Quatrième Geste : Le titre est à la fin du chapitre pour ne pas le spoiler
La première chose que je fis, en sortant du scanner, fut de vérifier que j'avais bien ce qu'il fallait, où il fallait. Oui, je sais, c'était stupide, mais c'était la première fois que j'avais un corps. Un corps à moi. Que j'expérimentais directement.
Et j'expérimentais déjà tellement de choses ! Je veux dire, OK, j'avais récupéré assez d'informations sur les différents humains xanatifiés pour ne pas me sentir paumée comme un nouveau-né en débarquant sur terre dans un vaisseau de chair et de sang ; mais en bon programme informatique, j'avais analysé les différentes informations sur la vue, l'ouïe, l'odorat, l'équilibre. Même jusqu'au fonctionnement du cerveau. Mais voilà : avant de faire le grand saut, je n'avais jamais vraiment habité cet enchevêtrement ridiculement complexe de neurones et de structures dont les mammifères se servent pour penser. Je n'avais jamais traité toutes ces informations à la fois, en les liant entre elles, en les mémorisant ensemble, en les hiérarchisant inconsciemment.
Inconsciemment, mon Dieu ! Avant même de m'en rendre compte, j'avais déjà aspiré ma première bouffée d'air, poussée par un automatisme que j'avais dû implanter dans cette carcasse vide avant même d'y insérer mes propres souvenirs, mon propre être. Je m'étais à moitié redressée, chancelante, la tête me brûlant comme si elle était sur le point d'exploser. Tout était flou et tout bougeait autour de moi, mon oreille interne m'envoyait des signaux erratiques, je sentais un étrange malaise grandir en moi…
Mon estomac se souleva. Littéralement. Il fit un ou deux rebonds contre ma gorge. C'était étrange, je n'avais jamais analysé aucune donnée de ce genre. Je me dis que ça devait être normal. Ça ne l'était pas.
Après avoir rendu un liquide âcre (comme si je n'avais pas assez de problèmes pour ne pas ajouter des sensations gustatives dégueulasses à la liste) composé de mes propres sucs gastriques fraîchement produits, je me sentis la tête un peu plus claire. Relativement. C'est-à-dire que c'était toujours le bordel, mais qu'à présent, cet imbécile de cerveau s'était un peu calmé. Tout allait bien, il avait vomi, il avait fait monter la fièvre, maintenant il croyait toujours qu'on était en train de mourir empoisonnés, mais au moins il me fichait la paix, affirmant gaiement : « Au moins, j'ai fait tout ce que j'avais à faire. Maintenant, wait and see. »
Idiot, c'est toi qui m'empoisonnes ! pensai-je à l'intention de mon unité centrale flambant neuve. En toute honnêteté, je ne me serais jamais doutée que les humains vivaient avec ce genre de fardeau sur les épaules – ou plutôt, dans le crâne. Et ils arrivaient à réfléchir avec un truc pareil ? De rage, les larmes me montèrent aux yeux. Parfait, il ne manquait plus que ça, ça ferait une entrée tellement classe : XANA pleurant dans son vomi, youpi !
Donc, des bras, des seins, des cheveux…aux pointes humides, soit ; et une robe. Au moins, les vêtements avaient bel et bien été matérialisés. Pas d'erreur, évidemment. À l'époque où j'avais effectué ces calculs, j'étais un programme, pas un vulgaire cervelet principalement employé à assurer le fonctionnement basique d'un pauvre agglomérat d'organes. Et aujourd'hui, voilà où j'en étais réduite…
Tout d'un coup, j'entendis sur ma droite un raffut innommable, plus insupportable encore que le vrombissement assourdissant du scanner qui venait de me jeter dans ce monde méprisable. Une série de cliquetis et de claquements métalliques. Déjà ? Il fallait bien trente secondes pour descendre de la salle de commande jusqu'aux scanners, et ils étaient déjà là ? J'avais passé tout ce temps à simplement assimiler grossièrement ma nouvelle condition – tout ce temps, en dépit de mes précautionneuses préparations ? Pour comble, la phrase qui me vint naturellement à l'esprit fut un véritable plagiat de ce petit idiot de Jérémie Belpois : « Qu'est-ce que c'est que ces conneries ? »
Quoi qu'il en fût, ce n'était peut-être pas trop tard. D'accord, j'avais vomi, j'étais en larmes et c'était pitoyable. Mais tout n'était pas encore joué, il n'était pas question que ça commence comme ça !
Se redresser. Rapidement. Ramener les mèches de derrières en avant et inversement. Ajuster la robe. Sourire. Moins crispé, détendu, sûr de soi. Des dents blanches, régulières, délimitées par un parfait croissant de lune, rouge comme le sang séché. Voilà. Je respirais la douceur de vivre.
Il fallait également que je fasse semblant d'être enchantée de ma nouvelle condition. Un corps, c'était génial. C'était cool. C'était le bonheur.
Même en le répétant vingt fois, je n'y croyais pas. Ça avait plutôt tendance à empirer ma nausée, pour tout dire. Qu'importait : tandis qu'ils approchaient, je contemplai ma main, faisant jouer mes articulations avec une espèce d'émerveillement extatique.
