Deuxième Geste : William Dunbar n'est jamais surpris.
Et quand il l'est, c'est déjà moins que les autres, et il se montre pragmatique lui au moins !
Ils s'étaient crus discrets, les petits imbéciles ! Comme si comploter dans une chambre d'internat, derrière une porte qui ne bloquait pas le son, comme si ça c'était discret ! Après avoir vu Yumi s'esquiver en direction des dortoirs à la récréation de dix heures, William l'avait suivie par hasard, et même s'il n'avait pas l'intention d'écouter aux portes, il n'avait pas perdu un mot de la conversation qui s'était déroulée dans la chambre de Jérémie.
– Et comment tu sais que ce message venait de XANA, d'abord ?
Demanda sèchement Yumi.
– Qui d'autre en-dehors de cette salle connaît ce nom ?
Raisonna Jérémie.
Facile, se dit William : moi. Mais la réflexion de Jérémie, toute incomplète qu'elle fût, sembla faire mouche dans le petit groupe.
– On peut toujours allumer le Supercalculateur vite-fait pour vérifier.
Proposa Aelita. « Ça coûte rien d'essayer. »
Inutile de dire que l'idée que XANA fût encore vivant ne plaisait à personne, en particulier à William. Mais pour ce qui était de rallumer le Supercalculateur, c'était un risque encore moins réjouissant, si c'était possible.
– Ça serait quand même une sacrée poisse qu'on ait fait tout ça pour rien…
Grommela Ulrich. Par « tout ça », il entendait probablement « laisser mourir Franz Hopper » plutôt que « sacrifier six mois de la vie de William » Alors forcément, Aelita se mit à chialer. Dans le couloir, le beau ténébreux ne put se retenir de lever les yeux au ciel. C'était tellement grossier que la scène toute entière perdait toute vraisemblance psychologique.
Les autres failles du scénario n'en était que plus frappantes. Une énième histoire de retour de XANA, et puis quoi encore ? À quoi rimait le sacrifice de Hopper si l'aventure ne s'arrêtait pas avec sa vie ? Bien sûr, comme beaucoup d'auteurs de fanfictions type saison 5, on s'abstiendrait d'en parler – ou pire, on inventerait qu'à l'instar de sa Nemesis, le créateur de Lyoko n'était pas vraiment mort ! Une bien sombre alternative, qui donnait à William l'envie de quitter immédiatement l'histoire dont il était malgré lui le personnage principal, quitte à se suicider.
– Sérieusement, j'ai pas déjà assez donné avec Sophie Decroisette et sa bande de saligauds ? Maintenant, faut aussi que des gamins mêmes pas majeurs viennent me faire chier ?
Cracha-t-il entre ses dents.
Les deux heures de cours qui séparaient William de la pause déjeuner furent tellement chiantes qu'il vaut mieux les envoyer faire un tour dans une faille spatio-temporelle. De plus, meubler le temps avec des remarques comme « William était nerveux » ou une ribambelle de réflexions sans intérêt réel risquerait de faire passer notre héros pour une lopette avec une psychologie d'un réalisme conventionnel – ce qu'il n'est absolument pas, puisqu'il est visiblement le genre de type qui se contente de hausser les épaules après avoir passé six mois sous forme virtuelle, paumé sur Internet, le cerveau contrôlé par un programme buggué et le corps littéralement désintégré.
À propos de meublage, ça me ferait chier de raconter proprement mon histoire, alors je vais faire une analepse pour montrer à quel point William a pu souffrir à cause des conneries de nos Lyokoguerriers.
La visite médicale annuelle de Kadic était assurée par l'infirmière scolaire, comme il en est dans tout établissement scolaire français. Une figurante du nom de Yolande Perraudin. En attendant son tour, William restait adossé contre un mur, dans le couloir qui faisait face à la porte de l'infirmerie. Seul. Les yeux fermés, il écoutait un album des Scorpions, dont les paroles coulaient dans son esprit comme un poison latent. C'était toujours mieux que d'entendre les commentaires sur son changement de comportement, qu'on lui servait en boucle depuis son retour.
Quelle bande de cons, ces PNJ.
