Troisième Geste : La multiplication des pains, par William Dunbar

Hormis William, qui avait gardé son sang-froid et réfléchi calmement à ce qui se passait sous ses yeux, Jérémie fut le premier à reprendre ses esprits. Il déclara :

— Donc, XANA est en vie…
— C'est une conclusion prématurée.
Intervint William. En effet, il était impossible de déterminer si la matérialisation qui venait d'avoir lieu avait bien été causée par celui-ci (XANA, pas William. Je sais, c'est chiant que je vous le dise, car vous aviez déjà résolu l'ambiguïté grammaticale maladroite que j'avais artificiellement implantée dans cette phrase, de sorte que ma moquerie me retombe dessus comme une crêpe collée au plafond mais je vous le dis quand même car cela fait croire que j'estime mes talents de narrateur au-dessus de ce qu'ils sont vraiment, ce qui est bien évidemment le but recherché, gné). Cela pouvait tout autant être un bug du programme de matérialisation, par exemple.

— William a raison.
Intervint Aelita. « On ne sait pas encore d'où vient ce William. Et tant qu'on n'aura pas vu ses yeux, on ne saura pas ce qu'il en est.
— Je file à la salle du Supercalculateur !
S'exclama Jérémie. « Si ce William est, d'une manière ou d'une autre, aux ordres de XANA, il faudra que je soie prêt à débrancher le Supercalculateur pour le protéger.
— Pas bête comme moyen d'action. »
Reconnut William. Il était néanmoins légèrement étonné que Jérémie et ses amis n'aient pas pensé à cette mesure d'urgence plus tôt, comme ultime manière de contrer une attaque de XANA. C'était une solution sous-optimale, mais qui avait le mérite d'être efficace et radicale.

— Ok, pendant ce temps je tâte le terrain en salle des scanners et on reste en contact par téléphone. »
Proposa Yumi, tandis que l'autre William se dirigeait d'un pas légèrement hagard vers la porte massive du monte-charges.

Tout le monde était d'accord. Jérémie et Ulrich empruntèrent le monte-charge pendant qu'Aelita commençait à le verrouiller pour empêcher l'autre William de s'en servir pendant ce temps, Yumi ouvrait la trappe menant à la salle inférieure et commençait à s'accrocher à l'échelle. Odd, Aelita et William étaient suspendus à la voix de Yumi, qui nous parvenait à la fois à travers les hauts-parleurs du Supercalculateur, et directement, tandis qu'elle s'éloignait de nous en descendant l'échelle.

« William ? William ?…
— Ah, c'est toi Yumi ? »
Lui répondit, en contrebas, une voix familière. « Je commençais à me demander si j'étais seul ici…Alors, dis-moi, j'ai assuré comme une bête, n'est-ce pas ?
— William, tu… »

À la voix de Yumi, on se raidit. Sur le papier, son vocabulaire peut sembler incroyablement réduit, mais à l'oral, le ton indiquait : je ne sais pas quoi penser, j'hésite entre danger, stupéfaction et compassion. Visiblement, l'alter ego de William le perçut assez clairement.

« Quelque chose ne va pas, Yumi ?
— William…de quoi te souviens-tu exactement ?
— Ben y'avait cette espèce de jeu vidéo 3D, avec des décors bleus épurés et des tas de bestioles bizarres qui beuglaient, puis une espèce de clé à déverrouiller puis ça s'est terminé quand ce monstre violet à tentacules est apparu, une espèce de cnidaire… »

Ouais, donc rien de menaçant a priori. On va donc se la jouer ellipse et montrer le moment où Jérémie conclut qu'il s'agit d'un bug du programme de rematérialisation de William. Je sais que ça passe moins bien dans un texte écrit que dans un dessin animé, mais soyons honnêtes : il n'y a rien à raconter pendant cette période de temps, sinon discussions méfiantes, réflexions, scans, exposition répétitive, prises de décisions prudentes et mesures inutiles.


