Publié le lundi 20 octobre 2014

Bonsoir bonsoir ! Je m'excuse déjà pour mon retard de 2/3 jours du à un week-end chargé en invités (et autres festivités ;) )

Je remercie LinChan (merci merci, j'espère que le chapitre te plaira...) pour sa review.

Résumé : Draco et Blaise discutent façon dialogue de Platon - Blaise décide de refourrer son nez dans les affaires de Harry et de Draco - Harry promet à Ted Lupin de venir le revoir le lendemain avec un paquet de bonbons - et décide que la troisième séance de pose + son cadeau se passeraient le lendemain soir : RDV au resto.

Bon, on se retrouve en bas !


CHERCHE MUSE ou Laisser le temps aux choses

Chapitre 7 : Je vois des choses que personne ne voit


- Haaaa !

- Après le petit-déjeuner, Ted.

- Haaaaa !

- J'ai dit, plus tard, se répéta Harry.

- Haaaaaa ! renchérit le garçon, la bouche grande ouverte, les yeux fermés, dans l'attente manifeste d'un bonbon.

Le Survivant poussa un long soupir, jeta deux, trois coups d'œil autour de lui et, constatant qu'Andromeda était affairée dans le jardin – un dimanche matin, si c'était pas criminel –, il consentit à exaucer ce qui semblait être le vœu le plus cher de son filleul.

- Tu fermes bien les yeux ?

- Ouiiii ! répondit impatiemment l'enfant.

- Tu es sûr ?

- Oui !

Harry sourit, puis déposa précautionneusement une dragée surprise de Bertie Crochue dans la bouche de Ted. Dès que ce dernier sentit le poids de la sucrerie sur sa langue, il se mit à mâcher à toute vitesse, empressé de découvrir le goût de...

- Vomi !

- Ted, ne prononce pas ce genre de mot dès le matin !

- Oui, Mamie ! dit l'enfant d'une voix lasse, avant de recracher rapidement la dragée par terre. Beurk !

xXx

Andromeda, qui venait de surgir dans le salon un râteau à la main, regardait désormais les deux jeunes gens, assis par terre, avec un air plein de reproches. Harry se dépêcha de faire disparaître la petite chose jaunâtre et mâchouillée, luisante de salive, qui traînait sur le tapis, avant qu'elle ne la voit.

Cependant, le regard de la sorcière était désormais dirigé vers le petit sac en papier kraft, que Harry tenait à la main.

- Harry, ne me dis pas que tu lui as encore acheté des bêtises...

Le brun eut un sourire d'excuse, fourra l'offensant paquet de confiseries dans sa poche, et promit que Ted n'en avait pas encore mangé un seul. Ce qui, techniquement parlant, était tout-à-fait vrai.

Andromeda, satisfaite, envoya son râteau se ranger comme un grand dans la cabane du jardin et fit venir de la cuisine un plateau, sur lequel trônait le petit-déjeuner de Ted.

L'enfant ne s'était levé qu'un quart d'heure auparavant, quand il avait entendu la voix de son parrain dans l'entrée. Et depuis, il l'avait harassé pour obtenir un bonbon. Un bonbon au goût de vomi. L'échec cuisant.

xXx

Ce matin-là, Harry avait, comme à l'ordinaire, ingurgité quelques céréales et trois gorgées de thé en lisant les petites annonces du Sorcier du Dimanche, avant de transplaner devant la maison des Tonks. La veille, il avait promis à Ted de venir le plus tôt possible, et c'est ce qu'il avait fait.

Et, comme d'habitude, Andromeda l'avait accueilli, parfaitement réveillée, occupée à préparer le repas du midi, quatre heures et demie à l'avance. Cette femme ne dormait ni même ne se reposait jamais.

Mais Harry était bien placé pour savoir que certains événements douloureux pouvaient rendre insomniaque.

xXx

Les deux adultes observèrent, en silence, l'enfant manger sans difficulté deux tartines de confiture d'abricot, une compote à la pomme et refuser obstinément de croire en l'existence du verre de lait froid, qui tressautait pourtant à quelques centimètres de son nez.

- Teddy...

- Pas Teddy, ronchonna le garçon aux cheveux verts.

Il regardait fixement la poche de la robe de Harry, où étaient cachées les divines friandises.

- Bonbon, dit-il encore d'un ton impérieux.

- Teddy, écoute-moi. Tu vas d'abord boire ton verre de lait...

- Harry, laisse-moi faire, intervint Andromeda. Ted ?

- Oui Mamie ?

- Tu vas boire ton verre de lait tout de suite sinon tonton Harry ne viendra plus jamais à la maison, d'accord ?

- Pas d'accord ! geint l'enfant, mais il but son verre de lait d'une traite.

Pendant une affreuse seconde, Harry, qui était assis en face de lui, crut que Ted allait dégueuler sur lui. Le Survivant détestait le vomi en général – d'un côté, qui aimait ça ? – mais il avait une véritable phobie d'un vomi particulier : le vomi d'enfant.

xXx

Pour lui, les enfants étaient des petits êtres inachevés, fragiles à protéger. Un peu comme des larves. S'il leur arrivait quoique ce soit de pathologique, et rendre faisait partie de ces choses-là, il avait terriblement peur qu'ils meurent sur le champ, sans jamais avoir eu la chance de connaître les affres et douleurs de l'adolescence ou même leur première violation du règlement de l'école.

Et puis, il se rappelait, gamin, combien vomir était une chose désagréable et honteuse.

Pétunia l'avait une fois forcé à manger une tomate, cette chose gluante que Harry détestait presque autant que sa famille adoptive, et il lui avait littéralement vomi dessus.

Pour le punir, elle avait jeté ses fringues souillées à la poubelle mais ne lui en avait pas fourni de nouvelles avant le lendemain matin. Résultat, cet hiver 1987, Harry Potter, résidant dans le placard sous l'escalier, avait chopé le plus méchant rhume que Privet Drive ait jamais connu.

