40 - Eveil d'un hibernant

Je me sentais emprisonné dans une brume opaque, tout était flou autour de moi. Je ne savais même pas si ce que je voyais était réel, ni même si je voyais vraiment. Peut-être étais-je simplement en train de rêver, c'était aussi une possibilité. Mais j'étais bien. Ces moments n'avaient pas de prix, ils me permettaient d'oublier les démons qui me rongeaient le reste du temps. Là, tout me paraissait beaucoup plus simple. Je n'avais qu'à rester là, allongé, à fixer le plafond qui, à cet instant, ressemblait à un nuage. Je ne pensais à rien. Je ne me souciais de rien. Et c'était ce qu'il me fallait.
Soudain, un coup résonna dans le silence qui m'environnait jusqu'alors. Il résonnait à mon oreille et chassait le calme pour laisser doucement revenir les démons. Je n'avais pas envie qu'ils reviennent. Alors, j'ignorai le bruit et continuai de fixer le plafond. Je fermai les yeux, serein. Un deuxième coup se fit entendre, puis un troisième. Mais je faisais comme s'ils étaient loin dans les ténèbres et ne pouvaient pas m'atteindre. Tout ce que j'avais à faire, c'était de rester concentré sur ce sentiment de détente. J'étais si bien dans ce lit. Je ne voulais plus jamais quitter ce lit.
Mais la main d'un démon se ferma autour de mon bras, me tirant de ma torpeur. Je le repoussai sans ménagement en lui hurlant de rester loin de moi. J'avais besoin de paix, j'avais besoin de calme, je ne voulais pas qu'on vienne me déranger.

- Alors barre-toi !, m'exclamai-je.

Le démon recula, j'entendis un claquement puis plus rien. J'étais de nouveau tranquille. Loin, loin de tous ceux qui me voulaient du mal. Loin, loin de ces choses qui jouaient sans cesse avec moi, me privant de mon bonheur, me privant de mes plaisirs, me privant de... elle. Son visage m'apparut et j'essayai de le chasser. Ce démon était le pire de tous. Il me consumait en permanence et, même lorsque je renouais avec ce que j'appelai « mon amnésie en poudre », il était toujours là. Les autres partaient, les autres me foutaient la paix, mais lui, non. Il apparaissait sous sa forme à elle, il portait ses traits, il avait son sourire. Il m'appelait doucement...

- Sasuke, Sasuke...

J'attrapai mon coussin et cachai ma tête dessous, dans l'espoir de ne plus entendre son appel. Mais cela ne suffit pas à le faire taire. Il me secouait à présent, il me hurlait de me lever et...
Un coup porté à ma mâchoire me tira de mon plane. Je levai les yeux vers Itachi, qui me fixait avec un mélange de dégoût et de colère. Alors ce n'était pas Sakura...

- Tu t'en es encore pris à Hiromi, me dit-il avec colère.

- Pas du tout, répondis-je en sentant le brouillard se dissiper légèrement. J'étais tout seul, alors fous-moi la paix.

- Hiromi a la gentillesse de s'occuper de ton linge, déclara mon frère sans se départir de son regard furieux. Elle vient te l'apporter et toi tu lui dis de se barrer ? Tu t'es pris pour qui ?

- Sérieux, lâche-moi, soupirai-je en sentant l'irritation me gagner. Reviens me voir plus tard, là tu commences à me prendre la tête.

- Ah, je te prends la tête ?, s'écria Itachi en m'attrapant par le col. Mais c'est toi qui emmerde tout le monde, ici, Sasuke ! Je ne vais pas attendre que Monsieur soit redescendu de son trip pour venir le voir ! Tu vas m'écouter maintenant, défoncé ou pas, compris ?

Je me dégageai et me levai d'un bond pour lui faire face. Il me contemplait du haut de ses vingt-six ans, une lueur de défi dans le regard. Il était plus petit que moi, pourtant je me sentis diminué. Tout dans son attitude indiquait qu'il était prêt à me servir un deuxième coup de poing. Malgré tout, je lui tins tête.

- Et qu'est-ce que tu vas faire si je ne t'écoute pas, hein ?, soufflai-je en faisant pression sur ses épaules. Dégage ! J'en ai marre de voir ta gueule !

