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Notes: Avant dernier chapitre ! Faites bien attention de lire celui-là d'abord !

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Chapitre 11

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Lestrade sentit aussitôt un pincement lui agacer le cœur. Dans sa tête, défilèrent à toute vitesse les nombreux cas d'intrusions mystérieuses qui circulaient depuis des mois dans les couloirs du Yard. John et Sherlock avaient-ils réellement fait tout cela en ignorant que… ?

Cela n'avait pas de sens. Comment, en se sachant morts, avaient-ils pu quand même croire que… ?

Oh.

Au pauvre sourire de John devant ses évidentes pensées, le lieutenant se tut, sous le choc.

Bien sûr qu'ils le savaient. Ils étaient morts, que pouvaient-ils espérer d'autre ? Ils savaient que le blog n'existait plus, ils savaient que les mails de Sherlock ne parvenaient jamais à Lestrade. Ils savaient que leurs affaires avaient été déménagées, que tout ce qu'ils avaient pu posséder avait été récupéré par leurs familles. Ils savaient que Mme Hudson avait abandonné la place, partie se consoler chez sa sœur, incapable de rester vivre plus longtemps à Baker Street.

Ils savaient que les enquêtes sur lesquelles ils affirmaient travailler n'avaient jamais existé. Ils savaient que les scènes de crime étaient factices, que les agents des forces de l'ordre devant lesquels ils fuyaient n'étaient même pas là.

C'était juste que… Ils faisaient semblant. Quand ils étaient retournés à Baker Street et qu'ils s'étaient retrouvés confrontés à la dure réalité de leur situation, ils avaient simplement choisi la solution de facilité : ils l'avaient simplement niée, imaginant à la place un scénario et un décor auxquels ils avaient fini par croire dur comme fer. Baker Street était redevenu le joyeux capharnaüm qu'ils avaient toujours connu, comme si rien ne s'était passé.

Lestrade marqua un temps d'arrêt. Il ne pouvait que comprendre ce choix, prétendre avoir agi différemment aurait été mentir. Mais n'était-ce pas se mentir à soi-même que de se convaincre d'une histoire que l'on n'avait jamais vécue ? John et Sherlock en étaient venus à se persuader d'un passé et d'un présent qui n'existait pas, pour la simple raison que leur état s'accordait mal avec la situation.

Il ravala sa salive, mal à l'aise. Il savait ce qu'il devait dire. Il ignorait s'il fallait le dire, mais il le devait. Et il avait conscience que ses prochaines paroles allaient être lourdes de sens.

_ Et vous n'avez jamais… envisagé… ? Je veux dire…

Il se mordit la lèvre.

_ Le réseau de Moriarty a été abattu, à vous en croire. Ce que je veux dire, c'est que…

Il se gratta la nuque.

_ Bon sang, jura-t-il pour lui-même, je ne suis vraiment pas fait pour ça.

_ Fait pour quoi ?

_ Bon sang, Sherlock, je suis agent du Yard, pas psychologue ! Mais Sherlock… John… Vous n'avez jamais pensé à… reposer en paix ?

La fraction de seconde d'après, il crut que ses propos seraient mal interprétés et se récria aussitôt :

_ Je veux dire… Ce n'est pas que… Mais normalement… vous ne devriez pas… reposer en paix ? Ce n'est pas ce que les morts font, d'habitude ?

_ Reposer en paix ? D'un ennui à mourir. Sans mauvais jeu de mot.

Lestrade se pinça la voûte du nez.

_ Sherlock, est-ce que seulement vous comprenez ce que j'essaie de dire ?

Il les regarda, silencieux et immobiles.

_ Ce que j'essaie de dire, c'est que les morts sont censés être morts. Ils sont censés être au paradis, ou en enfer, peu importe, mais ce n'est plus leur rôle que d'évoluer chez les vivants. Enfin, pour autant que je sache.

John et Sherlock savaient qu'il y avait du vrai dans le discours de Lestrade, mais ils avaient encore un rôle à jouer. Ils étaient le détective Sherlock Holmes et le docteur John Watson, pourchasser le crime était ce pourquoi ils étaient faits. Quand ils avaient achevé leur mission à-travers le monde, leur retour à Baker Street avait semblé comme une évidence. La question ne s'était même pas posée.

