Le soleil sur la banquise

Le clapotis de la pluie nous avait accompagnés tout au long du chemin du retour. Malgré cela, nous avions marché lentement, peu soucieux de finir trempés jusqu'aux os. Silencieux, nous avions parcouru la distance tels deux zombies, accrochés l'un à l'autre. Le pansement qui protégeait la blessure à l'oreille de Sasuke s'était détaché, son collant rendu inopérant par la quantité d'eau dont le tissu s'était gorgé. Dessous, la peau avait commencé à cicatriser mais ce n'était encore pas beau à voir. J'avais prié Sasuke de me laisser panser son oreille à nouveau en arrivant, ce qu'il avait refusé.

- Ça ne saigne que rarement, avait-il avancé. Et puis ça me saoule d'avoir ce truc sur l'oreille toute la journée.

- Mais je ne voudrais pas que ça s'infecte, avais-je répliqué en fronçant les sourcils. Ta plaie n'est pas encore totalement refermée.

Il s'était contenté d'un haussement d'épaules. Je n'avais pas insisté. Dans notre situation, il aurait paru ridicule de s'acharner sur de tels détails. Nous avions des choses bien plus importantes à prendre en considération.

Parvenus devant la maison des Sanaka, nous fîmes notre possible pour ne réveiller personne. Une précaution tout à fait superflue puisque toute la famille était là pour nous attendre. Sasuke ouvrit la porte et trois paires d'yeux emplis d'angoisse se levèrent vers nous d'un même mouvement.

- Sasuke !, s'exclama Hiromi en quittant le canapé pour se précipiter vers son fils. Oh, merci, merci, merci !

Sans se soucier que celui-ci fut aussi trempé que s'il avait sauté dans une piscine tout habillé, elle le serra contre elle de toutes ses forces.

- Maman, tu m'étouffes…, déclara Sasuke avec un léger sourire.

Elle le relâcha à contrecœur et l'embrassa sur la joue avant de se tourner vers moi et de m'enlacer à mon tour.

- Qu'aurais-je dit à ta mère si tu n'étais pas revenue, tu y as pensé ?, dit-elle d'une petite voix aiguë.

- Je suis désolée de t'avoir inquiétée, bredouillai-je, mais je devais…

- Je sais, me coupa Hiromi en me fixant de ses grands yeux verts. Merci, Sakura.

Une telle émotion filtrait à travers sa voix que je me sentis rougir et une vague de chaleur gagna tous mes membres. Okita regardait Sasuke d'un air sévère, les mains posées sur les hanches, mais je pouvais lire dans son regard combien il était soulagé de voir son fils de retour à la maison. Itachi, en revanche, se contenta de donner une tape sur l'épaule de son frère avant de se tourner vers moi.

- Alors, Sasuke était-il vraiment en danger de mort ?, me demanda-t-il d'un ton sévère.

Je hochai la tête de droite à gauche, penaude.

- Ton intervention a-t-elle amélioré la situation ?, questionna-t-il ensuite.

Je niai à nouveau, les yeux baissés.

- Alors tu t'es mise en danger pour rien, Sakura !, me morigéna-t-il. La prochaine fois, tu ferais mieux de m'écouter au lieu de te barrer en courant comme tu l'as fait ! Non mais, sérieusement, qu'est-ce qu'il t'est passé par la tête ? Tu pensais vraiment que tu serais d'une quelconque utilité à Sasuke ?

Je fis la grimace, incapable de lui rétorquer quoi que ce soit. Il avait diablement raison, et sa colère était légitime. En prenant ainsi la fuite, j'avais agi égoïstement. S'il m'était arrivé quelque chose, Itachi s'en serait voulu, fatalement, et Sasuke aurait pu lui aussi critiquer son manque de vigilance. Pourtant, ses mots me blessaient. Pouvait-on vraiment me reprocher d'avoir agi impulsivement lorsque cette impulsivité n'était que le résultat du sentiment d'amour profond que j'éprouvais pour Sasuke ? Devait-il impérativement souligner le fait que je n'étais d'aucune aide à l'homme que j'aimais ? Pensait-il lui aussi, à l'instar de Madara, que j'étais un boulet et que Sasuke aurait mieux fait de se débarrasser de moi depuis longtemps ? Je serrai les dents de frustration. Itachi, lui, poursuivait ses invectives sans avoir conscience de la tempête que ses paroles menaçaient de déclencher. Heureusement, Sasuke ne tarda pas à s'interposer entre son frère et moi, le regard dur.

