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10. Première et dernière.
« Tu les as ? »
« Bien sûr, Maître, » répondit Ichi en déposant les dossiers qu'il tenait sur le bureau de Danzo. « Voici tous les statuts actuels des clans majeurs de Konoha. »
« Bien. Tu peux disposer. Konchu t'attend dans la salle d'entraînement. »
Une fois que le jeune homme eût quitté la pièce, Danzo se concentra sur les dossiers. La plupart ne contenait que de maigres informations, mais c'était assez pour lui.
Sans surprise aucune, les Hyuuga formaient le clan le plus puissant de la ville, sans doute du pays entier, depuis le massacre des Uchiha. Ils avaient de l'influence, de l'argent et ils étaient nombreux. A Konoha, ils étaient encore soixante-trois, dont quarante-deux Spéciaux dotés du don du clan. Ce nombre n'incluait pas les branches mineures parsemées à travers le monde.
Dans le Pays du Feu, les Nara étaient encore quatorze, dix d'entre eux possédaient le don de contrôler les ombres ou un pouvoir externe au clan. Ils faisaient partie de l'ancienne noblesse de Konoha et demeuraient hautement respectés, principalement en raison de leur sagesse.
La même chose aurait pu être dite du clan Akimichi. Vingt-deux vivaient encore en ville, quinze d'entre eux avec le don. Les branches mineures vivaient en dehors du pays. Mais ils n'inquiétaient pas Danzo. Les cousins ne pourraient pas venir en renfort si certaines choses arrivaient dans le futur, et les Akimichi, bien que sympathiques aux yeux de presque tous, ne détenaient plus beaucoup d'influence.
Ce qui était très loin d'être le cas des Yamanaka. Pourtant, même s'ils étaient de véritables enquiquineurs avec leur honneur ridicule et leur si agaçante télépathie, ils n'étaient guère une menace tant qu'il restait loin d'eux et de leur don. De clan, ils n'avaient que le nom, et ils composaient le plus petit qui existait (plus que six membres, dont seulement quatre télépathes). A savoir comment autant de branches s'étaient éteintes en si peu de temps… Un mystère qui arrangeait bien ses affaires. L'aura autour d'eux forçait le respect de beaucoup, leur comportement exemplaire et leur sens de la justice étaient légendaires. Mais malgré tout ça, malgré le poste qu'occupait Inoichi et toutes leurs relations, ils ne l'inquiétaient pas. Après tout, plus le piédestal était haut, plus il était facile d'en tomber. Par contre, leur patrimoine immobilier et leur statut social pourraient devenir un obstacle dans les plans que Danzo avait pour l'avenir de Konoha, et plus tard pour le pays.
Parmi les clans mineurs, les Inuzuka demeuraient populaires. Ils étaient treize, dont onze Spéciaux, et tous sans exception avaient des relations amicales avec un peu tout le monde, relations que même les rumeurs et l'ambiance méfiante des derniers temps n'avaient pas réussi à entacher. Le vieux Sarutobi était le dernier des siens vivant à Konoha. Les Hatake, les Morino, les Katou, les Mitarashi, les Yamashiro, le sale gosse unique héritier des Namikaze et des Uzumaki, tous ceux-là ne composaient que de petites familles avec peu ou aucun pouvoir politique et aucune influence.
Sauf peut-être en ce qui concernait les plus jeunes héritiers Katou et Hatake qui s'étaient rendus célèbres à travers le pays entier en tant que prodiges dans leur domaine. Shizune avait été la plus jeune médecin de l'histoire de Konoha en dehors de Tsunade Senju elle-même et était une experte en bien des domaines. Quant à Kakashi, il avait été le plus jeune agent à avoir la responsabilité de l'Hokage et lui avait sauvé la vie, avant de remplir avec succès plusieurs missions délicates, asseyant sa réputation dans le milieu. Puis il avait gâché tout ce potentiel en quittant l'Agence et en devenant professeur. Incompréhensible.
Quant aux Mizuno comme quelques autres familles mineures, il y avait tellement de rancœur et d'avidité de leur côté qu'ils continueraient à soutenir Danzo tant qu'il le voudrait.
Jusqu'à ce qu'il n'ait plus besoin d'eux.
Pour les autres, Danzo ne s'embêta même pas à ouvrir les dossiers. Leurs dons étaient inoffensifs pour la plupart, leur position dans la société inexistante. Il ne s'intéresserait à leur cas qu'en tout dernier recours.
Non, la priorité restait les Anciens Clans. Ces dossiers le prouvaient bien. Leur pouvoir sur la ville et leur influence sur la population étaient aussi dangereux qu'intolérables. Il fallait libérer Konoha de leur emprise, et si effacer leur présence du pays entier lui prenait encore dix ans, vingt, trente ans, alors il dédierait ces années à le faire.
Le père de Shimura avait donné sa vie pour leur ville, et il veillerait à ce que son rêve devienne réalité.
Il libérerait Konoha, d'une manière ou d'une autre.
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Lorsque Sakura arriva à l'Académie, elle était prête à étrangler quelqu'un. Elle avait passé le reste du week-end à essayer de contacter Ino grâce au téléphone d'Haruka, sans succès. Et à part se rendre directement au manoir, elle n'avait vu aucun autre moyen de s'y prendre. Et Sakura ne comptait plus jamais remettre les pieds là-bas.
Jamais.
Alors dès qu'elle les aperçut, elle se dirigea vers Hinata, Kiba et les autres. Mais Ino n'était pas parmi eux, et son ventre se serra un peu plus d'appréhension.
« Hey, Sakura ! »
La seule réponse que Naruto reçut fut un regard noir et un hochement de tête. Elle était tendue, fatiguée et inquiète, ce qui n'était pas franchement une bonne combinaison. Ça ne l'empêcha pas de remarquer que le petit sourire du jeune homme était bien pâle, trop fin, trop préoccupé.
Hinata la salua doucement, et son regard sur elle lui paraissait aussi étrange que l'expression de Naruto.
En fait, tous se comportaient bizarrement. Ils avaient été en train de parler d'elle ou quoi ?
Sakura mourait d'envie de leur demander s'ils savaient où était Ino, mais quelque chose l'en empêcha. Le baiser ne pouvait pas avoir été la raison derrière le départ abrupt d'Ino, et encore moins derrière sa réaction. Même si Sakura était loin d'être une experte (elle n'était même pas à l'aise socialement parlant), elle pouvait affirmer avec assurance qu'elle n'avait pas été la seule à apprécier ce moment sur le toit.
Ce n'était ni le regret, ni la honte, ni la panique qui avait fait fuir Ino. Non, elle avait été en proie à la douleur, à beaucoup de souffrance, et Sakura aurait pu parier que sa télépathie n'y était pas pour rien.
« Alors, vous savez qui remplace Danzo ? » demanda Tenten un peu maladroitement pour couvrir le silence.
Lee hocha la tête.
« Apparemment, c'est Hatake. »
Ils blaguaient, pas vrai ? Hors de question qu'ils éludent le sujet !
« Où est Ino ? » demanda finalement Sakura en coupant Kiba au beau milieu d'une phrase, sa voix basse et contrôlée indiquant néanmoins clairement qu'elle avait bien conscience de leur petite conspiration.
Ils la regardèrent tous, hésitants.
« Alors tu ne sais pas ? » finit par dire Lee, les yeux écarquillés de surprise. « Je veux dire… Tout le monde ne parle plus que de ça depuis hier matin ! »
« A la télé, dans le journal, dans la rue, » précisa Kiba sombrement en passant ses mains dans ses poches. « Ils ont même ressorti de vieilles histoires, des trucs vrais, des trucs peut-être vrais,… C'est plutôt moche. »
« Je n'ai pas la télé, je n'ai plus d'ordinateur, je n'ai pas de portable et on ne reçoit pas le journal, » répliqua Sakura entre ses dents. « De quoi vous parlez, bordel ? Où est Ino ? »
« Hum, » Hinata fit un pas vers elle et Sakura se concentra sur elle avec gratitude. « Irake Yamanaka, l'oncle d'Ino, est mort samedi. Quelqu'un a annoncé sur internet hier matin qu'il s'est suicidé, probablement une fuite dans les services de secours. Aucun d'entre nous n'a réussi à contacter Ino, elle a éteint son téléphone, mais elle est avec sa famille. »
« Les Yamanaka sont comme ça, » nota Tenten. « Lorsque quelque chose arrive, ils se referment sur eux-mêmes le temps que ça passe. Ils ne parlent pas de ce qu'il se passe dans leur famille. Les journalistes deviennent dingues à cause de ça. La presse a campé devant le manoir jusqu'à ce que la police les déloge. »
« Ces putains de requins, » cracha Kiba. « Et je te raconte pas tous les trucs qu'ils ont ressortis sur le clan. »
Lorsqu'il se tourna vers Sakura, Naruto avait l'air plus âgé de quelques années.
« Ils l'enterrent demain matin. Les seuls invités sont le Hokage et les chefs des clans Nara et Akimichi. C'est une tradition pour eux. Ino devrait revenir en cours dans quelques jours. »
« Et vous êtes sûrs qu'Ino va bien ? Je veux dire, physiquement ? »
« Ben, on lui a pas parlé et on l'a pas vue, mais oui, je suppose. »
Sakura n'arrivait pas vraiment à penser, ni à réfléchir. Elle ne se souvenait plus si Ino avait mentionné cet oncle et dans quelles circonstances. Tout ce qu'elle savait, c'était qu'elle venait de perdre un proche et qu'elle avait probablement senti le moment de sa mort.
« Mon père et moi sommes allés présenter les condoléances de notre clan au père d'Ino ce matin, » expliqua Hinata. « Ino était là, elle avait l'air fatiguée et triste, mais elle allait bien. Elle recevait avec ses parents. »
« Ma mère y est allée, elle aussi, » soupira Kiba. « Ces traditions stupides. Comme s'ils avaient envie de voir défiler les chefs de clans pour recevoir des mots plats, hypocrites ou inutiles. »
« Les clans font ça ? » s'étonna Tenten.
« Les Anciens Clans sont plus ou moins les derniers à respecter ce genre de trucs. C'est bon pour les relations sociales et politiques, tu vois. Ma mère y est allée parce qu'elle est amie avec la mère d'Ino. »
Sakura se fichait de ces détails. Tout ce qui l'inquiétait c'était Ino, et la douleur atroce qu'elle avait semblé éprouver sur le toit. Son clan pouvait communiquer par la pensée, elle le lui avait dit, et elle pouvait entendre les pensées des autres. Les Yamanaka pouvaient-ils tous sentir quand l'un des leurs disparaissait ? Ou était-ce seulement Ino ?
« Sakura ? »
Elle sortit de ses pensées pour voir qu'Hinata l'observait curieusement.
« Tu ne viens pas ? On va être en retard. »
« En fait, non, je ne viens pas, » répondit Sakura avant même de se rendre compte de ce qu'elle disait.
