41 - L'étoile du matin

- Une quoi ?, m'exclamai-je avec colère.

Ma mère venait d'entrer dans ma chambre. Les mots qu'elle venait de prononcer n'avaient rien de surprenant, je m'étais même préparé à les entendre. Ma colère était totalement feinte, mais j'espérais qu'elle était suffisamment convaincante pour la personne qui écoutait par le biais du micro.

- Une psychiatre, Sasuke, répéta-t-elle. Une amie m'a parlée de cette spécialiste et, lorsque je lui ai expliqué ton cas, elle a jugé bon de me donner rendez-vous mercredi. Tu as de la chance, il faut des mois d'attente en temps normal. En plus elle viendra te voir à la maison. Je sais que cela ne te fait pas plaisir mais hier, ton comportement était inexcusable. Tout ça va beaucoup trop loin et, puisque tu ne veux pas m'écouter, ni ton père, ni même ton frère, alors c'est la seule solution. Je ne veux pas te voir sombrer davantage.

- Et tu crois peut-être que je vais écouter une putain de psy ?, ricanai-je.

- Je ne sais pas, mais c'est ta dernière chance, à toi de voir, dit-elle.

Elle quitta la pièce avec précipitation. Je soupirai et me laisser tomber sur ma chaise de bureau. Si mon exaspération n'était qu'un jeu, la sienne était bien réelle. Elle avait vraiment eu peur, la vieille, lorsque je l'avais poussée dans le couloir. Après son départ, Itachi ne m'avait plus adressé la parole et, lorsque ma mère était rentrée, elle avait directement rejoint sa chambre et n'en était ressortie qu'au matin. Depuis, dès que j'essayais de l'approcher pour m'excuser, elle prenait la fuite. Elle n'avait pas posé les yeux sur moi une seule fois, préférant éviter le moindre contact, même visuel. A l'instant, elle s'était adressée à moi avec crainte, fuyant mon regard comme une petite fille apeurée. Elle avait sans doute rassemblé son courage pendant des heures avant d'oser venir frapper à ma porte.
Je savais que j'avais « dépassé les bornes », comme le disait si bien Itachi. Il n'y avait rien que je puisse faire pour revenir en arrière. Pourtant, je l'aurais souhaité. Elle n'avait pas mérité que je l'agresse ainsi, elle qui avait accepté le plan sans poser la moindre question. Elle aurait pu tout ruiner, il lui aurait suffit d'une parole. Mais elle avait pris sur elle, elle avait fait ce qu'on attendait d'elle sans rechigner. Cela n'avait fait qu'accentuer ma culpabilité. Bien sûr, je n'en laissais rien paraître, mais les remords étaient bien là.

Je jetai un coup d'oeil vers mon bureau et vers la paille qui y était posée. Une poussière blanche recouvrait la surface tout autour. Songeur, je m'approchai et la fis tourner entre mes doigts. Itachi détenait toujours mon sachet de coke et, aussi étonnant que cela pût paraître, je ne le lui avais toujours pas réclamé. Je savais que le moindre mot à ce sujet suffirait à déclencher une nouvelle engueulade et, pour le moment, le manque n'était pas suffisamment important pour que je prenne le risque de réamorcer cette bombe. Si la situation avait été différente, je serais sorti en acheter mais je n'avais plus le droit de sortir désormais. Frustré, j'ouvris un de mes tiroirs, jetai la paille à l'intérieur et, d'un geste de la main, fis voler les restes de drogue sur le sol. J'attrapai alors une cigarette dans mon paquet et l'allumai avant d'ouvrir ma fenêtre en grand. Dehors, le temps était à l'image de mon état d'esprit : morose. Le manteau gris qui enveloppait le ciel se vidait dans un léger crachin, couvrant le sol d'une fine couche humide. La fumée quitta mes lèvres sous la forme d'une épaisse volute opaque qui tourbillonna au sein du rideau de pluie avant de s'élever jusqu'à la cime du cyprès planté juste sous ma fenêtre. Je la regardai se fondre dans l'atmosphère et disparaître peu à peu avant de tirer une nouvelle bouffée. Le goût n'avait rien d'agréable, pourtant j'appréciais la sensation du passage de la fumée dans ma gorge, jusque dans mes poumons. Cela n'était en rien comparable au soulagement que me procurait la poudre, mais chaque cigarette m'apportait un peu de détente. Quand je fumais, je laissais mes problèmes de côté. Malgré tout, dès que le mégot écrasé cessait de brûler, tout revenait en force. C'est pourquoi je pris mon temps, accoudé à ma fenêtre, sans prêter attention au monde extérieur, cet interdit qui me tendait les bras.

Chaque jour depuis que Madara m'avait consigné chez moi, le désir de m'échapper me chatouillait. Après tout, Sakura était hors de sa portée, alors qu'est ce que je risquais ? Si je parvenais moi aussi à disparaître, si je retrouvais Sakura et si nous quittions cette ville comme je l'avais proposé de longs mois plus tôt, tout irait beaucoup mieux, non ? Oui, excepté pour ceux que nous laisserions derrière nous. Or, je savais pertinemment que Sakura n'accepterait jamais ça. Si j'étais prêt à tous les sacrifices, elle n'avait pas mon degré d'égoïsme. Tout ce qu'elle avait fait jusque là avait suffit à m'en convaincre.
« Mais si ça ne marche pas cette fois, je te jure que je t'emmène de force... », songeai-je en fumant ma dernière latte.