Il soupira et ce que je vis dans ces yeux me fit beaucoup plus mal que la colère qui s'y trouvait une seconde plus tôt. J'y vis de la compassion, j'y vis de la pitié. Je ne voulais plus voir cela dans les yeux de quiconque. Je levai le poing, ivre de rage et de désespoir, mais il arrêta mon coup d'un simple geste.

- Au lieu de passer ton temps à te défoncer et à pleurer sur ton sort, tu ferais bien de te bouger le cul, Sasuke, dit-il d'un ton sec. Qu'est-ce qu'elle penserait de toi, Sakura, si elle te voyait comme ça ? Tu crois que c'est une bonne image à lui donner ? Tu crois que c'est en te comportant comme ça que tu lui prouveras qu'elle peut te faire confiance, que tu vas tout arranger ? C'est bien ce discours que tu lui servais à tour de bras l'année dernière, non ?

Pris au dépourvu, je baissai ma garde une seconde. Il en profita pour me tordre le poignet, me faire tourner sur moi-même et coincer ma tête au creux de son bras. Je ne pouvais plus bouger.

- Je les ai vus tes petits messages, ceux que tu lui envoyais, poursuivit mon frère. J'ai lu ce que tu lui disais.

Il me relâcha et se dirigea vers la porte.

- A cette époque, j'étais fier de toi, dit-il avant de quitter la pièce en claquant la porte.

Je me redressai sur mon lit, l'esprit encore embrouillé. Ces gestes brusques m'avaient donné mal à la tête. Moi, tout ce que je voulais, c'était le calme. Je ne voulais pas entendre parler de confiance, de courage et, surtout, je ne voulais pas entendre parler de Sakura. Je ne voulais que le calme, et la tranquillité. Et ça, il n'y avait qu'une chose au monde qui pouvait me l'apporter.
Je levai les yeux vers mon bureau. Tout le nécessaire était là. Deux pas seulement, et je pourrais replonger dans cette sérénité à laquelle Itachi m'avait brutalement arraché. Tel un fantôme, je me levai et... la porte s'ouvrit à nouveau. Itachi entra, vit mon bras tendu et se dirigea vers le bureau.

- J'ai oublié de prendre ça avec moi, dit-il en ramassant le sachet. Tu peux toujours te contenter des miettes sur ton bureau, mais à un moment tu redescendras. Et là, il faudra bien que tu affrontes tes responsabilités, mon grand.

Il disparut. Je demeurai seul, privé de celle qui était mon amie depuis si longtemps. La seule qui ne me reprochait rien, la seule à vouloir mon bonheur sans rien demander en retour. Celle sans qui je serais tombé sans jamais plus me relever. Elle était mon ancre, mon point d'attache, elle était mon lien avec la vie. Sans elle, je n'étais plus rien. Une profonde tristesse m'envahit et je me laissai tomber sur mon lit, sans espoir. Je fermai les yeux et laissai le sommeil m'emporter avec lui, loin du monde, loin de la réalité.

Lorsque je repris conscience, je réalisai d'abord que ma mâchoire me faisait mal. Je me souvins alors : Hiromi, Itachi, le coup de poing, le sachet disparu. Je fermai les yeux et serrai les dents. Je n'étais plus défoncé. Alors, naturellement, une vague d'émotions reprit possession de moi et m'écrasa avec violence. Douleur, colère, tristesse, désespoir, honte. Et, par-dessus tout, la haine. Une haine profonde dirigée contre moi-même. Je m'en étais pris à Hiromi, une fois de plus. Je n'avais pas pu la voir, j'étais bien trop perché, mais j'imaginais le chagrin sur son visage après que je lui ai crié dessus. J'imaginais cette fierté dont elle ne se départissait jamais lorsqu'elle me regardait se teinter de honte. Car elle avait honte de moi, j'en étais persuadée. Elle me détestait.

