.
.
.
Chapitre 3
.
.
_ Il y a beaucoup de paramètres contradictoires, dans cette enquête, John, affirma Sherlock quelques heures plus tard devant un thé.
_ Vraiment ? Bailla John.
Il avait peu dormi, et serait bien volontiers resté au lit. Mais le violon matinal de Sherlock ne lui avait pas accordé ce luxe. Il étira ses épaules, chassant l'engourdissement dans ses muscles.
_ Vraiment, confirma Sherlock. Viens voir ça.
John se leva péniblement de son fauteuil et se pencha par-dessus l'épaule de son ami.
_ Qu'est-ce que je suis censé voir ? Demanda-t-il.
_ Tout. Absolument tout. Rien ne concorde. Suicide apparent alors que sa serrure a été forcée, un message sur le répondeur à une heure où la victime était censée être vivante,… Et puis il y a ça.
Sherlock afficha un nouveau fichier sur l'ordinateur et tourna l'écran vers John.
_ Dis-moi ce que tu vois.
C'était l'analyse des empreintes de la victime sur l'arme. Les photos montraient les traces de doigt ressorties en blanc, photographiées sous différents angles. La comparaison avait permis de prouver une correspondance à 100%.
_ De toute évidence, c'était bien elle qui tenait l'arme, conclut John, en quoi c'est un élément qui ne concorde pas ?
Sherlock leva aussitôt les yeux au ciel. John comprit aussitôt qu'il avait manqué un paramètre.
_ Voyons, John, un ancien militaire rompu au port d'arme, tu ne peux pas être bête à ce point.
D'accord, le problème ne résidait donc pas dans l'origine des empreintes. Il se focalisa de nouveau sur les photos et, comme pris par une soudaine inspiration, mima spontanément la tenue d'une arme dans sa main. Un sourire fendit son visage en deux alors qu'il comprenait d'où venait l'anomalie.
_ La disposition des empreintes n'est pas logique, déduit-il.
_ Exactement. L'arme n'était pas tenue correctement.
John se pencha à nouveau sur l'ordinateur. Maintenant qu'elle était mise en lumière, l'erreur crevait effectivement les yeux.
_ Ça n'a pas de sens, conclut-il. Si elle l'avait vraiment tenue de cette façon, l'arme aurait dû lui sauter des mains au moment du coup de feu.
_ Sauf qu'elle l'avait bien en main quand la police est arrivée sur les lieux.
John se mordit la joue.
_ L'analyse balistique ? Demanda-t-il.
_ Positive. La balle qui l'a tuée venait bien de cette arme.
John se redressa.
_ Bien, on récapitule : la victime avait des problèmes d'argent, de gros problèmes d'argent. Suffisamment pour recevoir du courrier de la banque et de bureaux de prêts, sans compter la vente de son mobilier. La balle qui l'a tuée provient d'une arme qu'elle tenait en main au moment où son corps a été découvert. Voilà qui plaide en faveur du suicide. Elle avait des dettes et voulait en réchapper.
_ Sauf que, poursuivit Sherlock, sa serrure a été de toute évidence forcée par une personne étrangère à l'appartement. La disposition de ses empreintes sur l'arme est complètement erratique. Son répondeur contient un message datant d'une heure où le coup de feu n'a pas encore retenti.
_ Si elle a été assassinée, supposa John, peut-être qu'elle se trouvait déjà en présence de son meurtrier et qu'elle n'a pas pu répondre ?
Sherlock leva l'index pour souligner sa théorie.
_ C'est une idée, tempéra-t-il, sauf qu'il y a ça en plus.
Il ouvrit un nouveau fichier.
_ Les premières conclusions du légiste, annonça-t-il. Regarde l'heure de la mort.
John se pencha, et haussa immédiatement les sourcils de surprise.
_ C'est impossible, balbutia-t-il. Il a dû se tromper.
_ Malgré mon scepticisme vis-à-vis de leurs compétences, je doute qu'ils soient idiots à ce point.
John relut le dossier pour être sûr d'avoir bien lu.
_ 21h30-22h ? Mais c'est presque deux heures avant le coup de feu ! Ça ne peut pas être possible.
_ Je crains que ça ne le soit.
_ Alors le témoin aurait menti ?
Sherlock fit la moue.
_ Le dossier ne mentionne pas encore le témoignage des autres résidents de l'étage, mais je pense pouvoir affirmer que si le coup de feu a été entendu, l'arme ne devait pas avoir de silencieux. Par conséquent, il a dû être entendu par beaucoup de monde. Si tous les témoignages donnent la même heure, soit ils mentent tous, soit il manque quelque chose.
John se redressa.
_ Ou alors, proposa-t-il, l'heure estimée par le légiste est correcte. Elle était bien déjà morte au moment de l'enregistrement du message sur son répondeur.
_ C'est également ma conclusion. Mais en ce cas, pourquoi cette mise en scène ? Et plus encore, qu'est-ce qui l'a donc tuée en premier lieu si ce n'est pas l'arme à feu ? D'autant que la façon dont la serrure a été forcée indique que la personne qui s'est introduite dans l'appartement est expérimentée. Un tueur expérimenté prendrait-il le risque de laisser son arme ameuter tout le voisinage ? Il aurait mit un silencieux.
_ Tu connais les criminels mieux que moi, Sherlock.
Puis John se détourna et s'assit dans son fauteuil avec un soupir d'aise, posant son ordinateur sur les genoux et ouvrant la page de son blog. Sherlock était déjà plongé dans les méandres du dossier, tapant rapidement sur son clavier.
_ Comment tu comptes l'appeler, celle-là ? Voulut-il savoir.
_ Je n'y ai pas encore réfléchi. « La Double Mort », peut-être.