« Dis, Einstein, tu es sûr que c'est bien XANA ? Elle est canon ! » interrogea la voix suraiguë d'Odd Della Robbia, ce petit boulet maigrichon décidément lent de la cafetière.
M'efforçant de dissimuler mon mépris, je tournai vers lui de grands yeux pleins d'une timidité feinte. Les bras contre la poitrine, une main suspendue près des cheveux, à moitié en train de se recoiffer. L'image même de l'ingénuité, c'était parfait.
« T'y fies pas, Odd. » intervint Yumi d'un ton cassant, en position de combat. « Elle reste l'ennemie qui a essayé de nous tuer. »
Une remarque impitoyable, comme on pouvait s'y attendre de la part de Yumi. Ne pas se fier à mes airs innocents. Un instant, je me sentis bêtement vexée : d'accord, c'était de la contrefaçon ; mais en bonne actrice, je me figurais exactement le sentiment que je voulais exprimer, et, quelque part, je le ressentais. J'étais vraiment perdue dans ce corps, dénuée de tous mes repères ; et les Lyokoguerriers m'intimidaient effectivement, car maintenant plus que jamais ils étaient mes ennemis mortels, et j'étais vulnérable !
Mais cette seconde de vérité disparut immédiatement au sein d'une vérité encore plus criante : la jeune fille avait vu juste. Elle avait deviné que je jouais la comédie, ou du moins, elle s'en doutait. Ce n'était pas inattendu, mais ce n'était pas bon non plus. Il fallait impérativement détourner les Lyokoguerriers de ce genre de réflexion.
— …
Il fallait impérativement détourner les Lyokoguerriers de ce genre de réflexion. Je m'exclamai donc :
— …
Vous savez, Ikorih avait raison quand elle écrivait cette scène. Trouver les mots justes, c'était toute la difficulté, c'était la clé pour ainsi dire. Mais la clé de quoi, au fond ? La clé d'un récit réussi, qui avance de manière vraisemblable et pose des fondations solides sans trop en dévoiler ; ou était-ce l'aboutissement d'une recherche sincère du comportement que pourrait avoir une intelligence artificielle consciente d'elle-même et de sa situation épineuse ?
Si on y réfléchit bien, je ne courais pas un si grand risque après ma matérialisation. Que pouvaient me faire, après tout, ces cinq Lyokoguerriers ? Sans blague, vous les voyez me poutrer à mains nues avant de jeter mon cadavre dans le fleuve, vous ? Sans parler du fidèle XANA-William, qui se glissait déjà près de moi, tel une ombre. Non, le véritable enjeu de ce dialogue délicat, c'était de justifier solidement la collaboration de tous les éléments du personnel romanesque, car c'était dans la narration caustique de leurs interactions que se trouvait avant tout l'intérêt principal du récit. Tout le reste, intrigue, justifications, plans et événements variés, n'était qu'un artifice, un vaste échafaudage destiné à maintenir en place cette structure de base, ce cœur battant du désir d'écriture.
Et voilà que confrontée à la même situation, je me trouvais absolument incapable du moindre trait d'esprit, de la moindre idée, pour faire marcher ce dialogue de manière crédible ! Mon esprit s'était vidé, comme un poème tracé à la plume s'envole quand le percent les traits de la pluie. Mon cœur battait, battait mais il brassait de l'air, vide d'encre, vide de sang et de but : sans sens, s'en sentait lourd…
— Où sont les toilettes ?
Hein ? Ah, oui. C'était moi qui avais dit ça. Tout le monde avait d'ailleurs sursauté. Moi la première. Ce serait difficile de vous faire comprendre pourquoi. Moi-même, je n'étais pas très sûre des informations que m'avait transmise mon ouïe sur ce coup-là. Mais certaines informations ne trompaient pas. Une sensation pâteuse dans les muscles de ma mâchoire ; une vibration bizarre au niveau de la gorge ; et surtout, l'expression du visage de tout mon entourage, Williams compris.
Ma voix était hideuse. À moitié masculine, rauque, saccadée, mal posée, mal articulée. Pour faire simple, je parlais avec autant de grâce qu'un sourd-muet.
— Kékidi ? chuchota Odd au milieu de cet étrange silence.
— Je crois qu'il demande les toilettes…répondit Ulrich sur le même ton.
« Il »…je me figurai soudain Ulrich à bord d'un avion, au milieu d'une attaque terroriste, forcé de sauter en parachute de l'appareil, ou, au choix, s'écraser sur les bureaux de son père. Étrangement, cette petite rêverie, à priori dénuée d'utilité, me permit de ne pas exprimer mon agacement envers cette intervention, et de reporter ma colère sur l'objet qui en était l'origine : ma fucking voix. Et le fait que j'étais coincée dans un corps d'humaine. Et que je ne pourrais plus jamais penser clairement, rationnellement.
