travail… »

« Je vais bien. »

Sakura attendit devant la porte, mal à l'aise. Une fois que Mari l'eût saluée et disparu, sa mère se tourna vers la jeune fille avec crainte.

« Je sais que pour toi, je dois avoir l'air de ne pas la protéger mais je – »

« Vous auriez dû faire quelque chose. »

« Je devais travailler ou on aurait tout perdu, et il serait parti avec elle ! Je sais qu'il l'aurait fait si j'avais tenté quelque chose. Je ne pouvais pas la perdre, je… j'avais prévu de m'enfuir avec elle dès que j'aurais eu assez d'argent. »

Sakura se retint de lever les yeux au ciel. Elle savait que rien n'était jamais simple, que cette femme était elle aussi une victime, mais elle ne pouvait s'empêcher d'être furieuse pour Mari.

« Est-ce que tu l'as vu ? Il a pris ses affaires et il n'est pas rentré. »

« C'est mieux que de le savoir près de Mari, non ? »

« Tu… »

« Il ne reviendra pas s'il n'est pas stupide. »

Elle voulut se diriger vers la porte de son appartement mais la femme l'arrêta.

« Si tu as besoin de quoi que ce soit, comme un autre endroit où dormir parfois, tu es la bienvenue ici. »

Il n'était pas difficile, lorsqu'on vivait assez longtemps avec les mêmes voisins, de savoir plus ou moins le genre de vie que les autres habitants menaient. Son regard sur Sakura attestait du fait que l'offre n'était pas irréfléchie. La jeune femme savait qu'elle devrait refuser, reprendre ses distances, se tenir loin de tous ces gens. Elle ne voulait pas vraiment avoir à supporter Mari davantage.

Et pourtant elle jeta un œil à la porte de son appartement, songea à ce qui l'attendait de l'autre côté, et ne put contrôler la lassitude qui alourdit ses membres et la nausée qui troubla ses sens.

Elle était tellement fatiguée…

« Merci, » murmura t-elle en rejoignant la mère de Mari et en la suivant à l'intérieur.

« Haruka Riyaki, » se présenta celle-ci avec un petit sourire. « Et je devrais être celle à te remercier. Peu importe ce que tu as fait, je te suis redevable. »

A la fois embarrassée et dépitée, Sakura ne put que soupirer. Elle ne voulait pas que quelqu'un lui soit redevable. Elle voulait juste être tranquille, être seule.

Elle refusa le dîner qu'Haruka lui offrit et mère et fille lui préparèrent la chambre de la petite. Mari dormirait avec Haruka, à son plus grand bonheur. Sakura, elle, se coucha tout de suite.

Elle s'endormit presque aussitôt.

O

« Maître ? »

« Que… Que s'est-il passé ? »

« Le gamin Uchiha, vous vous souvenez ? » grogna presque Ichi.

Il se redressa sur sa chaise près du lit de Danzo dans sa chambre d'hôpital. Après l'avoir porté jusqu'à une rue calme, Ichi avait appelé une ambulance de manière anonyme. Après cela, pénétrer dans l'établissement sans être vu avait été un jeu d'enfant.

« Ah. Oui, je me souviens. »

« Ça fait deux jours. Comment vous sentez-vous ? »

« C'est douloureux, mais je survivrai. Quels dommages sous ces bandages ? »

« La moitié de votre visage et le haut de votre poitrine ont été attaqués par les flammes. Heureusement, les médecins de cette ville ont depuis longtemps développé des techniques pour faire cicatriser au plus vite les brûlures. Mais vous avez perdu le Sharingan. »

« Et le garçon ? »

« Il s'est tué. »

« Il avait du style, on ne peut pas lui enlever ça, » remarqua Ekari.

Il se tenait debout contre le mur, près de la porte, et observait son maître du coin de l'œil.

« Tu es là finalement. Où étais-tu passé ? »

« Ça ne te regarde pas, Ichi. »

« Silence, tous les deux. »

« Nous savons que vos plans sont contrariés, Maître. Perdre l'œil est – »

« Non. Non, vous n'y êtes pas, » contredit Danzo doucement. Malgré les bandages et la douleur, il sourit. « En fait, c'est parfait. C'est exactement ce dont j'avais besoin pour accélérer les choses. »

« Maître ? »

« Merci, Sasuke Uchiha, de m'avoir aidé à prendre le contrôle de Konoha. »

O

« Je suis plus – »

La femme aux cheveux sombres posa sur lui un regard sévère et enfila sa veste.

« Tu as peut-être dix-huit ans, Lee Rock, mais tu es toujours mon garçon et tu vis toujours sous mon toit, alors inutile d'insister ! Tu n'iras pas à cette fête. »

« Mais ce n'est pas une fête ! C'est juste une sortie avec les copains ! Tu les connais tous, et tu ne m'as jamais empêché d'aller les voir avant ! »

« Les choses sont différentes, et ne t'avises pas de me désobéir ! J'ai promis que j'emmènerai tes sœurs acheter de nouvelles chaussures, et nous serons de retour pour le dîner. Tu ne sors pas de l'après-midi, compris ? »

Elle attendit qu'il hoche la tête et elles quittèrent l'appartement. Lorsque la porte claqua, il soupira pitoyablement et rejoignit sa chambre avant de se laisser tomber sur son lit.

Sa mère était autoritaire, irascible, et n'écoutait que rarement les autres. Lee l'aimait et la respectait, mais ces derniers temps ils se trouvaient en désaccord plus souvent. Pourtant, il n'aurait pu rêver d'une meilleure mère, elle avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour assurer une vie heureuse à son fils et à sa fille lorsque le père de Lee les avait laissés. Même s'il n'avait eu que quatre ans au moment des faits, il s'en souvenait encore très bien, de cette période difficile.

