La lune rousse
Kisa était partie en me suppliant encore de lui pardonner, ce que j'avais fais en tâchant une fois de plus de la rassurer. Elle s'en était allée non sans m'avoir lancé un dernier coup d'œil navré. Depuis, j'attendais dans le grand salon, en proie à une vive appréhension. Cela faisait plus de vingt minutes que Kisa avait quitté les lieux et toujours aucun signe d'Orochimaru. Je ne savais même pas ce qu'il attendait de moi. J'espérais qu'il ne me prierait pas de faire office de potiche auprès de son invité, sinon il risquait d'être déçu. Je n'étais pas le genre de fille à minauder sur commande.
Environ quarante-cinq minutes après le départ de Kisa, la porte s'ouvrit sur Orochimaru, lequel était suivi d'un homme grand que je reconnus au premier coup d'oeil. Ses cheveux blancs courts, grignotés par une importante calvitie, son visage ni beau, ni laid. Pas de doute, c'était le type que j'avais croisé la veille sur la route. Il affichait une expression sérieuse et distante qui confirmait ce que son costume criait déjà : cet homme était important, et riche. Orochimaru l'invita à entrer dans le pièce et me fit discrètement signe de me lever, ce que je fis sans trop savoir pourquoi.
- Cher ami, voici la jeune fille dont vous m'avez parlé hier, dit Orochimaru en me désignant. Elle se nomme Sakura Haruno.
Lorsque l'homme posa ses yeux sur moi, son regard s'illumina. Il regarda mes cheveux, mes yeux, mes lèvres avant de passer mon corps au crible, des pieds à la tête. Je me sentis affreusement mal à l'aise, soumise au regard de cet homme qui était selon moi trop vieux pour mater ainsi une jeune femme. L'indécence de son comportement me fit rougir de colère.
- Asseyez-vous, asseyez-vous, l'invita Orochimaru en désignant la place à mes côtés. Sakura, je te présente ce grand Monsieur du nom d'Ieshige Kumamori. Il est le président de multiples entreprises à Kumo, son travail extraordinaire et son efficacité incontestable ont fait de lui l'une des personnes les plus respectées de ce monde.
« Cher ami » ? « Grand Monsieur » ? « Travail extraordinaire » ? « Efficacité incontestable » ? Cela ne ressemblait pas à Orochimaru de distribuer ainsi les flatteries. De toute évidence, ce Kumamori n'était pas n'importe qui et, à en croire la voix tendue d'Orochimaru, cette rencontre pouvait lui rapporter gros. Je souris à l'homme en essayant de dissimuler le dégoût qu'il m'inspirait depuis qu'il m'avait déshabillée du regard.
- Je suis enchantée, lâchai-je du bout des lèvres.
- Moi de même, Mademoiselle, déclara Kumamori d'un ton pompeux. C'est une chance rare que de pouvoir contempler une beauté telle que la vôtre. Il faut me pardonner d'avoir parlé de vous à votre supérieur mais après vous avoir vu, je ne parvenais pas à vous oublier.
- Je ne mérite pas un tel compliment, Monsieur, dis-je en inclinant légèrement la tête. Je vous remercie de votre bonté.
Je jouais mon rôle à merveille, à voir l'expression satisfaite d'Orochimaru. J'étais prête à jouer ce rôle longtemps mais j'aurais aimé savoir de quoi il retournait et, surtout, ce que l'on attendait de moi.
- Charmante, charmante !, s'exclama l'homme en se tournant vers Orochimaru. Monsieur, je suis ravi de voir qu'elle est aussi douce et agréable que vous me l'aviez décrite. Je crois que nous pourrons parvenir à un accord rapidement.
Accord ?
- Il n'est pas de mes habitudes de mentir, très cher, dit Orochimaru avec un large sourire. Je vais vous laisser faire plus ample connaissance, je reviendrai dans une quinzaine de minutes. En attendant, je vais vous faire servir du thé.
Orochimaru se leva et je dû rassembler tout mon courage pour ne pas le supplier de ne pas me laisser seule avec ce pervers. Je me ressaisis rapidement en songeant que, de toute façon, un homme de cet âge ne devrait pas être difficile à maîtriser. Lorsque mon supérieur quitta la pièce, je me tournai vers l'homme d'affaire en affichant un sourire crispé.
