Ce 12 août 1943 était un beau jour ensoleillé. Un temps d'été. S'il n'y avait pas la guerre, tout aurait été parfait. Les familles seraient parties pique-niquer au bord de l'eau, ensuite elles auraient fait la sieste dans l'herbe, puis les enfants seraient partis jouer avec leurs amis dans la rue. Le soir, elles auraient dîné à l'extérieur, profitant des derniers rayons de soleil. Mais la réalité était loin de ce charmant tableau qui aurait pu être vrai. Si seulement il n'y avait pas la guerre.
Tokito poussa un cri lorsqu'elle se reçut un magistral coup de poing. La blessure à sa lèvre inférieur se rouvrit et un liquide rouge en sortit. Son oeil gauche avait une teinte bleuâtre. Sa tempe saignait, tout comme les blessures qu'elle avait à l'épaule, aux joues, aux mains. De multiples hématomes se voyaient sur son visage. Posé et immobilisé sur une chaise, son corps était en lambeau. Tout comme la robe qu'elle portait. Elle se souvenait. Cette robe, c'était son fiancé, Akira, qui le lui avait offerte. Cela faisait trois ans qu'elle était fiancée avec lui. Ils ne savaient pas encore quand ils allaient se marier. Mais il lui avait promis que ce serait pour bientôt.
Depuis quatre jours, on la frappait, on lui criait dessus, on l'attachait. Mais elle ne lâchait pas un mot. Elle n'avait même pas donné son nom. Mais ils avaient fini par le savoir, sans son aide.
Les membres de Tokito tremblèrent. Elle les sentait à peine tant la douleur était atroce. Elle se sentait incapable de prononcer un son. De dire une phrase.
-Vous allez me dire tout ce que je veux savoir, et après, vous serez libre, assura d'une voix douce l'homme qui se tenait en face d'elle.
Il avait un accent très prononcé. Mais elle comprenait tout ce qu'il disait car il articulait beaucoup et prenait son temps. Sauf lorsqu'il était énervé.
-Qui sont les chefs ?
La vue de Tokito se brouilla. Elle vit flou. Elle n'avait plus la force de lever la tête pour regarder l'homme en uniforme. Elle ne savait plus très bien comment il s'appelait. Herr Ganz ? Non, ce n'était pas lui. Herr Ziegler ? Pas lui non plus. Herr Schreider ? Oui, du moins un nom comme ça.
Voyant qu'elle ne répondait pas, Schreider fit un signe à celui qui se tenait à côté de lui. Celui-ci s'avança et gifla Tokito. Nouveau cri. Nouvelle trace sur son visage.
-Qui sont les chefs ? répéta l'homme.
Tokito ferma les yeux. Les chefs. Elle n'allait pas donner leurs noms. Ce serait les trahir. Mais elle pensa fortement à eux. Il y avait Kyo le taciturne. Kyoshiro, son meilleur ami, qui le suivait partout. Et celui qu'on appelait Ex Roi-Rouge. Elle les revoyait, tous les trois.
L'image resta gravée dans sa mémoire, même lorsque l'homme la frappa de nouveau. Schreider soupira :
-Vous êtes bien obstinée.
Tokito ne dit rien. Elle ne voulait rien dire. Schreider la fit détacher de la chaise et, la tenant fermement par le col, l'amena jusqu'à une baignoire remplie d'eau. Il la força à se mettre à genoux.
-Qui sont les chefs ? Je vous le demande pour la dernière fois.
Les lèvres de Tokito tremblèrent mais ne prononcèrent aucun nom. Kyo. Kyoshiro. Ex Roi-Rouge. Elle pensa à eux.
C'est alors qu'elle sentit une pression sur sa tête et elle se retrouva la tête sous l'eau glacé. Elle crut que son coeur allait lâcher. Elle essaya de se débattre. Mais la personne qui la maintenait était plus forte qu'elle et quelqu'un lui avait lié les mains dans le dos. Lorsqu'elle crut que ses poumons allaient éclater, on la ressortit. Elle haletait.
-Qui sont les chefs ?
Le supplice de la baignoire était, à son goût, la pire des tortures. Elle préférait encore se faire frapper, se faire arracher les ongles ou brûler la peau avec des mégots que se faire mettre la tête sous l'eau. En quatre jours, elle avait l'impression qu'elle avait tout testé. Mais elle n'avait pas parlé.
-Je vois que vous ne semblez pas vouloir répondre à ma question. Dans ce cas, donnez moi d'autres noms. Les noms de vos alliés.
Comme elle ne disait toujours rien, il la gifla avec force :
-Je veux des noms ! hurla-t-il.
