Neiges éternelles
Je m'éveillai le matin en proie à un sentiment de désespoir comme j'en avais rarement connu. A l'instant où j'ouvris les yeux, j'aurais voulu les refermer à jamais. Tout me revint à la figure en une seule seconde et je suffoquai sous la violence du choc. Hébétée, je battis des paupières dans l'obscurité, prenant conscience de l'affreuse réalité. Je ne trouvai pas la force de me lever. Je n'avais jamais souhaité pouvoir rester dans mon lit avec autant de force. J'aurais aimé pouvoir mettre le monde sur pause, ne serait-ce qu'une journée.
Pendant un instant, je me demandai ce que j'avais fait de travers. La réponse me vint naturellement : absolument tout. Parmi tous les chemins que j'aurais pu emprunter, parmi toutes les bifurcations qui s'étaient présentées à moi, je n'avais fait que de mauvais choix. A croire que je l'avais fait exprès. A chaque fois que je me surprenais à penser que les choses ne pouvaient être pire, un nouvel élément s'ajoutait au poids de mes malheurs pour me prouver le contraire. Cependant, je ne pouvais m'empêcher de songer que, cette fois, j'avais atteint des sommets. J'avais beau retourner la situation dans tous les sens, je ne trouvais aucune échappatoire. A part... Non. Certes c'était la seule chose envisageable au premier abord mais... Je préférais ne pas y penser.
M'armant des quelques miettes de courage que je réussis à glaner à droite et à gauche, je quittai la chaleur rassurante de mon lit et filai à la salle de bain. Vingt minutes plus tard, j'étais en bas. Ma mère venait de se lever mais, bien que ses yeux fussent encore voilés par les dernières brumes du sommeil, je pouvais encore y déceler la peur, l'inquiétude et la colère qui y régnaient en maîtres un peu plus tôt dans la nuit. Jetant un œil à la pendule, je vis qu'elle affichait sept heures dix. La nuit avait été courte. Lorsque nous étions rentrées, il était plus de quatre heures. Or, si ma mère avait fait comme moi, elle ne s'était probablement pas endormie tout de suite... Pour ma part, j'estimais n'avoir qu'une petite heure de sommeil dans les pattes. Quant à savoir de combien ma mère pouvait se targuer, je l'ignorais mais, d'après l'image qu'elle me renvoyait, je ne misais pas sur grand chose.
Lorsqu'elle leva les yeux vers moi, un frisson glacial me parcourut l'échine. Elle m'en voulait de la faire souffrir ainsi, cela se lisait dans son regard. Elle me reprochait silencieusement de lui imposer cette épreuve. Cela ne dura qu'une seconde, mais cela me suffit pour percevoir son amertume avec netteté. Immédiatement, comme si elle n'avait jamais existé, elle dissimula cette rancœur derrière un pâle sourire.
- Je ne te demanderai pas si tu as bien dormi, dit-elle avec une pointe d'ironie.
- Dans ce cas, je ne te le demanderai pas non plus, répondis-je en ouvrant le frigo.
J'attrapai une bouteille de jus de fruits et bus une lampée à même le goulot. Puis je replaçai la bouteille à sa place, fermai le frigo et ouvris le placard à gâteaux.
- Sakura..., commença ma mère avec hésitation.
- Pas maintenant, maman, la coupai-je en sachant pertinemment de quoi elle souhaitait me parler. Pas de bon matin, s'il te plaît.
- Alors quand ?, demanda-t-elle avec tristesse.
Je m'emparai d'un pain au chocolat emballé dans un sachet plastique et l'ouvris d'un coup de dents.
- Le mieux serait jamais, lâchai-je de but en blanc.
Je croquai dans ma viennoiserie tout en prenant garde à ne pas regarder ma mère qui, je le savais, m'observait d'un air déçu.
- Je ne comprends pas pourquoi tu mets autant de distance entre nous ces temps-ci, dit-elle soudain. Je croyais qu'on était suffisamment proches pour... Je n'aurais jamais pensé que tu te comporterais comme ça avec moi, un jour.
Si je le fais, c'est pour ton bien, je te l'ai dit, arguai-je en lui faisant face. Je ne tiens pas particulièrement à ce que cette tension s'installe plus longtemps mais tant que tu persisteras à m'interroger à tout bout de champ, c'est inévitable.
- Tu n'as pas à me protéger !, s'emporta ma mère. Je suis l'adulte ici ! C'est à moi de prendre soin de toi et pas l'inverse !
- C'est justement là que tu te trompes, soupirai-je. Ce n'est pas une question d'âge, ce n'est pas une question de qui est adulte et qui ne l'est pas. C'est comme ça, c'est tout. On ne peut rien y faire.