- Quel âge avez-vous, ma chère ?, demanda Kumamori d'une voix mielleuse.
- J'ai eu dix-neuf ans cette année, Monsieur, répondis-je poliment.
- Dix-neuf ans !, s'exclama-t-il. L'âge de toutes les merveilles, de toutes les choses précieuses et belles ! Je me souviens de mes dix-neuf ans, étais-je fougueux ! Je n'ai plus la même énergie aujourd'hui, tout ce que je souhaite c'est profiter de mes vieux jours dans le bonheur.
Mmh, je ne voyais pas trop ce qu'il entendait par là, mais cela m'inquiétait. Néanmoins, je me forçai à prononcer les mots qu'Orochimaru aurait probablement voulu entendre :
- Vous êtes encore jeune, Monsieur, vous avez encore un grand nombre d'années devant vous, j'en suis certaine.
- Ah, comme j'aimerais que vous eussiez raison, belle amie !, soupira Kumamori. Hélas, mon petit, je suis rongé par la maladie. Que me reste-t-il à vivre ? Un an, cinq ans, dix ans ? Même les médecins l'ignorent. Cependant, je dois encore accomplir une chose...
Il sembla hésiter un instant, puis son regard s'empara du mien et il emprisonna ma main dans les siennes. Je retins un frisson de dégoût. A cet instant, Kisa pénétra dans la pièce et déposa un plateau avec une théière et deux tasses. J'échangeai un bref regard avec elle, puis elle disparut. Kumamori servit du thé dans les deux tasses, puis s'empara de nouveau de ma main. L'envie de lui envoyez mon poing dans la figure me chatouilla.
- Ma douce enfant, vous êtes belle, vous avez la santé, vous êtes jeune, vous êtes délicate, douce et polie, déclara-t-il avec conviction. Vous êtes la femme dont rêverait tout homme en ce monde. Je suis de ces hommes là, aussi rêve-je de vous avec la même ardeur. Vous pouvez m'apporter ce qu'il me manque, vous pourriez le porter en votre sein et le mettre au monde, alors je pourrais partir tranquille.
Je suffoquais. Aucun mot ne daignais franchir mes lèvres, pourtant ils étaient une foule à se précipiter aux portes de mes pensées. Venait-il de me demander, de manière joliment détournée, de devenir sa femme et de lui donner un héritier ? Mon estomac se retourna à cette idée.
- Monsieur, je..., parvins-je à articuler.
- Bien sûr, comme je l'ai dis vous êtes jeune et belle, que feriez-vous avec un homme tel que moi ?, dit rapidement Kumamori. Vous avez raison, bien sûr, et je ne doute pas que votre petit cœur battît déjà pour un beau jeune homme quelque part, bien plus attirant et vigoureux que moi. Permettez-moi cependant de vous présenter les enjeux, ici.
J'avalai ma salive et sentis ma main devenir moite dans les doigts de l'homme d'affaire. Bien sûr, tout cela ne pouvait se faire sans menaces. Un refus mettrait en danger ma famille, Sasuke serait peut être un cible aussi, qui sait ? Et mes amis, même s'ils étaient loin, étaient-ils pour autant protégés ? Pourrais-je refuser si ceux que j'aimais étaient en danger ? Non, je savais bien que non. Mais me marier à cet homme ? Partir pour Kumo ? C'était renoncer à Sasuke à jamais, et cela aussi m'était insupportable.
- Écoutez, je ne sais pas ce qu'Orochimaru vous a dit me concernant mais, comme je vous l'ai déjà précisé, je suis gravement malade, continua Kumamori. Je vais bientôt mourir, mais je n'ai pas d'enfants. Si vous acceptez de m'épouser et de me donner ce petit que j'ai attendu toute ma vie, je vous serai éternellement reconnaissant. Je veux dire bien sûr que, même dans la mort, je saurai vous récompenser à la hauteur de ma gratitude.
Il marqua une courte pause avant de prendre une grande inspiration.
