Effet boule de neige

Deux jours après la visite de Sasuke, les médecins décidèrent que j'étais prête à quitter l'hôpital. L'homme qui me fit signer ma feuille de sortie souriait d'un air joyeux. Il devait penser que cette simple signature me comblait de joie à l'idée de pouvoir enfin retourner dans mon foyer, auprès de mes proches. A vrai dire, j'avais plutôt l'impression de signer mon arrêt de mort. Je me demandais ce qu'il aurait pensé en sachant vers quel destin il m'envoyait et fus un instant tentée de tout lui raconter. Puis je songeai qu'il avait probablement une femme et des enfants et qu'il ne méritait pas d'être mêlé à mes histoires. Aussi, je feignis d'être soulagée et préparai mes affaires avec empressement. Il me conseilla de prévenir ma mère en me montrant le téléphone et je souris en acquiesçant. Mais lorsqu'il eut quitté la pièce, ce ne fut pas ma mère que j'appelai.

– Allô, répondit Sasuke après que j'eus composé son numéro et laissé sonner quelques secondes.

– C'est Sakura, dis-je d'une petite voix.

Sasuke resta silencieux, prenant conscience de ce que mon appel signifiait.

– J'arrive, dit-il simplement avant de raccrocher.

Je reposai le combiné d'une main tremblante et allai m'asseoir sur le lit, anxieuse. Je pensais à ce que ma journée allait me réserver et me blottit contre l'oreiller, terrifiée. Ces deux jours avaient été très difficiles. J'avais dû servir des sourires à mes visiteurs, me forcer à rire parfois, dans l'unique but de leur dissimuler l'angoisse qui me rongeait le cœur. Tout ce que je voulais, c'était rester seule, et pleurer. J'avais pensé à Sasuke, souvent, mais je ne l'avais pas appelé. J'imaginais très bien de quelle manière il combattait son anxiété et sa colère. Il avait dû se tourner vers sa nouvelle amie, cette petite poudre blanche qui le transformait en un autre homme, et je ne tenais pas à renouer le contact avec ce Sasuke là. Et puis, il avait probablement besoin d'être seul, lui aussi. Ce qu'ils attendaient de lui, c'était... Affreux. J'avais tout fait pour ne pas y penser, tant cela m'horripilait. De toute façon, il en serait incapable. Jamais il n'oserait poser les mains sur moi, non, pas dans ces conditions. Pas alors qu'il y aurait cinq paires d'yeux pour profiter du spectacle. Eux... Comment avaient-ils pu lui demander ça ? Et d'abord, étais-je véritablement convaincue qu'il n'obéirait pas ? S'il refusait, la vie de ses parents serait en danger. Mais s'il acceptait... Je ne doutais pas que cela nous détruirait pour toujours, lui et moi. Il ne pourrait plus jamais me regarder en face, et moi non plus.
Moins de dix minutes plus tard, alors que j'étais toujours plongée dans ces réflexions, il déboula dans ma chambre sans prendre la peine de frapper et je me levai d'un bond pour me précipiter dans ses bras. Il ne répondit pas tout de suite à mon étreinte mais je ne m'en formalisai pas. J'avais surtout besoin de sentir son odeur, sa présence.

– Je vais me préparer, déclarai-je en m'écartant. J'en ai pour cinq minutes.

Je fonçai vers la salle de bain avec ma trousse de toilette pour me maquiller et me coiffer. Je ne tenais pas particulièrement à me faire belle pour me rendre auprès de mes agresseurs, loin de là, mais je ne voulais pas de nouveau imposer cette pénible tâche à Kisa. J'imaginais parfaitement à quel point cela devait être difficile pour elle qu'une nouvelle fille soit prisonnière des monstres qui l'exploitaient depuis plus d'un an. J'essayais d'imaginer tout ce qu'ils avaient pu lui faire subir durant tout ce temps. Cela me donna le vertige. Elle et moi étions pareilles désormais.
Lorsque je rejoignis Sasuke, je constatai que son visage s'était durci. Je ne trouvai pas les mots pour le réconforter, aussi préférai-je me taire. Nous étions dans une impasse. D'un côté, il y avait les menaces qui pesaient sur nos têtes. Enfin, plutôt sur celles de nos proches. D'un autre côté, je n'étais pas suffisamment forte pour supporter ce qui m'attendait. J'étais terrifiée. S'il n'y avait eu que Deidara et sa bande, j'aurais pu prendre sur moi, serrer les dents et accepter la dure réalité, comme je l'avais déjà fait. Je m'en sentais capable, même si cette simple pensée me donnait envie de fuir à toutes jambes. Mais il y avait Sasuke. Et ça, ça changeait complètement la donne. J'étais prête à m'offrir autant de fois qu'il le faudrait à mes agresseurs, pourvu qu'ils ne me forcent pas à considérer Sasuke comme l'un des leurs. C'était mon seul espoir, la négociation. J'étais prête à leur offrir n'importe quoi, pourvu qu'ils n'obligent pas Sasuke à commettre un tel acte, pourvu qu'ils ne détruisent pas ce que j'avais de plus cher au monde : l'amour que je lui portais. Sasuke, en revanche, semblait de plus en plus tenté par l'idée de fuir, purement et simplement. Il cogitait, cela se voyait à cette petite ride que j'avais l'habitude de voir se former entre ses sourcils chaque fois qu'il se penchait sur un problème de maths un peu trop épineux. Je m'approchai de lui et posai ma main sur son bras, lui tirant un léger sursaut. Il me regarda sans mot dire, les sourcils froncés.

