Je suis restée

(Bellatrix pour Narcissa)

Je repassais dans le hall, pour aller récupérer mes dernières affaires. Papa et maman étaient chez les Parkinson, mais nous ne savions pas quand ils rentreraient. Partir... J'en avais tellement rêvé. Sortir de cet enfer sans nom, où on devait toujours faire ci et dire ça, prisonnières ! Quel doux projet ! J'étais ravie. On étouffait tellement, ici !

Andromeda et son copain, Ted, avaient tout préparé. Elle m'avait prévenu : au début, la vie serait loin d'être facile. On vivrait probablement au milieu des moldus pour éviter de quelconques représailles familiales, et dans des conditions sommaires. Nous devrons sûrement travaillé de nos mains pour améliorer notre quotidien discrètement, et devrons sans doute demeurer un temps loin de la communauté magique. Les parents de Ted étaient morts tous les deux, mais, comme il était majeur, il avait hérité de leur maison, qu'il nous avait présentée comme une masure dans le centre de Londres. Et puis, il nous faudrait finir nos études, par correspondance sûrement, pour éviter le contact avec d'éventuels alliés des Black qui risqueraient de nous faire payer cher notre trahison. On changerait de noms : Andromeda se ferait appeler Andy, bien qu'elle détestât ce surnom, et je redeviendrai Bella, du surnom que Dy m'avait donné toute mon enfance. On prendrait le nom de jeune fille de la mère de Ted, Gregory, et on vivrait sous son toit en tant que cousines désargentées. Dès qu'on aurait assez d'argent, on partirait ailleurs. Peut-être que je partirais seule alors. Dy serait sûrement assez grande pour veiller sur elle, en ce temps-là, puis je ne voudrais pas être de trop entre Ted et elle, et je devrais certainement prendre ma vie en main. Peut-être même que j'épouserai un moldu, pour le plaisir d'envoyer un coupon d'invitation à notre mariage à maman, histoire de la faire rager. Je me dépêchais. Andromeda et Ted étaient prêts, je ne voulais pas les faire attendre. J'étais si excitée ! J'allais enfin pouvoir faire deux pas à l'extérieur sans ma mère, sans personne pour me dicter ma conduite. Je porterai des vêtements proches du corps si je veux, je laisserai mes cheveux voler en rang désordonné dans mon dos à ma guise, et j'irai frayer avec des moldus vulgaires et stupides si l'envie m'en prend ! Je riais à cette pensée. J'étais tellement heureuse ! Seulement, en prenant mes dernières affaires que j'avais préalablement posées en tas dans le hall, je te vis en haut de l'escalier. Tu étais assise, et m'observais à travers les barreaux de bois. Tu pleurais, silencieuse. Tu étais toujours si silencieuse. Tellement différente de moi ou de Dy. Jamais à protester. Tu te laissais mener tranquillement, sans aucune trace d'opposition.

« - Cissy ! » je t'ai appelé.

Tu t'es levée, à contrecœur. Tu as descendu l'escalier lentement, avec grâce, comme maman l'aurait voulu, alors que Dy et moi avions toujours dévalé les marches, d'aussi loin que je me souvienne. Ta robe était de longueur adéquate, et d'ampleur suffisante : ni trop courtes comme celles que portaient Andromeda, s'arrêtant toujours au genou et dévoilant ses jambes (qui étaient, soit dit en passant, ses meilleurs atouts : j'ai toujours voulu en avoir de pareilles), ni moulantes comme les miennes, qui mettaient ma poitrine et mes hanches en valeur (et là, c'était au tour de Dy de me jalouser, je n'avais rien à lui envier de ce côté-là). Tes cheveux étaient rassemblés en une queue de cheval stricte, et tu portais une broche noire aux armoiries des Black sur ta robe vert Serpentard. C'est pour ce genre de raisons qu'Andromeda avions au préalable pensé que tu serais à ton aise ici, même sans nous, et que tu ne pourrais aimer un autre mode de vie. Tu étais coulée dans un moule pour ainsi dire, dans lequel ni notre sœur ni moi n'avons réussi à entrer. Ne crois pas que ça ne nous faisait pas du mal de t'abandonner. Nous y avons longuement réfléchi, mais on avait fini par conclure que notre avenir serait trop incertain pour t'emmener, et que tu avais ta place parmi les Black, contrairement à nous deux. Peut-être que je serais partie sans me retourner si je ne t'avais pas vu, mais tu pleurais. Pour la première fois, tu pleurais. Et je t'ai vu comme ce que tu étais, finalement. Une petite fille sans défense, vulnérable, pas un brouillon consanguin conformiste. Ça m'a surprise. Je n'avais jamais considéré Andromeda ainsi, car elle avait tendance à se rebeller, et pourtant, je t'avais toujours imaginé comme ça à cause de la froideur qui émanait de toi, ce manque de naturel qui me faisait presque peur et semblait inné. Si tu n'avais pas pleuré, serais-je partie ? Sûrement. Je t'ai serrée dans mes bras, et contrairement à ce que je pensais, tu ne m'as pas repoussé en digne Sang-Pur. Ne me voyant pas revenir, Ted et Andromeda revinrent. Dy resta bouche-bée. Je la prenais souvent dans mes bras, lui agrippais le poignet, la tirais par le coude, mais tu n'avais jamais été tactile, refusant mes câlins dès ton plus jeune âge. Je ne savais plus quoi faire. J'étais l'aînée, et tout le monde attendait que je dise quelque chose. Papa et maman devaient bientôt rentrer. J'ai fait mon choix. J'étais la plus âgée. Avais-je seulement le choix ? Tu es remontée dans ta chambre, essuyant tes larmes et reprenant une attitude digne. Dy a pleuré aussi, mais je m'y attendais, et ce n'était pas la première fois que je la réconfortais. Elle a dit qu'elle ne voulait plus partir, pas sans moi, mais je lui ai ordonné de ne pas faire l'imbécile. Elle avait une chance inouïe et devait la saisir coûte que coûte. Je lui ai fait promettre de m'écrire, et j'ai fait jurer à Ted de prendre soin d'elle, et, que s'il ne le faisait pas, d'une manière ou d'une autre je le saurais, et que je le poursuivrais sur la planète entière s'il le fallait pour venger ma cadette. Je l'ai serrée contre moi une dernière fois, et j'ai aussi pleuré un peu. Enfin, je leur ai souhaité bonne chance, me demandant si je ne regrettais pas déjà. Mais je devais rester. J'étais la plus grande, j'étais responsable de mes deux petites sœurs. Je savais que la première serait heureuse, du moins, je l'espérais de toutes mes forces, et j'ai fini par m'en convaincre. Pour la seconde, je ferais tout pour.

Je suis restée pour toi, Cissy.