Et surtout, l'aspect du vomi d'enfant était plus bileux, plus malade que le vomi d'adulte. Si Ted vomissait, il vomirait du liquide, car il n'avait rien ingurgité depuis plus ou moins douze heures. Le vomi des grands est plus compact car souvent du à l'excès de boissons alcoolisées et de pizza non-mâchée à la sauce tomate industrielle.

Bref, Harry Potter trouvait que vomir le ventre vide, c'était impensable. C'était le symptôme d'un mal incurable qui empêcherait l'enfant de grandir sainement dans ce monde pourtant débarrassé de Voldemort.

xXx

Mais, preuve que Ted avait encore de nombreuses et belles et délicieuses années devant lui, c'est qu'il déglutit bravement, s'essuya la bouche d'un revers de manche et, sans même accorder un regard à sa grand-mère, il ordonna :

- Un bonbon !

- Le mot magique ? le gronda Harry, sous le regard insistant d'Andromeda.

- S'il-te-plaît !

Le brun n'osa tendre une chocogrenouille à son filleul qu'après que la sorcière le lui a autorisé. Ted s'en empara, ravi, et arracha, sans plus attendre, la tête à la pauvre créature cacaotée, alors même qu'elle était au beau milieu d'un croassement.

xXx

Quand Harry était revenu de son pèlerinage endeuillé, il y a maintenant un an et demi, une des premières choses qu'il avait faites, ça avait été contacter Andromeda Tonks.

Il lui avait, avec une année de retard, présenté toutes ses condoléances pour le meurtre de son mari, de sa fille et de son gendre. Il n'avait cependant pas eu le courage – ni l'idiotie – d'évoquer la mort de sa sœur Bellatrix Lestrange, ou même la situation difficile de son autre sœur, Narcissa Malfoy.

La veuve, quand elle avait vu à qui elle avait affaire, avait tout d'abord eu une réaction de pure répulsion, très similaire, d'ailleurs, à celle que Harry lui-même avait eue, la première fois qu'il l'avait vue et confondue avec sa sœur aînée.

Andromeda l'avait tout de même écouté avec une certaine réticence et, quand elle avait appris que Remus l'avait choisi comme parrain de Ted, elle avait accepté qu'il rencontre le bébé.

Avec une voix neutre, mais pleine d'amertume, elle avait admis ne pas pouvoir refuser au bébé orphelin la présence d'un autre adulte bienveillant.

Les deux premiers mois, Harry avait vraiment eu l'impression de déranger, de s'imposer, à cette femme qui, en grande partie à cause de lui, avait presque tout perdu.

Et puis, ils avaient fini, l'un et l'autre, à se tolérer.

Désormais, ils n'étaient pas spécialement proches, mais il y avait entre eux une certaine complicité, bien qu'Andromeda n'ait absolument pas la même définition de l'éducation d'un enfant que Harry.

« Tu le gâtes trop » disait-elle souvent, quand Ted n'écoutait pas, et s'amusait avec un des nombreux jouets que Harry lui offrait. Environ tous les trois jours.

Mais le brun s'en foutait. Il souhaitait sincèrement que Ted Lupin ait l'enfance la plus sympa qui soit, ce qui n'était vraiment pas gagné. Gamin orphelin, fils d'un loup-garou, élevé par une dame un peu grincheuse en deuil, dans une fragile période d'après-guerre.

xXx

Harry voyait en en ce gamin comme un triste écho de lui-même. Et même, comme sa responsabilité personnelle. Il avait causé tellement de morts, tellement de...

- Tonton, tu restes ?

- Non, je dois y aller, Teddy répondit patiemment le brun.

- Pas maintenant ! Pas Teddy !

- Si, maintenant, Ted. Tonton Harry mange au restaurant ce soir, expliqua Andromeda.

- Ted vient !

Les deux adultes sourirent, devant le visage déterminé de leur petit bonhomme, dont l'affirmation ne semblait absolument pas discutable.

Ted promettait d'être une sacrée grande-gueule plus tard, s'il ne l'était pas déjà.

Mais en même temps, c'était si chou.

Les deux adultes mettaient tellement d'amour et d'espoir en ce bébé qu'il était impossible qu'il tourne mal. Et au pire, ils s'inquiéteraient des conséquences plus tard, maintenant qu'ils avaient la vie devant eux, et non plus la peur de crever avant leur prochain anniversaire. Ils avaient le temps.

xXx

Il y avait un drôle de type, devant le plus vieux resto français de Londres. Si on avait su lire, on aurait su qu'il s'agissait du « Mon Plaisir », un endroit qui existait depuis les années quarante. Mais pour nous, c'était simplement le QG. Notre lieu de rendez-vous, notre planque. On avait seulement vaguement conscience que le resto était là depuis bien avant notre génération. On a, comme qui dirait, un instinct pour ça.

Le resto français était à Covent Garden, pas très loin du British Museum. A vol d'oiseau, c'était à même pas cinq-cents mètres.

Il semblait que le type attendait quelqu'un depuis un bon moment. On n'aurait pas pu dire combien de temps, parce que le temps était une notion bien trop subjective pour nous. Nous, on n'était pas du genre à compter les heures qui passaient. Simplement, parfois, on remarquait que le soleil avait déjà laissé place à la lune. Et, un jour, on crevait les yeux ouverts, sans même savoir notre date d'anniversaire.

Le type était clair du sommet de la tête. On aurait dit un poussin. Il se tenait très droit, ça donnait une furieuse envie de se percher sur son crâne. Ses fringues avaient la couleur du gars à ma droite, une sorte de gris ensoleillé.

On s'est approchés de lui, parce qu'il était étrange. Est-ce qu'il croyait pouvoir devenir un arbre ou un poteau électrique, en ne bougeant pas ?

