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Notes: Coucou! Finalement, je ne serais pas restée loin longtemps, mais comme j'avais un peu de temps, j'ai eu l'opportunité de me pencher sur un chapitre.
Il était décidé au départ d'attendre que ma britpickeuse ait fini avec la version anglaise, afin de conserver la publication simultanée, d'où le hiatus. Sauf qu'elle a un peu eu ses partiels (ou ses finals, je ne sais plus) et à la dernière rentrée scolaire, elle s'est retrouvée encore plus surchargée de travail que jamais. Ce qui fait qu'elle a dû renoncer au britpicking du fait qu'elle n'avait plus le temps.
Alors j'ai pris sur moi de reprendre. La publication, en revanche, sera loin d'être régulière, vu que je vais devoir passer moi-même ma version anglaise au microscope histoire que ce soit propre au maximum. Mais je considère la chose comme un exercice.
Pour celles et ceusses qui étaient là avant, resalut! Pour les autres, bienvenue!
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Chapitre 5
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Plusieurs semaines s'écoulèrent sans qu'aucune enquête digne de ce nom ne se montrât. Certes, ils eurent quelques affaires, deux cambriolages et un enlèvement, mais rien de réellement valable selon les standards sherlockiens, et John eut à subir la frustration de son colocataire plus d'une fois. Il dut dissimuler et changer souvent de place son pistolet afin d'épargner le mur qui, malheureusement, n'en était déjà plus à un coup de feu près.
Ce matin-là, John se leva du bon pied. Il aimait ces matins, car il se sentait de bonne humeur. Sherlock était aux abonnés absents, plongé dans le sofa et dans ses pensées, une ribambelle de journaux entassés par terre. John l'ignora, mettant la bouilloire en marche, notant le manque alarmant de beurre dans le frigo. Il songea alors qu'il lui faudrait très certainement se rendre chez Tesco.
Ravi d'échapper à l'air inactif de l'appartement, John musa dans la rue, le nez au vent. Il n'était pas pressé, ils n'avaient aucune enquête en cours, et à moins que, par miracle, un criminel ne prît la décision de commettre un double-meurtre, il avait du temps devant lui.
Il aimait se rendre chez Tesco. Malgré ses penchants pour l'adrénaline, il appréciait la quiétude du magasin, musarder dans les rayons en cherchant un plat nouveau afin de changer de l'ordinaire, pour finalement et invariablement revenir sur ceux qu'il choisissait d'habitude. C'était aussi l'un des rares moments où il pouvait échapper à l'humeur étouffante de son non moins étouffant colocataire, même si ce dernier ne perdait jamais l'occasion de le savoir faire les courses pour lui envoyer un texto lui demandant d'acheter du détergent ou, une mémorable fois, des litchis en boite. John n'avait d'ailleurs jamais su ce qui était advenu des litchis, et il ne voulait pas le savoir.
À cette heure de la journée, il n'y avait pas grand monde, mais l'espace était occupé par les pleurs d'un bébé dans une poussette. John ne put réprimer un sourire en coin en songeant que Sherlock n'aurait pas manqué de faire la grimace et de lister tout ce qu'il déduisait sur la mère pour pointer le fait qu'elle était une mauvaise mère. Il prit un panier, commençant par les produits en conserve. Personne ne faisait attention à lui, ce dont il ne se plaignit pas.
S'il avait la nostalgie de leur ancienne situation, il y avait une chose qui ne lui manquait pas le moins du monde, c'était la faculté des gens à le reconnaître. C'était là sans doute l'une des raisons pour lesquelles Sherlock ne l'accompagnait jamais faire les courses. Plus d'une fois, il avait eu à souffrir les regards de clients ou de passants qui le dévisageaient, certains même poussant l'impolitesse jusqu'à l'aborder pour lui soumettre des problèmes aussi ennuyeux qu'insignifiants. Une seule fois il avait pris plaisir à discuter avec un « fan » : un petit garçon de huit ans qui affirmait vouloir devenir plus tard médecin-détective.
