Cœur transi

Debout devant la porte de chez moi, j'hésitais. Sasuke m'avait raccompagnée mais il n'avait pas souhaité se confronter à ma mère, qui ne le portait pas dans son cœur depuis qu'elle connaissait sa part de responsabilité dans ce qu'il m'était arrivé. La version officielle des faits voulait que je me sois rendue dans l'entrepôt pour avoir une discussion avec Sasuke. Je ne tenais pas à ce que ma mère sache que j'avais volontairement cherché à rejoindre l'Akatsuki, ni à quels dangers je m'étais exposée. Elle m'aurait prise pour une folle et ne m'aurait plus jamais laissée sortir, c'était certain. Alors j'avais menti. Tout comme j'avais menti à la police et à mes amis. Seuls Itachi et Hiromi n'étaient pas dupes.
Cependant, ma mère avait des doutes sur cette version épurée. Elle ne comprenait pas pourquoi je n'avais pas rendu visite à Sasuke chez lui, au lieu de prendre un risque pareil. J'avais eu beau lui expliquer que ce que j'avais à dire à Sasuke était urgent, qu'il n'était pas chez lui lorsque j'étais passé le voir, elle n'était pas convaincue. Les mères ont un instinct pour ces choses-là et je savais qu'elle retenait le flot de questions qui lui pendait aux lèvres dans le seul but de me ménager. Elle attendait peut-être que je rentre à la maison pour mettre les choses au clair. Voilà pourquoi je restais là, plantée dans le froid, incapable de pénétrer dans ma propre maison. Mon sac à mes pieds, bien emmitouflée dans mon manteau, j'attendais. Je me préparais à mentir une nouvelle fois.
Au bout d'une bonne dizaine de minutes, j'abaissai la poignée et pénétrai dans l'atmosphère chaude et familiale qui aurait dû m'apporter plus de réconfort que de crainte. Ma mère était assise sur le canapé, un livre à la main, comme à son habitude. Elle leva les yeux à mon entrée et se précipita à ma rencontre pour m'enlacer. Heureusement, j'avais pris le temps de me doucher chez Sasuke afin de me laver de l'odeur de sang et de mort qui me collait à la peau.

- Je t'attendais plus tôt !, s'exclama-t-elle. Où étais-tu ?
Mauvaise pente…

- J'étais chez Sasuke…, avouai-je d'une petite voix.
- Ah, dit-elle simplement. Tu aurais pu me prévenir.
- Excuse-moi, dis-je en grimaçant un sourire. Je ne pensais pas que tu rentrerais plus tôt du travail.
- Bien sûr que si !, s'enthousiasma-t-elle. J'ai préparé des crêpes, tu as faim ?
- Oui…, mentis-je pour lui faire plaisir.

Elle m'attira vers la cuisine, où régnait une douce odeur. Une pile de crêpes nous attendait, enveloppée dans du papier aluminium pour les garder au chaud. Le repas se passa dans une ambiance légère et je me surpris à oublier mes problèmes pendant quelques temps. Ma mère était là, tout sourire, et cela me suffisait. Mieux, elle ne semblait pas décidée à me soumettre à l'interrogatoire qu'elle préparait depuis mon agression. A la fin du repas, elle m'interdit de l'aider à débarrasser et me conseilla plutôt d'aller ranger mes affaires.

- Tu vas en cours demain ?, demanda-t-elle alors que je quittais la pièce.

Les cours, je les avais complètement oubliés. La terminale, le bac à la fin de l'année, les profs… Tout cela me paraissait si loin ! J'avais l'impression qu'il s'agissait d'une autre vie, d'une autre époque. D'un autre côté, il était peut-être temps de reprendre ma vie d'avant et de profiter du peu de normalité qu'il me restait. Mes amis me manquaient… Je n'avais pas revu Naruto depuis sa dernière visite à l'hôpital. Nous ne nous étions pas quittés en bons termes et cela me chiffonnait. Je détestais l'idée d'être en froid avec lui. J'avais besoin de sa bonne humeur.