- Je ferai de vous l'héritière de la moitié de ma fortune, qui s'élève à dix milliards, tandis que notre fils héritera de l'autre moitié et de mes titres, déclara-t-il avec emphase.
Dix milliards. C'était une somme. Mais il n'y avait pas que l'argent. Me marier à cet homme, c'était aussi hériter de son influence et s'en servir dans mes propres intérêts. Argent et pouvoir, voila exactement ce qu'il me manquait pour me tirer de la situation qui était la mienne. Avec ces deux qualités, plus personne ne pourrait me menacer, nul n'oserait s'en prendre à mes proches. Au lieu de servir des hommes tels que Madara et Orochimaru, je deviendrais l'un d'eux. Tous mes espoirs se concrétisaient à travers cette opportunité. Pour un petit sacrifice de ma part, j'obtiendrais tout ce que je voulais. Et, je le savais, ce n'était pas dans les intérêts d'Orochimaru.
Je n'étais pas stupide au point de me laisser avoir par de telles promesses. Orochimaru ne prendrait jamais le risque de voir un tel pouvoir tomber entre mes mains. En ces termes, mon accord marquait la fin de son règne. Il connaissait ma rancœur à son égard. Si Kumamori acceptait de le laisser jouer de ses relations, qu'est ce qui m'empêchait de lui retirer ce privilège une fois que « mon mari » aurait rejoint ses ancêtres ? Il savait pertinemment que c'était exactement ce que je ferais. Orochimaru était quelqu'un d'intelligent, de lucide. Il savait que si j'obtenais ce pouvoir, il était fini.
Je levai les yeux vers Kumamori en affichant un air sérieux.
- Quel est le véritable accord que vous avez passé avec Orochimaru ?, demandai-je d'une voix basse et posée. Vous déguisez cela en proposition, mais je n'ai pas l'impression que le choix m'appartient. En vérité, il m'a vendue à vous, n'est ce pas ?
L'homme sourit, d'un sourire froid qui me glaça le sang.
- Orochimaru m'avait prévenu de votre sagacité, dit-il en abandonnant son ton aimable. Tout aurait été beaucoup plus simple si vous étiez venue de votre plein gré. Vous auriez accepté de vivre avec moi, nous aurions sûrement passé de bons moments ensemble en tant que couple. Mais vous venez de tout gâcher, ma chère...
Je le regardai dans les yeux et ce que j'y vis me donna des sueurs froides.
- Vous n'êtes pas du tout malade, devinai-je. Tout ce que vous m'avez raconté n'était que mensonges. Vous avez l'intention de m'emmener de force, quoi qu'il arrive. Cette entrevue n'avait d'autre but que d'essayer de m'endormir avec vos salades, pas vrai ?
Kumamori secoua la tête, faussement déçu.
- Pour qui me prenez-vous ?, soupira-t-il. Mes paroles n'étaient pas toutes mensongères. Je vous ai complimenté en toute honnêteté, croyez-le bien. Et j'ai besoin de cet enfant pour pérenniser mon patrimoine. Cependant...
Il attrapa sa tasse et bu une gorgée, qu'il fit mine de savourer avant de l'avaler.
- Vous ne buvez pas ?, demanda-t-il en désignant l'autre tasse.
- Cessons ces absurdités, dis-je avec impatience. Je ne suis pas dupe de vos civilités.
- Très bien, puisque vous le prenez ainsi, je vais être franc avec vous, dit-il en posant sa tasse. Oui, je recherchais une femme jeune et attirante qui me permettrait d'avoir un héritier. Lorsque je vous ai croisée sur la route, je vous ai tout de suite désirée. En arrivant ici, quelle n'a pas été ma surprise lorsque j'ai appris que vous travailliez pour Orochimaru, cet homme qui est justement prêt à tout pour que je fasse jouer mes relations en sa faveur !
Il attrapa l'une de mes mèches de cheveux et la fit glisser entre son index et son majeur.
- Vous pensez bien que vous étiez l'élément tout trouvé pour conclure un accord, conclut-il.
Une vague de colère me gagna. Colère contre Orochimaru, colère contre le sort qui s'acharnait contre moi, colère contre cet homme dont je ne m'imaginais définitivement pas devenir la femme, colère contre ma propre impuissance.
