Bonsoir bonsoir ! Bon, encore une fois, j'ai du retard (mais ça ne se reproduira qu'une fois encore au maximum... Vu que voici l'avant-dernier chapitre :) ). Je suis pas tout à fait satisfaite du résultat, mais bon, je l'ai assez réécrit /o/
Je remercie LinChan (Ha, ça fait plaisir de te lire de nouveau ! Les choses avancent, bientôt le dénouement :) ), Aloyse (Merci pour les encouragements, je vais faire de mon mieux sur les derniers chapitres !), Boudin (Haha, tu sais que Harry est bien compliqué !) et Chat Bleu (J'aime vraiment beaucoup Blaise, tu as raison :) ) pour leurs messages.
Résumons : Noël au Manoir, Noël à Poudlard... pas la même ambiance. Draco parle de Harry à ses darons, Harry reçoit plein de cadeaux empoisonnés. Nos deux héros passent le Nouvel An au 12, square Grimmaurd, à boire, bouffer et se frotter d'un peu trop près. Harry est résolu à mettre les choses au clair.
On se retrouve en bas !
CHERCHE MUSE ou Laisser le temps aux choses
Chapitre 14 : Dans le puits
L'homme sans visage avait de longs doigts fins, comme des griffes transparentes. Ses mains blanches et sans veine, de marbre, le caressaient avec lenteur, pour tester peut-être son moelleux, difficile de savoir. Il prenait en tout cas le temps de parcourir chaque millimètre de peau avec attention, à la recherche, de toute évidence, d'un vice caché. La pulpe de ses index traçait des sillons rouges éphémères mais la chair reprenait vite sa place, comme la mie de pain écrasée qui se regongle.
L'inconnu avait l'air d'un potentiel acheteur qui effleure le cuir d'un canapé avant d'oser s'y asseoir. Il fallait d'abord vérifier si le toucher était satisfaisant, si la matière était belle, avant d'aller plus avant. L'homme hésitait : la peau de Harry avait quelque chose d'intéressant, à coup sûr, mais... tous les dix centimètres environ, ses ongles manucurés butaient sur une cicatrice boursouflée et fraîche, sur un bouton luisant ou une croûte brune à l'aspect repoussant.
Ce grain de peau raffiné, semblable à un cuir de qualité, était lacéré comme un vieux sofa par les griffures d'un chat malpropre. Valait-il la peine de s'y asseoir, alors qu'il était visiblement dégradé, qu'il avait trop vécu ? Pouvait-on en marchander le prix, au vu des quelques défauts ?
L'homme sans visage continuait à le palper, comme un enfant un peu trop vieux fait un caprice pour une peluche. Il sait qu'il a passé l'âge et que le jouet finira sous son lit, niché dans des moutons de poussière. Mais l'ours est si mignon ! L'enfant essaye de se persuader qu'il en prendra soin, que jamais il l'abandonnera. Pourtant, sa mère déjà le tire par la main et l'enfant oublie le nounours, distrait par une publicité affirmant que les peluches, de toute façon, c'est has been (car pas assez rentable) et que, désormais, ce qui est top moumoutte, c'est les jeux vidéos. L'enfant part, mais il reste dans ses yeux l'ombre de l'ours qu'il n'aura jamais.
Les doigts froids quittèrent la peau de Harry, pour aller gratter un menton invisible. L'homme se demandait si ce désir irrépressible d'adoption compulsive n'était pas une très mauvaise idée, au final. Que ferait-t-il de ce jeune sorcier ? Etait-il propre, savait-il boire le thé ?
Mais ses yeux verts comme deux forêts miniatures ! Ses testicules comme deux animaux tremblotants de froid ! Et même cette moquette de poils noirs et épais, qui lui donnait terriblement envie de se rouler sur lui et de s'y engouffrer.
L'homme, las, vieux, avait tellement besoin de replonger, sans réflexion, dans le gouffre troublant d'un adolescent. Une dernière fois...
- Je te prends, murmura l'homme sans nom, avant de l'enfoncer violemment dans une boîte.
xXx
Harry tapa quelques coups contre les murs qui l'oppressaient mais il était nu et gelé : il abandonna vite ces efforts vains pour se blottir dans ses propres bras. S'il pouvait l'éviter, il préfèrerait ne pas avoir à mourir de froid. Il savait plus ou moins comment ça se passait. En premier, les frissons, signes que les muscles se contractaient pour tenter de le réchauffer. Ses pauvres poils qui auraient une érection et son sexe qui lui par contre se rétracterait.
Et puis le vent, le vent qui découperait la peau comme des ciseaux aveugles ou un Matisse devenu fou. Le bout de ses orteils devenant bleus comme la neige sale. Et aussi, le sang dans sa tête battrait moins vite et peu à peu tout son corps se ralentirait. Son cerveau s'endormirait, son cœur cesserait délicatement d'envoyer du sang chaud un peu partout en lui et enfin, de sa bouche, plus aucune buée ne s'échapperait.
Non, Harry, dans son cercueil, ne voulait pas crever. Il s'en foutait d'être abusé par un homme sans yeux et pourtant au regard lubrique. Il ne voulait pas se débattre et taper comme un dingue sur les parois de la boîte. Pour la première fois, il pensa que ça pouvait être pas mal de vivre à genoux. Il s'en battait les couilles, finalement, de devoir sucer une vieille teub en échange d'une couverture chaude. Il écarterait de lui-même ses fesses si on le nourrissait et qu'on soignait ses dernières cicatrices.
- Je te prends, murmura de nouveau l'inconnu, en ouvrant la boîte, après un temps indéfini.
Alors, Harry leva enfin les yeux et ça lui faisait mal, car il était tout dans le noir, jusque-là. Quelle lumière froide et éblouissante ! Le visage de l'homme était à contre-jour, entouré d'un blanc irréel, celui d'un pays où il n'y avait jamais de soleil sans nuage. Il faisait froid, plus que froid et tout blanc. Harry était glacé par l'Hiver qui s'engouffrait dans son carton et perçait ses poumons pour faire l'amour à ses deux ventricules.
Le visage à contre-jour était beau, mais déformé par l'âge et le vice. Les longs cheveux blonds étaient agités par le vent impalpable et les yeux acier luisaient comme des dents.