Puis il y avait eu les événements de Reichenbach, comme s'était plu à l'appeler la presse, leur disparition et leur « résurrection ». Entre temps, l'intérêt pour eux était retombé. Leur retour s'était fait sans tambour ni trompette, et si les journalistes avaient quand même titré sur leur escapade, cela ne leur avait pas ramené leurs vies d'autrefois. Le compteur sur le blog de John n'était plus aussi élevé qu'avant, et le portable de Sherlock ne sonnait quasiment plus, sauf quand c'était John qui appelait. Il arrivait à ce dernier, sans vraiment y penser, que le souvenir du petit garçon vînt à resurgir, et John se demandait alors ce qu'était devenu son doux rêve utopique.
Aujourd'hui, il circula dans les rayons sans que personne ne remarquât sa présence. Au début, il s'était demandé si les gens évitaient délibérément de le regarder, ou s'ils ne le reconnaissaient tout simplement pas. Puis il s'était fait à cette tranquillité, au point que maintenant, ce serait d'être reconnu qui le surprendrait.
Il lorgna sur les rangées de conserves. Il songea qu'ils avaient beaucoup mangé de plats à emporter, récemment, majoritairement composés de riz et de nouilles. Un peu de légumes verts ne ferait certainement pas de mal…
Son portable sonna alors, lui indiquant la réception d'un texto. Il n'eut pas besoin de vérifier l'identité de l'expéditeur, il savait déjà qui c'était.
« Bicarbonate de soude. »
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Lestrade avait toujours des habitudes bien rodées.
Il achetait toujours son café l'après-midi à la même heure, au même endroit. Et le soir, après le travail, c'était une bière au même pub. John avait fini par réussir à déterminer la qualité de sa journée en fonction du nombre de pintes bues.
Une pinte, ce soir. La journée avait dû être tranquille. John l'observa tranquillement boire seul à sa table, contrôlant régulièrement son téléphone portable, jusqu'à ce qu'il fût rejoint par une femme et que son visage s'éclairât soudain. Fin de la trentaine, en trench coat beige, longs cheveux bruns. John ne manqua pas de constater que ce n'était pas son épouse, et il eut un élan de joie pour le brave lieutenant.
John n'approchait jamais Lestrade. Pas plus qu'il n'approchait sa sœur Harry. Il s'était imposé cette règle tacite. Ils s'étaient éloignés de lui, et John voulait respecter leur décision. Cela ne l'empêchait pas, de temps en temps, de suivre leurs traces afin de voir ce qu'ils devenaient.
Lestrade semblait avoir davantage vieilli. Ses traits étaient plus marqués, ses cheveux paraissaient un peu plus gris, son regard, quoique toujours vifs, un peu plus éteints. L'âge, sans doute, sans compter les soucis.
Tout en le regardant discuter presque timidement avec la femme, John ne pouvait s'empêcher de penser que le lieutenant avait eu beaucoup de chance. Le temps qu'il avait passé avec Sherlock aux quatre coins du monde n'avait pas altéré son intérêt pour ses proches, et plus d'une fois il s'était retrouvé à sonder internet afin de se renseigner sur l'actualité de Lestrade.
À cause de ses liens avec Sherlock Holmes, et surtout les nombreuses lois qu'il avait brisées en le faisant venir sur les scènes de crime, il était passé à deux doigts de la révocation. La seule chose qui l'avait sauvé avait été sa participation à leur arrestation. John devinait aisément que leur « suicide » avait été pour lui l'occasion de faire amende honorable, et ses supérieurs avaient dû s'en tenir à une simple suspension. D'où sans doute son rejet à leur retour, motivé par l'envie de ne pas refaire la même erreur. John ne lui en voulait pas, bien au contraire. Certes, leur ancienne amitié et collaboration lui manquait, mais cela avait failli coûter au lieutenant tout ce qu'il avait.
