La foule hurlait, frappait du pied au sol, claquait dans les mains. Tous demandaient du sang, des morts. Assise dans une tribune à part protégée du soleil qui tapait fort, Tokito regardait le spectacle qui s'offrait à ses yeux. Elle écoutait la foule en délire. Elle n'avait qu'un ordre à donner, qu'un geste à faire. C'était elle la reine ici. Elle attendit un peu, puis baissa le pouce. L'homme mis à terre dans l'arène sut alors que c'était fini pour lui. Il sentit la dure lame lui traverser le corps, une horrible sensation de froid et poussa son dernier soupire. la foule applaudit. Tokito resta de marbre. C'était elle, qui tenait la vie de tous ces hommes entre ses mains. Elle le savait et elle se sentait puissante. L'homme à côté d'elle se pencha vers son oreille :

-Ne sont-ils pas merveilleux ?

-Merveilleux, oui... répondit Tokito d'un ton las.


Elle était vêtue d'une belle stola (1) blanche et légère, de sandales et d'un superbe collier en or. Ses cheveux blonds étaient coupés courts. C'était son style à elle. Un style qu'elle aimait beaucoup. Bien que ses goûts ne soient pas partagés par tout le monde.

On traîna le corps hors de l'arène. le vainqueur sortit à sa suite, acclamé par la foule en délire. Combien d'hommes étaient morts depuis le début des jeux ? Tokito n'arrivait pas à s'en souvenir. En tout cas, un grand nombre.


Les combattants suivants arrivèrent. La jeune femme les dévisagea, comme elle en avait l'habitude. Celui de gauche était un grand noir, costaud, vraiment bien taillé. Il tenait un trident dans une main, un filet dans l'autre. Celui de droite était plus petit et plus fluet. Il n'était aps une montagne de muscles comparé à son adversaire. Ses cheveux blond vénitiens étaient mi-longs -quelques mèches tombaient sur le haut de son visage- et ses yeux étaient d'un beau vert émeraude. Il était armé d'un glaive et d'un bouclier. Pour Tokito, cela ne faisait aucun doute qu'il allait perdre.

L'arbitre donna le signal de départ et les combattants se mirent position de défense. L'homme au filet fit tournoyer son objet plusieurs fois au dessus de sa tête sans grande conviction. Le véritable combat n'avait pas encore commencé. les deux adversaires se cherchèrent, un long moment, sans vraiment s'approcher. Jusqu'à ce que l'homme au filet décide de se jeter sur son ennemi. Alors un véritable duel s'engagea. Contrairement à ce que Tokito pensait, le blond était agile et évitait à chaque fois de se faire prendre au piège. Malheureusement, il n'avait pas assez d'allonge pour aller blesser son adversaire. Pendant de longues minutes, ce fut esquive sur esquive. Lorsque le noir décida d'utiliser son trident, le blond para avec son bouclier. Mais un coup, très puissant, le fit voler en éclat. Il n'avait plus rien pour se protéger.

La foule hurlait. Elle sentait que le dénouement approchait. Sans bouclier, le blond était fichu. Fini. la foule avait hâte. Elle voulait du sang.

Le noir attaqua avec plus de vigueur. Il était rapide. Il maniait son filet et son trident avec agilité. Son adversaire eut soudainement plus de mal. Il tentait, tant bien que mal, d'esquiver. Mais il n'y avait plus d'échappatoire. Hormis la mort.

Tokito regardait, impassible. Le blond allait perdre et mourir. N"néanmoins, il s'acharnait, se battait avec démence. Il voulait vivre. mais son glaive ne faisait pas le poids. Au bout d'un long moment de lutte acharnée, le noir le prit au piège dans son filet. Il ne pouvait plus bouger ! Il vit le trident se lever dangeureusement. Il allait mourir ! Le noir attendit l'ordre de mise à mort. Il ne bougea pas.


La foule trépignait. Du sang ! Elle voulait du sang ! Elle criait en pointant le pouce vers le bas.

-Jugula ! Jugula ! (2)

Tokito ne pouvait ses détacher du spectacle. Elle l'avait prévu, qu'il allait perdre. Tous n'attendaient qu'elle. Il n'attendaient qu'un ordre. Elle se leva lentement, posa les deux mains sur la rambarde :

-Mitte. (3)

Des murmures parcoururent la foule. Ils se demandaient pourquoi. Tokito demanda aux deux hommes de s'approcher.

-Comment t'appelles-tu ? demanda-t-elle au noir.

-Tracius.

-Et toi ? continua-t-elle en se tournant vers le blond.

-Akira.

Tokito les regarda, l'un après l'autre.

-Vous nous avez offert un beau spectacle.

La foule se taisait. Elle se demandait ce qui allait se passer.

-Akira. Tu as perdu mais tu t'es néanmoins, bien battu. Tu l'as fait avec courage et honneur. C'est pourquoi je vous déclare tous deux vainqueurs.

Les spectateurs restèrent un moment bouche bée avant d'applaudir et de hurler. Tokito esquissa un sourire :

-En plus de cela, je vous rends votre liberté. Je vous déclare affranchis.

L'homme à côté d'elle se leva d'un bond :

-Mais...

-Pas de mais ! je veux que tu les libères. Maintenant !

Elle regarda les gladiateurs. Ses yeux n'arrivaient plus à quitter Akira. Lui, un simple esclave destiné à mourir, il l'avait charmée. Et ce, en un seule et premier combat.


1 : stola = toge féminine

2 : jugula : "égorgez-le". C'était la demande de mise à mort pour les gladiateurs.

3 : Mitte = "laissez-le". Pour épargner un gladiateur perdant.