Et Sakura aussi. Elle devait me haïr, c'était certain, sinon pourquoi aurait-elle disparu sans me prévenir ? Je le méritais. Elle était trop bien pour moi, moi qui était devenu le plus affreux des monstres. Elle, c'était une étoile, une fleur, un trésor. J'avais été fou de croire qu'une personne si belle, si lumineuse, pût vouloir de moi. Après tout le mal que j'avais occasionné, après l'avoir traitée comme une moins que rien, après lui avoir manqué de respect, il était normal qu'elle ait souhaité mettre le plus de distance possible entre nous. Je l'avais abandonnée dans ce foutu merdier, livrée à elle-même. J'aurais dû savoir que cela la briserait. J'aurais dû prévoir que son esprit finirait par ne plus pouvoir le supporter. Mais au lieu de tout faire pour la sortir de là, je m'étais contenté d'attendre, je n'avais pas levé le petit doigt pour lui venir en aide. Oui, elle me détestait sûrement. Elle était partie, désormais. Elle était partie...
On frappa à la porte.

- Oui..., grommelai-je sans lever les yeux.

- Tu as repris tes esprits ?, demanda Itachi en refermant derrière lui.

- Si tu es venu me dire que je suis un con doublé d'un lâche, inutile, ça fait dix minutes que je me le répète en boucle, grognai-je en me levant.

- Ce n'était pas mon intention, mais tu as raison, tu es un con doublé d'un lâche, confirma-t-il. C'est bien que tu t'en rendes compte par toi-même. Jusqu'à la prochaine dose, hein ? Non, il y a quelqu'un pour toi en bas.

- En bas ?, m'étonnai-je en levant les yeux vers lui.

- A la porte, précisa-t-il en soutenant mon regard. Quelqu'un de vraiment remonté contre toi. A mon avis tu vas encore recevoir une ou deux beignes aujourd'hui. Ça ne te fera peut être pas de mal...

Il quitta la pièce en laissant la porte ouverte, manière détournée de dire que je n'avais pas le choix. Je me levai, la mort dans l'âme. Si cette personne en avait après moi, elle n'avait qu'à frapper. Je n'avais ni la force ni la volonté de me défendre.
Dans le couloir, je tombai sur ma mère. Elle s'arrêta un court instant, les bras chargés de draps, mais alors que je m'apprêtais à m'excuser pour la énième fois, elle passa son chemin. La porte de sa chambre claqua, puis plus rien. Je demeurai ainsi, immobile, les yeux fixé sur cette porte en bois qui m'était restée ouverte toute mon enfance, lorsque d'affreux cauchemars sur mon frère venaient me réveiller au milieu de la nuit. Ma mère m'avait consolé, elle m'avait protégé de la violence d'Itachi lorsqu'elle le pouvait. A présent, qui était là pour la protéger de moi ? Itachi ? Il n'était pas souvent à la maison, cela faisait près d'un an qu'il avait emménagé avec Anko. Mon père ? Il n'était pas souvent là non plus, à vrai dire. Non, personne n'était là pour lui boucher les oreilles lorsque je l'insultais, personne n'était là pour la soutenir, pour lui dire que son fils irait bien et qu'il n'y avait pas à s'en faire. Elle mourait d'inquiétude, et moi je ne faisais que creuser sa tombe un peu plus vite.

Écœuré, je tournai le dos à l'image de la porte en bois et descendis les escaliers, les mains dans les poches. Un rapide regard dans le miroir de l'entrée suffit à me renvoyer mon image, celle d'un jeune homme grand, qui avait maigri trop vite et qui, de toute évidence, manquait aussi bien de sommeil que de soleil. Mes yeux étaient encore hagards, recouverts de ce voile fin déposé par la drogue et qui ne s'estompait presque jamais. Ma mâchoire saillait sous ma peau, qui était devenue presque translucide. Mes joues creuses, mon oreille découpée par balle et mes cernes n'arrangeaient pas le tableau. Je songeai à ce que Sakura penserait de cette nouvelle apparence et frémit à l'idée qu'elle puisse en être dégoûtée. Je n'avais jamais été plus fier de ma beauté que lorsque je la voyais à travers ses yeux. Mais puisqu'elle était partie, cela n'avait plus d'importance.
J'ouvris la porte d'entrée, prêt à faire face à mon assaillant qui, sans surprise, se révéla être Naruto. Je m'étais attendu à sa visite. A vrai dire, j'avais moi-même prévu d'aller vérifier que Sakura ne se trouvait pas chez lui. Mais Madara m'avait coupé l'herbe sous le pied et, depuis, je n'avais plus le droit de mettre le nez dehors. « Pas tant que nous n'aurons pas mis la main sur cette stupide gamine », avait-il ordonné en assurant que si je sortais, il tuerait Sakura dès qu'il l'aurait retrouvée.