Puis, on a vu à ses pieds le morceau de pain, et on s'est totalement désintéressé du type.

Un instant après, il avait disparu, englouti par « Mon Plaisir ».

xXx

- Bonsoir Monsieur, avez-vous réservé ?* (en Français dans le texte)

- Pardon ? demanda Harry, en Anglais dans le texte.

- Ho, je suis sincèrement désolé, sir, si vous ne parlez pas Français. Je vous demandais si vous aviez réservé une table pour ce soir.

Bien sûr, la question était purement formelle, car il était impossible de rentrer dans cet établissement sans avoir réservé au minimum une semaine à l'avance.

Non pas qu'il affiche complet tous les soirs – il y avait deux salles, un étage et même une terrasse, pour les rares jours où il faisait beau à Londres – ou bien qu'il soit excessivement cher – pour un événement exceptionnel, on pouvait largement se le permettre –, c'était simplement un lieu hyper guindé.

Exactement à l'image de Draco Malfoy. Ou du moins, à l'image que Draco Malfoy voulait donner de sa personne.

Il n'avait pas invité Harry dans un trois étoiles Michelin – pourquoi dépenserait-il autant d'argent pour lui ? – mais il n'avait pas non plus choisi le premier Fish & Chips venu.

Il fallait que le « Mon Plaisir » foute la Muse mal-à-l'aise, plus par son ambiance snob que par les prix qu'il affichait. C'était primordial. Et il avait réussi.

- Ho, vous êtes un ami de Môsieur Malefoa*. Oui, il a réservé ce matin. Bien sûr, normalement cela ne se fait pas* mais il est... Enfin, il s'est installé à la table La Comteûsse de Ségur*, je vous y conduis de ce pas, dit aimablement le serveur, avant de se jeter dans la première salle, sans plus attendre.

Harry se précipita à sa suite, affolé. Le temps que la porte se referme derrière lui, le petit serveur aux cheveux bruns avait disparu. Il finit par repérer, soulagé, une silhouette trapue étrécissant à toute vitesse, à sa gauche. Ça devait être lui.

Il priait Merlin pour que ce soit effectivement lui, tandis qu'il se jetait à sa poursuite.

xXx

Tout-à-l'heure, il avait eu beau plisser des yeux, il n'avait pas réussi à distinguer les traits de son visage. De toute façon, à cette distance, savoir s'il avait les dents du bonheur ou un mono-sourcil ne l'aurait aidé en rien. Mais ça l'aurait rassuré.

L'ancien Gryffondor avançait rapidement mais d'une démarche étrange, comme s'il avait peur, à chaque pas, d'écraser accidentellement un œuf puant de Doxy. Ça donnait une sorte de course grotesque, avec des enjambées inexpliquées, des petits sauts sur le côté, pour éviter un obstacle inexistant et, parfois même, il faisait un arrêt momentané.

On aurait dit qu'il jouait à un-deux-trois-Soleil.

Et ses yeux sautaient dans tous les sens, comme pour essayer, en vain, de trouver un repère qui lui indiquerait que, non, on n'était plus très loin et que, oui, le point noir là-bas, c'était bien son petit guide.

Il ne les voyait pas, mais les autres serveurs le dévisageaient tous ouvertement, se demandant à voix basse qui était « ce jeune homme qui ne comprenait vraiment rien à la classe made in France ».

Il les entendait cependant mais ne les écoutait pas, bien trop occupé à ne pas perdre des yeux son serveur à lui, qui allait si vite qu'il semblait monté sur roulettes. Cette activité exigeait l'intégralité de ses facultés intellectuelles.

De la même manière, il était absolument incapable d'évaluer la beauté du lieu, qu'il supposait pourtant somptueux d'extravagance. En tout cas, c'était immense. Plein de corridors et de portes à double battant et de tables où se cogner les orteils.

C'était triste mais tout ce qu'il voyait du « Mon Plaisir », c'était des taches de couleurs soutenues, de l'ocre, du bordeaux, du violet, autour de lui.

Bien entendu, il arrivait plus ou moins à déterminer ce qui appartenait au décor et ce qui était humain. C'était assez aisé : les êtres humains, contrairement aux meubles, avaient tendance à bouger.

Bref, après un terrible parcours d'obstacles – il était persuadé d'avoir écrasé plus d'un pied au passage –, Harry arriva enfin devant la table La Comtesse de Ségur. En tout cas, c'est ce qu'il conjectura, car il n'était pas assez près pour affirmer que la personne assise dans ce coin en retrait était bel et bien Draco Malfoy.

C'était un blond, ça, il pouvait l'affirmer, mais son visage était terriblement flou.

xXx

- Môsieur Malfoa, voici votre ami. Sir, je vous laisse vous installer et je reviens dans cinq petites minutes.

- Je t'avais dit de m'attendre dehors, bougonna Harry, en s'asseyant maladroitement. Aïe !

Il avait cru son fauteuil rebondi et moelleux, mais ses fesses heurtèrent une surface bien plus dure que celle à laquelle elles s'étaient, petites inconscientes, attendue.

- A quoi tu joues ? demanda Draco, troublé.

Son ton était agressif, énervé.

- Comment ça ? demanda Harry, avec toute l'innocence dont il pouvait être capable.

- Pourquoi tu ne portes pas tes... A moins que... Bref, si tu veux savoir, je suis entré parce que si j'étais resté une seconde de plus à l'extérieur, j'aurais répandu l'intégralité de mes viscères sur le trottoir.

- Pourquoi ?

Draco porta la main à son front, comme pour en lisser les rides de contrariété qui devaient s'y être imprimées. A cette distance, Harry était incapable de les voir. Il était, de toute façon, incapable de distinguer quoique ce soit de Draco Malfoy, mis-à-part la séparation entre sa tête et le reste de son corps, ainsi que les deux trucs flous et gris qui étaient, en tout vraisemblance, une paire de bras.

xXx

L'héritier Malfoy était arrivé devant le restaurant avec quelques minutes d'avance – okay, au moins vingt. Mais il voulait se préparer... mentalement.