- Mais..., commença-t-elle.
- Je dois aller en cours, la coupai-je en emportant mon pain au chocolat avec moi dans les escaliers. Ce n'est pas la peine de me reparler de ça ce soir, maman, ce que j'ai dit hier tient toujours. Je me débrouille toute seule, ce sont mes affaires et je ne tiens pas à entraîner qui que ce soit là-dedans. Si tu me fais confiance, tout se passera bien.
- Très bien, puisque tu ne veux pas coopérer, on va faire selon tes règles, s'écria ma mère en m'emboîtant le pas. A partir de maintenant, je t'interdis de revoir Sasuke.
- Ça, quelqu'un s'en est déjà chargé à ta place, tu as oublié ?, ricanai-je tout en ouvrant la porte de ma chambre d'un coup de pied.
- Alors je t'interdis de sortir !, cria-t-elle d'une voix dans laquelle perçait quelques sanglots. En dehors des heures de lycée, je veux te voir à la maison !
J'attrapai mon sac, le jetai sur mon épaule et me retournai. Du haut des escaliers, je dominai ma mère d'un bon mètre. Elle se tenait sur une marche, les lèvres pincées, la main serrée sur la rampe, luttant désespérément pour ne pas pleurer. Ce spectacle m'était insupportable. Décidément, je ne l'avais pas joué fine. Dans mon esprit, ma mère ne devait jamais entendre parler de mes problèmes. J'avais été suffisamment naïve pour me croire capable de lui cacher cette histoire jusqu'à ce qu'elle soit réglée. J'avais cru pouvoir la tromper elle, mais aussi Naruto, Hinata, et les autres. J'avais cru qu'en gardant ce secret sous clé au plus profond de mon être, je ne risquais rien. Mais il s'était échappé sans que je ne puisse rien y faire. Tout cela à cause de Madara. Pourquoi m'avait-il abandonnée dans ce parc, aux yeux de tous ? N'aurait-il pas pu me déposer chez moi ? Cela lui aurait-il coûté de m'éviter un tel scandale ? Puis je compris que c'était exactement ce qu'il voulait. Il m'avait placée sous les feux des projecteurs. J'avais perdu en discrétion et, par là-même, en capacité d'action. Avec la pression maternelle sur les épaules, je ne serais plus aussi libre de mes mouvements. De plus, Minato était le maire de la ville et, de surcroît, le père de mon meilleur ami. Je ne doutais pas qu'il garderait un œil sur moi. Or, un œil du maire équivalait à des centaines de paires d'yeux braquées sur moi en permanence. Ainsi, il était peu probable que j'échafaude quoi que ce soit pour nuire au vieil Uchiwa. C'était bien pensé. Mais s'il croyait que cela m'arrêterait, il se mettait le doigt dans l'œil. J'étais déterminée à me battre, coûte que coûte.
- Fais ce que tu veux, dis-je à l'issue de ma réflexion. De toute façon, je ne peux pas t'en empêcher. Je serai là à six heures.
Je dévalai les marches sans lui accorder le moindre regard et quittai la maison sans me retourner. Lorsque je fermai la porte, je crus entendre quelqu'un pleurer mais je fermai les yeux pour ne pas craquer et avançai promptement jusqu'à l'arrêt de bus.
C'est la mort dans l'âme que j'arrivai au lycée. Mes amis ne m'attendaient pas, ce qui n'avait rien de surprenant. Je me demandai un instant si Naruto et Hinata avaient expliqué aux autres ce qu'il s'était passé la veille. Je n'en doutais pas une seule seconde. Heureusement, j'avais pris soin de dissimuler le bleu qui colorait ma pommette sous une couche de poudre. Il se voyait toujours un peu mais, au moins, ce n'était plus la première chose qui sautait aux yeux lorsqu'on les posait sur mon visage. Ainsi, je pourrais au moins m'épargner les regards curieux de mes condisciples. Enfin, au moins sur ce point là. Il ne fallait pas oublier que j'étais toujours la fille violée dans la tête de tout le monde, aussi ne me formalisai-je pas lorsque j'entendis des gens chuchoter sur mon passage. La tête haute, je passai le portail et me dirigeai vers ma salle de classe.
- Attention la voilà !, entendis-je murmurer en arrivant.
Le silence s'installa parmi le petit groupe qui c'était déjà formé à côté de la porte qui donnait sur la salle 122. Au centre de ce groupe, mes amis. Je jetai un regard interrogateur à Naruto mais celui-ci détourna les yeux. Les joues d'Hinata étaient rouges tandis qu'elle fixait le sol avec ostentation. Shikamaru et Kiba étaient là aussi, bien qu'ils n'appartiennent pas à notre classe. Tous deux me jetèrent un coup d'œil offusqué avant de prendre la poudre d'escampette. Je ne comprenais pas très bien ce qu'il se passait.