- Toi..., gronda Naruto en me voyant apparaître devant lui.

- Moi, confirmai-je sans la moindre émotion.

Il m'envoya son poing dans la figure et je n'esquissai même pas un mouvement pour l'éviter. Je fermai les yeux sous le choc et la douleur fusa, violente. Puis je massai ma mâchoire parcourue de fourmillements et me redressai, prêt à encaisser un deuxième coup. Mais il ne vint jamais. Naruto serrait une pochette dans sa main gauche, si fort que l'empreinte de ses doigts commençait à s'y dessiner. Tout en lui respirait la haine et la rage. Tout, sauf ses yeux. Ses yeux étaient remplis d'inquiétude, de crainte et même, aussi incroyable que cela pût paraître, de regrets. Ils ne cessaient de se poser sur mes membres maigres, mon visage décomposé et je sus qu'il avait en tête l'image d'Itachi lorsqu'il était plus jeune. Je ne devais pas être très différent de lui, désormais.

- La mère de Sakura est venue me voir !, s'écria-t-il soudain, un peu trop fort. Tu ne savais pas que Sakura était à l'hôpital, d'après elle ? Tu ne t'en étais pas soucié, peut être ? Alors que c'est uniquement de ta faute si elle a finit là-bas ! C'est uniquement parce que tu l'as foutue dans la merde, bâtard !

- Je..., commençai-je sans trop savoir ce que je m'apprêtais à dire.

- Et maintenant elle a disparu !, continua Naruto. Ça non plus, t'en as rien à foutre ? Shikamaru, Hinata, Kiba et Ino, ils sont venus de loin pour m'aider à la chercher ! Ils parcourent la ville de long en large et toi... Toi tu ne fais rien ! T'as vu ta gueule ? De quand date ton dernier rail ? Une heure ? Pendant que tu te shootes, Sakura est quelque part dehors, toute seule avec ses peurs ! Tu ne sais pas ce qu'elle vit en ce moment ! Tu n'as aucune idée de l'état dans lequel tu l'as mise, avec tes conneries ! Tu veux savoir ? J'ai apporté de la lecture instructive pour toi !

Il jeta la pochette par-dessus ma tête et elle alla s'ouvrir aux pieds de l'escalier, répandant tout son contenu au sol. Une dizaine de feuilles s'envolèrent ainsi, s'éparpillant autour des dernières marches.

- Le rapport médical, dit Naruto d'un ton plus calme. Histoire que tu puisses te rendre compte de l'étendue des dégâts. Peut-être qu'après tu te bougeras le cul, un petit peu.

Il me fusilla du regard une dernière fois, puis me tourna le dos et commença à s'éloigner. Puis, sans prévenir, il se retourna et son expression était différente. Ce n'étaient plus seulement ses yeux qui exprimaient des regrets, mais aussi son visage, son attitude. Il se gratta derrière la tête, comme il le faisait à chaque fois qu'il se sentait gêné. C'est alors qu'il ouvrit la bouche, hésita, puis déclara :

- Je croyais te connaître, Sasuke.

Il esquissa un léger sourire, puis s'engagea dans la rue d'un pas rapide. Il disparut aussi vite qu'il était venu.

Je ne comprenais rien à ce qu'il venait de se passer. Bien sûr, je m'étais attendu à ce que cela arrive. Je savais qu'il finirait par venir me reprocher de ne pas m'investir dans les recherches. S'il savait... J'étais prêt à retourner chaque champ, chaque maison, en tout lieu et à toute heure, pour la retrouver. Je ne supportais pas de rester ainsi enfermé, alors qu'elle était là, dehors. Loin de moi. Elle était à moi, elle n'avait pas le droit de disparaître ainsi. La colère recommençait à bouillir en moi, vive et brûlante. Pour qui se prenait Naruto ? Il ne savait rien ! Il l'avait abandonnée, lui aussi, il nous avait abandonnés tous les deux ! Comment osait-il me reprocher de ne pas agir, alors que j'étais pieds et poings liés ? Lui, il avait quitté Konoha par sa propre volonté, il avait choisi de nous laisser derrière lui. Il n'avait aucune excuse. Alors ses accusations et ses critiques, il pouvait se les mettre au cul.