J'écrasai le mégot et, sans prêter attention au sentiment d'urgence qui gagnait de nouveau mes entrailles, je refermai la fenêtre avant de me laisser tomber sur mon lit. Les yeux fixés sur le plafond, je me mis à réfléchir au plan de Sakura. Je relu sa lettre mentalement et commençai à envisager les informations qui pourraient lui être utile. Puis je me demandai un instant qui serait la femme qui se présenterait devant ma porte ce mercredi. D'après Sakura, je la reconnaîtrais. Pourtant, cela ne pouvait pas être Hinata, car Madara connaissait son visage. Mais alors, qui... ? Et puis, franchement, ce plan était débile. Sakura ne pouvait pas tuer Madara. Comment s'était-elle démerdée pour se fourrer dans cette embrouille, encore ? Elle allait se faire tuer, ou pire... Non, décidément, il fallait que je trouve un moyen de l'en dissuader. Peut-être que j'avais mal compris, après tout, elle ne comptait pas personnellement tuer ce type... Il fallait que j'arrête d'y penser. Je verrais cela plus tard, avec cette prétendue psy.
Je me redressai brusquement et, d'une main, attrapai le tas de feuilles qui constituait le dossier que m'avait remis Naruto la veille. Contrairement à ce que m'avait demandé Sakura, je n'avais pas pu me résoudre à le faire disparaître. Je craignais qu'une information cruciale ne m'ait échappé, aussi m'étais-je accordé un délai de vingt-quatre heures. Les sourcils légèrement froncés, je parcourus les pages pour la première fois dans le détail. Sakura s'inquiétait de ce que je pourrais y trouver, mais tant pis. Les mots qui recouvraient les pages me faisaient mal mais tout cela relevait en partie de ma responsabilité, il me paraissait donc normal d'affronter la vérité.

Les pages qui décrivaient son état physique n'en finissaient pas. Une fois de plus, je regardai les photos, d'une qualité tristement fidèle à la réalité, en me demandant comment nous en étions arrivés là. Une question revint, qui ne m'avait pas quitté depuis que Naruto m'avait remis ces pages : pourquoi s'était-elle infligée cette torture, tout d'un coup ? Les médecins parlaient de stress post-traumatique en rapport avec le viol qu'elle avait subi l'année précédente, mais cela n'avait aucun sens. Je connaissais parfaitement Sakura, si elle avait dû craquer, elle l'aurait déjà fait. D'après ce que je pouvais lire, à son admission à l'hôpital, elle ne supportait aucun contact et la moindre contrariété la mettait dans un état de panique incontrôlable. Elle avait peur de quelque chose, je ne voyais pas d'autre raison à ce comportement. Elle était terrifiée. Oui, mais par quoi ?

C'est alors que des mots se détachèrent des autres pour venir s'imprimer sur ma rétine. Mon cœur s'arrêta et une émotion insupportable s'empara de tout mon corps, contracta mes muscles, écrasa ma poitrine. Je ne pouvais pas croire que ce que je venais de lire fût vrai. Il devait y avoir une erreur, je ne voyais que ça. Pourtant, c'était écrit noir sur blanc. Sous ces mots, le médecin avait écrit : « Une crise a empêché la patiente de s'exprimer à ce sujet. On peut envisager ce fait comme déclencheur de la crise, bien qu'aucun élément ne fasse preuve d'une quelconque violence dans l'acte. ». Pas de violence ? J'ignorais si ce constat me rassurait ou m'horripilait. La colère cognait contre mes tempes et je sentis le besoin irrépressible de frapper quelque chose. Un regard vers mon poing couvert d'écorchures aurait pu suffire à m'en dissuader, mais j'étais trop aveuglé par la fureur pour y prêter attention. J'écrasai la feuille entre mes doigts et envoyai mon poing contre le mur, pour la deuxième fois en deux jours. Le choc suffit à l'ébranler et mes jointures craquèrent, mais je m'en fichais. Les mots ne cessaient de tourner en boucle dans ma tête, inlassablement.

- Merde !, m'écriai-je en serrant les dents.

La porte s'ouvrit sur un Itachi désapprobateur. Il ouvrit la bouche pour m'engueuler mais dut tout de suite se rendre compte que ma colère n'avait rien à voir avec ce qu'il avait l'habitude de gérer car son visage s'adoucit. Il jeta un coup d'œil sur le sol, qui était couvert de feuilles éparpillées.

- Qu'est-ce qu'il t'arrive encore ?, demanda-t-il avec prudence.

- Rien, dégage, grognai-je en lui tournant le dos.

Il soupira et resta planté là malgré tout. Je tâchai de contenir ma colère, mais cela m'était impossible. L'abominable vérité s'emparait de moi, elle me consumait. Très vite, je poussai un cri de rage et donnai un violent coup de pied dans ma chaise de bureau, qui tomba par terre avec fracas.

- Okay, okay, tu vas vite te calmer, dit Itachi en m'attrapant par les épaules.

- Je..., hésitai-je.

Pour la première fois depuis longtemps, le contact des mains de mon frère m'apaisa. La colère s'effaça pour laisser place à un mélange de sentiments qui me submergea. Je me sentis en proie à une immense tristesse, à une infinie jalousie. Pire, je me sentais trahi. Je savais que je n'aurais pas dû, que tout ça n'était peut être qu'une mauvaise interprétation. J'aurais dû avoir confiance. Malgré tout, je ne voyais qu'une seule façon d'interpréter ces mots.

- Elle a baisé avec un type, grommelai-je en me dégageant d'un coup d'épaule.