– Je sais à quoi tu penses, assurai-je, mais ce n'est pas une bonne idée.

– Parce que c'en est une de te conduire là-bas en toute connaissance de cause ?, ironisa-t-il en se dégageant.

– Oui, confirmai-je d'un ton sec. On n'a pas le choix, Sasuke ! Si on fait quoi que ce soit maintenant, ils s'en prendront à nos proches ! Je vais tenter quelque chose, une fois là-bas, je te le jure. Je prie pour que ça marche, pour que tu n'aies pas à faire... ce qu'ils t'ont demandé de faire.

J'avais prononcé cette dernière phrase avec si peu d'assurance que je ne fus pas surprise de le voir se renfrogner davantage. Mais il savait au fond de lui que j'avais raison et il ne fit plus aucun commentaire. Il jeta néanmoins un coup d'œil désapprobateur à ma tenue, une robe bleu nuit dont l'encolure en V révélait une bonne partie de mon décolleté et qui moulait fidèlement mes formes. C'était un cadeau que m'avait fait Hinata lorsqu'elle m'avait rendu visite. J'avais chaussé des escarpins noirs et revêtait une longue veste en coton noire que j'avais laissée ouverte. Je n'étais pas fière de me vêtir si légèrement pour retrouver l'Akatsuki mais, une fois de plus, je n'avais pas le choix. Si je me présentais en jean, ils enverraient de nouveau Kisa me chercher des vêtements. Je rougis de honte devant son regard noir et me tournai vers le lit. J'attrapai mon portable et l'éteignis. Je ne voulais pas prendre le risque qu'il se mette à sonner en plein milieu de l'entrepôt.

– Allons-y, tu veux bien ?, demandai-je en rangeant mon téléphone.

Lorsque je me retournai, Sasuke était si près de moi que je n'eus qu'à tendre les lèvres pour qu'il s'en empare. Il plaça ses bras autour de ma taille et m'attira contre lui dans une étreinte passionnée. Je fus heureuse qu'il ait fait le premier pas. J'avais terriblement besoin de sa tendresse pour pouvoir affronter l'épreuve qui m'attendait.
Nous nous séparâmes avec regret et quittâmes ma chambre d'hôpital pour descendre sur le parking, ce qui me surprit. Je m'attendais à faire le trajet en bus. Apercevant la voiture d'Itachi, je me tournais vers Sasuke.

– Mais tu n'as pas le permis !, m'indignai-je.

– Je sais conduire, tempéra-t-il en ouvrant le coffre pour que j'y dépose mes affaires. Et l'entrepôt n'est qu'à cinq minutes.

– N'empêche..., hésitai-je. Si on se fait arrêter...

– Me prendre une amende est bien le dernier de mes soucis, ricana-t-il en se dirigeant du côté conducteur.

Je n'insistai pas et montai dans la voiture. Sasuke démarra et je remarquai que sa main gauche tremblait lorsqu'il la posa sur le pommeau de vitesse. Je m'en voulus d'être la cause de ses problèmes et maudit une fois de plus mon manque de maturité. J'étais prête à payer le prix de mes erreurs mais cela me rongeait que Sasuke dût également subir les conséquences de mes actes. Je n'aurais jamais assez de toute une vie pour lui exprimer ma reconnaissance. Si tant était que ma vie se poursuivît suffisamment longtemps pour que j'en ai l'occasion.
Le trajet jusqu'à l'entrepôt se passa dans le silence. Une tension extrême régnait dans l'habitacle de la voiture. Je jetai un coup d'œil de temps à autre en direction de Sasuke pour voir son expression se durcir au fil des minutes, jusqu'à devenir carrément lugubre. Quand il stoppa la voiture le long du trottoir devant l'entrepôt, je n'osai même pas le toucher de peur qu'il ne déverse son angoisse sur moi. Cependant, il se tourna vers moi et déclara :

– Partons d'ici, Sakura. Barrons-nous et ne remettons jamais les pieds à Konoha.

