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Chapitre 7

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Au vu de l'échec retentissant qu'avait pu être Peckham, John et Sherlock décidèrent d'un commun accord qu'il était devenu risqué, voire impossible de poursuivre cette enquête. La mort dans l'âme, Sherlock rangea donc finalement le dossier dans son palais mental, le laissant se couvrir de poussières. Il ne manqua pas cependant d'en suivre le déroulement sur l'ordinateur de Lestrade, ce qui était pour lui une bien maigre consolation.

Ils restèrent ainsi sans affaire pendant une semaine, du moins Sherlock parvint à tenir sans affaire pendant une semaine, avant que son cerveau sous-employé ne vînt à réclamer une distraction par tous ses neurones. Au grand émoi de John, il ralluma donc la radio sur la fréquence de la police, espérant un mystère intéressant.

Il y eut un homicide, que Sherlock prouva être un accident en quelques heures, puis un cambriolage, qu'il résolut tout aussi vite. Puis un vol de bijoux, qui s'avéra être une fraude à l'assurance, et un nouveau cambriolage fatal. Sherlock ne résolut jamais cette dernière enquête, le coupable ayant fini par se livrer lui-même, ce qui fit hurler de rire John. Et tout cela en quelques jours.

Et puis il y eut cet appel pour un homicide, soudain, en plein milieu de la journée. Une femme avait entendu ses voisins avoir une violente dispute, puis un choc sourd. Quelques minutes à peine plus tard, elle entendait la porte de leur appartement s'ouvrir et quelqu'un fuir en courant. La dame, voulant s'assurer que tout allait bien, s'était présentée au domicile de ses voisins, dont la porte s'était avérée être restée ouverte, pour trouver le corps de l'épouse sur le sol du salon.

Refusant de faire la fine bouche, Sherlock avait sauté sur l'occasion. Mais, prenant exemple sur le désastre de l'affaire de Peckham, avait également fait appel à la plus grande prudence, ce que John avait considéré comme une première. Admettant cependant le bien-fondé de la réflexion, il avait préparé ses affaires pour une sortie de nuit.

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Le taxi qui les amena à la scène de crime empestait le tabac, et Sherlock dut se retenir pour ne pas pointer du doigt son cancer du poumon naissant. John regardait les rues défiler par la vitre de la portière, silencieux. Par précaution, ils ne parlaient plus jamais d'une enquête en public, et encore moins dans un taxi, par crainte qu'une oreille trop attentive n'entendît leur conversation.

La scène de crime se trouvait dans un immeuble d'Ilford, non loin de North Circular Road. Sherlock apprécia la quiétude du quartier, gage de tranquillité, mais le logement le réjouit beaucoup moins : il préférait les maisons individuelles, plus faciles à infiltrer, aux immeubles où les chances de croiser un voisin étaient plus grandes.

Pénétrer le bâtiment fut un jeu d'enfant, Sherlock eut juste à forcer la serrure de la porte de secours. Puis lui et John se faufilèrent rapidement dans la cage d'escalier, avec des airs de locataires rentrant chez eux. C'était le seul avantage de ce type de résidence : les locataires y étaient tellement nombreux que la probabilité de croiser quelqu'un y connaissant tout le monde était quasi nulle. Ils appelèrent un ascenseur, puis se hissèrent au sixième niveau.

L'étage était calme, passe-partout. Seule une porte laissait échapper un air de musique. John l'écouta distraitement, reconnaissant Billie Holiday.

_ C'est ici, fit alors la voix de Sherlock.

Il était devant une porte barrée du reconnaissable cordon bleu de police. Tirant une trousse de sa poche, il sortit une paire de crochets palpeurs et entreprit de crocheter la serrure. Une minute plus tard, le loquet s'ouvrit et la porte s'entrebâilla. Sherlock rangea son matériel, poussa la porte et, se glissant entre le cordon tendu devant l'ouverture, il se faufila dans l'appartement.

L'équipe scientifique avait déjà travaillé sur la scène de crime, mais Sherlock avait fini par savoir faire avec. Les surfaces étaient couvertes de poudre à empreintes, des marquages au sol indiquaient la présence d'une empreinte de pas ou de gouttes de sang, un contour blanc signalait l'emplacement et la posture du corps de la victime qui s'était trouvé là.

John jeta un regard circulaire sur le logement immobile. Hormis les meubles et les objets sur lesquels le Met avait travaillé, le reste de l'appartement était resté en l'état.

_ Alors, qu'est-ce qu'on sait sur l'affaire ? Demanda-t-il enfin.

_ Querelle de couple, du moins selon la voisine qui a entendu leur dispute. Puis elle a perçu ce qu'elle a identifié comme le bruit d'un choc sourd et, quelques minutes plus tard, une fuite dans le couloir. Elle a trouvé le corps de la victime ici, à cet endroit, en allant voir si tout allait bien.

_ Comme quoi, les voisins curieux, ça peut servir, des fois, philosopha John.