Mais même à quelques centimètres de ce nez droit et fin, Harry était encore incapable de nommer son nouveau Maître avec certitude. Qui l'avait acheté, lui, le Survivant, usé avant l'âge ? Etait-ce Draco ou Lucius Malfoy ?
xXxxXxxXx
Harry se réveilla en sursaut. Il n'avait pourtant pas mis de réveil la veille et il était bien trop tôt pour que quiconque lui envoie un hibou perturbateur de sommeil. Alors qu'il s'asseyait sur son lit en se demandant pourquoi son corps l'avait éjecté si brutalement du royaume des songes, une image saisissante de réalisme viola son esprit.
Le visage à contre-jour de Lucius Malfoy, sur le fond d'une toundra imaginaire.
Il eut beau secouer la tête trois fois de suite, l'image ne disparut pas. Au contraire, ses couleurs se saturaient, le contraste augmentait au point que le brun eut peur de vivre à jamais avec avec cette photographie imaginaire. C'était si physique qu'il était difficile de croire qu'il ne s'agissait que d'un rêve qui perdurait. C'était comme s'il avait vraiment vécu cette scène absurde, qu'il s'était retrouvé nu, dans un carton, entouré de neige, et surplombé par le visage beau, triste et cruel de Lucius Malfoy. Comme s'il avait été une pauvre marchandise récupérée chez un antiquaire par le sorcier de Sang-Pur, qui avait eu... difficile de mettre un mot sur ce sentiment. L'homme avait-il eu pitié ? Envie ?
Oh, et puis, qu'est-ce qu'on s'en foutait du sentiment totalement irréel de l'homme du rêve ! A moins que, justement, ça n'ait pas été un rêve...
xXx
Harry, gamin, n'avait jamais cru à la magie. Quand il s'était retrouvé sur le toit de son école, quand ses cheveux avaient repoussé en une nuit, quand un tee-shirt immonde de Dudley qu'il ne voulait pas mettre avait rapetissé... il avait expliqué ça comme il avait pu : le vent, les hormones et une mauvaise lessive. Mais dès que Hagrid lui avait appris que la magie existait bel et bien et que tous les phénomènes inexplicables par la science moldue étaient tout-à-fait compréhensibles pour les sorciers, Harry avait délaissé tout rationalisme mal placé.
La Magie pouvait tout faire, ou presque.
Après tout, était-ce véritablement impossible que sa conscience, durant son sommeil, se soit faufilée hors de son corps pour rejoindre celle de Malfoy senior ? Il imaginait cette traîtresse comme une sorte de fluide verdâtre, translucide, qui se serait échappé de ses oreilles, narines, pourquoi pas de ses mamelons... pour filer loin, dans un espace parallèle. Peut-être que tous les oreillers du monde avaient entre eux des passages, qu'ils étaient reliés. Alors que son corps fatigué serait resté sagement dans son lit, à s'entortiller dans la couette, à ronfler sûrement, un fantôme de lui aurait traversé l'oreiller pour atteindre la conscience de Lucius Malfoy.
Mais, était-il vraiment certain que le vieux visage marqué et méchant était celui de Lucius ? Non, il pouvait tout aussi bien s'agir d'une personne qui lui ressemblait seulement de façon incroyable, comme son fils unique, ayant pris sans explication vingt-cinq ans. Bon, il y avait des limites. Harry ne pensait pas s'être glissé dans la conscience d'un Draco Malfoy du futur. Hermione lui avait démontré il ne savait combien de fois que les voyages dans le temps était absolument impossibles. Mais il ne l'avait jamais vraiment écoutée. Après tout, elle était la personne qui avait justement possédé un retourneur de temps pendant une année scolaire.
Bref, peut-être que ce rêve lugubre, à défaut d'avoir eu lieu pour de vrai, pouvait quand même être qualifié de prophétie ? Est-ce que vouloir entamer une relation sérieuse, adulte, avec Draco était un acte aussi insensé que le fait d'être nu, dans un cercueil, victime d'un Maître au regard fou ? Est-ce que Harry, qui s'était battu pour la liberté et éradiquer Voldemort, faisait un bon choix en voulant devenir le compagnon d'un gars manifestement perturbé ?
Bon, en tout cas, il ne pouvait pas vivre éternellement avec ce visage à l'expression figée incrustée à même ses yeux. Il fallait qu'il s'en débarrasse. Il fila donc à la salle de bain d'un pas résolu. Là, il se fixa durant de longues minutes dans le petit miroir au dessus du lavabo.
xXx
Aucun doute : son reflet était en tout point semblable à celui qu'il avait hier. Rien d'anormal n'y était apparu. Aucune trace visible d'une excursion spirituelle (il ne savait même pas à quoi il s'était attendu). Il se concentra longtemps, très longtemps, sur son reflet, sans ciller, ou presque, et l'image finit par s'estomper. Voilà, l'homme aux longs cheveux blonds avait moins de présence désormais de ce gars au visage maigre, mal rasé, aux sourcils comme deux grosses chenilles. Et aux joues creuses et grises.
L'ancien Gryffondor était toujours fatigué, mais il avait peur d'aller se recoucher. Et s'il faisait un autre rêve ? Il n'avait pas non plus envie de s'adonner à de la psychologie de comptoir alors il délaissa aussi l'interprétation du cauchemar. C'était simplement un mauvais rêve. Draco n'était pas Lucius et lui n'était pas James. Ses bonnes résolution pour 2001 ne pouvaient décemment pas être mises à mal par son imagination débordante. Et qui tentait de l'avertir.
Décidé donc à mettre de l'ordre dans sa vie, il commença par envoyer un message à Blaise.
« Blaise,
J'ai passé le nouvel an avec Draco. Si les détails ne te concernent pas, j'espère que tu comprendras que je ne compte pas repasser du temps avec Max, même si, selon ton message de Noël, il en manifeste l'envie. Tout est embrouillé dans ma tête mais je compte régler tout ça dans le mois.
Merci pour tes revues pornos gays moldues cependant. Ça me touche beaucoup. »
Il était si perturbé, qu'il oublia de signer.
Quand un hibou postal se présenta à sa fenêtre deux heures plus tard, tandis qu'il petit-déjeunait, Harry crut qu'il apportait la réponse de Blaise. Que nenni !
« Cher toi,
Comme tu le sais, je suis ami avec Blaise Zabini. Nous venons de discuter et il a réussi à attiser ma curiosité. Il m'a avoué qu'il te connaissait, toi avec qui j'ai couché une fois, et que j'aurais PU et même DU te reconnaître. Même si tu as sûrement compris que je ne suis pas intéressé par une relation sérieuse, je suis curieux. Crois-tu qu'on pourrait repasser une nuit ensemble ? Ça peut être excitant, non ? Si le jeu est de découvrir qui tu es vraiment... Quoique je n'ai aucune idée de ce que tu pourrais y gagner.