- Sakura, quelqu'un veut te voir, déclara la déléguée de classe, Kyoko, sans me regarder dans les yeux.
Mes camarades semblaient étrangement affairés mais je compris qu'ils n'osaient tout simplement pas me voir. Tant que je n'entrerais pas dans leur champ de vision, ils se ne se sentiraient pas obligés de me réciter la moindre parole de réconfort. J'étais une bête curieuse pour eux, ils ne savaient pas trop comment réagir. Devaient-ils me dire qu'ils étaient désolés pour moi, aussi creuse cette phrase fut-elle ? Devaient-ils se comporter comme avant, au risque de me froisser ? Devaient-ils me parler de mon agression d'un ton détaché, pour me montrer que cela ne changeait en rien mon image à leurs yeux ? Ils l'ignoraient. Aussi préféraient-ils faire comme si je n'existais pas en attendant que le temps passe et que les choses soient un peu moins bizarres. Je ne devais pas m'attendre à beaucoup de conversations ces prochaines semaines... De plus, j'étais à peu près certaine que les profs auraient exactement le même comportement avec moi...
Soupirant, et comme Kyoko désignait la porte de la salle, j'abaissai la poignée, me glissai dans l'interstice et refermai derrière moi avant qu'une douzaine de regards curieux ne recueillent la moindre information permettant à la classe entière de jaser jusqu'à la fin de la semaine. Je voyais d'ici les idées qui commençaient à bourgeonner dans leurs têtes mais je préférais ne pas m'étendre là-dessus.
- Bonjour, Sakura, comment vas-tu ?
Je me retournai d'un bloc, choquée.
- Vous !, m'exclamai-je avec colère sous le regard amusé d'Orochimaru. Qu'est-ce que vous faites là ?
- Oh, oh, je devine que tu n'es pas très contente de me voir, n'est-ce pas ?, dit-il en feignant d'être offensé.
- Votre promptitude à informer Madara de la situation m'a valu quelques problèmes, grommelai-je en retour. Pourquoi l'avez-vous appelé, d'ailleurs ? Sasuke aurait très bien pu s'en charger.
- Maladresse de ma part, ma chère, assura Orochimaru en jouant avec une craie. J'ai eu le vieil Uchiwa au téléphone pour une toute affaire, c'est alors que ma décision de lui rendre Sasuke est venue sur le tapis, totalement pas hasard. Je n'aurais jamais pu imaginer que sa réaction serait si vive et qu'il viendrait t'arracher à ton petit ami en pleine nuit... Il faut croire qu'il n'attendait que ça, le vieux. J'ai cru comprendre qu'il ne te portait pas dans son cœur...
Son ton était plein de compassion, mais je ne me laissai pas avoir par son discours. Si Madara avait peut-être réagi de façon excessive, Orochimaru n'avait pas lâché la nouvelle concernant Sasuke par hasard, comme il espérait me le faire croire. Cet homme était suffisamment intelligent pour que chacun de ses actes, chacune de ses paroles, soient minutieusement calculés.
- Bien que je comprenne ta colère à mon égard, continua-t-il, je n'étais pas venu dans l'intention d'écouter ce que tu avais à me reprocher, tu t'en doutes. Je dois t'informer de certaines choses, des choses que j'ai déjà mis au point avec Sasuke hier soir.
- Sasuke ne travaille plus pour vous, déclarai-je à brûle pourpoint.
- Détrompe-toi, ma belle, dit-il dans un demi-sourire. D'abord, je vais te poser une question : sais-tu pourquoi je suis venue te voir ici, dans ton lycée ?
Je haussai les épaules. A vrai dire, j'avais décidé de ne plus me poser de questions sur sa façon d'agir. Cette homme était décidément impossible à cerner.
- Nous somme dans un des rares endroits neutres de la ville, un lieu que ni moi ni Madara ne pouvons contrôler, expliqua Orochimaru en tournant autour de moi. Ici, nous sommes à peu près sûrs qu'il ne peut pas te surveiller, en tout cas pas au sein d'une salle de classe. Erreur de sa part, il ne considère pas cet établissement comme un lieu propice à quelqu'un qui fomenterait un coup contre lui. C'est donc d'ici que nous allons l'atteindre.
- Je ne comprends pas bien ce que je peux faire contre lui en restant ici, ironisai-je. A moins que vous ayez l'intention de jouer la ville en le soumettant à un test de culture générale, je ne vois pas trop où vous voulez en venir.