Sherlock ne répondit pas, déjà penché sur le sang séché sur l'angle de la table. D'après les touts premiers éléments du dossier, la victime avait eu l'arrière du crâne enfoncé suite à un coup violent contre un angle dur. La cause de la mort ne faisait aucun doute, mais ce qui intéressait Sherlock, c'était de connaître les circonstances du décès, et surtout de pouvoir mettre la main sur l'époux suspect qui demeurait résolument introuvable.

John fit le tour de l'appartement afin de s'assurer qu'il n'y avait pas d'autre centre d'intérêt. Il releva des traces d'investigation dans la cuisine, nota les marqueurs qui indiquaient les ustensiles qui s'étaient trouvés là, et encore de nombreux relevés d'empreintes.

_ Il y a eu du grabuge dans la cuisine, informa-t-il Sherlock avant de prendre la direction de la chambre.

La pièce était plus ou moins ordonnée, et ne semblait avoir beaucoup eu les faveurs des enquêteurs. Le lit était sommairement refait, la couverture juste tirée sur les oreillers. Une pile de vêtements était posée sur une chaise, le bureau longeait le mur. John devina aux espaces dans la poussière qu'il avait supporté un ordinateur, lequel devait certainement se trouver aux mains des experts de Scotland Yard. Tirant une paire de gants en latex de sa poche, il ouvrit la penderie, mais il ne tira rien de particulier, hormis que la personne en charge du linge avait des lacunes en repassage. La salle de bain ne lui apprit rien de plus, typique d'un couple, avec sa surabondance de produits à usage féminins. Rien ne semblait avoir bougé de cette pièce.

Il revint dans le salon, où Sherlock avait déjà commencé à collecter des indices qu'il disposait dans des boîtes de Pétri.

_ Le plus gros des indices concernant le décès semble être rassemblé dans le salon et la cuisine, annonça John. Il n'y a aucune trace de lutte dans la chambre et la salle de bain. Les experts ont saisi l'ordinateur, mais il n'y a rien de plus. Je suppose que tu voudras quand même y jeter un œil, des fois que tu découvres que l'un d'eux avait une liaison ou quelque chose dans le genre.

John avait dit cette dernière phrase avec un demi-sourire. Car s'il y avait une chose dans laquelle Sherlock était fort, c'était de découvrir des informations capitales dans les indices à première vue les plus insignifiants.

Celui-ci se releva alors, fermant sa loupe de poche avec un petit geste sec, puis prit la direction de la cuisine. Il parcourut la pièce d'un regard ample, s'attardant sur les marques laissées par les enquêteurs.

_ C'est ici que la dispute a commencé, conclut-il alors.

John parcourut à son tour la pièce du regard.

_ A quoi tu le vois ?

De nombreuses empreintes maculaient le plan de travail où traînaient des restes de légumes : l'un des protagonistes était en train de faire la cuisine. Un couteau manquait dans le bloc juste à-côté, il devait certainement se trouver au laboratoire. Sherlock prit note qu'il lui faudrait vérifier dans le dossier qui l'avait eu en main. Le sol était couvert de pulpe éparpillée par des traces de pas. Quelqu'un était donc en train de faire la cuisine quand la dispute avait éclaté. Pendant la querelle, des légumes sur la planche à découper étaient tombés au sol – non, balayés de la planche à découper, à en juger par la trace uniforme qu'ils y avaient laissé. Sherlock releva dans les aspérités du plastique deux poils qui devaient appartenir à un bras masculin.

_ C'était la victime qui cuisinait, déclara-t-il en appuyant ses propos avec des gestes. Et l'époux, sous le coup d'une colère dont la raison est encore inconnue, a balayé les légumes d'un geste du bras, les répandant au sol, et le couple, dans leur échange, les ont piétinés sans y prendre garde.

Sherlock remarqua dans le jus laissé par une tomate l'empreinte très étroite caractéristique d'un talon aiguille. Cette information le fit tiquer un peu. Qui donc cuisinait en talons aiguilles ?

Suivant le jeu d'empreinte, Sherlock se retrouva devant le frigidaire, également couvert de poudre à empreinte. La porte gris acier était enfoncée, mais l'enfoncement était trop pointu et pas assez profond pour appartenir à un crâne ou un poing. Un coude, donc. Il regarda sur le frigidaire et remarqua le petit vase décoratif renversé. Un espace dans la poussière lui fit comprendre qu'il n'avait pas été renversé depuis longtemps. Quelqu'un avait donc basculé contre le meuble, avec suffisamment de force pour renverser le vase qui était dessus. Et cette personne avait jeté son coude en arrière pour amortir le choc. Sherlock prit une nouvelle note pour penser à vérifier le coude de la victime dans le rapport d'autopsie.

John, qui avait suivi l'exposé sans dire un mot, se risqua à poser une question :

_ D'accord, mais qu'est-ce qui te dit que la dispute a commencé dans la cuisine ? Elle a pu commencer dans le salon.