Ils avaient eu une séance de pose lundi, le 16 octobre. Hier, samedi 21, il avait vu Blaise, pour parler. Et quand il était rentré chez lui, un hibou – un de ces oiseaux communs et démodés que la Poste sorcière persistait à employer – l'attendait, avec un mot de la part de la Muse.

En bref, Harry Potter voulait recevoir son présent le lendemain soir même.

Cela signifiait tout de même que, pour la première fois de leur vie, ils allaient dîner ensemble.

Du temps de leurs séances d'érotisme, manger ensemble n'avait aucun sens. Il s'agissait plus de « se dévorer mentalement », « s'entre-déchirer implicitement », « ouvrir le bide de l'autre et exhiber fièrement ses entrailles, avant de les avaler goulûment ».

Les quelques mois qu'avait duré leur relation « amoureuse », ça leur était arrivé, presque par accident, de manger un morceau ensemble. Par exemple, ils allaient tous les soirs prendre le thé chez Severus et, parfois, le Directeur de Serpentard leur offrait quelques biscuits.

Mais jamais ils n'avaient eu de rendez-vous dînatoire.

Il était donc légitime que Draco ait choisi un bon resto, chic sans être forcément hors de prix. Et qu'il soit arrivé en avance, afin de pouvoir stresser sainement, tout en faisant de son mieux pour se transformer en poteau électrique.

Il allait revoir sa Muse, si vite. Harry était-il impatient de dîner avec lui ? Ou était-ce simplement pour se débarrasser du présent de la deuxième séance ? Est-ce que ce cadeau était une bonne idée ? Est-ce que ce n'était pas mélanger vie professionnelle et vie privée ?

En bref, Harry venait-il par devoir ou par envie ?

De quoi allaient-ils parler, alors qu'ils n'étaient plus dans leurs rôles de Muse et Artiste ?

Il attendait comme un gentil ex-Mangemort torturé par ses sentiments embrouillés et confus quand il avait vu les pigeons.

xXx

Ils n'étaient que trois, au début. Puis, c'était incroyable, ils s'étaient multipliés par dix. Voire vingt. En tout cas, c'était l'effet que ça faisait. En environ trois secondes, il y avait aux pieds de Draco un océan de plumes grises et bleues et roses, de becs courts et pointus, de pattes aux doigts atrophiés.

Il y en avait un qui traînait de l'aile, unijambiste, et visiblement borgne, et pourtant énorme, le gars. Et ce vétéran déchiquetait un morceau de pain plus gros que sa tête.

Bon, il faut admettre que ce n'était pas difficile.

L'ancien Serpentard avait, sans pouvoir bouger, observé le chaos qui se déroulait à quelques centimètres de ses chaussures cirées.

C'était impossible d'identifier, de séparer les différents oiseaux, tellement ils se mélangeaient, se confondaient les uns aux autres. Chacun cherchait à se rapprocher, à s'approprier le morceau de pain, qui volait en morceaux, disparaissait parfois sous la vague de volatiles gloussants à qui mieux-mieux, avant de réapparaître dans le bec d'un éphémère vainqueur.

Et les pigeons n'arrêtaient pas d'affluer.

Le spectacle bordélique lui avait foutu, sans qu'il n'arrive vraiment à saisir pourquoi, une affreuse envie de gerber.

C'était peut-être car il s'agissait d'une masse informe, d'une espèce de totalité organique mouvante et pourtant faite d'individus, tous identiques. Parfois, un des oiseaux était éjecté de la mêlée et, enfin, Draco arrivait à le considérer comme un être unique, doté d'une seule forme et d'une seule matière.

Mais dès qu'il se relançait, vaillant, dans la foule grisâtre, il retournait à l'anonymat, comme signant de lui-même sa mort identitaire. Sa matière se diffusait dans ses pairs et son essence, diluée par la foule, tendait à s'infiltrer dans le sol, comme aspirée par la Nature.

Lui qui était auparavant un, retournait dans le grouillement du tas.

Draco, quand il avait poussé les portes du « Mon Plaisir », se fit la promesse de ne jamais se réincarner en pigeon. Signer sa propre mort salutaire, très peu pour lui.

xXx

- J'ai assisté à une scène qui a failli me couper l'appétit de manière définitive. Tu ne trouves pas que la simple idée de manger pour vivre est absolument répugnante ?

Harry lui lança un regard flou, perturbé, mais Draco n'en tint pas compte.

De toute façon, le regard vert était flou depuis qu'il était arrivé.

- Non, sincèrement, le fait de devoir ingurgiter d'autres êtres pour pouvoir assurer notre propre conservation, c'est quand même bâtard comme système.

- Heu...

- Imagine-toi, un instant, que tu es une plante. Tu te nourris seulement d'air, de soleil, d'un peu d'eau. C'est si... frais comme existence. Si pur.

- Oui...

- Et maintenant, reviens dans ton corps de mammifère omnivore et charognard. Ce que tu as dans ton assiette et qui te semble si appétissant, et bien ça pourrait être toi. C'est toi, en quelque sorte.

- Certes mais...

- Ça ne te révolte pas, de vivre en enterrant les autres ?

- Dr...

- Oui, je sais, c'est assez drôle que ce soit moi entre tous qui critique ainsi notre mode de vie. C'est vrai, les Malfoy, depuis toujours, n'ont eu aucun scrupule à écraser les plus faibles, mais, finalement, que veux-tu, peut-être révélons-nous le véritable sens de la vie...

- Drac...

- Sa cruauté, son injustice. Oui, finalement, pourquoi se soulever contre quelque chose contre quoi on ne peut rien ? Surtout quand on est du bon côté, comme moi. Enfin, plus maintenant, mais...