Furieux, je frappai violemment le mur dans lequel se découpait la porte. La douleur fut atroce. Je ramenai ma main contre moi, crachant ma rage et mon impuissance à travers un flot d'insultes. Le sang coulait, mais je m'en fichais. Ma mère apparut en haut des escaliers, poussa un cri puis se précipita dans le couloir en appelant Itachi. Lorsque ce dernier se montra, j'étais en train de ramasser les feuilles qui s'étaient échappées de la pochette. Une à une, je les survolai du regard. Cela parlait de traumatisme, de crise de panique, de déni, de terreur, de cauchemars, d'auto-mutilation... Je parcourus les lignes sans oser croire que cela parlait de Sakura. Mais lorsque je vis une photo de ses bras lacérés, je reconnus immédiatement ses mains, les jointures de ses doigts, la finesse de sa peau, ses poignets étroits. Il n'y avait aucun doute.

- Ce mur ne t'a rien fait, dit Itachi en descendant calmement les marches.

- La ferme, grommelai-je en attrapant une feuille qui était recouverte d'écritures.

- Sasuke, si ta main n'est pas cassée, tu auras du bol, crois-m..., dit Itachi.

- La ferme, j'ai dis !, le coupai-je en écarquillant les yeux.

Je ne pouvais le croire. Je relu lentement les mots, dont les lettres, petites, rondes, souples, étaient facilement reconnaissables, malgré les efforts évidents qui avaient été déployés pour les faire ressembler aux caractères dessinés par le médecin. Je me précipitai vers le meuble sur lequel était posée la télé, attrapai un stylo et un post-it. D'une écriture rapide, j'écrivis : « Suis-moi, mais pas un mot », puis je remis le post-it à mon frère.

- Maintenant fous-moi la paix, Itachi !, m'écriai-je en grimpant les escaliers à toute allure.

Je pénétrai dans ma chambre et attendit que mon frère m'y rejoigne avant de claquer la porte. Itachi fronçait les sourcils et je compris qu'il commençait sérieusement à s'inquiéter. Mais il respecta ce que je lui avais demandé et n'émit pas la moindre parole lorsque je lui tendis la feuille que je venais de ramasser. Il l'attrapa, sceptique, et je me plaçai derrière lui pour lire par dessus son épaule. Dans l'encadré réservé à la description des troubles du patient, on pouvait lire :

« La patiente présente une nette anxiété, accentuée par des accès de paranoïa dont le déclencheur reste encore à déterminer. Ses troubles ne présentent pas de régularité liée à un horaire particulier ou à un moment de la journée. Les crises se déclenchent lorsque des sujets précis sont abordés ou si la patiente est mise en relation avec un élément qu'elle associe au traumatisme. »

Les deux lignes suivantes étaient encore écrites de la main du médecin et traitaient du même sujet. Mais, d'un coup, l'écriture changeait. Les mots racontaient alors une toute autre histoire, une histoire écrite de la main d'une personne que je croyais disparue.

« Sasuke, attention aux micros (!). Avant toute chose, ne reste pas là, immobile, fais ta vie comme si tu n'étais pas en train de lire ses lignes. Comme je l'ai dit, il y a des micros partout chez toi. Lorsque tu verras Itachi, tu lui feras lire ceci à son tour.
Je n'ai pas trouvé de meilleur moyen de te contacter. Ne t'inquiètes pas pour moi, je vais bien et je suis entourée de personnes de confiance. Naruto est au courant de tout ce qu'il s'est passé, les autres aussi d'ailleurs. Je sais que tu n'approuveras pas, mais ils sont les personnes de confiance sans qui je ne pourrais pas m'en sortir. Je ne peux pas te dire où je suis, au cas où ce papier tomberait entre de mauvaises mains.
Je devais absolument quitter cet hôpital et disparaître un moment. Je te fais la version résumée, en espérant que tu comprennes. Orochimaru m'a vendue à un type de Kumo contre son soutien. Le gars en question viendra me chercher dans 20 jours. Mais je ne compte pas partir. J'ai fais un deal avec Orochimaru, un deal dangereux, et je sais que tu ne seras pas d'accord, mais je n'avais pas d'autre solution. Je dois éliminer Madara, définitivement. J'en ai les capacités, aujourd'hui. Tout ce qu'il me faut, ce sont des infos. Des infos que toi, tu peux me donner.