Il avait du mal à l'admettre, parce que ça le dégoûtait, mais il comprenait le point de vue de sa mère. Yachiru ne détestait pas les Spéciaux. Non, détester était trop fort. Elle… avait du ressentiment envers eux. Du moins, songea Lee, envers l'image qu'elle se faisait d'eux. Aussi elle était beaucoup trop encline à prêter attention à ces stupides rumeurs qui circulaient partout en ville ces derniers temps.

Elle avait toujours trouvé les amis de Lee bien élevés et sympathiques, mais leurs familles ? Nettement moins. Ce n'était pas un secret pour lui. Il n'invitait jamais le groupe chez lui pour cette raison, mais il savait aussi que sa mère les acceptait à sa façon.

Pourtant, ce jour-là, elle avait refusé qu'ils rejoignent les garçons en ville. Elle avait changé d'avis comme ça, d'un coup. Ce n'était pas comme s'il pouvait cesser de voir les amis qu'il fréquentait depuis des années ! Oui, il comprenait, mais ça ne voulait pas non plus dire qu'il était d'accord. Ou qu'il pouvait la faire changer d'avis.

Yachiru avait travaillé dur toute sa vie comme agent d'entretien dans des centres commerciaux ou dans des bureaux, avait enchaîné les journées doubles pour payer les loyer et s'assurer que ses enfants avaient tout ce qu'ils désiraient. Lee se rappelait encore du temps qu'ils avaient passé chez les voisins quand sa mère devait travailler les nuits en plus des journées lorsque les mois avaient été un peu difficiles à boucler. Sa mère avait toujours le même emploi, et même si elle faisait moins d'heures, elle souffrait physiquement et marchait le dos légèrement courbé en permanence. Elle s'était remariée sept ans auparavant, et le beau-père de Lee travaillait comme vendeur dans une boutique de vêtements. Ils étaient heureux, ils avaient tout ce dont ils avaient besoin, et pourtant le budget pouvait toujours se montrer un peu trop juste certains mois.

Du coup, c'était un peu difficile pour elle et son entourage de voir d'autres gens profiter d'une vie apparemment beaucoup plus simple. Une vie facile pour laquelle ils n'avaient pas eu à travailler, du moins pas à leurs yeux. Et comment Lee pourrait les blâmer d'avoir de telles pensées ? En un sens, c'était vrai.

Personne ne savait vraiment d'où venait la fortune du Clan Uchiha. La majorité de leur patrimoine avait été acquis durant le temps des ninjas, le reste par quelques membres ayant eu des postes importants. Et les Hyuuga ? Ils avaient déjà eu des situations confortables avant même la création de leurs entreprises. Quant aux Yamanaka, l'immobilier leur avait souri. Outre leur immense manoir hérité de leurs aïeuls, ils possédaient nombre de propriétés et de terrains à travers le pays achetés au fil du temps. Ils n'avaient pas besoin de travailler, pas vraiment, mais la plupart d'entre eux avait occupé des postes à l'Agence depuis sa création.

Mais bien sûr, la plupart des gens ne pouvait que se demander si les trois familles les plus puissantes de Konoha (quoiqu'à présent, pouvait-on vraiment compter les Uchiha parmi elles ?) n'avaient pas obtenu leur richesse et statut par des moyens tout autres. Des moyens illégaux.

Pour Yachiru, tous ces gens ou presque ne connaissaient pas vraiment le sens du mot travail. Ils n'avaient jamais eu à lutter pour leur famille, n'avaient jamais eu à endurer des heures sans fin à effectuer des tâches haïes, n'avaient jamais eu à craindre de voir arriver les factures plus vite que les salaires si difficilement acquis.

Et Lee, qui avait toujours vu ses parents travailler si dur, comprenait ça. Le ressentiment, la jalousie aussi, la méfiance. Il était ami avec les héritiers de ces familles, après tout, et il ne pouvait pas honnêtement dire qu'il n'avait pas été envahi par ces sentiments en les fréquentant. Lee n'était pas pauvre, il avait toujours mangé à sa faim, avait toujours eu des présents et des jeux et des choses inutiles. Mais il savait ce que ça faisait de sortir avec ses amis et de passer sa soirée à compter mentalement combien il lui restait en poche. Il se demandait si Naruto et Kiba se sentaient comme lui parfois. Ou même Tenten, même si sa mère, avocate, gagnait très bien sa vie. Contrairement à eux, Hinata, Neji, Ino et Sasuke n'avaient pas à s'en faire pour leur avenir.

« Assez, » souffla le jeune homme en essayant de chasser ses pensées.

Bien sûr, beaucoup des gens les plus riches de Konoha n'étaient pas des Spéciaux. Et des idiots gagnaient des fortunes en se contentant de sourire à une caméra et ils n'étaient pas haïs pour autant.

Il ne savait pas vraiment comment se définir. Ni dans le groupe, où ses amis évoluaient, sûrs d'eux, forts, pleins d'idéaux et de convictions. Ni dans le monde, qui lui semblait si étranger et si dangereux ces temps-ci.

Comment pouvait-il trouver sa voie au milieu de tout ça ?

Il était un bon fils. Un bon grand frère. Un bon ami. En tout cas, il essayait.

Mais parfois il ne savait pas s'il se connaissait lui-même. Tenten leur avait déjà dit qu'elle comptait devenir designer. Hinata voulait intégrer une université pour étudier les arts. Kiba, bien entendu, allait travailler avec les animaux. Peu importait ce qu'Ino avait à l'esprit, elle continuerait sans doute à aider des tas de gens, parce que c'était le genre de personnes qu'elle avait toujours été. Et Naruto… Naruto claquerait la porte de l'Académie avec un cri de pure joie et marcherait vers la vie d'adulte avec sa foi ordinaire en la vie, sans projet aucun mais trouvant sans aucun doute son chemin naturellement.