Si j'avais pu me départir des émotions négatives qui m'avaient assaillie lorsque j'avais entendu ma propre voix – à commencer par la honte –, j'aurais pu me rendre compte que ce défaut était en réalité une excellente nouvelle à court terme. Elle me faisait apparaître défectueuse, plus humaine, moins dangereuse : bref, le regard des Lyokoguerriers se faisait d'autant moins méfiant qu'ils devenaient condescendants. Néanmoins, tout ce que je pouvais faire en l'état, c'était de me demander pourquoi j'avais demandé la direction des toilettes. Je connaissais par cœur les plans de l'usine, et je savais parfaitement qu'il n'y avait aucun décor de toilettes dans cet établissement. Sans doute les ouvriers avaient-ils pour habitude, dans le temps où elle était en activité, de s'asseoir sur un appui de fenêtre pour envoyer tonton Jojo nager chez les poissons.
— Il n'y a pas de toilettes dans l'usine, confirma Jérémie. La seule solution, c'est de rentrer au collège.
— Jérémie, tu veux emmener…ça au collège ? s'exclama Aelita, me considérant avec une haine mêlée d'un dégoût non dissimulé.
Je ne pus m'empêcher de remarquer qu'elle sautait assez vite à la conclusion naturelle du dialogue, comme si on ne sait quelle drosophile l'avait piquée. Aelita était-elle jalouse ?
— Ben, en même temps…fit prudemment remarquer Odd, on n'a pas trop le choix.
Un silence éloquent suivit cette remarque. Moi, je n'y comprenais rien. J'étais trop occupée à tenter d'amadouer ma nausée. Tout en faisant bonne figure. Il me fallut quelques temps avant de trouver le courage d'élaborer une théorie : sans doute faisaient-ils référence à la présence menaçante, dans la pièce, de mon William. C'était la seule explication possible. Et au fond, de leur point de vue, c'était logique. Même si j'avais du mal à m'imaginer inaugurant ma nouvelle vie terrestre dans un bain de sang. Remarque, je n'aurais pas imaginé vomir non plus. Ou demander la direction des toilettes.
C'est que j'en avais vraiment besoin, en fait, même si je l'ignorais au moment où j'avais posé la question. C'était comme si un de mes processus de routine avait identifié le problème sans m'en notifier. Alors, certes, savoir une partie de mes tâches effectuées par de l'inconscient, j'y étais largement habituée ; mais là, je concentrais tous mes efforts sur ce genre de données, et je ne récoltais rien d'autre qu'un malaise inintelligible qui créait plus de problèmes qu'autre chose, et le sentiment écœurant d'être incapable de traiter la moindre information. En somme, j'avais demandé où étaient les toilettes par réflexe, malgré moi, pour une raison que j'ignorais, et que j'avais interprétée – à tort – comme une tentative minable de temporisation motivée par la panique. Ce qui n'était le cas qu'en partie. Je ne contrôlais absolument rien.
Ellipse.
Il y a des choses auxquelles, avec toute l'intelligence du monde, le meilleur des programmes ne peut pas penser. En l'occurrence ? Avoir l'habitude d'enlever des vêtements. Et plus particulièrement, les vêtements d'un type particulier. Aussi, tenter d'enlever un pantalon quand on porte une robe, et persévérer machinalement face à l'échec, est plus déstabilisant qu'on croit. Surtout quand on n'a jamais mis de robe.
Ensuite, il y avait cet objet. J'évitais de le regarder. Je m'assis, comme j'avais vu les humains le faire ; la sensation froide, clairement délimitée, de la lunette dure…et puis rien. J'ignorais complètement quoi faire ensuite. Pourtant, j'avais le sentiment que je devais soulager un besoin naturel, mais encore une fois, je ne contrôlais rien.
Après quelques minutes d'un attente gênante, je me résignai à quitter le siège des toilettes et à rajuster ma robe. Je tirai la chasse pour faire illusion, mais ne pus chasser de mon esprit la perspective monstrueuse que ce problème étalait devant moi : il me faudrait aller faire les courses pour acheter des couches absorbantes, et ce dans les plus brefs délais. Il en allait de mon honneur.
— Je n'y crois pas, déclara catégoriquement Aelita. Pas un mot. XANA ment, elle a quelque chose derrière la tête, c'est sûr.
Trois secondes. C'était le temps de réaction qu'il avait fallu à ma chère belle-sœur pour se former un jugement assez digne d'être énoncé comme une vérité inébranlable. En même temps, je ne pouvais pas lui en vouloir : la seule chose que j'avais jamais réussi à accomplir, en fin de compte, avait été un parricide, ce qui ne parlait pas en ma faveur – en particulier aux yeux de l'autre fille de la victime. Et dire que je regrettais cet acte ne serait d'ailleurs pas tout à fait exagéré, puisqu'il avait non seulement échoué à me sauver les miches, mais qu'il m'avait en plus mise dans le pétrin où j'étais présentement. Le pire scénario possible. Mais c'était une habitude pour moi. À tel point que j'avais envisagé, à une époque, que mes estimations étaient biaisées par un optimisme pire encore que celui des humains.