– On ne peut pas faire ça, Sasuke, murmurai-je d'une voix faible. Ils tueront nos familles. Et nos amis.

Le silence qui suivit me laissa sans voix. L'expression de Sasuke était de marbre, comme s'il avait soudain pris une décision importante. Immédiatement, je compris.

– Oh, merde, non !, m'exclamai-je en plaçant une main sur ma bouche. Je n'arrive pas à croire que tu...

– Je ne peux pas faire ça, tu comprends ?, se défendit-il avec colère. Tout me paraît mieux que de te laisser entrer dans ce putain d'entrepôt !

– Alors j'irai seule !, m'énervai-je. Mais je ne te laisserai pas sacrifier tout le monde pour moi ! Comment peux-tu envisager une telle chose !

Soudain, je me rendis compte de ce que cette décision absurde et effrayante signifiait. Les larmes me montèrent aux yeux mais je les refoulai. J'attrapai le visage de Sasuke et écrasai ma bouche sur la sienne dans un geste désespéré. Je m'écartai aussitôt et murmurai :

– Je compte à ce point à tes yeux ?

Il attrapa mes mains et se dégagea en s'appliquant à observer la rue. Il ne voulait pas que je puisse lire ses sentiments sur son visage. Bien que profondément touchée, je profitai de ce moment d'inattention pour ouvrir la portière et me précipiter à l'extérieur. Mais je ne fus pas assez rapide car à peine avais-je fait quelques pas qu'une main se ferma sur la mienne. Mais, contrairement à ce que j'avais imaginé, Sasuke ne me retint pas. Il serra mes doigts et cala le rythme de ses pas sur le mien tandis que je me dirigeais vers l'entrée de l'entrepôt. Je poussai un soupir angoissé et caressai le dos de sa main avant de frapper contre la porte de métal. Je tremblais de la tête aux pieds mais, fort heureusement, je ne pleurais pas.

– Entrez, cria une voix masculine que je ne reconnus que trop bien.

Je fermai les yeux et inspirai un bon coup pour me donner du courage puis j'abaissai la poignée. Les cinq hommes étaient assis sur le grand canapé blanc, au milieu du salon, occupés à boire et à manger. Ils se tournèrent tous d'un même bloc en nous voyant entrer et leurs visages s'éclairèrent du même sourire vicieux.

– Sasuke et sa charmante petite amie !, s'exclama Deidara en se levant. Quelle bonne surprise !

Je ne pus m'empêcher d'esquisser un mouvement de recul en le voyant s'approcher et je sentis les doigts de Sasuke écraser les miens avec force. Je me ressaisis immédiatement et affrontai le regard de Deidara d'un air hautain. Lorsqu'il fut à notre hauteur, ce dernier attrapa mon visage entre ses mains et posa ses lèvres sur les miennes. Je dus faire appel à tout mon sang-froid pour ne pas envoyer mon pied entre ses jambes. Heureusement, il se contenta d'un simple contact avant de se tourner vers Sasuke.

– C'est très gentil à toi de nous l'avoir amenée, dit-il. Nous étions justement en train de parier sur le fait que tu quittes la ville avec elle, ce qui, entre nous, aurait été très bête de ta part. Pour ma part, j'ai misé sur ton bon sens. Venez donc vous asseoir avec nous.

Il regagna le canapé sans même s'assurer que nous le suivions. L'espace d'un instant, je songeai que j'aurais volontiers planté une lame de couteau dans le dos qu'il nous présentait. Impossible. Je ne serais jamais capable de faire une chose pareille. Sasuke m'entraîna derrière lui jusqu'au canapé où les autres membres de l'Akatsuki nous accueillirent avec le sourire. Mais ce sourire-là n'avait rien de chaleureux. Au contraire, il me glaça le sang.

– Un petit verre ?, proposa Hidan en agitant la bouteille de saké posée sur la table. Ou bien quelque chose de plus fort peut être ?