Lee n'aurait pas cette chance, et il n'avait aucune idée d'où il allait. Il n'avait ni grand rêve, ni grande force. Il n'était pas vraiment drôle, ni vraiment intelligent, ni vraiment gentil, ni même beau. Il était juste… quelconque. Moyen en tout. Ce n'était pas qu'il désirait la célébrité, mais il aurait aimé être reconnu pour quelque chose au milieu de tous ses amis si exceptionnels.

Avoir un don aurait été sympa aussi. Beaucoup de gens jalousaient les pouvoirs des Spéciaux. Quel gosse n'avait jamais rêvé de voler ou de pouvoir se téléporter ? C'était fascinant.

Mais même des dons ne l'auraient pas aidé. Sauf bien sûr s'il avait pu enfreindre les Lois.

« Lee ? »

« Hein ? »

« Hey, » salua son beau-père en passant la tête dans l'entrebâillement de la porte. « Où sont les filles ? »

« A centre commercial. »

« On est seuls, alors ? » sourit-il. « Génial. Ça fait longtemps, hein ? On se partage une pizza ? Pas un mot à ta mère, bien sûr. »

Lee hocha la tête avec un sourire et se leva pour le suivre jusqu'à la cuisine. Même s'ils avaient leurs moments de tension, il avait un chouette beau-père dans l'ensemble. Kintaro était un brave gars, il s'était moqué du fait que Yachiru avait déjà eu deux gamins à charge lorsqu'il l'avait rencontrée. Il l'avait épousée, avait élevé Lee et Kanori comme s'ils étaient les siens et ne faisait jamais de différence entre eux et leur sœur âgée de neuf ans, Megumi. Une enfant douce et adorable. Pas comme Kanori, quatorze ans, sale gosse de son état. Une sale gosse que Lee aimait beaucoup, mais une sale gosse quand même.

Les deux hommes parlèrent de choses et d'autres en attendant leur pizza. Ce ne fut qu'une fois qu'ils eurent fini de manger que Lee osa parler de l'un des sujets qui lui rongeaient l'esprit ces derniers temps.

« Kintaro ? »

« Oui ? »

« Tu avais quel âge, toi, quand tu as embrassé une fille la première fois ? »

Lorsque son beau-père le regarda, surpris, les yeux un peu écarquillés, Lee s'empêcha difficilement de se sentir mal à l'aise.

« J'avais quinze ans. Pourquoi ? »

« J'étais curieux. »

« Est-ce que tu vois quelqu'un ? Tu ne parles jamais de quelqu'un en particulier, mais… »

« Oh, non. Non. »

Kintaro l'observa quelques secondes puis son expression s'adoucit.

« C'est ça qui te perturbe ? »

« C'est juste que… je vais avoir dix-huit ans dans quelques jours, et je n'ai toujours pas eu de petite-amie. »

« Et alors ? »

« A mon âge, tout le monde a au moins embrassé quelqu'un ! Tous mes amis l'ont fait. Presque tous ne sont même plus vierges. »

« Puisque les jeunes que tu connais ont tous eu une relation ou un flirt, tu penses que ce n'est pas normal que ce ne soit pas ton cas ? »

« Avant, ça ne me dérangeait pas trop. Mais maintenant mes amis sont en couple ensemble, tu vois, alors je me sens un peu seul parfois. En trop. Et lorsque les gars en parlent, je me sens con. »

« Tu n'as pas à avoir honte. Je comprends que tu te sentes gêné, mais je suis sûr que tu es loin d'être le seul. Tu sais qu'il y a plus d'adultes vierges qu'on veut bien le croire ? J'avais un pote à l'université, il avait vingt-trois ans, et il n'avait jamais eu de copine. »

« Jamais ? »

« Non. Il a finalement rencontré quelqu'un quand il avait vingt-neuf ans. » Kintaro eut un petit rire, sans doute en voyant la mine déconfite de Lee. « Il était timide. Tu rencontreras quelqu'un, t'es un type super, tu verras. Mais pour l'instant, tu es sans arrêt avec tes amis, ça ne facilite pas les choses, surtout à l'Académie où ils ne vous font quasiment pas changer de classe durant toute votre scolarité. Sors, rencontre des gens, et peut-être que tu trouveras quelqu'un plus vite que tu ne le crois. »

« On verra, » soupira Lee. « Merci. »

« C'est quand tu veux. Et à propos de sorties, ne sois pas fâché contre ta mère. Elle s'inquiète, mais tu sais qu'elle apprécie tes amis, au fond. Elle veut juste te protéger. »

« Je sais, » affirma le garçon d'un ton frustré. « Mais je ne suis plus un gamin et ils me manquent. Je rate tous les plans à cause d'elle. »

« Tu les vois tous les jours en cours. »

« C'est pas pareil. »

« Je sais. Ça s'arrangera, tu verras. Konoha va reprendre le dessus, j'en suis sûr. »

« J'espère. »

O

Sakura était partie tôt. Elle avait pris deux bus et avait marché un moment le long de la route qui traversait la forêt.

Puis elle avait fini par trouver une petite clairière à l'abri des regards. Un ruisseau la traversait. C'était parfait. L'endroit était beau, apaisant même. Elle y était depuis des heures.

Un peu hors d'haleine, parce qu'apparemment utiliser son don excessivement n'était pas gratuit, Sakura se sentait plutôt satisfaite d'elle-même. Même si elle était certaine de ne pas encore cerner l'étendue de son don, elle avait enfin compris comment contrôler l'étrange capacité qu'elle s'était découverte ces derniers temps.

