Me revoilà avec un nouveau chapitre de meet love, après tant de temps d'inactivité :) Un chapitre un peu spécial où il n'y a pas d'histoire d'amour Tokito/Akira à proprement parler, mais juste une rencontre... Je vous laisse découvrir, bonne lecture :p

Un soleil rouge se couche à l'ouest. Un soleil de sang. Ce sang qui coule dans mes veines, qui est expulsé à chaque battement de mon cœur. Car oui, je suis vivante. Je suis toujours vivante. Debout, bien campée sur mes jambes. Mais pour l'instant, je préfère rester assise. Mon sweet-shirt a une tâche sur la manche. Ce n'est pas grave. Il y a pire que ça dans la vie. Je parle en tant que témoin. Mon jean délavé colle à ma peau. Mes chaussures commencent à se faire vieilles. Elles ont vécu. Elles m'ont accompagnée tant de temps ! Je ne saurai me rappeler le chiffre exact. De toutes les façons, je ne veux pas penser au passé. Je ne veux penser à rien. Je suis là, simplement. Vivante et encore forte. Je vais vivre. Je veux vivre. Il est hors de question que j'abandonne. J'ai tenu tout ce temps. Alors, je n'ai pas le droit de laisser tomber.

L'attente me semble longue. Je pose mes bras sur mes genoux et mon menton entre les paumes de mes mains. Je réfléchis. Je ne veux pas penser mais je ne peux pas m'en empêcher. Les cheveux encore emmêlés coupés courts, le visage pâle, le corps maigre, des vêtements qui ont déjà bien vécu. De quoi j'ai l'air, comme ça ? Même ma valise, posée à mes pieds paraît bien pauvre. Simple, en vieux cuir, rectangulaire et rigide. Comme celles qu'on avait autrefois. Pas de roulettes. J'ai dû la porter à bout de bras de chez moi à ici. Heureusement que le bus existe. Qu'ont dû penser les autres passagers de moi ? Me voyant, avec ma faible mine, mes cernes, peut-être même mes rides prématurée. Car je ne suis pas vieille. Oh non. Je n'ai que vingt-six ans. Et pourtant, j'ai la ferme impression, à chaque fois que je me regarde dans le miroir, que j'ai des rides. Une, discrète, près de mes lèvres. Une autre qui ouvre mon front comme une faille ouvre la terre. C'est le gouffre de la douleur, de la souffrance, des pleurs, des supplications, de l'humiliation, de la peur. C'est la crevasse qui renferme tout ce passé dont je ne veux plus parler. Auquel je ne veux plus réfléchir. Passé qui m'horrifie et me terrifie. Ce fossé s'est creusé quand tout a commencé. J'en suis certaine.

Doucement, mes doigts effleurent ma ride –peut-être imaginaire. Et je sens les larmes monter à nouveau en moi. Un boule se forme dans ma gorge, mon estomac se tord, mon dos me fait mal, ma jambe gauche aussi. Je la masse lentement après avoir passé rageusement ma main sur mes yeux. Hors de question de pleurer. Je me le suis promis ! Même s'il n'est pas là, je ne dois pas verser une larme. Il serait bien trop content de voir mes joues trempées, mes lèvres tremblantes et mon regard implorant. Cela fait longtemps que j'ai décidé de ne plus le laisser avoir cette satisfaction-là. Il m'a fallu de la force. De courage, de la résistance. Mais j'ai tenu. Et aujourd'hui, je suis encore en vie.

J'agite ma jambe gauche. C'est dingue. Rien que d'y penser, j'ai encore mal. Je secoue la tête. Si une machine à effacer les souvenirs existait, je l'utiliserais dans la minute suivante. Je ne veux pas me rappeler. C'est trop douloureux. Et pourtant, seule parmi tout ce silence, seule à attendre, ma valise par terre, les images ne peuvent que ressurgir.