Mais Sherlock pointa du doigt le tapis sous la table du salon. Les poils étaient très nettement souillés par les résidus de légumes que le couple avait piétinés dans la cuisine.

_ D'accord, résuma John. Donc la victime est dans la cuisine, vraisemblablement en train de préparer le repas… Et quoi ? Le mari se met soudainement en colère et lui fracasse le crâne contre la table ? Ça n'a pas de sens.

Dis comme cela, non, cela n'avait pas de sens. Mais les empreintes de pas dans la cuisine indiquaient qu'il y avait eu lutte : la victime s'était défendue. Un cas de violence conjugale, peut-être, bien que ce scénario fût mis à mal par les chaussures de la victime. Les talons aiguilles n'étaient pas vraiment l'apanage des femmes battues.

Sherlock se redressa puis prit la direction de la chambre. Il en fit rapidement le tour, ouvrant également la penderie, nota à son tour les vêtements mal repassés. Puis il se rendit dans la salle de bain, son regard passa sur la multitude de produits de beauté.

_ Notre problème, admit-il, c'est que nous ignorons les circonstances de la dispute. L'état négligé de la penderie et la qualité de certains produits de beauté ne nous décrivent pas un modèle patriarcal. Ce n'est donc pas un cas de violence domestique.

Il retourna dans le salon et regarda autour de lui.

_ Nous savons comment les événements ont eu lieu, mais il est impossible de déterminer leur cause…

_ La victime avait un agenda ? Demanda John. Il pourrait nous apprendre des choses.

_ Il est déjà entre les mains du Met, mâcha amèrement Sherlock. Tout ce qui est agendas, ordinateur, répertoire téléphonique a été saisi, et le dossier ne mentionne pas où le mari travaille.

John haussa un sourcil sarcastique.

_ Tu es sérieux ? Ironisa-t-il.

_ Quoi ?

John laissa retomber ses épaules et leva les yeux au ciel.

_ Tu as de la chance que je passe mon temps sur l'ordinateur, et sur autre chose que sur la base de données du Yard. Nous avons bien leurs noms, non ?

Il se tourna vers la porte d'entrée de l'appartement, faisant signe à Sherlock de le suivre.

_ Tu vas voir, lui promit-il avec un sourire, le nombre incroyable de choses que l'on peut apprendre sur les gens sur internet.

Il contourna la table, prenant la direction de la sortie. Mais à ce moment-là, la porte s'ouvrit brusquement, et la lumière d'une lampe torche l'aveugla. Il se détourna par réflexe, protégeant son visage avec son bras.

_ Qu'est-ce que vous faites ici ? Les interpella une voix sèche. Ne bougez plus et les mains en l'air !

Un policier. John retint un juron entre ses dents, mais dans le fond, ce n'était pas si surprenant que ça. Après leur incursion à Peckham, le Yard avait certainement dû prendre des mesures. Ils avaient dû placer un agent de garde, pour le cas où ces phénomènes d'intrusions se reproduiraient.

Son corps réagit avant même son cerveau. Il se jeta en avant, soudainement. Le policier, qui parlait dans son talkie-walkie, n'eut pas vraiment le temps de réagir. John lui rentra dans l'estomac, lui coupant le souffle, et le fit basculer au sol. Saisissant la lampe torche, il l'abattit sur sa nuque, lui faisant perdre connaissance.

John et Sherlock s'immobilisèrent dans le couloir, attentifs au moindre bruit. Puis ils entendirent du mouvement dans un des appartements, suivi du craquement d'une serrure qu'on ouvrait. Immédiatement, ils prirent la fuite au bout du couloir, où se trouvait l'escalier de secours. Ils dévalèrent les marches, enfoncèrent presque la porte de sortie, et fuirent dans la rue.

Sherlock regarda aussitôt autour de lui à la recherche du véhicule de police, mais ne le vit pas. Il se précipita alors sur le bord de la route en quête d'un taxi. Mais à cette heure-ci, dans ce quartier, il avait peu de chances d'en trouver. Les voitures passaient dans la rue, ignorant totalement l'homme au long manteau noir qui trépignait d'impatience au bord de la chaussée.

John, qui avait posé sur les environs un regard plus poussé, vint finalement vers lui et lui posa la main sur le bras pour le calmer.

_ Viens, lui dit-il, il y a une gare, pas très loin, on aura peut-être plus de chances là-bas.

Puis il courut le long du trottoir, Sherlock sur les talons. Ils parvinrent bientôt dans une zone commerciale, alignée d'enseignes diverses, et aperçurent enfin le sigle rouge et blanc. Tel que John l'avait supposé, quelques taxis étaient là, attendant le proverbial noctambule. Sherlock en héla aussitôt un qui s'arrêta à leur hauteur. Ils montèrent rapidement dedans, donnèrent au chauffeur l'adresse de Baker Street, et le véhicule démarra.

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Notes: ça va commencer à craindre au prochain chapitre. Préparez-vous à boucler votre ceinture.

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