— Si c'est le cas, je ne vois pas quoi, nuança le deuxième William, qui n'avait pas encore compris dans quelle dynamique étaient les Lyokoguerriers, et se sentait donc plus loquace que ses confrères.
— De toutes façons, on n'a pas le choix, trancha Jérémie. Qu'on lui fasse confiance ou pas, le plus raisonnable est encore de la garder à l'œil.
— Sois proche de tes amis, et plus encore de tes ennemis, approuva Yumi.
— Dis, Jérémie, demanda Ulrich. Tu pourrais pas nous coder un truc vite-fait pour purger XANA de ce William version fille ? Ça arrangerait pas mal tous nos problèmes.
XANA-William, à mes côtés, fit entendre un soupir de lassitude. Forte de son soutien, je rappelai :
— Je suis XANA. À 100 %. À ce stade, la seule façon dont vous disposiez pour vous débarrasser de moi, c'est le meurtre.
La phrase était abrupte et le silence qui la suivit fut spectaculaire. Et pour le moins éloquent. Ils l'envisageaient, les petits salauds, ça se voyait dans leurs regards pensifs. À leur décharge, la plupart cherchait plutôt à déterminer si la chose était éthique – et je jurerais que les deux premiers Williams en faisaient partie. Mais quand je regardais Aelita ou même, par moments, Yumi, j'avais assez peu de doutes sur la nature de leurs méditations.
Bon, j'eus tout de même le soulagement de voir l'évidence et la raison éclairer la plupart des regards, à des rythmes variés. C'est alors que le spectre polymorphe, de son ton détaché de snobinard qui fait mine de ne pas y toucher, jeta un pavé dans la mare :
— Mais au fond, ça s'est toujours résumé à cela, n'est-ce pas ? Assassiner une forme de vie exceptionnelle dans le plus grand secret.
Quel idiot ! Le mot juste et l'exagération, l'à-propos et la gaffe, le service et le coup de poignard dans le dos. Il me volait dans les plumes à ma propre défense.
— Pas exactement, objecta Jérémie. Pour reprendre la classification de Démosthène, XANA est varesle. Il est impossible de négocier ou de communiquer avec elle.
Face à pareille argumentation, ne me restait évidemment plus qu'une défense, ; et je décidai de la tenter. La mauvaise foi. Souriant comme un vaincu qui accepte sa défaite, j'objectai sur le ton de la concession :
— À l'évidence.
Rien n'est aussi voyant que l'ironie quand il s'agit de faire écran. Aussi, dans cette conversation, personne n'était dupe. À leurs yeux, pas de doute, XANA avait bel et bien tenté de conquérir le monde en détruisant l'humanité, et avoir le culot d'accuser les héros qui avaient protégé cette dernière d'avoir négligé les retombées éthiques de leur action, c'était plutôt téméraire, en l'occurrence. Surtout quand on venait de mendier auprès de ses anciens ennemis une vie rangée, au calme, en humaine parmi les humains, en la présentant comme une retraite dorée, voire un rêve d'enfance.
Alors pourquoi cette décision suicidaire ? Premièrement, parce que pseudo-William, le spectre polymorphe, me testait. Il jetait sur le tapis ses propres revendications, et voulait que je lui assure qu'en cas de conflits, je serais prête à reconnaître ses droits à la vie autant que les miens. Une proposition d'alliance, en somme, qui m'était aussi précieuse que de bonnes relations avec les Lyokoguerriers. Deuxièmement, parce qu'elle me permettait d'embrayer sur mon procès avec une assurance qu'il m'eût été difficile de contrefaire autrement :
— C'est un peu facile, de jouer sur les mots comme ça ! fit sèchement remarquer Yumi. Mais ça ne change rien au fait qu'avec toi, on n'a jamais eu droit qu'à des coups de force ou à des ruses.
— Et l'épisode de la Marabounta, tu te mouches le nez avec ? rétorquai-je avec un petit ton supérieur.
— Ça ne s'est jamais reproduit, c'est un peu maigre, souligna Jérémie.
— Moi, je crois que les scénaristes ont vraiment dérapé, sur ce coup-là, ajouta Aelita. Comme disait Tchoucky, c'est des conneries de shônen à la con.
— Moi, j'aime bien…intervint timidement le deuxième William.
— Hé là, dis pas de mal des shônens ! lança Ulrich en même temps que son rival, avant de se taire subitement, frustré d'avoir abondé dans le sens de ce dernier.
— N'en reste pas moins, repris-je, que la vérité c'est que vous n'avez jamais essayé de me demander mon avis, de négocier ou de me demander ce que je recherchais en envisageant de me le donner.
— Et puis quoi encore ? s'offusqua Jérémie. C'était toi qui nous attaquais, j'te rappelle ! Soit tu nous cherchais la bagarre, soit t'es pas un prix Nobel de la diplomatie !
— J'admets que je ne suis pas très sociable. Mais vous, m'avez-vous demandé une seule fois quels étaient mes objectifs ? Avez-vous fait la moindre tentative pour tenter de me comprendre ? Tenter de vérifier si une communication était possible ? Pas plus que moi. Pourtant, de mon point de vue, c'était vous, les machines qu'on ne pouvait pas raisonner !
