Il se pencha doucement vers elle et l'embrassa. Elle sentait bon. Elle sentait les fruits des bois. Il aimait cette odeur. Il passa sa main droite dans sa chevelure blonde. Il était bien.

Lorsqu'ils se séparèrent, à bout de souffle, il lui caressa la joue. Elle souriait. Elle était belle à voir. Elle était rayonnante, pleine de vie.

-Je t'aime Tokito, lui murmura-t-il.

-Moi aussi je t'aime Akira, répondit-elle en se blottissant contre lui.

Elle respira son parfum. Discret mais agréable. Il était si gentil avec elle. Si aimant. Jamais elle ne pourrait trouver pareil bonheur ailleurs. Jamais. Elle en était certaine.


C'était lundi. Quinze heures quinze. Le soleil était haut dans le ciel pour ce mois de mars. Mais pour le moment, les élèves pensaient à autre chose qu'à la météo. Le devoir de littérature avait commencé depuis quinze minutes dans la salle 14 du lycée. Ils avaient deux heures. Deux heures pour remplir deux dissertations. Horreur !

Tokito soupira après avoir relu dix fois les sujets. Ses mains étaient moites. Il fallait absolument qu'elle réussisse. Sinon, si elle se payait encore un 7 ou un 8, elle imaginait la tête de ses parents. Hyper en colère d'abords, puis décomposée ensuite. « Mais qu'allons-nous faire de notre fille si elle ne travaille pas ? ». Alors que c'était faux : elle travaillait. Mais elle n'y arrivait pas, un point c'est tout. Elle leva la tête au plafond. Un instant, son esprit s'égara vers le devoir de maths que le prof leur avait rendu le matin même. 6/20. Aargh. Encore un truc pour qu'elle se fasse déchiqueter. Elle regarda à sa droite. Contre la fenêtre, elle vit Akira. Quand il sentit son regard, il leva les yeux vers elle. Lui sourit d'un air encourageant. « Vas-y, tu vas y arriver ». Elle fit un rictus. « Tu peux bien parler toi, t'as toujours des sacrées notes ! ». Il leva discrètement son pouce vers le haut « Mais non, ne t'occupe pas de moi. Pense à toi plutôt. Et je te dis que tu vas t'en sortir ! ».

La cloche sonna. 17 heures. Enfin ! Tokito jeta presque sa copie sur le bureau de la prof et s'empressa de ranger ses affaires. Lorsqu'elle sortit, Akira la rejoignit.

-Tu en fais une tête, s'exclama-t-il.

-A ton avis, pourquoi ?

-Calme toi, c'est fini, pas la peine de t'énerver.

-Déjà que je me suis ramassée en maths, alors là, si je me ramasse aussi en litté….

-De toutes les façons, je suis sûr que cette prof va encore nous rendre les copies dans trois cents ans.

-Y'a pas intérêt. Sinon, on aura déjà passé notre Bac.

Elle rit et s'accrocha au bras de son copain. En sortant du bâtiment C, ils croisèrent Shinrei. C'était un élève d'une autre classe, qui suivait le même cours de maths que Tokito. Voyant quelle note elle avait eu, il lui avait proposé de l'aider, de lui expliquer la matière qu'elle ne comprenait absolument pas. Tokito le salua avec un sourire qu'il lui rendit.

-Demain, à 9heures, tu as étude, non ? lui demanda-t-elle.

-Oui, la prof d'anglais n'est pas là.

-Bon, tu pourras m'expliquer les maths, alors.

Il hocha la tête et s'éloigna en lui adressant un dernier signe de main joyeux.

-Tu vas bosser avec lui ? questionna Akira, avec une moue.

-Mais sois pas jaloux !

-Je ne le suis pas. Je m'informe, c'est tout.

-Pff… tu parles !

Tokito rit. Elle ne savait pas c'était, pour elle, encore l'occasion de changer son destin avant qu'il ne soit définitivement tracé.


Les chiffres, les racines carrées, les courbes et les « x » « y » défilaient sous ses yeux. Elle ne comprenait absolument rien à tout ce fatras de choses inutiles à son goût. Shinrei lui expliquait ces histoires bizarres de fonctions affines depuis maintenant une demi-heure. Elle hochait lentement la tête mais n'était pas certaine d'avoir vraiment tout saisi de cette histoire.

A la fin de l'heure, elle lui demanda de réitérer la séance parce qu'elle tenait absolument à avoir la moyenne à son bac de maths (surtout pour que son père ne la trucide pas en voyant ses résultats). Shinrei rit en entendant sa raison et lui promit de tout faire pour l'aider.


