38 - Aurore boréale

- Attends, tuer Madara, toi ?, se moqua Suigetsu.

- Oui, moi, affirmai-je d'un air irrité. Ça te pose un problème ?

- Rien ne me ferait plus plaisir que de voir ce type clamser, crois-moi, assura-t-il en riant. Mais c'est du suicide.

Je tâchai de le convaincre du contraire en usant des mêmes arguments que j'avais servi à Orochimaru. Naruto observait la scène de loin, trop fraîchement renseigné pour pouvoir émettre une opinion. Suigetsu accepta mon point de vue mais persista à dire que c'était beaucoup trop dangereux.

- Oh, très bien alors !, m'énervai-je. Je n'ai plus qu'à faire mes bagages pour Kumo !

- Il doit y avoir une autre solution, dit-il avec conviction. Et si on butait plutôt Kumamori ?

- Il est reparti chez lui, lui rappelai-je. Alors entre une cible qui se trouve à des centaines de kilomètres et une cible à deux pas de chez moi, je choisis la deuxième solution ! Et puis tuer Kumamori ne résoudra pas mon autre problème ! Tant que Madara est vivant, je ne peux pas approcher Sasuke !

- Sakura, tu ne te rends pas compte de ce que tu dis, insista mon ami avec impatience. Si Madara était si facile à atteindre, tu ne crois pas qu'Oro l'aurait buté depuis longtemps ? Tu te crois plus intelligente que lui ?

- Je n'ai pas cette prétention, niai-je en me sentant piquée au vif. Mais je dois essayer ! Je n'ai pas le choix ! Je ne peux pas attendre gentiment que Kumamori vienne me chercher ! Et si je dois mourir en essayant, qu'il en soit ainsi, je préfère ça à l'idée de devenir la femme de ce type !

Suigetsu se mura dans le silence. Je ne m'attendais pas à ce qu'il reçût mon projet avec bonheur, mais j'aurais souhaité qu'il se montre un peu plus optimiste. Si même lui considérait cette mission comme impossible, peut-être que l'idée d'une éventuelle réussite relevait véritablement de l'inconscience. Pourtant, Madara était un homme comme les autres, ce qui signifiait qu'on devait pouvoir le tuer. Il n'était pas immortel. A partir de là, même si c'était difficile, je pouvais y arriver.

- Moi je suis avec toi, déclara Naruto. Tout ça est beaucoup trop gros pour moi, mais j'ai compris qu'en tuant ce type, tu pouvais en finir avec tout ça. Alors je marche.

- Tu n'as aucune idée de ce que ça veut dire, argua Suigetsu. Ne donne pas ton accord sans savoir.

- C'est le moins que je puisse faire pour elle !, se défendit Naruto en lui lançant un regard noir.

- Oui, ben tu reviendras me dire ça quand tu seras mort !, ironisa Suigetsu. Non, franchement, ce n'est définitivement pas une bonne idée...

Son obstination m'attrista, mais je ne pouvais le forcer à me rendre un tel service. Je comprenais parfaitement qu'il souhaitât demeurer en sécurité. De plus, il devait aussi penser à Karin. Suigetsu remarqua ma déception et il me regarda d'un air renfrogné. Puis il poussa un soupir vaincu.

- D'accord, d'accord, on va essayer, grommela-t-il. Mais si je meurs, sache que je t'insulterais depuis l'au-delà en criant : « Je te l'avais bien dit ! ».

J'éclatai de rire et Naruto esquissa un sourire. Je les remerciai tous les deux avec chaleur. Je laissai le silence s'installer quelques secondes, pour leur laisser le temps de changer d'avis. Les yeux fixés sur mes bras que j'avais débarrassés des linges de toilettes, je songeai que j'avais de la chance d'avoir deux amis sur lesquels compter. Madara comprendrait bientôt qu'il ne suffisait pas de m'enlever Sasuke pour me rendre inoffensive.
Les lacérations qui zébraient mes bras étaient douloureuses et, pour les plus récentes, encore sanguinolentes. Il faudrait que les infirmières me refasse un bandage. Puis, Naruto et Suigetsu devraient accomplir leur première mission : me faire sortir de cet hôpital. Je levai la main vers la sonnette qui appela une infirmière. Lorsque cette dernière entra dans la pièce, je lui présentai mes bras en silence et elle se mit à émettre force marmonnements avant de quitter la pièce à la recherche de bandages. Suigetsu et Naruto furent jetés dehors le temps que durèrent les soins puis l'infirmière me donna une dose supplémentaire de neuroleptiques. Mes amis entrèrent dans la pièce au moment où je jetais les cachets par la fenêtre.

- Tu ne les prends pas ?, s'étonna Naruto.