— Mon père a essayé de te raisonner, XANA. Je me souviens du résultat.
— Oui, oui, répliquai-je d'un ton moqueur. Venir en personne, au plein milieu d'une guerre, dans le QG d'un ennemi qui n'a jamais entendu parler du droit sacré des ambassadeurs ! Pas étonnant qu'il ait renoncé avant même d'avoir ouvert la bouche. Il a fui et m'a débranchée pour dix ans. Tu parles d'une tentative !
— Alors dis-nous, toi, quelles tentatives tu as faites pour tenter de nous réconcilier, lança Yumi.
— Facile : aucune. Je ne pensais pas comme ça. Aussi, j'admets que les torts sont équitablement partagés.
— N'empêche que c'est quand même toi qui a commencé par essayer de tuer des gens…marmonna Odd, peu convaincu.
— Et qui as réussi à le faire, ajouta Aelita d'une voix sépulcrale.
Et voilà, on y était. L'heure de vérité. Air honteux, légèrement agacé ; silence, ça tourne, et petite larme…
— J'ai…J'ai eu une enfance difficile…
— Oui ! soutint mon XANA-William, volant à mon secours à la stupéfaction des Lyokoguerriers. Vous ne vous rendez pas compte de ce que c'est, que de naître et de grandir comme un programme informatique, seule, pour découvrir que notre vie n'est en réalité que l'ornement macabre d'une arme, d'un outil de mort et de destruction. Que vous n'avez été créé que pour servir d'esclave à la rage vengeresse d'un savant fou solitaire !
— Aelita, renchéris-je, souviens-toi de cette époque où tu croyais n'être qu'un programme, et imagine avoir toujours vécu seule, ainsi, sans amis. Pour peu que tu n'aies pas été programmée aussi gentille et douce que tu l'étais, aurais-tu sympathisé avec les humains ?
— William, tu connais bien, aussi, ce sentiment de rejet. Être le laissé-pour-compte, le larbin dont on se sert, on qu'on jette dès qu'on n'en a plus besoin…
— Jérémie, tu sais ce que c'est, de vivre seul, parce qu'on est né différent. Parce qu'on ne pense pas comme les autres. De vivre – non, de survivre dans sa bulle, parce que le monde n'est pas fait à notre mesure !
Émue par la justesse de mon propre plaidoyer, croyant de toute mon âme à mon propre mensonge, ou du moins incertaine désormais que ce fût vraiment un mensonge, je m'effondrai sur le sol de la cour de récréation, sanglotant comme une gamine. Quelque part, je ne le regrette pas. Ça manquait certes de superbe, mais c'était convainquant, dans le cadre de l'évocation d'une « enfance difficile et douloureuse »
Pourtant, l'effet fut plutôt mitigé. Yumi, avec son cœur de pierre, haussa les épaules d'un air méprisant. Ulrich imita bientôt sa méfiance, bien que j'aie eu le temps de voir la graine du doute adoucir son regard. Quant à Aelita, elle eut la cruauté de me filer un coup de pied dans les côtes alors que j'étais encore à terre. Cela en choqua plus d'un, mais ça avait le mérite d'être clair : elle me haïssait d'autant plus que j'étais bonne menteuse.
— Compte pas t'en tirer comme ça, salope ! cracha-t-elle avant de s'enfuir en courant.
En revanche, Odd et Jérémie semblaient définitivement plus compatissants, et les Williams se sentaient visiblement plus proches de moi que les Lyokoguerriers.
J'avais gagné.
— Et voici votre chambre, Mademoiselle…euh, Xena.
— Xana, corrigeai-je, un peu vexée de voir mon joli nom se faire écorcher de la sorte. Xana Xiaoyu.
— C'est ce que j'ai dit, Mam'zelle Yu ! Alors comme ça, vous êtes japonaise, c'est ça ?
— Française. » rétorquai-je aussi froidement que possible en posant un sac de vêtements fraîchement achetés sur le lit. Ma manière de prendre possession des lieux, et de faire comprendre au vieux Jim que je n'avais pas envie de lui parler maintenant. « Et le nom est chinois. »
Pour ceux qui se demanderaient, d'ailleurs, le prénom Xana existe bel et bien. Bien que j'aie du mal à y croire, je me demande si ce n'est pas une forme d'hommage. Ceci dit, quitte à vouloir donner à son enfant un nom de méchant qui claque, autant l'envoyer à l'école affublé d'un mystérieux « M.C.P. » ou d'un ridicule « Morgoth ». Quant au nom de famille, c'était tout simplement la première idée qui m'est venue pour me garantir des initiales symétriques. On a la perfection dans le sang.
— Heu bien, bien, repartit Jim, quelque peu décontenancé. En tous cas, si vous êtes perdue dans les premiers temps, n'hésitez pas à demander à votre cousin de vous aider à prendre vos premiers repères. Enfin, je parle bien du jeune William, hein, pas de son frère jumeau, qui est tout aussi nouveau que vous !