Max »
Cet enculé de Blaise Zabini. Dès qu'il avait lu la lettre de Harry, il avait directement du en envoyer une à ce cher Max. Pourquoi ? Sûrement juste pour faire chier.
xXxxXxxXx
- Et donc tu as accepté ? s'écria Ron avec une grimace.
- Hum, je n'ai pas encore répondu, admit Harry.
Ron et lui déjeunaient dans un petit resto qui ne payait pas de mine, mais dont l'avantage était que les habitués n'en avaient que peu à faire des autres consommateurs. C'était parfait pour manger un morceau et discuter tranquillement.
- Ce gars n'est pas fréquentable, j'en suis certain !
- Ron, je te demande pas ton avis, je te dis juste que je pourrai peut-être pas venir ce soir. Et puis, c'est Dean et Seamus qui me l'ont présenté, il ne peut pas être si dangereux.
- Fais comme tu veux, vieux, mais tu sais que j'ai aucune confiance en Zabini. Et même si c'est Dean et Seamus qui te l'ont présenté, il fréquente visiblement aussi Zabini. Ça en fait un gars peu recommandable, non ? Il joue dans deux camps opposés.
Harry soupira intérieurement. Lui-même fréquentait Dean, Seamus et Blaise et il restait pourtant un sorcier respectable. Et puis, c'était quoi ces histoires de camps, sérieux ?
- Tu sais, moi aussi je suis pote avec Dean, Seamus et Blaise...
- J'ai jamais dit que t'étais un gars respectable, hein, le charria son ami. Enfin, je peux pas t'en vouloir d'avoir une excuse pour ce soir. Ma mère a encore préparé un dîner façon Weasley. Je crois que yaura plus ou moins toute la famille et, sincèrement, ils sont si fan de toi que ça me fout la nausée.
- Brr, j'enverrai une carte d'excuse à Molly. De toute façon, Max, on va sûrement pas coucher ensemble, je veux juste... régler certaines choses.
- Régler quoi ? T'as pas l'impression de te créer toi-même des problèmes, mon vieux ?
Le Survivant finit son verre d'eau. Bien sûr, Ron ne savait pas tout ce qu'il s'était passé entre Harry et Draco depuis l'annonce « Jeune Homme cherche Muse », l'été dernier. Il savait simplement que son meilleur ami avait trouvé un travail qui l'occupait quelques jours par mois.
Il n'y avait finalement que Blaise qui était au courant de toute l'histoire. Est-ce qu'un jour Harry aurait le courage de tout leur raconter, à lui et à Hermione ?
xXx
- Bon, tu sais que je revois Draco, hein ?
- Ça a fait la Une de la Gazette pendant trois semaines, donc oui, dit le rouquin. Pourquoi tu nous en as jamais parlé, d'ailleurs ?
Ho, par les narines d'un dragon hypocondriaque, comme tout était compliqué !
- Bon, en fait, commença le brun, Draco et moi...
xXxxXxxXx
« Quand je me suis réveillé ce matin, la Muse était toute faible. Elle était assise sur le bord de ma table de nuit et ne me regardait pas vraiment. Ses yeux d'ordinaire brillants étaient vitreux. J'ai failli tendre la main pour l'agiter dans tous les sens, comme un Moldu tape sur une télévision pour la faire marcher, puis je me suis ravisé. J'avais soudain peur de la casser.
D'habitude, elle a l'air toujours si sûre d'elle ! Elle promène son regard mutin, comme si la Terre lui appartient. Quand je me réveille, je la vois, qui se pavane, survole chaque objet comme s'il était fait à partir d'elle. La Muse ne sait pas que le Monde existait avant elle. Elle pense que dès qu'elle détourne le regard, tout s'effondre en silence. Au fond, elle s'en fout. Elle n'a besoin de rien pour exister.
Ma Muse... Ma Muse ce matin était toute faible. Elle avait l'air de mourir. Et pourtant, ce n'est pas comme si elle ne s'alimentait plus : la dernière fois que j'ai vu Harry, c'était hier. Et ce n'est pas comme c'était un souvenir sans importance. Au contraire, cette soirée du Nouvel An était terriblement riche. J'ai noté je ne sais combien de détails insignifiants et pourtant essentiels. Comment son pied froid et osseux a atterri sur mon torse, comment il mange de la raclette comme un morfal – et le fait qu'il n'aime pas les cornichons –, comment ses joues deviennent plaquées de rouge quand il a trop bu... Toutes ses informations auraient du faire grossir la Muse, lui donner encore plus de présence, de substance !
Mais elle ne semble pas satisfaite. C'est comme si elle était en adolescence. Je ne sais plus ce qu'elle veut... »
xXx
Draco, à force de se torturer le cerveau, finit par considérer la soirée du Nouvel An comme une séance de pose, même si cela n'avait jamais été réellement explicité. En effet, par sa faute, ils avaient raté deux séances, qui auraient du se tenir le 3 et le 17 décembre. Le 31 décembre, soir du réveillon était donc une date-butoir. Ca coïncidait bien. Et l'ancien Serpentard aimait les choses carrées.
Il envoya, comme de coutume, un présent à Harry pour le remercier. Il choisit carrément un sommier : Harry s'était plaint plus d'une fois de la mauvaise qualité de son sommeil, de son dos fracassé. Et puis, ils avaient dormi ensemble sur un canapé pourri, au 12, square Grimmaurd : même si ce cadeau pouvait paraître étrange – et effectivement, Harry fut très étonné quand, un beau matin, on lui livra un lit –, du moins restait-il dans la thématique de la séance... s'il y avait vraiment eu une thématique.
Ils avaient simplement fêté la Nouvelle année tous les deux, partagé un repas, bu plus que conseillé et plongé dans un sommeil bienheureux. Pouvait-on encore parler de séance de pose ?
Draco devait se rendre à l'évidence. L'institution des séances commençait sérieusement à s'effriter. Il écrivait énormément et cependant son Harry-Muse imaginaire ne grandissait pas comme un personnage crédible. Tous les morceaux de texte qu'il écrivait et brûlait compulsivement ne lui procuraient plus aucun plaisir. La Muse mourait. Comme s'il n'en avait plus besoin.