- Oui, je crois, répondis-je. Il est plus que temps !
- Tu peux rester à la maison un jour ou deux, si tu ne te sens pas encore prête, précisa ma mère.
- Non, je vais aller au lycée, insistai-je. Ça me fera du bien, et puis je n'en peux plus de rester enfermée !

Ma mère sourit, visiblement satisfaite de cette réponse, et je gagnai ma chambre d'un pas rapide. Je fermai la porte derrière moi et appelai Sasuke.

- Le lycée ?, demanda-t-il après que je lui eus exposé mes plans pour le lendemain. Vas-y si tu veux mais ne compte pas sur moi.
- Oh, allez, s'il te plait, le suppliai-je. Si tu ne viens pas, je serais la seule bête curieuse de l'établissement, je ne suis pas sûre de pouvoir supporter tous ces regards pleins de curiosité morbide.
- Dans ce cas, n'y vas pas, décréta-t-il. Je ne vois pas pourquoi tu t'y sens obligée.
- Pas obligée, Sasuke, expliquai-je en soupirant. J'ai envie d'y aller, les autres me manquent. Et puis j'ai déjà accumulé beaucoup de retard, je ne voudrais pas louper mon bac !
- Revoie tes priorités, me conseilla-t-il. Comment peux-tu parler du bac après tout ce que tu viens de traverser ?
- Quelle que soit notre situation, je ne veux pas négliger mes études, arguai-je. De toute évidence, tu n'es pas du même avis.
- De toute évidence, confirma-t-il avec une petite note d'ironie dans la voix.

Je soupirai et laissai passer quelques secondes de silence.

- S'il te plait ?, tentai-je une dernière fois.
- C'est non, Sakura, déclara-t-il avec fermeté. Tu as envie de revoir les autres, très bien, mais qu'est-ce que je ferai pendant ce temps-là ? Je n'ai envie de voir personne et personne n'a envie de me voir, quant à mon bac, je ne me berce pas d'illusions et je sais parfaitement que je peux m'asseoir dessus cette année. Alors explique-moi un peu ce que j'irais foutre au lycée ?

Je fis la moue mais ça, bien sûr, il n'était pas là pour le voir. Je ne trouvai rien à répondre. Ses arguments tenaient la route. Mais j'avais espéré qu'il accepterait de m'accompagner, juste pour me faire plaisir. Tant pis.

- J'ai compris, inutile que j'insiste, dis-je. Eh bien j'irai toute seule, puisque tu ne veux rien entendre. Je passe chez toi en rentrant ?
- Si tu veux, dit-il d'un ton plus enclin à la conversation. A quelle heure ?
- Tu ne connais même pas notre emploi du temps ?, raillai-je. On finit à quinze heures le mardi. Le temps que je sorte, que je prenne le bus…
- Tu seras là vers quinze heures vingt, conclut-il.
- Tu vois quand tu veux ?, le taquinai-je. A demain, alors.
- A demain, confirma-t-il. Et, Sakura ?
- Oui ?, répondis-je.
- Fais attention à toi.

Il raccrocha aussitôt et une vague de tendresse me submergea. J'aurais tout donné pour qu'il soit là, avec moi. Depuis que nous nous étions séparés devant chez moi, à l'issue d'un baiser interminable auquel ni lui ni moi ne souhaitions mettre fin, je ressentais physiquement son absence à chaque seconde. Après cette matinée affreuse, le lien qui m'unissait à Sasuke était plus fort que jamais. Le nombre d'épreuves que nous avions affrontées ensemble avait contribué à transformer notre simple relation de couple en quelque chose de puissant, de fusionnel.
Je regardai mon lit avec lassitude. Plus vite je serais couchée, plus vite je le retrouverais. Convaincue par cette idée, je me déshabillai et m'enveloppai dans mes draps. Lorsque je fermai les yeux, je songeai au contact doux et sensuel du torse de Sasuke contre mon dos, de ses bras autour de ma taille. Comblée, je m'endormis presque aussitôt…