- Qu'allez-vous faire de moi ?, demandai-je avec aplomb.
- Vous faire venir à Kumo, répondit-il. Orochimaru pourra bénéficier de mes relations et ce privilège lui permettra d'étendre son pouvoir et de mettre un terme définitif aux activités de Madara Uchiwa. Ce vieil homme et moi avons un vieux désaccord, voyez-vous, et rien ne me ferait plus plaisir que de le voir tomber. C'est aussi la raison pour laquelle je me suis tourné vers Orochimaru en premier lieu.
Il sourit, laissant voir toutes ses dents dont certaines étaient noircies par endroit.
- Nous nous marierons dès que les préparatifs seront prêts, continua-t-il. Bien sûr, il faudra ensuite être efficace dans la conception de cet enfant et je ne doute pas que vous y mettrez toute votre volonté. Lorsque mon héritier sera né, il vous sera enlevé afin de recevoir une éducation digne de son futur statut. Je ne peux prendre le risque qu'il grandisse à vos côtés. Autant vous le dire tout de suite, pour lui vous serez morte, et c'est ainsi que je présenterai les choses officiellement. Malgré tout vous pourrez vivre, je vous ferai installer dans un appartement et vous rendrai visite régulièrement, à moins que vous ne posiez trop de problèmes, dans ce cas je serai peut être forcé d'envisager des mesures... un peu plus lourdes.
- Je refuse de venir avec vous, déclarai-je tout en sachant que cela ne servirait à rien.
- Comme vous l'avez si bien dit, mon amie, le choix ne vous appartient pas, dit-il en portant ma main à ses lèvres.
Je retirai brutalement ma main et le défiai du regard. Il fronça les sourcils mais alors qu'il m'attrapait le bras avec fermeté, la porte s'ouvrit sur Orochimaru. Je tournai la tête et me levai, rouge de colère.
- Vous !, m'exclamai-je. Pour qui vous prenez-vous ? Je n'irai pas avec ce type, je me tuerai plutôt que de partir avec lui, vous entendez ? J'ai toujours cru que vous étiez meilleur que Madara, mais vous ne valez pas mieux, aucun scrupule, aucun état d'âme, aucune considération pour les personnes qui travaillent pour vous ! Je vous ai servi loyalement, j'ai mis mes capacités à votre service, j'ai tué pour vous ! Je n'ai jamais rien fait pour vous nuire, alors pourquoi ? Pourquoi me faire ça, à moi, alors que vous savez... alors que vous savez parfaitement que je...
...que j'aime Sasuke, aurai-je dû dire.
Mais les mots restèrent bloqués dans ma gorge. J'étais à deux doigts de pleurer, mais je me retins. Je n'étais plus la Sakura pleurnicheuse. Je ferais face à mon destin, quel qu'il soit, avec courage, comme Sasuke le faisait. Je serais digne de lui, oui, c'était ce que je me répétais depuis des mois.
- Calme-toi ma petite Sakura, dit Orochimaru en levant la main. Je comprends ton affliction, crois-moi, mais tu dois comprendre que ton engagement ne m'apportera que des avantages. Tu dis que tu m'as servi loyalement, alors garde cette loyauté en toi. Ton sacrifice me sera très utile. De plus...
Il s'approcha et attrapa mon menton entre ses mains pour lever mon visage vers le sien. Son regard reptilien plongea dans le mien et sembla scruter chaque recoin de mon âme.
- De plus je me dois de t'éloigner, pour ma propre sécurité, poursuivit-il. Je connais ton penchant pour le jeune Uchiwa. Malheureusement, comme tu l'as parfaitement compris, je ne peux pas te laisser retourner vers lui. Pourquoi ? Parce que c'est un Uchiwa, bien sur, et qu'il doit mourir comme tous les siens. Ne l'avais-tu pas deviné ? Tu aurais fini par comprendre, j'en suis sur. Or, ta loyauté envers lui est beaucoup plus forte que celle que tu as prétendument pour moi. Et ça, ma chère, c'est un danger pour moi et mon organisation. Je connais ton histoire et ton parcours, je sais jusqu'où tu es déjà allée pour lui, et je ne veux pas prendre le risque de laisser germer une de ces idées folles dans ta tête, sinon je pourrais être mort avant d'avoir eu l'occasion de voir mes plans aboutir à quelque chose de satisfaisant. Tu m'embarrasses, désormais. Tu me gênes. Alors, rends-toi utile et épouse cet homme. Je transmettrai le faire-part à Sasuke, si tu le souhaites.