Au final, cela faisait plusieurs mois qu'il revoyait son ex-soumis et ex tout court et plus le temps passait, plus il était perdu. Que devenait son projet prétentieux d'écrire le plus beau roman jamais écrit par un sorcier de vingt ans ? Qu'avait-il accompli depuis que Harry Potter et lui se voyaient régulièrement ?
Il le savait : si lui tenait terriblement à ces séances, il n'en était pas de même pour Harry. Pour quelle raison l'ancien Gryffondor avait accepté, d'ailleurs ? Qu'y trouvait-il ? A QUOI EST-CE QUE TOUT CELA SERVAIT AU FINAL ?
xXx
Souvent, Draco s'énumérait les séances dans sa tête, comme pour tenter d'y trouver une logique ou au moins une évolution :
1) « Harry joue au Qui suis-je » ; cadeau : un morceau de prose de la main de notre écrivaillon
2) « Harry a onze ans de nouveau » ; cadeau : un RDV au restaurant
3) « Tête-à-tête au Mon Plaisir » ; cadeau : vieux souvenir en fiole de la séance d'érotisme avec la cape d'invisibilité
4) « Harry et Draco vont à la piscine municipale ; cadeau : 2,5 livres, soit le prix d'une entrée à la-dite piscine
5) « Draco se fait kidnapper par Harry et Blaise, a un fantasme malsain de vieux porc et éjacule dans son pantalon » ; cadeau : un calendrier de l'Avent sorcier
6) « Harry et Draco bouffent, se bourrent la gueule, s'endorment, après des déclarations qui s'avèrent gênantes le lendemain » ; cadeau : un sommier
Il rajoutait parfois en secret et bonus la soirée de Halloween où ils avaient discuté sur le trottoir et la ballade à Egerton, même si ces deux fois-là, ils s'étaient vus en « civils ». Toutefois, plus il faisait cette liste mentale, moins il y trouvait une quelconque cohérence.
xXx
Leur relation si exceptionnelle, cet espèce de cocon de bizarrerie et d'onirisme snob, ce lien spécial qui les transformait en personnages de film d'art et d'essai, tout ça était peut-être simplement une invention de son esprit malade. Draco, en quête de romanesque, projetait sur eux deux ce qu'ils n'étaient pas : un Artiste et sa Muse. Il n'avait pas seulement créé son Harry-Muse de toutes pièces, il s'était aussi lui-même enfermé dans un rôle qui lui collait tellement à la peau qu'il se croyait sincère. Il n'était pas vraiment cet apprenti écrivain à la recherche du personnage le plus complexe ! Il n'était pas un poète romantique maudit. Harry Potter n'était pas fait pour poser et être une Muse. Tout ça, c'était ce qu'il aurait voulu qu'ils soient, dans une autre vie.
Et la vie n'était pas un plan en trois parties.
Enfin, s'il voulait caricaturer, il pouvait encore faire correspondre :
1) Thèse : Harry et Draco sont ennemis
2) Antithèse : Harry et Draco ont des expériences érotiques sadomasochistes et finissent par sortir ensemble
3) Synthèse : foutaises !
Leur histoire aurait du s'achever avec cette séparation tacite, en fin de sixième année. Ce rebondissement de l'annonce « JH cherche Muse » était de trop. C'était comme une mauvaise suite. C'était presque une parodie.
Oui, Draco était pitoyable de se raccrocher à un être qui n'existait plus – Harry ne serait plus jamais l'adolescent maladroit qu'il avait aimé. Pire, il était presque sîr d'être fou, car il plaquait sur le Harry réel l'image fantasmée d'une Muse qui n'avait jamais existé ailleurs que dans sa tête.
Début Janvier 2001 : Draco Malfoy déprime de nouveau et décide de laisser les choses se faire, sans plus intervenir. Il avait vingt ans et il était terriblement las.
xXxxXxxXx
Blaise n'était pas un vilain bougre, dans le fond. Il fallait juste gratter avec les ongles et remuer un peu pour le comprendre. Il aimait, certes, poser des obstacles çà et là, et regarder la colonne de fourmis, jusque-là bien ordonnée, devenir un grand foutoir. Parfois, il en écrasait une et observait ses potes la contourner ou, pire, la bouffer. Mais jamais il n'avait mis le feu à une fourmilière. En tout cas, jamais de ses propres mains.
Lui-même savait qu'il n'était qu'une gigantesque reine-fourmi et qu'un caillou pouvait lui faire à tout moment sauter l'abdomen. Si cela lui arrivait, il ne s'en plaindrait même pas.
Après avoir appris que la « mystérieuse conquête » de son pote Max avait accepté de passer une deuxième nuit de folie en sa compagnie, il se demanda s'il n'était pas allé trop loin. Si Max découvrait qu'il avait sailli deux fois le grand, l'unique Harry Potter, il ne pourrait pas garder cela pour lui. Et puis, ce gars avait beau être très sympa, plutôt réglo, mais comme tout ancien Serpentard, il était difficile de savoir ce qui pourrait soudain se passer sous son crâne infâme.
Si Blaise avait été à la place de Max, il n'aurait pas hésité à exploiter la situation. Comment se faisait-il que l'Elu ait besoin d'un coup d'un soir, alors que, selon les journaux, il menait une vie d'amour avec cet enfoiré d'ancien Mangemort ? Oui, si Max découvrait qui était réellement cet inconnu d'il y a un mois, ça foutrait finalement en l'air les plans de Blaise. Quels étaient-ils, en fait ? Même lui ne le savait pas vraiment.
Il lui fallut tout de même plus d'une heure pour convaincre Harry de ne pas – surtout pas – aller coucher avec Max. Le brun trouvait ce retournement de situation très suspect. Même si, pour la première fois depuis longtemps, le Black agissait de façon totalement désintéressée.
xXx
- Je comprends pas. Te connaissant, tu devrais te réjouir que je couche avec Max ! Tu m'as redonné son numéro de Cheminette à Noël et, ne le nie pas, tu t'es empressé de lui envoyer un hibou dès que tu as reçu mon message hier qui te disait pourtant, texto, « Je veux plus rien avoir à faire avec Max ! ». D'ailleurs, tu as réussi à m'embrouiller, vu que j'ai finalement accepté de le revoir ! Pourquoi tu veux pas que je le vois, tu as peur de quoi ? De toute manière, tu as toujours tout fait pour perturber ma relation avec Draco !