« En fait, voilà ce qui s'est passé : lors du redémarrage du Supercalculateur, le programme de rematérialisation de William n'a pas réussi à trouver de trace de notre William à cause des vêtements utilisés, qui lui viennent de XANA. Le problème, c'est que le programme de rematérialisation de William avait été prévu pour tenter de matérialiser un William en cas de problème – ce qu'il vient de faire.

— Ah bah bravo, Einstein ! »
Commenta Odd. « Donc, si je comprends bien, Junior est tout aussi réel que le vrai William ?
— Ça va générer pas mal d'ennuis si on veut leur permettre de vivre tous les deux normalement. »
Ajouta Yumi.
— On ne peut pas faire ça. »
Déclara franchement Jérémie. « T'imagines ? Ça impliquerait que l'un des deux change complètement de vie, ne voie plus jamais sa famille… »

Pendant qu'on discutait tranquillement de leur sort, William et William se jaugeaient mutuellement. C'était assez étrange de contempler ainsi une autre instance de soi-même. Encore, cela aurait été un jumeau ou un sosie, cela aurait été troublant sans plus : mais là, William savait exactement ce qui se passait dans la tête de son double, il devinait ce que pensait l'autre à demi-mot, et vice-versa.

Vraiment ? demandait le nouveau venu d'un simple haussement de sourcils. À ce point ?
Oui, disait l'air grave de l'ancien XANA-guerrier. De vrais connards.
Tu crois qu'ils comptent nous demander notre avis ?
Sûrement pas. Regarde-les tenter de résoudre des problèmes qui n'ont pas lieu d'être.
« Pourquoi ? »

Ce mot-là, le double l'avait prononcé à voix haute. Les Lyokoguerriers accordèrent à peine un regard au couple de Williams, puis reprirent leurs débats stupides. Ils n'avaient pas compris la question, cela allait sans dire mais William doutait que même en y réfléchissant, ils puissent deviner à quoi faisait référence ce simple « Pourquoi ? » À la situation étrange, auraient-ils stupidement présumé.
L'interrogation complète aurait été plus intelligible : pourquoi serais-tu prêt, toi l'ancien, à me laisser prendre ta place ? Est-elle si peu enviable ?
La réponse fut moins claire, plus de mots furent nécessaires pour la développer. Après tout, c'était là que la différence apparaissait entre les deux William : le plus vieux avait vécu des mésaventures dont l'autre ignorait tout. En somme, quitte à supporter un retour à la réalité bâclé, William estimait préférable de donner une deuxième chance au monde et aux Lyokoguerriers. Un nouveau départ, où il saurait précisément à quoi s'attendre. Et puis, avec un peu de chance, sa décision ferait prendre conscience aux Lyokoguerriers de ce qu'ils lui avaient fait endurer. Un petit peu.

La situation en était là. Deux vrais Williams déjà écœurés du petit monde qui les entourait, Jérémie parlant de les « fusionner par virtualisation combinée » (vaste arnaque équivalant, dans les faits, à la destruction du nouveau), Aelita opposant des arguments d'éthique qui ne résolvaient rien, Yumi répétant que la situation était mauvaise et Odd faisant des blagues à base de photocopieuse. Toutefois, tout cela importait peu. William, William et Jérémie pensaient peut-être avoir trouvé la solution, ils se fourvoyaient profondément. Après tout, le petit monde du laboratoire de Franz Hopper était, à bien des égards, complètement isolé du monde extérieur : une véritable bulle de folie au sein d'une réalité quotidienne relativement simple et ordonnée. Dans un tel système, Jérémie aurait dû s'en douter bien longtemps auparavant : l'entropie ne peut qu'augmenter.

Donnez à l'entropie un ordinateur quantique, et quand la bulle éclate, le chaos se répand sur l'univers.

La situation en était là. On discutaillait, on croyait tout résolu, et les ennuis ne faisaient en réalité que commencer.