Au début, heureux et unis pour la vie. L'autel, la cérémonie sacrée, la croix du Christ, sur le mur. La foule en émoi, mon père qui pleure et qui regrette que ma mère ne soit plus de ce monde –moi aussi, je le regrette. Le prêtre, d'un ton solennel, qui prononce son sacrement. Aimez-vous, pour le meilleur et pour le pire. Aimez-vous, jusqu'à ce que la mort vous sépare. Le voile blanc, le sourire aux lèvres. La signature des papiers officiels à la mairie. Le soleil, les papillons, les fleurs, les longues tables dans le jardin, les « félicitations ! » et les « je suis tellement heureux pour toi » tout au long de la journée. Le repas, délicieux. La pièce montée et la figurine des mariés, au sommet. Les invités, admiratifs et gourmands. Les rires, les blagues, les sourires. Tout va pour le mieux en ce monde parfait. C'est l'union de deux cœurs, deux vies, deux passés et deux destins.

Je passe nerveusement ma main dans mes cheveux. Me souvenir de ça m'angoisse. Je ferme les yeux. J'aimerais oublier. Etre amnésique. Me dire que ce n'était pas moi, ce jour-là. Je me lève, laisse ma valise par terre et vais aux toilettes. Elles sont propres et un grand miroir me renvoie l'image d'une jeune femme pâle, maigre et désespérée. La ride sur mon front y est toujours. Je me passe de l'eau sur le visage. Je suis tentée d'en remplir le lavabo et de plonger ma tête, d'y rester jusqu'à ce que je suffoque, jusqu'à ce que je quitte cette maudite terre à jamais. Mais non. Je me suis promis de vivre. Je ne peux pas rompre cette promesse.

Au lendemain des noces, on se dit que ce couple sera uni pour la vie. Qu'ils s'aimeront jusqu'à ce que la mort les sépare. Mais, si l'amour rend aveugle, le mariage permet bien vite de recouvrer la vue. Il a commencé à sortir de plus en plus fréquemment avec des amis. Peut-être voyait-il même une maîtresse, je ne sais pas. Il revenait au petit matin, complétement saoul. Parfois, il partait au travail dans un état déplorable. Au début, ce n'était qu'une seule fois. Le patron, bien qu'énervé, a su être indulgent –c'est un homme profondément humain et bon, lui. Puis les cas se sont multipliés. Souvent, j'ai essayé de le raisonner. Il n'a rien voulu entendre. Et ce qui devait arriver arriva. Il perdit son boulot.

Traînant des pieds, je retourne m'asseoir. Mes bras sont vidés de toute force. Je m'affale presque sur la chaise en plastique. Les yeux dans le vague, je remonte lentement le fil de mes souvenirs. Aux pensées s'ajoute le corps. Sans même en prendre conscience, je passe ma main sur mon épaule droite. Je me demande si le bleu y est toujours. En tout cas, j'ai moins mal. Je fais doucement bouger mon bras. Il est toujours actif. C'est un bon point. Mon corps est toujours là, opérationnel. Il est toujours sous mon contrôle. Il m'appartient toujours. Enfin, je crois.

Ensuite, l'enfer a commencé. Il ne retrouvait pas de boulot. Il revenait saoul presque tous les soirs. De mon côté, je travaillais la journée. En rentrant, je trouvais la maison vide, froide. Parfois, quelques cannettes de bière et un paquet de chips vides traînaient à côté de la télé. Il revenait aux alentours de vingt-et-une heure. Déjà ivre. Viré du bar où il était parce que trop dangereux. Il arrivait en criant. Il demandait à manger. Et à boire. Il sortait une bouteille d'alcool pur et il buvait au goulot. La première fois, je l'ai réprimandé sans vraiment tenter de lui prendre la bouteille de force. Il m'a giflée. Si fort que j'en suis restée sonnée un long moment. Il n'a ensuite rien dit, se contentant de boire.