_ Mais…, hésita Lestrade, vous auriez fait ça encore longtemps ? Écoutez, j'essaie juste de comprendre. Ce que je veux dire, c'est que le deal était simple : j'avais des enquêtes et je vous laissais travailler dessus. Mais c'est fini, ça. Alors je vous demande : Vous allez vous introduire en douce sur des scènes de crimes imaginaires pendant encore combien de temps ? Je sais que les énigmes, c'est votre truc, Sherlock, et toi, John, je te connais assez pour savoir que tu le suivrais n'importe où. Mais vous allez vraiment continuer à faire ça en sachant que ce n'est pas réel ?

John et Sherlock ne répondirent pas. Les propos de Lestrade avaient de plus en plus des accents de vérité.

_ Notre travail n'était pas fini, argumenta alors Sherlock.

Mais Lestrade secoua la tête.

_ Non, Sherlock. Il est fini. Il a fini dès l'instant où vous avez sauté de ce toit. Celui de John a fini dès l'instant où il a collé cette arme sur sa tempe. Écoutez, ne prenez pas mal ce que je dis, n'allez pas croire que je vous chasse, ou quoi que ce soit, bien au contraire. Vous resterez à mes yeux les deux hommes les plus extraordinaires que j'aie jamais rencontrés, et je n'oublierai jamais tout ce que vous avez fait. Mais je crois qu'il est temps pour vous de raccrocher.

Le malheureux lieutenant sentit son cœur se briser à ces paroles. Mais il avait la certitude qu'il était dans le vrai. Pourtant, pas une seconde il en avait pensé un mot avant de les avoir revus. Jusqu'à présent, il avait été mû par les sentiments, par l'émotion et la nostalgie. John et Sherlock étaient de retour à Londres. Il avait eu envie de les revoir. Il devait les revoir. Son cœur avait bondi de bonheur quand il les regardait s'élancer le rire aux lèvres sur la vidéo de Peckham, les deux incroyable trublions du crime.

Puis il était retourné à Baker Street, se souvenant des jours qui avaient suivi la disparition de John. Les vêtements, les objets, les dossiers qui étaient restés, tout avait disparu, récupérés par Harry. N'étaient plus restés que les meubles et de la poussière, étrangement seuls dans ces espaces jadis encombrés d'objets et de vie.

Il était alors entré dans le salon, et il avait tout de suite remarqué que quelque chose n'allait pas. L'espace était pourtant resté le même, uniquement meublé du peu de fournitures que Mme Hudson possédait. Aujourd'hui encore, malgré le temps écoulé, elle ne trouvait toujours pas la force de réaménager les lieux. Le sofa contre le mur, les deux fauteuils devant la cheminée, la table entre les fenêtres, rien n'avait bougé.

Et portant, en foulant du pied le plancher nu qui craquait sous ses pas, il avait été pris par une sensation étrange. Un frisson lui avait parcouru le dos, l'appartement de Baker Street avait semblé se refermer sur lui. Les murs donnaient l'impression de le regarder. L'air paraissait rempli d'une forme de vie que les lieux n'avaient pourtant plus trois années auparavant.

Baker Street avait de toute évidence de nouveau des locataires.

Il s'était abattu dans le fauteuil qui avait autrefois été celui de Sherlock. Spontanément, il s'était rappelé la saisie de drogues, alors que John et Sherlock venaient juste de se rencontrer.

Le bon vieux temps. Il s'était rappelé le bocal d'yeux dans le micro-ondes qui avait tant choqué Donovan. Le crâne sur la cheminée. Sherlock et son insupportable intelligence, John et son infinie gentillesse, son blog, les scènes de crime, le pauvre Anderson toujours en ligne de mire… La mélancolie lui avait tordu les entrailles, et il avait dû se retenir pour empêcher les larmes de lui couler sur les joues. Il voulait les revoir, se retrouver à nouveau face à eux, échanger d'aigres civilités respectueuses, boire une pinte de bière avec John, faire travailler ses neurones avec Sherlock.

Mais non.

Ça, c'était avant.

Et quand John et Sherlock s'étaient montrés à lui dans le salon de Baker Street, il avait compris.

Le bon vieux temps ne serait jamais plus.

John et Sherlock étaient morts, ce qu'il avait devant lui n'était plus que le reliquat d'un passé impossible à rattraper. Ils ne devraient pas être ici. Ils devraient être en paix. Pas en train de s'accrocher au simulacre d'une vie qu'ils n'avaient plus, pas en train de persister à voir ce qu'ils voulaient bien voir, à croire ce qu'ils voulaient bien croire, pas en train d'enquêter sur des crimes qui n'avaient jamais eu lieu, pas en train d'envoyer des mails imaginaires ou de poster des entrées sur un blog qui n'existait plus. Ils pouvaient prétendre ce qu'ils voulaient, l'existence qu'ils menaient maintenant était faussée, biaisée, le pâle fantôme de ce qui était autrefois une grande aventure, mais qui n'était maintenant plus que les fragments volés d'un présent auquel ils ne faisaient plus partie.