- Je vais avoir besoin d'un cerveau en état de marche pour sortir d'ici, dis-je en refermant la fenêtre.

- Attends, tu veux sortir maintenant ?, s'exclama Suigetsu.

- Quelle partie n'as-tu pas comprise dans « je dois l'avoir tué dans moins de trois semaines », Suigetsu ?, raillai-je. Bien sûr que je dois sortir maintenant ! Il y a un certain nombre de choses à mettre en place si je veux espérer atteindre Madara.

Suigetsu hocha la tête mais je compris qu'il ne voulait tout simplement pas prendre le risque de me contredire.

- Et comment comptes-tu sortir d'ici ?, demanda-t-il innocemment.

- C'est la partie la plus facile, alors ne me dis pas que tu y vois déjà un obstacle, me moquai-je. Il est quinze heures, c'est le moment idéal. On vient tout juste de me refaire mes bandages et de me donner des médicaments, personne n'entrera dans cette pièce avant l'heure du repas.

Je me dirigeai vers la petite commode dans laquelle j'avais rangé les affaires que ma mère m'avait apportées. Il y avait des vêtements de toutes sortes, assez pour un mois. Pourtant, ma mère savait que je ne portais que la blouse à l'hôpital. Elle avait sûrement pensé que cela me ferait plaisir de choisir mes vêtements le jour de ma sortie. J'ouvris mon sac et le remplit avec quelques affaires pour une semaine, mon maquillage et mes affaires de toilette. Je gardai de côté une tenue, mon sac à main, mes lunettes de soleil et un foulard. Enfin, je soulevai le fond du tiroir et en sortis mon dossier médical, que j'avais discrètement dérobé le jour où un jeune médecin l'avait oublié dans ma chambre. J'avais pensé qu'il pourrait m'être utile. Je le rangeai dans mon sac à main d'un geste rapide.

- Bien, Naruto, tu vas dans le couloir, dis-je en lui indiquant la porte. Si une infirmière se pointe, on ne sait jamais, tu lui dis de repasser plus tard. Je suis en train d'avoir une discussion très sérieuse avec Suigetsu, d'accord ? Je taperai deux fois à la porte quand je serai prête. Puis, tu frapperas deux fois en retour quand aucune infirmière ou médecin ne sera susceptible de me voir sortir de cette chambre. Dans le couloir, je ferai semblant de pleurer pour cacher mon visage, il faut que vous soyez tous les deux autour de moi, comme si vous me consoliez, d'accord ?

- Okay, dit mon ami en quittant la chambre.

- Suigetsu, tourne-toi, dis-je en dessinant un cercle avec mon doigt. Mets-toi dans l'ombre, on ne doit pas voir que tu te tiens debout en plein milieu de la pièce, c'est louche.

Il abdiqua, peu contrariant. Je retirai ma blouse et enfilai le short et le t-shirt que j'avais choisi. Le short était en jean, tout ce qu'il y avait de plus classique. Le t-shirt, gris-bleu, passerait inaperçu. J'avais pris garde à ne pas choisir des couleurs trop voyantes, mais rien de trop sombre non plus.

- C'est bon, dis-je à Suigetsu.

Il se tourna de nouveau vers moi et me regarda enfiler mes lunettes de soleil et enrouler mon foulard vert sapin autour de ma tête. J'enveloppai mes cheveux de façon à ce qu'aucune de mes mèches roses ne dépasse, puis torsadai le reste de tissu pour le nouer sur le côté. Ainsi, j'avais l'air d'une fille qui aimait se coiffer avec des foulards, et pas d'une fille qui cherchait à se cacher dessous. J'attrapai mon rouge dans ma trousse et en appliquai une dose discrète sur mes lèvres. Puis je tapotai mes joues pour leur donner une teinte rosée. A me voir, personne n'aurait pu imaginer que je sortais de l'hôpital. J'attrapai mon sac à main et le sac qui contenait mes affaires.

- Bien, allons-y, dis-je en réajustant mes lunettes.

Je frappai deux fois contre le battant, pas trop fort. Presque immédiatement, Naruto frappa deux fois à son tour. J'entrouvris avec prudence et jetai un coup d'œil dans le couloir. Seuls quelques familles le parcouraient à la recherche du numéro de chambre de leurs proches. Deux infirmières bloquaient le passage à gauche, mais elles étaient loin et visiblement occupées à discuter. C'était maintenant ou jamais.
Je me faufilai hors de la chambre et pris la direction de l'ascenseur pendant que Suigetsu refermait la porte. Mon sac à main sur l'épaule, l'autre dans le creux de mon bras, je levai les mains à mon visage et me mis à sangloter. Naruto se plaça aussitôt à ma gauche et m'attira contre lui comme s'il m'offrait une épaule pour pleurer, tandis que Suigetsu s'installait à ma droite. L'ascenseur était tout proche. Ce n'était vraiment pas difficile...