Pour que tout fonctionne, tu dois convaincre ta mère de passer un coup de fil pour moi. Hors de la maison car vos lignes sont surveillées aussi, forcément. Une cabine téléphonique sera très bien. Pour que cela ne soit pas suspect, faites semblant d'avoir une dispute, elle quittera alors la maison et passera cet appel à partir de l'extérieur (le numéro est inscrit en bas de cette feuille). Elle appellera une psychiatre dont lui a parlé une amie et qui fait des consultations à domicile. Cela fait un moment qu'elle pense à te faire consulter quelqu'un, mais là elle a pris sa décision. Le rendez-vous sera rapide, étant donné vos circonstances familiales, et il sera donné pour ce mercredi, à 18h. Il faut absolument que ça se passe comme ça, d'accord ?
Ta mère te mettra au courant et tu dois réagir de la manière la plus naturelle possible. Bien sûr, inutile de préciser que tu n'as aucune envie de voir un psy. Lorsque les hommes de Madara écouteront ces enregistrements, ils ne doivent pas douter de ta colère.

Mercredi à 18h, tu auras de la visite. Tu reconnaîtras probablement la personne qui viendra, mais surtout fais comme si c'était une inconnue. N'oublie pas, tu détestes l'idée que ta mère te force à subir ces consultations. Alors accueille cette personne avec réserve et froideur. Tu peux même la jeter dehors, ce serait plus crédible. Itachi doit absolument être là, ce mercredi. Tout au long de la séance, tu chercheras à partir, tu voudras virer la psy, comme tu le ferais si tout ça n'était pas monté de toute pièce. Itachi sera là pour te calmer, te maintenir en place et te retenir de frapper la gentille dame.
Au début de la séance, cette personne te donnera une fiche avec des questions. Bien sûr, ce seront des questions sur Madara, sa sécurité, son mode de vie, les personnes qui travaillent pour lui. Je dois tout savoir. Tu répondras par écrit tout en t'efforçant d'interagir avec cette femme. Le silence ne doit pas s'installer trop longtemps pour que l'illusion soit parfaite. Je compte sur toi pour jouer le jeu, sinon je suis cuite.
Plusieurs séances seront nécessaires pour que je récupère toutes les infos dont j'ai besoin. Je ferai ce que j'ai à faire, puis nous serons débarrassés de Madara. Tout se passera bien, tu verras. Tu dois avoir confiance en moi.
Voila tout ce que tu dois savoir pour le moment. Relis cette fiche attentivement s'il te plaît, ne commets pas la moindre erreur. Tout doit se passer comme je te l'ai écris. Pour communiquer sur ce sujet avec Itachi et Hiromi, n'utilisez jamais rien d'autre qu'une feuille et un stylo. N'oubliez jamais que les murs ont des oreilles et que le téléphone vous est infidèle. Attention également aux caméras, à l'extérieur de la maison, qui voient tous ceux qui vont et qui viennent. C'est pour ça que je tiens à ce que Madara soit au courant pour cette psy. Tout doit paraître normal et crédible !
Utilise cette feuille comme preuve auprès d'Hiromi, puis brûle la. Brûle tout le dossier à mon sujet et, je t'en supplie, ne te soucie pas de ce que tu as pu y lire. Ne t'inquiète pas inutilement et, je te le répète, aies confiance en moi. Souviens-toi que je vais bien, et que j'ai l'appui de Naruto.
Prends soin de toi. Tu me manques affreusement. »