John acheva sa bière en silence. Autour de lui, les gens conversaient avec animation, la serveuse allait et venait d'une table à l'autre, portant diverses assiettes. La musique n'était pas très forte, un jazz velouté qui rappelait à John les nombreux verres qu'il avait pu boire dans ce pub avec Lestrade.
Celui-ci venait d'ailleurs de se lever, remettant son manteau, alors que la femme l'imitait. Comprenant qu'ils allaient sortir et, inévitablement, lui passer devant, John se leva discrètement à son tour et se faufila hors du pub avant de disparaître dans la rue.
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Quand John remonta dans le salon de Baker Street, Sherlock était couché sur le sofa, dans sa célèbre posture du penseur. Le docteur nota les deux patchs de nicotine sur son bras : une énigme en vue, donc. Ou le plus profond ennui.
_ Tu as encore suivi Lestrade, comprit Sherlock sans même lever les yeux sur lui.
John ne perdit pas son temps à lui demander comment il le savait. Il avait outrepassé ce réflexe depuis bien longtemps. Il supposa juste que Sherlock avait dû identifier les odeurs d'alcool, ou peut-être celles du chinois qui était juste à-côté du pub.
Il ôta sa veste, la suspendit, et vint s'asseoir dans son fauteuil. Sherlock resta immobile sur le sofa.
_ Tu ne veux pas savoir comment il va ? Demanda John.
_ Non.
La réponse avait été immédiate, et John n'en fut pas surpris.
_ Il va bien, répondit néanmoins celui-ci. Je ne l'ai vu boire qu'une bière. Il avait rendez-vous. Une femme est venue le rejoindre au pub, ils ont discuté, puis ils sont partis ensemble. Je suppose qu'il devait y avoir un dîner de prévu.
Mais Sherlock, plongé dans son palais mental, semblait complètement désintéressé par le rendez-vous de Lestrade, et John eut confusément comme un pincement au cœur.
Contrairement à lui, Sherlock avait peu souffert du rejet qu'il avait subi. Certes, se voir interdire l'accès aux scènes de crime lui avait porté un coup, mais il accordait si peu d'importance aux relations sociales que sa nouvelle solitude ne l'avait pas gêné le moins du monde. Seule l'attitude de Mme Hudson l'avait chagriné, elle avait toujours un peu été comme une mère pour eux deux, et il s'était surpris à manquer sa voix douce et ses idées bien arrêtées sur la famille. Vis-à-vis de Lestrade, tout au plus, il avait manifesté du respect. Un profond respect, mais limité à la sphère professionnelle. Pour Donovan et Anderson, il n'avait jamais eu pour eux qu'un profond mépris, et ils le lui avaient toujours bien rendu. Quant à Mycroft, en dépit des opinions de Mme Hudson, leurs liens n'avaient jamais vraiment été de véritables liens, la preuve en avait été faite quand Mycroft l'avait renié malgré toute l'affection qu'il avait toujours prétendu avoir pour son jeune frère.
Contrairement à John, Sherlock n'avait pas d'attachement, ou si peu. Et parfois, John se surprenait à envisager l'idée qu'il aurait bien voulu être comme son ami. Avoir la capacité de se détacher ainsi de ses émotions l'aurait bien aidé.
Ses pensées allèrent alors vers sa sœur Harry. Il ne l'avait pas revue depuis plusieurs jours. Il se disait qu'il faudrait peut-être songer à lui rendre une petite visite, bien qu'il devinait déjà que rien n'aurait changé depuis la dernière fois. Désespérément toujours dans la même clinique, désespérément toujours alcoolique, les yeux et le visage désespérément toujours injectés de sang. Comme les autres, elle avait mal pris son retour comme les autres, elle lui avait claqué la porte au nez, lui hurlant des insultes au visage. Le lendemain, sa femme de ménage (John avait d'ailleurs été surpris d'apprendre que sa sœur avait une femme de ménage) l'avait découverte inconsciente, plongée dans un coma éthylique. Et malgré les efforts des médecins, rien ne semblait vouloir la détourner de la bouteille. Quand ils la laissaient sortir, c'était pour la récupérer quelques heures plus tard, gavée d'alcool jusqu'à la racine des cheveux.