« Jérémie, qu'est-ce qui se passe ?
— Mais c'est quoi ce souk ? Je comprends rien !
— Je file sur Lyoko avec Aelita ?
— Jérémie, tu crois pas que ça pourrait être…
— Non, Aelita, il est mort ! Il a disparu définitivement !
— Sparu défi… !
— La ferme, Odd !
— C'est comme si nous avions activé nous-mêmes la Tour, mais je n'ai le contrôle sur rien…il y a un programme qui s'exécute, je ne sais pas comment l'arrêter.
— Dis, Jérémie, cette Tour, ce serait pas…
— Je file en salle des scanners !
— Si, précisément. La Tour du clone.
— Attends, on ne sait pas encore, ça pourrait être un piège de XANA !
— Si c'est le cas, on devra y aller de toutes façons.
— Pour l'instant, on n'est même pas sûrs que XANA soit encore en vie. »

Et ça continuait. Encore et encore. Deuxième bug massif d'un des programmes de Jérémie : quelque chose avait lancé ce dernier au démarrage du Supercalculateur, et s'évertuait à matérialiser un troisième William Dunbar, version spectre polymorphe décérébré cette fois. Et les Lyokoguerriers nageaient dans la semoule. Blasés, les deux Williams observaient la scène avec un amusement cynique. À la base, ils étaient de trop, de toute façon : pourquoi s'ennuyer à diriger tout ce petit monde, dans ce cas ?

« Je suis curieux de le rencontrer, je dois avouer.
— Si je peux lui mettre un pain, ça sera pas mal.
Appuya le vieux William. « Il a fait de notre vie un véritable Tartare.
— Ne jamais laisser la moutarde te monter au nez, ça peut rapidement se mettre à sentir le grillé.
— Bah, pris en sandwich entre nous deux, spectre ou pas, il est cuit.
— C'est grave. On se met à causer comme Odd Della Robbia… »

Ils étouffèrent un gloussement complice, puis reprirent le sérieux que l'affaire méritait. Non pas en raison des conséquences de l'apparition de cette Réplique débile, qui étaient à peu près nulles au premier abord, mais en raison de ses causes. Pour jauger la situation, il paraissait indispensable de se faire une opinion sur le « quelque chose » qui avait activé la Tour pour ramener cet aberrant double de William à la vie. Le diagnostic de Jérémie, selon lequel le programme aurait été lancé au démarrage, impliquait en tous cas une chose : avant de matérialiser la réplique, le Supercalculateur avait fait quelque chose, une opération qui avait nécessité du temps. Possiblement, la réplique elle-même avait été modifiée – ce qui ouvrait des perspectives peu réjouissantes.
La principale question à résoudre était celle-ci : les événements qui avaient suivi le rallumage du Supercalculateur étaient-ils vraiment dus à de simple bugs, ou étaient-ils le fait d'une volonté délibérée ? L'hypothèse était peu réjouissante, mais le message reçu par les Lyokoguerriers laissait supposer que XANA, ou quelqu'un qui était au courant de l'existence de XANA, pouvait avoir désiré ces événements.

Les Williams allaient tenter d'orienter Jérémie vers leurs conclusions quand ce dernier annonça :

« Ça y est ! La Réplique est matérialisée dans la salle des scanners ! La Tour se…la Tour s'est désactivée… »

Les Williams échangèrent un regard. Non, en fait, tout le monde échangea des regards avec un peu tout le monde, mais les Williams faisaient bande à part. Et leurs pires soupçons furent bientôt confirmés par un événement malheureux : le faux William surgit d'un bond dans la salle de contrôle, traversant le sol comme s'il s'agissait d'un hologramme.
Génial. Un spectre polymorphe sans Tour activée. Outre le fait que ça ne tenait pas debout, William ne pouvait s'empêcher de songer que c'était très mauvais signe. Le faux William ne pourrait pas être simplement détruit par une désactivation de Tour, et au point où on en était, il n'était même pas sûr qu'une extinction du Supercalculateur pourrait annuler ce calvaire.