- Môsieur*, Sir, je suis désolé* d'interrompre votre conversation. Que désireriez-vous pour commencer ?

xXx

Le petit serveur speed de tout-à-l'heure essayait de capter l'attention de Draco depuis une bonne minute. Il avait fini par le couper. Il n'avait pas tout son temps et il y avait ce gros bonhomme qui n'arrêtait pas de proférer des menaces contre ce « sale petit serveur qui traînassait et que si je l'attrape, il verra ce qu'il verra ».

- Nous allons prendre... Que veux-tu, Harry ?

- Heu, une... de l'eau. Plate. Enfin, une carafe. D'eau du robinet. S'il-vous-plaît.

- Tu es sûr ? Jette au moins un coup d'œil à la carte des vins, ils ont un bon choix français, dit Draco, avec malice.

Il s'était décidé à ignorer royalement la nouvelle lubie de Harry. Il n'allait pas se laisser perturber par les deux gros yeux verts.

- Môsieur*, je peux vous conseiller, je suis moi-même en partie Français de France*.

Harry n'était pas tout-à-fait sûr qu'avoir du sang français faisait du serveur un expert en œnologie, mais il consentit à ouvrir la carte.

Il la parcourut en diagonale puis affirma qu'il se sentait nauséeux et que de l'eau fraîche lui ferait le plus grand bien. Draco opta pour un verre de blanc au nom imprononçable et inutilement long.

Le serveur repartit avec les cartes des boissons, non sans, bien sûr, avoir félicité Môsieur Malfoa* pour son choix.

Harry n'eut même pas le cœur de maudire le lèche-botte car le pauvre garçon fut immédiatement alpagué par le gros bonhomme qui ressemblait à l'oncle Vernon.

Ils étaient dans un resto français moldu. Ça pouvait être l'oncle Vernon. Et en même temps, ça pouvait très bien ne pas l'être.

Comme c'était frustrant et jouissif de n'y rien voir, bordel !

Jouissif, car l'idée de dîner dans un restaurant que l'oncle Vernon considérerait comme recommandable serait comme une revanche envers les Dursley. Harry y dînait et sans frais. Et le serveur le connaissait personnellement. Enfin, connaissait personnellement le jeune homme qui l'accompagnait. Ou plutôt qu'il accompagnait. Mais tout ça, c'était des détails.

xXx

- Bon, que souhaiterais-tu manger ce soir ? demanda aimablement Draco, par dessus le menu.

- Dit le type qui vient de me faire une diatribe contre la nourriture !

- Non, pas contre la nourriture, contre l'alimentation.

- C'est exactement...

- Tu demanderas à Granger, elle t'expliquera. Donc, qu'est-ce qui te ferait plaisir ?

Le visage bienveillant de Draco avait quelque chose d'absolument effroyable. On aurait dit un Papa trop souvent absent qui achèterait l'amour de son gosse à coup de peluches géantes et de chupa chups goût cerise.

- Pourquoi tu es si... gentil ? Non, attends, c'est pas le bon mot... Pourquoi tu es si peu sarcastique ?

Draco soupira, mélodramatique.

- Parce que ceci (il fit un grand geste censé englobé tout le restaurant) est mon présent pour la séance de lundi. Et que je fais les choses bien. Et que, si tu voulais bien profiter simplement de la soirée, ça serait sympa. Pour une fois.

- Ha, bien sûr. Ça me rassure. J'ai soudain cru qu'on t'avait castré, enfin, je sais pas, changé le cerveau en plat de spaghetti. Qu'est-ce que tu me conseilles ?

Les cinq minutes suivantes, Draco essaya de le convaincre combien les spécialités Lyonnaises – andouillettes, tripes et autres festivités – étaient succulentes.

Ce gars n'avait aucune logique. Mais s'il avait du en avoir une, elle s'inscrirait probablement dans une dimension parallèle absurde où les Manchots Empereurs femelles couvaient elles-mêmes leurs œufs.

- Bon, je vais me décider tout seul, dit lascivement Harry, retenant un haut le cœur à la mention des « différents éléments du tube digestif d'un porc, nettoyés avec application mais conservant une saveur prononcée ».

Il plongea dans le menu.

xXx

Cependant, il avait beau avoir le nez à cinquante centimètres du papier, il lui était impossible d'en lire les caractères. Il plissait les yeux, dans une tentative d'y voir mieux, mais ses cils, noirs, épais et terriblement nets, le gênaient plus qu'autre chose.

Et il y avait toutes ces drôles de choses, qu'il voyait danser dans les airs.

Quand Harry avait eu cette idée, elle lui avait semblé lumineuse. Aussi lumineuse qu'un « Lumos » murmuré dans la nuit.

Il viendrait au restaurant sans ses lunettes.

Ce n'était pas négociable. C'était une décision irrémédiable.

Il viendrait en myope.

Il y avait trois raisons qui expliquaient cette démarche.

1 – Draco le verrait sous un autre angle. Et ce que Harry voulait, c'était le faire hésiter. Lui faire perdre son foutu self-contrôle. Qu'ils soient, de nouveau, dans cette hésitation gênée qui caractérisait leur relation, adolescents. Bref, casser le rôle de Draco l'Artiste Maudit et lui rappeler qu'ils ne peuvent pas rester insensibles l'un à l'autre. Et que Harry était quand même pas un être transparent.

2 – C'était aussi pour transformer le rendez-vous en une troisième séance. Il venait en Autre. En quelque sorte, il se foutait lui-même une situation difficile : jamais il n'était sorti sans lunettes. Ses yeux étaient bien trop malades pour ça. Il troublerait Draco tout en se troublant la vue lui-même. Il voulait voir sans voir.