Je n'eus pas besoin de préciser qui était « elle ». Le visage d'Itachi se durcit et il attrapa délicatement la feuille que je tenais toujours entre mes doigts. Son regard parcourut les lignes et s'arrêta sur les mots que j'avais lu plus tôt. Il relu plusieurs fois, comme je l'avais fait, et j'éclatai de rire.

- Toi aussi, t'y crois pas, hein ?, ricanai-je. Mais il n'y a pas cinquante façons de comprendre ce que ça dit, non ?

- Tu ne peux pas conclure trop vite, Sasuke, commença Itachi. Il est possible que...

- Vas-y, prends sa défense !, m'écriai-je. J'étais sûr que tu le ferais ! Mais tu as bien lu ce qui est écrit ? Pas de trace de violence ? C'est une autre façon de dire qu'elle était consentante, si je ne me trompe pas !

J'aurais voulu qu'Itachi me contredise, j'aurais voulu qu'il m'ensevelisse sous une tonne d'arguments bétons comme il le faisait à chaque fois, je n'attendais qu'une chose : qu'il me démontre que j'avais tort. Mais il ne fit rien de tout ça. Non, il se plongea dans un silence embarrassé. Mon frère qui avait toujours réponse à tout était à court de mots. Pour moi, ce fut le coup de grâce. Je l'attrapai par le col et le secouai violemment.

- Dis quelque chose !, m'exclamai-je. T'as toujours la langue bien pendue, d'habitude ! Dis quelque chose...

Il attrapa mes mains et je le lâchai en baissant la tête. Je n'avais aucune envie de me mettre en colère contre lui. Il n'y était pour rien, après tout. Et puis, je me sentais fatigué. Je balayai les feuilles qui jonchaient le sol d'un coup de pied et m'assis sur mon lit, le regard lointain, la poitrine douloureuse.

- Laisse-moi, murmurai-je.

Il quitta la pièce, respectant mon besoin de solitude. Je regardai devant moi, mon visage départit de la moindre expression. Dire que Sakura m'avait toujours repoussé, dire qu'elle ne cessait de répéter qu'elle n'était « pas prête ». J'avais toujours respecté ça. Même si c'était dur, même si un regard vers elle avait toujours suffit à faire naître un violent désir, même si j'avais parfois dérapé, j'avais toujours accepté sa décision. J'attendrais, m'étais-je dit. Elle n'avait aucune idée de ce que cela m'avait coûté, elle ne savait pas combien j'avais dû me retenir pour ne pas la dévorer. Non, elle s'en fichait, probablement. Il n'y avait qu'à voir la façon dont elle m'avait aguiché, encore et toujours plus, pour mieux me repousser ensuite. Avait-elle joué avec moi ? M'avait-elle rejeté pour mieux s'offrir à quelqu'un d'autre ? Était-ce sa façon de me punir ? Et d'abord, qui c'était, ce mec ? Il devait valoir le coup, ce salaud, pour qu'elle l'accepte dans son pieu. Je l'imaginais parfaitement, elle, ses yeux verts ensorcelants, son sourire éblouissant, écartant les bras pour...

- Que..., balbutiai-je en sentant quelque chose tomber sur ma main.

Je la levai vers moi et remarquai une fine gouttelette d'eau dans le creux entre mon pouce et mon index. Je sentis alors une autre larme glisser le long de ma joue et l'écrasai d'un poing rageur.

- Putain de merde..., grommelai-je, honteux de ma propre faiblesse.

Je ne comprenais pas bien pourquoi elle avait laissé cette page avec les autres. Qu'est-ce qu'elle espérait, me torturer ? Elle voulait peut être me faire comprendre que, comme je n'avais rien fait pour la récupérer, elle m'avait laissé tomber pour un autre. Tant pis pour toi, Sasuke, tu as eu ta chance !
Je serrai les dents pour ravaler mes larmes. La douleur était atroce. De toutes les personnes que je côtoyais, je n'aurais jamais pensé qu'elle serait la première à me poignarder dans le dos. Ce n'était pourtant pas les ennemis qui me manquaient !

Lorsque j'eus repris contenance, je ramassai les feuilles une par une sans les regarder. Je ne prêtai pas attention aux photos des bras de Sakura, lacérés jusqu'au sang, ni même aux mots qu'elle avait écrit. Je ne me souciais plus des informations que j'avais pu manquer, d'ailleurs ils pouvaient aller se faire foutre, elle et son plan. Après ce qu'elle avait fait, je ne comptais pas lever le petit doigt pour elle. Furieux, j'ouvris la porte de ma chambre, les papiers dans ma main, et descendit les escaliers. Je jetai les feuilles dans l'antre de la cheminée et sortit mon briquet de la poche. Alors que j'allais mettre le feu, une main se posa sur mon épaule. Je me retournai vers Itachi, qui hochai la tête de droite à gauche.

- Qu'est-ce que tu veux ?, grognai-je sans plus me soucier des micros.

- Rien de particulier, dit-il, je m'assure juste que tu ne fous pas le feu à la baraque.