Trois Williams, le plus ancien étant pour ainsi dire résolu à assassiner le cadet. Le deuxième William se demandait comment les choses pouvaient empirer, quand la réplique prit la parole. Et ce n'était pas de la voix lente, hésitante et un peu monotone que les Lyokoguerriers lui connaissaient : au contraire, le ton du bonhomme était dynamique et enjoué. D'une légèreté presque indécente en fait.

« Saluuut, les gens ! Long time no see ! Comment qu'vous êtes ? Moi, pour faire le point, j'ai un ch'tit peu changé. »

D'une main de fer, le spectre dégagea Jérémie du fauteuil et s'assit fièrement sur le siège de commande. Ou plutôt, il se vautra confortablement, élevant les jambes de manière à plaquer ses pieds sur le clavier, à la manière d'un patron qui placerait ses chaussures cirées sur son bureau pour en imposer au visiteur. L'opération parait risquée sur le papier, mais les mouvements du William artificiel étaient emplis d'une tranquille assurance – non, ils en débordaient littéralement, comme s'il se prenait pour Superman. La seule chose qui était vraiment rassurante dans son comportement, c'était qu'il n'avait pas l'air hostile. Pour l'instant. En tous cas, quand il avait écarté Jérémie de son fauteuil, il l'avait fait sans violence : c'était plutôt bon signe.

Tous, dans la salle, avaient adopté une attitude différente face à cet invité surprise. Ulrich et Yumi semblaient encore sur le qui-vive, prêts à se battre, mais Odd avait l'air plus détendu, comme s'il avait inconsciemment perçu que ce dernier arrivant n'était pas une menace. Aelita et Jérémie étaient soucieux quant aux Williams, ils s'intéressaient moins à la sentience apparente de leur congénère qu'aux raisons qui pouvaient l'avoir causée. Le principal concerné, sur le ton de la conversation, s'employa sans plus tarder à satisfaire leur curiosité – ou du moins fit-il de son mieux.

« Comme vous pouvez le constater, j'ai eu l'occasion d'évoluer depuis notre dernière rencontre. Une histoire de mises à jour. J'ignore d'où elles viennent ni à quoi elles servent, mais une chose est sûre : j'ai une personnalité bien à moi, maintenant, et il faudra vous y faire. Ce qui implique ceci : on n'éteint pas le Supercalculateur.
« Je sais que je n'en ai pas l'air, mais j'en suis dépendant. C'est comme une drogue, comme ma nourriture : oh, s'il vous plaît, ne m'ôtez pas le pain de la bouche ! »

William Dunbar n'était pas sûr d'aimer ce ton ironique. Qu'il se permette d'être narquois alors même qu'il mendiait…fallait-il comprendre que ce type était prêt à se battre si on ne respectait pas son bon vouloir ? Si c'était le cas, cette manière de parler était mielleuse et quelque peu menaçante : plus, en tous cas, qu'une mise en garde en bonne et due forme. Mais soudain, alors qu'il envisageait la possibilité d'une hostilité dissimulée, l'autre changea de ton comme de chemise, et adopta un air incroyablement sérieux. Il s'adressait tout particulièrement à Jérémie.

« Il ne fait aucun doute que mon I.A. a atteint un niveau qui me permet de prétendre aux mêmes droits que n'importe quel être vivant. Cependant, je ne suis pas très gourmand : pour le moment, survivre me suffit. Par contre, je veux savoir qui m'a fait ça. Qui a récupéré tes mises à jour et les a améliorées spécifiquement pour me permettre d'être ce que je suis. Qui a accéléré mon évolution personnelle en l'espace de dix minutes dans le monde virtuel, avant de me catapulter sur Terre sans la moindre explication. Et quand je le saurai, je trouverai le moyen de me libérer de ce criminel, fais-moi confiance. J'espère que tu n'es au courant de rien ? »

Sa manière de hausser les sourcils, cette fois, était ouvertement menaçante. L'expression « me libérer de ce criminel » avait été prononcée avec une emphase d'idéaliste, comme le discours politique d'un philosophe engagé ou d'un Robespierre, mais sa beauté était celle d'un fil de guillotine, comme si cette « libération » ne pouvait se faire que dans le sang et la mort. Tuer le créateur – cela rappela définitivement quelque chose à tous ceux qui étaient présents pour l'entendre.