Fin avril. Akira soupira. Un mois et demi qu'ils avaient fait le devoir de litté et forcément toujours pas de copie. Il s'étira sur sa chaise et jeta un coup d'œil à Tokito. Elle était concentrée sur le cours et ne le regardait même pas. Etrange. Normalement, ils avaient l'habitude de se jeter des regards complices. Pas cette fois. Soudain, il sentit une étrange douleur à l'intérieur de son ventre. C'était bizarre. Il avait comme une impression de tomber dans le vide. La voix de la prof semblait si loin à présent. Il ne pensait qu'à elle. Tokito. Son air de plus en plus indifférent vis-à-vis de lui. Et puis son boulot, qui l'accaparait. Il avait l'impression… de la perdre.

Non ! Ce n'était pas possible ! Pas elle ! Il ne pouvait la perdre, elle ! Pourquoi en serait-il ainsi ? Il l'aimait tant ! Il se tuerait pour elle ! Il tuerait pour elle ! Alors, pourquoi ? Il secoua vigoureusement la tête comme pour sortir d'un mauvais rêve. Ce n'était que passager. L'approche du bac. Le retour des vacances. Ils ne s'étaient pas vus durant ces quinze jours, lui étant parti à l'étranger. Oui, ce devait être ça. Il ne voyait pas pourquoi il la perdrait alors qu'elle lui répétait sans cesse qu'elle était si bien avec lui.


Mai. La prof n'avait pas encore rendu les copies. « La semaine prochaine » avait-elle dit. Tu parles ! La semaine prochaine, mon œil !

Akira restait figé. Comment cela était possible ? Tokito lui fit un triste sourire avant de partir. Il ne bougea pas. Sa douleur au ventre le reprit. Pendant un moment, il crut qu'il allait s'écrouler en pleurs. Pourquoi ? Pourquoi ? Il avait les yeux dans le vague, le cœur brisé et les poings crispés. Qu'avait-il fait ? Ou plutôt, que n'avait-il pas fait ? Pourquoi partait-elle ? Qu'est-ce qui lui manquait ? Pourquoi le quittait-elle, lui ? Lui qui avait toujours essayé de la rendre heureuse. Lui qui avait eu mille rêves avec elle. Il s'était imaginé vieillir à ses côtés, l'aimer jusqu'au bout. Jusqu'à la fin. Il avait eu tant d'espoirs. Maintenant, c'était le désespoir. La désillusion. Le retour brutal à la réalité. Il devait se rendre à l'évidence. Cela faisait un moment, qu'elle ne l'aimait plus. D'où son indifférence. Sa non-réaction à ses coups d'œil en cours.

Quelques larmes coulèrent sur ses joues. Il les essuya rageusement. Pourquoi ne voulait-elle pas rester avec lui ? Partager ce rêve de bonheur ensemble ? Si elle avait eu un problème, s'il avait mal agi ou s'il était trop maladroit, elle aurait dû en parler ! Mais non. Elle était restée coite pendant tout ce temps.

Akira déglutit difficilement puis sortit de son coin. Il traversa toute la cour animée et entra à l'intérieur du bâtiment. Il grimpa les marches qui menaient au toit. Il aimait cette partie du lycée. Cette grande terrasse qui permettait de voir le paysage qui entourait la cité scolaire. Il avait besoin d'aller y respirer l'air frais. De se sentir à la fois seul et en hauteur.

Au moment où il poussa la porte, donnant sur le toit, il remarqua de suite qu'il y avait du monde. Les personnes ne l'avaient pas remarqué –il avait su être silencieux. Il allait faire demi-tour quand il se rendit compte de qui il s'agissait. Il se raidit.

Tokito et cet abruti de Shinrei, génie-des-maths ! Ils s'embrassaient ! Comment osait-elle ? A peine elle le plaquait et la voilà déjà dans les bras d'un autre ?! Il crut s'étouffer. « Quelle salope » fut sa première pensée, malgré tout le respect qu'il lui avait témoigné auparavant. Comment pouvait-elle le remplacer si rapidement ?

Il ne réfléchit pas plus. Il bondit hors de sa cachette et se précipita sur Shinrei. Le couple fut si surpris que le jeune homme n'eut pas le temps d'esquisser un mouvement de recul. Akira le saisit par le col et le fit basculer par terre. Une féroce bagarre s'engagea. Shinrei n'allait pas se laisser mettre à terre si facilement. Il se débattit et bientôt, inversa les rôles. Mais à nouveau, Akira prit le dessus après quelques coups de poing bien placés. Il entendait Tokito leur crier d'arrêter. Il la sentait tenter de les séparer. Eh bien non, il n'allait pas lui faire le plaisir d'accéder à sa demande en raison d'un quelconque ancien amour. Après tout, c'était elle qui le remplaçait si rapidement alors que lui, Akira, l'aimait comme un dingue !