- Ça suffit Itachi, arrête, dit-il d'une voix ferme.

Celui-ci le fusilla du regard et, pendant un instant, les deux Uchiwa se regardèrent en chien de faïence. Puis Itachi finit par soupirer et, vaincu, marmonna :

- Tu as raison, j'ai peut-être été un peu trop dur. Et puis ça ne sert plus à rien maintenant, à quoi bon l'engueuler ?

Il fourra ses mains dans ses poches et gagna l'escalier. Il posa le pied sur la première marche et s'arrêta net avant de se retourner. Un pâle sourire vint éclairer son visage renfrogné.

- Content que vous soyez rentrés, tous les deux, dit-il avant de gagner l'étage.

Sasuke mit plus de cinq minutes à convaincre ses parents de retourner dans leur chambre. Ils semblaient anxieux à l'idée de quitter leur fils des yeux. Peut-être s'imaginaient-ils qu'il disparaitrait aussitôt qu'ils auraient le dos tourné. Je ne pouvais leur reprocher leur excès de méfiance ; après tout, ils avaient failli le perdre. En voyant leurs mines fatiguées, je fus taraudée par un vif sentiment de culpabilité. J'étais responsable de leurs peurs et de leurs inquiétudes. Si je n'avais pas éclaté en sanglots après le départ de Sasuke et Pain, peut-être les Sanaka auraient-ils tout ignoré des évènements de la nuit. Orochimaru, Pain, Madara… Nous aurions pu traverser toutes ces épreuves sans qu'ils n'en sachent rien. Mais il avait fallu que je fasse un esclandre juste sous leur fenêtre. Alors qu'ils nous croyaient tranquillement endormis en sécurité sous leur toit, ils avaient appris que nous étions sortis en douce pour nous mettre en danger, une fois de plus. Pire, j'avais dramatisé la situation et ils avaient cru que leur fils ne reviendrait jamais. Désormais, j'étais presque certaine qu'ils seraient incapables de dormir sur leurs deux oreilles tant que nous ne dormirions pas sur les nôtres. Ils seraient perpétuellement aux aguets, attentifs au moindre signe indiquant que Sasuke était en mauvaise posture, quelque part. Oh, bien sûr, cela faisait un certain temps que Sasuke avait d'étranges relations et qu'ils voyaient cela d'un mauvais œil. Cependant, jusqu'à présent, ils s'étaient inquiétés pour son avenir, pour sa santé, pour ses liens avec Naruto et moi. Désormais, les choses avaient pris une toute autre envergure. En l'espace de quelques semaines, j'avais été violée, Sasuke avait été frôlé par une balle perdue, sans oublier les évènements de la soirée… A présent, ils savaient qu'à chaque fois que leur fils mettait un pied dehors, il pouvait ne plus jamais revenir. Il n'était plus question de son avenir, de sa santé ni de ses amis : il s'agissait de sa vie. Chaque matin, ils devaient contempler Sasuke avec l'idée que c'était peut-être la dernière fois qu'ils le voyaient vivant. Je n'osais imaginer le poids que cela devait constituer pour leurs épaules. Intérieurement, je me félicitai d'avoir caché un maximum d'informations à ma mère. Même si elle se doutait de quelque chose, elle était loin d'imaginer l'ampleur du danger auquel Sasuke et moi faisions face. Et c'était très bien comme ça.