- Je m'offusque ! Oh comme je m'offusque ! Moi ? J'ai été le premier à vous pousser littéralement l'un vers l'autre !
- Attends, rappelle-moi comment tu as fait ça, déjà ? s'écria Harry, dont la colère montait rapidement. Ah oui, en me draguant ouvertement, en m'embrassant, en me...
Les mots « volant ma virginité anale » planèrent quelques instants dans leurs têtes, avant que le brun ne continue :
- Bref, EN NOUS EMMERDANT ?
- Harry, très cher, fit Blaise en croisant les jambes.
Il avait l'air d'un psychologue un peu frappé.
- Ce n'est pas moi qui ait volontairement embrouillé votre relation. Si tu as oublié, je ne t'en voudrais pas car cela date d'il y a quatre ans, vous étiez déjà embrouillés, embourbés même. Sérieusement, tu n'oublies pas que vous vous détestiez ? C'était un obstacle de taille à votre romance, excuse-moi !
- Je suis passé là-dessus depuis longtemps maintenant, râla Harry. Quand on faisait nos... séances d'érotisme, je le trouvais déjà moins chiant, enfin, Draco m'intéressait déjà quoi. TU SAIS TOUT CA ! Ça aurait pu se faire beaucoup plus vite, si t'avais pas été là, on aurait pas eu si peu de temps devant nous avant qu...
Blaise ouvrit de si grands yeux d'effroi qu'ils auraient pu jaillir de leurs orbites.
- Tu me reproches d'avoir écourté votre relation amoureuse ? s'indigna-t-il avec une surprise feinte. Je te rappelle que moi je n'ai pas pris parti pendant la guerre contrairement à vous deux. Je t'assure que je n'ai jamais fait qu'encourager votre relation. Peut-être que tu ne te rends pas compte que l'amour n'est pas plus fort que tout, contrairement à ce que disait Dumbledore, qu'il y avait de réels problèmes entre vous.
Harry soupira. Etre ami avec Blaise Zabini donnait plein d'avantages – par exemple, le Black lui donnait volontiers des nouvelles de Draco – mais était aussi une source merveilleuse d'emmerdes – par exemple, quand il lui arrivait d'avoir raison.
xXx
C'était vrai. Si Draco et Harry l'avaient vraiment voulu, ils auraient pu reprendre contact pendant ou même après la guerre. Harry avait assisté au drame de la Tour d'Astronomie, il savait que le Serpentard aurait été incapable de tuer le Directeur. Il avait même eu pitié de lui, cet ado fragile et menacé qui avait tellement peur de perdre sa famille.
Mais même quand les Raffleurs les avaient amenés au Manoir Malfoy, Harry et Draco n'avaient pas échangé un seul signe d'affection, de reconnaissance. C'était comme s'ils étaient de nouveau des étrangers. Et quand Voldemort était mort, alors que plus rien, sauf l'opinion publique stupide, ne les séparait, ils n'avaient pas repris contact. Ils étaient trop occupés à commencer et construire leurs vies de jeunes adultes, à tenter d'oublier, pour raviver des souvenirs heureux mais enterrés.
En quelque sorte, leur relation d'ado appartenait à une jeunesse qui n'avait pour eux plus aucun sens. A quoi bon s'envoyer en l'air dans des chapelles poussiéreuses maintenant que Ted Lupin était orphelin et que le nom des Malfoy était prononcé avec dégoût et haine ? Maintenant que Poudlard n'était plus leur Maison commune ?
Et pourtant, s'ils avaient réellement fait le deuil de leur histoire d'amour et de haine, pourquoi est-ce que depuis six mois ils se revoyaient ? C'était comme si leur lien était inéluctable, comme s'ils étaient condamnés à répéter, en vain, le même cycle... avec la même fin forcément malheureuse. Rien de bon ne les attendait : ni bonheur, ni amour serein.
En effet, que faisaient-ils, avec les séances de pose, d'autre que rejouer, avec une innocence feinte, les séances de leurs seize ans ? Draco n'était plus Draco, plus le Draco qu'il avait connu. Ça ne servait à rien... Ha, même si Harry désespérait de tout mettre au clair, une dernière nuit avec Max, qui n'était absolument pas prise de tête, ne pouvait pas lui faire de mal. Une dernière fois, allez !
- Harry, tu sais, je crois que tu projettes sur Max ce qu'il n'est pas.
xXx
Le brun grogna. Il détestait du plus profond de son cœur ces lieux communs. Sûrement à cause d'une enfance à écouter la Tante Pétunia émettre des hypothèses psychanalytiques foireuses sur sa personne, qui aboutissait toutes plus ou moins à la conclusion suivante : « Ce pauvre garçon est hargneux car il croit dur comme fer que ses parents n'étaient pas les voyous qu'ils étaient ».
- Hey, je t'assure. Je connais bien Max, en tout cas, je sais comment il est. Tout le monde sait comment il est tout compte fait. Ce gars est une caricature ambulante. C'est Dean et Seamus qui te l'ont présenté, non ?
- Hum, répondit Harry.
Comment est-ce que Blaise faisait pour être si informé sur tout ?
- Tu n'as pas l'impression de t'enfermer dans le même schéma que... avant ?
Harry allait protester. Mais tout d'abord il s'imagina la distribution des rôles, si sa vie affective actuelle avait été l'objet d'une pièce de théâtre :
DRACO MALFOY, vingt ans, dans le rôle de Draco Malfoy, seize ans. Jeune sorcier attirant mais terriblement compliqué et avec un complexe paternel, utilisant des concepts pseudo-esthétiques à tout-va.
HARRY POTTER, vingt ans, dans le rôle de Harry Potter, seize ans. Jeune sorcier paumé, en mal d'affection et sans aucune confiance en lui, n'aimant pas réfléchir trop longtemps.
MAX, sans nom ni âge, dans le rôle de Blaise Zabini, seize ans. Jeune sorcier simple, drôle, sans attache, qui vient séduire et distraire Harry Potter de Draco Malfoy.
BLAISE, vingt ans, dans son propre rôle. Jeune sorcier sans problème mais aimant en créer autour de lui et prodiguant des conseils comme une voyante déglinguée.
- Bon, Blaise, c'est la dernière fois que j'écoute un de tes conseils. Et c'est parce que, chose unique, Ron et toi êtes d'accord.