Orochimaru plissa les yeux et je me demandai un instant si je n'étais pas allée trop loin. Après tout, bien que j'ai tendance à l'oublier, il était mon supérieur. Je n'aurais pas dû me moquer de lui aussi ouvertement. Craignant que la sentence tombe, je baissai les yeux. Heureusement pour moi, il continua sur sa lancée, comme s'il ne s'était rien passé.
- Il y a quelqu'un dans cet établissement qui travaillait pour moi autrefois, dit-il avec sérieux. Cette personne a même été plus qu'une employée à mes yeux, disons que je la considère un peu comme ma pupille. Il s'agit de la fille d'un ancien associé que j'ai recueilli à la mort de ce dernier. La pauvre enfant n'avait que huit ans. Je l'ai prise sous mon aile par pure générosité, mais elle m'a terriblement déçu autrefois...
Inconsciemment, j'avais déjà fait le lien avec les bribes de conversation que j'avais glanées la veille, lorsque Sasuke était au téléphone avec lui. Je me souvins d'un nom qui était sorti de façon parfaitement inattendue. Mais je ne pouvais pas y croire.
- Vous parlez de mademoiselle Mitarashi ?, demandai-je à demi-mot. Anko ?
- Elle-même !, s'enthousiasma Orochimaru comme s'il était fier que j'ai trouvé toute seule. Je lui ai tout appris, elle était l'un de mes meilleurs agents... Quel dommage qu'elle m'ait quitté, bien que je le lui ai concédé. Veux-tu que je te raconte l'histoire ? Une jeune fille comme toi ne pourra que l'apprécier.
Il s'adossa confortablement au mur pendant que je levai les yeux vers la pendule accrochée au dessus du tableau. Dans quatre minutes, il serait huit heures.
- Mon professeur ne va pas tarder à arriver, dis-je en indiquant l'heure d'un signe de tête.
- Je crois que Mr Hatake a eu un empêchement ce matin, contesta Orochimaru.
- Comment ça ?, couinai-je en sentant la crainte me gagner.
- Rien de grave, un problème de voiture, dit-il en souriant à demi. Je devais m'assurer que tu serais disponible pour discuter un moment avec moi.
Pauvre Mr Hatake, songeai-je. Puis je pris conscience du silence qui régnait à l'extérieur de la salle. Les autres élèves avaient visiblement déserté. Nul doute que quelqu'un était déjà venu leur annoncer la nouvelle de l'absence du professeur de philosophie. J'étais coincée.
- Très bien, soupirai-je, vaincue. Je vous écoute.
- Comme je le disais, l'histoire d'Anko risque de te plaire, commença Orochimaru. Tu n'ignores pas qu'elle est aussi proche que l'on peut l'être du frère de ce cher Sasuke ?
- Je sais, merci, confirmai-je. Et alors ?
Encore une fois, je laissai filtrer mon impatience et Orochimaru fronça légèrement les sourcils. Il fallait vraiment que j'apprenne à me tenir...
- Pardon, marmonnai-je.
- Ton caractère est une des raisons pour lesquelles j'ai tenu à te garder près de moi, dit-il, mais prends garde à ne pas me faire regretter ma décision. L'impertinence n'est pas une valeur que j'apprécie chez mes hommes... ou mes femmes.
- Mmh, grommelai-je en ayant la décence de rougir un peu. Je suis désolée.
- Bien, je ne t'en tiendrai pas rigueur pour cette fois, assura Orochimaru en faisant tourner la craie entre ses doigts. Tu connais la relation qui existe entre Anko et Itachi mais j'imagine que tu n'as aucune idée de la manière dont ils se sont rencontrés.
- Non, en effet, concédai-je.
Je ne m'étais jamais posé la question. Anko et Itachi avaient le même âge et je n'avais pas été surprise qu'ils s'apprécient. Anko avait un caractère bien trempé, c'était tout à fait le genre de femme qui convenait à Itachi. De plus, j'étais trop heureuse que ce dernier se soit trouvé une petite amie pour chercher plus loin. Le début de sa relation avec Anko coïncidait presque parfaitement avec l'amélioration de ses rapports avec son frère. Pour moi, Itachi avait pu se libérer un peu de sa culpabilité en se sentant aimé par quelqu'un. Cela lui avait probablement permit de se rapprocher de Sasuke.
- Je crois qu'ils n'ont officialisé leur relation que depuis quelques mois, c'est cela ?, s'enquit Orochimaru. Oh, ils auront fait cela dans l'espoir de me berner, ils croyaient peut être me cacher qu'ils se connaissaient depuis bien plus longtemps que ça.