Ses mots ne semblèrent pas vraiment surprendre Hinata. Avec un petit hochement de tête et un doux sourire, elle se détourna d'elle et entra dans le bâtiment pour rejoindre leur classe.
Sakura partit dans l'autre sens, cherchant à rejoindre l'entrée est (la moins fréquentée) sans être repérée. Elle était presque arrivée lorsqu'une voix l'arrêta.
« Sakura ? »
Merde.
« Madame Yonto ? »
Elle se tourna pour découvrir la vieille cantinière derrière elle.
« Bonjour, jeune fille. Comment vas-tu ? Ça fait un moment ! »
« Bonjour, » répondit Sakura un peu timidement. Elle sentit ses joues chauffer malgré elle. Etre attrapée en train de faire l'école buissonnière ne lui plaisait absolument pas. « Je vais bien, merci. »
« Et où vas-tu comme ça ? » interrogea la dame, son ton plus bas.
« Je m'inquiète pour une amie, » confia Sakura sans le vouloir. Ses yeux brillèrent. « Ino. Je voulais aller la voir. » Elle n'arrêtait pas de parler. Son corps parlait tout seul ! « Elle n'est pas là. Alors… enfin… » L'horreur ! La ferme ! « Je vais sécher les cours ce matin. »
Oh non. C'était ridicule. Qu'est-ce qu'elle faisait ? Elle séchait les cours, elle n'allait pas tuer quelqu'un ! C'était quoi cette réaction ?!
Son attitude et sa culpabilité étaient presque aussi stupides que cette envie irrépressible de voir Ino.
« Ino ? » répéta Madame Yonto en haussant les sourcils, surprise. « Ino Yamanaka ? »
« Oui. »
« Je ne savais pas que vous étiez amies. »
« Euh, si. On l'est. Ça fait pas très longtemps. Enfin si, un peu. »
Son embarras sembla amuser la cantinière.
« Heureuse pour toi ! Tu sais, j'ai travaillé pour le clan il y a quelques années. Je faisais la cuisine. »
« Vraiment ? »
« Oui. Et puis la petite est née, et lorsqu'elle a commencé à grandir ils ont préféré ne garder que leur plus ancien employé et nous ont congédiés, moi et deux autres. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Mais ce sont des gens biens, tu sais. Mais tu ne pourras pas voir Ino, pas après ce week-end. Le clan ne plaisante pas en matière de sécurité. Et même si tu arrives à entrer, les journalistes planqués dans la rue prendront des photos de toi et essayeront de d'interviewer quand tu sortiras. »
Prête à se trouver un trou caché quelque part pour pouvoir y hurler sa frustration, Sakura se contrôla et se contenta de soupirer pitoyablement. Ce monde était vraiment pourri.
« Mais, » continua son interlocutrice avec un petit sourire espiègle, « derrière le manoir, le parc est délimité par un mur de pierre et derrière ce mur s'étendent les portions privées des bois appartenant aux Nara. Personne ou presque ne le sait, mais il y a un petit portail équipé d'un système de sécurité de ce côté du parc. Il suffit d'avancer dans les bois en longeant le mur jusqu'au portail. Il y a des caméras et un interphone. Ils te laisseront entrer si Ino est là et veut te voir. »
« Mais… et les bois ? C'est une propriété privée aussi. »
« Ils sont délimités par un mur, mais il y a quelques portes en bois. La seule qui est toujours déverrouillée est celle située du côté de la rue Sannin, celle qui longe et les bois et la propriété Yamanaka. Les Nara ne t'en voudront pas si tu es une amie d'Ino. Oh, fais juste attention aux cerfs. »
« Des cerfs ? »
Les yeux pétillants, Madame Yonto lui fit un petit signe de la main.
« Passe une bonne journée ! Et viens me voir plus souvent, veux-tu ? »
Abasourdie, Sakura se contenta de la regarder s'éloigner, persuadée un instant d'être dans un rêve. Bon sang, c'était du grand n'importe quoi.
Et pourtant…
Sakura quitta rapidement l'Académie, décidée à suivre les instructions saugrenues qu'elle venait de recevoir.
Du grand n'importe quoi.
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Le petit portail de bois avait été aussi élégant et discret que les bois Nara étaient denses et majestueux. Sakura était convaincue qu'elle se serait perdue si elle ne faisait pas autant attention à rester près du mur Yamanaka.
Cela faisait peut-être dix minutes qu'elle avançait prudemment dans les bois humides, et l'étrange sensation qui l'avait envahie dès qu'elle y avait mis les pieds ne l'avait pas quittée. Quelque chose ne semblait pas normal dans cet endroit, au combien il était à couper le souffle. Qui aurait cru que les bois qui touchaient les quartiers nord de Konoha étaient aussi étonnants ? Mais il y avait bel et bien une atmosphère… différente. Pas vraiment inquiétante, juste déstabilisante.
Et bien sûr, il fallait avouer que cet immense cerf qui l'observait et la suivait à distance n'aidait franchement pas. L'animal ne semblait pas agressif, il se contentait de la garder dans son champ de vision. Un peu flippant, mais inoffensif apparemment. Si cette partie des bois appartenaient aux Nara, Sakura supposait qu'il en était de même pour les cerfs. Les Nara, les Akimichi et les Yamanaka étaient de vieux alliés ou quelque chose dans ce goût-là version Anciens Clans, ce qui pouvait signifier que la présence de ces animaux si près de la propriété des télépathes n'était pas fortuite. Des cerfs en tant que gardes ? Comment étaient-ils entraînés ?
Sakura ferait mieux de cesser de s'étonner. Sa vie ne se tissait plus que d'étrangetés depuis quelques semaines, alors des cerfs-ninjas ? Pas de quoi s'affoler. Normal.
Ah, le portail Yamanaka. En fer forgé. Personne ne l'escaladerait, c'était certain.
Que faire, que faire.
Elle devait avoir l'air cinglée ou vraiment louche, à être plantée là-devant sans rien faire.
Devait-elle sonner à l'interphone ou pas ?
Juste au-dessus, implantée dans la pierre, se trouvait une caméra plutôt discrète. Si Sakura appuyait sur le bouton, quelqu'un entendrait et jetterait un œil à l'écran. La voix qui lui répondrait ne serait sans doute pas familière. Un agent de sécurité peut-être, ou un employé, ou (connaissant sa chance) le père d'Ino, carrément. Et ensuite ? Que ferait-elle ? Comment expliquerait-elle sa présence ? Elle ne voulait en aucun cas attirer des ennuis à Madame Yonto. Pourquoi la laisseraient-ils entrer pour voir Ino alors qu'elle refusait de parler à ses amis ? Et ils ne la connaissaient même pas ! Ou à peine, dans le cas de Madame Yamanaka.
« Bon sang. »
Elle réfléchissait avec son cœur plutôt qu'avec son esprit, et c'était complètement idiot. C'était idiot d'être ici, d'avoir obéi à ses stupides sentiments, c'était idiot de ne pas savoir que faire maintenant qu'elle y était ! Elle était une idiote ! Elle devrait être à l'Académie, en cours, à étudier, à préparer son avenir, à obtenir les meilleurs résultats possibles pour entrer à l'Université Senju, devenir médecin et quitter cette ville de fous !
Sécher les cours, s'inquiéter autant pour d'autres, tout risquer pour protéger une enfant, chercher à savoir comment utiliser son don, se lier d'amitié avec tous ces stupides ados et… et Ino ne faisaient en rien partie de son plan !
Oh, et qui essayait-elle de convaincre, franchement ?
Ces quelques semaines avaient tué son plan. Elle était confuse, perdue, et elle ne savait pas quoi faire. Ecouter son cœur, écouter sa tête ? Appuyer sur le bouton noir de cet interphone, tourner les talons et retourner à l'Académie ?
Pourquoi était-ce si difficile ?
Et ce foutu animal qui continuait à la regarder !
Respire. Respire, et réfléchis.
Bon, elle ne voulait pas attirer l'attention sur elle, et apparemment elle serait incapable de partir sans s'être assurée qu'Ino allait bien.
Son cœur craignait.
L'idée lui vint d'un coup. Elle savait qu'elle pouvait manipuler son bouclier psychique à présent. Et si elle pouvait l'abaisser, alors Ino pourrait entendre ses pensées, non ? Après tout, elle avait malheureusement pu sentir son oncle alors qu'elle s'était trouvée à des kilomètres de lui.
Contrôler sa propre énergie était un peu comme toucher une substance très épaisse et très froide pour la déplacer. Elle pouvait la faire s'endurcir pour qu'elle devienne impénétrable, ou la liquéfier pour la manipuler facilement. Lorsqu'elle la faisait remonter à la surface pour en libérer une portion, comme lorsqu'elle libérait complètement sa force lors d'un impact, l'énergie la réchauffait. C'était une sensation apaisante.
Une fois certaine que son bouclier était baissé, Sakura ferma les yeux et essaya de penser qu'à une seule chose – elle ne voulait vraiment pas qu'Ino puisse entendre quoi que ce soit d'autre après tout.
Ino ? Est-ce que tu peux m'entendre ? Ino ? J'arrive pas à croire que je suis en train de faire ça. Je me sens idiote… Comment je peux savoir qu'elle m'entend ? Ino ? Ino ! Est-ce que tu peux me rejoindre à l'extérieur ? Derrière le manoir ? Ouah, on dirait un psychopathe en train de chercher à attirer la blonde à l'extérieur pour la trucider. C'est ridicule. Ino, allez ! Il fait froid. Qu'est-ce que je fais là ? Idiote. Bon, une dernière fois, et après je m'en vais. Ino ? Ino, si tu peux m'entendre… fais quelque chose ! INO ! INO !
« Pourrais-tu s'il te plait cesser de hurler comme ça ? J'ai déjà une sacrée migraine. »
Le portail était toujours clos. Personne derrière elle… parce qu'Ino était sur le mur. Debout sur le mur haut de deux mètre cinquante, pour être exacte. Sakura se hâta de remettre en place son bouclier mental et croisa les bras.
« Descend de là, tu pourrais tomber et te faire mal. »
« Comme tu veux… psychopathe. »
Mince, elle avait entendu ça aussi ? Sakura n'avait jamais été aussi reconnaissante d'avoir cette protection psychique. Il y avait des tas de choses qu'elle voulait garder secrètes.
L'héritière s'assit sur le mur avant de se laisser tomber près de Sakura avec grâce. Elle portait seulement une fine veste beige sur une robe bleue, ses cheveux étaient lâchés sur ses épaules, elle était pâle et avait l'air épuisée malgré son petit sourire. Sakura pouvait aisément lier les sombres étincelles de douleur dans ses yeux avec les maux de tête dont elle se plaignait. Elle n'aimait pas du tout ce qu'elle voyait.