Sa propre énergie pouvait être manipulée. En fait, c'était exactement ce qu'elle avait fait toutes ces années de manière inconsciente, concentrant l'énergie dans ses muscles et en relâchant une violente portion à l'impact lorsqu'elle frappait. C'était aussi cette énergie qui servait de barrière dans son esprit. Elle pouvait la sentir, la façon dont elle fonctionnait, muait selon ses pensées. Et avec cette connaissance, elle parvenait à contrôler le bouclier psychique et le niveau de sa force physique.

Le pauvre arbre qu'elle avait quasiment oblitéré lorsqu'elle avait testé ses limites lui serrait un peu le cœur.

Une autre découverte stupéfiante avait été faite en concentrant l'énergie sous ses pieds. Alors qu'elle avait songé augmenter sa vitesse de course, elle avait en fait réussi à adhérer au sol. Et ça ne marchait pas que sur l'herbe et la terre, mais sur n'importe quelle matière. Sakura n'avait pas vraiment les muscles pour, mais elle savait à présent qu'elle pouvait marcher sur les murs et sans doute sur les plafonds. Très utile, puisqu'elle avait toujours rêvé de devenir artiste de cirque. Non mais franchement, à quoi cela pouvait-il bien lui servir ? A la rigueur, marcher sur l'eau se montrait plutôt fun.

Par contre, imiter ce qu'elle avait bien pu faire au poignet de Mari semblait impossible. Si elle l'avait réellement… quoi ? Guérie ? En tout cas, Sakura n'avait pas la moindre idée de la manière dont elle l'avait fait, dont elle avait manipulé son énergie pour arriver à ce résultat. Lorsqu'elle se concentrait sur ses mains, elle ne parvenait qu'à faire naître un halo vert beaucoup trop foncé, trop agressif, loin du vert pâle qu'elle avait aperçu face à Mari, loin de cette douce chaleur apaisante. Ce que le vert foncé signifiait restait un mystère, mais elle craignait trop de le découvrir pour le tester sans plus de connaissances.

Avec un soupir, fatiguée de tous ces tests, Sakura se dirigea lentement vers Konoha et l'arrêt de bus à l'entrée de la forêt.

Malgré ses progrès, elle avait le sentiment qu'elle n'avait fait que gratter la surface de son don.

Et bizarrement, cela ne la dérangea pas autant que par le passé.

O

Ino n'avait pas franchement l'habitude de se promener au beau milieu du district sud, mais ça ne la dérangeait pas le moins du monde. Plusieurs personnes lui avaient jeté de drôles de regards en la croisant, mais rien qui ne sortait vraiment de l'ordinaire pour elle.

Lorsqu'elle arriva enfin à destination, elle n'hésita pas une seconde avant de frapper à la porte. On lui répondit rapidement, et les yeux de Sakura brillèrent lorsqu'ils se posèrent sur elle. Elle avait vraisemblablement pris une douche tout récemment, car Ino pouvait sentir son shampoing.

« Hey, » la salua t-elle doucement.

« Qu'est-ce que tu fais là ? »

« Nous devions nous retrouver au parc il y a plus d'une heure, tu te souviens ? »

L'expression de Sakura fut plutôt comique.

« Oh non ! Je suis désolée. J'ai complètement oublié. »

« Apparemment. Je n'ai eu aucun e-mail, alors je voulais juste m'assurer que tout allait bien. »

« Je n'ai plus d'ordinateur. Ne pose pas de question. Je vais récupérer mes affaires, j'en ai pour deux secondes. »

Alors que Sakura disparaissait de son champ de vision, Ino put apercevoir l'appartement. Elle y jeta un coup d'œil sans chercher à en voir davantage, parce qu'elle n'avait pas eu besoin de lire les pensées de son amie pour sentir qu'elle n'était pas vraiment heureuse de la trouver devant chez elle.

« S'il te plait, mange quelque chose, » murmura soudain une voix rauque et râpeuse.

Ino s'aperçut alors qu'il y avait une femme assise à la petite table carrée et bancale, plus loin vers le frigo. Elle mangeait un aliment brûlé impossible à identifier. La robe de chambre bleue qu'elle portait apparaissait tout juste passable, et ses pensées étaient si disjointes qu'Ino avait du mal à leur donner un sens. Madame Haruno n'avait pas réagi à l'ouverture de la porte, pas plus qu'à la présence d'Ino sur son palier ou aux mouvements de Sakura près d'elle.

« Oh, je t'en prie, je sais ça, mais tu devrais prendre mieux soin de toi, Sairi. »

« T'es prête ? » demanda Sakura en sortant de l'appartement sans un regard pour sa mère.

Ino hocha la tête, se retenant de lui faire remarquer qu'elle avait toujours été prête, et jeta un dernier coup d'œil vers Madame Haruno et la seconde assiette sur la table, face à la chaise vide que la femme regardait depuis plusieurs minutes.

Sakura ferma la porte puis s'engagea dans les escaliers, Ino sur les talons. Une fois qu'elles furent dans la rue, elles marchèrent côte à côte en direction de l'arrêt de bus.

« Ta mère… A qui parlait-elle ? »

« A un fantôme, » répondit Sakura, son visage vide de toute émotion.

Ce ne fut qu'une fois en ville que Sakura se décida à sortir de son mutisme.

« Je suis désolée d'avoir oublié. J'étais sortie, et je suis rentrée il y a une heure, dans tout ça j'ai complètement zappé qu'on devait se voir. »

« C'est rien. Mais après hier, j'étais un peu inquiète. »

« Comment as-tu su où j'habitais ? »

« Mari. »

« Elle te l'a dit ? »

« Pas exactement. »

« Ah, je vois. Tu n'aurais pas dû venir me chercher, » lui reprocha t-elle.

Ino pouvait comprendre que Sakura ait été mal à l'aise de la voir débarquer ainsi, mais elle n'accepterait pas sa colère.