Il marqua une pause et je me retins de le pousser à continuer. Ses insinuations m'intriguaient. Pourquoi Itachi et Anko auraient-ils pris la peine de se cacher ? Qu'avaient-ils fait qu'ils souhaitaient dissimuler à Orochimaru ? J'entraperçus une réponse possible. Et si leur relation datait de bien avant un an, et si... s'ils avaient commencé à se fréquenter alors qu'Itachi travaillait pour Madara et Anko pour Orochimaru ?
- Tu as deviné, n'est-ce pas ?, fit Orochimaru en souriant devant mon expression choquée. C'est pour ça que je t'ai dit que ça allait te plaire. Il y a trois ans, Itachi et Anko étaient exactement dans la même situation que Sasuke et toi.
- Mais comment... ?, balbutiai-je.
Comment avaient-ils pu le cacher ? Comment s'étaient-ils rencontrés ? Comment en étaient-ils venus à se fréquenter ? Tant de questions qui se bousculaient dans ma tête.
- Je crois que, la première fois qu'ils se sont vus, c'était lors d'une entrevue entre ce vieux Madara et moi. Itachi était parmi les hommes chargés de protéger la vie du vieil homme et Anko était à mes côtés, comme toujours à cette époque. Je crois avoir perçu l'intérêt qu'ils se portaient ce jour-là. Quant à savoir de quand date leur relation, je serais incapable de le dire. Tout ce que je sais, c'est qu'Anko m'a prié de la laisser partir peu de temps après qu'Itachi ait quitté l'Akatsuki. Sasuke t'a-t-il raconté comment son frère a réussi à fausser compagnie à l'organisation de son aïeul ?
Je m'en souvenais parfaitement. C'était même moi qui lui avait posé la question, espérant que Sasuke pourrait s'en tirer de la même façon.
- Il a dit qu'il avait marchandé sa liberté contre des informations sur un..., répondis-je.
Je ne terminai pas ma phrase. Tout tombait subitement sous le sens.
- Un type qui tient tête à Madara depuis des années, ajoutai-je. C'était vous, l'autre pointure de la ville.
- Oui, c'était moi, approuva Orochimaru. Itachi n'avait jamais mis les pieds dans mes locaux, je ne lui connaissais aucun contact parmi mes alliés, proches ou lointains. Je n'ai donc jamais supposé qu'il était détenteur de ce genre d'informations. Je n'ai appris que très récemment que c'était lui qui avait transmis ce savoir à Madara. Tu te doutes bien que, si j'avais su qu'il avait vendu des informations me concernant, je ne l'aurais pas laissé en vie. Mais il a su faire preuve de discrétion et, surtout, Madara a su dissimuler son implication là-dedans. Une dernière fleur pour son protégé, dira-t-on.
Il sourit faiblement et je me surpris une fois de plus à ressentir des sentiments mitigés à son égard. Sur de nombreux points, il me paraissait être un homme magnanime, courtois et capable de gentillesse. Je ressentais pourtant de la colère, voire de la haine, contre lui et ses semblables. Je ne savais pas trop sur quel pied danser avec lui.
- Pourquoi avoir épargné la vie d'Itachi, lorsque vous avez su que c'était lui qui vous avait balancé ?, ne pus-je m'empêcher de demander.
- A quoi bon ?, répondit-il. C'était trop tard de toute façon. La mort d'Itachi ne m'aurait rien apporté. Tandis que, vivant, je savais qu'il pouvait encore m'être utile. On en vient au point qui m'intéresse. Lorsque j'ai appris pour Anko et Itachi, bien avant qu'ils ne se montrent au grand jour, j'ai compris du même coup pourquoi Anko m'avait quitté et comment Madara avait obtenu ces informations. Tu imagines combien je me suis senti trahi lorsque j'ai réalisé que c'était Anko qui, souhaitant venir en aide à Itachi, l'avait rencardé sur certains de mes projets, lui fournissant ainsi une porte de sortie.
- Pourquoi vous a-t-elle trahi ?, m'étonnai-je.
Orochimaru l'avait élevée depuis ses huit ans, ce n'était pas rien. On pouvait dire tout ce que l'on voulait sur cet homme, il ne l'avait pas abandonnée. Je ne connaissais rien de leur histoire, aussi ne me permettais-je pas de la juger, mais je ne l'imaginais pas se conduire ainsi.
- Elle était malheureuse dans ce milieu, expliqua Orochimaru en haussant les épaules. Je le voyais bien, même si elle faisait semblant de s'amuser pour me faire plaisir. Dès qu'elle abattait quelqu'un, elle n'était plus la même pendant plusieurs jours. Je savais qu'elle finirait par s'en aller. J'étais prêt à la laisser partir, elle ne m'était pas vraiment indispensable. Mais, les années passaient et elle ne se décidait toujours pas. Puis il y a eu un événement, un événement qu'elle ne m'a, je crois, jamais pardonné.