Il sortit un sachet de poudre de sa poche et l'agita devant le nez de Sasuke. Celui-ci serra les dents, hésita un instant en faisant mine de se détourner puis finit par attraper le petit sac. J'étais si déçue que je dus me retenir pour ne pas le gifler. Mais je savais qu'un tel geste pourrait me valoir de sérieux ennuis, aussi me contentai-je de le fusiller du regard.

– Toi aussi, gamine ?, proposa Kisame en me jetant un sachet.

Par réflexe plus qu'autre chose, j'attrapai la drogue au vol. J'ouvris ma main agitée de tremblements et regardai la poudre d'un œil réticent. C'était à cause d'elle que tout avait commencé. Pourtant, au milieu de ces hommes qui ne m'aspiraient qu'une peur sans nom, cette substance de neige prenait des airs de complice. Peut-être pourrait-elle atténuer ma souffrance ? Peut-être que, grâce à elle, je serais moins consciente de tout ce qu'ils me feraient ?
J'ouvrais le sachet d'une main hésitante lorsque des doigts puissants se refermèrent sur mon poignet. Je levai les yeux vers Sasuke qui hochait imperceptiblement la tête. Je jetai un coup d'oeil sur la table et constatai qu'il avait déjà consommé sa dose, ce qui me mit hors de moi. Pourquoi n'aurais-je pas moi aussi le droit de faire ce qu'il faisait depuis des mois sans le moindre remord ?

– Oh, Sasuke, le héla Kakuzu. Laisse-la faire, tu veux ?

– Elle n'en veut pas de toute façon, assura Sasuke d'une voix dure en m'arrachant le sachet des mains.

– Elle bosse pour nous, non ?, demanda Sasori. Et nous voulons qu'elle teste la nouvelle marchandise. Alors ouvre ce sachet et prépare lui de quoi se détendre un peu.

Sasuke se raidit sous les regards conjugués des membres de l'Akatsuki et je compris qu'il n'avait pas d'autre choix que celui d'obéir. Il aligna la poudre et prépara le nécessaire, qu'il déposa sur la table devant moi. Je fixai la petite ligne blanche, comme hypnotisée, puis j'assemblai mon courage et relevai la tête.

- Avant tout, j'aimerais vous faire une proposition, dis-je en tâchant de dissimuler au mieux la peur qui me nouait les entrailles.

- Tiens donc, une proposition, rien que ça, ricana Hidan. Il me semble que tout ce qu'une fille comme toi a à proposer, nous l'avons déjà eu, non ?

Un éclat de rire général accueillit sa réplique, mais je ne me laissais pas abattre.

- A vous de me le dire, déclarai-je en les regardant les uns après les autres. Je voudrais...

J'échangeai un bref regard avec Sasuke, qui me regardait d'un air inquiet. J'esquissai un semblant de sourire pour le rassurer. Le chemin sur lequel je m'apprêtais à m'engager était dangereux, mais j'étais prête à le suivre jusqu'au bout.

- Tout ce que je veux, poursuivis-je en reportant mon attention sur les cinq hommes, tout ce que je vous demande, c'est de ne pas impliquer Sasuke là-dedans. Laissez-le partir, ne l'obligez pas à faire ça. En échange, je suis prête à vous donner n'importe quoi, tout ce que vous voulez.

- Non, Sakura !, chuchota Sasuke à mon côté.

Mes agresseurs échangèrent des coups d'œil amusés et j'entendis Kisame ricaner.

- Tout ce qu'on veut ?, demanda Deidara en approchant son verre de ses lèvres. Es-tu bien sûre d'avoir dit : « Tout ce que vous voulez » ?

- Certaine, assurai-je en sentant pourtant une angoisse gagner ma gorge.

- Dans ce cas, tue Itachi, dit soudainement Deidara.

Les mots résonnèrent dans ma tête comme le son d'une cloche.

- Quoi ?, fis-je, choquée.

- Tu as dit « tout ce que vous voulez », non ?, demanda Deidara. Alors voilà ce que je veux. Je veux que tu élimines Itachi. Sasuke pourra partir, et on restera entre nous, je te le promets. Je suis sûr qu'on saura s'amuser sans lui.

- Mais...je..., balbutiai-je.

Deidara éclata de rire et posa son verre sur la table.

- Ne dis rien si tu n'es pas prête à assumer tes paroles jusqu'au bout, idiote, railla Kakuzu. Deidara t'as dit ce qu'il voulait. Tu n'as plus qu'à faire ton choix. Itachi, ou Sasuke.

- Mais je suis incapable de..., murmurai-je d'une voix faible.