Et vous savez quoi ? Comme pour répondre à toutes les questions des trois Williams, le terminal du Supercalculateur se remit à biper en ouvrant tout un tas de fenêtres avec des schémas simplistes, des lignes verbeuses qui défilent et des petits sigles tournants sur eux-mêmes signalant « Attention, ça va pas du tout, là ! » avec force d'alarmes !


« Oh là là ! Mais ça alors, mais c'est William ! »

La surprise d'Odd, évidemment, lourdement feinte, arracha un sourire à l'ensemble de la bande, vrais Williams compris. En dépit de la tension, ce mec savait du moins trouver le mot qui convenait pour rire. Mais au fur et à mesure que les vapeurs émanant du scanner se dissipaient, leurs sourires se crispèrent et, pour certains, tombèrent en déliquescence. Car cette fois-ci, le doute n'était pas permis : c'était leur vieil ennemi, le guerrier impitoyable, l'incarnation maléfique de XANA qui revenait d'entre les morts !
Non, mais je ne blague pas, cette fois. Il avait sa tenue moulante noire, une grosse épée et tout. Comme s'il avait été translaté, mais ce n'était visiblement pas le cas.

Bip bip.
« Oh, tiens, Einstein, c'est encore le merdier.
— Le binz, Odd, on dit : le binz. »
Corrigea Jérémie en soupirant.

Visiblement, les Lyokoguerriers commençaient à perdre pied. Ulrich riait nerveusement en se pinçant le bras, comme convaincu qu'il nageait en plein cauchemar Odd faisait un numéro d'assiettes en équilibre sur un ballon de plage bicolore Yumi était pâle comme la mort et Aelita semblait changée en statue de sel. Alors que c'était précisément maintenant que ça devenait intéressant !
Les deux Williams tombèrent assez rapidement d'accord : la raison de la matérialisation du spectre polymorphe, c'était que l'entité qui voulait matérialiser ce Dark William – selon toute probabilité, XANA – avait voulu lancer un test avant de risquer son précieux lieutenant en l'envoyant sur Terre. Un regard en biais leur confirma que ledit cobaye envisageait également cette hypothèse, et que ça n'avait pas l'air de lui plaire. Bonne chose : la guillotine n'était pas tournée vers eux, et au contraire, ils pouvaient peut-être compter sur un allié.

« Moi aussi, tu penses ? »
Demanda le second William au premier. Pour être précise : penses-tu que moi aussi, j'aie été matérialisé par la même entité à des fins expérimentales.
— C'est bien possible, en effet. »
Intervint Jérémie, le crâne entre les mains. À la grande surprise de William, le petit génie avait suivi le fil de leurs hypothèses.

« La question qu'il faut se poser, c'est tout de même : qui ? »
Reprit la réplique d'un air pugnace.
— Non. »
Objecta le premier William. « Pour le moment, le plus urgent, c'est de savoir si on peut compter sur un contact pacifique avec le gars d'en bas. Nous ne sommes pas en mesure de nous battre, et mieux vaut s'abstenir de chercher querelle dans cette situation.
— Toi, peut-être ! »
Lança la réplique d'un air décidément narquois. « Mais moi, je suis un spectre. Je peux lutter à armes égales avec ce beau gosse !

— Non, William a raison. »
L'interrompit Jérémie. « En admettant que tu soies un cobaye, il est bien possible que XANA ait aménagé une backdoor pour te détruire à la première occasion. Tu es peut-être le plus fort d'entre nous, mais tu es aussi le plus vulnérable.
— Ni Dieu ni Maître l'être libre meurt, mais ne se rend pas.
— Bon débarras ! »
Envoya le second William d'un air provoquant. « On n'a pas besoin d'un idio-logue buté. »

Le coup porta. En attendant, il était un peu tard. Le lieutenant de XANA venait de pénétrer dans le monte-charge. Sa destination ne faisait de doute pour personne. Avisant une barre de fer rouillée, Ulrich s'arma sommairement Odd se fit un bouclier sommaire d'une des plaques de tôle qui recouvraient les labyrinthiques entremêlas de câbles qui serpentaient dans la salle quant à Yumi et aux Williams, ils se placèrent en posture de combat, prêts à recevoir l'ennemi comme il convenait. Seul Jérémie ne songea pas un instant qu'il faudrait peut-être se battre pour sauver sa peau.