- Ho, tu sais, même si Ron Weasley ne m'aime pas, je n'ai aucun avis sur lui. Ça ne m'étonne même pas que nous soyons d'accord, tu sais ? Tout comme moi, il veut te voir heureux, dit l'ancien Serpentard avec un sourire mouillé.
Harry ne crut pas un mot de son baratin mais il consentit à envoyer un mot assez sec à Max. Ils ne se reverraient plus jamais, point. Sa résolution pour 2001 était de mettre les choses au clair. Il fallait croire que ce n'était pas quelque chose de naturel pour lui mais, pour une fois, Blaise Zabini était dans son camp.
xXxxXxxXx
Le deuxième lundi de Janvier, Ron et Hermione retrouvèrent avec un enthousiasme modéré les bancs de l'école. Harry retourna à sa routine, qu'il n'avait jamais vraiment quittée, et se posait plein de questions. Draco aussi s'en posait un paquet, mais c'était là son état habituel.
Un midi, Ron, Hermione, Neville et Ginny déjeunèrent ensemble, dans une cafétéria étudiante. Ce n'était pas vraiment rare qu'ils se retrouvent pour partager un repas sur le pouce, étant donné que les écoles de magie londoniennes, par souci de commodité, étaient toutes situées dans le même secteur. Harry ne se joignait que très rarement à eux : on le prévenait souvent à la dernière minute et il était presque à chaque fois atteint de flemme aiguë.
Le groupe d'amis discutait sans aucun fil directeur. On passait des furoncles de la mère de Neville à la vie sexuelle de Ginny, de la mine fatiguée de Hermione à l'étrange moustache que Ron se laissait pousser.
Puis on parla de Harry. Neville s'étonnait que leur ami ait couché avec un inconnu. Depuis quelques mois, ce dernier avait arrêté de coucher avec des garçons ramassés n'importe où.
- Il doit y avoir quelque chose qui explique cela, affirma le sorcier d'un air songeur.
Hermione se lança dès lors dans une analyse aussi détaillée que farfelue du mal-être profond que ressentait Harry et donc ce choix de ne jamais s'engager, et puis cette horloge qui restait toujours chez lui comme la carcasse d'un amour mort dont on ne peut pas se débarrasser, et puis pourquoi est-ce que leur meilleur ami était devenu si mystérieux, et puis, ce Max connaissait Zabini...
- Hermione, peut-être que Zab... Blaise n'est pas une si mauvaise personne, lança Ron.
C'était comme s'il avait lâché une caisse au beau milieu d'un examen.
- Pardon ?
- Quand Harry m'a dit qu'il comptait revoir Max, je lui ai dit que c'était une mauvaise idée. Devinez quoi ? Blaise lui a dit la même chose ! Blaise n'est peut-être pas un enfoiré. Enfin, en tout cas, cette fois-ci, je suis d'accord avec lui. Max ne l'aide pas. Et puis... Ho, il m'a confié que Draco et lui ça pouvait de nouveau marcher.
- Ron, je t'ai toujours dit que Blaise n'était pas méchant, dans le fond, lui répondit sa copine, sans relever l'allusion à Malfoy.
Après tout, s'inquiéter pour Harry était une chose, parler dans son dos en était une autre.
- Il est juste incompréhensible, je n'ai jamais compris quels étaient ses buts ! avoua-t-elle.
- Bah, tu sais, il bosse en banque. Et tu sais ce que c'est, le capitalisme ? C'est amasser de l'argent, le réinvestir sans y toucher, ou presque, en avoir de nouveau, le placer encore, tout ça sans fin. Bref, son métier est absurde. Sa manière de penser aussi. Bah quoi ?
- Rien. Tu viens juste de me rappeler pourquoi je t'aime.
Neville observa le couple s'embrasser comme de jeunes tourtereaux, tout en se demandant quand est-ce que Harry admettrait enfin qu'il n'avait jamais cessé, n'ayons pas peur des mots, d'aimer Draco Malfoy. Maintenant que tous les sorciers de Grande-Bretagne savaient que le Survivant était gay et avait eu par le passé une liaison avec l'héritier Malfoy, il ne manquait plus qu'une chose : que les deux principaux concernés avouent que c'était inéluctable. Il leur était impossible de vivre trop longtemps l'un sans l'autre. Cependant, ce qui était tragique, c'était qu'il leur était sûrement tout aussi impossible de vivre trop longtemps l'un avec l'autre... Mais sincèrement, fuck la fatalité ! La dernière fois, ils n'avaient que seize ans et s'étaient permis d'emmerder royalement le destin.
Mais aujourd'hui, ils n'avaient que vingt ans. Un âge où on peut encore s'octroyer le droit d'être insouciants. Comme dirait l'autre, qui vivra verra.
xXxxXxxXx
« Cher Draco,
Aujourd'hui est une date-butoir. Prépare des affaires d'écriture et des vêtements chauds. Même si le temps est clément pour un 15 janvier, il fait quand même froid.
A tout à l'heure !
Ta Muse »
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Ils marchaient dans une forêt en silence depuis un bon quart d'heure. Harry était venu en début d'après-midi toquer à sa porte, emmitouflé dans, au bas mot, trente épaisseurs de laine. Il lui avait saisi la main – Draco avait maudit le léger trouble qui l'avait assailli – et les avait fait transplaner dans une clairière. En quelques secondes, les toits enneigés du village lumineux qu'était Egerton avait laissé place à des centaines de troncs humides. Même l'espace dégagé de la clairière était à peine éclairé. Au dessus de leurs têtes, les arbres centenaires bravaient fièrement l'astre solaire.
Alors que Harry était encore en train de retrouver l'équilibre, le blond s'était déjà lancé dans une typologie-réflexe du lieu. Auprès d'une racine, des bouts de coquilles d'œuf et quelques brindilles. Le nid d'un petit oiseau avait certainement était renversé par un écureuil gris d'Amérique et les feus messieurs les embryons engloutis par les insectes et la terre. Sur l'écorce de cet arbre, les griffures d'un ours adulte. Il valait mieux se casser d'ici, qui sait si celui-là avait des problèmes d'insomnie hivernale ?
Autour d'eux, majoritairement des chênes pédonculés et des chênes sessiles, même s'il aperçut un jeune hêtre coincé entre deux chênes, tentant vainement de s'élever jusqu'à ciel. Il était presque sûr qu'au moment du Printemps, sous ses pieds, des digitales pourpres pousseraient, ces fleurs si étranges qu'on appelait d'antan Gants-de-Notre-Dame. Depuis des siècles, elles étaient prisées pour leurs vertus protectrices : il suffisait d'en accrocher tout autour de sa porte pour repousser les indésirables.