Il se baissa néanmoins et fouilla dans les papiers jusqu'à en extraire une page, celle où Sakura avait écrit. Il souffla dessus pour retirer la suie qui s'y était déposée et la parcourut jusqu'en bas. Alors, un léger sourire, un peu triste, étira ses lèvres. Il plaça la feuille sous mon nez et posa son index sous l'une des dernières lignes. A contrecœur, je relus les mots : « Brûle tout le dossier à mon sujet et, je t'en supplie, ne te soucie pas de ce que tu as pu y lire ». Je fronçai les sourcils. Ces mots, je les avais oublié. Lorsque j'avais lu la lettre pour la première fois, je n'y avais pas prêté une grande attention. J'avais pensé qu'une fois de plus, Sakura désirait me ménager. Je m'étais imaginé qu'elle cherchait à minimiser la gravité de son état pour que je ne m'inquiète pas outre mesure. Désormais, j'étais certain qu'elle faisait référence à une toute petite partie du dossier, une partie infime qui, elle l'avait deviné, aurait un impact désastreux sur moi. Itachi reprit la feuille et, munit d'un stylo, il souligna deux extraits avec précision. Il me tendit de nouveau la feuille et je lus : « Orochimaru m'a vendue à un type de Kumo » puis, un peu plus loin, juste sous la ligne qui faisait référence au dossier :« aies confiance en moi ».

Ma colère était toujours intacte, brûlante – Sakura avait couché quelqu'un et, ça, rien ne pourrait le changer – mais le sentiment de trahison se dissipa peu à peu. La pression qui m'enserrait la poitrine relâcha doucement son étreinte, mon esprit s'apaisa. Lorsque je pris pleinement conscience de mon erreur, je compris que je m'étais comporté comme un vrai salaud. J'avais douté d'elle. Je me l'étais peinte d'une façon qui ne lui ressemblait en rien. Moi qui la connaissait mieux que quiconque, je l'avais cru capable d'un tel acte de traîtrise à mon égard. Lorsque j'avais compris qu'elle avait eu des rapports avec un homme quelque heures avant son hospitalisation, la rage m'avait aveuglé et mon discernement avait complètement disparu. A présent, j'envisageais des solutions qui ne s'étaient même pas présentées à mon esprit. Des possibilités, il y en avait plein. Alors oui, j'étais furieux, oui, j'attendais une explication, mais je savais que Sakura ne s'était pas donnée à ce fils de pute avec plaisir. Malgré tout, il l'avait touchée et, cela, il allait m'être difficile de l'oublier.
Je poussai un léger soupir et Itachi sembla rassuré de voir que j'avais repris mes esprits. Je jetai la feuille sur les autres et, tandis que mon frère me mettait de nouveau en garde contre le feu, j'allumai mon briquet. La flamme vacilla, petite et frêle au début, puis ne tarda pas à lécher le papier avec avidité. Je regardai les mots de Sakura devenir des cendres puis, lorsque tout eut disparu, je m'en retournai dans ma chambre.

Deux jours plus tard, assis à mon bureau, je contemplais l'attelle autour de ma main droite. Ma mère avait insisté pour me faire voir un médecin et il s'était avéré que la double rencontre entre mon poing et les murs de la maison avait entraîné la fêlure de l'un de mes métacarpes. J'avais catégoriquement refusé le plâtre et le médecin s'était donc contenté de me poser une attelle en me prescrivant une immobilisation d'au moins deux semaines. J'étais prêt à respecter cela, à partir du moment où ma main ne m'était pas foncièrement utile. De toute façon, tant que je demeurais cloîtré chez moi, ce n'étais pas seulement ma main mais mon corps entier qui était immobilisé.
La colère bouillait toujours en moi, mais elle était à présent essentiellement dirigée contre le type avec lequel avait couché Sakura, et moins contre Sakura elle-même. Je me l'étais imaginé, ses mains molles et moites sur la peau délicate de celle que je considérais comme mienne. J'avais rêvé de sa figure, de ses lèvres parcourant son corps, de ses mains dans ses cheveux. Toutes ces images, je les avais créées pour nourrir ma haine et la faire grandir. Je m'étais promis une chose : je retrouverais cet homme et il paierai son audace de sa vie. Aucun homme n'avait le droit de goûter au parfum de Sakura, aucun homme, à part moi. Les autres étaient morts, et ce type n'allait pas tarder à les rejoindre. Il mourrait de ma main, et je me ferais une joie de voir la souffrance envahir ses traits.

Je poussai la poudre à l'aide de mon petit doigt et lui donnai une forme fine et longiligne. J'avais piqué le sachet dans la chambre de mon frère lorsque ce dernier était sorti. Cela faisait désormais près de trois jours que je n'avais pas discuté avec ma charmante amie et le manque se faisait cruellement sentir. J'avais besoin d'elle, là, maintenant. Dans trois heures, la psy frapperait à la porte. Dans trois heures, cela commencerait. J'étais si nerveux qu'il me paraissait impensable de ne pas avoir recours à mon calmant habituel. Décidé, j'attrapai la paille et, après quelques inspirations, je la reposai et massai doucement mon nez. A présent, il n'y avait plus qu'à attendre. Heureusement, l'effet était toujours rapide. Très vite, mon appréhension s'envola, pour ne laisser place qu'à un profond bien être. Je souris, satisfait. C'était tout ce qu'il me fallait.

Je passai la petite heure que durèrent les effets entre mon lit et ma fenêtre, entre mes pensées, actives, et mes cigarettes. Dehors, le ciel bleu et le soleil éclatant s'accordaient une fois de plus parfaitement à mon humeur. Pour une fois, personne ne vint me déranger, ce qui était une bonne chose. Je ne supportais pas que les gens m'envahissent avec leurs problèmes lorsque je me trouvais dans cet état de quiétude. Cependant, rien n'était plus désagréable que lorsque quelqu'un entrait dans mon périmètre lorsque j'étais en phase de redescente. J'avais beau y être habitué, cette phase demeurait délicate. Parfois, elle se passait bien, mais le plus souvent c'était une horreur. Je voyais resurgir mes peurs au galop, elles m'écrasaient sous le poids de leurs sabots comme pour me punir de les avoir écartées ne serait-ce qu'un court instant. Alors, j'avais deux solutions : replonger ou trouver le courage et la force de ne pas me laisser entraîner à nouveau. La plupart du temps, je choisissais la première option. Ce jour-là, cependant, je décidai de ne pas retoucher à la poudre et préférai reprendre pied dans la réalité. Mes facultés mentales ne seraient pas de trop au cours de l'entretien qui m'attendait dans moins de deux heures.