« Salut, » lui dit doucement Ino – presque timidement, ses bras croisés contre elle. Sakura réalisa soudain que le moment pourrait très vite devenir bizarre. « Tu ne devrais pas être en cours ? »
« J'étais à l'Académie. Ils m'ont dit pour ton oncle. Je suis désolée. »
Les yeux baissés sur ses pieds le temps d'en faire disparaître les larmes, Ino hocha la tête. Elle effaça la terrible peine de son visage si vite que Sakura crût l'avoir rêvée.
« Merci. Ça va, tu n'aurais pas dû venir. Ne t'inquiète pas pour moi. »
« Tu répètes ça souvent, pas vrai ? » répondit Sakura, un peu agacée. « Je fais ce que je veux. »
« Je sais, » répondit Ino avec l'ombre d'un sourire. « Euh… A propos de samedi, je suis désolée d'être partie comme ça. Je… J'avais besoin de partir. »
« Je comprends. Tu… Tu l'as senti, non ? »
Mal à l'aise, Ino passa ses mains tremblantes dans les poches de sa veste.
« Quand je suis rentrée, j'ai trouvé Monsieur Kino près de lui. Irake s'est tué avec l'une de nos armes. »
C'était si étrange de la voir ainsi, à la fois si dévastée et si détachée, comme si ses émotions et son éducation se battaient en elle.
« Des armes ? »
« On en a trois. C'est juste pour… Enfin, par précaution. Comment as-tu su pour cette entrée ? »
« Je connais quelqu'un qui savait. C'est bizarre. Surtout ce cerf. C'est un voyeur ou quoi ? Il est flippant. »
Ino tourna la tête vers l'animal et sourit.
« Son nom est Rikumaru. Tu devrais être honorée. Rikumaru est très fier et distant la plupart du temps. S'il a décidé qu'il serait celui à te surveiller, c'est qu'il te trouve digne d'intérêt. »
Lorsque Sakura tourna le regard vers lui, le cerf sembla décider qu'elle n'était pas une menace et il s'éloigna, s'enfonçant plus profondément dans les bois.
Bizarre.
« Okay, » se contenta t-elle de dire à voix haute.
« Tu devrais retourner en cours. Vraiment, ça va. »
« Bien sûr. »
« Tu sais, ton sarcasme est plutôt vexant parfois. »
« Je m'en fiche. »
Les yeux d'Ino se durcirent.
« Pas moi. »
Avec un soupir, Sakura se força à se calmer. Elle ajusta la bretelle de son sac à dos et essaya de trouver quelque chose à dire, n'importe quoi pour faire comprendre à Ino ce qu'elle ressentait quant à la situation. Sa frustration. Sa confusion. Sa peur.
Son inquiétude gagna.
« Est-ce que ça va vraiment ? » demanda t-elle, mais cette fois sa voix était basse et douce, un peu timide.
Pendant quelques secondes, Ino ne répondit pas, figée dans le silence. Et puis son aura si brillante sembla se retirer un peu, ses yeux virèrent légèrement au gris. Sakura n'aimait pas ses yeux lorsqu'ils étaient gris. Elle préférait le bleu, surtout lorsqu'il était illuminé par la joie.
« J'ai… passé quelques heures à pleurer. J'ai dû prendre des médicaments contre mes migraines, et j'ai essayé de dormir. Le reste du temps, je me suis tenue debout aux côtés de ma famille. J'irai bien. »
Il y avait une soudaine honnêteté dans la voix d'Ino que Sakura trouva un peu dérangeante. Confesser ces sentiments aurait été une faiblesse pour elle, mais quand elle le décidait, Ino en faisait une force, et elle se demandait si elle serait un jour aussi brave.
« Je… » Ah. L'adorable timidité était de retour. « Je t'aurais appelée. Mais… »
« Oui, » souffla Sakura, sa gorge un peu serrée. « C'est difficile de me joindre. Mais c'est rien, vraiment. »
Etait-elle censée mentionner les baisers ? Tout ce qu'elle voulait c'était que les choses redeviennent un peu normales entre elles. Qu'elles soient faciles.
Elle lutta pour trouver quelque chose à dire, mais Ino fut plus rapide.
« Il fait froid, » commença t-elle doucement. « On devrait rentrer. »
« Je peux pas. Il faudrait que je retourne à l'Académie. »
« Tu ne voulais pas partir il y a deux minutes. Tu les appelleras pour dire que tu es malade. Tu as déjà manqué deux cours. »
« Ce serait mentir. »
« Certains mensonges sont nécessaires. »
Sakura fronça les sourcils.
« Dans ton monde, peut-être. »
« Peut-être, » répondit Ino, avec ce ton doux qu'elle utilisait lorsqu'elle était mal à l'aise. « Tu es venue ici. Tu devais avoir une raison. »
« Je… Je voulais simplement voir comment tu allais. Les autres s'inquiétaient. »
« Les autres. »
« Nous nous inquiétions, » concéda Sakura à contrecœur.
Ino sourit.
« Qu'est-ce que tu dis tout le temps déjà ? Que tu peux prendre soin de toi-même ? Je suis une grande fille, je sais prendre soin de moi, moi aussi. »
« Si tu le dis. »
« Je suis sérieuse. »
« Ce n'est pas que je doute que tu puisses prendre soin de toi si tu en avais l'occasion – »
« Si j'en avais l'occasion ? » répéta Ino, sa voix s'élevant un peu. Sakura trouva sa réaction plutôt amusante, mais elle ne le montra pas, consciente du contexte. « Qu'est-ce que tu insinues exactement ? »
Oups.
« Eh bien, je – »
« Ce n'est pas parce que ma famille est riche, parce que je suis la seule héritière de mon clan, parce que je suis célèbre ou parce que beaucoup de gens me connaissent et s'inquiètent pour moi que je ne suis qu'une pauvre poupée sans défense incapable de prendre soin de moi ! »
« Ce n'est pas ce que j – »
« J'ai bien plus de responsabilités que la plupart des gens de notre âge, je travaille deux fois plus dur, je vis dans une grande propriété mais elle est vide la plupart du temps, et j'en passe pas mal ! »
« Hey ! Je voulais juste dire que beaucoup de gens semblent vouloir te protéger. Nara, Akimichi, ton clan, tes amis,… »
« Oh, je t'en prie ! Tu veux… Attends. Est-ce que ça t'amuse ? »
Elle avait l'air outrée, et Sakura ne pouvait que trouver ça adorable. Cette fois-ci elle ne put vraiment s'empêcher de sourire.
« Un petit peu, » admit-elle à demi-voix.
« Tu… ! » Ino soupira. « Tu es impossible. » Elle se tourna vers le portail, posa son pouce sur l'appareil près de l'interphone et un clic leur fit savoir qu'elles pouvaient entrer dans la propriété. « Tu viens ? »
Prête à protester, Sakura la regarda pénétrer dans le parc et, malgré sa réluctance, décida de la suivre. Elle n'avait jamais vu le manoir de cet angle et même si elle y était entrée quelques temps plus tôt, la propriété avait l'air encore plus impressionnante. Malgré l'hiver à leurs portes, malgré le ciel gris et bas, les fleurs et les plantes gardaient des couleurs vivantes, vibrantes, rendant le jardin étrangement lumineux. Il y avait une petite fontaine tout au fond, éteinte, avec deux bancs autour, une piscine couverte d'une bâche en cette saison, et plus loin, Sakura pouvait voir un petit bassin à poissons. Le parc était moins grand que ce qu'elle avait imaginé vus les murs l'entourant, mais il était bien entretenu, beau et élégant.
Quant au manoir, il était agrémenté de deux vérandas, dont une faisait apparemment office de serre, et il semblait immense aux yeux de Sakura, imposant et magnifique.
Ce n'était pas son monde, et ce fait lui revenait en pleine figure avec de plus en plus de violence alors qu'elle suivait Ino, si belle et élégante, évoluant dans ce décor dans lequel elle avait grandi.
Elles entrèrent et Ino la guida à travers le salon, puis à travers une grande salle à manger pour enfin arriver dans l'entrée dominée par un large escalier blanc. Elles passèrent de l'autre côté et s'arrêtèrent devant une double-porte en bois foncé. L'emblème du clan Yamanaka était gravé dessus.
Sakura ne put s'empêcher de remarquer (non sans malaise) que son appartement pourrait tenir dans l'entrée, très largement. Et le fait que la seule personne qu'elles avaient croisée avait été un grand homme vêtu d'un costume sombre qui s'était contenté de hocher la tête à leur passage n'était pas moins angoissant. Un agent de sécurité ? Un policier ? Un membre de l'Agence ? Un employé ? Impossible à dire.
Ino avait dit que toute sa famille vivait dans le manoir, alors les si grandes pièces qu'elles avaient traversées devaient être des pièces communes à tous. Quelque part au rez-de-chaussée devaient aussi se trouver les appartements des grands-parents d'après ses dires. Et il y avait deux étages ? Pas étonnant qu'Ino avait un corps parfait. Pas besoin de faire du sport lorsque le simple fait de rejoindre la cuisine pour le petit-déjeuner du matin prenait quinze minutes !
Ino poussa les portes et invita Sakura à entrer dans la pièce. C'était une sorte de salle d'entraînement. Il y avait des tatamis qui recouvraient tout le sol, pas de fenêtre, quelques cibles sur les murs – qui s'expliquaient par les kunai et shuriken exposés sur des étagères. Sakura pouvait aussi apercevoir des katana et d'autres armes, et une petite bibliothèque portait de vieux rouleaux ainsi que des livres.
De plus en plus bizarre, cette journée.
« Qu'est-ce qu'on fait là ? » demanda t-elle d'une voix basse – la pièce semblait l'exiger.
« Normalement, seuls les membres de ma famille viennent ici. Certaines traditions sont toujours bien vivantes dans les Anciens Clans, alors comme Choji et Shikamaru, je pratique les vieux arts ninjas depuis toute jeune. Ce ne sont que des sports maintenant, bien sûr. Tu sais, j'ai passé beaucoup de temps ici, à m'entraîner, et aussi à méditer. »
Lorsque Ino ne bougea pas ni ne continua, Sakura observa une nouvelle fois autour d'elle, un peu mal à l'aise. Elle ne comprenait pas ce qu'elle faisait là, elle qui n'avait rien d'une Yamanaka.
« Tout à l'heure, » commença lentement Ino d'une voix à peine audible, « tu m'as accusée de mentir. Ce n'était pas la première fois. »
« Je ne t'ai pas accusée de mentir. Pas vraiment, » expliqua Sakura. « Mais je pense que tu caches beaucoup de choses. Et ça ne me plait pas. »
« Parce que tu es toujours si honnête. »
Impossible de dire si le commentaire était positif ou non. Et en réalité, Sakura n'était pas honnête. Pas du tout. Elle n'aimait pas ça, mais elle avait souvent menti d'une manière ou d'une autre. Et elle adorait se cacher ainsi.
Ino ne sembla pas remarquer sa réaction.