…pour être réveillée par un son que je n'avais pas entendu depuis des lustres : celui de mon réveil. Il était six heures trente et il était temps pour moi de me préparer pour ma première journée de lycée de l'année. Je me levai péniblement, traînai la patte vers la salle de bain et pris une bonne douche revigorante. Aussitôt, les gestes que j'avais répétés pendant mes deux dernières années de lycée refirent surface. Sans réfléchir, je me dirigeai vers le miroir, appliquai un trait d'eye-liner sur mes paupières, un peu de mascara et une touche de fard à joues. Je lissai quelques mèches rebelles et attachai ma mèche sur le côté avec une petite barrette bleue puis j'enfilai un jean et un pull bleu-vert, ainsi que quelques bracelets en argent à mes poignets et un collier plein de breloques qui pesait son poids. Puis je descendis dans la cuisine pour avaler un rapide petit déjeuner, composé d'un verre de jus de fruits et d'un biscuit au miel. Je remontai les marches deux par deux pour attraper mon sac et mon portable, me brosser les dents et déposer un baiser sur la joue de ma mère, qui émergeait à peine du monde des songes, et redescendit les escaliers en trombe. Je vérifiai mon reflet dans le miroir de l'entrée et, jugeant mon image satisfaisante, je glissai mes pieds dans mes ballerines noires avant de revêtir mon épais manteau. Lorsque je sortis, une rafale de vent ébouriffa mes cheveux et me fit frissonner. Le ciel était encore d'encre. Je descendis la rue jusqu'à mon arrêt de bus en songeant avec appréhension à l'accueil que les élèves allaient me réserver. Je ne doutais pas que mon histoire ait déjà fait plusieurs fois le tour du lycée. J'aurais aimé qu'il en soit autrement, mais je ne pouvais rien y faire. J'étais donc prête à affronter les messes basses et les regards lourds de sens de mes camarades. Heureusement, mes amis seraient là pour me soutenir. Je sortis mon portable et envoyai un message à Naruto : « Lycée aujourd'hui ! Tu m'attends devant le portail ? ». J'étais presque arrivée à destination lorsque mon portable vibra. « Ça marche, t'arrives dans combien de temps ? » disait Naruto. Inutile de lui répondre, puisque le bus s'arrêta à cet instant devant le lycée. Je quittai le véhicule et repérai immédiatement mes amis, qui m'accueillirent avec un large sourire.

- Déjà de retour ?, s'étonna Kiba en m'embrassant sur la joue. On ne t'attendait pas de sitôt !
- A ta place, j'en aurais profité pour traîner un peu plus longtemps à la maison, confirma Shikamaru.
- Toi, si tu pouvais, tu passerais ton temps enfermé chez toi, ricana Ino. Mais Sakura doit en avoir marre de rester enfermée entre quatre murs !
- Tu n'as même pas idée !, ris-je. J'avais besoin de sortir !

Hinata abandonna la main de Naruto – je devinais donc que ces deux-là sortaient ENFIN ensemble – pour me serrer contre elle, les larmes aux yeux. Naruto, lui, se tenait un peu en retrait, l'air gêné. Je réussis à ma dépêtrer de l'étreinte d'Hinata et m'approchai de lui. Chacun retint son souffle et je devinais que mon ami leur avait fait le récit de notre dernière rencontre.

- Tu vas bien ?, demanda simplement Naruto.
- Oui, répondis-je en croisant les bras.

Devant mon silence, il se gratta la tête, embarrassé. Hinata chuchota :

- Dis quelque chose !

Naruto leva les yeux vers moi, soudain déterminé. Sous les regards conjugués de mes amis, il adopta une mine sévère.