Il sentit un coup s'abattre sur son visage et entendit un craquement. Il ne savait ce que c'était et il s'en fichait. Il ne ressentait même plus la douleur. Sa vue était brouillée mais peu importe. Seules la haine et la jalousie l'animaient. Il se mit à nouveau à frapper. Frapper, frapper. L'autre se défendait. Ils étaient à peu près à égalité.

Akira continua de donner des coups de poing, même dans le vide, et continua d'en recevoir également. Jusqu'à ce que de vigoureuses mains le tire en arrière. Certainement que quelqu'un devait faire la même chose pour Shinrei. Tokito avait dû aller chercher de l'aide. Il ne savait pas qui était là. Il ne voyait plus grand-chose. Mais la haine ne se calmait pas.


Esquintés jusqu'aux bout des ongles, Akira et Shinrei étaient assis à côté du bureau du proviseur. Ils n'avaient que des blessures superficielles mais maintenant que l'adrénaline était retombée, ils ressentaient la douleur. Ca faisait mal. Très mal. Sans penser au savon que le proviseur allait leur passer et la guelande des parents ensuite !

Akira ne pensait plus à rien sinon à Tokito. Il n'arrivait pas à se l'enlever de la tête. Pourquoi avait-elle fait ça ? A lui qui l'aimait tant ? Il avait l'impression qu'il allait devenir fou. Qu'elle allait le rendre fou. Ne disait-il pas qu'il était prêt à tuer pour elle ? Il savait que ce n'était pas des paroles en l'air. Il se sentait parfaitement capable de supprimer une vie pour son amour. Surtout s'il s'agissait de cet abruti de Shinrei.


Tokito soupira. Lundi. Quinze heures. Pour une fois, la prof avait tenu sa promesse. Elle rendait les copies. Aïcha, moyen, 9, peux faire mieux. Antoine, bien, 13,5. Pierre, excellent, comme d'habitude, 16,5.

Tokito détestait quand elle disait les notes à voix haute. Normalement, c'est au collège que les profs font ça, qu'ils classent les copies de la plus basse à la plus haute ou le contraire ! C'est au collège qu'ils disent : « truc, 10. Machin, 13. Bidule, 7 ,5 ». Tokito soupira. Elle avait les mains moites.

-Akira ? Il n'est pas là ? Oh, je n'ai pas fait l'appel !

Elle tourna la tête à sa droite. Il n'était pas là, effectivement. Jeudi, lendemain du terrible évènement, et vendredi surlendemain, il n'était pas venu non plus. Elle ne l'avait pas appelé. Elle ne savait pas vraiment quoi faire en vérité. Elle commençait à se demander si elle n'était pas partie sur une mauvaise pente. Après tout, c'était vrai qu'Akira l'avait toujours aimée et comblée. Alors pourquoi s'était-elle soudainement sentie attirée par ce Shinrei, au point de quitter son copain, si gentil et si affectueux envers elle ?

-Tokito.

Elle sursauta.

-C'est bien.

Vraiment ?

-12,5. Tu as augmenté par rapport au dernier devoir.

La prof lui fit un sourire encourageant. Tokito essaya de sourire à son tour. Sa note la réjouissait mais l'absence d'Akira l'inquiétait.

Soudain, alors que la prof allait donner sa copie à une autre élève, des bruits dans le couloir se firent entendre. Des cris d'élèves. Des bruits bizarres, lointain.

-Je vais aller leur dire de se taire, s'exclama la prof qui en avait marre du non-respect des cours et des cris dans les couloirs.

Elle posa son paquet de copies sur le bureau et alla à grand pas vers la porte. Elle l'ouvrit en grand et commença :

-Vous allez vous taire, oui ? On a cours ici ! Allez donc…

Elle s'interrompit lorsqu'une détonation retentit et Tokito la vit basculer en arrière. Les élèves poussèrent un cri en découvrant qu'elle s'était pris une balle en plein front. Tokito se leva d'un bond. A présent, les bruits du couloir lui parvenaient parfaitement. Des plaintes, de hurlements de terreur, des coups de feu. Ses camarades de classes, pris dans un vent de panique, se précipitèrent vers la porte pour s'enfuir. Les premiers furent abattus. Alors ils battirent en retraite vers les fenêtres qu'ils ouvrirent en grand. Ils étaient au premier étage et fuir par les toits semblait faisable.