« L'honnêteté… C'est une denrée rare ici. Pas parce que nous sommes des menteurs, mais parce qu'il y a des choses qu'il vaut mieux ne pas dire. »
« C'est ce que tu penses ? »
« C'est ce que je sais. J'entends très souvent des choses que les gens tueraient pour pouvoir garder secrètes. Et je les garde secrète. L'honneur est un art de vivre pour mon clan, et tu ne le comprends pas. Tu ne comprends pas cette part de moi. »
« Non, c'est vrai, » acquiesça Sakura, incapable de déterminer où les menait cette discussion. Mais Ino avait toujours un but et elle était prête à la suivre. « Je crois que tu peux être humaine. Je crois que le monde ne s'écroulerait pas si tu trébuchais quelques fois, si tu t'énervais de temps en temps contre les autres ou si pour une fois dans ta vie tu n'étais pas parfaite. »
« Tu dis ça, mais tu es toi-même très rarement expansive. Tu es honnête, mais tu ne parles jamais de certaines choses. Tu ne mens que rarement, mais tu te caches derrière des murs. Le monde ne s'écroulerait peut-être pas, mais pour nous ce pourrait être la fin. »
Il y avait une solennité en Ino, une tristesse qui assombrissait son regard. Quelque chose de sombre, de blessé, de la lassitude peut-être. Cette expression emplit Sakura de désarroi.
« Qu'est-ce que tu veux dire ? » demanda t-elle, prudente.
Elle n'était pas certaine de vouloir ses réponses, tout à coup. De la tête, Ino désigna une partie du mur que Sakura n'avait pas vraiment remarqué jusque-là. Elle était plongée dans l'ombre. En s'approchant, elle distingua des tas de noms et de dates gravés à même la paroi, avec des traits qui les reliaient.
Un arbre généalogique.
Il remontait loin, à l'ère ninja. A l'époque, le clan avait été grand, il y avait plusieurs branches qui s'étalaient sur une bonne largeur sous le plafond. Certaines choses, parmi lesquelles les guerres sans doute, avaient coupé plusieurs lignées très vite. Puis le clan semblait se stabiliser sur quelques générations.
Et ensuite… Eh bien, apparemment les Yamanaka avaient tendance à mourir tôt. Et à avoir de moins en moins d'enfants, et la plupart du temps, aucun. En un rien de temps, l'arbre s'était amaigri au point qu'il ne restait que la branche principale. Mais même ses membres semblaient disparaître de plus en plus jeunes, autour de la soixantaine, puis de la cinquantaine, puis de la quarantaine.
Les yeux de Sakura tombèrent sur les derniers noms, ceux qu'elle reconnaissait. Il y avait Hiza, Inai et son frère aîné, Satoshi, mort à l'âge de quarante-huit ans. Son fils unique, Santa, était mort sans héritier à cinquante ans. L'épouse et le fils d'Irake avaient péri quelques années plus tôt, et lui-même n'avait eu que quarante-cinq ans au moment de sa mort. Ne restaient qu'Inoichi, Kire, Ino et Idaiki.
Une si grande famille, et plus que quelques noms au bout du chemin.
Si Ino avait souhaité lui montrer l'arbre, ça ne pouvait que signifier qu'il composait une explication à lui seul. Quelque chose avait disséminé le clan à travers les ans. Et si jamais Ino et Idaiki n'avaient pas d'enfant, ce quelque chose l'achèverait.
« Tu n'es pas supposée être là, et je ne suis pas supposée parler de ça. Mais je sais que tu gardes très bien les secrets. »
« Si tu n'es pas supposée le faire, alors pourquoi prendre ce risque ? »
Ino lui sourit, mais l'expression ne chassa en rien les ombres dans ses yeux.
« Parce que c'est toi. »
« Ino… »
« Tu ne prêtes pas beaucoup d'attention à ce que les gens disent, n'est-ce pas ? Tu ne lis pas la presse non plus, je suppose. Mais je sais que tu lis beaucoup. Est-ce que tu sais comment et pourquoi l'Agence a été créée ? »
« Euh… » Sakura fronça les sourcils, mais elle ne parvenait pas à se souvenir si elle était déjà tombée sur ce genre d'informations. « Non. Je ne crois pas, non. »
« Ce n'est pas une coïncidence si autant de Yamanaka ont choisi d'y travailler. L'Agence a été créée par mon clan à cause d'un membre de mon clan. »
« Elle a été créée par ta famille ? »
« Oui. A cause d'un homme. Le grand-oncle de mon grand-père. »
Le regard de Sakura suivit les branches de l'arbre généalogique.
« Kan Yamanaka ? »
« Lui-même. Le télépathe le plus puissant de mon clan depuis l'ère ninja. Il pouvait manipuler les gens sans même vraiment pénétrer leurs esprits – c'est ce que j'ai fait pour libérer Neji, et il avait trouvé le moyen de planter une idée dans les pensées de quelqu'un et de la laisser grandir seule. Son don était extraordinaire. Mais Kan était égoïste. Il voulait le pouvoir, il voulait la gloire aussi. Il voulait tout. »
« Il était humain, » remarqua platement Sakura, incapable de s'en empêcher.
« Attention, ton cynisme commence à surpasser ton sarcasme. Kan a commencé à utiliser son don pour obtenir tout ce qu'il désirait. A l'époque, les miens utilisaient parfois leurs pouvoirs sur d'autres, mais seulement pour de petites choses, la plupart du temps pour aider. Kan était différent. Il est allé trop loin. Il a manipulé beaucoup de gens, il a forcé des femmes à tomber amoureuses de lui, des hommes à lui offrir tout ce qu'il convoitait. Puis il a volé des souvenirs à des personnes puissantes pour les faire chanter. Elles se sont retournées contre lui et se sont arrangées pour que la police l'arrête. Mais Kan ne comptait pas payer pour ses crimes. Il a assassiné les policiers venus le chercher. Alors pour le stopper et pour laver notre nom, mon clan l'a traqué et l'a tué. »
Les Yamanaka ne blaguaient pas lorsqu'il s'agissait d'honneur, même à l'époque. Sakura essaya de deviner la suite de l'histoire, mais ne parvenait pas à imaginer où les menait le conte d'Ino.
La jeune femme avait tourné son regard sombre sur l'arbre gravé au mur.
« Le fait que Kan pouvait tuer d'une simple pensée a terrorisé la ville, les gens ont commencé à craindre nos dons. Le chef du clan a alors commencé à parler d'une police spéciale, une police composée à la fois de Spéciaux et de Communs, des experts qui surveilleraient la population possédant des pouvoirs et arrêteraient ceux qui représentaient un danger. Il en a parlé à d'autres clans, et ils ont obtenu l'aval du Conseil et de l'Hokage. Alors l'Agence est née, et elle a réussi à calmer les inquiétudes de tous. Depuis, mon clan s'est assuré qu'aucun d'entre nous ne marcherait dans les pas de Kan et chaque génération a juré de protéger Konoha. »
« Est-ce que c'est pour ça qu'autant d'entre vous ont fait carrière à l'Agence ? Pour préserver la paix à Konoha ? Ou pour prouver aux gens que vous êtes d'honorables membres de la société ? »
« Les deux. Kan a fait du mal à beaucoup de monde. Il a détruit beaucoup de vies. Ma famille a travaillé dur pour que les gens nous voient sous un autre jour. Mais il suffirait d'un incident, d'un faux pas pour que tout s'écroule. Chaque fois que quelque chose arrive dans mon clan, quelqu'un reparle des crimes de Kan et ressort tout ce qu'il peut trouver sur nous. Heureusement, personne depuis n'a montré autant de puissance. »
« Ce ne sont que des rumeurs. Les gens ne vont pas flipper comme ça. »
« Ne me dis pas, Sakura, que tu n'as jamais songé à ce que nous pouvons faire, au fait que nous pourrions utiliser la télépathie à notre avantage et que personne ne le saurait ? »
Impossible de la contredire. Bien sûr qu'elle y avait pensé. Bien sûr que tout le monde y avait pensé au moins une fois. Bien sûr que les gens (Spéciaux comme Communs) les accuseraient de tous les maux si l'occasion se présentait.
« L'honneur de mon clan comme sa liberté et son pouvoir dépendent de notre image. Nous devons être parfaits dans tous les aspects de notre vie. Nous devons être plus forts, plus intelligents, plus respectueux, plus justes, plus sages, nous devons tout faire pour préserver l'équilibre que nos aïeuls ont lutté pour installer. »
« Quel équilibre ? Ce n'est pas du sarcasme, c'est la vérité. Ne me regarde pas comme ça. » Sakura croisa les bras. « L'équilibre est une illusion. Et je suis plutôt certaine que plein de familles ont des secrets plutôt louches, et pas seulement celles de Spéciaux. Surtout parmi les riches. Tout le monde a des choses à se reprocher. »
« Tout est toujours si simple pour toi. »
« Quoi ? » Sakura fut incapable de cacher sa surprise. Rien n'était jamais simple dans ses yeux, surtout ces derniers temps. Si son monde était simple, alors elle ne voulait vraiment pas connaître celui d'Ino ! « C'est… C'est… ! »
« Ne sois pas aussi troublée à cause de moi. »
« Quoi ! »
La seule réponse d'Ino face à son embarras fut un sourire.
« Ne souris pas ! »
« Désolée. »
Avec un soupir, Sakura se demanda comment elle devait réagir.
« Tu es bizarre, » commenta t-elle finalement.
« Ce n'est pas la première fois que tu me dis ça, » nota Ino, l'air sérieux une nouvelle fois.
« Ben, tu l'es. Est-ce que ça va ? Ino, tu es vraiment pâle. »
« Ça va. C'est juste mes maux de tête. Ils empirent. »
« On devrait s'asseoir. »
« Oui. »
O
Le Conseil de Konoha était composé de trente membres élus, dont le Hokage, et décidait d'à peu près tout ce qui concernait la ville, en consultant régulièrement l'opinion. Avec l'autorisation du Seigneur du Pays du Feu, il pouvait également passer certaines lois mineures.
Historiquement depuis la création de la Nouvelle Konoha, le Conseil devait comporter au moins trois Spéciaux. Les conseillers étaient en poste pour six ans, la moitié renouvelable tous les trois ans. Le Conseil qu'Hiruzen avait sous les yeux était au complet et sept sièges, dont le sien, étaient occupés par des Spéciaux. Non pas qu'il aimait compter, mais la discussion en cours l'ennuyait quelque peu.
Comme d'ordinaire, Eru Tanaka et Seishi Soheto défendaient l'idée de mesures de contrôle plus poussées à l'encontre des Spéciaux de Konoha. A cinquante et cinquante-deux ans, malgré leur intelligence reconnue, ils se montraient toujours influençables. Et Masaharu Mizuno savait comment profiter de ce fait. Non pas qu'Eru et Seishi ne voyaient pas les Spéciaux comme dangereux, mais ils se montraient d'habitude plus réservés et plus modérés.
Aritsune Hotoka et Kazunaga Yamaha, Communs eux aussi mais tous deux défenseurs de l'harmonie, étaient en train de contredire chaque déclaration de leurs homologues.