- Eh, ça va aller ?, demanda une voix compatissante.

Naruto s'arrêta net et se tourna en direction de la voix. Je lui pinçai les côtes pour qu'il continue sa route.

- Ce n'est rien, une amie à nous est malade et..., dit Suigetsu avec impatience.

- Moi c'est ma femme, dit l'homme qui nous avait arrêté. Vous savez, je sais ce que sais. On ne voit jamais ces choses là venir.

- Vous avez raison, dit Naruto. On ne les voit jamais venir...

Je devinais qu'il donnait un autre sens à cette phrase. Suigetsu se débarrassa rapidement du gêneur en souhaitant un bon rétablissement à sa femme, puis nous parvînmes enfin à l'ascenseur. Par chance, il était arrêté à notre étage et nous pûmes monter immédiatement. Lorsque les portes furent fermées, je relevai la tête, un sourire aux lèvres.

- Alors, est ce que je n'avais pas dit que ce serait facile ?, me félicitai-je.

- Mouais, n'empêche que ce type m'a fait une peur bleue, dit Naruto. Il est sortit de nulle part.

- C'est parce que tu ne faisais pas suffisamment attention, dit Suigetsu, moi je l'ai bien vu arriver.

Naruto se renfrogna et grommela qu'on n'était pas censé faire attention à ce qu'il se passait autour lorsqu'on devait prétendument consoler quelqu'un.

- Un point pour Naruto, ris-je. Le danger est passé pour moi, personne ne risque de me reconnaître au rez-de chaussée. Je vais sortir mais vous, vous remontez. Allez à la machine à café et retournez à ma chambre. A ce moment-là, signalez ma disparition. Personne ne pourra vous reprocher d'y être pour quelque chose.

- Pas con..., admit Suigetsu. Et toi, tu iras où ?

Je tendis ma main.

- Les clés de ta voiture.

- Tu peux rêver, pas ma voiture !, dit Suigetsu d'un ton catégorique.

Je me tournai alors vers Naruto, main toujours tendue.

- Les clés de ta voiture.

Ce dernier grimaça et me les tendit à contrecœur. Il me précisa que les papiers étaient dans la boite à gants, ce qui était bon à savoir. Succinctement, il me décrivit son véhicule et m'expliqua où il l'avait garé.

- On se retrouve à la sortie de la ville, dans le champ où on faisait des soirées au lycée, déclarai-je à toute vitesse avant que l'ascenseur n'arrive à destination.

Je sautai hors de la cabine et, d'un pas que je voulus naturel, gagnai la sortie. Je me retournai un bref instant, juste à temps pour voir les portes se refermer sur Naruto et Suigetsu. Je ramenai mon foulard sur mes oreilles, glissai une main dans la bandoulière de mon sac et, mes affaires dans l'autre, je passai les portes automatiques de l'entrée de l'hôpital. Le soleil sur ma peau me fit un bien fou. Cela faisait huit jours que je n'avais pas mis les pieds dehors, les médecins préférant m'avoir sous la main en cas de crise. Je me dirigeai sur la gauche à la recherche de la voiture de Naruto. Je ne tardai pas à la repérer et, satisfaite, j'affichai un sourire. J'actionnai l'ouverture automatique, ouvrit le coffre dans lequel je laissai tomber mes deux sacs puis je pris place au volant. Je réglai rapidement le siège et les rétroviseurs puis j'actionnai la marche arrière tout en jetant un dernier coup d'oeil à l'entrée de l'hôpital. Ce que j'y vis, personne n'aurait pu le prévoir.
Deidara et Hidan venaient de descendre d'une voiture. Instinctivement, je me laissai glisser le long du siège pour me cacher. J'étais morte de peur. Mon corps tout entier n'était plus que tremblements. Mes ongles griffaient mes bandages sans que je m'en rende compte. Puis je commençai à suffoquer.

- Non, ce n'est pas le moment, haletai-je en portant mes mains à ma gorge.