Tokito ouvrit la bouche. Schreider l'entendit dire quelque chose. Il se pencha vers elle et lui demanda de répéta. Elle dit son nom. Tokito Mibu. Ce fut le seul qu'elle donna. Fou de rage, l'homme la frappa si fort qu'elle tomba en arrière. Sa tête cogna le carreau froid. Elle était incapable de se relever toute seule. Alors on l'aida, en l'empoignant par sa chevelure blonde. On la ramena -ou plutôt on la traîna- de nouveau vers la baignoire. Et le supplice recommença. L'enfer n'a pas de fin, semble-t-il.
Le supplice continuait sans cesse. Tout comme les hurlements, les questions. Tokito pensa à son fiancé. Akira. Elle l'aimait plus que tout. Elle aurait vraiment voulu se marier avec lui. Lui aussi d'ailleurs. Ils s'aimaient, et formaient un beau couple. Il avait vingt-six ans. Elle en avait vingt-trois. Ils s'étaient connus lorsqu'elle avait dix-huit ans, par des amis en commun. Ils s'étaient de suite plûs. Ils s'étaient fiancés, trois ans plus tôt. A la fin de la guerre. Du moins, à la fin de la guerre pour la France. Mais l'Occupation, l'envie de résister à l'envahisseur avait changé leurs plans. Ils avaient repoussé leur mariage à plus tard. Ils avaient tant de projets pour le futur ! Elle aurait souhaité un enfant, vivre heureuse avec lui, loin de la guerre, de la haine, des morts et des drames. Ils s'étaient dit que lors de leur lune de miel, ils partiraient. Ils ne savaient pas encore où, ils choisiraient le moment venu. Akira. Ce nom résonna dans sa tête et quelques larmes lui échappèrent. Ce n'étaient pas des larmes de douleur. C'était des larmes de tristesse. A l'idée que peut-être plus jamais elle ne le reverrait.
Akari, le coeur battant, entra dans la komandantur. Elle se présenta à un secrétaire qui fit appeler Herr Schreider. L'homme vint accueillir la doctoresse et la mena vers un sous-sol. Il ouvrit la porte et fit entrer la femme.
Ce qu'elle vit la glaça d'horreur. Il y avait une jeune fille, d'une vingtaine d'années, assise sur une chaise. Ses poignets et ses chevilles étaient entravés. Elle était évanouie. Son visage était tuméfié, il saignait de partout. Ses cheveux blonds étaient trempés. Tout comme sa robe déchiquetée.
-Cette fille fait partie de ces terroristes qui nous attaquent sans cesse. J'ai besoin des informations qu'elle pourrait me fournir. Je veux que vous la réanimiez, ordonna Schreider.
Akari resta un moment interdite, avant de demander à ce qu'on libère ses poignets et qu'on la laisse seule avec sa patiente.
-Je vais faire de mon mieux.
-Il y a intêret, docteur.
Lorsque tous les hommes se furent retirés et qu'Akari se retrouva seule avec la jeune fille, celle-ci s'éveilla. En la voyant, elle essaya de parler. Akari alla vers elle et la prit dans ses bras.
-Tokito ! dit-elle tout bas. Quelle horreur ! Je...
-Akari, coupa la jeune fille, tue-moi.
-Pardon ? Non...non, je ne peux pas ! Je ne veux pas ! Tokito !
Elles parlaient bas. Pour ne pas qu'on les entende.
-Je t'en prie, Akari.
Les yeux de Tokito devinrent implorants. La jeune femme secoua la tête en répétant "je ne peux pas".
-S'il te plaît. Tu ne sais pas ce que c'est, que de passer quatre jours dans ces sous-sols. Je n'en peux plus. Je ne veux pas parler. Il n'y a que la mort qui puisse me délivrer, et vous sauver. Je n'ai jamais dit vos noms. Mais on ne peut plus continuer. Ils nous attraperaient tous. Il faut le dire à Kyo. Il faut qu'il change ses plans. Akari, tue-moi !
Akari fema les yeux quelques secondes. Lorsqu'elle les rouvrit, son regard avait changé :
-C'est vraiment ce que tu veux ?
-Oui. Il est dans ma poche. Je ne peux pas l'attraper. Fais le pour moi. Je le croquerai sans hésister.
-Non, pas ça. Si tu le prends, ça va sentir l'amande. Attends un instant.
Akari posa sa trousse médicale sur la table, fouilla dedans. Lorsqu'elle revint vers Tokito, elle avait un seringue en main.
-Tu es sûre ?
-Oui.
-Très bien.
-Akari...
-Quoi ?
-Dis à Akira que je l'aime, et que je regrette sincèrement. J'aurai tant aimé l'épouser. Tu lui diras ?