« Vous ne pouvez dénier qu'ils peuvent être dangereux ! »
« Ils le peuvent, comme le peut chaque habitant de Konoha, surtout ceux qui sont armés, » affirma calmement Erza Yamashiro.
« Les Uchiha complotaient contre nous, » leur rappela Masaharu. « S'ils n'avaient pas été tués, qui sait ce qui se serait passé ? »
« Les Uchiha complotaient contre nous tous, » précisa Gaiya Linato, Spécial de son état et généralement neutre durant les débats. La voix de la raison. « Ils avaient de vieilles rancœurs à l'encontre des Senju et des Sarutobi depuis leur éviction du Conseil il y a trente ans. »
« Devrions-nous pas nous concentrer sur un autre sujet ? » remarqua Aritsune avec un agacement à peine dissimuler.
« Les familles de Spéciaux ont été visées par les Ombres, ils ont perdu des êtres chers, des enfants. » Kazunaga parla d'une voix grave, claire, et croisa le regard de chaque conseiller face à lui. « Les Uchiha n'étaient pas des innocents, mais leurs petits ? Et tous ces gens bons tués par les Ombres, ces lâches qui s'attaquent aux nôtres depuis tant d'années ? Je comprends votre peur, et vos inquiétudes. Je comprends qu'elles ont lentement pris possession de vos cœurs. Oui, certains d'entre nous ont des dons, et certains de ces dons pourraient être dangereux s'ils étaient utilisés à mauvais escient. Mais nous sommes des habitants de Konoha, chacun d'entre nous. Nous aimons notre ville et notre pays. Nous avons tous la même Histoire. Lorsque les kidnappings ont eu lieu il y a quelques années, je me souviens que certains d'entre vous ont prié le Conseil d'alors de prendre des mesures pour protéger les familles de Spéciaux, de protéger les enfants de Konoha. Lorsque l'Agence a supposé que les prochaines cibles seraient les Anciens Clans, certains d'entre vous ont été parmi les premiers volontaires pour intégrer les patrouilles de surveillance et les protéger. Et aujourd'hui, alors que les Ombres nous menacent toujours, complotent contre nous tous, vous êtes là, dans cette salle historique, vous qui avez été élus par les habitants de Konoha, par les Communs comme les Spéciaux, et tout ce dont vous parlez est la possibilité qu'un voisin Spécial pourrait soudain se retourner contre vous et s'en prendre à vous ? Allons, ce risque a toujours existé et existera toujours, qu'il vienne d'un Spécial ou non ! Mais aujourd'hui, aujourd'hui ce Conseil a une grande responsabilité. Celle de protéger notre ville contre nos véritables ennemis. Les Ombres. »
Ce vieux Kazunaga ! Il savait être entendu.
A son tour, à présent.
« Je me souviens, » commença lentement Hiruzen d'une voix douce, portée par le silence, « de Konoha, il y a treize ans. Je me souviens de nous tous, unis par la même douleur, debout devant un monument aux morts. Cinq personnes ont brusquement disparues le même jour pour protéger un petit garçon. Trois d'entre elles étaient des Spéciaux qui auraient sans aucun doute donné leur vie pour n'importe lequel d'entre vous si il l'avait fallu. Un civil Commun est mort lui aussi en faisant ce qu'il croyait être juste. Et une petite fille a été tuée parce que sa famille a eu la malchance de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Toutes ces vies magnifiques arrachées par des gens emplis de haine, d'égoïsme et de malice. Cette nuit-là, les Ombres ont prouvé qu'ils avaient dans leurs rangs des Spéciaux et des Communs prêts à s'allier pour arriver à leurs fins. Cette nuit-là, nous avons prouvé que nous n'étions pas sans défense face à leur violence, ensemble. Aujourd'hui, nous devons faire un choix. Rester unis pour Konoha ou plier sous le poids de nos peurs et de nos doutes. Mais en tant qu'Hokage, je tiens à vous avertir. D'autres ont avancé sur ce chemin par le passé, et nous savons tous où il les a menés. Etes-vous réellement prêts, en votre âme et conscience, à prendre de telles mesures ? Êtes-vous réellement prêts à vivre dans ce monde que vous créerez ? »
Un silence suivi ses mots alors qu'il observait chaque membre du Conseil.
Finalement, Aritsune hocha la tête, le visage grave.
« Les Lois ont été adoptées après la dernière guerre, et l'Agence s'assure qu'elles sont respectées. Konoha est demeuré un exemple à travers le monde depuis le début des tensions entre les populations. Nous savons tous comment nous en sommes arrivés à cet équilibre. Nous savons tous que la clé de ce succès réside en la tolérance. »
« Nous avons été trop tolérants ! » Masaharu, encore. Il n'aimait guère voir ses alliés acquiescer aux mots de leurs homologues. « Nous aurions dû strictement nous en tenir aux Lois, même pour les enfants ! Vous avez vu ce que le gamin des Uchiha a fait à Shimura Danzo ! Nos Lois dictent que les enfants doivent être jugés tels les adultes, que rien ne doit être pardonné ! »
Eru Tanaka se redressa, la tension de sa mâchoire montrait que ses propos la mettaient mal à l'aise. Elle, une grand-mère pour cinq jeunes enfants, avait toujours eu tendance à considérer les dons avec méfiance, mais elle restait pleinement capable de compassion. Et c'était exactement en raison de cette qualité de cœur qui habitait tant de ses compatriotes qu'Hiruzen gardait foi en leur avenir. Grâce à elle, et aussi grâce aux plus jeunes, qui se montraient toujours plus forts et plus sages que leurs aînés.
« Il est aussi difficile pour les enfants d'apprendre à contrôler leurs dons que d'apprendre à marcher ou à faire attention à ce qu'ils disent face à d'autres personnes, » leur rappela Aritsune, sa voix plus dure. « Un criminel, enfant ou non, doit être jugé. Mais s'il n'y a pas de dégât, si personne n'est blessé, l'Agence et le Conseil doivent rester tolérants, comme il en a été décidé lors du passage des Lois. Cette ville ne sera pas une prison, pour personne. »
Cela, songea Hiruzen Sarutobi, seul leur avenir le leur dirait.
O
Le salon du premier était plus petit que celui du rez-de-chaussée. Il y avait aussi moins de photos aux murs, et Sakura parvenait à identifier plus de gens sur les images.
Ino s'assit sur le canapé, un verre d'eau à la main, les yeux clos. Sakura s'installa près d'elle et se pencha pour attraper le tube de médicaments posé sur la table basse.
« Katou est ton médecin ? » demanda t-elle doucement.
« C'est la meilleure. Elle est le médecin de mon clan depuis des années. »
« Est-ce que tu te sens mieux ? »
« Un peu. »
Sakura observa autour d'elle, essaya de chasser son envie de quitter cet endroit.
« Alors, » commença t-elle, en tentant de contrôler ses émotions, « tu peux lancer des shuriken et des kunai. »
« Oui. Pas vraiment très utile de nos jours, hein ? »
« Est-ce que tu vas m'en parler ? » demanda Sakura ensuite, sans pouvoir s'en empêcher. Elle détestait se sentir aussi anxieuse. « De ce dont tu veux vraiment me parler. Tu vas me le dire ? Je suis juste… »
Elle soupira, soudain incapable de formuler ses pensées à voix haute, et Ino ne leva pas les yeux vers elle. Elle garda le silence pendant quelques secondes, et lorsqu'elle parla enfin, sa voix était douce, tellement basse qu'elle ressemblait à un murmure. Et pourtant ses mots semblaient résonner contre les murs.
« Dès mon plus jeune âge, on m'a appris à garder les secrets de mon clan. »
« Si tu veux parler, tu sais que j'écouterais. Tu sais que je n'en parlerai à personne, et tu sais que mon esprit ne me trahira pas. »
« Je sais. Je… Tu as vu l'arbre. »
« Oui, » répondit Sakura, souhaitant qu'Ino tourne la tête vers elle, la regarde.
« Tu as dû comprendre que mon clan se meure. »
« Je n'aime pas beaucoup la façon dont tu le formules. »
« Mais c'est la vérité. Irake n'était pas le seul à… à… » Sa voix mourut, mais elle reprit rapidement le contrôle de ses émotions. « Il n'était pas le premier. Satoshi s'est tué lui aussi. Son grand-père et sa tante se sont suicidés également. Et il y en a eu d'autres. »
« Pourquoi… »
« Dans le passé, les membres de mon clan ont commencé à rencontrer des difficultés à contrôler leur télépathie alors que leur âge avançait. De génération en génération, ce problème est devenu constant, inéluctable et il n'a fait que s'aggraver. Tu vois, lorsqu'on atteint un certain âge, nous perdons le contrôle. Nous avons alors besoin que d'autres télépathes nous empêchent de blesser d'autres personnes ou de nous comporter dangereusement, parce que perdre le contrôle sur notre don signifie aussi pour nous perdre l'esprit. Pendant des décennies, nous avons cherché un moyen de sceller notre télépathie. Beaucoup sont morts lors des différents essais, et même à présent la procédure n'est pas parfaite. Les effets varient d'un individu à un autre, mais nous ne sommes jamais vraiment nous-mêmes après. »
« Qu'est-ce que tu veux dire ? » interrogea Sakura, sa voix blanche.
Ses pensées voletaient sans qu'elle puisse les saisir. Elle ne pouvait tout simplement pas comprendre ce qu'elle entendait et les implications de ce qu'Ino lui confiait.
Elle ne voulait pas comprendre.
« Je n'ai jamais vraiment connu mon grand-père. Son don a été scellé il y a vingt-quatre ans. Depuis il ne peut pas parler, il ne peut pas marcher, la plupart du temps il n'arrive pas du tout à bouger, et ses pensées sont inatteignables. Nous ne sommes pas vraiment certains qu'il ait conscience du monde qui l'entoure. Il vit à l'Institut Jinsu depuis des années. » Elle hésita, et sa voix baissa un peu plus. « Oncle Irake a commencé à perdre le contrôle il y a plusieurs mois. Nous avions scellé sa télépathie il y a quelques temps et il était enfin stable. Nous allions discuter de son admission à l'Institut Jinsu parce que… parce qu'il ne nous avait pas contacté télépathiquement depuis deux semaines et semblait incapable de parler ou de faire quoi que ce soit par lui-même. Il… Il a dû avoir un moment de lucidité et… enfin… »
Non. Sakura n'était pas assise là, dans ce salon, en train d'entendre ça. Ce n'était pas possible.
« Il n'y a aucun moyen d'éviter ça ? »
« Mon clan a travaillé avec les meilleurs médecins. Même Tsunade Senju ne parvient pas à trouver un moyen de nous aider. Shizune est toujours en contact avec elle et elles essayent toujours de trouver une solution pour procéder au scellement sans endommager le cerveau. Mais c'est impossible. Il n'y a qu'une destinée pour nous au final. Et beaucoup ont choisi la mort plutôt que la possibilité de faire du mal à quelqu'un, de devenir fou ou sénile bien trop tôt, ou de devenir un poids pour le clan. »
Quelque chose n'allait pas. Quelque chose n'allait vraiment pas dans l'univers. C'était la seule explication. Il ne pouvait en être autrement.