Je m'efforçai de retrouver une respiration normale mais c'était impossible. Je ne pouvais écarter les visages de Deidara et Hidan de mes pensées. Ils étaient là, ils étaient venus me chercher. Un cri commençait à naître de ma gorge, mais je le contins. Il ne fallait pas qu'ils m'entendent, ils ne fallait pas qu'ils me voient. Cette seule idée suffisait à accentuer l'intensité de la crise qui se préparait. Si je ne faisais rien, ils allaient me trouver. Et si ce n'était pas eux, ce serait le personnel de l'hôpital. Tout cela en vain, à cause d'une stupide psychose ! Je commençai à perdre peu à peu les rênes de mon esprit et je sus que, très vite, tout serait terminé. C'est alors que j'aperçus une bouteille d'eau au pied du siège passager. C'était ma dernière chance. Pourvu qu'elle fut fraîche.
Les mains tremblantes, le cœur au bord des lèvres, j'attrapai la bouteille en essayant de conserver le peu de lucidité qu'il me restait. Mes bandages étaient en miettes. Je dévissai le bouchon en m'efforçant de ne pas penser à Deidara et Hidan qui étaient là, dehors. Puis, sans la moindre hésitation, je déversai le contenu de la bouteille sur ma tête.
L'eau était loin d'être fraîche. Elle avait passé plusieurs heures dans la voiture et nous étions en plein mois d'août, ce n'était donc pas une surprise. Mais lorsqu'elle glissa sur ma peau, elle m'apporta un véritable apaisement. C'était comme si elle me lavait de toutes mes peurs. J'ouvris ma bouche pour en laisser couler dans ma gorge, rendue sèche par mes suffocations. Ce fut une véritable délivrance. Mais j'étais trempée. Ainsi que la voiture de Naruto ce qui, je le devinais, ne lui ferait sûrement pas plaisir. Mais tout cela m'importait peu. Ce qui comptait, c'était que la crise fut passée et que personne ne m'eut remarquée.
Vingt minutes s'écoulèrent avant que je trouve le courage de me redresser et de diriger mon regard vers l'entrée du bâtiment. Personne. Enfin, si, mais pas ceux que je craignais d'y voir. Je n'avais plus rien à craindre. Malgré tout, je ne serais pas tranquille tant que je resterais dans les parages, aussi me dépêchai-je de me redresser dans mon siège, de démarrer la voiture et de quitter les lieux.
Sur la route, la pression retomba peu à peu. Je roulai tranquillement, heureuse de mettre un maximum de distance entre mes deux agresseurs et moi. Je suivis la route qui quittait la ville par l'est puis m'engageai sur le chemin qui remontait jusqu'au champ dont j'avais parlé à Naruto. Lorsque j'arrivai sur place, ils étaient déjà là.

- Bordel, t'étais où ?, s'écria Naruto en venant à ma rencontre lorsque je descendis de la voiture.

- Il y a eu un imprévu, dis-je en écartant les bras.

Mes deux amis observèrent mes bandages déchirés, mes vêtements trempés et mes cheveux mouillés qui sortaient de mon foulard par endroits. Naruto resta bouche bée et se précipita vers sa voiture.

- Qu'est ce qu'il s'est passé ?, couina-t-il en voyant l'état de lequel je l'avais mise.

- Je ne pouvais pas faire autrement, me justifiai-je rapidement. Il fallait que je trouve un moyen de me calmer, sinon ils m'auraient trouvée.

- Sakura, il va falloir te mettre dans la tête qu'ils ne sont pas là, répéta calmement Suigetsu. Ils ne sont jamais là.

- Cette fois ils étaient pourtant bien là !, m'exclamai-je avec colère. Devant l'hôpital, ils sont descendus d'une voiture. Ils savaient que j'étais dedans, j'en suis sûre, ils ont dû demander quand est-ce que je sortirais, pour pouvoir tranquillement me cueillir à la sortie et...

- Attend, attends, me coupa Naruto. C'est peut être simplement ta peur de sortir. Tu étais en sécurité à l'hôpital et pourtant tu croyais déjà qu'ils pouvaient venir t'y trouver. Alors forcément, en retrouvant le monde extérieur, tu as dû paniquer. Je suis sûr que tu as imaginé tout ça.

- Non, je te jure que..., commençai-je en perdant patience.

Mais comment en être sûre ? Qu'est-ce qui me disait que Naruto n'avait pas raison ? Personne n'était avec moi pour confirmer que les Deidara et Hidan que j'avais aperçus étaient bien réels. Ils pouvaient parfaitement être le fruit de mon imagination. En y réfléchissant, il était peu probable qu'ils prennent le risque de demander après moi dans un hôpital. Ce même hôpital où l'on m'avait amenée après mon agression.

- J'aurais halluciné... ?, couinai-je en attrapant ma tête entre mes mains.

Comment démêler le vrai du faux à présent ? Qu'étais-je censée croire ? Comment savoir que ce moment n'était pas lui aussi le fruit de mes dérèglements mentaux ?

- Ce n'est pas grave, me rassura Naruto. Ce qui compte c'est que tu n'aies rien.

- Non, tu ne comprends pas !, m'exclamai-je. Comment suis-je censée me concentrer sur Madara si Deidara et Hidan ne cessent d'apparaître à tous les coins de rue ?