Après le départ de ses parents, Sasuke prit ma main et m'attira derrière lui jusqu'à sa chambre, à l'étage. Des bruits dans la pièce d'à-côté m'indiquèrent qu'Itachi n'était pas encore couché. Nul doute qu'il devait être agité, lui aussi. Je fouillai dans mon sac à la recherche de ma nuisette et de sous-vêtements de rechange et filai en direction de la salle de bain avant que Sasuke n'ait songé à faire de même. J'accueillis le jet d'eau chaude avec ravissement. Une vive douleur s'éveilla dans mes orteils gelés lorsque la chaleur commença à les décongestionner, mais je n'y prêtai pas grande attention. Lorsque je fus savonnée et rincée, j'attrapai une serviette sur la pile de linge propre déposée à côté de la machine à laver et entrepris de me sécher. Le contact soyeux de ma nuisette glissa comme une caresse sur ma peau tiède. Je me brossai les dents et, soudain, la fatigue me submergea. La journée avait été longue, très longue. J'étendis mes vêtements mouillés à côté du radiateur avant de quitter la pièce, rêvant déjà du lit moelleux de Sasuke. Celui-ci attendait que je revienne pour prendre ma place dans la salle de bain. Entre temps, il avait retiré tous ses vêtements à part son caleçon. Malgré moi, je ne pus empêcher mon regard d'explorer son corps, ses muscles tendus, les veines saillantes qui parcouraient ses bras, l'aspect velouté de sa peau. Il m'accorda un sourire et je me sentis rougir. De quoi avais-je honte ? N'importe quelle fille aurait bavé d'envie devant Sasuke. Alors, moi qui étais sa copine, il était normal que je l'observe un peu, non ? Sasuke, lui, ne semblait pas avoir de scrupules à baisser les yeux dans mon décolleté et, lorsqu'il s'approcha de moi, il déposa un léger baiser sur mes lèvres en effleurant ma poitrine du bout des doigts. Voilà comment j'aurais dû me comporter avec lui. Pourquoi n'assumais-je pas le désir qu'il m'inspirait ? La réponse à cette question, je la connaissais parfaitement. J'avais peur. J'avais peur car le désir entraînait l'acte et que je ne me sentais pas du tout capable de faire l'amour avec lui. J'avais peur car je me rendais compte que je l'avais toujours désiré et que je me demandais depuis combien de temps je ne le voyais plus comme un simple ami. Depuis combien d'années salissais-je le sentiment de pure amitié qui nous avait liés jusque-là avec des pensées perverses ? Enfin, j'avais peur car nous n'avions jamais mis les choses à plat, tous les deux. Sasuke était mon ami depuis la maternelle. Quatorze années d'amitié, lorsqu'on avait dix-huit ans, ce n'était pas rien. Or, du jour au lendemain, il avait pris un tout autre statut. Il était devenu mon petit ami. Un homme que j'aimais éperdument, que j'embrassais, qui me caressait… et qui me désirait. Pourtant, nous n'avions jamais pris le temps d'en discuter. Notre relation avait basculé ce fameux jour, à l'entrepôt, alors qu'il était complètement défoncé et que, de mon côté, j'avais bu plus que mon content d'alcool. Quand il m'avait rendu visite à l'hôpital, nous nous étions embrassés, comme pour nous prouver que notre comportement de la veille n'avait rien à voir avec ce que nous avions consommé. Puis nous avions continué sur cette voie, comme si cela allait de soi. Pourtant… Cela n'allait pas de soi. Cet homme qui venait de quitter la pièce, celui-là même qui m'avait embrassée et avait caressé ma poitrine, c'était Sasuke. Mon Sasuke. L'un de mes meilleurs amis depuis le bac à sable. Celui avec qui j'avais tout partagé depuis l'enfance, qui m'avait connue durant les premières années ingrates de l'adolescence, qui avait discrètement envoyé promener les mecs qui m'approchaient d'un peu trop près et qu'il ne jugeait pas digne de moi, celui que j'aurais peut-être dû voir comme un… frère ? Je m'assis sur le lit, la tête entre mes mains, mes cheveux mouillés ruisselants sur mes cuisses dénudées. Naruto était comme un frère pour moi. Mais Sasuke, c'était différent. J'avais toujours été attirée par lui et ce, dès notre plus jeune âge. Enfant, je l'aurais suivi où qu'il aille, les yeux remplis d'admiration, le cœur plein d'un amour puéril. Puis nous avions changé et les hormones n'avaient pas tardé à prendre le dessus. Mon regard sur lui avait évolué. J'étais forcée d'admettre qu'il était très beau et, bien que j'eusse toujours pris un malin plaisir à le taquiner à ce sujet, je savais que son succès auprès des filles était mérité. Plus que mérité, même. Mais j'avais longtemps écrasé les sentiments qui naissaient en parallèle de mon désir. J'avais honte de le voir ainsi. C'était comme tomber amoureuse d'un membre de sa famille. Cela m'avait révoltée. Alors, pendant longtemps, j'avais muselé cette part de moi-même de peur de paraître… sale. Déplacée. Vicieuse. J'avais plutôt bien réussi. Pendant toutes les années collège et jusqu'à récemment, j'étais parvenue à me convaincre que ces sentiments étaient derrière moi, que Sasuke était et ne serait jamais qu'un ami. J'étais fière d'avoir pu étouffer cette flamme avant qu'elle ne grandisse. Mais celle-ci s'était mise à brûler plus fort encore lorsque j'avais vu que cet ami auquel je tenais tant était en train de m'échapper. Puis tout était allé très vite et, désormais, nous partagions un lien plus fort que celui d'une simple amitié, dût-elle avoir duré plusieurs années. Il était devenu mon petit ami. Mon petit ami. J'avais beau me répéter ces termes, ils me paraissaient irréels. Je n'avais même pas pris le temps de renoncer à mes résolutions. Je n'avais même pas pris la peine de me dire : « Tant pis, si tu l'aimes, tu n'y peux rien, fonce ». C'était déconcertant. A bien y réfléchir, je comprenais mieux pourquoi Naruto voyait notre relation d'un mauvais œil. Il ne craignait pas seulement pour ma sécurité. Il était tout simplement désemparé. Nous avions toujours été ensemble, tous les trois, à la vie, à la mort. Trois meilleurs amis qui ne se lâchaient jamais d'une semelle. Deux garçons, une fille. Etait-ce inévitable, que mon cœur finisse par aller d'un côté ou de l'autre ? Si j'avais choisi Naruto, Sasuke aurait-il réagi de la même façon ? La question ne se posait pas puisque j'aimais Sasuke et que Sasuke m'aimait. Mais, tout de même, Naruto devait se sentir bien seul désormais… J'eus un pincement au cœur à cette pensée et me promis de tout faire pour arranger les choses. Notre trio n'était pas condamné à disparaitre sous prétexte que deux de ses membres s'étaient un peu rapprochés, si ? Et Sasuke, que pensait-il de tout cela ?
Coïncidence, celui-ci choisit ce moment-là pour revenir dans sa chambre, frottant ses cheveux mouillés à l'aide d'une serviette, et l'odeur de son parfum m'emplit les narines. Je me surpris à humer avec avidité. Depuis combien d'années utilisait-il ce parfum ? J'étais incapable de m'en souvenir mais, pour moi, cette odeur faisait partie de lui. Il posa les yeux sur moi et fronça légèrement les sourcils.