Ce n'était pas signé, mais j'avais reconnu Sakura dès que mes yeux s'étaient posés sur le premier mot, « Sasuke ». Elle avait cette façon singulière d'écrire mon prénom, le premier S toujours légèrement penché vers l'avant. Sakura avait écrit ces mots, cela signifiait donc qu'elle n'était pas partie. Une vague de soulagement me gagna et je faillis laisser s'échapper un rire. Mais les paroles de mise en garde de Sakura au sujet des micros me revinrent à l'esprit. Je ne devais rien laisser échapper.
Itachi avait fini de lire, lui aussi. Il me jeta un regard amusé lorsqu'il aperçut le sourire qui s'était dessiné sur mes lèvres. Puis il attrapa un stylo sur mon bureau, retourna le post-it que je lui avais donné quelques minutes plus tôt et griffonna quelques mots. Il me tendit le papier, ouvrit la porte et, soudain, il déclara :

- Sasuke, je sais bien que tu m'as demandé de te foutre la paix, mais tu devrais au moins t'excuser auprès d'Hiromi.

- A quoi bon, franchement ?, soupirai-je. Dans le genre lourd...

Je hochai néanmoins la tête et il se dirigea vers la chambre de nos parents. Je jetai alors un coup d'œil au papier posé dans ma main. « Bien compris le message », disait-il. Un sentiment qui m'avait quitté depuis longtemps refit surface. Un sentiment que je croyais perdu à jamais. Pourtant, il était là. L'espoir.

Je savais qu'Itachi mettrait un certain temps à convaincre notre mère de quitter sa chambre. Elle était vraiment malheureuse et ne me pardonnerait pas si facilement, cette fois. Je profitai donc de ce temps pour résumer son rôle sur une nouvelle feuille. Tiret après tiret, j'écrivis les différentes étapes en m'efforçant d'être le plus clair possible. Lorsqu'elle frappa à la porte de ma chambre, je venais tout juste de terminer. Itachi entra à son tour.

- Hiromi, Sasuke s'est comporté comme un crétin avec toi, dit-il avec rancoeur. Maintenant il va s'excuser, le crétin, d'accord ?

- J'ai rien fait de mal, marmonnai-je tout en tendant la feuille à Itachi, qui la donna à notre mère.

Cette dernière s'empara de la feuille et, alors qu'elle ouvrait la bouche pour demander de quoi il s'agissait, Itachi plaça un doigt sur ses lèvres pour la faire taire. Son regard fit la navette entre nous, puis c'est avec soulagement que je le vis se poser sur la feuille. Elle lut, lentement, en prenant son temps, tandis qu'Itachi feignait d'essayer de me convaincre de m'excuser auprès d'elle. Au bout d'une minute, l'échange était devenu exceptionnellement réaliste. Soit nous étions tous deux d'excellents acteurs, soit la colère qui filtrait à travers nos mots n'était pas totalement feinte. Bien sûr, la deuxième solution était la bonne. Notre but initial était de donner le change en simulant une dispute mais le ressentiment avait fini par prendre le dessus. Notre scène n'eut bientôt plus rien d'une comédie.
Alors, l'affrontement devint violent, et les paroles fusèrent. Pour ma part, je lui en voulais de me reprocher ce qu'il avait fait pendant des années. N'était-ce pas ce qui m'avait décidé à rejoindre l'Akatsuki en premier lieu ? Je voulais lui faire payer ces années de calvaire qu'il m'avait imposées en devenant comme lui. Je voulais lui montrer ce que cela faisait de voir son frère, son seul lien du sang, se transformer en quelqu'un d'autre. Il voyait maintenant. La drogue, les comportements agressifs, l'apparence dégradée, rongée par ses heures d'enfermement, de fuite de la réalité. Mais au lieu de s'excuser pour ce qu'il avait fait, au lieu de faire l'effort de me comprendre, il me demandait, à moi, de présenter mes excuses. Il était si...

- … détestable !, poursuivis-je. Tu te crois peut être bien placé pour me faire la morale ? Tu étais pire que moi, Itachi, est ce que je dois te le rappeler ? Qui a envoyé son frère à l'hôpital ?