3 – Une troisième raison, qui n'était pas vraiment légitime, c'est qu'il avait toujours voulu tester, au moins une fois, de passer quelques heures sans lunettes. C'était absurde, mais il était persuadé que sa vue s'améliorerait d'elle-même, comme la vision dans le noir. Ou pour le kiff. Harry Potter aimait vivre dangereusement, que voulez-vous.

xXx

Transplaner en myope, ça avait été plus facile que prévu. Se réceptionner, une autre affaire.

Il avait choisi une ruelle pleine d'ombres, de celles qui pullulent dans la nuit londonienne. On en faisait à tous les coins des grandes avenues.

Il avait atterri à genoux et failli tomber tête la première dans une énorme benne à ordures. Quand il s'était relevé, sa tête tournait déjà.

Et en plus, il connaissait mal ce quartier. Il n'y avait aucun repère.

xXx

En un an et demi qu'il habitait Londres, il n'avait même pas pris la peine de l'explorer. Il se contentait de faire des aller-retour stériles, empruntant toujours les mêmes chemins.

Londres lui était étrangère et indifférente.

Durant ses longs étés, Harry avait eu tout son temps pour apprendre par cœur les noms de toutes les rues du quartier résidentiel de Little Whinging, Surrey, où les Dursley habitaient.

Et durant sa scolarité, il avait eu tout le loisir nécessaire pour percer une grande partie des secrets de Poudlard, ce qui était autrement plus intéressant. Le château, il le connaissait, il comprenait plus ou moins sa logique, il pouvait presque prévoir sa configuration.

Little Whinging lui était familier, c'était chez les Dursley. De toute façon, une fois qu'on en connaissait une rue, on les connaissait toutes.

Poudlard lui était familier, c'était chez lui. Il s'était approprié le lieu, en le côtoyant intimement, une fois la nuit tombée.

Mais Londres, il avait beau y vivre... c'était chez tout le monde. Et il avait perdu sa curiosité caractéristique. Tant qu'il savait où il pouvait laver son tas de linge sale pour deux livres et le sécher pour cinq, ça allait.

xXx

Harry s'était relevé tant bien que mal, avait marché dans une substance dont il préférait à jamais taire le nom et s'était dirigé vers ce qu'il pensait être Draco.

Malheureusement, il avait constaté, de ses yeux faibles, que les cheveux de l'homme qui attendait devant le restaurant étaient plus châtains que blonds. Quand il avait enfin réussi à entrer dans le restaurant, ce qui lui prit plusieurs minutes, le temps d'identifier la poignée de la porte, de pousser et se rendre compte, évidemment, qu'il fallait tirer, son petit serveur l'avait accosté.

xXx

- Pourquoi tu... essaya de nouveau de demander Draco, alors que son rendez-vous plissait les yeux comme s'il était confronté à la plus phénoménale des constipations que ses pauvres W.C avaient pu connaître.

Et pourtant, l'appartement de Harry avait vu passer un nombre assez conséquent de locataires.

- Pourquoi je ne rien du tout. Concentre-toi sur le menu plutôt que sur moi, rétorqua Harry d'un ton plus que provocateur.

- Très bien. Débrouille-toi comme tu veux, le Bigleux.

Harry sourit. Voilà que Draco commençait déjà à être sur les nerfs. Et la soirée ne faisait que commencer.

xXx

- Je prendrai ceci, s'il-vous-plaît, dit Harry, en mettant le doigt sur un plat, tout-à-fait au hasard.

Le serveur nota en silence, frustrant par la même occasion l'envie qui démangeait Draco de savoir.

- Et moi, ceci, renchérit le blond.

Gaston, le petit serveur, était surpris. Môsieur Malfoa, en temps ordinaire, n'aurait pas hésité à dire le nom du plat dans un Français approximatif mais avec une voix pleine d'assurance.

Pour l'encourager à se la péter – ici, on brosse les clients dans le sens du poil – il demanda :

- Je suis désolé, Môsieur*, je ne vois pas. Que voudriez-vous ?

A ce moment-là, M. Malfoy aurait du sourire et annoncer qu'il souhaitait un « Tartare de saumon sur son lit d'épinards, s'il-vous-plaît, Gaston ».

- Vous ne voyez pas, vraiment ? Et bien vous feriez peut-être bien de chausser une paire de lunettes, au lieu de jouer à l'imbécile.

Le serveur se confondit en excuses, sans même chercher à comprendre ce qu'il avait fait de mal. Il affirma avoir eu un trouble visuel aussi subit que bref et prit sur le champ note du plat désigné par l'index droit du blond.

xXx

- On est un peu stressé, Draco ?

- Tout va plutôt bien, à vrai dire, répondit posément l'héritier Malfoy, en portant sa fourchette à sa bouche. Je ne dirais pas la même chose de toi, par contre.

- Moi ? Tout va plutôt bien, lança joyeusement Harry, alors qu'il essayait d'attraper des petits pois avec sa fourchette.

Mais ils avaient beau être verts fluo – cuisine créative, parait-il –, ils n'en étaient pas moins petits. Et ça glissait, et ça roulait, et ça atterrissait partout sauf dans la bouche du brun. Cette rébellion légumière aurait du foutre le brun en rogne et de façon totalement légitime. De quel droit est-ce que les petits pois osaient-ils tomber de sa fourchette, alors qu'ils auraient du l'aider à se nourrir, lui, ce pauvre handicapé de la cornée des yeux ? Putain ?

Cependant, cela paraissait fou mais c'était la stricte vérité, Harry Potter n'en avait rien à foutre de ne pas manger. Il semblait même que plus il entendait les petits pois retomber dans son assiette ou sur ses genoux, plus son sourire s'agrandissait.

Les enfants de la table d'à côté le regardaient d'un air ébahi.

Draco était même sûr d'avoir entendu une voix geignarde demander « Pourquoi le Monsieur il sourit comme ça ? ».

Au bout d'un moment, il n'y tint plus, il devait faire quelque chose.