- Je ne m'excuserai pas pour mon comportement de l'autre jour, dit-il avec fermeté. Tu ne devrais pas… Cette relation avec Sasuke, c'est malsain, Sakura. Surtout en ce moment. Tout le monde est d'accord avec moi. Je sais ce que tu ressens pour lui et tu n'y peux rien. Mais tu devrais garder tes distances. Toi et moi sommes bien placés pour savoir qu'il n'est plus le même et…
- Non, justement, toi, tu es très mal placé, contrai-je en sentant la colère empourprer mon visage. Je n'arrive pas à croire que tu me serves ce genre de discours ! Je m'attendais à ce que tu me demandes pardon et que tu me promettes de revoir ton jugement et au lieu de ça, tu…

Je posai un regard courroucé sur chacun de mes amis, qui affichaient tous une expression peinée teintée d'irritation.

- Et vous êtes tous de cet avis !, m'emportai-je en sentant l'émotion me nouer la gorge.
- Ecoute, Sakura, commença Kiba en fronçant les sourcils, Sasuke t'aurais cognée si je n'étais pas intervenu…
- C'était il y a longtemps !, arguai-je en tâchant de contrôler ma colère.
- Pas si longtemps que ça, insista Ino. Et puis il y a eu le coup qu'il t'a mis sur le front !
- Quel coup… ?, balbutiai-je avant de me souvenir de notre accrochage après le TP de physique. Ah, ça ! Il ne m'a pas frappée, c'était un accident ! Je me suis simplement pris un mur en essayant de lui échapper…
- Et voilà !, s'emporta Naruto. « En essayant de lui échapper » ! Sérieusement, Sakura ? Et tu trouves notre réaction excessive ? Ouvre les yeux, un peu !
- Ils sont bien ouverts, crois-moi !, m'exclamai-je, au bord des larmes. Ce sont les vôtres qui ne voient rien ! Vous ne savez pas… Comment osez-vous dire des choses pareilles alors que vous ne savez rien, rien sur moi, rien sur lui… Rien sur nous !

Excédée, j'attrapai mon sac et, en pleurs, partis en trombe dans la rue, loin du lycée, loin de mes amis. A quoi m'attendais-je, au juste ? Tant de naïveté, c'était à vomir… J'avais pensé… J'avais cru qu'ils m'écouteraient, qu'ils me laisseraient une chance de leur expliquer que Sasuke n'avait rien à voir avec l'espèce de taré incontrôlable qu'ils s'imaginaient ! J'avais caressé l'espoir que Naruto, au moins lui, me ferait confiance. Sasuke était tout comme son frère ! Comment pouvait-il parler de lui de cette façon ?
J'étais si concentrée sur mon désir de mettre le plus de distance possible entre le lycée et moi que je ne remarquai pas tout de suite la voiture qui s'était adaptée à mon allure et roulait doucement à côté de moi. C'était une longue berline noire, aux vitres teintées. Cela ne présageait rien de bon… Paniquée, je bifurquai dans la première rue et redoublai de vitesse. Mais je n'avais aucune chance de semer une voiture… Très vite, celle-ci me dépassa à vive allure et se gara un peu plus loin. Je ralentis, m'arrêtai. Deux hommes émergèrent de la voiture, deux hommes avec qui je n'avais pas du tout envie de faire plus ample connaissance. Je fis volte-face et me précipitai dans l'autre sens. Mon souffle se tarissait, mes muscles protestaient mais je courrais. Je ne m'arrêtai qu'une fois parvenue à l'angle d'une petite maison, dissimulée derrière deux gros sapins. Je jetai alors un bref coup d'œil sur la route. Rien. Soulagée, je poussai un profond soupir et m'adossai contre le mur.

- C'est encore un peu tôt pour baisser ta garde, me prévint une voix familière.

Mes yeux papillotèrent de tous côtés et mon cœur s'emballa dans une folle course semblable à celle que je venais d'effectuer. Un bruissement de feuilles attira mon attention sur un petit arbre feuillu et, soudain, je me retrouvai face à un homme de haute taille, aux longs cheveux noirs et aux yeux de serpent.