Elle n'était pas la personne la plus brillante au monde, mais Sakura était fière de son intelligence. Et ce qu'elle venait d'entendre n'avait pas de sens, ça n'avait aucun sens tout ça. C'était impossible.
C'était impossible !
Tellement de gens étaient horribles, violents et mauvais et égoïstes, à l'image de ce foutu monde. Mais pas Ino. Ino était… Elle était différente. Elle était la seule qui était différente. Ino aimait ce monde. Ino s'inquiétait pour des tas de gens et des tas de choses qui ne la concernaient même pas. C'était stupide et bizarre et complètement incompréhensible – et Sakura avait découvert qu'elle aimait beaucoup cette lumière qu'Ino portait en elle. Cette folle lumière, et ces ombres aussi, dans son cœur, toutes celles qu'elle essayait de cacher. Elle aimait tout ça.
Ino était humaine, mais elle était aussi aux yeux de Sakura la seule capable de comprendre sa propre noirceur et de l'utiliser pour nourrir la lumière.
Chaque jour Ino se battait, et chaque jour elle pardonnait. Elle pardonnait à tous ces gens leurs horribles pensées, elle avait pardonné Sakura de l'avoir oubliée et d'avoir dit des choses qu'elle ne pensait pas vraiment sous le coup de la colère, elle ne cessait jamais de pardonner l'ignorance de tous, leurs regards emplis de jugement. Et pourtant elle ne se pardonnerait jamais si un jour son don blessait quelqu'un. Sakura savait qu'Ino préfèrerait se tirer une balle dans la tête plutôt que de prendre le risque de détruire la vie d'autres personnes.
« Mon père est… » Ino prit une seconde pour reprendre le contrôle de sa voix. « Mon père montre des signes de déclin. Dans quelques mois, je devrai sceller sa télépathie, seule. Idaiki peut à peine utiliser son don. Alors je serai la dernière télépathe de mon clan. »
La dernière. La dernière. Le calcul était aisé. Il n'y aurait plus personne pour sceller la télépathie d'Ino quand elle…
Ça ne laissait qu'une seule fin possible.
Sakura se sentait mal. Tout semblait trop serré, à l'intérieur. Il y avait un drôle de sifflement dans ses oreilles et sa vue se floutait.
« Est-ce que tu comprends maintenant ? » lui demanda Ino doucement, tournant enfin la tête vers elle, ses yeux dans les siens. Et il n'y avait tout à coup que de la force au fond de son regard, sa force et les ombres de son destin. « Est-ce que tu comprends qui je suis ? »
Non. Elle ne comprenait pas. Elle ne voulait pas comprendre, n'avait pas besoin de comprendre. Sakura n'avait jamais rien compris à ce monde, à cette ville, elle ne comprenait jamais vraiment les gens. Elle n'avait pas besoin de comprendre, elle n'en avait jamais eu besoin.
Elle était tombée amoureuse d'Ino Yamanaka sans comprendre la moindre chose à son propos, et ce n'était pas grave. Elles étaient différentes, et ce n'était pas grave. Elles se ressemblaient aussi, et c'était la seule chose que Sakura avait vraiment besoin de comprendre.
« Je sais qui tu es, » affirma t-elle aussitôt qu'elle retrouva sa voix. Elle était trop rauque, trop basse, mais elle était assurée. « Je l'ai toujours su. »
L'étrange fracture dans l'énergie bleue pâle d'Ino prenait soudain sens. Sakura pourrait sans doute voir la même chez Inoichi, Inai et Idaiki.
Et ce n'était vraiment pas juste. Ce monde avait besoin de quelqu'un comme Ino, quelqu'un avec ce sourire qui pouvait guérir et ce rire qui pouvait éclaircir les âmes, quelqu'un avec cette force et avec cette foi en les autres. Sakura avait besoin d'elle. Ce n'était pas juste que des gens comme le père de Mari, ses parents, les dealers ou les Ombres puissent vivre tranquillement leur vie alors qu'Ino mourait doucement.
Ce monde l'écœurait. Oh, comme elle le haïssait à cet instant.
« Est-ce qu'ils savent ? » demanda t-elle malgré elle.
« Qui ? »
« Nara et Akimichi. Vos familles sont alliées ou quelque chose comme ça, non ? Et vous semblez très proches, tous les trois. »
« Personne ne sait. Mais… je pense qu'un jour je le leur dirai. Un jour, peut-être. Personne d'autre ne peut savoir, tu peux imaginer la réaction des gens s'ils l'apprenaient. Ils poseraient des questions, nous verraient comme des bombes à retardement, des menaces, instables et dangereuses. »
« Je suis surprise de t'entendre dire ça. »
« Je suis lucide sur ce point. J'aimerais croire que si nous réussissions à trouver une façon correcte de le révéler, les gens comprendraient. Une part de moi le croit vraiment. Mais dernièrement… Enfin, nous avons d'autres problèmes ces temps-ci. »
« Comme ces journalistes qui suivent chaque geste de ta famille. »
« Je pensais plutôt aux Ombres et à Danzo, mais il y a ça aussi, oui. »
« C'est le problème de l'Agence et de la police, pas le nôtre. »
« Ils ont pris Shikamaru pour cible il y a treize ans, l'un d'eux a fait exploser la voiture des parents de Naruto, le télépathe a possédé l'esprit de Neji, c'est notre problème, c'est le problème de tout le monde. »
« Ils ont tué Santa, aussi. »
« Santa… Santa avait déjà donné sa démission à l'Agence. Il avait déjà perdu le contrôle de sa télépathie quelques fois et ma famille se préparait à sceller son don. Il a dédié sa vie entière à l'Agence et ses dernières années à la poursuite des Ombres. Il était sur leurs traces cette nuit-là. Je pense qu'il préférait l'idée de mourir en faisant son devoir aux alternatives. Mais nous ne saurons jamais s'il n'a vraiment pas entendu Ibiki lui hurler de s'éloigner de la voiture. »
« Comment peux-tu te concentrer sur les Ombres alors qu'il y a tant d'autres choses qui se passent ? »
« C'est important, Sakura. »
« Bien sûr que ça l'est ! Je les tuerais moi-même si je pouvais, mais je sais que l'Agence et la police ont plus de chances de les trouver que moi ! Ce sont des monstres, ils ont détruit des tas de vies. Ne crois pas que je me fiche d'eux une minute, parce que je rêve de les voir tomber chaque jour qui passe. »
« D'accord, » murmura Ino, son regard sur Sakura plein d'inquiétude et d'interrogations.
Mais Sakura n'était pas prête à s'expliquer, et ce n'était vraiment pas le moment. Elle avait d'autres choses à l'esprit, et elles devaient parler d'Ino, pas des Ombres. Il fallait qu'elle reste posée, mais apparemment elle n'était vraiment pas douée ces derniers temps pour contrôler ses émotions.
« Comment est-ce que tu peux être aussi calme ! »
« J'ai eu des années pour m'habituer à l'idée. »
« Conneries ! »
Trop d'émotions. Il y avait trop d'émotions dans sa poitrine. Sakura se leva, fit quelques pas dans le salon pour essayer de se calmer un peu. Que devait-elle dire maintenant ? Que devait-elle faire ? Les choses étaient déjà tellement compliquées !
Ino semblait partager ses sentiments. Elle resta où elle était, ses mains s'agitant sur ses genoux, ses yeux baissés devant elle. Son attitude était loin de la posture parfaite qu'elle aimait d'ordinaire afficher.
« Combien de temps tu as ? » demanda Sakura doucement, serrant les poings pour empêcher ses mains de trembler.
« Ça n'arrivera pas demain. »
« Est-ce que tu sais ? »
« Au moins vingt ans. Après, je ne sais pas. »
« Je peux marcher sur l'eau. »
« Pardon ? Quoi ? »
Sakura soupira et se tourna vers elle. C'était la seule chose qui lui était venue à l'esprit, elle ne pouvait pas continuer à penser à l'avenir d'Ino ou elle deviendrait folle.
« Je peux marcher sur l'eau. »
« Tu peux… Tu veux dire, grâce à ton don ? »
« Je peux marcher sur les arbres, aussi. Sur les murs. Sur à peu près tout sauf l'air. »
« C'est… cool. »
« C'est stupide. C'est juste un stupide effet de mon don. »
« Un effet ? »
« Je ne le comprends pas. Rien ne me semble vraiment naturel, sauf le bouclier mental. Et la force. »
« Tu veux dire qu'ils sont des aspects d'un seul don ? »
« Je crois. Je peux sentir quelque chose, aussi. Voir quelque chose. Chez les gens. Ou autour des gens. C'est pas très clair, je suis pas sûre. C'est comme une aura bleue. De l'énergie bleue. Brillante et intense chez les Spéciaux, terne pour les Communs. C'est différent chez tout le monde. Je crois que c'est ce que je fais quand j'utilise mon don. Je manipule ma propre énergie. C'est comme ça que je peux augmenter ma force, créer un bouclier psychique, marcher sur l'eau. »
Ino se leva lentement, et ses yeux brillaient d'intérêt et d'excitation.