- Tu ne resteras plus toute seule, dit Naruto. Je suis sûre que si on reste avec toi, tu ne les verras plus.

Son expression indiquait qu'il n'en était pas lui-même convaincu. Cependant, il n'y avait rien d'autre à faire. En quittant l'hôpital sans m'être débarrassée de mes démons, c'était le genre de risques auxquels je m'exposais. Tout ce que je pouvais faire, c'était de m'adapter à cette nouvelle situation.

- Comment ça s'est passé de votre côté ?, demandai-je en retirant mon foulard pour l'essorer.

- Pas mal, dit Suigetsu en ébouriffant mes cheveux mouillés. On a joué notre rôle. Ils doivent être en train de te chercher dans toutes les piles de linge sale à cette heure-ci.

J'éclatai de rire. Pendant un court instant, je me sentis jeune, libre et heureuse. Le champ venait d'être fauché et une odeur d'herbe sèche embaumait l'air. Autour du champ, des merles et des mésanges chantaient dans les peupliers. Je me remémorai les nombreuses fois où j'étais venue ici avec Naruto et les autres, à l'époque où Sasuke faisait encore partie de notre groupe d'amis. Des feux de camps au montage des tentes, des chamallows brûlés aux bouteilles trop vites consommées, ce champ symbolisait pour moi une période de bonheur et d'insouciance. J'avais embrassé Kiba à cet endroit, il n'y avait pas si longtemps. C'était un épisode que nous avions tous deux décidé d'oublier tacitement, mais je m'en souvenais parfaitement. Je me rappelais également des fantaisies de Naruto, qui nous faisait tant rire. Son visage était toujours souriant, détendu, innocent. Tous les problèmes que nous connaissions à présent ne faisaient pas encore partie de notre vie. A l'époque, je n'avais pas conscience de la chance que nous avions.

- Je me demande s'il y a encore tes chaussures enterrées au fond du champ, dit Naruto d'un air moqueur en devinant mes pensées.

- Je vous ai détesté pour ça, dis-je en souriant néanmoins.

- Ça, c'est parce que tu n'y as pas goûté, me taquina-t-il.

En effet, j'avais souvenir de cette soirée où mes vieilles sandales en cuir avaient fini dans une casserole. Je les avais cherchées pendant près d'une demi-heure avant que Naruto et Kiba n'avouent leur crime. Ils avaient récemment lu une bande dessinée dans laquelle le héros mangeait ses chaussures en cuir pour survivre, et il avaient voulu goûter. Je leur avais mis une chasse mémorable.

- Je suis sûre que c'était dégueulasse, assurai-je avec un sourire en coin.

- Vrai, confirma Naruto. Mais le plaisir de te voir chercher partout a largement contrebalancé cette déception.

Je lui administrai une tape derrière la tête et il poussa un cri de protestation. C'était bon de pouvoir parler ainsi avec lui, sans culpabiliser, sans se prendre la tête. Comme autrefois.

- Bon, je n'ai rien contre un peu de nostalgie, mais il va peut être falloir parler sérieusement, dit Suigetsu. Où vas-tu aller, Sakura ?

Il n'avait pas tort. Il fallait que je reste cachée pendant trois semaines au moins. Je n'avais pas l'intention de faire du camping sauvage.

- Je pensais que tu pourrais peut être m'héberger, dis-je avec un peu d'embarras.

Cela ne sembla pas lui plaire. Mais alors pas du tout. Il parut même effrayé, ce qui était une réaction plutôt inattendue. J'aurais compris qu'il fut gêné, ou qu'il refuse catégoriquement, mais la peur qui s'imprima sur son visage me laissa coite.

- Tu ne peux pas venir chez moi, dit-il avec fermeté.

Il réalisa que son ton était peut être un peu trop radical et se reprit presque immédiatement.

- Ils penseront tout de suite que tu es chez moi, ajouta-t-il précipitamment. Les médecins, je veux dire. Et ta mère, surtout ta mère. Non, chez moi, ce n'est pas une bonne idée. D'ailleurs tu ne dois plus venir chez moi. Jamais. On ne sait pas, s'ils envoient les flics, hein...

Il partit d'un rire gêné et regarda ailleurs. J'échangeai un regard interrogateur avec Naruto qui n'avait pas l'air de comprendre plus que moi. Je réalisai alors ma maladresse. Si je venais chez lui, Karin n'apprécierai probablement pas. Nous n'entretenions pas ce que l'on pourrait appeler de bons rapports. Je gardais un mauvais souvenir de ma première rencontre avec elle et de la façon dont elle avait branché Sasuke. Quant à elle, elle n'avait pas franchement supporté que je lui tienne tête, ce jour-là. Notre relation pouvait à présent se résumer par les termes de « tolérance mutuelle ».