Il afficha un large sourire qui, pour la première fois, laissait transparaître toute la profondeur de sa cruauté. Cette vague de ténèbres m'engloutit et me paralysa. Je sus alors que je m'étais trompée sur toute la ligne, et ce depuis le début. J'avais cru qu'Orochimaru était différent. J'avais cru qu'il était humain. Mais j'avais faux. Orochimaru était comme Madara, il était même pire car ses pouvoirs de manipulation n'avaient pas d'égal. Il avait réussi à me modeler à sa convenance selon les situations, il avait réussi à me faire croire à cette part de bonté qui, en vérité, n'avait jamais existé en lui. Il m'avait laissée espérer, il m'avait fait douter, et tout cela dans le seul but que je ne me retourne pas contre lui. Pas tant qu'il ne m'aurait trouvé une véritable utilité. Désormais, il n'avait plus à se cacher. Il avait fait tomber son masque, et ce qu'il y avait dessous était plus noir que tout ce que j'avais pu contempler au cours de mon existence.
- Vous n'obtiendrez rien de moi !, m'emportai-je en regardant les deux hommes tour à tour. Je me suiciderai et, si je ne peux pas, je m'écorcherai le ventre pour ne jamais avoir d'enfant ! Je brûlerai mon visage pour être laide, je brûlerai votre maison, je vous tuerai s'il le faut ! Vous n'obtiendrez rien de moi !
Aussi vive que l'éclair, j'attrapai la théière et la fracassai sur la petite table en bois. Un flot de sang jaillit de mes mains, mais je n'y prêtai pas la moindre attention. Je saisis un long éclat, attrapai la tête de Kumamori que je tirai vers l'arrière et menaçai sa gorge de la pointe de mon arme improvisée.
- Sakura, lâche-le, dit Orochimaru.
Je me tournai vers lui pour réaliser qu'il pointait un pistolet dans ma direction.
- Tuez-moi, ça m'est égal, le défiai-je.
- Je ne te tuerai pas, déclara-t-il patiemment. Cependant, tu sais comme ça marche, n'est-ce pas ? Tu feras ce que l'on te dit ou bien ta mère, Sasuke, tes amis, et caetera. Tu connais la chanson ?
Je posai mon regard sur Kumamori, dont les yeux exorbités brillaient de terreur. Je ne sais combien de temps je demeurai ainsi, immobile, les dents serrés, la main tremblante. Mais soudain, je desserrai mes doigts et laissai tomber l'éclat tranchant sur le sol. Kumamori se redressa vivement et alla se réfugier derrière Orochimaru.
- Cette fille est folle !, s'exclama-t-il d'une voix aiguë. Elle me tuera ! Je ne la veux pas chez moi ! Vous avez entendu toutes les choses qu'elles prévoient de faire ! Brûler ma maison ! Me tuer ! S'écorcher le ventre !
- Calmez-vous Monsieur Kumamori, dit Orochimaru d'une voix apaisante. Elle ne fera rien de tout cela, elle n'a pas d'autre choix que de vous obéir.
- Ça c'est vous qui le dites !, dit Kumamori avec colère. Je ne veux pas d'une femme qui risque de me poignarder à tout moment ! Je ne veux pas d'une tarée qui peut transformer n'importe quoi en arme ! Une théière ! Elle a failli me tuer avec une théière !
Il ouvrit la porte et, avant de sortir, lâcha :
- Vous ne m'aviez pas prévenu qu'elle était comme ça ! Notre accord ne tient plus, Orochimaru ! J'irai me trouver une fille plus calme ailleurs !
Claquage de porte. Silence.
- Et maintenant ?, demandai-je posément.