Il donna un grand coup de pied au brun sous la table.

xXx

Malheureusement, s'il s'était attendu à ce que Harry comprenne son embarras, sorte ses lunettes de sa poche, les mette sur son nez et mange enfin normalement, c'était carrément loupé. Le Survivant cria de surprise plus que de douleur et s'exclama, hilare :

- C'est toi qui m'as donné un grand coup, là ?

On se retournait vers eux.

Les regards méfiants et désapprobateurs blessèrent, sans pitié, l'ego du rejeton Malfoy. Comme si entre eux deux il était celui qui était le plus susceptible de gueuler de la sorte !

- Tu m'humilies! siffla-t-il.

- Tu n'avais qu'à pas perdre ton sang-froid au point de me donner un coup de pied. C'était si bas de ta part, dit Harry, sur le ton de la conversation.

- Tu... m'exaspères avec ta myopie. Ça me donne envie de t'étriper, quelque chose dans le style. C'est bon, au moins ?

- Très. Savoureux.

Il n'avait pas l'air de parler du plat en tant que tel.

- Jubilatoire, ajouta-t-il, ses yeux troubles fixés dans ceux de son ancien rival.

Ils finirent leurs plats principaux en silence.

xXx

Ils finirent leurs plats en silence. Tout autour d'eux, les Moldus attablés mangeaient en discutant, échangeaient des blagues qui n'avaient jamais été drôles.

Eux, dans un coin d'ombre, assis à La Comtesse de Ségur, légèrement en retrait, ne faisaient que tinter leurs couverts contre la faïence des assiettes.

Ils ne se regardaient pas et, si quelqu'un leur avait jeté un simple coup d'œil, il penserait que ces deux-là étaient de lointains parents brouillés, incapables de profiter d'un bon moment ensemble.

Harry ne pouvait décemment pas se concentrer sur de vulgaires petits pois quand un phénomène aussi intéressant que les mouches volantes se passait juste sous ses yeux.

Non, rectifia-t-il mentalement, dans ses yeux.

Les mouches volantes, il les avait toujours vues. (1)

Quand il était entré à l'école primaire, Pétunia et Vernon n'avaient pu ignorer plus longtemps sa myopie, car il n'arrivait pas à lire les lettres au tableau. De mauvaise grâce, ils lui avaient alors acheté une paire de lunettes peu onéreuse mais solide, dans l'espoir qu'elle tienne une dizaine d'années, sinon plus.

Malheureusement pour leurs petites économies, la vue de Harry avait pas mal empiré durant son enfance, ce qui les avait contraints à changer ses verres régulièrement.

Toutefois, ce qu'ils supportaient le moins, c'est que plus la vue de Harry baissait, plus il les soûlait avec quelque chose d'étrange, quelque chose qu'il voyait et qu'eux ne voyaient pas.

Ça avait l'air d'être de la... magie. De la mauvaise magie.

xXx

« Tante Pétunia, je vois des petits trucs dans l'air. Il y en a un gros qui traverse ton visage. »

« Tante Pétunia, sur le mur, il y a des insectes qui bougent. »

« Tante Pétunia, il y en a plein. »

Passé un certain âge cependant, il avait arrêté de la harceler avec ça, vu qu'elle lui répondait toujours de la même façon :

« Ne parle pas de choses qui n'existent pas. Et arrange-moi ces cheveux ! »

Alors les Dursley pensèrent que, peut-être, le sale mioche n'était pas vraiment un sorcier, que, s'ils le cadraient, il pourrait éventuellement devenir un bon citoyen Anglais comme il faut.

Mais Harry les voyait toujours, ses trucs. C'était d'ailleurs les seules choses qu'il voyait vraiment nettement. Il était tellement focalisé là-dessus que, parfois, il lui semblait que le monde extérieur était un arrière-plan devant lequel les petits êtres se baladaient, en apesanteur.

Néanmoins, contrairement à ce que pensaient ces superstitieux de Dursley, les mouches volantes n'avaient aucune espèce de rapport avec la magie.

Ça ressemblait à des filaments, des espèces de vers translucides qui déambulaient dans les airs.

Parfois, il ne les voyait pas pendant plusieurs jours. Et puis, ils réapparaissaient dans le ciel, dans la lumière, sur une table.

Ils avaient tous une forme unique. Il y en avait des tout petits, comme des points, des globules aériennes. Il y en avait un qui était plus comme un nuage gris, une sorte de vapeur qui passait. La plupart, Harry les aurait décrits comme ressemblant à des chromosomes, s'il avait eu des cours de S.V.T. Mais, à la place, il avait été à Poudlard.

- Qu'est-ce que tu fabriques ? chuchota rapidement Draco.

xXx

Harry avait totalement oublié leur situation. Il s'était légèrement levé de sa chaise, et sa main tendue en avant essayait d'attraper un corps flottant narquois, qui s'échappait toujours quand il tentait de le suivre des yeux.

Mais les corps flottants bougent avec le regard.

- Désolé, j'étais perdu dans mes... pensées.

- Rappelle-toi un peu où tu es, grinça le blond. Et arrête de m'humilier.

- Tu sais, j'ai beaucoup de mal à être normal, quand je n'ai pas mes... yeux. Je vois des choses.

- Et bien fies-toi à tes autres sens, dit Draco en tremblant un peu.

Est-ce que Harry devenait fou ?

- Non, ne t'inquiète pas, je suis plutôt bien. Je vois des choses que personne ne voit, j'entends un bruit de fond plutôt sympa, je devine ta silhouette faite de mille petites taches de couleurs...

- Je ne te savais pas si poète, fit Draco avec un ricanement.

Mais il avait en tête une après-midi particulière. La situation était totalement différente, et pourtant...

xXx

Hiver de la sixième année, cinquième séance d'érotisme. Lui et Potter, près du lac. Potter est allongé, Draco assis contre un arbre. Potter enlève ses lunettes et chuchote ses impressions au Serpentard qui fait semblant de lire.