- Ça ne va pas ?, demanda-t-il.

- Si…, dis-je sans grand enthousiasme. Je réfléchissais, c'est tout.

Il posa la serviette sur son bureau, ferma la porte de sa chambre et tira une cigarette du paquet posé sur sa table de nuit. Il entrouvrit la fenêtre et un courant d'air froid s'insinua dans la pièce, me tirant un frisson. Sasuke ne portait qu'un caleçon, pourtant il ne parut pas incommodé par la fraîcheur de l'air extérieur. Il alluma sa clope d'un air rêveur, le regard fixé sur la pluie qui continuait de tomber.

- On n'est pas dans la merde…, dit-il avant de souffler un nuage de fumée.

- Mh…, approuvai-je en me levant pour le rejoindre.

Je me plaçai derrière lui et entourai son torse de mes bras, la tête posée contre son dos. Sa chaleur corporelle me réchauffa un peu. De sa main libre, il enveloppa les miennes et les serra sans dire un mot. Nous restâmes ainsi les cinq minutes que durèrent sa pause cigarette, immobiles et silencieux. Cela avait quelque chose de réconfortant. L'éternité n'aurait pas été suffisante pour profiter pleinement du bonheur que m'offrait cet instant. Lorsqu'il eut terminé, Sasuke se dégagea délicatement de mes bras et se retourna. Doucement, il emprisonna mon visage entre ses mains et frôla mes lèvres du plat du pouce. Je ne pouvais détacher mon regard du sien. Ses pupilles noires m'inondaient de tendresse, pourtant ce sentiment innocent ne pouvait pleinement dissimuler la lueur de désir qui brillait au fond de ses yeux. Cela me fit de la peine. Mais cela me ramena aussi à mes réflexions et, alors qu'il se penchait pour m'embrasser, je tournai la tête. Honteuse, j'esquissai un regard dans sa direction. Evidemment, il me contemplait sans comprendre. Il avait même l'air un peu blessé. Mon cœur se brisa à cette vision, aussi levai-je la main pour lui offrir une caresse rassurante sur la joue.

- Viens, dis-je en l'attirant vers le lit.