« Tu plaisantes ? » lança t-elle, sa voix forte et claire, plus habituelle. « C'est ça, ton don ? »
« Est-ce que j'ai l'air de plaisanter ? Je déteste ce truc. »
« Oh, wow ! Sakura, c'est le chakra ! »
« Le chakra ? Quoi ? »
« L'énergie bleue que tu peux sentir, voir et utiliser, ça s'appelle le chakra, c'est cette énergie que nos ancêtres ninjas utilisaient pour accomplir leurs techniques ! »
« Alors c'est ce que tu dois utiliser, toi aussi. »
« Oui. Enfin, non, pas exactement. Les ninjas pouvaient tous le manipuler comme ils voulaient, mais les clans avaient déjà quelques spécialités, des techniques qu'ils apprenaient presque naturellement en raison de leur sang. Petit à petit ces techniques spéciales ont été les seules qu'ils pouvaient utiliser jusqu'à que même elles deviennent impossibles à contrôler. Et aujourd'hui nous venons au monde avec un don inscrit dans nos gènes et la nature de notre chakra nous permet d'utiliser seulement certains aspects de ce don. Je ne peux pas vraiment sentir mon chakra ou le contrôler, je sais seulement qu'il existe, et je sais que si j'utilise trop intensément mon don, mon chakra s'épuisera trop vite pour se renouveler et j'en mourrais. »
« Alors tu penses que mon don est ma capacité à consciemment utiliser mon chakra ? »
« Ben, c'est ton don, à toi de me le dire. »
« Comme si je le savais ! J'y comprends rien ! »
« Mais tu sais ce que tu peux faire. »
« Non, même pas ! » Sakura soupira et baissa la voix. « Je l'ai détesté toute ma vie, je le déteste toujours. »
« Alors tu ne l'as jamais vraiment utilisé jusque-là. Je… je ne peux pas dire que je comprenne ta situation. Mon clan m'a tout appris sur mon don et m'a guidée dans mes découvertes. Je n'ai jamais été seule. Mais je sais que la seule façon de comprendre est de l'utiliser. »
« Tu es l'héritière d'un clan et même toi tu ne sais pas ce dont tu es capable, » lui rappela Sakura sans ressentiment. « Comment pourrais-je savoir ce que je peux faire alors que ça ne fait que quelques semaines que j'ai commencé à l'accepter ? »
« Tu as dû remarquer que notre contrôle est généralement instinctif. Nous ne savons pas ce que nous pouvons faire, mais nous savons comment. Et parfois, nous savons que nous pouvons faire quelque chose mais nous ne savons pas vraiment quoi. »
« Si je peux manipuler mon chakra, est-ce que ça veut dire que je peux tout faire ? »
« Non, je ne crois pas. Comme je l'ai dit, nos limites sont inscrites dans notre sang. Si les histoires sur les Premiers sont vraies, alors tu dois pouvoir utiliser ton don dans son intégralité et dans toute sa puissance. »
« Tu veux dire que si j'étais télépathe, je pourrais utiliser toutes les facettes de la télépathie sans restrictions ? »
« Oui. Est-ce que ce sont les seules utilités de ton don que tu as découvertes ? Désolée si c'est… »
« Non. C'est rien. Je… je peux accumuler de l'énergie dans mes mains. Ça les fait briller. Mais je ne sais pas vraiment ce que ça fait. »
« Tu n'as pas essayé de trouver ? »
« Je n'en avais pas vraiment envie. »
« C'est de l'énergie bleue, comme le chakra ? »
« Non. C'est vert. Mais pas un doux vert. C'est vert brillant. C'est comme si mes mains brillaient. »
« Est-ce que tu peux me montrer ? »
Sakura hésita mais finit par manipuler son chakra pour le concentrer sur ses mains comme elle l'avait fait dans les bois. Etrangement, ça lui fut facile.
« Tu vois ? »
« Non. Je ne vois rien. »
« Quoi ?! »
Ino lui sourit.
« Je savais que je ne verrai rien. Tu peux voir le chakra grâce à ton don, et cette énergie verte est composée de ton chakra dont tu as peut-être changé la nature grâce à ton don. Je suis incapable de voir le chakra. Tu es la seule à le pouvoir. Est-ce que tu veux essayer ? »
« Essayer quoi ? »
« De découvrir à quoi sert ce chakra vert. »
« Je ne suis pas certaine que ce soit prudent. »
« Touche juste un objet, et on verra bien si quelque chose arrive. »
Peu convaincue, Sakura baissa doucement la main vers la table basse devant elle. Elle sentit le chakra entrer en contact avec le bois avant même que sa main ne le touche et cessa immédiatement tout mouvement en remarquant son effet.
« Merde ! » Elle se redressa et fit immédiatement disparaître le chakra de ses mains. « Je suis désolée ! »
Ino n'avait vraiment pas l'air perturbée par le fait que Sakura venait vraisemblablement de détruire un de ses meubles. Elle inspectait la fine coupure presque invisible qui traversait le plateau de la table de part en part, comme si on y avait planté un couteau.
« C'est si net. C'est incroyable ! Regarde ça, il n'y a même pas une craqure, pas une écharde ! Le bois est super épais et résistant et ça l'a traversé en une seconde comme du beurre ! »
Et ce bois était sans aucun doute hors de prix. Le ventre de Sakura se serrait douloureusement à l'idée des dégâts qu'elle venait de causer.
« Je suis vraiment désolée. »
« Ne sois pas stupide, » lui dit Ino avec un petit geste de la main. « C'est rien. Ça ne se voit quasiment pas de toute façon. Je parie que tu pourrais la couper en deux sans même forcer. C'est comme un scalpel magique ! Assez puissant pour couper n'importe quoi. »
« Génial. »
« Oh, allez. »
« Non, c'est génial, tu sais pourquoi ? Parce que le don que j'ai me permet soit de faire des choses complètement inutiles comme marcher sur des murs, soit d'avoir une force surhumaine, un scalpel d'énergie ou d'absorber le chakra des autres, ce qui fait de moi un assassin potentiel. Génial ! »
« Tu peux absorber le chakra ? »
« Oui. J'ai assommé ma mère une fois comme ça. Et si je l'avais tenue plus longtemps, qu'est-ce qu'il se serait passé ? »
« Que tu puisses tuer n'a pas d'importance. Que tu le fasses ou que tu ne le fasses pas, c'est ça qui compte. Tu ne vas pas te mettre à découper des gens, si ? »
« Bien sûr que non. »
« Alors quelle importance que tu puisses le faire ? »
« Tu rends tout si simple, » soupira Sakura en s'asseyant près d'Ino une fois de plus.
« C'est parce que c'est simple. »
« Est-ce que tu le pourrais, toi ? »
« Pourrais quoi ? »
« Tuer quelqu'un avec ta télépathie ? »
« Je… je n'ai jamais essayé, évidemment. Mais je pense que pouvoir tuer une personne sans avoir à la toucher et décider de ne pas le faire est une chose de plus qu'on a en commun. »
« Ça, et avoir un don avec beaucoup trop de facettes. Tu peux en utiliser combien ? »
« Euh… sept, maintenant. Sept, si tu comptes mon bouclier psychique et ma capacité à me connecter à d'autres esprits, mais ces deux-là, presque tous les membres de mon clan ont toujours su le faire. »
« Et tu pourrais en découvrir d'autres. » Lorsqu'elle posa les yeux sur Ino, elle vit qu'elle avait les yeux fermés et tremblait un peu. « Est-ce que tu as mangé ? »
« Hein, quoi ? »
« Mangé ? Est-ce que tu as mangé ce matin ? »
« Non. Non, je n'avais pas faim. »
« Tu devrais vraiment avaler quelque chose. Tu as l'air malade. »
« Ouah, merci. »
« Quoi ? C'est vrai. »
« Tu sais, parfois trop d'honnêteté n'est vraiment pas bon. »
« Je ne crois pas. »
« Tête de mule. »
« Hey ! »
« Je croyais que tu aimais l'honnêteté ? »
« Très drôle. »
« Pardonnez-moi de vous interrompre. »
Sakura sauta sur ses pieds pour s'incliner face à Inoichi Yamanaka, tout en regrettant cruellement de ne pas être partie plus tôt. Il était grand, charismatique, plutôt bel homme et il avait une aura de pouvoir évidente – une aura fracturée qui lui donna envie de vomir.
« Père ! » s'exclama Ino. « Tu n'interromps rien. Sakura et moi discutions. »
« Sakura Haruno, je suppose ? »
« Oui, Monsieur. Bonjour. »
« Bonjour. Je te rencontre enfin. »
« Euh, enfin, Monsieur ? »
« Ino t'a mentionnée plusieurs fois. »
« Ce n'est pas vrai, » protesta Ino platement, et Sakura se demanda si elle ne voulait pas par ces mots lui assurer qu'elle n'avait rien dit de certaines… choses.
« Je ne t'ai pas entendue entrer, » commenta Inoichi pour Sakura.
« Tu ne peux pas la sentir, » précisa Ino. « Sakura est spéciale comme ça. »
« Ah, très bien. Je voulais juste t'informer que nous sommes prêts pour la conférence de presse. »
« Bien, d'accord. »
« Tu as vingt minutes pour te préparer. Ça ira ? »
« Oui. Merci. »
« Ce fut un plaisir de te rencontrer, Sakura Haruno. J'espère que les circonstances seront meilleures la prochaine fois. Peut-être un dîner ? »
Il disparut avant que Sakura puisse songer à une réponse, et elle réalisa avec horreur qu'elle ne lui avait même pas présenté ses condoléances.
« Ne t'en fais pas, » la rassura Ino, sans doute en voyant son expression. Elle semblait un peu amusée. « Il n'est pas aussi froid que les gens pensent, et il n'est vraiment pas aussi strict qu'il aime à le faire croire. Il a un cœur en or et il adore me taquiner face à tous mes amis. Et crois-le ou non, mais il est plutôt maladroit. »
« Si tu le dis. Je devrais partir de toute façon. Je dois retourner à l'Académie. »
« Tu devrais partir par derrière pour être sûre qu'aucun journaliste ne te saute dessus. »
Sakura se demanda, une fois dans les jardins, si Ino avait évité la salle à manger où se trouvait sa famille exprès. Si c'était le cas, elle lui en était reconnaissante.
Elles s'arrêtèrent devant le portail et Ino le déverrouilla. Puis elle se tourna vers elle avec un doux sourire.
« Merci d'être venue. »
« C'est rien, » répondit Sakura en haussant les épaules pour dissimuler son embarras.
« Est-ce que tu pourrais dire à nos amis que je vais bien ? Je serai en cours après-demain. »
« Je le ferai. Hey, ce ne sont pas mes amis ! » L'adorable petit gloussement qui lui répondit la poussa à lever les yeux au ciel. « Laisse tomber, » marmonna t-elle, « tu es pénible. »
« C'est pas vrai, dis. Et tu mens. Mais vraiment, merci. Pour tout. »
Sakura secoua la tête pour toute réponse.
« Est-ce que tes parents savent que tu es venue au district S l'autre jour ? »
« Tu plaisantes ? Ils me tueraient s'ils savaient, surtout s'ils savaient que je n'ai pas demandé un garde du corps. Ça sera notre secret ? »
« C'est loin d'être le seul, » murmura Sakura, incapable de croire qu'Ino lui avait confié les secrets de son clan sans grande hésitation mais s'inquiétait pour un simple petit fait.
« Tu sais que tu peux venir me voir quand tu veux, n'est-ce pas ? Si tu as besoin de parler, ou… »
« Je sais. »
Et c'était vrai. Elle le savait. Elle lui avait confié Mari, elle lui avait parlé de son don aussi, elle avait confiance en Ino.
Inutile de le nier.
« Je dois y aller, et tu dois te préparer. »
« Oui, » murmura Ino, mais elle n'avait vraiment pas l'air enthousiaste à cette idée.
« Essaye de manger quelque chose avant, tu veux ? »
« J'essayerai. »
Elle avait l'air jeune, à grelotter contre le froid dans sa robe et sa veste fine, avec toute cette tristesse sur le visage. Sakura voulait la prendre dans ses bras, elle voulait l'entraîner avec elle et l'emmener se promener dans la forêt en dehors de la ville ou sur ce foutu toit, n'importe où. Elle voulait juste effacer les ombres, mais elle fut incapable du moindre geste ou mot.
Elle s'apprêtait à passer le portail quand Ino prit sa main dans la sienne pour l'arrêter et déposa un baiser sur sa joue, au coin de ses lèvres.
« Au revoir. »
Espérant qu'elle ne rougissait pas comme une idiote, Sakura serra sa main gentiment pendant quelques secondes, essaya de faire passer par ce geste tout ce qu'elle n'était pas prête à dire.