« Tu ne devrais pas oublier nos rendez-vous, dans ce cas. »

Elle aurait pu s'insulter, mais elle se contenta de se mordre la langue. Ce n'était pas le terme le plus neutre qu'elle aurait pu utiliser, et Sakura semblait encore plus tendue à présent.

Au moins, marcher ainsi ensemble semblait les apaiser toutes les deux.

Après plusieurs minutes de marche tranquille, Ino en eut bien assez d'entendre seulement les pensées des promeneurs et des gens qu'elles croisaient.

« Est-ce que Mari va bien ? »

« Oui. »

D'accord… Prochaine étape : pousser Sakura à prononcer une phrase entière.

« Et sa mère ? »

« Elles vont bien toutes les deux. Il est parti et ne reviendra pas. »

« Tu veux dire que tu as fait en sorte qu'il s'en aille. Quoi ? Ne me regarde pas comme ça. Sa mère avait bien trop peur de lui pour oser faire quelque chose. »

Sakura soupira, visiblement agacée, et Ino se demanda si le fait qu'elle soit allée la chercher chez elle était vraiment la raison derrière ce traitement.

« Est-ce que ça va ? » lui demanda t-elle finalement, se fichant bien de savoir si elle la braquerait ou non.

Elle savait à présent que poser des questions directes était la seule manière de pousser Sakura à changer d'humeur lorsqu'elle était comme ça, et Ino avait elle-même une patience limitée ces derniers temps.

« Je vais bien. »

« Est-ce que tu es inquiète ? »

« A propos de quoi ? »

« De ce que tu as fait. »

« Je le devrais ? Tu n'as pas l'air pressée de donner mon nom à ton père. »

Cette fois-ci, Ino se stoppa brusquement dans ses pas, attrapa sa main pour la forcer à se tourner vers elle et lui fit face.

« Je devrais aussi lui donner le mien, tu te souviens ? Et ne sois pas comme ça avec moi. Tu avais raison de faire ce que tu as fait, quoi que tu aies fait. Cet homme terrifiait Mari et sa mère. »

Sakura fronça les sourcils.

« Mari va bien maintenant. »

« Oui, » confirma Ino doucement. « Elle va bien. Elle était avec sa mère dans l'appartement à côté du tien, et toutes les deux allaient bien. En fait, elles avaient l'air plutôt heureuses. Enfin, d'après ce que j'ai entendu. »

« Elle est dérangeante, ta télépathie. »

Personne ne pourrait jamais dire que Sakura n'était pas honnête, et parfois ce n'était pas toujours facile à accepter.

Ino passa ses mains dans les poches de son manteau et se remit à marcher sans commenter la remarque.

« Alors… Est-ce que ça va ? Tu avais l'air préoccupée hier, même avant ce qu'il s'est passé avec Mari. »

« Je vais bien maintenant. »

« Tu sais, tu m'as dit que tu te moquais des gens. » Ino sourit. « Mais Mari avait beaucoup de choses à dire sur toi, des choses qui contredisent totalement cette affirmation. »

« Oh, je t'en prie. C'est une gamine. »

« Qui t'admire. Elle t'adore. »

« Elle adore tout le monde, elle est naïve et bizarre. D'ailleurs, elle me fait beaucoup penser à toi. »

« Merci. Je l'ai trouvée adorable. »

« Ça ne m'étonne pas. »

« Parce que tu ne la trouves pas adorable ? » Ino l'observa du coin de l'œil et la vit hésiter. « Je le savais ! »

« Oh non. »

« Tu es pleine de surprise, Sakura Haruno. »

« Pas vraiment, non. Toi, par contre… Qui aurait cru qu'Ino Yamanaka aurait l'air si à l'aise dans notre bon vieux District Poubelle ? T'y voir est vraiment très étrange, d'ailleurs. Tu ne devrais pas y mettre les pieds. »

Sakura avait enfin l'air plus détendue, et Ino sourit en le constatant et souffla doucement, forçant ses propres problèmes plus loin au fond de son esprit pour profiter du moment.

Elles gardèrent un peu le silence, puis Ino se décida à revenir sur un sujet plus risqué.

« Est-ce que ta mère va bien ? Elle… » Comment pouvait-elle le formuler ? « Elle est malade, n'est-ce pas ? »

« Elle irait mieux si elle n'avait pas vendu ses médicaments pour acheter de l'alcool ces dernières années. » L'amertume dans son ton n'était en rien dissimulée. « Mais je ne suis pas sûre que ça ferait une différence maintenant, de toute façon. »

Luttant pour décider que faire ou dire, Ino hésita. Pour elle, rien n'était plus important que sa famille, alors elle avait du mal à comprendre les sentiments de Sakura.

« Est-ce que c'est pour ça qu'elle a des hallucinations ? »

« Ça lui plait de vivre dans le passé. »

« Je suis désolée pour ta sœur. »

« Tu n'as pas à l'être. »

« Mais je le suis. »

Sakura ne répondit pas, elle prenait ses distances. Ino aurait aimé lui poser des questions sur Sairi, sur son père absent (était-il mort, lui aussi ?), sur tout et rien. Il y avait tellement de choses qu'elle aimerait savoir sur Sakura, tellement de choses sur lesquelles elle aimerait avoir son opinion aussi.

« Je n'ai pas envie de parler de ma famille, » prévint celle-ci en devinant sans doute ses pensées.

Alors Ino garda le silence. Voir Sakura aussi fermée alors qu'elle lui avait confié tant de choses la blessait un peu, mais elle pouvait le comprendre.

« Tu es sûre ? »

« Oui. »

Un nouveau silence.

« Et toi ? » demanda soudain Sakura.