Je regarde mon poignet. De larges cicatrices s'y voient. Elles se prolongent sur le bras. Je le sais bien, c'est moi-même qui me les suis faites. C'est moi-même qui me suis scarifiée. Chacune d'elle représente un soir où il m'a frappée. Il y en a également sur l'autre bras. Ces cicatrices et la douleur qu'elles ont entraînée quand j'ai enfoncé la lame dans ma chair étaient pour moi une sorte de promesse. Je parviendrai à trouver une solution pour que tout cela arrête. Avant que mes deux membres soient entièrement recouverts de plaies, j'aurai le courage de stopper cet asservissement dans lequel j'étais cantonnée. Car dire « demain, je pars » et le faire, ce n'est pas la même chose. Il faut de la force, de la détermination, du courage. D'autant plus quand, après avoir accompli son œuvre, le bourreau, ayant quelque peu décuvé, se met à pleurer, jurant qu'il ne voulait pas, qu'il s'excuse. Combien de fois ai-je vécu cette situation ?

A partir de ce moment-là, chaque soir ou presque, les coups volaient. Au bon plaisir de monsieur. Il trouvait toujours un prétexte pour faire partir sa main dans mon visage. Ou bien sur mes bras, mon dos, mes épaules. Des fois, c'était sur mes jambes quand, recroquevillée, en pleurs, il me mettait un coup de pied en passant. Il allait ensuite vomir son alcool dans les toilettes. Il partait, titubant. Lorsqu'il revenait dans le salon, le visage trempé de l'avoir passé sous l'eau pour tenter de décuver, et qu'il me voyait, allongée en chien de fusil sur le sol, il se confondait en excuse. Au début, j'y ai cru. Puis petit à petit, j'y suis restée impassible. Et j'ai décidé de ne plus pleurer, ne plus crier, ne plus le regarder avec des yeux implorants. C'est à partir de ce jour que je me suis scarifiée. Une entaille. Douleur insoutenable. Deux entailles. Trois entailles. L'habitude vient. Les dents serrées, on se promet. On ne tombera pas. On restera debout, l'œil sec, quoiqu'il arrive.

Je passe une main dans mes cheveux blonds. Je les sens poisseux. La sueur provoquée par l'angoisse, la peur de ces dernières heures. Je suis partie après avoir rassemblé un maigre paquetage. Avant qu'il ne revienne. A l'heure qu'il est, il doit être en train de me chercher. Fou furieux. Toujours sous l'emprise de l'alcool. Je prie pour qu'ici, ils ne me jettent pas dehors. Qu'ils ne me renvoient pas chez moi. Ou je me ferais tuer.

La porte s'ouvre. Apparais un homme, à peine plus âgé que moi. Ses yeux émeraude se posent sur ma personne vidée de toute force. Il regarde son papier. M'appelle comme un prof appellerait un élève à passer un examen oral :

-Tokito Idâ ?

-Tokito Mibu, rectifié-je, d'une voix lasse. Idâ n'est plus mon nom. C'est celui de cet homme infâme qui a été mon mari. Il y a longtemps, dans un passé lointain, ajouté-je, dans un murmure.

Il me regarde, sourit, certainement conscient que je suis sur mes gardes. C'est un homme. Et après ce que je viens de vivre, je me méfie d'eux, tous autant qu'ils sont.

-Je m'appelle Akira.

Son regard est doux, apaisant. Il tend une main vers moi.

-Ne vous en faites pas. Je suis là pour vous aider.

Je le regarde. Je fixe sa main tendue. Sans rien dire. Ses yeux verts me détaillent avec une grande bienveillance. C'est un homme. Mais je peux lui faire confiance. Enfin, je crois. J'espère.

J'accepte l'invitation silencieuse qu'il me donne et prend sa main. Par résignation. Ou plutôt par lassitude. Adviendra ce qu'il pourra ! Mais au fond, je sais qu'il dit vrai. Il est là pour m'aider. Je ferme derrière moi la porte d'un douloureux passé. Et je vois devant moi, au bout du tunnel sombre, la lumière d'un nouvel avenir. Radieux.