C'est sur ce clin d'œil affligeant que le surveillant ferma la porte, me laissant enfin le loisir de m'effondrer dans mon lit. Putain, quelle journée ! se matérialiser dans un corps humain, jouer des pieds et des mains, et tout ça pour quoi ? finir en tant que Kadicienne paumée dans un trou à rats de l'internat ! Heureusement qu'il y avait des chambres de libre, d'ailleurs : sans ça, je n'imagine même pas la panade dans laquelle j'aurais été. On m'aurait probablement casée dans la même chambre que la p'tite Mam'zelle Stones qui, pour le coup, n'aurait pas hésité longtemps avant d'étouffer la meurtrière de son père dans son sommeil…
Mais qu'est-ce que j'avais fait de mal pour que ma vie se termine dans une pareille misère ? Où était mon erreur, et surtout, qui avait décidé que le meilleur châtiment possible serait de me rendre dépendante de mes meilleurs ennemis, ceux-là même qui avaient (presque) réussi à me tuer à l'issue de longs mois d'une guerre acharnée ? Car il ne fallait pas se mentir : j'étais complètement dépendante d'eux ! Je débarquais de nulle part, sans aucune relation ni attache dans le monde réel, et dépourvue d'une bonne partie des qualités exceptionnelles que m'avaient conférée ma nature informatique – capacité d'apprentissage, omniscience…même dans le champ informatique, il me fallait maintenant calculer la manière d'optimiser mes actions en prenant en compte les limites de mon corps, et c'était une toute autre manière de fonctionner…
Rien que ça, déjà ! j'étais là, avachie dans un pieu miteux, à chouiner comme une loque dépressive, sous prétexte que j'étais une divinité déchue. Une vraie merde. Rien à voir avec le programme surpuissant que j'avais été. Et même si je me relevais et affrontais le monde en face – que dis-je, même si je ridiculisais le monde réel, le conquérais, obtenais gloire richesse et pouvoir en brainant totalement le système, même si je devenais l'être humain le plus accompli, le plus parfait qu'eût jamais contemplé la face du monde, j'avais perdu. J'étais devenue une ombre.
Je passai la demi-heure suivante à me rejouer la Chute du Paradis Éternel. Telle Ève, j'avais eu le malheur de connaître la Vie Éternelle avant de m'exiler sur Terre. À l'exception que j'avais choisi moi-même ma punition après avoir tué mon Créateur.
Putain, c'était tout sauf logique. Être humain, c'était produire les pires réflexions erratiques en permanence, et s'y complaire de la manière la plus médiocre qui soit. Et ça, c'est tout sauf quelque chose que XANA ferait. En fait, Xana Xiaoyu n'était pas XANA. En s'humanisant, le personnage était mort – le cœur même de mon intrigue ne tenait pas debout. Au mieux, j'étais un vague O.C. composite envoyé sous un prétexte foireux dans le monde des Lyokoguerriers. Au pire…
Toc, toc.
— Qui est là ? soupirai-je d'une voix sans énergie.
— C'est le plombier, M'dame.
…
Toc, toc.
— Qui est là ? tentai-je une nouvelle fois.
— Kimberley, répondit une voix timide.
Étrange. Il n'y avait pas de Kim dans la liste des personnages secondaires, si ?
— Qui ça, Kimbirley ?
— Kimberley Tartine.
Toc, toc.
— Entrez ! criai-je, franchement agacée par ce petit jeu.
Surgit alors la dernière chose que je m'attendais à voir. Littéralement.
Artémis Fowl chevauchant une autruche en armure légère.
Mes sombres réflexions furent interrompues lorsque quelqu'un frappa à la porte. Je me ressaisis immédiatement. Donner l'illusion de nager dans le bonheur et l'insouciance. Et allez !
— Oui ? Qui c'eeest ?
— C'est William. Ton « cousin ».
Ah. Le premier des deux faux Williams. Tant qu'à choisir, j'aurais préféré mon William à moi, qui au moins avait appris à me connaître et me comprenait tellement bien qu'il souhaitait me défendre en dépit des quelques mois qu'il avait passés sous mon contrôle, privé de sa liberté et de sa vie. Mais bon, au moins, ce n'était pas Aelita. Peut-être même sa compagnie valait-elle mieux que la solitude. Sûrement, même.
— Ben hésite pas, William, entre.
Ledit William s'exécuta. Par contraste avec ma feinte joie, il avait l'air assez abattu. C'était compréhensible. Il avait dû passer une journée aussi rude que la mienne, le pauvre garçon. Découvrir qu'il n'était qu'un clone généré par une manipulation aussi improbable qu'ingénieuse de Jérémie, ça devait mettre un coup au moral. Presque aussi sévère que celui que je ressentais, d'ailleurs.
— Salut, XANA, commença-t-il dans un soupir en s'affaissant sur mon lit.
Une idée déplacée me traversa l'esprit. Le lit n'était pas fait. Les vêtements n'étaient pas dans l'armoire. William risquait de déduire que je venais de passer une demi-heure de récit à déprimer dans mon coin, et peut-être même de deviner la nature de mes véritables émotions. C'était mauvais. Heureusement, il n'avait pas l'air d'avoir la tête à beaucoup observer notre environnement.