- Ah, quel dommage..., soupira Deidara d'un air faussement désolé. Je pensais pourtant que nous allions enfin pouvoir régler ce problème... Vois-tu, mon cher Sasuke, ce n'est pas que ton frère me dérange mais, à cause de toi, il nous a laissés tomber et nous ne pouvons pas le laisser s'en tirer à si bon compte. Mais, le petit Itachi, c'est le protégé du chef... Nous ne prendrions jamais le risque de nous en prendre à ton frère, tu t'en doutes bien, nous tenons à la vie. Et c'est visiblement le cas de tout le monde dans cette ville. Personne ne veut faire le boulot à notre place, c'est désolant.

A mes côtés, Sasuke tremblait de rage. Je plaçai ma main sur la sienne, mais il se dégagea. Les yeux fixés sur Deidara, il semblait hésiter entre le tuer maintenant ou plus tard. Priant pour qu'il ne fasse rien d'inconsidéré, je m'enfonçai plus profondément dans le canapé.

- Je n'aime pas trop ce regard, Sasuke, déclara calmement Deidara. De toute façon, l'affaire est close. Ta petite Sakura préfère visiblement laisser la vie sauve à ton frère. Tant pis pour toi. Et toi, qu'est ce que tu aurais choisi? J'imagine que tu dois beaucoup en vouloir à Itachi, après tout ce qu'il t'a fait subir par le passé. Que penserais-tu de te débarrasser de lui, si cela pouvait te délier de l'accord que nous avons passé? Ton frère meurt et je te promets que nous nous passerons de ta compagnie aujourd'hui. Nous pouvons parfaitement nous amuser sans toi, pas vrai, les gars?

- Parfaitement, assura Sasori. Mais Sakura reste avec nous, évidemment.

- Évidemment, confirma Kisame avec un sourire vorace.

- Vous ne pouvez pas lui demander ça, dis-je en les fusillant du regard. C'est son frère.

- Il me semble que c'est à moi d'en décider, Sakura, déclara posément Sasuke.

Choquée par l'énormité qu'il venait de proférer, je me levai brusquement.

- Ce n'est pas la solution, Sasuke, chuchotai-je à son intention. Tu ne devrais jamais avoir à faire un tel choix.

- Ils m'offrent une porte de sortie, je ne peux pas me permettre de refuser, insista Sasuke.

- Mais c'est ton frère!, m'exclamai-je sans prendre la peine de chuchoter. Et, malgré tout ce qui a pu se passer, je sais que tu l'aimes. Sasuke, réfléchis... Tes parents sont morts. Ton frère... S'il meurt à son tour, tu auras tout perdu.

Silence. Même les membres du gang s'étaient tus, impatients d'entendre ce que Sasuke allait répondre à ça. Pour ma part, quelle que soit sa décision, ma vie était fichue. Je pris conscience avec horreur qu'une partie de moi souhaitait qu'il accepte. Si cela pouvait lui éviter - nous éviter - de prendre le risque de voir notre relation se briser aussi cruellement, de façon si sauvage, si inhumaine, alors... Mais non. Je fis taire cette petite voix avant qu'elle ne se montre trop bavarde. Il n'était pas question de nous, mais d'Itachi. Oui, il avait commis des erreurs par le passé, dont une qui avait failli couter la vie à Sasuke. Mais il s'était racheté depuis, il était devenu un modèle de travail, de persévérance et de courage et, plus encore, il avait renoué le lien fraternel avec Sasuke. Je me souviendrais toujours de la première fois où je les avais vu se chamailler gentiment, aussi complices que deux frères pouvaient l'être. Cela s'était passé l'année précédente, peu après l'avènement de la nouvelle année. Itachi avait raillé Sasuke lorsqu'il était tombé sur une lettre d'amour que lui avait donné l'une de ses nombreuses groupies du lycée. Sasuke avait eu beau se défendre, Itachi n'avait cessé de lui chuchoter des "Mon ange" à l'oreille pendant plus d'une semaine. Pour se venger, Sasuke avait un jour vidé le contenu de la poubelle sur les draps fraîchement lavés de son frère. C'en était suivi une bataille de détritus qui ne s'était achevée qu'après l'intervention courroucée de leur mère, à son retour du travail. Ils avaient été de corvée de nettoyage pendant plus d'une heure... Or, deux jours plus tard, Itachi s'était garé devant le lycée à l'heure de la pause déjeuner, alors que nous étions tous devant le portail. Sasuke avait failli laisser tomber sa cigarette en voyant approcher son frère. Mais celui-ci s'était contenté de lui placer un préservatif usagé dans la main en déclarant:

- Tiens, tu avais laissé ça derrière ton lit. Il faut toujours que tu laisses traîner tes affaires...