Sherlock Holmes et John Watson n'avaient plus leur place ici.

John baissa les yeux alors que Lestrade tentait désespérément de canaliser son émotion.

_ Je suis désolé, les garçons… Mais vous devez partir. Faites-le pour vous.

Les deux hommes ne répondirent pas, mais, inconsciemment, s'accrochèrent l'un à l'autre. Il y avait sur leurs visages comme une forme de détresse.

Le lieutenant les regarda. Il aurait voulu marcher vers eux, les étreindre avec force, mais malgré toute sa volonté, il savait qu'il ne pourrait jamais les toucher. Il plongea ses mains dans ses poches, serrant ses poings avec raideur et frustration.

_ Ce n'est pas juste, souffla John.

Lestrade secoua la tête avec absence.

_ Ça ne l'est jamais. Je suis désolé, John. Si j'avais su que ça finirait comme ça…

_ Tu n'as pas à t'en vouloir. Tu n'as fait que ton travail. C'est juste que… c'est tellement bête.

_ Qu'est-ce qui est bête ?

John haussa des épaules avec un petit sourire amusé.

_ Tout. Notre déchéance, notre mort, tout ce qui a suivi. Tout ça à cause d'un homme suffisamment intelligent pour inventer un mensonge crédible, et de quelques personnes suffisamment crédules pour y croire.

Cette allusion à peine voilée à la responsabilité de Donovan et Anderson fit ployer les épaules du lieutenant.

_ Et tu sais ce qui m'amuse le plus ? Poursuivit John.

_ Quoi ?

_ Mon blog. L'entrée concernant une enquête à Greenwich, un suicide apparent. C'était Dimmock qui était sur le coup. Tu sais quel nom j'ai donné à cette affaire ? « La Double Mort ». Plutôt ironique, non ?

John eut un petit rire et secoua la tête, comme frappé par la coïncidence.

_ Vous savez…, avoua Lestrade, s'il existait un moyen de vous ramener… et quand je dis ramener, c'est ramener… Ou même celui de vous refaire travailler… Je vous jure que je n'hésiterais pas. Malheureusement, vous devez bien comprendre que…

Oui, ils comprenaient. Ils ne comprenaient que trop bien. Cette dernière année s'était chargée de le leur rappeler.

Il les regarda.

_ Écoutez, les garçons, vous devez bien regarder les choses en face. Vous êtes brillants, formidables, je vous adore, sincèrement. Mais chaque chose a son temps. John… Sherlock… Vous avez fait le vôtre. Les enquêtes, c'est votre truc, je le sais. Mais vous n'allez pas faire ça indéfiniment. Un jour ou l'autre, on ne sera plus là. Et vous, vous allez rester ici, à résoudre des enquêtes imaginaires comme des idiots ? Ça me brise le cœur rien que d'y penser.

_ C'est notre travail, Lestrade, s'obstina Sherlock. Ces crimes, ces enquêtes… c'est nous. C'est la raison pour laquelle nous sommes là.

Mais le lieutenant secoua la tête tristement, en silence. Il n'avait même pas besoin d'argumenter pour faire comprendre au détective qu'il se fourvoyait.

Il y eut un grand silence pendant lequel personne ne prononça un mot. Puis, après une longue et atroce hésitation, John et Sherlock échangèrent finalement un regard, et Lestrade comprit. Sa bouche se tordit. Sa voix était blanche et sèche.

_ Dites… Vous croyez qu'on se reverra… là-haut ?

Il aperçut les mâchoires de Sherlock se contracter, puis une larme rouler sur sa joue. Ce serait la seule qu'il verrait jamais.

John hocha la tête, à la fois comme un assentiment et comme un salut, puis glissa son bras sous celui de Sherlock. Il y avait sur leur visage comme une sorte de douce résignation.

Puis la voix du lieutenant s'éleva :

_ Avant ça, interrompit-il alors, j'aimerais savoir une dernière chose.

L'élan se figea instantanément. John tourna la tête vers Lestrade, interrogateur. Un éclair de surprise traversa le regard de Sherlock, il eut une fraction de seconde d'hésitation, mais il invita néanmoins d'un geste Lestrade à parler.

_ Oui, bien sûr.

Le lieutenant glissa nonchalamment ses mains dans ses poches.