- D'accord, Suigetsu, tu as sans doute raison, concédai-je.

- Et si tu venais chez moi ?, proposa Naruto.

- Tu penses sérieusement que tes parents accepteront de me cacher alors que je suis censée être hospitalisée ?, riai-je. Ton père est le maire de la ville, tu te souviens ?

- Oui, attesta Naruto en levant les yeux au ciel. Mais ils sont en vacances et ne rentrent que dans deux semaines. D'ici là, on trouvera une autre solution.

- Quand bien même, c'est le premier endroit où ma mère pensera me trouver, soupirai-je.

J'étais même prête à parier qu'elle était déjà devant chez lui, pendue à la sonnette.

- On pourrait t'installer au sous-sol, proposa mon ami. Tu n'es sûrement pas au courant, mais mes parents l'ont aménagé l'année dernière. Ta mère ne sait pas que j'ai un sous-sol, si ?

- Non, admis-je. C'est une idée...

Mais vivre avec Naruto pendant deux semaines ? Deux ans plus tôt j'aurais sauté sur l'occasion, mais après tout ce qu'il s'était passé, je craignais que des tensions s'installent entre nous. Même s'il était maintenant dans la confidence et que je n'avais plus rien à lui cacher, j'avais un peu peur de ce que cette soudaine proximité pouvait provoquer. Je savais qu'il me serait difficile de supporter une énième dispute avec lui.

- Bon, c'est décidé, décréta Naruto avec une joie enfantine. Tu viens chez moi.

- D'accord, consentis-je avec une légère appréhension.

D'un autre côté, je me sentirais rassurée de savoir Naruto non loin de moi. Il serait toujours là, quelle que soit l'heure du jour ou de la nuit. Il ne me laisserait pas seule. Suigetsu était toujours en vadrouille, même lorsqu'il ne travaillait pas au repaire. En habitant chez lui, j'aurais probablement dû faire face à la solitude, et qui disait solitude disait terrain propice au déclenchement d'une crise de panique. Au fond, c'était probablement mieux ainsi.

- Tu ne comptes rien dire à ta mère ?, demanda Suigetsu en s'appuyant sur le capot de sa voiture.

- Je lui enverrai une lettre, juste pour lui dire ne pas s'inquiéter, déclarai-je. Même si je sais qu'elle s'inquiétera quand même. Au moins elle saura que je suis vivante.

Naruto approuva d'un hochement de tête.

- Il faut que je retire un maximum d'argent, et vite avant que les flics soient sur l'affaire, dis-je.

- Donne-moi ta carte, je vais y aller pour toi, proposa Suigetsu. Je crois qu'il vaut mieux que tu évites de te montrer en public.

- Mais je voulais en profiter pour acheter quelques trucs, me plaignis-je.

- Je te les achète, moi, tes trucs, dit-il en haussant les épaules. Fais-moi une liste.

Je le remerciai et retournai à la voiture de Naruto pour y chercher mon sac à main. J'attrapai mon petit carnet, un stylo et griffonnai quelques mots sur le papier avant de le donner à Suigetsu. Il y jeta un coup d'œil pendant que je cherchais ma carte de crédit.

- Tu veux la panoplie de la parfaite espionne, si je comprends bien, ricana Suigetsu.

- Je crois qu'il est temps d'écouter cette fille de primaire qui me conseillait de teindre mes cheveux en noirs, éludai-je en souriant.

Quelques heures plus tard, Suigetsu et moi étions réunis dans le sous-sol de Naruto. Ce dernier avait déjà reçu deux appels de ma mère, à qui il avait certifié ne rien savoir de mon escapade. Elle était donc venue vérifier dans sa maison, qu'il lui avait généreusement ouverte après avoir dissimulé la trappe du sous-sol sous un petit meuble aisément déplaçable. J'entendais ses talons sur le plancher au-dessus de ma tête. Sa voix parvenait jusqu'à moi, mais pas ses paroles. Anxieuse, j'attendais qu'elle s'en aille. Ce qu'elle fit après avoir passé plus de dix minutes dans la maison. Elle avait dû retourner chaque coussin dans l'espoir de me trouver dessous.
Naruto attendit quelques minutes avant de redescendre, ce qui me parut sage. Finalement, il apparut au bas des escaliers qui donnait dans la grande pièce. Cette pièce était par ailleurs méconnaissable. Naruto, Sasuke et moi y avions passé des heures à jouer lorsque nous étions enfants. A cette époque, ce n'était qu'un sous-sol comme on en voyait partout, les murs étaient nus et le sol n'était rien de plus qu'une couche de ciment. Elle était remplie de cartons et de vieilleries, autant dire des cachettes et des trésors pour les enfants que nous étions. A présent, les murs étaient recouverts d'un lambris bois de couleur claire et le sol d'un carrelage dans les teintes beige. Un petit salon confortable avait été installé, composé d'un canapé-lit et de deux fauteuils installés autour d'une table basse en verre. Au fond de la pièce, plusieurs étagères portaient encore quelques-unes des vieilleries de notre enfance. Il y avait aussi un frigo qui regorgeait de boissons en tout genre. Enfin, avantage considérable lorsqu'on pensait que j'allais y passer du temps, on y trouvait une petite salle d'eau contenant une douche, un toilette et un lavabo.