Orochimaru me vrilla de ses yeux verts, lesquels véhiculaient une telle colère que je me sentis comme écrasée. Il fit tourner son arme entre ses doigts, comme songeur. Tout sentiment de rébellion, tout courage m'avait quitté. J'étais consciente qu'à cet instant, ma vie était entre ses mains. Après tout, je venais de ruiner ses chances d'obtenir l'appui et le soutien de Kumamori. Peut être n'était-il pas vraiment enclin à me le pardonner.
- Maintenant, je ne sais pas ce que je vais faire de toi, Sakura, avoua-t-il sèchement.
Je gardai le silence, telle une accusée dans l'attente de sa sentence. Je n'avais plus rien pour me défendre, pas la moindre petite arme susceptible de le blesser avant qu'il ne m'ait criblée de balle. Tout ce que je pouvais faire, c'était le laisser décider de mon sort. La fatalité de cet instant m'était insupportable. Je ne m'étais encore jamais trouvée dans cette situation, sans défense face à un homme qui désirait par dessus tout m'éliminer. Jusqu'à présent, il y avait toujours eu une porte de sortie. A présent, je n'en voyais aucune.
Le supplier ? A quoi bon ? Il m'avait clairement fait comprendre que ma vie, mes espoirs et mes désirs ne valaient rien à ses yeux. Il avait fait preuve d'une crédibilité certaine dans son rôle de tyran sans cœur. Chercher à faire appel à sa pitié était du temps et de l'énergie perdus. Sachant cela, je ne tenais pas à m'humilier vainement. Si je devais mourir, ce serait dans l'honneur.
- Je dois réfléchir, déclara soudain Orochimaru. Je ne veux pas prendre le risque de te tuer maintenant, alors que Kumamori pourrait revenir sur sa décision.
Il entrouvrit la porte et murmura quelques mots que je ne compris pas à l'un de ses hommes. Ce dernier pénétra dans la pièce, me fouilla avec un zèle excessif qui laissait deviner le plaisir qu'il y prenait, puis attrapa mon bras pour m'entraîner à sa suite. Je le suivis avec une certaine docilité, consciente qu'il serait insensé et surtout inutile de tenter quoi que ce soit. Les couloirs grouillaient de monde, des personnes dont les regards étaient fixés sur moi, autant de gens prêts à me sauter dessus si je faisais le moindre geste. L'homme m'emmena au premier sous-sol, puis au deuxième. Je savais où nous allions.
Le quatrième sous-sol me parut encore plus sombre que d'ordinaire. Peut être parce que, pour la première fois, j'y venais en prisonnière et pas en exécutrice. C'était peut être l'un de mes équipiers qui se verrait confier la lourde tâche de m'éliminer. Peut être serait-ce Zaku, lui qui n'avait jamais accepté que j'atteigne son niveau de précision au tir après si peu de temps. Peut être prendrait-il du plaisir à me faire payer le fait de l'avoir rejeté à chaque fois qu'il tentait de me séduire. Peut être profiterait-il de ma vulnérabilité pour s'octroyer le droit que je ne lui avais jamais concédé... Non, je préférais ne pas y penser.
L'homme qui m'escortait m'amena jusqu'à la cellule située au fond du dédale. Il me fit pénétrer dans la geôle sans la moindre délicatesse, referma derrière moi et s'éloigna dans le couloir. Le bruit de ses bottes sur le béton résonna de plus en plus faiblement, jusqu'à disparaître tout à fait. J'étais seule. Enfin, seule, pas tout à fait... Deux petites cellules faisaient face à la mienne et chacune d'elle renfermait un détenu. Deux grands hommes, l'un châtain, l'autre aux cheveux noirs. Ils m'observaient avec une avidité non dissimulée.
- Eh bien, ma jolie, qu'est-ce qu'on a fait pour se retrouver là ?, ricana l'homme aux cheveux châtains.
- Je peux pas croire qu'une gamine comme toi finisse dans un trou à rats comme celui-là, approuva l'autre. Laisse-moi deviner, t'as pas voulu te laisser baiser par ce bon vieux Orochimaru ?
- Ou alors t'as bien voulu, mais t'as pas réussi à le faire bander, hein ?, se moqua le premier. Pourtant t'es bandante, on peut pas dire le contraire ! Mais faudrait que j'en vois un peu plus pour le confirmer !