Je me dirigeai vers la salle de bain, retirai mon attelle et pris une longue douche pour chasser les dernières brumes de la drogue qui s'accrochaient encore à mon esprit. Une fois lavé, une serviette autour de la taille, je me plantai devant le miroir et observai mon reflet. Trois jours d'abstinence avaient suffit à ramener un peu de couleurs sous ma peau. De plus, j'avais profité de mon oisiveté de ces derniers jours pour faire une cure de sommeil, ce qui avait largement atténué mes cernes. Mon visage était trop maigre et trop pâle à mon goût, mais j'étais un peu plus beau à voir que lorsque Naruto m'avait rendu visite. Je passai ma main sur mes joues et le contour de ma mâchoire, qui s'était affirmée depuis quelques mois, et la sensation d'une légère pilosité sous mes doigts me décida à sortir ma mousse et mon rasoir. Puis je revêtis le t-shirt gris foncé et le jean sombre que j'avais préparés avant de glisser une goutte de parfum sur le col de mon vêtement. Enfin, j'entrepris de coiffer mes cheveux avec application avant de contempler le résultat. Cela faisait bien longtemps que je n'avais pas pris la peine de soigner ainsi mon apparence. Ce jour-là, je tenais à renvoyer une belle image à la femme que j'allais rencontrer, qui qu'elle fût. Ce que cette femme verrait à travers ses yeux, elle le rapporterait à Sakura. Or, je ne voulais pas que Sakura me voit tel que j'étais, à présent qu'elle n'était plus là. Satisfait, je souris légèrement à mon reflet, passai une main dans mes cheveux et quittai la pièce.

A dix-huit heures précises, quelqu'un sonna à la porte. Je me redressai, prêt à descendre à toute vitesse, avant de me ressaisir. Me précipiter vers la porte aurait paru très bizarre. J'étais censé être totalement contre l'idée de rencontrer un psy. Refrénant mon impatience, je demeurai donc assis sur ma chaise de bureau et jouai indifféremment avec les attaches de mon attelle. Une minute plus tard, ma mère m'appela. Je fis mine de ne rien entendre. Pourtant, mon cœur se mit à battre fort sous le coup de l'excitation. Lorsque ma porte s'ouvrit, je tournai la tête un peu trop rapidement. Ma mère était là et, à en juger par son expression, elle avait elle aussi reconnu la personne qui m'attendait en bas. De toute évidence, cette rencontre l'avait bouleversée. Elle prit une grande inspiration et, d'un ton ferme, me demanda une nouvelle fois de descendre.

- J'en ai rien à foutre de cette bonne femme, grommelai-je.

- Tu descends tout de suite, Sasuke, insista-t-elle. Je n'aime pas faire de chantage mais, si tu ne fais pas un minimum d'efforts pour régler cette histoire, je crains que tu n'aies plus ta place dans cette maison.

Elle jeta un sac de voyage vide sur le sol et, d'une petite voix qui trahissait son émotion, murmura :

- Comme je te l'ai dis, c'est ton choix à présent.

Puis elle quitta la pièce sans refermer la porte derrière elle. Je poussai un profond soupir et poussai le sac sous mon lit avec le pied avant de me diriger vers les escaliers. D'en haut, je vis le dos d'une femme aux cheveux noirs coupés au carré, vêtue d'une veste de tailleur marron et d'un pantalon assorti. Ses hauts talons noirs rendaient sa silhouette fine encore plus élancée. Je posai le pied sur la première marche, qui craqua sous mon poids et la jeune femme se retourna. Alors, le temps s'arrêta une seconde. Une seconde pendant laquelle je détaillai les traits de son visage avec stupéfaction, incapable de croire à l'image que mes yeux me renvoyaient. Ces iris bruns, chauds, dans lesquels brillaient une étrange lueur, n'appartenaient pas à ces yeux en amande aux longs cils. Ce visage fin, aux traits empreints d'une beauté ensorcelante, n'avait jamais été encadré de cheveux noirs, et ce corps n'avait pas toujours été aussi mince. Pourtant, c'était bien elle, je l'avais reconnue dès que nos regards s'étaient croisés. Elle m'adressa un léger sourire tandis que je descendais les marches une à une, lentement, comme hypnotisé.

- Bonjour, dit-elle en me tendant la main lorsque j'eus atteint son niveau, je m'appelle Yoko Hajima, mais tu peux m'appeler Yoko. Tu es Sasuke, n'est-ce pas ?

Même sa voix était différente, plus grave. Bien sûr, elle faisait exprès de la modifier. Elle me regarda à travers ses grands yeux qui se teintaient peu à peu d'inquiétude. J'aurais déjà dû réagir. J'aurais déjà dû m'énerver contre elle, j'aurais dû la jeter dehors comme elle me l'avait demandé. Mais j'en étais incapable. La voir apparaître ainsi devant moi m'avait tétanisé. A cet instant, j'avais une furieuse envie de l'embrasser, de la serrer contre moi. Cette imbécile, elle aurait dû me prévenir ! Pourquoi ne m'avait-elle pas dit tout de suite que ce serait elle, la psy ?