- Orochimaru…, soufflai-je. Qu'est-ce que vous me voulez ?
- Tttt ttt, fit-il d'un air réprobateur. Ce n'est pas ainsi que l'on parle à son chef.

Transie de peur, je fus incapable de répondre. Il s'approcha doucement et, très vite, deux autres hommes apparurent derrière lui. Je les reconnus tout de suite.

- C'était vous dans cette voiture, tout à l'heure, devinai-je.
- C'était moi, confirma-t-il. J'ai appris que tu comptais te rendre au lycée aujourd'hui, alors j'ai trouvé bon de passer te donner quelques encouragements. Les jeunes doivent s'instruire s'ils veulent que les bonnes portes s'ouvrent devant eux, tu n'es pas de cet avis ?
- Vous m'avez espionnée, déclarai-je à brûle-pourpoint. Pourquoi ?
- Je fais toujours surveiller mes nouvelles recrues, expliqua-t-il. Je dois me montrer prudent si je veux conserver la place que j'occupe dans cette ville. Sans ces mesures, Madara m'aurait sans doute éradiqué depuis longtemps. Mais nous ne sommes pas ici pour parler de moi. Cette rentrée c'est mal passée, à ce que j'ai vu. Tes amis se seraient-ils montrés offensants ?
- Cela ne vous concerne pas, tranchai-je.
- Non, j'imagine, admit-il. Et cela ne m'intéresse pas non plus. Je faisais simplement preuve de courtoisie. Mais puisque tu sembles hermétique à toutes mes marques de politesse, ne passons pas par quatre chemins. Je veux que ce cher Sasuke et toi soyez devant l'église qui se trouve derrière votre lycée, ce soir, à vingt-trois heures. Deux de mes hommes, ceux que tu vois ici, passerons vous chercher et vous conduiront à mon repaire.

Je ne cherchai pas à discuter, consciente que ce serait une perte de temps. Je hochai la tête et priai pour que les trois hommes débarrassent le plancher vite fait. Heureusement, c'est ce qu'ils firent et je me retrouvai seule. Je me remis à courir, encore et toujours, sous les yeux des passants qui me regardaient avec étonnement, l'air de se demander quelle mouche m'avait piquée. Je passai devant d'innombrables maisons, coupai à travers champ au risque de maculer mes ballerines de boue et ne stoppai ma course qu'une fois parvenue devant chez Sasuke. Haletante, je ne m'arrêtai pas pour reprendre mon souffle et sonnai à la porte en priant pour qu'il ne soit pas sorti.

- Sakura ?, demanda une voix au-dessus de ma tête. Qu'est-ce que tu fous ici ?

Je levai les yeux vers lui mais il avait déjà disparu. Cinq secondes plus tard, il était là, dans l'encadrement de la porte, une expression confuse sur le visage.

- Tu ne devais venir que cet après-midi, dit-il en s'écartant pour me laisser passer.

J'attendis qu'il ait refermé la porte pour me jeter à son cou et l'embrasser à pleine bouche. J'avais terriblement besoin de réconfort. D'abord, il répondit à mon baiser avec hésitation, visiblement déconcerté par mon comportement. Puis ses mains trouvèrent leur place au creux de mes reins, il me fit pivoter et me plaqua contre le mur avec force. Je suffoquai sous le choc et émis un petit rire. Il sourit légèrement et captura mon regard avant de m'embrasser avec encore plus d'avidité. Je me laissai prendre au jeu, laissant sa langue jouer avec la mienne à son gré. Bientôt cependant, ses mains quittèrent mon dos pour s'insinuer sous mon t-shirt et sa bouche plongea dans le creux de mon cou. Je me raidis légèrement, tiraillée entre crainte et plaisir. Mais lorsqu'il fit mine de déboutonner mon pantalon, la bile me monta aux lèvres et je le repoussai sans ménagement, terrifiée.