_ C'était quoi, votre dernière enquête ?

Immédiatement, une extraordinaire bouffée de reconnaissance submergea John. En un instant, il oublia le cimetière, il oublia les sépultures devant lui, il oublia tout. Il se sentit juste comme propulsé trois ans en arrière. Son nez huma soudain une sournoise odeur de sang, ses oreilles résonnèrent d'une stridente sirène, sa langue goûta un faible goût de poussière, et son corps vibra d'une excitation et d'une impatience nouvelles.

Sherlock regarda l'officier avec surprise, se demandant la raison de son intérêt soudain pour leurs « enquêtes ». Mais Lestrade restait serein, l'invitant même d'un regard encourageant.

Alors Sherlock parla de la scène de crime d'Ilford.

Et Sherlock s'illumina, développant avec emphase, se payant même le luxe de critiquer le manque d'indices qu'il avait eus à disposition. Il expliqua la dispute qui avait commencé dans la cuisine, les légumes écrasés par la lutte, le coup de coude dans le réfrigérateur, tout ce qu'il avait pu avoir le temps d'analyser et de déduire. Il affirma également ses doutes sur l'hypothèse d'un cas de violence conjugale, la porte laissée ouverte par l'époux dans sa fuite indiquant clairement la panique d'un homme qui n'avait pas pour habitude d'éconduire sa femme. Jouant le jeu, Lestrade avança alors ses propres hypothèses, comme celle d'une aventure extraconjugale, dévoila quelques informations, que le corps de la victime ne présentait aucune blessure antérieure à celles du moment de son décès, que les voisins n'avaient pourtant jamais entendu de disputes chez eux avant ce jour. L'autopsie et les analyses n'étaient pas encore effectuées, il était donc incapable de dire quoi que ce fût de plus, hormis que les premières observations faisaient état de blessures légères. À l'exception de l'impact mortel, les autres tenaient plus de l'hématome superficiel. Sherlock rebondit alors en suggérant l'hypothèse d'un simple accident. Qu'au cours d'une violente dispute de couple pendant laquelle ils s'étaient empoignés, l'époux avait pu repousser la victime qui avait basculé en arrière et s'était fracassé le lobe occipital contre l'angle de la table. Il invita donc le lieutenant à éplucher ses répertoires et visiter en priorité ses contacts les plus proches. L'époux devait certainement se cacher chez une personne de confiance, bouleversé par son geste. Lui faire expliquer les raisons de l'accident ne serait ensuite qu'un jeu d'enfant.

John ne dit pas un mot de tout l'exposé. Il n'en avait pas besoin, et il n'en avait pas envie, souriant juste devant la transe qui animait le détective. Ce moment, c'était celui de Sherlock et de personne d'autre. En dépit de ce qu'il avait toujours affirmé, Sherlock avait manqué cette attention, cette occasion d'étaler son génie. Il avait manqué les collaborations et les disputes, les analyses et les contre-théories. John se tint donc en retrait, laissant à son ami tout le prestige de la déduction, juste souriant devant les nombreux compliments qui lui traversèrent l'esprit en cet instant. Et il regarda le détective et l'officier, ému, transporté par la nostalgie, mais le fond des ses yeux recouvert d'un voile triste. Car il savait.

Cette enquête, aussi fausse fût-elle, serait la toute dernière.

Leur dernier hourra.

Sherlock acheva alors sa longue liste d'instructions au lieutenant, dont celle de cesser de fréquenter la brunette qu'il voyait actuellement, cette dernière étant de toute évidence plus à la recherche du grand frisson que du grand amour. L'officier hocha la tête pour faire comprendre qu'il avait compris et qu'il suivrait la recommandation à la lettre. Il tentait vaillamment de conserver son professionnalisme, mais sa douleur était évidente dans son regard. Lui aussi connaissait l'issue, sur son visage s'affrontaient le chagrin et le déni. John le rassura alors d'un doux sourire, puis glissa à nouveau son bras sous celui du détective.

Il y eut un silence, pendant lequel personne ne trouva plus rien à dire.

_ Sherlock…, avança alors Lestrade, je… je dirai à votre frère que vous allez bien.

Le lieutenant sentit ses propos bancals et ridicules, mais c'était tout ce qu'il avait trouvé à dire. Sherlock le remercia d'un signe de tête, et ce fut la dernière image que Lestrade emporta d'eux. Son visage se crispa et il ploya, incapable de contenir plus longtemps sa détresse. Ses jambes se dérobèrent sous lui, les larmes coulèrent sur ses joues, et il pleura.

Seul.

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