- Vous pouvez vous installer au salon, dit ma mère en se précipitant à ma rescousse. Ne vous formalisez pas, Mademoiselle, mon fils n'est pas très bavard. Il m'en veut d'avoir fait appel à vous, alors je crains qu'il ne se montre pas très coopératif.

- Bien sûr, le salon c'est parfait, dit Sakura en suivant ma mère.

Son visage disparut de mon champ de vision et cela suffit à me sortir de ma torpeur. Lorsque ma mère m'invita à rejoindre le « docteur », je me renfrognai.

- Tu voulais que je descende ?, dis-je avec irritation. Me voilà ! Maintenant, ne compte pas sur moi pour rentrer dans ton petit jeu. Je t'ai déjà dit que je n'en voulais pas, de ta psy.

Sakura prit place sur un fauteuil, toute en grâce, et je pris une grande inspiration pour refréner mon envie d'aller la rejoindre. Tout cela allait être difficile, vraiment très difficile... Elle leva les yeux vers moi et je me sentis immédiatement happé.

- Si tu ne veux pas parler, c'est ton droit, dit-elle. Je sais que ce ne sera pas facile, mais nous allons progresser doucement, à ton rythme. Très vite, tout ira mieux, tu verras.

- Et si je n'ai pas envie que cela aille mieux ?, demandai-je, étonné par mon propre aplomb. Vous débarquez de nulle part, je ne vous connais pas, alors je ne vois pas en quoi vous pouvez m'être utile. Comme vous l'a dit ma mère, je ne suis pas du genre causant.

- Nous verrons, répondit-elle avec un sourire empreint de chaleur.

Ses joues étaient rouges et je devinais qu'elle avait également du mal à demeurer impassible. Vingt mois s'étaient écoulés depuis le jour où Madara était venu me l'enlever. Nous ne nous étions pas revus une seule fois depuis. Je n'aurais jamais imaginé que nos retrouvailles se dérouleraient ainsi, chacun enfermé dans un rôle, incapables de se toucher ou de se parler autrement que comme deux inconnus.

- Vous m'énervez déjà, déclarai-je en reprenant le chemin des escaliers pour me soustraire à son regard. Rentrez chez vous.

Alors que je m'apprêtais à monter la première marche, Itachi surgit de la cuisine et m'attrapa par le bras. Il me fit un clin d'oeil et je ne pus retenir un léger sourire amusé. Il semblait très satisfait de la tournure que prenaient les événements. Connaissant mon frère, je devinais que ce petit jeu l'amusait beaucoup, d'autant plus depuis que Sakura était entrée en scène.

- Sasuke, soit un gentil garçon et va voir la dame, dit-il d'un ton faussement réprobateur. Tu serais bien emmerdé si Hiromi te foutait effectivement dehors. Quoi que, si tu veux mon avis, ce soit à peu près le seul moyen de te faire réfléchir.

Je me dégageai de sa prise d'un seul geste et le repoussai dans la cuisine sans ménagement.

- T'en mêle pas, okay ?, m'écriai-je. Et d'abord t'en as pas marre d'être toujours fourré dans cette maison ? T'en as pas une à toi ? Retourne voir ta petite Anko et lâche-moi, tu veux ?

- Ouh, que c'est méchant..., grimaça Itachi. Si je suis là, c'est pour toi, petit con.

- Je n'ai pas besoin de toi, répliquai-je. Ni d'elle.

Je désignai Sakura d'un mouvement de tête et Itachi afficha un large sourire. Effectivement, il y avait de quoi rire, lorsqu'on savait que Sakura était précisément tout ce dont j'avais besoin.

- Sasuke, je pense qu'il est bon que ton frère soit présent lors des séances, déclara cette dernière en sortant une pochette de son sac. D'après ce que ta mère m'a raconté, il se pourrait qu'Itachi soit au cœur de ton problème actuel, alors sa présence pourrait t'être d'une grande aide. Cependant, si tu le souhaites, il peut partir pour le moment.

- Et vous, vous pouvez partir aussi ?, ironisai-je.

- Malheureusement non, répondit-elle. Et si tu venais t'asseoir ? Il va m'être difficile de discuter avec toi si tu es à l'autre bout de la pièce.

- Sasuke..., grogna ma mère d'un ton menaçant. Maintenant !

A contrecœur, mais ravi au fond de pouvoir me rapprocher de Sakura, je rejoignis le salon et me laissai tomber dans le canapé. Sakura sortit trois feuilles de sa pochette, qu'elle déposa devant moi d'une main légèrement tremblante.

- J'ai compris que tu ne voulais pas parler, dit-elle. Cela tombe bien car, pour l'instant, je n'attends pas que tu me dises quoi que ce soit. Ce questionnaire a été conçu pour que les patients puissent exprimer leurs doutes et leurs ressentis face à différentes situations. Commence par le remplir, puis nous discuterons.

- Remplir des paperasses..., grognai-je en attrapant un stylo sous l'œil sévère de ma mère. Vous êtes payée cher pour faire remplir des papiers aux gens ?

- Il ne s'agit pas seulement de les faire remplir, mais de comprendre, répliqua Sakura. Madame, vous et votre fils aîné devriez rejoindre une autre pièce pour le moment. Tout ira bien, ne vous inquiétez pas.
Bien sûr, dit ma mère d'une voix chaleureuse. Appelez-moi si vous avez besoin de quoi que ce soit. Sasuke, sois sage.