- Ta mère est acharnée, dit Naruto en prenant place dans l'un des fauteuils. Si elle m'avait demandé de vérifier que tu n'étais pas dans le frigo, ça ne m'aurait même pas étonné.

- Telle mère, telle fille, dit Suigetsu avec humour.

- Plus important, apparemment elle a déjà tout retourné chez les Sanaka, poursuivit Naruto. Elle était persuadée que tu étais avec Sasuke.

Il avait prononcé le prénom magique. Aussitôt, mon intérêt fut maximal.

- Elle l'a vu ?, demandai-je avec empressement. Sasuke, elle l'a vu ?

- Oui, et c'était pas joli-joli d'après elle, dit sombrement mon ami. Il était complètement défoncé.

Aïe. C'était bien ce que je craignais.

- Il ne savait même pas que tu étais à l'hôpital, expliqua Naruto. Il l'a bombardée de questions et il était apparemment hors de lui lorsqu'elle lui a dit que tu avais disparu. Il lui aurait reproché de ne pas t'avoir assez surveillée. Elle avait l'air assez secouée, je pense qu'il n'y est pas allé de main morte avec elle...

- S'il était stone, je suis sûre que non, confirmai-je en me mordant la joue. Je savais qu'elle irait me chercher là-bas, mais j'espérais qu'elle ne tomberait pas sur Sasuke. Maintenant il va retourner ciel et terre pour me retrouver, c'est sûr...

- Tu crois ?, demanda Suigetsu.

- S'il pense que je suis en danger, il n'en aura rien à foutre de ce que peut bien penser Madara, assurai-je avec regret. Tu ferais bien de prévenir Orochimaru. Il va sûrement entendre parler de lui dans les heures qui suivent...

Suigetsu se leva, son téléphone en main, et prit les escaliers pour appeler son chef. Je préférais qu'Orochimaru soit mis au courant de ma disparition le plus tôt possible. Il saurait que je m'étais échappée pour mener à bien ma mission et je savais qu'il ne chercherait pas à me retrouver. C'était déjà un souci de moins dans mon nœud de préoccupations.

- Tu penses qu'il va venir ici ?, demanda soudain Naruto.

- Sasuke ?, compris-je. C'est à envisager, si ma mère lui a dit que tu étais à Konoha.

- Je ne saurai pas quoi lui dire s'il vient, confessa mon ami avec embarras. Comment suis-je censé me comporter maintenant que je suis au courant de tout ?

- Pour le moment, il ne doit surtout pas savoir que je t'ai tout raconté, dis-je à brûle-pourpoint. Si ça n'avait été que de moi, je t'aurais tout dit depuis longtemps. Mais Sasuke a toujours insisté pour que tu ne saches rien. Je compte le mettre au courant, mais d'une autre façon. Si c'est toi qui le luis dis, il va très très mal réagir...

- Okay, okay, alors je ferai comme d'habitude, abdiqua Naruto. Pour tout te dire, ça m'arrange. Je lui dirai donc d'aller se faire foutre, je le traiterai de con et je lui balancerai encore que tout est de sa faute, ça ira ?

- Ça devrait le faire, admis-je en souriant.

- Par contre, lui, il sait pour le sous-sol..., dit mon ami d'un air embêté.

- Je ne pense pas qu'il s'imaginera un seul instant que je me cache chez toi, répliquai-je d'un air pensif. Si je ne t'avais pas tout dit, tu ne m'aurais sûrement pas acceptée. Et puis il connaît ma façon de penser, il se dira que je n'ai pas voulu te mettre en danger.

- Si tu le dis..., dit Naruto d'un air peu convaincu.

Suigetsu réapparut en bas des escaliers, visiblement préoccupé. Il reprit sa place dans le canapé en soupirant.