_ Tu penses encore à ta dégénérée de sœur ? Fit alors la voix de Sherlock, le tirant de ses pensées.
John ne sursauta pas à ces mots. Il avait toujours su le scepticisme de Sherlock vis-à-vis de sa sœur. Et « scepticisme » n'était qu'un euphémisme. Sherlock avait toujours douté des capacités de Harry à quitter la boisson, et il n'avait jamais caché sa déception à voir John persister à vouloir payer les pots cassés. Pour lui, elle ne méritait pas les sacrifices que son frère faisait pour elle, pas plus que John ne méritait de supporter le poids mort qu'elle était.
_ Je ne l'ai pas vue depuis la dernière fois, répondit John.
Sherlock avait finalement quitté son palais mental et avait tourné la tête vers lui.
_ Je n'ai jamais compris pourquoi tu t'obstines à les voir, avoua-t-il.
_ Harry est ma sœur, Sherlock, et Lestrade était l'homme grâce à qui tu avais des enquêtes qui valaient le coup. Tu as peut-être de profondes lacunes en relations sociales, mais ce n'est pas une raison pour faire comme s'ils n'avaient jamais existé.
Sherlock détourna la tête en soupirant, agitant distraitement la main.
_ Nous n'avons pas besoin d'eux, affirma-t-il sobrement. Nous nous débrouillons très bien sans.
Ce qui fit bien rire John.
_ Vraiment ? Siffla-t-il amèrement. Ça fait des semaines que tu tournes en rond dans l'appartement en te plaignant de ne pas avoir d'enquête, alors ne viens pas me dire que nous nous débrouillons. Si tu avais pu faire profil bas et t'arranger pour au moins garder le contact avec Lestrade, ou au moins Mycroft, nous n'en serions pas là.
Sherlock tourna à nouveau la tête vers lui et se redressa.
_ Et pourquoi aurait-ce été à moi de garder le contact ? Lestrade était plus ton ami que le mien, non ?
_ C'est là le problème, expliqua doctement John. Je n'étais qu'un ami. Toi, tu étais un collaborateur. Quand il s'agissait d'enquête, c'était vers toi qu'il se tournait, pas moi. Je ne suis pas enquêteur, réceptionner les enquêtes n'était pas de mon ressort. Je suis docteur, Sherlock, mes relations professionnelles se limitaient au milieu médical. Et à moins que tu n'aies voulu enquêter sur l'origine d'une grippe ou d'un tétanos, je ne vois pas ce que je pouvais apporter de plus.
Un silence tomba sur le salon, et John frotta ses yeux fatigués avec lassitude. Ils avaient eu cette conversation tellement de fois… Le pire, c'était qu'ils avaient raison tous les deux. D'un côté, ils auraient pu essayer un tant soit peu de se battre, tenter de recoller les morceaux de leurs vies. D'un autre côté, si leurs proches avaient ressenti ce désir de ne plus les voir, qui étaient-ils pour ne pas l'accepter ?
John se leva finalement. Les premiers temps, ils avaient tenté de retourner le problème dans tous les sens. Sherlock s'était même abaissé à déclarer accepter les affaires les plus insignifiantes, mais la décision de leurs proches avait été irrévocable. Ils avaient donc laissé tomber, mais c'était plus par fatalité. Jusqu'au jour où Sherlock, incapable de rester sans rien faire, avait mobilisé toutes ses connaissances en informatique et avait piraté l'ordinateur de Lestrade. Ainsi ils s'étaient retrouvés à infiltrer en douce les scènes de crime. Des fois, ça marchait, des fois beaucoup moins.
John réprima un bâillement, chassant le souvenir au fond de sa mémoire. Cela ne servait à rien de s'attarder sur le passé. Ce qui était fait était fait.
_ Je vais me coucher, annonça-t-il.
Et il monta dans sa chambre.
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