Je me retournai vers elle et constatai qu'elle avait les larmes aux yeux. Elle semblait vraiment heureuse. Je n'avais pas vu cette expression sur son visage depuis bien longtemps. Itachi me lança un nouveau clin d'œil avant d'entraîner notre mère avec lui dans la cuisine, dont il ferma la porte. Aussitôt, l'atmosphère se fit lourde. Une tension extrême régnait dans l'air, électrisante. Nous étions seuls. Je posai doucement le stylo et levai les yeux vers Sakura, qui me regardait à travers ses yeux étrangement marrons. Combien de temps pouvions-nous nous permettre de faire régner le silence ? Combien de temps avant qu'il faille de nouveau que je la traite avec mépris, que je la rejette et que je m'adresse à elle comme si elle ne m'était rien ? Très peu de temps, je le devinais. Alors, doucement, comme si je craignais que le moindre froissement ne nous trahisse, je tendis la main vers son visage. Elle ne bougea pas, son regard toujours planté dans le mien. Lorsque le bout de mes doigts toucha sa joue, elle frissonna et son frisson sembla remonter le long de mon bras. Ses yeux se fermèrent et elle leva sa main pour emprisonner la mienne. C'est alors que j'aperçus ses bandages, cachés sous les manches de sa veste. Je relevai légèrement sa manche en fronçant les sourcils, une expression douloureuse sur le visage. Elle me serra fort et caressa le dos de ma main du plat de son pouce, comme pour me rassurer. J'attirai ses doigts vers moi et déposai mes lèvres sur sa peau douce, qui m'avait tant manquée.

- Votre questionnaire ne m'intéresse vraiment pas, déclarai-je entre deux baisers.

- Tu verras qu'il nous sera très utile, pourtant, dit-elle avec un léger sourire.

Ce sourire, j'avais envie de m'en emparer. Pourtant, je savais que nous ne pouvions prendre le risque d'aller plus loin. Nos contacts devaient se limiter à ces légères caresses, à ces chastes baisers, comme deux amants de l'ancien temps.
Amants... Ce simple mot fit resurgir ma colère, qui s'était discrètement tapie dans l'ombre pendant tout ce temps. Cette main que j'embrassais, il l'avait touchée. Cette peau que je sentais contre ma peau, il l'avait lui aussi sentie contre la sienne. Aussi brusquement que si son contact m'avait soudain brûlé, je lâchai le bras de Sakura et reculai, le visage fermé. Comment avais-je pu oublier cet homme, ne serait-ce qu'un court instant ? Sakura ramena son bras contre elle, les yeux baissés, une expression peinée peinte sur ses jolis traits. Pendant une seconde, je faillis attraper sa main à nouveau, la serrer dans les miennes, mais j'en fus incapable. C'était comme si cet homme était soudain apparu entre nous. Lorsque je la regardais, je pouvais presque le voir à travers ses yeux. N'y tenant plus, j'attrapai une feuille vierge et le stylo et écrivit :

« Pourquoi avoir laissé cette page dans le dossier ? »

Je lui tendis la feuille en prenant garde à ne pas faire de bruit. Elle lu et son visage pâlit. Une infinie tristesse sur le visage, elle écrivit à son tour et me rendit le papier.

« Je ne voulais pas te le cacher. »

C'était une raison valable, ça ? Irrité, j'écrivis plus vite que je ne l'aurais voulu.

« Ça aurait pu attendre. Sérieusement, j'aurais préféré l'entendre de ta bouche plutôt que de lire les mots plats et neutres d'un médecin. »

Elle afficha un air gêné et hésita un instant avant d'écrire sa réponse.

« Je ne voulais pas que tu l'apprennes par quelqu'un d'autre. Zaku m'a menacée de te le révéler. »

Le mouvement partit tout seul. Mon poing qui n'était pas déjà dans une attelle s'écrasa sur la table et Sakura sursauta. Vite, il fallait que je dise quelque chose.

- Ces questions sont vraiment à chier !, m'écriai-je. C'est bon, j'en ai vu assez, je me barre, j'en ai marre de cette comédie.

Je me levai et, pour la première fois depuis que Sakura était arrivée, je n'eus pas à feindre mon irritation. Zaku. Le simple fait de lire ce nom me mettait en rogne. Lui et sa grande gueule, lui et ses propositions vicelardes. Ce n'était quand même pas avec lui qu'elle...

- Sasuke, rassieds-toi, dit Sakura d'une voix tremblante, si bien que je ne sus pas trop si c'était vraiment elle ou la psy qui parlait. Tu as beaucoup de colère en toi, et c'est normal. Mais on va essayer d'arranger les choses, tous les deux. On peut faire ça, pas vrai ?

Elle me suppliait presque, alors je sus que c'était définitivement Sakura qui parlait. Mais ses paroles convenaient malgré tout au jeu que nous étions censés interpréter. Je n'en pouvais plus. J'aurais voulu lui hurler de ne plus jamais s'approcher de Zaku, j'aurais voulu lui reprocher son imprudence, j'aurais voulu la serrer dans mes bras et la gifler tout à la fois. Mais je me contentai de me rasseoir, les poings serrés, mon regard évitant soigneusement le sien. Au bout d'un instant, je pris de nouveau la feuille et griffonnai quelques mots. Il fallait que je sois fixé.

« Alors il a finit par avoir ce qu'il voulait, ce fils de pute »

Elle secoua la tête en lisant ma phrase et répondit immédiatement. Je lu ses mots à l'envers alors qu'elle écrivait.