J'attendis, patiente. Je me surpris à apprécier ce moment. Orochimaru avait raison, cette histoire me plaisait. Je pouvais parfaitement me mettre à la place d'Anko ; nous étions pareilles, elle et moi. Ce qu'elle avait vécu autrefois, je le vivais aujourd'hui et le fait qu'elle s'en soit sortie me redonnait de l'espoir en ce qui concernait mon propre avenir.
- Vois-tu, elle s'était rapprochée de deux hommes dans l'organisation, raconta Orochimaru. Des jeunes gens d'à peu près son âge, qui faisaient partie de mes effectifs depuis deux ou trois ans. Ils étaient bons amis, tous les trois. Malheureusement, j'ai un jour appris qu'ils n'étaient là qu'en qualité d'espions pour Madara, qui me surveillait beaucoup à l'époque car mon business prenait de plus en plus d'ampleur et commençait à empiéter sur le sien. Cela s'est passé environ un an avant qu'Anko ne quitte mon organisation. Elle avait tout juste vingt ans, si je ne me trompe pas. Elle était avec ces deux types lorsque j'ai envoyé Kabuto, le plus ancien et le plus fidèle de mes hommes, les exécuter. Il les a abattus sous ses yeux.
Je plaquai ma main sur ma bouche pour étouffer le cri d'effroi qui s'apprêtait à passer mes lèvres. Comment avait-il pu donner un tel ordre ? Comment avait-il pu envoyer quelqu'un tuer les deux plus proches amis de celle qu'il considérait, il l'avait dit lui même, comme sa pupille.
- Je ne pouvais laisser passer ça, se justifia-t-il. Mais je ne pensais pas qu'elle serait avec eux à ce moment là car elle était censée être partie en mission depuis plus d'une heure. J'avais l'intention d'expliquer leur disparition d'une façon ou d'une autre lorsqu'elle rentrerait mais les choses ne se sont pas passées comme je l'avais prévu.
Les regrets qui filtraient à travers sa voix étaient-ils sincères ou s'agissait-il là d'un très bon jeu d'acteur ? Je l'ignorais mais, tout ce que je pouvais dire, c'était que la balance de mes sentiments penchait de plus en plus du côté de la haine. Pourtant, j'avais l'impression qu'il aurait préféré ne pas faire de peine à Anko, si cela avait été possible. Je ne savais pas quoi penser. Son comportement était parfois trop humain pour qu'il puisse se targuer d'être à la tête d'une grande organisation criminelle. Lorsque je le comparais à Madara, je voyais tout de suite où se situait ma préférence.
- Elle a donc donné ces informations à Itachi pour se venger, selon vous ?, demandai-je tout en connaissant la réponse.
- Sinon, pourquoi l'aurait-elle fait?, demanda Orochimaru en retour. Je crois que sa haine à mon égard était trop forte. Elle avait besoin de me rendre la pareille, tout comme Sasuke a cherché à se venger de son frère en rejoignant l'Akatsuki.
Cela se tenait. Mais je ne voyais toujours pas où il voulait en venir avec cette histoire, bien qu'elle fut passionnante.
- Lorsque j'ai compris qu'elle m'avait trahie, ma colère était immense, continua Orochimaru. Mais je ne l'ai pas tuée. Appelle ça comme tu veux, mais je ne pouvais me résoudre à la faire assassiner comme n'importe lequel de mes hommes. Je lui ai donc laissé la vie sauve, je l'ai laissée vivre avec Itachi, tout en songeant au jour où elle devrait payer pour ça. Et je crois bien que ce jour est arrivé.
- Qu'allez-vous lui faire ?, m'exclamai-je en serrant les poings.
- Rien, rassure-toi, assura-t-il. Je vais juste lui donner un travail. Le dernier travail qu'elle aura à faire pour moi. Après, je la laisserai tranquille.
Je l'observai d'un air sceptique. Si cela devait lui faire payer sa dette de l'avoir trahi, je me doutais que ce travail ne serait pas de tout repos. J'espérais juste qu'il ne constituerait aucun danger pour elle. Si Anko venait à mourir, Itachi ne s'en remettrait pas.