Il prit place à côté de moi, les lèvres serrées. J'emprisonnai sa main gauche dans ma main droite et levai nos doigts entrelacés. Oui, c'était étrange. Etrange et affolant. Il fallait que je trouve le courage d'engager cette conversation. Je pris une grande inspiration sans prêter attention au rythme effréné de mon palpitant.

- Sasuke…, déclarai-je dans un murmure. Qu'est-ce que tu penses de tout ça ?

- Tout ça, quoi ?, demanda-t-il avec une pointe d'agacement.

Pas de doute, j'avais bel et bien froissé son ego en refusant ainsi le baiser qu'il comptait m'offrir. Bah, il s'en remettrait.

- Nous, dis-je simplement.

Il soupira.

- Sakura, un peu plus de précisions ne serait pas de refus, dit-il avec impatience. Il est tard et je ne suis pas d'humeur à jouer aux devinettes. Qu'entends-tu par « nous » ?

Typiquement masculin. Que pouvais-je entendre par « nous » à part « nous » ? C'était on ne peut plus explicite ! Pourtant, cette réaction, c'était du cent pour cent Sasuke. Un petit sourire étira mes lèvres.

- Par « nous », j'entends « toi et moi », qu'est-ce que tu crois ?, raillai-je. On n'a jamais pris le temps d'en parler… Tu vas peut-être trouver ça ridicule, mais… J'ai besoin qu'on en discute.

- Hn, fit-il en détournant la tête. Bien un truc de fille, ça, de vouloir mettre des mots là où il n'y en a pas besoin.

Malgré tout, je vis que ses pommettes avaient pris une teinte rosée inhabituelle chez lui.

- Et c'est bien un truc de mec de refuser toute conversation dès qu'il s'agit d'exprimer ce que l'on ressent, grommelai-je.

- Je ne te l'ai pas suffisamment exprimé ?, s'enquit-il en riant jaune. Franchement, Sakura, tu…

- Je n'ai jamais dit ça, le coupai-je. Mais justement, le truc c'est qu'on… Ça n'aurait pas dû se passer comme ça. Je ne dis pas que ça ne me plait pas, bien au contraire, mais…

- Arrête de tourner autour du pot, s'énerva-t-il en se tournant vers moi, un air profondément blessé sur le visage. Qu'est-ce qu'il y a, tu veux qu'on arrête ? On est allés trop vite, c'est ça ? Si tu m'en veux pour mon comportement de l'autre jour, je…

Je plaçai deux doigts sur sa bouche, les larmes aux yeux. S'était-il attendu à ce que cela arrive ? Pensait-il vraiment que j'allais finir par le quitter ? Comment pouvait-il croire une chose pareille ? Puis je songeai à ce fameux jour à l'hôpital, lorsqu'il était venu me révéler les plans sordides de l'Akatsuki. Moi aussi, j'avais cru qu'il désirait mettre de la distance entre nous. Le souvenir du chagrin qui m'avait assaillie ce jour-là m'emplit d'une profonde empathie à son égard. Je comprenais parfaitement ce qu'il pouvait ressentir.

- Cela n'a rien à voir, Sasuke, bredouillai-je en abaissant lentement ma main. Je ne te reproche rien ! Non, tout ce que je veux dire, c'est que… Cela nous est tombé dessus et tout ce qu'on a fait, c'est tendre les bras et accepter les faits, mais sans jamais prendre la peine d'y réfléchir. Sasuke, avec Naruto vous êtes mes deux meilleurs amis. On se connait depuis bientôt quinze ans, tu te rends compte ? Quinze ans ! Et là, du jour au lendemain, tu n'es plus seulement un ami, tu es…

- Ton copain, acheva-t-il, l'air visiblement bien plus calme.

- Oui, tu es mon copain, confirmai-je. Et alors ? Rien de bizarre là-dedans ? Ça me retourne le cerveau, à moi !

- Je ne vois pas pourquoi, dit-il en haussant les épaules.

- Alors, c'est que tu n'as rien compris, grognai-je en croisant les bras.

- Dans ce cas, explique-moi, insista Sasuke. Je ne vois vraiment pas où est le problème.