- Dis-moi beauté, ta robe tu vas la quitter pour dormir ?, demanda le brun. Tu peux la quitter maintenant aussi, si tu veux, qu'on en profite tant qu'il y a de la lumière !
Tous deux partirent d'un rire gras, et je me détournai. Ils poursuivirent leurs remarques pendant dix bonnes minutes jusqu'à finir par s'en lasser, puis se fut le silence. Je m'assis sur le fin matelas de paille au fond de ma cellule et réfléchis à mes options. J'eus rapidement fait le tour, puisqu'il n'y en avait à première vue aucune. C'était mourir, ou bien accepter de partir à Kumo. Dans l'hypothèse que Kumamori acceptât d'oublier que j'avais essayé de le tuer.
Je levai les yeux vers le plafond, songeuse. Partir pour Kumo... Et si c'était la solution à mon problème ? Deidara et Hidan ne me trouveraient pas, là-bas. S'ils ne me trouvaient pas, ils n'auraient aucune raison de s'en prendre à Sasuke. Ainsi, je serais en sécurité, et Sasuke également. Étais-je prête à me donner à ce vieux dégueulasse pour éloigner cette menace de nos têtes ? Non. Égoïstement, je songeai que je préférais mourir et revoir Sasuke une dernière fois, quitte à mettre sa vie en danger, plutôt que de m'éloigner en sachant que je ne le reverrais jamais. J'étais un monstre. Quelle serait sa réaction quand il apprendrait que j'étais partie pour Kumo afin de me marier à un homme qui pourrait être mon père ? Il ne serait pas ravi, c'était le moins que l'on puisse dire. Viendrait-il me chercher ? Il ne pourrait prendre ce risque, pas s'il voulait protéger sa famille. Non, il demeurerait chez lui à se ronger les sangs, et il serait malheureux. Malheureux et en colère. Tellement en colère qu'il pourrait agir sans réfléchir et s'en prendre à Orochimaru. Cela signerait son arrêt de mort.
Pourtant, que pouvais-je faire d'autre ? Je ne pouvais pas m'enfuir de cette cellule. Même si j'y parvenais, Orochimaru me le ferait payer en s'attaquant à ma mère. Mais alors, quoi, attendre la mort patiemment ? Elle arriverait avec l'aube, peut être un peu avant. Si je mourais, Sasuke serait libre. Il n'aurait plus à s'inquiéter pour moi. Il pourrait partir avec sa famille, loin, à Suna par exemple. Quitter Konoha et ne plus y mettre les pieds. Sauf qu'il ne partirait pas. Il resterait et ferait tout pour faire payer Orochimaru. Il demeurerait au sein de l'Akatsuki pour aider son aïeul à écraser l'organisation de son rival en espérant pouvoir tuer ce dernier de sa main. Oui, je savais qu'il agirait ainsi.
Qu'est-ce qui était le pire ? Mourir et laisser Sasuke seul face à Orochimaru ? Disparaître à jamais, fuir la vie et ses problèmes une bonne fois pour toute ? Ou bien devais-je choisir le vieil homme et ses goûts plus que douteux ? Si je partais à Kumo, Sasuke serait en colère, c'était certain, mais peut être un petit peu moins que si j'étais froidement abattue. De plus, je pourrais chercher un moyen de tirer profit de cette nouvelle situation. Tuer le riche mari, par exemple, de manière suffisamment subtile pour que personne ne puisse me le reprocher. Je me voyais assez bien en veuve noire...
Un léger sourire étira mes lèvres. Entre deux maux il faut choisir le moindre, n'était-ce pas ce que disait la sage expression ? Si je l'appliquais à la lettre, je savais ce qu'il me restait à faire.
Je me mis donc à crier, comme si quelqu'un me faisait du mal. Je hurlai, sans prêter attention aux hommes des deux cellules d'en face qui durent me prendre pour une folle à lier. Très vite, un garde arrivant en courant, les sourcils froncés, visiblement inquiet. Dès que je le vis, je cessai de crier. J'adoptai mon plus beau sourire et demandai d'une voix mélodieuse :
- Auriez-vous l'amabilité de dire à Orochimaru que je souhaiterais lui parler ?