Mais au beau milieu de ce mois de Janvier, il n'y avait au sol que des tiges cassées ou tordues qui émergeaient d'une fine couche de neige.
Dès que Harry eut retrouvé une position stable, ils s'étaient mis en marche.
xXx
- On est dans la forêt de Dean, finit par affirmer le blond, qui en avait marre de cette fausse randonnée silencieuse. La question est : qu'est-ce qu'on y fait ? Dans mes souvenirs, tu n'as jamais été très « sylvestre ».
Harry était incapable de distinguer un pin d'un bouleau. Ses affinités avec le milieu forestier était si nulles que c'était à peine s'il savait reconnaître un Saule Cogneur quand il en voyait un.
- C'est la seule forêt que je connaisse, mis-à-part la Forêt Interdite, répondit l'Elu. On y a été pendant... enfin, j'y ai été avec Ron et Hermione, une fois. Bon, arrêtons-nous là.
Ils n'étaient nulle part en particulier : entourés de troncs s'élançant vers les cimes noires, d'herbe à peine piétinée et de deux rochers de taille moyenne. Il n'y avait là rien de remarquable. Harry ne l'avait visiblement pas conduit à un endroit précis (il était de toute façon peu probable que l'ancien Gryffondor sache se repérer en milieu sauvage). Peut-être que si Draco n'avait pas parlé, ils auraient continué encore un moment. Peut-être que le lieu n'avait aucune importance.
- Le lieu n'a aucune importance, confirma le brun. Ça devait juste être dans une forêt, c'est tout.
Draco acquiesça, incertain. Qu'allait-il se passer maintenant ? Il s'appuya sur un rocher mais...
- Non ! cria le brun. T'assied pas, c'est pas la peine, tu verras.
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Harry, comme dans une tentative désespérée pour retenir l'attention de son compagnon, commença à se déshabiller. Tétanisé, Draco le regarda déboutonner maladroitement – il portait d'énormes gants – son manteau bleu nuit.
Très vite pourtant, il se rendit compte que tout cela avait été organisé. La séance commençait.
Les boutons de bois sautaient un à un, dévoilant au fur et à mesure un torse recouvert d'un épais pull gris torsadé. Le manteau semblait soudain terriblement long, vu le temps que le brun mit pour l'ouvrir en entier. Quand le dernier bouton fut libéré de son trou, le vêtement de laine mélangée eut l'air de trop. Il fallait que Harry l'enlève, c'était une nécessité esthétique.
L'ancien Gryffondor, sans un regard pour son spectateur, ôta son manteau, qui atterrit lourdement sur le sol. Il s'empara d'un bout de son écharpe, qu'il fit tournoyer autour de son cou pour la défaire, et envoya la longue bande de cachemire rejoindre le manteau. Puis, il chopa son bonnet par le pompon et le lança en l'air. L'accessoire vola quelques instants avant de s'enfoncer lui aussi dans la neige. Ses deux gants immondes subirent le même sort.
Harry s'attaqua ensuite à son gros pull. Ses deux mains s'empoignèrent du tissu et le firent passer au dessus de sa tête, froissant, au passage, sa tignasse noire. Ses lunettes aussi furent soulevées par le mouvement. Comme c'était drôle ! Un des yeux verts paraissait énorme, car il n'était plus étréci par la correction d'un verre. L'autre, au contraire, semblait minuscule, en comparaison à son jumeau. Harry remit machinalement la monture en place, avant de jeter son pull par terre.
Le geste provoqua un léger coup de vent, qui souleva son tee-shirt. Un bref instant, Draco fut donc pris de violents frissons, car il entraperçut une bande de peau, exhibée par accident.
Quand le brun se saisit du tee-shirt qui recouvrait la peau en question, Draco fut extirpé de sa torpeur. Il s'élança sur l'autre sorcier, en gueulant :
- Arrête ça ! Tu vas crever de froid !
Mais Harry ne lui lança même pas un regard, sans s'inquiéter d'être bousculé ou même frappé. Et pour cause : Draco entra de plein fouet avec une barrière de protection. Il eut beau la marteler de coups, lui jeter toute sorte de sorts, rien n'y fit. Harry, à un mètre de lui, était absolument inatteignable. Et torse nu.
Le blond faillit gémir de frustration quand il comprit qu'il avait loupé, à cause de sa fureur inquiète, le moment où sa Muse avait enlevé son tee-shirt. Ça avait du être si beau, si... naturel ! L'héritier Malfoy tomba à terre, impuissant. Il ne pouvait que regarder l'homme qu'il vénérait se désaper et mourir gelé.
Le buste blanc, avec ses poils noirs et ses côtes saillantes, semblait presque déplacé par rapport à l'arrière-plan, fait de branches aux angles durs et aux couleurs saturées. Harry paraissait si fragile, planté là, comme un arbre jeune écrasé par l'âge de ses semblables. Cet effeuillage était une sorte de pied-de-nez à la nature toute puissante. Lui, homme au corps d'oisillon, s'en foutait du froid. Il assumait sa chair sans graisse, n'en avait aucune honte.
Il ne craignait même pas la mort.
L'inconscient défit sa ceinture de cuir, avec ses doigts crevassés, puis la braguette de son pantalon et laissa le tout tomber sur ses genoux. Ses mains – bordel, est-ce que c'était du sang qui s'écoulait des coupures dues au froid ? – frôlaient ses deux cuisses nues et ses mollets étaient prisonniers du jean. Ç'aurait été comique s'il n'avait pas été aussi beau.
Harry Potter, seulement vêtu d'un boxer, en plein Hiver, dans une forêt aux troncs épais et noirs et au sol blanc de neige.
Après avoir sorti ses jambes frêles de son pantalon, le Survivant jeta le jean sur le tas informe, à côté de lui. Il ne lui restait, en dehors de son caleçon, que ses chaussettes et ses chaussures. Il se pencha pour se déchausser, sans se presser. Il se débarrassa facilement de ses baskets mais il lui fallut s'y reprendre à deux fois pour enlever ses chaussettes noires humides de neige. Elles atterrirent sur les auteurs vêtements abandonnés.