- Le problème, c'est que…, m'emportai-je sans trouver les mots susceptibles de lui faire saisir le fond de ma pensée. Enfin, non, ce n'est pas un problème en fait, c'est juste que…

Je me mâchai la lèvre, incapable de construire une phrase sensée. Sasuke esquissa un sourire moqueur et approcha son visage du mien. Alors que nos lèvres s'apprêtaient à se toucher, il fit pivoter mon visage et m'embrassa sur la joue. Etrangement, cette attention me bouleversa davantage que si cela avait été un vrai baiser. Une vive chaleur empourpra mes joues et je lui lançai un regard accusateur, histoire de lui faire comprendre qu'il n'échapperait pas à la conversation par de petits tours comme celui-ci. J'attrapai ses mains et, muette, fis mine de les observer tout en faisant de mon mieux pour rassembler mes idées. Après une poignée de secondes durant lesquelles je m'étais abîmée dans ma contemplation silencieuse, je me sentais capable d'avoir un discours cohérent. Si je voulais qu'il comprenne, il fallait que je déballe mon sac entièrement. Je commençai donc par le commencement, en priant pour que, cette fois-ci, il comprenne le sens de mes paroles :

- Je vous ai toujours vus comme des frères, Naruto et toi. Enfin, j'imagine qu'avoir des frères, ça doit ressembler à ça. Bon, j'ai bien été amoureuse de toi en primaire, mais ça ne compte pas.

- Tu étais amoureuse de moi en primaire ?, dit-elle d'un ton faussement étonné. Ça alors, je ne l'avais même pas remarqué !

- C'est ça, rigole, grommelai-je en le fusillant du regard. J'étais un vrai pot de colle à l'époque. Mais ça, au fond, c'était un peu comme quand une petite fille dit qu'elle se mariera avec son père quand elle sera plus grande. On avait le même âge mais… tu montrais tellement de courage, malgré ce que tu traversais à cause d'Itachi, la mort de tes parents… J'ai un peu honte de dire ça, mais tu étais une sorte de héros pour moi. Je t'admirais. D'ici à dire que je t'aimais, il n'y a qu'un pas. Quand on est gosse, on ne fait pas trop la différence… Pour moi, j'étais amoureuse de toi mais en fait, ce n'était qu'un feu de paille.

- Mmh, fit Sasuke. Un sacré long feu de paille… Tout le primaire, quand même…

- Sasuke !, ris-je en lui donnant une tape sur l'épaule. Je te parle sérieusement, là, donc si tu continues à débiter des conneries, je ne vais pas y arriver !

- Désolé, dit-il avec un regard taquin. Continue.

- Bon, poursuivis-je. Une fois les années primaires derrière moi, tu es redevenu ce que, au fond, tu n'avais jamais cessé d'être : l'un de mes deux meilleurs amis. Je m'étais alors rendu compte de mon erreur : Naruto et toi, vous étiez comme une part de moi-même, mes frères de cœur à défaut d'être mes frères de sang. Je me suis alors juré de ne jamais sortir avec l'un de vous deux. En fait, cette simple idée me paraissait douteuse et révoltante.

Sasuke haussa un sourcil et, une fois de plus, ses lèvres s'étendirent en un sourire railleur. Je savais ce qu'il pensait. Tout portait à croire que je n'avais pas tenu cette promesse faite à moi-même.

- Si tu avais commencé par là tout à l'heure, j'aurais peut-être pu comprendre ton charabia !, dit-il en riant doucement. Et c'est ça qui te perturbe ? Sakura, on parle d'un truc que tu t'étais promis au collège, si j'ai bien suivi… Il y a prescription, non ?

- Ce n'est pas une question de prescription ou de promesse !, m'exclamai-je en me levant brusquement, en proie à une frustration que je ne m'expliquais pas. Ça tenait la route, mon raisonnement de l'époque ! Qu'est-ce qui a merdé ? J'aurais dû le voir venir, non ? Il y aurait dû y avoir des signes avant-coureurs ou je ne sais pas, moi ! Comment ils font, les autres ? Ils échangent des regards, ils rougissent comme des imbéciles au moindre compliment, ils roucoulent l'un devant l'autre, ils se draguent, quoi ! Mais nous, niet ! Rien de tout ça ! Alors qu'on se connait depuis tout ce temps ! On aurait dû… Je ne sais pas ce qu'on aurait dû faire, mais certainement pas ce que l'on a fait, tu ne crois pas ? Faire comme si de rien n'était, comme si tout ça était parfaitement logique et normal ! Alors oui, on a d'autres problèmes, je suis bien d'accord ! Avec tous ces tarés qui en ont après nous ! Tu dois penser que je suis vraiment à côté de la plaque pour me soucier de ce genre de choses dans notre situation, tu vas me dire qu'il y a plus urgent, plus important, tu vas t'énerver parce que de toute façon tu ne comprends rien à ce que je raconte, pas vrai ? Oh, et puis tu sais quoi, j'abandonne ! Je ne sais même pas pourquoi j'ai voulu te parler de ça ! J'aurais dû savoir que ça t'était passé largement au-dessus, tout ça ! Monsieur a d'autres préoccupations ! Je ne comprends toujours pas comment j'ai pu tomber amoureuse de toi, maintenant en plus, alors que tu fais n'importe quoi et que tu te comportes comme un…