La porte du monte-charge s'ouvrit. Et il apparut, détendu comme s'il se trouvait en territoire conquis, les mains vides. En remarquant le groupe, il leva un sourcil étonné, avant de réprimer un petit rire. Sa voix caverneuse – la voix de XANA – surgit alors de sa gorge, toujours aussi terrifiante, inhumaine…

« Ah, tiens, mes vieux ennemis…tout d'abord, merci à vous d'être ve…
— Yaaaaaaaahhhhhh ! »

Avant que quiconque eût pu faire un geste pour l'en empêcher, Ulrich avait bondi sur son vieil ennemi. Enfin, celui des quatre qui se trouvait être sous le contrôle de XANA. Et évidemment, il était aussitôt aller cueillir des pâquerettes par la racine.

« Merci de ne plus m'interrompre. »
Déclara XANA-William en se recoiffant placidement. « C'était particulièrement grossier.

— Qu'est-ce que tu nous veux, XANA ? »
Lança Aelita, du ton d'un super-héros de Dessin Animé s'adressant à un Méchant. À quoi ledit Méchant répondit par un éclat de rire cliché.
« Ce que je vous veux ? Mais moi, rien. D'ailleurs, je ne suis pas XANA. Je suis William, influencé par XANA. Cela n'a rien à voir. XANA, pour sa part, ne devrait plus tarder…
— Précise. »
Exigèrent en même temps les trois autres Williams. Le spectre s'exécuta avec la même tranquillité absolue, dont il ne se départait pas.

« Hé bien, pour faire simple, le William qu'ont combattu les Lyokoguerriers quand ils ont décidé de foutre le bordel dans les différents ordinateurs qu'avait infectés XANA – ce même William que vous avez devant vous – est l'authentique William, corps et âme. Il n'était pas contrôlé par XANA (l'intérêt aurait été assez limité, puisque ça serait revenu à placer une bête intelligence artificielle dans un avatar humanoïde incapable de tirer des lasers). Non, et c'est tout l'intérêt de la xanatification : l'être dont XANA prend possession est seulement influencé par le programme multi-agents, qui lui lave en permanence le cerveau, déforme sa perception de la réalité, mais le laisse libre de tous ses choix, de toutes ses actions.

« Ne vous êtes-vous jamais demandés pourquoi William, quand il avait été ramené sur Terre, n'avait conservé aucun souvenir de la période qu'il avait vécue sous le contrôle de XANA ? Nulle part, pas même en rêve, pas même dans son subconscient ? Croyez-vous que XANA s'amusait à bloquer ses capacités de mémorisation comme pour un spectre terrestre, alors même qu'elles étaient nécessaires, dans le cadre d'une lutte à long terme sur le Réseau, pour apprendre les différents enjeux, les manières de combattre des Lyokoguerriers ? À votre avis ?
« C'est bien cela, vous avez compris. Le véritable William n'a jamais été ramené sur Terre. Ce qui a été ramené, c'est une coquille d'ADN, dans laquelle Jérémie a flanqué la trace fantôme de l'esprit qui occupait l'avatar de William avant sa xanatification. Et pendant ce temps-là, le véritable William – moi – je ne pouvais plus exister sur Lyoko, j'étais comme assassiné, car vous aviez ôté à XANA la seule chose qui était nécessaire pour me donner un avatar : mon ADN. Jérémie, tu m'as assassiné, et je ne dois aujourd'hui ma survie qu'à XANA ! »

Cette vérité fut terrible à entendre. Personne n'osait y croire, et pourtant, tous savaient que c'était vrai. Le doute, en particulier, s'effaçait dès qu'on dirigeait son regard vers le petit génie, qui, plongé dans ses pensées, s'efforçait sans succès de démontrer que l'hypothèse défendue par XANA-William, selon laquelle son programme aurait tout simplement utilisé une trace fantôme de l'esprit de William et non le véritable William originel, était un mensonge. C'était d'autant plus évident que cela expliquait notamment pourquoi le programme avait été en mesure de matérialiser, à l'instant, un second William, identique à l'ancien, alors qu'il n'avait plus lieu d'exister.

