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Chapitre 4

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John se réveilla le lendemain au son d'un chalumeau. John avait tellement l'habitude des pratiques de Sherlock qu'il avait fini par reconnaître les instruments qu'il utilisait, rien qu'au bruit. Et ce matin, c'était de toute évidence le chalumeau.

Il bailla en s'étirant, se gratta la tête, se leva, et descendit à l'étage inférieur. Dans la cuisine, Sherlock attaquait à la flamme ce qui ressemblait à une grosse tête de bœuf. Du moins ce qu'il en restait. Planait dans la pièce l'odeur puissante de la viande carbonisée.

John ne sourcilla même plus devant ce spectacle. Il était depuis longtemps habitué à se lever sur des expériences encore plus farfelues que celles-là.

_ Bonjour, salua-t-il néanmoins.

Le visage dissimulé par un masque de soudeur, Sherlock lui répondit en hochant la tête. John se détourna et, ignorant l'expérience en cours, prépara son petit-déjeuner. Il ne manqua pas de remarquer que le beurre arrivait à la fin et qu'il lui faudrait certainement faire le déplacement à Tesco aujourd'hui. Il s'installa à la table du salon et alluma son ordinateur.

_ De nouvelles informations sur l'affaire de Greenwich ? S'enquit-il.

Le chalumeau s'éteignit dans la cuisine, et il entendit Sherlock ôter son masque.

_ Le résultat de l'autopsie n'a pas encore été ajouté au dossier, mais ils ont creusé la piste du voisin, à cause de la différence d'heure entre son témoignage et l'estimation du légiste. Ce que je trouve parfaitement stupide parce qu'il leur suffirait d'interroger les autres voisins afin de s'assurer de la véracité de ses dires.

Il posa son matériel, laissant sur la table la tête de bœuf fumante.

_ Cependant, c'est une piste qui peut avoir son intérêt. A en croire le dossier, le témoin aurait récemment déposé sur son compte bancaire une grosse somme d'argent en liquide. Pour quelqu'un qui travaille dans une décharge de voiture, il ne semble pas très blanc-bleu.

_ Tu penses qu'on l'aura payé pour mentir, ou pour commettre le crime ?

Sherlock s'était accroupi comme à son habitude sur son fauteuil, les doigts joint sous son menton.

_ Commettre le crime, j'en doute. Il n'a pas le profil du tueur. L'état de ses mains suggère qu'il travaille de façon grossière, il ne doit certainement pas avoir le doigté nécessaire pour forcer une serrure avec autant de finesse.

_ Un complice, alors ?

_ Pour forcer une serrure ? Alors qu'en tant que voisin, il lui aurait suffi de sonner à sa porte ? Non, cet homme n'est pas notre tueur.

John haussa les épaules, d'accord avec sa conclusion.

_ Très bien… En ce cas, d'où vient cet argent ?

_ Il n'y a qu'une façon de le savoir.

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Libéré par son avocat, le témoin suspecté était rentré chez lui, ce que Sherlock trouva étrange. Il avait du mal à concevoir que le simple employé d'une casse automobile eût eu les moyens de s'offrir un avocat aussi efficace. Cependant, il ne s'en plaignit pas, cela allait considérablement leur faciliter la tâche.

La police avait quitté l'immeuble, ne laissant que les scellés sur la porte de la scène de crime. Sherlock passa devant sans lui accorder l'ombre d'un regard, la sachant inexploitable après les recherches du Yard, et alla directement sonner à la porte de l'étrangement opulent voisin.

Celui-ci leva les yeux au ciel quand, après avoir ouvert sa porte, il vit les deux hommes sur son paillasson.

_ J'ai pourtant dit à vos collègues que j'étais prêt à me tenir à la disposition de la justice s'ils avaient besoin, soupira-t-il avec lassitude.

_ Nous ne sommes pas nos collègues, répondit immédiatement Sherlock. D'où vient cet argent ?

_ Je l'ai déjà dit, je fais des extras. On va pas me reprocher de vouloir mettre du beurre dans les épinards, non ?

Mais Sherlock ne sembla pas convaincu par cette explication. Il avança d'un pas, bloquant la porte.

_ Je ne suis pas expert en travail illégal, mais 7000 livres, cela fait beaucoup d'argent pour un extra.