Sherlock ne répondit pas, mais John n'eut pas besoin de lever les yeux pour deviner le demi-sourire de son ami. Sherlock n'avait jamais caché son scepticisme face à ses choix de titres, de même pour sa propension à la romance.
« Tard dans la nuit, l'information nous était parvenue qu'une mort étrange avait eu lieu à Greenwich. Nous rendant sur place, la scène de crime nous offrait l'étrange tableau d'une scène si familière mais aux éléments si imprévisibles. Car cette affaire, et nous l'ignorions encore, allait nous réserver quelques mystères… »
Par commodité, John ne mentionnait jamais dans ses articles comment les enquêtes leur « parvenaient » et encore moins la façon dont ils se « rendaient » sur les lieux du crime. Outre le fait que cela les prémunissait contre la police, ils évitaient ainsi la survenue de fans prétendant agir comme eux.
John regarda son ébauche d'un œil critique. « La Double Mort », finalement, semblait un titre approprié.
John s'enfonça davantage dans son fauteuil, repensant à la dernière scène de crime qu'ils avaient fuie. Il sentit un poing dans sa poitrine quand l'image du lieutenant Dimmock arrivant sur les lieux flotta dans sa mémoire. Que se serait-il passé s'il les avait vus ? John abandonna le clavier de son ordinateur, posant ses bras sur les accoudoirs, des centaines de scénarios défilant dans sa tête, faisant son estomac se contracter d'angoisse. Il détestait cette sensation à laquelle il n'arrivait désespérément pas à se faire. De plus en plus, leur nouvelle situation lui pesait. De plus en plus, il ressentait comme une bouffée de nostalgie au souvenir de ce que leur quotidien était auparavant. Où était parti le temps où ils arrivaient sur les scènes de crime comme en terrain conquis, avec la bénédiction de Lestrade et l'antipathie de Sally et Anderson ? Où était parti le temps où leurs déductions avaient plus de valeur que les résultats de l'équipe d'enquêteurs toute entière ? Où était parti le temps où ils étaient le célèbre détective Sherlock Holmes et son assistant le docteur John Watson ?
Malheureusement, ce temps était depuis longtemps enfui.
Après la chute de Moriarty à St Barts, John et Sherlock étaient parfaitement conscient de l'existence de tout un réseau derrière lui. Déterminé à mettre à bas ce réseau, ils avaient pris la décision de disparaître. Grâce à l'aide de Molly qui avait fourni les corps et falsifié les rapports, Sherlock avait simulé son suicide du haut du toit de l'hôpital, et John le sien par arme à feu dans le salon de Baker Street. Dégagé de toute responsabilité et de toute existence officielle, dotés de nouvelles identités, ils avaient eu les coudées franches pour anéantir les complices de Moriarty jusqu'au bout du monde. La tâche avait été ardue, elle les avait mis à l'épreuve de nombreuses fois. Ils avaient eu le mal du pays. Ils avaient séjournés aussi bien dans des hôtels de standing à Abu Dhabi que sous des ponts à Mexico. Leur cible disparaissait parfois, pour mieux réapparaître ailleurs, mais ils finissaient toujours par parvenir à leurs fins. Cela leur avait pris deux ans, ils en étaient revenus exténués, mais ils étaient parvenus à leurs fins.
Mais leur retour à la face du public n'avait pas été des plus agréables. Personne ne leur avait pardonné leur petit tour de passe-passe. John et Sherlock avaient conscience d'avoir laissé derrière eux de nombreuses personnes en détresse, mais mourir avait été la meilleure solution pour disparaitre. Mais personne ne l'avait compris. Personne n'avait voulu comprendre. S'estimant trahies, toutes les personnes qu'ils connaissaient s'étaient détournées d'eux. Harry, Stamford, y compris Lestrade, à la grande satisfaction de Sally et Anderson. Même Molly, laquelle leur avait reproché d'avoir été tenue à l'écart malgré l'aide qu'elle leur avait apportée. Y compris Mme Hudson qui, bien qu'elle eût consenti à les laisser occuper de nouveau l'appartement, ne se montrait plus à eux. Ils l'entendaient de temps en temps chez elle, ils glissaient le montant du loyer sous sa porte, mais ils ne l'avaient plus revue depuis. Quant à Mycroft, il n'avait plus jamais eu le moindre contact avec eux. Ils étaient devenus des étrangers, des parias, Sherlock n'avait plus d'enquêtes, John plus de patients. C'était comme si les gens qu'ils aimaient s'étaient faits à leur absence et qu'ils voulaient garder les choses en l'état.
Depuis, John et Sherlock vivotaient comme ils pouvaient, piratant les fichiers du Yard et les scènes de crime. Sherlock envoyait ensuite ses conclusions à Lestrade qui était libre d'en faire ce qu'il voulait, pendant que John bloguait le nouveau visage de leurs aventures. Cela ne leur permettait pas de vivre, mais ils le faisaient. Parce que c'était ce pour quoi ils étaient faits.
Pendant que John était concentré sur son blog, Sherlock avait laissé le dossier en suspens et avait tiré du frigo un tupperware contenant une culture de moisissures. Les morceaux de cadavres étaient devenus une denrée un peu moins courante depuis qu'il n'avait plus accès à la morgue de St Barts et aux faveurs de Molly. Les rares qu'il parvenait à avoir, actuellement une guirlande d'orteils, il les obtenait donc en les volant. Et quand il n'avait pas la chance de s'en procurer, il se rabattait sur les moisissures, les cendres, les compostions de parfums, tout ce qui pouvait tomber sous l'œil de son microscope et enrichir les dossiers de son site internet. De temps en temps, une éprouvette explosait, mettant un peu de vie dans l'appartement amorphe.
Ainsi était leur nouvelle vie au 221B Baker Street.
.
.
.