« Moi ? »

« Est-ce que ça va ? »

« Oui. Pourquoi ? »

« Je ne suis pas la seule à être préoccupée. Et tout le monde l'a remarqué. »

Garder les yeux sur la rue devant elle fut plus facile que de continuer à marcher tellement la remarque la surprit. Ino songea avec ironie qu'elles avaient définitivement des choses en commun.

« Ne t'inquiète pas pour moi. »

« C'est un juste retour des choses, puisque tu sembles croire que tu es mon ange gardien. »

« Un ange ? » s'amusa Ino, rassurée de retrouver une Sakura plus disposée à lui parler. « Pas vraiment. »

« Je suis plutôt certaine que beaucoup de gens ne seraient pas d'accord avec toi. »

« Si tu le dis. »

« Tu sembles passer beaucoup de temps chez toi ces jours-ci. »

« Peut-être, oui. Ma grand-mère est revenue d'un long voyage, et avec elle de retour les choses sont différentes. Elle nous force à passer du temps au manoir, à prendre au moins trois repas par semaine tous ensemble, alors… »

« Super. »

« C'est quoi, ce ton ? On aime passer du temps ensemble, » assura Ino avec un sourire. « Mais ma grand-mère est très occupée elle aussi. Et mon oncle Idaiki est fiancé, je te l'ai dit ? Du coup, Grand-mère veut s'assurer qu'Aya et lui vivront au manoir lorsqu'ils seront mariés, mais elle hésite. »

« Tu m'étonnes. »

« Hey, arrête ça. »

« Désolée. »

« Tu n'es pas désolée. »

« Tu dois admettre que votre façon de vivre est un peu étrange. »

« Pas vraiment. Nous ne sommes que six, je te signale, nous sommes très loin d'être comme les autres clans si nombreux. Nous avons des quartiers privés dans le manoir. Et certaines familles sont plus grandes que mon clan en entier. »

« Mmh, c'est juste. Est-ce que tu as froid ? »

« Euh… Eh bien, oui. »

« On devrait aller au chaud quelque part. »

« On pourrait aller au ciné. »

« J'y vais presque jamais. »

« Ça te dit ? »

« Pourquoi pas ? C'est toujours mieux que de geler dehors. En plus, il commence à pleuvoir. »

« En route ! »

O

« C'était stupide. »

« J'ai trouvé ça drôle. »

Sakura leva les yeux au ciel.

« Bien sûr. »

Ino sourit en grand, amusée, et avança dans la rue auprès de l'autre fille. Sakura avait l'air plus heureuse, détendue, tranquille même. Il pleuvait et l'air était glacé en cette fin d'après-midi, et peu de monde se promenait encore.

« Qu'est-ce que tu as envie de faire ? »

« Tu n'as pas d'endroit où être ? » s'étonna Sakura.

« Je ne suis pas aussi occupée. »

« C'est quand même une première. »

Ino ne lui confia pas qu'elle avait refusé de rejoindre Choji et Shikamaru dans l'après-midi. Et aussi Tenten et les autres le soir-même. En partie parce qu'elle avait espéré pouvoir passer plus de temps avec Sakura, en partie parce qu'elle n'avait pas eu envie d'avoir à esquiver toutes leurs questions encore une fois.

« Est-ce que tu vas voter ? » demanda Sakura alors qu'elles passaient devant les panneaux d'affichage réservés à la campagne électorale.

« Pour choisir notre prochain Hokage ? Bien sûr que je vais voter. Ce sera la première fois qu'on pourra s'exprimer, en plus. Pourquoi ? Ne me dis pas que tu ne comptes pas voter ? »

« N'aie pas l'air aussi scandalisée. »

« Ne lève pas les yeux au ciel ! C'est important ! »

« Bien sûr. »

« Sakura ! C'est notre maire, il représente notre ville au niveau du Pays du Feu, c'est le chef de notre Conseil, de notre police ! Il a d'importants pouvoirs ! »

« Ouais, je sais ça. »

« Alors tu dois voter ! »

« Comme si ça changeait quoi que ce soit. »

« Bien sûr que ça change quelque chose. Tu as tort, » répliqua Ino. Comment Sakura pouvait-elle se montrer aussi naïve ? « Chaque vote compte. Une élection peut tout changer. »

Sakura l'observa, Ino pouvait sentir son regard sur son visage. Puis elle soupira.

« D'accord. D'accord, je voterai. Ne te stresse pas pour ça. »

La douceur dans sa voix calma immédiatement Ino, la tira de ses sombres pensées sur l'avenir de Konoha, sur toutes ces pensées qu'elle percevait dernièrement et qui l'empêchaient de dormir. Elle sourit et hocha la tête, sentit son ventre se réchauffer.

« Bien, » félicita Ino.

« Pour une gamine pourrie gâtée, tu n'es pas si difficile à satisfaire. »

« N'en sois pas si sûre. Viens ! »

« Où est-ce qu'on va ? »

« En haut ! »

Sakura ne partageait pas l'enthousiasme d'Ino, mais elle la suivit néanmoins jusqu'à cet immeuble et ce toit où elles s'étaient rendues des semaines plus tôt.

« Ino, je te signale qu'il gèle, qu'il pleut et que la nuit tombe ! »

« Et alors ? »

« Tu vas attraper froid. »

« Mais non ! Arrête de t'en faire comme ça, Sakura ! »

Celle-ci soupira mais avança sur le toit néanmoins. Les lumières de la ville au contrebas étaient innombrables et Ino les but du regard avant de se concentrer sur Sakura, qui elle l'observait de cette façon étrange et familière. Elle était confuse. C'était adorable.