_ Je bosse tard, j'ai le droit, non ? Se défendit le témoin. Sérieux, les mecs, je rentre du boulot, je vais pour manger tranquille ma pizza, j'entends ma voisine se flinguer, j'accomplis mon devoir en vous appelant, et c'est moi qu'on traite de criminel parce que j'arrondis mes fins de mois comme je peux ?

John se mordit aussitôt la joue. Il avait senti à une crispation de Sherlock que leur interlocuteur, tout offensé voulait-il donner l'impression d'être, allait avoir droit à une déduction maison.

Le détective se tendit effectivement davantage, regardant l'homme droit dans les yeux.

_ Vous ne veniez pas de rentrer chez vous ce soir-là, affirma-t-il. Et c'est précisément votre pizza qui me l'a indiqué.

_ Ma pizza ? Balbutia l'autre.

D'un petit mouvement du menton, Sherlock indiqua la petite table basse devant le canapé, dans le salon.

_ Le carton imbibé d'huile indiquait clairement qu'il en contenait beaucoup plus avant que nous ne venions vous questionner. Et à moins que vous n'ayez eu un appétit d'ogre, vous n'auriez jamais pu en avaler autant entre le moment où vous dites être rentré chez vous et le moment où vous avez entendu le coup de feu. Vous en aviez les restes sur votre t-shirt. D'autant que, vous venez de le dire vous-même, vous alliez pour manger votre pizza. Alors où est-elle passée ?

Pris au piège, le témoin se dandina d'un pied sur l'autre, mal à l'aise.

_ J'ai pu manger en attendant l'arriver de la police, proposa-t-il.

Sherlock dut se retenir pour ne pas lever les yeux au ciel.

_ Rien que le fait que vous le suggériez comme une possibilité indique que ce n'est pas du tout ce qui s'est passé. D'autant qu'avec votre état de santé précaire (il désigna les ponctions sur son bras) et votre intense nervosité, je vous imagine mal tranquillement manger votre pizza en attendant la police, sachant que votre voisine venait de se faire tuer dans l'appartement d'à-côté. La vérité, je vais vous la dire : vous êtes rentré chez vous plus tôt que vous le dites. Et pourquoi ? Parce que vous ne faites pas d'extras. Alors pour la dernière fois, d'où vient cet argent liquide ?

L'homme était devenu tout pâle, et John le crut sur le point de défaillir.

_ Ecoutez, intervint-il, à cause de cet argent, vous êtes passé de témoin à suspect. Si vraiment vous n'avez rien à voir là-dedans, dites-le nous, qu'on vous laisse tranquille.

A ces mots, les épaules du témoin retombèrent. Il passa une main sur son visage résigné. Muets, John et Sherlock attendirent qu'il se décidât à parler.

_ Je savais que j'aurais pas dû mettre ce fric à la banque, se soumit-il alors. C'est juste que… Je voulais pas garder autant d'argent liquide avec moi. C'est vrai, quoi, je pouvais me faire agresser dans la rue, ou cambrioler.

Il se tut, guettant sans doute une approbation, mais rien ne vint et il dut poursuivre :

_ Le job à la casse paye mal. Avec mes problèmes de santé, en plus, c'était pas facile. Alors je me suis mis à dealer.

John fronça les sourcils.

_ Dealer… Vous voulez parler de drogues ?

_ Non ! Se défendit le témoin, et son air choqué ne laissait aucun doute sur sa sincérité. Je fais pas dans ces conneries, moi, je suis pas fou.

_ Les pièces détachées, comprit Sherlock.

Le témoin hocha piteusement la tête.

_ On a tellement de cadavres… Une pièce de plus ou de moins, qu'est-ce que ça fait ? Alors je les retape, et je les revends au noir. Ça me fait de l'argent pour mes traitements, que voulez-vous, les temps sont durs.

Sherlock resta silencieux, analysant la sincérité de ses propos. Puis il recula d'un pas.

_ Vous allez le dire à vos collègues ? Demanda le malheureux voisin. Ecoutez, je veux pas d'histoires, tout ce que je veux, c'est me soigner.

_ Il me semble vous avoir déjà informé que nous n'étions pas nos collègues, l'interrompit Sherlock. J'aurais cependant une dernière question à vous poser.