Malgré moi, je souris à ce souvenir. Sasuke était devenu rouge de honte et avait jeté la capote à la figure de son frère en le maudissant. Itachi avait déguerpit aussi vite qu'il était venu, un sourire victorieux aux lèvres. Sasuke l'avais suivi des yeux, une lueur admirative dans le regard. Depuis ce jour-là, moi qui était fille unique, j'avais compris ce que c'était d'avoir un frère. Nous avions ri, puis l'histoire avait été reléguée au rang d'anecdote.
Un an déjà. Un an que leur relation pouvait être qualifiée de fraternelle. Après de longs mois passés à recoller les morceaux, lentement mais délicatement, la complicité qui avait lié Sasuke et Itachi durant leur enfance s'était reconstruite. Je ne doutais pas que Sasuke ait toujours conservé quelque grief contre son frère. Selon moi, c'était pour cela qu'il avait rejoint l'Akatsuki et était tombé dans la drogue. Mais cela ne signifiait pas qu'il ne l'aimait pas. Au contraire.

- Alors, Sasuke?, s'impatienta Deidara.

- J'accepte, dit celui-ci.

- Tu n'es pas sérieux!, m'exclamai-je.

- Je n'ai pas le choix, se justifia-t-il avec sérieux.

Glacées. Ses paroles étaient glacées. Elles jetèrent un froid entre nous, si vif que je frissonnai. Itachi allait mourir? Sasuke... Il n'allait quand même pas le tuer, si? Et moi, qu'allais-je devenir? Si Sasuke avait réussi à négocier son retrait, je n'avais pas cette chance. Il allait partir, et moi j'allais rester. J'aurais dû m'en réjouir, c'était ce que je voulais après tout. Mais, soudain, je me sentis terriblement seule. Seule avec ces chiens, ces êtres plus détestables que la plus infâme des créatures. Comment allais-je le supporter? Mon regard glissa sur la table et se posa sur le petit sachet, la petite paille, la petite ligne blanche. Je réfléchis. Sasuke n'avait pas le choix, selon lui. Le choix? Certains disaient qu'on avait toujours le choix, même lorsqu'on prétendait le contraire. Par exemple, à cet instant, je pouvais choisir de ne pas consommer cette substance blanche qui me tendait les bras en me chuchotant des promesses de bien-être et d'insouciance. Ou bien, je pouvais choisir de le faire.

Sans prendre le temps de réfléchir davantage, je me penchai vers la table et aspirai la poudre en plusieurs fois.

- Ah, tiens?, fit quelqu'un d'un ton joyeux.

J'entendis Sasuke jurer et, lorsque je me redressai, il était raide de mécontentement. Les visages de mes agresseurs, en revanche, affichaient une satisfaction non dissimulée.

- Tu prends ça en douce, sans que personne ne te le demande, alors que ton mec vient juste de prendre une dure décision?, ricana Hidan. C'est plutôt inattendu, venant de toi.

- Qu'est ce qui t'a pris?, chuchota Sasuke.

Il paraissait vraiment déçu. Triste même. Mais je ne regrettais pas mon geste. Après tout, il n'y avait pas de raisons pour qu'il soit le seul à prendre des décisions sur un coup de tête. Et puis, peut-être que Deidara avait raison la dernière fois, peut-être que cela m'aiderait à me détendre.
En fait, pas du tout. Au bout de quelques minutes, je sentis que quelque chose en moi était en train de changer. Les discussions m'apparaissaient plus claires et des fourmillements gagnaient tout mon corps. Mais plus les minutes passaient, plus mon mal-être s'accentuait. Au lieu de me sentir plus à l'aise, j'avais l'impression que tout ce qui m'environnait représentait un danger potentiel. Les voix de mes agresseurs me faisaient l'effet d'un coup au cœur et je devais à chaque instant lutter contre une envie de prendre la fuite. Pourtant, d'un autre côté, je me sentais légère, comme si la pesanteur n'avait plus aucun effet sur moi. De plus, je me rendis compte que je m'étais rapprochée de Sasuke au point d'être collée à lui. J'attrapai sa main comme si celle-ci constituait un point d'ancrage à la réalité et il me lança un regard inquiet. J'avais envie de l'embrasser. J'avais envie d'effacer le monde autour et de ne garder que lui et moi, ensemble. Mes réflexions en étaient à peu près là lorsqu'un bruit provenant de l'extérieur me fit tourner la tête. Un boîte de conserve?
Ce n'était pas une boîte de conserve. La porte de l'entrepôt explosa et, presque aussitôt, une salve de tir arriva dans notre direction. Sasuke, par miracle, eut le réflexe de se jeter sur moi et de nous faire rouler sur le sol. Il plaça son corps sur le mien, si bien que je me retrouvai plongée dans le noir, incapable de comprendre ce qu'il se passait. Deux cris de douleur retentirent quelque part dans la pièce et la réalité me rattrapa aussitôt. Des tirs. Des explosions. Mon cerveau embrumé analysa tout cela et réussit à en tirer une information essentielle. Danger. Danger immédiat. Je me débattis, affolée, mais Sasuke me maintint de toute la force de ses bras et de ses jambes.