-Bien sûr.
Akira descendit les marches. La maison était silencieuse. Si silencieuse, depuis qu'ils avaient emmené Tokito. Il voulait la sauver, mais il ne savait pas comment. On frappa. Intrigué, il alla ouvrir. Il vit Akari, qui était très pâle. Rapidement, il la fit entrer.
-Que se passe-t-il ? demanda-t-il.
Elle le regarda et fondit en larmes.
-Akari !
-Je... Je l'ai tuée. De mes propres mains.
-Qui ça ?
-Tokito.
A cette révélation, Akira recula, comme frappé en plein ventre par un poing invisible.
-To... Tokito ? Tu l'as tuée ?
-Elle me l'a demandé. Elle voulait que je lui fasse avaler sa capsule de cyanure qu'elle n'a pas pu prendre. Mais finalement, je l'ai piquée. Le cyanure, ça sent l'amande. Je n'aurai pas pu faire passer ça pour une mort suite à de trop graves blessures.
-Pourquoi tu as fait ça, Akari ?
Akira était pâle comme la mort. Il n'arrivait pas à y croire.
-Tu n'as pas vu comment elle était. Ces brutes l'ont frappée sans relâche, et tellement fort ! La pauvre. Elle n'a pas parlé. Elle m'a demandé de te dire qu'elle t'aimait, et qu'elle regrettait sincèrement. Elle aurait souhaité plus que tout t'épouser.
Akira la regarda. Puis il se mit à sangloter. Tous deux pleurèrent, dans les bras l'un de l'autre. Inconssolables.
-Je ne voulais pas, hoqueta Akari. Mais elle a insisté. Elle souffrait trop. Au moins, sa mort a été rapide. Elle n'a pas eu la temps de souffrir plus. Mais je ne l'aurai pas fait si elle ne me l'avait pas demandé. Je...
-Je sais, coupa le jeune homme. Tu as bien fait. Si elle te l'a demandé, c'est qu'il n'y avait plus d'autre choix pour elle.
Il se dirigea vers une commode, ouvrit un tirroir et en sortit un révolver.
-Qui l'a torturée ? Qui t'a appelé à la komandantur ? Qui se chargeait des opérations ?
-Herr Schreider. Mais... Akira ! Que vas-tu faire ?
-Tu me prêtes ta voiture ?
-Tu veux aller à la komandantur ?
Il hocha la tête. Elle vit bien qu'il était décidé. Elle soupira :
-Je vais t'y emmener.
La voiture se gara et Akira en descendit. Akari resta au volant.
-Tu es sûr que...
-Je me fiche bien de ce qui arrivera. Tokito n'est plus là, ma vie n'a plus grande importance maintenant.
-Mais...
Il la fit taire et lui adressa encore quelques mots avant de s'éloigner.
Il entra dans le bâtiment. Il demanda au secrétaire s'il pouvait voir Herr Schreider. A ce moment-là, l'homme en question passa. Il s'arrêta en entendant son nom.
-Je suis, Herr Schreider. Que voulez-vous ?
-Je veux vous parler de la jeune femme, morte dans vos sous-sol il y a peu de temps. Tokito Mibu.
L'homme fronça les sourcils.
-Que lui voulez-vous ?
-A elle rien. Mais c'est à vous que je veux parler. Je suis son fiancé, et vous venez me retirer tout ce que j'avais de plus cher. Vous avez torturé, blessé, fait souffrir celle qui était la femme la plus chère à mon coeur. Jamais je ne pourrai vous le pardonner.
D'un geste rapide, il sortit son révolver de sa poche.
Akari entendit un coup de feu. Puis dans la seconde qui suivirent, plusieurs détonations. Elle ferma les yeux. Elle se souvenait des derniers mots qu'il lui avait dits, avant d'entrer dans la komandantur :
"Si Tokito et moi ne pouvons être unis dans la vie, alors nous le serons dans la mort".
La mort. Il venait de la trouver, certainement après avoir tiré sur Herr Schreider. Akari soupira et démarra. Elle s'éloigna de la komandantur. Ses yeux ne pouvaient retenir ses larmes, qui coulaient à flots sur ses joues.
Ce 12 août 1943 était un beau jour ensoleillé. Mais la pluie ne cessait de tomber et de ruisseler dans le coeur d'Akari. Ce 12 août 1943, jamais elle ne l'oublierait. C'était un jour de drame. Un double suicide. Mais au moins, se disait-elle, ils seront à jamais réunis au ciel, ces deux là. Le 12 août 1943 était le jour où deux amants, parmi tant d'autres, avaient décidé de s'unir à jamais dans la mort.