- Tu ne te rends pas compte de ce que tu as provoqué, ma grande, me dit-il. Sasuke a débarqué chez Yoroi il y a une heure, en demandant à voir Orochimaru. Il était dans une rage folle. Et complètement défoncé. Il a foutu par terre la moitié du magasin. A Konoha, c'est le genre de chose qui ne passe pas vraiment inaperçu. Alors, forcément, Madara a été mis au courant et a appelé Oro pour lui demander où il te cachait et si cela faisait partie d'un de ses nouveaux plans pour le faire tomber. Quand le chef a démenti en lui disant qu'il n'avait aucune idée de l'endroit où tu te trouvais, ça n'a pas plus à Madara. Oro a dit, je cite, « quand le maître a perdu la carotte, il n'a plus rien pour faire avancer l'âne dans la bonne direction ». J'ai trouvé ça très profond.

J'éclatai de rire. Ce n'était pas totalement faux. Jusqu'à présent, l'équilibre de Sasuke reposait sur ma relative sécurité. Puisque j'avais disparu, Sasuke était devenu incontrôlable.

- Que va faire Orochimaru ?, demandai-je. Au sujet de Sasuke ?

- Il va se contenter de l'ignorer, répondit Suigetsu en haussant les épaules. Il dit qu'il finira bien par se calmer. Mais il est très curieux à ton sujet. Il se demande si tu te caches ou si tu as réellement disparu pour fuir la dernière mission qu'il t'a donné. Il n'a pas précisé, mais je devine qu'il parlait du type de Kumo.

- Il ne t'a pas interrogé ?, m'étonnai-je.

- Oh, bien sûr que si, affirma mon ami. Mais je lui ai dis que je ne savais pas du tout où tu étais et que je ne t'avais pas revue depuis le jour où je t'avais déposée à l'hôpital. Je ne sais pas s'il m'a cru, on ne peut jamais savoir avec lui, mais la réponse a semblé lui convenir. Il a dit qu'il espérait te voir de retour d'ici trois semaines, sinon il serait contraint d'employer des mesures « radicales ».

- Autrement dit, il s'en prendra à ma mère, conclus-je. J'ai compris le message.

Ma disparition avait donc causé un sacré bazar, autant du côté de l'Akatsuki que du côté d'Orochimaru. Mais je devinais que tout serait beaucoup plus calme d'ici quelques jours. Je ne devais pas m'en soucier, j'avais d'autres chats à fouetter. J'attrapai la paire de ciseaux posée sur la table et la contemplai comme s'il s'était agit de mon pire ennemi.

- Quand faut y aller..., marmonnai-je en me levant pour me diriger vers la petite salle de bain.

Les garçons demeurèrent silencieux. Je me plaçai face au miroir et contemplai mes longs cheveux, qui descendaient jusqu'à mes omoplates. Je jouai avec une mèche, que je torsadai autour de mon doigt. Puis je penchai la tête en avant dans la cabine de douche, attrapai mes cheveux pour en faire une queue de cheval et, tremblante, donnait un coup de ciseaux légèrement au dessus de ma main. Je vis la pluie de cheveux tomber sur le sol de la douche et j'eus envie de pleurer. J'avais vu sur internet que cette méthode était la meilleure pour obtenir une coupe dégradée en quelques secondes. J'espérais que ce n'étaient pas des conneries. Je relevai la tête et, prudente, je me décalai progressivement vers le miroir. Ce que j'y vis m'arracha le cœur.
Mes cheveux m'arrivaient désormais à peine en dessous du menton. La coupe n'était pas merveilleuse, mais elle n'avait rien d'horrible non plus. Le rendu n'était pas catastrophique. Mais c'était court. Je n'avais pas eu les cheveux aussi courts depuis l'école primaire.

- Mon Dieu, tu as pris cinq ans en dix secondes, dit Suigetsu qui était apparu dans mon dos.

- On dirait une jeune maman, approuva Naruto qui venait juste derrière.

- Je ne veux pas être une jeune maman, me lamentai-je en tirant misérablement sur mes mèches dans l'espoir de les voir repousser instantanément.

- Et ce n'est pas fini..., railla Suigetsu en agitant une boite de coloration pour cheveux. Noir, comme tu me l'as demandé.

Je poussai un gémissement et attrapai la boite d'une main peu assurée. Je fixai la femme sur le carton, qui avait l'air si heureuse avec ses cheveux noirs. Moi, j'aimais bien mes cheveux roses. Rose, c'était bien. Me voyant hésiter, Naruto me donna un petit coup de coude dans le dos.

- Tu veux être méconnaissable, ou pas ?

Avec des gestes lents, je sortis le flacon et le pinceau de la boite. Je jetai un dernier regard à mon reflet, à mes cheveux roses. Mes yeux marrons, artifice rendu possible par une paire de lentilles de contact, me contemplèrent longuement. Puis je tournai le dos à mon image. Je dis adieu à Sakura, telle qu'elle avait toujours été.