En bon utilisatrice du trombinoscope, je peux carrément préciser que Blaise, Priscilla, sortit de l'infirmerie au moment où Yolande appela Dunbar. Ce dernier, cependant, en était au milieu d'une chanson. Pour son plus grand malheur, car on l'en tira de force, pour lui infliger la pire remarque qu'il pouvait imaginer :
« Hé ben, William ? T'as décidé de recommencer ton canular ? »
Le jeune adolescent résista à l'envie de se faire passer pour un connard violent collectionnant les dents cassées.
Énième injustice du destin, une mauvaise surprise attendait William à l'intérieur de l'infirmerie. Visiblement, Madame Perraudin avait un jour eu l'occasion de mesurer la taille du faux William Dunbar, car le carnet de santé de ce dernier contenait un relevé pour le moins étonnant, qui déformait la belle courbe de croissance du jeune homme en la redressant vers le haut. Il va sans dire que pendant que son clone mesurait 1m78, l'original passait six mois sans grandir. Autrement dit…
– Est-ce que tu manges correctement ? Tes grands-parents font-ils de l'ostéoporose ? Y a-t-il des nains dans ta famille ? Un oncle lutin magique peut-êre ? Ou bien un autre enfant, qui te tape trop souvent sur la tête ?
Après un quart d'heure de ce régime, l'infirmière scolaire en était visiblement réduite aux hypothèses les plus ridicules. Elle en avait totalement oublié la visite médicale ! En même temps, elle n'allait pas le relâcher dans la nature un cas aussi unique avant d'avoir de quoi étoffer une publication. Il était urgent de trouver un bobard convainquant.
– Non non non, je vous répète, c'est vraiment simple, y'a rien de mystérieux derrière ça…
Balbutia-t-il une fois de plus. Vite, vite !…
Soudain, l'illumination. C'était une explication complètement ridicule, mais elle avait le mérite de tenir debout.
– En fait, c'est un traitement orthopédique à base d'implants plantaires. Le Docteur Lafouille. C'est encore expérimental, mais on espérait beaucoup ; malheureusement, pour moi c'est le retour aux bonnes vieilles semelles, ha ha…
William sentit son explication se casser la gueule au fur et à mesure qu'il l'échafaudait. En fait, se dit-il, s'il sortait de là avant la fin de l'après-midi, il pouvait s'estimer vraiment chanceux…
Et voilà ! C'était l'anecdote sans rapport avec le chapitre que je voulais vous servir. Il va sans dire que son dénouement n'est pas écrit, mais comme cette scène sert surtout de comic relief on en a un peu rien à foutre. Yolande n'a qu'à retourner à son trou-noir pour le moment, on n'a pas besoin d'infirmière.
Parce que pour le moment, on est sur le pont de l'usine, et notre « grand » héros est en train de s'extirper des égouts de la ville. Sa filature touche à son but, et dans quelques minutes, il observera, par une fente non sécurisée dans le plafond du laboratoire secret, la rencontre des Lyokoguerriers. On saura enfin dans quelle genre d'histoire il sera destiné à s'illustrer : une histoire de merde sans XANA, ou une histoire de merde avec XANA.
– Alors ?
Demanda Yumi après avoir observé le silence pendant dix minutes, que les deux Einstein avaient passées à pianoter sur leurs claviers respectifs, à savoir : le gros avec le fauteuil et les trente-six écrans pour Jérémie, et le petit portable merdique avec trente minutes d'autonomie et la puissance de calcul d'un boulier grec pour Aelita.
– Alors j'en sais rien.
Répondit le petit génie avec l'amabilité d'un bouledogue malade. « Y'a pas de Tour activée, mais ça veut rien dire, d'ailleurs je sais même pas pourquoi je fais la remarque. Le territoire de la Forêt et celui de la Banquise ont l'air d'avoir des ratés, mais là encore, rien qui soit lié à XANA. Du coup, je scanne le Réseau à la recherche de Réplikas, mais pour le moment, c'est chou blanc… »
William étouffa un juron. Et ça se prétendait intelligent, mais quelle buse, c'était pas vrai ! Si XANA avait d'une façon ou d'une autre survécu, il était évident que c'était en s'adaptant d'une manière ou d'une autre : on n'allait pas le retrouver en fouillant sur Lyoko ou en traquant des Réplikas détruits !