« Je ne comprends vraiment pas pourquoi tu aimes tellement être ici. »

« Tu adores être à la bibliothèque. »

« Parce qu'il y fait chaud et qu'il y a plein de choses à y faire. Il n'y a rien sur ce toit. Je comprends que tu aimes la distance puisque c'est presque le seul immeuble aussi haut à Konoha, mais il n'y a rien de passionnant dans cette vue. Et il gèle ! »

Malgré le fait qu'elle avait vraiment froid, Ino ne put s'empêcher de sourire face à la bougonnerie habituelle. Elle s'approcha de Sakura, passa une main dans son dos quelques secondes. L'autre fille lui jeta un regard surpris mais ne protesta pas.

« C'est mieux ? »

« Tu te rends compte que tu es glacée, toi aussi ? Tu trembles. Et il pleut toujours. »

« Désolée, gamine pourrie gâtée. Je n'ai pas mon parapluie. »

« Dommage. »

Avec un sourire, Ino se tourna vers la vue de nouveau, debout tout près de Sakura.

« Tu ne trouves pas que c'est beau ? »

« La pluie ? »

« Konoha. La nuit. »

« Je crois que les popcorns te sont montés au cerveau, » lui répondit Sakura, sa voix presque chaude alors qu'elle la taquinait. « Tu devrais arrêter le sucre. »

« Ca n'a rien à voir. »

« Nous sommes trempées et il fait froid. Viens-en au fait. »

« Est-ce que tu ne t'arrêtes vraiment jamais pour regarder autour de toi ? Pour apprécier la beauté de ce qui t'entoure ? »

Pendant quelques secondes, Ino attendit sa réponse, observant les lumières de la ville. Puis elle tourna la tête pour comprendre ce silence.

En fait, Sakura la regardait, elle, d'une manière attentive, presque intense. Une expression tendre habillait son visage et Ino se sentit rougir à l'idée qu'elle ait été observée ainsi ces dernières minutes.

« Ca m'arrive, » répondit finalement Sakura, si doucement qu'Ino faillit ne pas l'entendre.

Elle aurait vraiment aimé connaître les pensées de Sakura à cet instant. A défaut, elle garda ses yeux dans les siens et essaya de déterminer quelles sortes d'émotions y dansaient.

Les lèvres de Sakura avaient le goût de la pluie et étaient étonnamment chaudes, incroyablement douces aussi. Les yeux fermés, Ino essaya de faire abstraction de sa nervosité soudaine, incapable de comprendre qui avait fait le premier pas, si toutes les deux désiraient bien ce qui était en train d'arriver. Bien qu'elle fût sans doute la plus expérimentée, elle ne réussit pas à étouffer sa crainte et il fallut qu'elle sente les bras de Sakura autour d'elle pour enfin profiter de l'instant.

Un frisson délicieux la parcourut lorsque le baiser s'approfondit. Avoir Sakura dans ses bras, tout contre elle, était différent, exaltant, apaisant aussi. Les doigts sur sa nuque la poussaient à ne plus jamais vouloir la lâcher, la langue contre la sienne serrait son ventre et faisait trembler ses jambes. Pendant quelques minutes, elle oublia à tout. L'espace de quelques baisers, plus rien n'exista, sauf elles.

Plus rien.

Jusqu'à ce que brusquement, alors qu'elles se séparaient, quelque chose explosa dans l'esprit d'Ino. Elle trébucha, une main pressée contre sa tempe inutilement, les paupières fermées avec force pour essayer de repousser la douleur. La pluie, le froid, tout réapparut et assaillit ses sens avec une intensité décuplée, mais ce n'était rien comparé à ce que sa télépathie lui faisait endurer.

« Ino ? »

« Je… »

Elle serra les dents, essaya de renforcer ses défenses psychiques, sans succès. Qu'est-ce que c'était ? Cette glace dans son cœur, l'explosion brûlante de souffrance dans sa tête, la douleur qui se propageait dans tout son corps…

« Ino ?! »

Elle put sentir les mains de Sakura sur ses épaules, puis son bras autour de sa taille pour l'aider à rester debout, elle discerna l'angoisse dans son ton, mais elle se sentait à peine capable de parler.

« Non… »

« Quoi ? »

« Non ! »

« Ino ? »

Elle n'avait pas le temps. Elle devait vérifier, elle devait savoir, elle devait rentrer, et vite.

« Je dois partir. Je… je dois… »

« Qu – Ino ? Attends ! Ino ! »

Mais Ino ne pouvait pas attendre, ne pouvait même pas s'arrêter pour lui expliquer. L'exprimer rendrait tout ça réel, le dire lui briserait le cœur.

Alors elle partit sans un regard en arrière.

O

« Hokage ? »

Hiruzen Sarutobi leva les yeux de la photo qu'il regardait pour les poser sur la personne qui venait d'entrer dans son bureau. Il hocha la tête et lui fit signe de s'asseoir.

La pièce était spacieuse et circulaire, élégante, avec sur les murs des portraits de tous les anciens Hokage et des fondateurs de la Nouvelle Konoha. Le bureau avait toujours été très simplement meublé. Une table de bois aux pieds sculptés, quatre fauteuils, une commode, quelques étagères et une très belle vue de la ville.

Kazunaga Yamaha, cinquante-cinq ans, aussi grand qu'il était chauve, était membre du Conseil de Konoha et Haut Conseiller de l'Hokage. Il était aussi un ami. Partisan de l'harmonie, Kazunaga était le plus respecté des trente membres du Conseil. Parmi ceux-ci, cinq étaient élus par leurs pairs pour aider plus directement le Maire dans ses décisions. Ils composaient le Haut Conseil.