- Qu'est-ce que tu fais ?, dis-je d'une voix tremblante en lui lançant un regard affolé.

Ma rebuffade l'irrita outre mesure.

- Je fais ce que n'importe quel type ferait avec sa copine, grogna-t-il en me fusillant du regard.
- Mais, Sasuke…, balbutiai-je en sentant le rouge me monter aux joues. Je ne peux pas. Pas encore, je… C'est encore trop récent. Même si c'est toi, je ne peux pas !
- Alors ne me saute pas dessus comme tu viens de le faire !, s'écria-t-il. Si tu continues de me tenter, je ne sais pas ce que je suis capable de… Je vais finir par péter un plomb, je te jure !
- Que…, suffoquai-je en saisissant l'insinuation.

La gifle partit toute seule. Comment osait-il proférer de telles menaces ? Choquée, je montai les marches quatre à quatre et m'enfermai dans sa chambre. Je ne fus pas surprise de trouver un sachet de cocaïne à moitié vide sur son bureau, ainsi que le matériel du parfait drogué. Il avait recommencé… Je me laissai tomber sur le lit et attendit qu'il vienne frapper à la porte, hurlant de rage à propos du fait que j'étais chez lui et bla bla bla. Mais cela n'arriva pas. Je restai seule de longues minutes, contemplant le plafond en laissant libre cours à mes larmes. Au fond de moi, une petite voix ne cessait de répéter : « Tu vois, tes amis ont raison finalement. Il a complètement changé de comportement depuis qu'il prend cette merde. Il est dangereux. Un jour, inévitablement, il en viendra à te faire du mal. ». J'insultai cette petite voix de toute ma force mentale. Lorsqu'il était perché, Sasuke n'était plus Sasuke. Je n'étais pas digne de lui si je me contentais de le juger pour ce qu'il était dans ces moments-là.
Environ vingt minutes après que je fus montée, de petits coups retentirent contre la porte.

- Sakura ?, appela doucement Sasuke. Ouvre-moi, s'il te plait.

Je me levai et gagnai la porte d'un pas mal assuré. J'étais encore sous le choc de ce qu'il venait de se passer. Je tournai la clef dans la serrure et entrebâillai la porte de façon à discerner le visage de Sasuke. Celui-ci n'en menait pas large. Il me contempla d'un air profondément attristé et repoussa doucement le battant pour pénétrer dans la pièce. Il s'approcha de moi et m'ouvrit ses bras. Voyant que j'hésitai, il esquissa un faible sourire.

- N'aie pas peur, dit-il. Je suis clean, maintenant. Je ne vais rien te faire.

Convaincue, je me blottis contre son torse et il m'enveloppa dans une étreinte chaude et réconfortante.

- Je suis tellement désolé, murmura-t-il en me serrant fort contre lui. Je ne sais pas ce qui m'a pris de te dire ça… Je suis un monstre.

Je niai d'un signe de tête.

- C'est cette poudre, le monstre, pas toi, nuançai-je. Pourquoi persistes-tu dans cette voie, Sasuke ? Tu n'as pas déjà suffisamment souffert à cause d'elle ?
- C'est très facile pour toi de dire ça, grommela Sasuke. Tu ne sais pas ce que c'est… Quand le manque te ronge et que tu ne peux choisir qu'entre un affreux mal-être et… recommencer.
- Non, admis-je. Mais je sais que tu peux passer outre. Ton frère…
- J'aimerais que tu arrêtes de tout ramener à mon frère, me coupa-t-il avec sécheresse. Ça a le don de me mettre en boule.
- Très bien, n'en parlons plus puisque tu ne veux rien entendre, conclus-je en m'écartant de lui.

Je m'assis sur le lit et il m'imita. Pendant plusieurs minutes, aucun de nous ne parla. Puis, il finit par me poser la question à laquelle je m'attendais depuis mon arrivée.