Même en supposant que XANA eût survécu, et eût effectivement émis ce message, il était évident que les règles du jeu avaient changé. À tel point que XANA avait volontairement contacté les Lyokoguerriers pour qu'ils rallument le Supercalculateur. Ce que le programme maléfique pouvait espérer retirer d'une telle action, William n'en avait aucune idée, mais une chose était sûre : toute cette histoire ne présageait rien de bon ! En particulier, il était inquiet de voir que Jérémie et Aelita avaient pris la décision de rallumer le Supercalculateur sans plus réfléchir aux intérêts de XANA que ça.
– Mais c'est quoi ce binz ?
S'exclama soudain Jérémie. À croire qu'il n'avait jamais la situation en main.
– Que se passe-t-il ?
Demanda aussitôt Aelita.
– Apparemment, le programme de virtualisation s'est mis en marche…Quelqu'un utilise les scanners !
– Qu'est-ce qu'on fait ?
Marmonna Ulrich. « Tu penses qu'on devrait aller voir ? »
Sur un plan dramatique, il était logique que quelqu'un se pose la question : ça traduisait l'angoisse du groupe, tout en permettant d'embrayer sur la scène des révélations. Mais comme il était évident qu'on verrait tôt ou tard la clé du mystère, il serait facile de faire apparaître cette question comme une ineptie : c'est donc à Ulrich qu'était revenue la tâche ingrate de la poser. Après tout, il fallait bien inventer des preuves de son idiotie.
Jérémie acquiesça donc en silence, tandis que William se félicitait intérieurement d'avoir deviné avant les Lyokoguerriers que rallumer le Supercalculateur n'était pas une bonne idée. Cependant, il ne pouvait pas les laisser descendre dans la salle des scanners alors qu'il avait une idée bien plus intelligente.
— Et si on utilisait les caméras de surveillance, au lieu de s'aventurer au-devant d'un éventuel danger ?
Proposa-t-il depuis son perchoir.
Évidemment, en le voyant descendre, Yumi ne put s'empêcher de prononcer son nom d'un ton interrogateur, avant de lui demander ce qu'il faisait ici. C'était pourtant évident : il ne les espionnait pas, il leur sauvait la vie.
— Bonne idée.
Approuva Jérémie. « C'est plus sûr. »
Mais pendant que Jérémie cherchait à appliquer le conseil de William, il fallut subir un bref dialogue entre Yumi, Ulrich et Aelita. Nous estimons préférable de le passer sous silence, car il n'est vraiment pas intéressant. En fait, il est même carrément redondant.
Enfin, la caméra projeta une image de la salle des scanners sur un des moniteurs. Une fumée épaisse s'échappait d'un des caissons ; heureusement, elle était assez lourde pour ne pas gêner la vue, ce qui permettait de constater que celui-ci demeurait fermé.
— C'est pas normal. Ça ne devrait pas prendre autant de temps…
Fit remarquer Aelita. Et en effet, la matérialisation se prolongea pendant plusieurs secondes. Mais au moment où William se demandait si quelque chose allait finir par arriver, les portes du scanner s'ouvrirent, et une silhouette familière s'en extirpa. Trop familière…
Comme il s'attendait un peu à ce genre d'embrouille, William sortit de sa poche un bic qu'il avait préparé et dessina une tache rouge au creux de sa paume en déclarant :
— Au cas où, le mot de passe est : Méduse. Ça vous va ?
Les autres, cependant, étaient encore sous le choc. Ils regardaient presque passivement la silhouette malingre du bel adolescent ténébreux s'extraire du scanner, osant à peine comprendre…et ne pouvant douter. Ce William-là n'était pas leur camarade de classe : c'était leur vieil ennemi, le guerrier impitoyable, l'incarnation maléfique de XANA qui revenait d'entre les morts. Jérémie, qui s'efforçait de garder les pieds sur terre, souffla :
— Ça, c'était…
Sa voix resta en suspens. Aelita compléta l'expression de sa stupéfaction :
— Inattendu…