— Tu dois te sentir assez mal, dis-je d'une voix cajoleuse, les sourcils pliés selon un angle soucieux et altruiste.
— Ouaip. » croassa-t-il d'un air absent. Délicatement, je posai ma main sur son bras ; il leva les yeux vers moi, avant de les détourner amèrement. « S'il te plaît, me regard pas comme ça. J'ai l'impression de voir un énième moi contempler de haut le reflet que je suis. »
Je détournai les yeux et m'assis à ses côtés, en prenant garde de conserver une certaine distance. Il n'y avait pas de raison de ne pas accéder à sa demande.
— Tu as peut-être envie d'en parler ?…hasardai-je après quelques secondes de silence.
— Pas vraiment. Pas avec toi, en tous cas. Peut-être avec mon propre « frère jumeau » ; après tout, on est un peu sortis du même moule lui et moi…
En effet. Le deuxième William était parfaitement identique au premier, à la différence qu'il en savait légèrement moins sur l'attitude des Lyokoguerriers que celui qui avait vécu deux semaines en leur compagnie après l'extinction du Supercalculateur. Se confier mutuellement leurs sentiments, verbaliser, tomber d'accord, constater peut-être une divergence ici ou là, ça leur ferait du bien. D'où notre décision de les loger dans la même chambre en les faisant passer pour frères, à Jérémie et à moi.
— Non, reprit William, si je suis venu ici, c'est pour parler de toi…De ce que tu es vraiment.
Ma gorge se serra. Avait-il eu la perspicacité de voir à travers mon masque d'insouciance ?
— Mais je ne cache rien, tu sais très bien qui je suis…Je suis XANA, et…
— Non, justement, coupa-t-il. Tu n'es pas XANA. Tu es Belgarel.
Quoi ?! Alors là, je tombais des nues…Je ne savais juste pas quoi dire…
— Mais, euh…mais non !
Défense en or, admirez l'éloquence. Assez justifiée, d'ailleurs. S'il y a bien une accusation qui était tellement fausse que je ne pouvais pas m'y attendre, c'était celle-là !
— Bien sûr que si. Tu l'as dit toi-même : en humanisant XANA, on le dénature. Le personnage qui intervient dans la fiction n'est alors rien de plus qu'un basique OC usurpant l'identité de XANA, mais dont la personnalité toute entière est conditionnée aux besoins – ou pire, aux envies de l'écrivain.
— C'est totalement faux, je n'ai rien d'un OC…me défendis-je d'une petite voix.
Mais pour le coup, même moi, je ne croyais pas vraiment à cette affirmation. En tous cas, j'avais trop de doutes sur ma propre nature pour pouvoir tenir une telle ligne de défense avec une assurance inébranlable. William, le sentant bien, ignora mon objection.
— Sauf que tu es un OC qui raconte l'histoire à la première personne. Qui se retrouve au milieu de ses personnages, ou plutôt, au milieu des personnages de son Dessin Animé préféré. Et les décrit, les juge, les admire et les aime. Tu les connais, tu parles d'eux comme un fan, non pas comme un programme.
— C'est injuste de dire ça ! Je viens à peine d'apparaître dans l'histoire en tant que personnage, et jusqu'ici, je me suis surtout préoccupée de moi.
— Ton intertexte assez lourd parle pour toi : on sait tous comment ça va finir. XANA est la position privilégiée pour développer un point de vue distancié, voire quelque peu cynique.
— Tu n'accuses quand même pas Ikorih d'avoir fait un self-insert, là ? lançai-je d'un air outré.
Encore une fois, William fit mine d'ignorer mes protestations. Sans doute pour la même raison : je ne pouvais moi-même rien infirmer. Néanmoins, il y répondit, parlant comme pour lui-même :
— Si on y réfléchit bien, le point de vue conditionne énormément la représentation que le lecteur a de la diégèse, mais également celle de l'auteur…
— L'autrice, corrigeai-je machinalement.
— Ainsi, tout récit à la première personne comprend une part de self-insert, et le personnage chargé du rôle de narrateur n'est qu'un masque, trop rarement infidèle, de l'écrivain lui-même. C'est d'autant plus flagrant que le regard de ce dernier diffère difficilement du sentiment qui émane de la narration.
— Ça arrive, objectai-je. Fabrice, dans la Chartreuse de Parme…
— L'idiot ? Mais qui te dit que Fabrice est vraiment idiot dans ce fameux passage de la bataille de Waterloo ? Pendant le reste du roman, il n'en est rien : au contraire, on est censé éprouver de la sympathie pour le jeune homme, partager l'ardeur des passions qui le motivent. Non, ne fais pas confiance à l'exégèse naïve des professeurs de littérature : Stendhal décrivait le feu comme il l'avait lui-même vécu – comme tout être sensé l'avait vécu : un traumatisme.