– Ne bouge surtout pas, me murmura-t-il dans l'oreille.

Obéissante, je me détendis autant que la situation me le permettait tout en m'accrochant désespérément à son cou. J'entendais les balles ricocher tout autour de nous, mettant mes nerfs à rude épreuve. Mais lorsque Sasuke poussa un grognement et qu'un liquide chaud coula sur mes doigts, je fus prise d'une véritable crise de panique. Je donnai des coups de pieds, j'agitai mon corps dans tous les sens tel un serpent cherchant à échapper à la prise d'un prédateur. Cependant, Sasuke tint bon et ne me lâcha pas. Grimaçant de douleur, il bloqua tous mes mouvements et essaya vainement de me calmer. Heureusement, quelques secondes plus tard, les tirs cessèrent et le silence retomba dans l'entrepôt. Je me dégageai de l'étau des bras de Sasuke et me redressai pour l'examiner sous toutes les coutures. Il tenait sa tête entre ses mains et je constatai avec horreur que, sur près de la moitié de son crâne, ses beaux cheveux noirs étaient imbibés de son propre sang.

– Oh mon dieu, Sasuke !, m'exclamai-je en sentant les larmes affluer dans mes yeux. Vite, il faut t'emmener à l'hôpital ! Tu m'entends ?

– Ça va, me rassura-t-il en posant une main couverte de sang sur mon bras. La balle m'a juste éraflé.

Je remarquai néanmoins que son regard était flou, lointain, puis je songeai que la drogue y était peut-être pour quelque chose. Je tentai de ravaler mes larmes, mais ce fut peine perdue. L'homme que j'aimais était couvert de sang, je n'avais pas les idées très claires et je venais d'échapper à une fusillade, j'estimais donc être en droit de pleurer un peu.

– Tout ce sang..., couinai-je en posant mes doigts tremblants sur sa tête. Tu es sûr que ça va ?

– Puisque je te dis que oui, grogna-t-il en se relevant. Les blessures à la tête saignent toujours plus que sur le reste du corps. Et je sais de quoi je parle.

Je le cru sur parole. Après tout, il avait déjà reçu un coup de bouteille de Gin sur le crâne, quelques années plus tôt. Rassurée, je regardai autour de moi pour estimer les dégâts occasionnés par l'attaque et fut immédiatement saisie de nausée. Kisame gisait sans vie sur le canapé blanc qui se colorait de son sang. Il avait été frappé d'une balle dans la tête et était probablement mort sur le coup à en croire ses yeux encore écarquillés de surprise. A quelques pas de là, Sasori, le corps criblé de balles, avait lui aussi rendu son dernier souffle. Son sang se répandait autour de lui en une flaque macabre qui s'élargissait à vue d'oeil. Enfin, le corps de Kakuzu reposait parmi les débris de verre de la table basse, brisée par la salve de coups de feu. Il avait lui aussi reçu plusieurs projectiles dans le corps. Du sang, des morts partout. Et Sasuke était blessé. Le petit déjeuner frugal que j'avais pris ce matin-là à l'hôpital malmena mon estomac, menaçant de ressortir par le chemin le plus court. Je plaquai une main sur ma bouche et me détournai, persuadée qu'une seconde de plus face à ce spectacle macabre suffirait à me faire dégobiller sur ce qu'il restait du canapé. Sasuke m'attira contre lui et j'agrippai son t-shirt avec force. Un instant plus tard, une porte claqua dans la pièce, me tirant un sursaut.

– Ce sont les hommes de cet enfoiré d'Orochimaru !, s'exclama la voix ivre de colère de Deidara. Ils vont me payer ça !