Soudain, un bras s'enroula autour de ma taille et me fit tourner sur moi-même. Une seconde plus tard, Sasuke m'embrassait. Moi qui voulait reprendre mon souffle après cette tirade, je l'eus plutôt coupé, le souffle. Pourtant, c'était exactement ce qu'il me fallait pour me calmer. Pressée contre le corps de Sasuke, je sentis mon irritation s'envoler pour laisser place à un sentiment de confort et de plaisir. Lorsque ses lèvres libérèrent les miennes, je me sentais aussi molle que si j'avais fait un marathon.

- Il fallait que je trouve le moyen de te faire taire, sinon mes parents allaient rappliquer, se justifia Sasuke avec un sourire en coin. Je pense que l'essentiel était dit, non ? Tu t'apprêtais à décrire quel mec stupide et irresponsable je faisais.

- Tu as oublié irrespectueux, ajoutai-je après l'avoir embrassé au coin des lèvres. Ça ne se fait pas de couper la parole aux autres.

Il m'attira avec lui dans le lit, une lueur moqueuse dans le regard. Je me glissai sous la couette et attendit qu'il m'ait rejointe pour me blottir contre son torse. Mus par une force inconnue, mes doigts s'éparpillèrent sur sa peau nue et remontèrent jusqu'à ses épaules en une longue caresse. Je sentis son souffle sur mon front et me hissai juste assez pour atteindre ses lèvres. Sa main gauche se posa sur ma hanche, là où ma nuisette s'était soulevée, et vint se loger dans le creux de mon dos pour y exercer une pression destinée à nous rapprocher. Sa bouche quitta la mienne et je sentis la caresse de sa langue suivre le contour de ma mâchoire. J'eus un violent frisson, ce qui le fit rire. Alors, il chuchota ces quelques mots à mon oreille :

- Et maintenant, c'est encore un feu de paille ?

Je souris, amusée.

- Un sacré long feu de paille, alors…, murmurai-je en reprenant ses propres mots. En fait, je pense qu'il a gagné la grange, la maison et tout ce qu'il y avait autour.

Il soupira.

- Alors pourquoi toutes ces questions ?, demanda-t-il en caressant doucement le creux de mon dos.

- Parce que j'ai peur, dis-je de but en blanc.

- Peur de moi ?, fit-il d'une voix faible.

- Non, décidai-je. Non, je n'ai pas peur de toi.

- Bien, dit-il dans un souffle.

Je ressentis son soulagement comme s'il avait envahi mon corps en même temps que le sien. Je compris que, sous ses airs bravaches, il partageait mes inquiétudes et mes interrogations. Je sus alors que cette discussion n'avait pas de sens et, à l'instant où sa chaleur m'enveloppa comme un cocon de plumes, je me sentis stupide. Après tout, à quoi bon se torturer ? Ces derniers temps, Sasuke était le seul cadeau que la vie m'ait accordé. Tout ce que j'avais à faire, c'était d'en profiter tant qu'il était là, près de moi, et peu importe ce que cela impliquait. Je l'aimais, et cette seule vérité aurait dû suffire à rendre la situation légitime à mes yeux. Oui, j'étais une idiote. Je ne pouvais me permettre de gaspiller le temps qui nous était imparti en conversations stériles, pas après ce que nous avions vécu. Malgré mon optimisme, je savais qu'un jour, dans un futur proche, j'en viendrais à regretter ces moments de promiscuité, de complicité et de bonheur simple. Au loin, je voyais déjà se profiler le mur qui viendrait bientôt bloquer notre chemin. La question était de savoir si ce mur viendrait se dresser devant nous ou… entre nous.