« Avez-vous entendu ? »

« Oui, » confirma Hiruzen sans laisser paraître sa lassitude. « Pas vraiment surprenant. »

« Ça l'est pour beaucoup de gens, Hokage. Et votre histoire avec la famille Danzo est bien connue. Ce n'est pas une bonne nouvelle. »

« Mais sa candidature sera approuvée par le Conseil durant la cession de demain, et nous le savons tous les deux. Il n'y a aucune raison pour que ça se passe autrement. »

« Certains de nos homologues seront heureux de le soutenir. Ils partagent sa vision des choses. Et pour les rumeurs ? Pensez-vous qu'elles sont fondées ? »

« Celles qui affirment que Sasuke Uchiha aurait attaqué Danzo ? C'est possible. Inoichi Yamanaka devra le confirmer. En revanche, il me paraît peu probable que l'histoire derrière l'attaque soit vraie. »

« Danzo a un grand sens du drame. Je ne savais pas qu'il pouvait avoir autant de charisme, d'ailleurs. »

« C'est inquiétant, » approuva Hiruzen sombrement. « Après une telle déclaration et la perte de son œil, il va attirer la sympathie. Et ses mots peuvent, dans certains esprits, se montrer très convaincants. »

« Exhorter les gens à garder leurs distances d'avec les Spéciaux est intolérable. »

« Il n'a pas dit ça. »

« Nous savons tous que c'est ce qu'il a dit, ses propos étaient très clairs même s'il sait jouer avec les mots pour éviter d'être qualifié de raciste. Pourquoi le fils Uchiha serait-il resté des semaines caché pour ensuite essayer de tuer son directeur selon vous ? »

« Sasuke était très perturbé, Inoichi l'avait attesté. Mais qui sait ? L'Agence va garder un œil sur Danzo à présent. »

« Danzo n'est pas un Spécial. Soyez prudent. Si les gens apprenaient ça, ils le soutiendraient immédiatement, d'autant plus qu'Inoichi Yamanaka et Ibiki Morino sont tous les deux Spéciaux et tous les deux mystérieux, deux traits qui tendent à rendre les gens suspicieux de nos jours. »

« Seriez-vous inquiet quant à l'équilibre de Konoha ? Danzo a été attaqué par un Uchiha, il l'affirme lui-même à qui veut l'entendre. Cela donne à l'Agence la légitimité d'agir et d'enquêter. »

« Je sais. Mais est-ce que ce sera vu ainsi par le reste de la population ? »

« Toutes les lois sont respectées. »

« Danzo ne peut garder son poste à l'Académie maintenant qu'il est candidat, et je ne parle pas de son discours. Certains étudiants sont des Spéciaux. »

« Vous et moi avons toujours connu son opinion quant aux Spéciaux. »

« Mais il l'a cachée tout ce temps aux autres, et remarquablement bien. Beaucoup des étudiants qu'il a vu passer sont en âge de voter. Et si ce qu'on dit sur son influence sur eux est vrai, alors il a déjà des partisans. L'atmosphère de ces derniers temps et ses propos pourraient bien constituer une combinaison gagnante et faire de lui le prochain Hokage. Il semble raisonnable et ses mots sont mesurés, mais je ne vous cache pas que je n'aimerai pas le voir assis à votre siège. Et ce même si je ne suis pas un Spécial moi-même. »

« Et s'il devient Hokage, ou même s'il est élu membre du Conseil, il aura accès à certaines informations confidentielles, y compris sur les Ombres. »

« Vous craignez qu'il essaye de rendre toute l'affaire publique ? »

« Je ne sais pas, » confia Hiruzen, las. « Mais je n'aime pas le voir faire plusieurs pas soudains dans la lumière alors qu'il a passé tant de temps à évoluer dans les ombres. Il cache quelque chose, et si c'est Konoha qu'il veut, je sais qu'il ferait n'importe quoi pour l'obtenir. »

« Mmh. Malheureusement, ce n'est plus de notre ressort, mais du ressort de la population, et je ne vous cache pas que ça m'inquiète. » Il se redressa un peu et observa son ami un instant. « Comment allez-vous, malgré tout ça ? »

« Plutôt pressé de voir ma retraite arriver. »

« Ce jour sera vite là. »

Kazunaga se leva dans le but de terminer la conversation, et ses yeux se posèrent sur le cadre à photo qu'avait regardé plus tôt l'Hokage. Ses enfants.

« Asuma était un homme bon. »

« Il l'était, oui. »

« Est-ce vrai ? Allait-il vraiment à l'Agence lorsque l'accident a eu lieu ? »

« Ibiki m'a confié qu'Asuma l'avait contacté. Il disait qu'il avait enfin découvert des choses sur les Ombres. Mais nous ne saurons jamais ce que c'était et si elles auraient pu les confondre. Il n'avait pas voulu en dire plus au téléphone et nous n'avons rien trouvé sur lui. »

« Je suis désolé. Il semble malheureusement que rien n'aille dans notre sens depuis quelques temps. »

« Ne soyez pas aussi pessimiste, » conseilla Hiruzen. « Je suis plus vieux que vous, mais je sais sur qui reposent mes espoirs pour l'avenir. »

« Allez-vous encore une fois ressortir votre refrain sur la Volonté du Feu ? »

« Le Clan Senju a toujours su que la force de Konoha repose sur la Volonté du Feu, cette détermination qui a toujours caractérisé les meilleurs d'entre nous, ceux qui ont fait avancer notre histoire. Et j'ajouterais que le futur n'est pas entre nos mains, mais dans les mains de nos enfants animés de cette volonté. J'en suis convaincu. Je sais qu'ils prendront les bonnes décisions. »

« Dans vos yeux, la majorité de la population est composée d'enfants, mon cher Hiruzen. »

« Je ne suis pas si vieux, me semble t-il. A moins que les années filent sans que je ne les perçoive. C'est ça ? Mais retenez ces mots, Kazunaga. Konoha est entre de bonnes mains. »

« Nous verrons. »

« Oui, nous verrons. »

O