Puis elle quitta la propriété.
Mais l'Académie n'était pas sa destination. Elle avait des recherches à faire à la bibliothèque. Beaucoup de recherches. Trouver quoi que ce soit qui pourrait aider Ino relevait de l'utopie, mais Sakura avait besoin de faire quelque chose, n'importe quoi. Comment pourrait-elle continuer sa journée comme si tout était comme avant ? Elle n'attendrait pas de voir si quelqu'un quelque part trouverait peut-être un traitement ou une solution !
Elle sentit des yeux sur elle et tourna la tête pour voir que le cerf l'observait une fois encore.
« Quoi ? » lui lança t-elle, excédée. « Tu as quelque chose à dire, voyeur ? »
Aucune réponse, bien entendu. Mais elle aurait pu jurer que ses yeux riaient.
Elle, elle n'avait pas le cœur à rire.
Les mots d'Ino résonnaient dans son esprit, l'arbre généalogique cruellement élagué dansait devant ses yeux, comme les fractures dans le chakra d'Inoichi et dans celui de sa fille.
La nausée la reprit alors que son esprit trop logique, trop cynique lui chuchotait qu'il n'y aurait pas de fin heureuse pour le Clan Yamanaka.
Il y aurait juste une fin, tout court.
O
Le reste de la semaine fut gris et maussade. Ino revint en cours le mercredi, la tête haute, le visage fermé mais l'expression douce. Elle ignora tous les regards sur elle et accepta élégamment les condoléances de ses camarades.
Ses amis l'accueillirent avec des mots chaleureux, des encouragements, des gestes de réconfort et de soutien. Sakura ne le dirait pas à voix haute, mais les voir entourer Ino ainsi et former un rempart plus ou moins subtile autour d'elle lui réchauffa un peu le cœur. Elle, elle se contenta d'être là, et cela semblait suffire.
Toute la semaine, elle évita soigneusement les écrans et la presse écrite. Lire ce que les journalistes disaient ou ressassaient quant aux Yamanaka était plus que tentant, mais par respect envers Ino, elle résista à son envie d'informations.
Puis vint la fin de semaine, et avec elle, l'évènement que tous attendaient au regard des futures élections.
« Bon sang, je vais être malade, » grogna Kiba en ce milieu du vendredi après-midi.
Akamaru, occupé à être caressé et gâté par Ino, jappa tout de même son accord.
« Je suis perdu, » informa Naruto, ses mains derrière sa nuque. « Je ne sais vraiment pas pour qui je vais voter. Pas pour Danzo, ça c'est sûr. Je vous l'avais dit que ce type était cinglé ! »
« Il n'est pas cinglé. Il nous déteste, c'est tout, » précisa Choji. « C'est dommage qu'on ne puisse pas voter pour Sarutobi. »
Le groupe d'amis était installé contre un mur, loin de la foule et de la scène où les candidats aux élections s'exprimaient les uns après les autres. Des agents et des policiers pouvaient être vus un peu partout, surveillant la foule, les passants et la zone avec des regards perçants.
« Vous avez entendu ce qu'on raconte ? » leur dit Tenten en passant les mains dans ses poches. « Le Spécial qui aurait attaqué Danzo, celui dont il parle dans ses discours. On dit que c'est Sasuke. »
« Des conneries ! » s'exclama immédiatement Naruto. « Sasuke ne ferait jamais ça ! »
Kiba opina du chef.
« Ouais, faut pas écouter ces cons. Si ça se trouve, Danzo n'a même pas été attaqué. Il avait déjà des bandages avant tout ça, rappelez-vous. »
« Et pourquoi Sasuke serait-il réapparu pour s'en prendre à notre directeur ? » interrogea Hinata. « Ça n'a aucun sens. »
« Exactement. »
« Mais on ne sait même pas pourquoi il se cache depuis tout ce temps. » Tenten prit la main de Kiba, comme pour puiser un peu de force, et continua. « On ne sait pas s'il est toujours à Konoha, on ne sait pas s'il va bien. »
« J'en sais rien. Tout ce que je sais, c'est que j'écouterai jamais ces rumeurs. »
Sakura ne les écoutait que d'une oreille. Les sourcils froncés, elle se concentrait sur ce qu'il se passait sur la scène, à l'autre bout de la place. Et quelque chose ne tournait pas rond. Elle n'avait jamais vu son ancien directeur depuis qu'elle avait développé cet aspect de son don, mais à présent elle ne pouvait faire autrement que de remarquer cette anomalie. Elle se décala pour s'approcher un peu plus d'Ino et pouvoir murmurer dans son oreille.
« Ino ? »
« Oui ? »
« Est-ce que la famille Danzo contient des Spéciaux ? »
« Bien sûr que non, tu as entendu ce qu'il a dit ? Pourquoi ? »
« Il y a quelque chose qui ne va pas. Son chakra. Il est trop brillant. »
« Tu veux dire comme chez les Spéciaux ? » demanda Ino en se tournant vers elle avec surprise.
« Pas tout à fait. Mais il est vraiment plus intense que celui des autres Communs. C'est étrange, non ? »
« Ses parents n'étaient pas des Spéciaux, » affirma Ino, sa voix douce contre le bruit de la foule. « Son père était raciste. Nous pensions tous que Danzo était différent, mais… »
« Je suppose que ça pourrait simplement être une particularité, rien d'autre. »
« Non. Il y a toujours eu quelque chose chez Danzo… »
« Tu as entendu ses pensées, non ? Pourquoi est-ce que tu n'as jamais su ? »
« Quelques rares personnes, même parmi les Communs, sont naturellement capables de discipliner leur esprit, de sorte que j'entends seulement certaines pensées. Ça a toujours été le cas chez Danzo, et les rares fois que j'ai eu affaire à lui il a toujours fait en sorte d'écourter les choses et il a toujours eu un contrôle strict sur son esprit. Mais… » Elle fronça les sourcils, tourna les yeux vers lui. « Mais je n'ai jamais essayé de creuser. »
« De creuser ? Ino ? »
A son air un peu absent, Sakura comprit ce qu'elle était en train de faire et jeta un œil vers les autres. Ils n'avaient rien remarqué, toujours embarqués dans leur discussion, alors elle se concentra sur Ino une nouvelle fois.
Celle-ci prit une brusque inspiration une seconde plus tard, l'air complètement abasourdie.
« Quoi ? » lui demanda Sakura en posant une main sur son bras.
« Je crois qu'il a un bouclier psychique, » murmura Ino en plongeant ses yeux troublés dans les siens.
« Quoi ?! »
« Pas comme le tien, il n'est pas parfait, loin de là, et il n'est pas naturel. Mais il y a une sorte de barrière qui m'empêche d'entendre autre chose que certaines pensées. Je pourrais facilement passer outre, mais je doute que ce soit une bonne idée, ici et maintenant. »
« Une barrière… Comme celle qu'un télépathe aurait pu ériger dans son esprit ? Ou comme celle qu'il aurait si un télépathe le possédait ? »
« L'un ou l'autre. Ou ni l'un ni l'autre. »
Le soupir qui s'échappa des lèvres de Sakura montra tout son désespoir.
« Pourquoi est-ce que tout se complique chaque jour un peu plus ? »
Le dos des doigts d'Ino caressèrent les siens légèrement pour toute réponse.
O
Lee demanda un second coca cherry alors qu'il regardait le match sur la petite télé de l'établissement. Il appréciait ce café, situé sur le chemin entre l'Académie et son quartier. Il y retrouvait des copains de son voisinage de temps à autres. Comme ce samedi.
« C'est une blague ! Non ! »
Le jeune homme près de lui, son cousin, se redressa un peu plus sur son tabouret.
« Allez ! Ça craint ! Y avait pas faute, là ! »
« Encore perdu, » s'amusa Lee. « On dirait qu'on a tué ton chien, Asaki. Fais pas cette tête. Si ça se trouve ils gagneront la prochaine fois, qui sait ? »
« Ouais, Lee a raison, mec. Du calme. »
« Vous êtes vraiment pas fun, les gars. Bon, faut que j'y aille. »
« Déjà ? »
« Oui. Mon père est super rigide, tu te rappelles ? J'ai intérêt à être à l'heure si je veux garder ma console. A plus ! »
Il laissa de l'argent sur la table, leur sourit et quitta le café. Il fut vite suivi par Daiki et Nami, deux amis d'enfance des cousins. Perdu dans ses pensées, Lee ne s'aperçut pas qu'il n'était plus seul et sursauta lorsqu'une voix s'adressa à lui.
« Wow, ils sont déjà tous partis ? »
Il leva les yeux pour les poser sur la fille qui était venue avec Nami. Elle était, comme les trois autres jeunes, de l'Ecole aux feuilles. Elle avait de longs cheveux blonds foncés, des yeux noisette un peu en amende, plutôt discrète mais très sociable.
« Nami aurait au moins pu me prévenir et me dire au revoir. Elle va m'entendre. Oh, notre équipe a encore perdu, hein ? »
Lee sourit et hocha la tête.
« Oui. Dommage. »
« Je ne crois pas que je vivrai assez longtemps pour voir Konoha arriver en finale du championnat. »
« Sans blague. Est-ce que tu joues ? »
« Au basket ? Un peu. Mais je suis plutôt du genre foot. »
« Vraiment ? Moi aussi. »
« Tu joues ? »
« Un peu, avec les copains. Jamais en club, mais je fais du karate. »
« En compétition ? »
« Parfois. J'ai eu quelques médailles. Il faut que tu rentres, toi aussi ? »
« Oh, hum, non, » répondit-elle, l'air un peu mal à l'aise. « Je ne suis pas vraiment pressée de rentrer chez moi. »
« Oh. Désolé. »
« Oh, non, ne le sois pas ! C'est rien, vraiment. C'est juste que je suis pas super proche de mes parents et de mes frères aînés. Et de l'ensemble de ma famille, pour tout te dire. On n'a pas vraiment les mêmes opinions. »
« C'est bête. La famille, c'est important. »
« Malheureusement on ne la choisit pas. Mais bientôt ce sera l'université, et je trouverai un petit boulot, comme ça je pourrai vivre ma propre vie. Tu t'appelles Lee, c'est ça ? »
« Lee Rock, oui. » Et même s'ils venaient de passer plus d'une heure à la même table, il lui tendit la main avec un sourire. « Enchanté. »
Elle rit un peu à son humour et lui serra la main.
« Nami n'a vraiment aucune manières. J'ai hésité durant tout le match à me présenter, mais j'ai pensé que ce serait bizarre passées les premières minutes. Je ne sais même pas le nom de tes amis du coup, mais ils étaient plutôt sympas. »
« C'est tout Nami. On a vécu dans le même quartier toute notre vie, et elle a toujours été comme ça, crois-moi. »
« Elle est complètement tête en l'air parfois, hein ? Je m'appelle Arame. Arame Hikata. Enchantée. »
O