- J'ai laissé Sasuke repartir chez Madara à une condition, expliqua Orochimaru en commençant à faire les cent pas dans la classe. Il fera semblant de travailler pour lui mais, en réalité, il sera ma taupe dans le camp ennemi. Son frère m'a causé quelques problèmes par le passé en divulguant ces informations à Madara, alors il est normal qu'il me rende la pareille. Cependant, pour remonter jusqu'à moi sans attirer les soupçons, il va falloir ruser. Car, comme tu le sais toi-même, le vieil homme va le surveiller étroitement, tout comme il compte surveiller Itachi et, surtout, il va te faire surveiller, toi. Alors, pour que tout ce qu'il pourra trouver remonte jusqu'à moi, nous allons utiliser le lien qui existe entre nos deux tourtereaux. Sasuke a déjà dû en parler à son frère et Anko est donc probablement au courant, elle aussi. Vous quatre formerez une chaîne entre Madara et moi. Une chaîne qui passera par le lycée, ce lieu sur lequel il n'a aucun pouvoir.
- Je ne comprends pas, déclarai-je bien que ce ne fut pas totalement vrai.
- Je résume, dit-il en pesant ses mots. Sasuke recueillera les informations qu'il jugera utiles auprès de l'Akatsuki puis il les transmettra à son frère. Celui-ci les donnera à Anko qui, par un heureux hasard, est ton professeur ici. Elle te fera parvenir ces informations en toute discrétion et tu n'auras donc plus qu'à me les rapporter.
C'était réfléchi. Intelligent, même. Un peu trop intelligent selon moi. Un goût amer emplit ma bouche lorsque je compris qu'il ne s'agissait pas d'un plan de dernière minute.
- Vous aviez préparé tout ça depuis le début, pas vrai ?, murmurai-je en luttant pour ne pas lui lancer de regard haineux. Dès le premier jour, vous saviez que nous pouvions vous être utile dans ce sens. C'est pour ça que vous avez tenu à ce que je rejoigne vos rangs, moi aussi. Mes talents pour le tir n'y sont pour rien.
- Ne soit pas si dure avec toi-même, dit-il. Je ne dénigre pas ton don certain pour la gâchette. Disons que tu me seras doublement utile, dans ce cas. Mais tu as vu juste, je dois bien te l'accorder. Lorsque je t'ai vu tirer sur ces deux hommes, lorsque j'ai reconnus Sasuke et lorsque j'ai compris la relation qui vous liait, les étapes de mon plan se sont parfaitement mises en place dans ma tête. A ma grande satisfaction, tout s'est passé comme je l'avais prévu. Je savais que Madara ne me laisserait jamais avoir Sasuke, mais qu'il se ficherait bien de savoir ce que, toi, tu pouvais devenir. Je savais qu'il ne verrait aucun inconvénient à ce que je te garde, j'avais même deviné qu'il serait trop heureux de se débarrasser de toi, qui avait un peu trop d'influence sur Sasuke. Je me doutais qu'il ordonnerait à ce dernier de rompre tout contact avec toi et que, par là-même, il se croirait à l'abri de toute forme de double jeu de sa part. Le seul point sur lequel j'ai eu de la chance, c'est Anko. Je savais qu'elle travaillait dans cet établissement mais je n'aurais jamais osé espérer qu'elle soit ton professeur !
- Vous pensez vraiment que ce plan génial va marcher indéfiniment ?, demandai-je en croisant les bras. A force de voir tous ses secrets s'envoler, Madara finira par comprendre le lien entre Sasuke, Itachi, Anko et moi.
- Je ne pense pas, nia Orochimaru. Je crois plutôt qu'il se tournera vers tous ses autres hommes avant de se remettre en question et d'envisager qu'il puisse y avoir une faille autour de Sasuke. Il est si imbu de lui-même que, s'il n'a pas encore vu la brèche, il ne l'envisagera pas avant longtemps. De plus, il sait parfaitement qu'Anko ne travaille plus pour moi depuis plusieurs années. Il sait qu'elle ne me porte pas dans son cœur. Quelle raison aurait-elle de revenir vers moi ?
- Aucune, si ce n'est le chantage, arguai-je. Il sait que vous ne rechigneriez pas à la menacer pour obtenir d'elle un service.
- Je vois que tu commences à avoir une assez bonne idée de qui je suis, dit-il avec un large sourire. En effet, je pourrais faire ça. Je l'aurais même probablement fait si Anko ne m'était pas redevable. Cependant, Madara le sait comme moi, une personne achetée ne vaut pas une personne fidèle. Si la menace avait pu la convaincre, une menace plus grande encore aurait pu la faire changer d'avis. Dans notre milieu, nous n'utilisons pas l'argent ou le chantage pour obtenir un travail sérieux de personnes en qui nous n'avons pas placé toute notre confiance. Il sait cela. Il n'envisagera jamais que j'ai pu utiliser Anko pour une tâche aussi périlleuse. Il ne me croira pas capable de prendre un tel risque.