C'était apaisant et en même temps stressant. Et si un des élèves découvrait leur complicité ?

- J'enlève mes lunettes et plus rien n'a de formes. Les angles n'en sont plus, les détails disparaissent. Tout est plus beau, tu sais, dans la myopie.

Draco, en écoutant Harry délirer sur les bienfaits d'un dégénérescence de l'œil, essaya d'être myope. C'était difficile. Depuis la fin de la guerre, il avait du mal à ignorer ce qui l'entourait. Il était devenu conscient. Et quand on l'est, impossible de passer outre. Sa mauvaise foi légendaire avait été reléguée au rang de mauvaise habitude, vestige de son enfance royale. Ça n'était plus lui. Il avait grandi et s'était pris un paquet de choses dans la gueule.

- Je ne peux pas.

- Fais un effort. Regarde-moi.

Pour la première fois depuis que Harry s'était assis en face de lui, Draco le regarda droit dans les yeux.

Pour la première fois depuis plus de trois ans, il retrouvait le regard vert, sans rien entre eux.

xXx

Quand ils couchaient ensemble, avant, Harry gardait ses lunettes. Il disait que c'était pour pouvoir le voir perdre ses moyens. Que c'était mieux avec. Que ça l'excitait, de fixer les légères rougeurs sur le corps pâle du Serpentard. Les quelques gouttes de sueur qui s'échappaient, coupables, de son épiderme. De parcourir du regard les infimes imperfections de son amant.

Mais Draco savait que si Harry désirait tant garder ses lunettes, c'était, en quelque sorte, pour lui opposer sa volonté. Les deux verres correcteurs étaient comme l'infime barrière entre eux, ce qui les séparait. C'était transparent, ça ne les gênait pas vraiment, souvent même, ils les oubliaient, mais c'était là.

Là, entre leurs deux corps chauds et moites, il y avait cet objet de métal et de verre.

Bref, Harry ne les enlevait pas souvent. C'était sa façon de garder le contrôle.

Et ce dimanche 22 octobre 2000, il était apparu sans.

Sans défense.

Et c'était cela qui avait troublé Draco tout au long du repas. Pourquoi ?

Pourquoi devrait-il affronter le Harry qui et qu'il avait sucé, sodomisé ? Pourquoi maintenant ? C'était trop tôt.

Il n'y avait pas de raison. C'était incompréhensible.

Ils avaient seulement fait deux séances ensemble, deux séances assez bancales, certes, mais qui tenaient relativement la route.

Pourquoi est-ce que la Muse venait déjà le provoquer, avec ses yeux si gros, qui sautaient de partout ? Pourquoi Harry tentait-il de lui rappeler qu'eux deux...

- Détends-toi, murmura le brun. Fais comme si tu étais un nouveau-né.

L'instruction était étrange, mais Draco la suivit. Il aurait fait n'importe quoi pour que Harry continue à lui parler avec ce ton si impérieux. Il avait tendance à oublier que le Survivant était parfois du genre dominant. Mais ça lui plaisait. Pensée coupable.

xXx

Draco se projeta dans l'esprit d'un bébé. D'ailleurs, est-ce que les bébés étaient même dotés d'un esprit ? Est-ce que ça ne venait pas avec l'âge, ce genre de choses ?

Avec dégoût, il décida de se projeter plutôt dans le corps d'un pigeon.

Soudain, tout ce qui les entourait prit un sens différent. Les autres personnes devinrent un brouillard bruyant, mais sans intérêt. Des obstacles à éviter, tout au plus, qui ne faisaient qu'un avec leurs tables. Les murs eux-mêmes ne marquaient plus que les limites de sa liberté de mouvement.

Les couleurs lui faisaient mal aux yeux, et l'harmonie de la déco s'effondra. Il ne voyait plus les lustres comme d'élégants luminaires mais comme des excroissances grotesques au plafond, qui aurait pu s'en passer. Aucune utilité.

Les serveurs qui circulaient étaient désormais des choses qui suivaient un parcours prédéfini. Il se concentra quelques secondes sur leur ballet avant de passer à autre chose.

La personne en face de lui.

xXx

Harry seul gardait une signification. Il était là, et il était là pour lui. Le sorcier le plus célèbre de l'Angleterre dînait à sa table, le regardant sans ciller.

Et, soudain, il se passa un truc flippant.

Les contours du brun se troublèrent, se firent moins précis. Et sa matière profita de cette confusion pour fuir. Littéralement.

C'était comme si ses pores s'étaient tous dilatés au maximum et que sa chair s'échappait, milliers de petites gouttes rouges traversant sa peau, remontant le long de ses poils pour finalement s'évanouir dans les airs.

Ça faisait une espèce d'aura lumineuse. Les petites gouttes, d'abord désordonnés, finirent par trouver un rythme. C'était intelligent. Ça formait des courants, des lignes, comme un réseau sanguin hors du corps. Comme les branches de l'arbre que le brun n'était pas.

Et, finalement, Draco comprit. Il voyait enfin l'intensité du regard de Harry Potter.

- Je vois ce que ça fait d'être myope, chuchota-t-il, dans un état second.

- Qu'est-ce que cela fait ?

- Tu ne vois plus qu'une seule chose nettement.


(1) Les mouches volantes/corps flottants : Les myopes doivent voir de quoi je parle. J'ai essayé de décrire ce phénomène intra-oculaire, mais ce n'est là que mon expérience malhabilement retranscrite. Si vous voulez en savoir plus, tapez "floaters" dans votre moteur de recherche préféré.

Voilà ! Bon, je suis sincèrement désolée si vous avez trouvé le chapitre inégal ou confus, j'ai eu beaucoup de mal à l'écrire. En espérant tout de même avoir un petit retour de ta part... Love !

(Ha et j'arrête les annonces de date de publication, ça me met plus la pression qu'autre chose. Donc à dans dix jours, c'est tout :)