- Tu n'es pas allée en cours ?
- Je suis allée au lycée, expliquai-je. Mais tout ne s'est pas passé comme je l'avais imaginé.
- Naruto ?, risqua Sasuke en tournant la tête vers moi.
- Pas seulement lui, précisai-je. Hinata, Shikamaru, Kiba, Ino… Ils se sont tous rattachés à son point de vue.
- Qui est ?, s'enquit-il.
- Je ne suis pas sûre que tu veuilles entendre ça, le prévins-je.
- Dis toujours, soupira Sasuke en haussant les épaules.

Je lui racontai ma confrontation avec nos amis sans lui épargner le moindre détail. Il m'écouta avec attention, l'air à la fois calme et compréhensif. Mais je ne me laissai pas avoir par cette impression. Sa mâchoire était contractée, ses yeux brillaient d'un éclat un peu trop vif, ses mains s'agitaient sans raison. Il était blessé par mes paroles, voire en colère. Quoi de plus normal ? Pourtant, lorsque j'eus mis un point final à mon récit, il garda le silence et m'attira délicatement contre lui. Sa main caressa mon épaule dans un geste réconfortant.

- A quoi tu t'attendais, franchement ?, railla-t-il. Je n'ai rien dit hier pour ne pas paraître pessimiste mais, quand tu as dit que tu voulais aller au bahut, j'ai tout de suite su que c'était une mauvaise idée.
- Epargne-moi tes « je te l'avais bien dit », s'il te plait, grommelai-je. Je sais que j'ai été stupide.
- Je n'ai pas dit ça, nuança-t-il d'une voix douce.
- Non, mais au fond de toi, c'est ce que tu penses, insistai-je. Je pensais… Je pensais vraiment que Naruto m'écouterait.

Sasuke resta muet face à cette dernière réplique. J'attrapai sa main et la serrai fort, persuadée qu'il avait lui aussi besoin de mon soutien. Désormais, il n'était plus le seul marginal du groupe. Après la scène de ce matin, j'étais sûre que mes amis ne chercheraient pas à reprendre contact avec moi de sitôt. Naruto appellerai surement ma mère de temps en temps pour s'assurer que j'allais bien mais lui et les autres allaient faire profil bas pendant un moment. Je savais que leur point de vue était difficilement blâmable – les faits portés à leur connaissance ne jouaient pas en faveur de Sasuke – mais je ne pouvais m'empêcher de leur en vouloir. Ils étaient nos amis, notre seconde famille, ceux sur qui nous étions censés pouvoir compter en cas de coup dur. Mais il avait suffi qu'une substance blanche vienne bouleverser nos vies pour que les belles notions de confiance, de tolérance et de soutien redeviennent de simples mots. Affligée, je mis un certain temps avant de trouver la force de mettre Sasuke au courant de ma rencontre avec Orochimaru. Cela, en revanche, le mis véritablement en colère.

- Tu aurais dû me le dire tout de suite !, s'emporta-t-il en m'étudiant sous toutes les coutures. Tu vas bien ? Il ne t'a rien fait ? Pourquoi ne s'est-il pas pointé chez moi, au lieu de te poursuivre en pleine rue, cet enf…

Je plaquai ma main sur sa bouche avant qu'il n'achève l'insulte. J'ignorais jusqu'à quel point Orochimaru nous faisait surveiller. Je me montrais peut être un tantinet paranoïaque mais, s'il avait placé des micros, il n'apprécierait surement pas de s'entendre traiter d'enfoiré. Sasuke me contempla sans comprendre et je plaçai un doigt sur ma bouche pour l'inciter une fois de plus au silence. Je me levai et attrapai une feuille et un stylo sur son bureau. D'une écriture brouillonne, j'inscrivis :

Micros ? Ne prenons pas de risque.

Sasuke soupira et hocha la tête. Il avait compris.

- Bon, j'imagine qu'on n'a pas le choix, dit-il en contenant sa fureur.
- J'imagine, oui, approuvai-je.

Je me serrai contre lui, incapable de dissimuler mon anxiété.