- Si vous le dites, admis-je en songeant qu'il avait sûrement raison. Autre chose, vous ne croyez pas que les informations pourraient se déformer en passant par autant d'intermédiaires ?
- Nous sommes au XXIe siècle, Sakura !, s'exclama-t-il d'un air goguenard. Ne crois pas que je sois étranger aux nouvelles technologies. Bien sûr, la transmission ne sera pas faite verbalement, cela serait beaucoup trop dangereux. Non, votre unique outil dans ce travail, ce sera ceci.
Il extirpa une clé USB de sa poche et la plaça devant mon nez.
- Prends là, dit-il en la plaçant dans me main. Tu la donneras à Anko demain après-midi, je crois savoir que tu as cours avec elle, n'est-ce pas ?
- Pourquoi lui donner une clé ?, m'enquis-je. La passation ne devrait-elle pas se faire dans l'autre sens ?
- Pas si on prend toutes les précautions possibles, expliqua-t-il d'un air entendu. Cette clé est neuve, elle n'a jamais servi. Elle est de couleur et de forme neutre, il s'agit d'une clé parmi tant d'autres, qui pourrait appartenir à tout le monde.
Je voyais où il voulait en venir.
- Si quelqu'un la trouve dans les affaires d'Anko, dans les miennes, dans celles d'Itachi ou de Sasuke, on ne pourra pas pour autant établir de lien entre nous, devinai-je. Et le fait qu'elle n'ait jamais servi empêche d'y trouver des fichiers effacés et, donc, de déterminer qui est son propriétaire légitime. Ce qui aurait été possible si Sasuke avec fourni l'une de ses clés personnelles.
- Bravo, me félicita Orochimaru avec sincérité. Ton intelligence fait également partie de ces qualités qui font de toi une personne unique. Une personne qui, je l'espère, ne me décevra pas.
Il me tendit la main et je la serrai.
- Je dois quand même vous prévenir que ma mère m'a interdit de sortir en dehors des heures de cours, déclarai-je avec un léger sentiment de honte. Pour ce qui est des séances d'entraînements...
- Ne t'inquiète pas, ton emploi du temps scolaire va s'alléger périodiquement, m'assura-t-il. Tu pourras te libérer quelques heures par semaine sans qu'elle n'en sache rien. Et puis je te crois tout à fait capable de faire le mur, comme n'importe quelle adolescente. Pour le moment, ta mission principale, c'est la clé. Lorsqu'elle te sera revenue, fais le moi savoir avec ça.
Il plaça un boîtier noir dans ma main.
- Qu'est ce que c'est ?, demandai-je en faisant tourner le boîtier dans ma main.
- C'est peut-être un peu archaïque pour vous, les jeunes, mais ceci est un bipeur, m'expliqua-t-il. Il n'y a que le numéro du bipeur de Kabuto répertorié à l'intérieur. Tu le sélectionnes, tu valides et il viendra m'avertir dès qu'il verra ton numéro.
Il me montra le fonctionnement de l'appareil, plutôt sommaire, et me demanda si j'avais bien compris la suite des opérations. Comme une élève ayant bien appris sa leçon, je lui répétai point par point ce qui était prévu. Je donnerais la clé à Anko le lendemain. Elle se chargerait de la faire parvenir à Itachi, qui la donnerait à Sasuke. Lorsque ce dernier aurait recueilli des informations susceptibles d'intéresser Orochimaru, la clé ferait le trajet inverse. Dès que je l'aurais en main, je biperais Kabuto et Orochimaru donnerais alors des directives pour que la clé lui revienne. C'était simple et, pour une fois, cela ne semblait pas très dangereux.
- Concernant tes entraînements, je te tiendrai au courant dès que possible, dit-il. Attends-toi à devoir te rendre chez Yoroi dès que tu auras un prof absent.
- Bien, acquiesçai-je.
- Alors, c'est parfait, dit-il en souriant. J'entrevois de grandes choses à travers notre coopération, jeune fille.
Et il me planta là. Je demeurai longtemps interdite, seule dans cette salle qui n'était jusqu'alors que ma salle de philosophie. Je m'interrogeai sur la façon dont Orochimaru avait réussi à pénétrer dans le lycée et à faire savoir à Kyoko qu'il désirait me voir sans attirer l'attention. Je renonçai rapidement à trouver une explication. J'avais compris que cet homme était d'un intelligence qui me dépassait. Je posai les yeux sur le bipeur que je tenais toujours au creux de ma main droite. Je réalisai que, cette fois, j'avais les deux pieds derrière la ligne. Les choses sérieuses commençaient seulement maintenant.