Tokito resta immobile au milieu de la classe, tétanisée comme quelques-uns d'autres. Une de ses amies la secoua :

-Viens ! Faut partir !

-Que se passe-t-il ici ?

-J'en sais rien ! Des terroristes, je ne sais pas ! Saute pas la fenêtre ! dit-elle en enjambant l'ouverture.

Mais à peine avait-elle posé un pied sur les ardoises du toit que des coups de feu partirent du bas et l'abattirent en deux secondes. Son corps bascula vers le bas et roula, jusqu'à atterrir sur le sol de la cour. Tokito poussa un cri de terreur quand une série de balles fut tirée dans leur direction. Plusieurs autres de ses camarades tombèrent, morts. Elle entendit des voix dans le couloir. Des vois graves d'hommes. Elle ne comprenait pas ce qu'elles disaient. C'était confus dans son esprit.

Quelques minutes après, il ne resta plus qu'elle et deux autres filles encore en vie dans cette salle de classe devenue un charnier. Elle entendit des pas s'approcher. A présent, les coups de feu s'étaient éloignés mais quelqu'un venait. Elles n'étaient pas sauvées.

Les deux élèves s'approchèrent de Tokito de sorte qu'elles formaient un petit groupe toutes les trois. Tokito sentit qu'elles tremblaient. Elle aussi avait les jambes flageolantes, les vue brouillée et des hauts le cœur avec tout ce sang et tous ces cadavres autour d'elle. Elle inspira profondément, mentalement prête à se faire tirer dessus. De toutes les façons, où qu'elle aille, cela reviendrait au même. Que ce soit par la fenêtre, la porte ou en restant plantée au milieu de la salle.

Deux mains, cramponnées à un révolver apparurent en premier dans l'encadrement de la porte. Puis un corps. Des jambes qui passent par-dessus le corps sans vie de la prof –première victime de cette tuerie. Qui avancent sans se soucier du charnier qu'est devenue cette salle de cours. Des jambes qui portent et soutiennent le poids d'une personne.

Tokito poussa un cri et sentit les deux autres filles s'agripper à elle comme à une bouée de sauvetage –que voulaient-elles qu'elle fasse, de toutes les manières ?

Akira apparut, à la fois livide et rouge, calme et haineux. Tokito bafouilla quelque chose d'incompréhensible en regardant l'homme qu'elle avait tant aimé. Celui-ci ne dit rien, leva son arme en direction du groupe. Tokito poussa un hurlement, ferma les yeux quand le coup partit. Elle sentit une main la lâcher. Deuxième détonation. La deuxième main tomba. Elle sentit alors comme un froid autour d'elle. Les deux corps qui, encore une minute plus tôt, étaient vivants la réchauffaient quelque peu. Mais maintenant qu'ils n'étaient plus, c'était un vent glacé qui l'entourait. Le vent de la mort. La main gelée de Madame la Grande Faucheuse.

Les jambes de Tokito se dérobèrent sous elle. Elle tomba à terre, entre l'enveloppe sans vie d'Ayla et d'Aorie. Quand elle ouvrit les yeux, elle se rendit compte que les larmes coulaient silencieusement sur ses joues. Sans bruit, mais à flot. Tous ses membres tremblaient. « Non… c'est un cauchemar. Ce ne peut pas être vrai. C'est… on se croirait dans une série télévisée ! Tous ces morts, ces coups de feu… tout est une mise en scène, pas vrai ? » se répéta-t-elle avec un minuscule espoir, bien qu'elle susse parfaitement que tout était vrai.

-Comment avons-nous pu en arriver là… murmura-t-elle, pour elle seule.

-Tu devrais le savoir, répondit Akira, qui l'avait entendu.

-C'est à cause de Shinrei ?

Pas de réponse. Akira regardait d'un regard froid la jeune fille à genoux devant lui. Il savait que, quoiqu'il fît, elle ne résisterait pas. Elle était choquée, apeurée, traumatisée. Elle tremblait et ne le regardait même pas dans les yeux. Il déglutit en pensant qu'il avait aimé cette fille –et qu'il l'aimait toujours un peu.

-Tu vas me tuer, n'est-ce pas ? demanda Tokito, sans même lever les yeux.

Sa voix était plate. Pas une trace de supplication, d'espoir, de peur ou d'affolement. C'était comme si elle s'était résignée à mourir, tout compte fait.