La curiosité l'emporta sur mon sentiment de dégoût et je relevai la tête pour voir surgir Deidara, suivit de près par Hidan. Ils étaient probablement allés se réfugier dans les chambres et, à en croire les armes qu'ils tenaient dans la main, chercher de quoi se défendre. Les deux seuls survivants de la bande étaient loin d'être indemnes. Du sang coulait du bras droit de Deidara, qu'il serrait contre lui en espérant stopper l'hémorragie, ainsi que de sa jambe gauche. Hidan, quant à lui, tenait son épaule en grimaçant de douleur. Tous deux jetèrent un regard à leurs camarades fauchés par la mort et jurèrent dans leur barbe. Puis, ils semblèrent enfin se rendre compte de notre présence.

– Tiens, vous êtes vivants, vous, constata Deidara en fronçant légèrement les sourcils. Bon, j'imagine que c'est mieux que rien.

Il lança un pistolet à Sasuke, qui l'attrapa au vol et vérifia immédiatement son chargeur, puis me considéra un moment avant de s'approcher. Lorsqu'il fut assez près, il attrapa ma main et plaça un autre pistolet dans ma paume. Je levai vers lui un regard incrédule tout autant qu'effrayé.

– Je ne sais pas m'en servir, dis-je d'une voix tremblante.

Cela commençait à faire beaucoup pour moi. J'avais toujours vécu dans l'atmosphère confortable et rassurante du foyer maternel, dans un quartier résidentiel calme et sans histoires, j'avais grandis avec mes amis, suivis mes études avec sérieux. Rien ne me prédisposait à tenir une arme un jour.

– Il va bien falloir que tu apprennes, si tu veux rester en vie, grommela Deidara.

Il se plaça à côté de moi et m'expliqua le fonctionnement de l'engin de mort qu'il venait de placer entre mes mains. Je compris rapidement le principe et il s'éloigna en direction d'Hidan, qui faisait tourner son révolver entre ses doigts d'un air impatient. Pour ma part, je me rapprochai de Sasuke et m'emparai de sa main qui ne tenait pas de pistolet. Après quelques minutes, Deidara prononça les paroles fatidiques :

– On y va.

- Reste près de moi, m'ordonna Sasuke.

Je n'avais aucune idée d'où nous allions, mais je suivis Sasuke lorsqu'il m'entraîna avec lui à l'arrière de l'entrepôt. J'avais l'impression que les dix dernières minutes de ma vie n'étaient pas réelles. Je priai pour me réveiller bientôt, en sécurité dans ma chambre d'hôpital. Pas de drogue. Pas de cadavres. Rien de tout cela ne m'était arrivé, ce n'était qu'un affreux cauchemar. Pourtant, je savais que je n'aurais jamais été capable d'imaginer les effets que la cocaïne avait sur moi. Je n'avais jamais pris de drogue auparavant, en dehors de quelques bouffées de cannabis. Or, j'avais parfaitement conscience que les effets de la cocaïne n'avaient rien à voir avec ceux du cannabis. Le monde m'apparaissait sous un angle nouveau, trouble et étrangement net à la fois. J'avais l'impression de faire entièrement partie de ce nouveau monde et de pouvoir me fondre en harmonie avec chacun des éléments qui le composait. Sasuke aussi faisait partie de ce monde. Comme si une grosse bulle nous avait englobés, rien que tous les deux. Le contact de sa main sur la mienne m'apportait une multitude de sensations : chaleur, réconfort, sécurité, plaisir. En revanche, les silhouettes de Deidara et de Hidan, qui marchaient devant nous, ne faisaient pas partie de ce tout auquel nous appartenions et leur présence étrangère m'irritait au plus haut point. J'avais la certitude qu'ils constituaient mon dernier lien avec la peur, la souffrance, tout ce qui avait caractérisé ma vie ces derniers temps. Pour me détacher de tout ça, pour ne faire qu'un avec le monde auquel Sasuke et moi appartenions désormais, ils devaient disparaître de ma vue. Tant qu'ils seraient là, devant moi, je ne cesserais d'être attachée à l'enfer dans lequel ils m'avaient plongée. C'était une sensation étrange. L'espace d'une seconde, je revis leurs visages au-dessus du mien, leurs sourires carnassiers, et je pu de nouveau sentir leur virilité pénétrer au cœur même de mon intimité. Ils m'avaient humiliée. Ils étaient la cause de tous mes malheurs. Et ils avaient failli me voler Sasuke.
Alors, tout naturellement, je levai mon pistolet et, alors même que Sasuke hurlait « Non, Sakura ! », j'appuyai sur la détente. Deux fois. Les corps s'effondrèrent comme s'ils avaient été faits de chiffon et un pâle sourire étira mes lèvres. Justice était faite.