C'était un coup dur. Le visage d'Itachi se décomposa et il perdit soudain de sa superbe. Lui qui ne flanchait jamais, il paraissait tout à coup plus vulnérable qu'un enfant. Le voir ainsi me fit mal au lieu de me satisfaire, et je compris que je n'avais jamais vraiment souhaité le voir dans cet état. Évidemment, je lui en voulais pour ce qu'il m'avait fait subir dans le passé. Mais cet Itachi n'existait plus. Le frère contre lequel je déversais ma colère à présent n'avait plus rien à voir avec celui qui me donnait des coups de pieds lorsque je me trouvais sur son chemin. Ce frère-là n'aurait pas été blessé par ce que je venais de dire. Ce frère-là n'aurait pas montré le moindre signe de regrets, il ne se serait pas effacé en entendant ce reproche qui, s'il était justifié, n'en était pas moins injuste. Il me suffisait de le regarder pour m'en convaincre : cette colère que je croyais avoir contre mon frère, c'était bien contre moi qu'elle était dirigée. Le lâche, le fils violent, la honte de la famille, ce n'était pas lui, c'était moi.

- Pardon, bougonnai-je, honteux. Je n'aurais pas dû dire ça.

- Si, dit piteusement Itachi. Ça ne me fait pas plaisir, mais il fallait que ça sorte. Je sais bien que tu gardes ça en toi depuis longtemps.

- Rien à voir, j'ai dis ça par méchanceté !, m'irritai-je. Je ne t'en veux plus pour ça, je ne...

- J'espère bien que tu m'en veux, Sasuke, contra mon frère en plantant ses yeux noirs dans les miens. Tu étais un enfant, et je n'ai pas été un grand frère exemplaire, loin de là. Je sais très bien que c'est de ma faute si tu en es là aujourd'hui et...

- Pitié, épargne-moi les violons..., soupirai-je. On n'était pas là pour parler de toi, je devais faire mes excuses à maman et voilà, je m'excuse, d'accord ? Est-ce que vous pouvez dégager, maintenant, si ce n'est pas trop demander ?

Pendant tout ce temps, ma mère avait lu et relu le fichier médical. Elle leva la tête une seconde lorsqu'elle entendit le mot « maman » et murmura :

- J'accepte tes excuses, mon ange, mais arrêtez de vous disputer, tous les deux... Je ne veux pas entendre ces horribles choses, vous êtes frères ! Sasuke, excuse-toi.

- Je me suis déjà excusé !, m'exclamai-je en levant les yeux au ciel.

A présent, ma mère étudiait avec attention la feuille que j'avais remplie. Elle posa alors les deux feuilles côte à côte sur le bureau, tandis que je me dirigeais vers la fenêtre pour y fumer une cigarette.

- Tu ne me laisses pas le choix, Sasuke, dit-elle lorsque je tirai ma première bouffée. Je ne voulais pas en venir là parce que j'ai toujours considéré que les problèmes devaient demeurer dans la famille, mais quand je vois ce qui est arrivé à Sakura...

- Laisse Sakura en dehors de ça, d'accord ?, grognai-je. Je ne vois pas ce qu'elle vient faire là-dedans.

- Je ne veux pas que tu perdes la tête, comme elle, soupira-t-elle.

Alors, envolé le jeu d'acteurs. J'oubliais qu'elle ne pensait pas ce qu'elle venait de dire, j'oubliais qu'elle savait parfaitement que Sakura n'était pas folle. Mais l'entendre parler ainsi de... Cela me fut insupportable. Les yeux brillant de rage, je la poussai en dehors de ma chambre en lui hurlant ces mots qui dépassaient bien trop souvent ma pensée ces derniers temps. Peut-être crut-elle que je jouais un rôle, pourtant la peur dans ces yeux, elle, était bien réelle. Itachi me retint par le bras pour m'empêcher de la brutaliser davantage et elle en profita pour s'échapper dans les escaliers. J'entendis la porte d'entrée claquer, je me précipitai alors vers ma fenêtre d'où je la vis courir dans le jardin, son sac à main sous le bras. Elle descendit la rue et j'étais presque certain qu'elle pleurait.

- Cette fois, tu as vraiment dépassé les bornes, Sasuke, dit Itachi avant de claquer la porte.

Lui savait pertinemment que je ne jouais pas.