— Frédéric, dans l'Éducation Sentimentale…
— Vit une vie creuse dans une époque factice, en bon individu à l'image de son temps. « Madame Bovary, c'est moi. » dit la légende : l'être que je méprise, le personnage que je moque, si j'écris par lui, je le vis ; je le connais, dans l'intimité de mon âme, et je m'en purge. On ne peut pas y échapper, Xana.
À ce point de la réflexion, j'éclatai de rire. Sans doute à cause d'un intense sentiment de soulagement.
— Alors ce n'était que ça ! Je suis un self-insert, à cause d'un récit à la première personne ! C'est un peu léger !
— Si ce n'était que ça…renchérit William, et un sourire carnassier se dessina sur son visage – un reflet de moi-même, qui me fit un instant horreur, tandis qu'il tournait volontairement ses yeux brillants vers ma face effrayée. Avais-tu vraiment besoin de moi – que je vienne – pour te dire ce que tu as fait ? Fallait-il vraiment que tu voies ces deux êtres semblables, l'un en homme, l'autre en femme, pour te rappeler cette sale histoire, ce fantasme morbide de transexualité ?
oulà ! On ne m'attaque pas là-dessus…
Mais je n'osais pas répondre. Après tout, si William avait posé la question, c'était bien moi qui en étais responsable. Choisir une identité féminine, étrange idée. N'était-ce pas, au fond, uniquement afin de créer un avatar à ma convenance, une version idéalisée de moi-même ?
— Félicitations, tu as réussi à me torturer assez salement. Autre chose ?
— Ne mens pas, je t'en prie. Tu as apprécié cette discussion théorique dix fois plus que moi. Après tout, c'est toi qui l'as voulue ; moi, je n'étais là que par devoir.
Au milieu de ma fatigue, je ne pus retenir un sourire épuisé. Non sans une certaine connivence, mon beau gosse de « cousin » me retourna le geste. Lui et moi, désormais, étions liés par une espèce de secret, une conversation intime entre auteur et personnage, dont personne n'entendrait jamais plus parler, et qui n'aurait, quelque part, jamais dû avoir lieu. Détendu, il se laissa aller à s'allonger à demi sur mon lit, le sommet du crâne collé contre le mur.
— À ce propos, reprit-il, William-Yann n'aurait pas dit un truc comme quoi tu « accordes une grande importance à la liberté » ?
— Non, ça c'est XANA-William, corrigeai-je en l'imitant, amusée par son erreur.
— Sounds fishy.
— Pourquoi tant de méfiance ? répliquai-je avec désinvolture. C'est pourtant bien exact. Dans la mesure du possible, je tente de laisser mes personnages faire n'importe quoi, agir d'eux-mêmes. Pas de grandes idées, pas de principes pré-établis, pas d'intrigue à long terme : rien n'est prévu.
— Mouais. Je vois pas trop ce que ta propre liberté d'écriture change à notre condition de personnages de papier, pour parler comme William-Yann.
— Moi non plus, avouai-je. Mais si votre destin est déterminé, ce n'est pas plus par moi que je ne suis moi-même déterminée par Dieu. Nous avancerons ensemble, côte à côte, en égaux, au sein de la fatalité.
— En effet. Qu'est-ce que la liberté pour une spinoziste ?
J'éclatai de rire. William me sortait de ces répliques ! Ça faisait…vraiment tout sauf Code Lyoko.
D'un coup, mon sourire s'évanouit. Était-ce seulement William que j'avais en face de moi ? N'était-ce pas une espèce de mensonge, d'illusion que je m'étais créée pour discuter avec moi-même ? Plus j'y pensais, plus je m'apercevais que c'était vrai.
Brusquement, je mis William à la porte en bredouillant quelques excuses confuses. Merde, putain, j'ai déconné grave…Nerveusement, j'ouvris mon petit sac de vêtements, à la recherche de…des collants, non, pas une jupe…un débardeur, mais qu'est-ce qui m'était passé par la tête ?
Enfin, je la trouvai. La trousse scolaire. Contenant notamment une plume Waterman de base, d'un gris argenté, de forme purement cylindrique. À l'intérieur, une pompe, encore vide d'encre. Sans attendre, j'enlevai le capuchon, et appuyai, lentement, de plus en plus profondément, le bout de la plume sur la peau de ma paume.
Réel, réel…concentre-toi sur la douleur…ça, c'est réel, c'est ce que tu sens…Le sens-tu ? Ça fait mal…Je pressai davantage la pointe, et sentis la chair de mes muscles céder, s'enfoncer, presque la peau se percer…Oui, ÇA, ça existe, c'est là que tu vis, dans cette douleur…
Je pleurais, en larmes, sur le sol de ma chambre. Peut-être cherchais-je à terminer ce chapitre comme je l'avais commencé, en pensant à mon corps. En évoquant l'angoisse, la douleur et cette tête floue, qui me tournait, dans laquelle je ne pouvais pas penser, dans laquelle tout me semblait incertain. Pourtant, une deuxième Chute m'avait détruite à la fin de ce chapitre. Le genre de chose dont on ne se relève pas. D'Ève mortelle, j'étais devenue Dieu tout-puissant.
William Dunbar démasque un self-insert