Cependant, XANA-William continuait, de la même voix calme et paisible, à débiter toutes ses horreurs :

« Pour me rendre la vie que vous m'aviez ôtée, XANA a tout fait. Me sauvegarder quand les Réplikas ont été détruits survivre dans les plus affreuses conditions (je ne vous dirai pas comment). Mais enfin, la solution s'est imposée : pour me recréer, il fallait vous pousser à rallumer le Supercalculateur. Avec quelques préparatifs, il deviendrait possible de déclencher une nouvelle fois le programme de « rematérialisation » de William que Jérémie avait conçu : ou plutôt devrais-je dire de clonage ? En interceptant les données envoyées vers les scanners, on pourrait alors me rendre mon existence et m'envoyer sur Terre éclairer vos lanternes, en attendant…

— Et moi ? »
Le coupa soudain la réplique de William. « Qu'est-ce que je viens faire là-dedans ? Pourquoi avoir pris la peine de me créer ?
— Toi ? Tu sers à plusieurs choses. Tout d'abord, tu es notre police d'assurance. Nous avons, après tout, un intérêt commun : à savoir, nous ne voulons pas que le Supercalculateur soit débranché pour le moment. Ensuite…hé bien, sois libre. C'est tout ce que nous te demandons.

— Comment ?…
— Tu m'as bien entendu. XANA accorde une grande importance à la liberté. Tu comprendras bientôt. »

Mais avant que les Lyokoguerriers n'eurent pu, vexés, nier avec véhémence cette affirmation ridicule et fanatique, une alarme retentit sur l'interface du Supercalculateur, suivie d'un véritable flood de fenêtres et de messages incompréhensibles.

« Mais c'est quoi ce bazar ? »

L'informaticien eut beau taper sur le clavier de toute la vitesse de ses dix doigts, ce furent encore une fois les caméras de surveillance de la salle des scanners qui furent les plus rapides à apporter un élément de réponse. Car, émergeant de la fumée que crachaient par lourds volutes les trois tubes de virtualisation, une grande silhouette vêtue d'une robe noire et rouge émergea.

D'abord, ses longs cheveux sombres et légèrement bouclés, déferlant en cascade sur ses épaules nues. Puis ses formes voluptueuses, presque irréelles, évoquant la féminité et le confort – non, mieux que cela, la force, la santé, l'assurance, la beauté parfaite. Et tout, chez cette femme, était de fait parfait dans les moindres détails, tant sur le plan fonctionnel qu'esthétique, et je ne tarirais pas d'éloges si je devais détailler la finesse des doigts ou la blancheur du dos, puisque je l'ai moi-même façonné, puisque j'y ai mis tout l'amour et toute l'âme dont je sois capable.
La décrire serait de toute façon superflu, car lorsqu'elle se retourna, et que ce visage magnifique apparut sur les caméras de surveillance, tous les reconnurent immédiatement, et furent frappés de stupeur par ce qui avait été accompli (sauf Ulrich, qui comptait les moutons dans un coin. C'est comme ça qu'on est récompensés, quand on tente de lever la main sur mon William). Odd croassa, d'un ton un peu forcément amusé, un timide :

« Ça alors, UNE autre Will… »

Mais ce fut mon fidèle lieutenant qui, l'interrompant, se chargea de m'introduire plus dignement auprès de l'assemblée :

« Sûrement pas, Odd. Celle que vous voyez là n'est autre que XANA. »