L'homme n'avait pas vraiment le choix.

_ Allez-y toujours, mâcha-t-il sombrement.

_ Etes-vous bien sûr de l'heure approximative à laquelle vous avez entendu le coup de feu ? Vous êtes certain de ne pas vous être trompé ?

Le témoin se redressa aussitôt, catégorique.

_ Je l'ai déjà dit. C'était en plein milieu du dernier épisode de NCIS de la soirée, sur Channel 5. Ça a fait un tel boucan que ça ne pouvait certainement pas venir de la télé.

_ Vous avez entendu quelque chose d'autre, ensuite ?

L'homme rentra la tête dans les épaules, gêné.

_ Ben… en fait… Vous savez, quand j'ai entendu le bruit, je me suis pas trop posé de questions. J'ai flippé d'un coup. La première idée qui m'est venue, c'est de me planquer dans ma cuisine avec un épluche-patate. Je sais, c'est minable, mais je suis pas comme vous, moi. J'ai flippé, je me suis caché, je vous ai appelé. Fin de l'histoire.

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La porte d'entrée claqua derrière eux. Une fois arrivé dans le salon, John jeta négligemment son manteau sur le dossier de son fauteuil avant de s'y affaisser.

_ Bon, résuma-t-il, on sait finalement que ce n'est définitivement pas le voisin le meurtrier.

_ Merveilleuse conclusion qui illustre à merveille ton esprit d'analyse, John.

Celui-ci jeta un regard las sur Sherlock qui venait de s'asseoir dans son propre fauteuil, les doigts de la réflexion rassemblés sous son menton.

_ Tu es déçu, avoue, railla John. Tu espérais quoi ? Qu'en entendant ce coup de feu, il aurait mis le nez dehors ? Tout le monde n'a pas l'insouciance d'un certain détective consultant.

Sherlock ne répondit pas, plongé dans son palais mental. John eut un geste vague des mains.

_ Peut-être finalement que le légiste s'est trompé, suggéra-t-il. Il suffit de peu pour fausser une estimation : un écart de température, un changement d'environnement… Nous n'avons malheureusement pas pu voir le corps de la victime, il y a peut-être des éléments qui nous manquent.

_ Ou elle était bel et bien morte à l'heure estimée par le légiste et quelqu'un est venu derrière pour peaufiner le travail, poursuivit soudainement Sherlock.

_ Peaufiner le travail ? Fit John, surpris. Qu'est-ce que tu veux dire par là ?

Sherlock ouvrit les bras, les posant sur les accoudoirs de son fauteuil.

_ Que quelqu'un prenne la peine de forcer sa serrure pour lui tirer une balle dans la tête et faire passer son geste pour un suicide, cela n'a rien d'un meurtre ordinaire. C'était une exécution. Elle devait certainement de l'argent aux mauvaises personnes.

John était d'accord avec lui, mais cela n'expliquait pas l'heure réelle de la mort. Si le légiste ne s'était pas trompé, la victime était déjà morte quand son exécuteur s'était présenté à son domicile. Auquel cas, si cette théorie était exacte, pourquoi celui-ci avait-il quand même pris la peine d'agir au risque d'ameuter tout l'immeuble ? C'était absurde.

_ Du nouveau dans le dossier ? Demanda alors John. Il y aura peut-être eu d'autres éléments entre temps.

Sherlock prit son ordinateur et l'alluma. Pendant ce temps, John se leva et se rendit en cuisine faire bouillir de l'eau pour le thé. La tête de bœuf carbonisée était toujours posée sur la table de la cuisine, et John pensa qu'il faudrait rappeler à Sherlock soit de la conditionner, soit de s'en débarrasser.

_ Oh…, fit alors la voix de ce dernier.

John, dressant aussitôt l'oreille, revint dans le salon. Sherlock regardait l'écran de son ordinateur, les sourcils froncés par un évident illogisme.

_ Qu'est-ce qui se passe ? Demanda-t-il.

_ Les analyses toxicologiques de la victime sont sorties.

_ Et ?

Sherlock leva les yeux sur lui.

_ Médicaments, répondit-il alors.

John fronça les sourcils une seconde, puis il comprit.

_ Overdose médicamenteuse ?