Voilà, Harry Potter, seulement vêtu d'un boxer, en plein Hiver, dans une forêt aux troncs épais et noirs et au sol blanc de neige, ne regardait toujours pas Draco Malfoy.
Pourquoi ?
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Mais l'ancien Serpentard n'eut pas le temps d'émettre des hypothèses plus élaborées que « Il a le soleil dans les yeux » car le brun commença à faire quelque chose d'étrange. Ses deux bras nus se levèrent – Draco, d'où il était, voyait distinctement les poils de ses avant-bras hérissés pour lutter contre le froid – et formèrent une couronne autour de sa tête.
Hébété, Draco observa Harry tenter de se mettre sur la pointe de ses pieds. Ses orteils se recroquevillaient comme un sexe d'homme sous l'eau froide. Mais ses talons finirent par se décoller.
Harry Potter imitait une ballerine ! Elle était bien bonne, celle-là !
Le Survivant ne semblait pourtant pas d'humeur à rire. Avec un très grand sérieux, il souleva une jambe poilue et entama un genre de ballet pour un danseur et un spectateur. La forêt, de toute part, formait une scène restreinte mais intime. Les arbres encadraient parfaitement cette danse inharmonique. Ce spectacle insensé resterait un secret entre la forêt et les deux sorciers.
Draco, malgré lui, se sentit pris aux tripes. Les mains plaquées sur le bouclier infranchissable, il ne pouvait pas quitter sa muse des yeux.
Enfin, Harry devenait ce que l'écrivain amateur avait toujours cherché ! Il n'était pas gracieux – après tout, on parlait d'un phénomène de maladresse extrême – mais il avait cette... chose qui émanait de lui, cette chose qui rendait Draco dingue. Il rayonnait, lui, simple être humain, paumé parmi des dizaines et des dizaines de chênes à l'allure phallique. A lui tout seul, il emplissait l'espace.
Quand Harry se mit à sautiller comme un demeuré, Draco se jeta sur son sac, pour en sortir une plume et un morceau de parchemin. Peut-être, peut-être qu'il allait enfin parvenir à saisir sur le vif cette émotion qu'il n'avait jamais réussi à retranscrire de façon satisfaisante !
Il gratta le papier avec frénésie, sans détourner le regard. Harry était si parfait ! Draco l'imaginait sans mal arborer des pattes de bouc. Oui, ça lui irait si bien, le rôle de Pan. Il ne lui manquait qu'une flûte, une paire de cornes enroulées et bien sûr, la nymphe Syrinx. Si Draco était Syrinx, au lieu de fuir le satyre, il se jetterait sur lui pour enfuir son visage dans sa toison. Si Draco était Syrinx, il ne serait pas en train d'agiter sa plume comme un dingue, au point d'en percer le papier. Il serait de l'autre côté de la bulle, non pas là en tant que spectateur mais en tant qu'acteur.
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Il ne serait pas perdu dans une contemplation désespérée mais serait en train de se trémousser avec Pan, déchirant ses robes coûteuses, pour lui aussi afficher sa nudité sans honte, n'en avoir rien à foutre de balancer ses organes génitaux à gauche, à droite. Pas même un boxer pour cacher ses appendices.
Oui, si lui et Harry étaient réellement des personnages mythologiques, ils seraient entièrement nus, ingénus, ne pensant même pas à se dévorer des yeux car trop emplis d'autres émotions. Ils seraient en contact viscéral avec la Nature, sentirait leurs pieds s'enfoncer dans l'intimité de la neige terreuse. Ils pourraient se frotter aux écorces sans peur, car les animaux ne craignent pas ce qui ne bouge pas. Ils se bousculeraient dans leur danse effrénée, riraient comme des hyènes sauvages, pousseraient des cris sans langage.
Leurs bras, dans des mouvements sans début ni fin, s'entrecroiseraient, se mélangeraient. Leurs deux corps, à l'unisson, feraient enfin partie du même univers. Ils seraient deux, à féconder la neige de leurs pattes, ils seraient deux, à jouer un spectacle que personne ne verrait jamais. Oui, un duo d'âmes tourmentées montant une pièce qui restera toujours cachée dans un recoin de leurs esprits fantasques. Mais qu'est-ce qu'ils s'en foutraient, s'ils étaient réellement Pan et Syrinx ! Ils seraient déjà deux à partager le poids de ce secret. Deux, c'était déjà un monde entier.
Entre être tout seul et être à deux, il y avait autant de différence qu'entre un point et une droite.
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Mais... les doigts de Draco lâchèrent la plume, qui se ficha dans la neige. L'encre noire, qui s'écoulait de sa pointe, s'infiltra à une vitesse effrayante dans le tapis immaculé. On aurait dit un mauvais sort, tellement c'était rapide et... laid. Il détourna le regard. Harry était plus important qu'un peu d'encre dans de la neige. De toute façon, la neige n'était que de l'eau.
L'ancien Serpentard tapa du poing contre le bouclier, plus pour attirer l'attention du brun que par réel espoir de le briser. A sa grande surprise, la barrière de protection se désintégra. En voyant le brun debout devant lui, il comprit que Harry venait simplement d'annuler le sortilège.
- Harry, tout ça ne m'amuse plus, confessa le blond, d'une voix terne.
C'était comme rompre quand plus rien ne va, ou quand on préfère l'amant au mari. Soulageant mais quand même douloureux.
- Je ne suis plus ta muse, dit simplement Harry, avant de se glisser dans les bras du blond.
Contrairement à ce à quoi Draco s'était attendu, la peau de son compagnon n'était pas glacée, mais tout juste tiède. Harry avait du recourir à un maléfice pour rester en vie, c'était évident. Peut-être un sort de Bouillote intérieure. Mais le fils Malfoy comprit très vite que malgré ses grands pouvoirs, Harry avait atteint ses limites. Il n'avait pas annulé volontairement son charme du bouclier, ce dernier avait vacillé sous le poing du blond.
- Hey, fit Draco en tapotant les joues froides. hey, Harry.
Les paupières translucides tressautèrent sans s'ouvrir. Cependant, le blond lut sur les lèvres de l'Elu, plus qu'il ne l'entendit, les trois petits mots suivants :
« Dans le puits ».
Voilà ! J'espère que le chapitre vous a tout de même plu, si c'est le cas, et bien... merci ! :D
La prochaine fois, réponse aux trois petits mots de Harry (haha, j'espère n'avoir déçu personne...), dénouement, et tout le tralala. En attendant, la review ne mange pas de pain. Love !