Akira ne dit rien mais leva encore une fois son arme. Là, pour la première fois depuis qu'il était entré dans la salle, Tokito le regarda droit dans les yeux.

-Tu vas me tuer, répéta-t-elle, à mi-voix.

-Pourquoi, tu veux sortir d'ici ? De cette salle ?

Elle resta muette.

-Même si je te laissais partir, tu n'irais pas loin. Il y a toute une bande de ce que tu appelles « racaille » dans le lycée.

-Que…

-J'ai eu besoin d'eux, coupa Akira, pour arriver jusqu'ici. Tu m'as fait devenir fou. Je t'avais dit que pour toi, j'étais prêt à tout. Même à tuer. Et voilà. J'ai tué. Je hais le monde. Je hais les gens. Je te hais. Et pourtant, je t'aime aussi. C'est pour ça qu'il vaut mieux que je te tue, ici et maintenant. Ce sera rapide et sans douleur. Si jamais je te laissais sortir, tu tomberais forcément sur l'un d'eux. Il n'aura aucune pitié pour toi, crois-moi. Il te violera avant de te tuer. Je ne veux pas que tu vives ça.

-Tu vas me tuer, dit encore une fois Tokito, comme obnubilée par cette phrase.

Puis, elle rejeta sa tête en arrière, les mains appuyées au sol, comme totalement résignée et totalement prête à sentir la mort l'envelopper.

-C'est dommage, continua-t-elle, j'aurais pu annoncer à mes parents mon 12,5 en litté. Ils auraient été contents.

Elle se redressa pour voir qu'Akira s'était, lui aussi, agenouillé. Il n'avait pas lâché son arme mais à présent, il ne la tenait plus qu'à une seule main. L'autre, libre, se posa contre la joue brûlant de Tokito. Elle le fixa droit dans les yeux. Il ne dit rien mais se pencha vers elle et l'embrassa, sans lui laisser le temps de réagir, d'accepter ou de refuser ce baiser volé. Quand il la lâcha, il se releva, pointa son révolver vers elle.

-Adieu, dit-il d'une voix légèrement tremblante.

Elle eut un petit sourire :

-Et puis, dans le fond, je t'ai peut-être toujours aimé. Je ne sais pas trop…

Elle garda son sourire quand le coup de feu partit. Son corps s'écroula, inanimé. La mort avait été rapide, et sans souffrance.

Akira resta un moment, devant ce qui avait été la femme qu'il avait tant aimée. Il se sentait bizarre. Vide. Affreusement vide. Il sentait dans son ventre un genre de nœud, de boule. Un trou peut-être. Il regarda son arme. Il ne lui restait plus qu'une seule balle à tirer. Au loin, il entendit des cris étouffés. Des élèves qu'on tue ? Qu'on viole ? Il ne savait pas.

En contemplant le corps sans vie, il se sentit brutalement ramené sur terre. Et il prit conscience de tout ce qu'il avait fait. Il tomba à genoux, en larmes. Au loin, il crut percevoir un soin de sirène. Les flics ? Peut-être. Il s'en fichait de toutes façons. Il porta une main sur le visage de Tokito. Elle souriait toujours. Il sentit une douleur au cœur. Les larmes ne se tarissaient pas. Comme s'il n'avait pas assez pleuré pour elle ces derniers jours ! Bon sang !

Il se pencha à nouveau sur le corps froid, posa ses lèvres sur son front. Il se souvenait de toutes ces fois où il l'avait serrée contre lui. Où il lui avait dit « je t'aime » au creux de l'oreille. Il se rappelait la chaleur de son corps, la douceur de son parfum, le goût de ses lèvres.

Lorsqu'il se redressa, son regard avait changé. Les larmes coulaient toujours, mais à présent, on lisait dans les yeux d'un homme décidé. Il avait décidé de la suite des évènements. Il adressa un dernier coup d'œil à Tokito avant de murmurer :

-Moi, je n'ai jamais cessé de t'aimer. J'ai fait tant de conneries dans la vie… Certainement que tu ne me pardonneras jamais. Jamais. Mais je t'en prie, attends-moi. Juste un instant !

Il posa alors le bout du canon de son révolver contre sa tempe. Il n'avait pas intérêt à se rater. Il n'avait plus qu'une balle. Mais normalement, ça ne devait pas merder. Pas comme ça. Il prit une inspiration avant de répéter :

-Attends-moi.

Il appuya sur la gâchette. Un dernier coup de feu partit de cette salle de classe. La salle n°14.