« Non. Ce n'est pas avec Zaku que »

Je ne la laissai pas terminer et lui arrachai le stylo des mains. Cette conversation, j'aurais voulu l'avoir à voix haute pour pouvoir crier toute ma haine, toute ma colère. J'avais beau être en partie rassuré que Zaku ne fût pas l'homme qui l'avait possédée, un autre était coupable de l'avoir fait : le type de Kumo auquel elle avait fait référence dans sa lettre, il n'y avait plus de doute. Ma colère était diminuée, mais toujours vivace. D'une main rageuse, j'écrivis deux mots sur la feuille devant elle.

« Son nom »

Ses yeux se couvrirent d'une couche humide lorsqu'elle les posa sur le papier. Tremblante, elle écrivit deux mots à son tour.

« Ieshige Kumamori »

Alors c'était lui. C'était lui qui avait osé poser ses mains indignes sur ce qui m'appartenait. Je gravai son nom dans ma mémoire et, immédiatement, je sus que je ne l'oublierais jamais. Je contemplai le nom en silence, le cœur bouillant, puis posai mon regard froid sur Sakura. Malgré tout mes efforts, je ne pouvais m'empêcher de lui en vouloir. Elle pinça les lèvres et commença à entortiller ses étranges cheveux noirs autour de son doigt, les yeux baissés. Elle aussi, elle s'en voulait terriblement, cela se devinait rien qu'en la regardant. Je ne parvins pas à ressentir de la compassion pour elle. Après tout, c'était moi qui m'était fait prendre pour un con dans l'histoire. Lentement, j'écrivis :

« Pourquoi ? »

Elle attrapa la feuille et nos doigts se frôlèrent. Elle ramena brusquement son bras vers elle et ses joues s'empourprèrent. Une larme coula le long de sa joue lorsqu'elle fit danser le stylo sur la feuille blanche. Puis elle le posa sur la table et le poussa vers moi.

« C'était ça ou ma vie »

Il ne fallait qu'une chose pour que ma haine grandisse encore : la preuve qu'elle avait consenti à coucher avec ce mec. Elle avait eu le choix et pourtant, elle l'avait fait. J'étais conscient que c'était un choix drastique, mais la colère m'aveuglait trop pour que ma raison l'emporte. Elle s'était donc bien offerte à ce type, il n'avait pas eu à la forcer.

« J'aurais presque préféré qu'elle meure », songeai-je, en proie à une insondable rancune.

A l'instant où cette pensée traversait mon esprit, la colère menaça d'exploser. J'écrasai le papier entre mes doigts et le jetai contre le mur.

- Sasuke, tu..., hésita-t-elle d'une petite voix avant de se rattraper : Je n'ai pas apporté quinze exemplaire de ce questionnaire.

- Rien à foutre, grognai-je en me levant. J'en ai marre.

Je pris la direction des escaliers, décidé à m'éloigner pour de bon. Si je restais près d'elle une minute de plus, je ne tarderais pas à lui faire du mal. J'étais déjà à deux doigts de l'étrangler.

- Attends, tu ne peux pas partir maintenant, s'exclama Sakura, tu n'as pas fini de remplir le questionnaire !

Je me retournai à demi, suffisamment pour la voir debout, les yeux écarquillés, le doigt pointé sur le tas de feuilles. Effectivement, c'était le but principal de cette rencontre, répondre à ces foutues questions. Tout cela me paraissait bien loin, tout à coup. Je m'emparai de son regard et l'attirai dans le tourbillon de ma haine.

- Rien à foutre, j'ai dit, m'écriai-je avec une colère non feinte. Pour aujourd'hui, c'est déjà bien plus que je ne peux en supporter.

Sans un regard en arrière, je grimpai les marches, sourds aux cris de ma mère et d'Itachi qui me sommaient de redescendre. Je claquai la porte de ma chambre et la verrouillai, certain qu'ainsi on ne me dérangerait pas. Alors, ma rage explosa, aussi violente que lorsque j'avais découvert ce qui se cachait dans le dossier médical de Sakura. J'attrapai un verre qui traînait sur le bureau et le jetai contre le mur, où il explosa en mille morceaux. Je poussai un cri de rage et donnai un violent coup de pied contre la porte. J'avais envie de tout détruire, j'avais envie de mettre le feu à ce qui m'entourait, créer un immense brasier dans lequel je pourrais plonger ce Kumamori jusqu'à ce qu'il n'en reste que des cendres. Je m'emparai d'un bibelot sur mon étagère et m'apprêtais à le lancer à travers la fenêtre lorsque je vis une jeune femme traverser le petit jardin pour rejoindre la route. Ma main s'immobilisa et je m'approchai pour voir cette silhouette avancer jusqu'au trottoir. Juste avant de s'y engager, elle se retourna et nos regards se croisèrent. Dans ses yeux marrons, je pus lire toute sa douleur et tous ses regrets. Ce fut alors comme si une dague s'était plantée dans mon cœur.

Ma main retomba contre mon flanc et je tombai à genoux sur le sol, ivre de chagrin. Encore une fois, la bête s'était emparée de moi. Encore une fois, j'avais failli m'en prendre à elle. J'avais voulu sa mort, un court instant, et j'en étais malade. Les pensées qui m'avaient traversé sous le coup de la colère étaient abominables. Je détestais cette fille, c'était viscéral. Je la haïssais du plus profond de mon être, jour après jour, et ce pour une raison claire : parce que l'amour que j'avais pour elle me rendait fou.