_ Phénobarbital.

_ Un barbiturique contre l'anxiété et les troubles du sommeil, développa John par reflexe.

Il alla vers Sherlock et se pencha par-dessus son épaule.

Le résultat d'analyse était là, incontestable. La victime avait ingéré une quantité massive de Phénobarbital, provoquant une dépression du système nerveux central et un ralentissement des fonctions corporelles, suivi d'un coma qui avait entrainé la mort. Pas loin d'une cinquantaine de comprimés avait été retrouvée dans son estomac. Sherlock repensa alors à ce petit bout d'aluminium circulaire oublié sur le tapis. L'opercule d'une simple plaquette de pilules.

_ Un bon vieux suicide par barbituriques, conclut John avec désenchantement. Une chose est sûre, c'est que pour en avaler autant, elle voulait vraiment en finir.

Il se redressa.

_ L'heure estimée par le légiste est donc exacte, résuma-t-il. Et nous avons maintenant la cause réelle de la mort. Il y a juste une chose que je n'arrive pas à comprendre : le meurtrier s'introduit chez sa victime. Il l'a trouve morte suicidée. Plutôt que de la laisser comme ça, pourquoi a-t-il quand même pris la peine de lui tirer dessus ? Il trouve un suicide, qu'il transforme en meurtre, pour le déguiser en suicide, ça n'a pas de sens.

_ Peut-être avait-il des consignes, proposa Sherlock. Peut-être l'exécution de cette victime devait servir d'avertissement à d'autres, ou peut-être le meurtrier, s'il est un excellent crocheter, est un pitoyable metteur en scène.

Malheureusement, leur champ d'action étant limité, toutes leurs observations à partir de cette étape se résumaient à des théories. Ils avaient certes maintenant la certitude que la victime avait été « tuée » deux fois, mais ils ne disposaient d'aucun élément permettant d'identifier l'auteur de la deuxième action, ce qui frustrait Sherlock au plus haut point. Celui-ci savait que l'analyse de l'arme à feu et la recherche de sa provenance donnerait d'excellents indices, mais il ne disposait ni de l'arme, ni des moyens de l'étudier. Ce qui le frustrait encore plus. Tout ce qu'il était en mesure de faire, c'était envoyer ses conclusions à Lestrade et attendre.

Un article dans le journal quelques jours plus tard révéla finalement la fin de l'énigme. Il y était relaté que l'historique de l'arme à feu trouvée sur la scène de crime avait permis de remonter la trace d'un dénommé Charles Hamilton. Ce dernier, qui avait acquis l'arme en toute légalité, l'avait cédée en seconde main sur un site de vente spécialisée. L'acheteur, après recherche de la transaction, s'était avéré être un certain Igor Ivanovitch, sujet russe travaillant comme agent de sécurité dans un casino. Ce dernier, après un interrogatoire de plusieurs heures, avait finalement admis sa culpabilité dans l'affaire de Greenwich. La victime, dotée d'une dette de plusieurs dizaines de milliers de livres, s'était avérée incapable de payer. Son chef l'avait donc sommé de résoudre le problème, ce qu'il s'était empressé de faire. Le seul problème était que sa cible était déjà morte à son arrivée, du moins elle en avait l'air, avec une plaquette de médicaments dans la main. Mais souhaitant éviter les problèmes si sa cible devait en réchapper, il avait fait comme il avait toujours fait : dissimuler le meurtre en suicide et apporter la preuve de son travail dans le journal du lendemain. Cette conscience professionnelle aurait finalement été sa perte. Ses aveux avaient permis l'arrestation de son chef, le directeur du casino, et, selon l'article de presse, ils étaient actuellement en détention le temps que la procédure judiciaire se mît en marche.

John referma le journal et le posa avec les autres sur la table basse. Il savait que Sherlock les avait déjà lus et qu'il ne les relirait pas. Une fois le problème résolu, le reste n'était plus que bureaucratie, sujet dont Sherlock se désintéressait complètement.

Celui-ci s'était penché sur un orteil qu'il avait sorti du congélateur pour étudier les effets de la congélation sur les cellules. De toute évidence, il n'avait pas encore trouvé d'enquête susceptible d'aiguiser sa curiosité.

John ramassa les journaux, puis les jeta.

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