Introduction :
Les hommes délaissaient cette partie de la rivière, parce qu'elle était pourrie de déchets, et n'y venaient jamais, pas même lors de la plus belle des saisons des feuilles mortes. Alors cette chatte vivait là depuis quelques lunes. Deux. Elle en avait désormais presque sept. Et ça faisait bientôt deux semaines qu'une autre chatte s'était installée ici. Au départ, ce n'était pas définitif, juste un abri de fortune comme un autre mais la vieillesse l'avait rendu bien trop faible pour voyager. La jeune chatte rousse au dos noir attrapa une souris, puis rentra dans sa grotte la porter à la vieille invitée.
Elle disait s'appeler Petite Baie, c'était –en effet- une petite chatte blanche mouchetée de doré. Elle était vraiment jolie, avec ses deux yeux bistre qui luisaient. Ou du moins, elle avait dû l'être. Car elle était bien plus vielle maintenant que la petite rousse.
-Merci, lui dit-elle, comme à chaque fois. Je ne sais vraiment pas ce que je ferais sans toi.
La jeune hocha la tête, puis répondit :
-Je n'ai rien à faire d'autre, de toute manière.
Petite Baie fronça les sourcils :
-Oh, allez. Quand j'aurais récupéré de ce petit « voyage », proposa-t-elle en faisant référence à sa fuite du clan, nous irons toutes les deux au clan de la Rivière. J'y aie une petite, Petit Dauphin, elle doit avoir ton âge. Dire que j'ai raté sa cérémonie d'apprenti ! Du moins, je crois bien que c'était il y a une demi-lune.
-Comment c'est, là-bas ? demanda, dévorée par la curiosité, la petite chatte roux-brun au dos noir.
-C'est un endroit sublime, conta la vieille chatte, où tu apprends à devenir un guerrier, à servir ton clan, à le défendre et à le rendre fier. Tu verras quand je t'y emmènerais, Petit Kraken.
La même chose qu'elle disait depuis des jours et des jours, sans qu'aucune des deux n'ose répondre la vérité. Il n'y aurait pas de retour pour la vieille chatte, son état s'aggravait de jour en jour, et toutes les deux le voyaient bien. Mais personne ne disait quoi que ce soit. Petit Kraken, puisque c'était là le nom que Petite Baie lui avait donné, rêvait de plus en plus de cet endroit. Mais si elle savait tout sur lui, elle se sentait incapable d'y aller seule. De plus, entrer dans un nouveau monde de la sorte est dur. Serait-elle prête à ça ? Elle n'en savait rien, et comme les chances de s'y rendre diminuaient un peu plus chaque jour, elle n'y réfléchissait que peu.
Les jours ont passé, et la vieille chatte était désormais sur le point de céder. Inévitable. Mais simplement, Petit Kraken ne pouvait s'empêcher de penser à cet endroit qu'elle ne retrouverait jamais, et qu'elle-même ne pourrait voir. Parce qu'elle avait pitié de la pauvre chatte presque morte qui ne reverrait jamais sa fille ou son compagnon, et qui ne serait pas enterrée parmi ses camarades. Elle s'en sentait désolée. Si désolée. Aurait-elle pu mieux faire les choses ? Peut-être. Mais il était bien trop tard pour regretter. Petite Baie toussait pour la énième fois, sous les yeux inquiets de la chatte rousse.
-Je suis désolé, miaula-t-elle faiblement une fois la crise passée. J'aurais aimé te faire voir les Etoiles de là-bas…
-…
-Promets-moi d'être heureuse, Petit Kraken, et de t'y rendre. Deviens-y une forte apprentie, et veille sur ma fille… Promets-le-moi…
-Bien sûr, dit-elle avec un grand sourire, sans peser ses paroles, tant qu'elles pouvaient apaiser la vielle chatte. Je le ferais… Avec toi ! Tu viendras avec moi, quand tu iras mieux ! On attendra le temps qu'il faut, et-et…
-Le temps est déjà bien passé… La chatte blanche dorée se tourna, toujours allongée. Je ne pourrais jamais plus bouger.
-C'est faux… Je te le promets, bien sûr. Je serais heureuse, et je serais la meilleure guerrière du clan, et je serais là pour Petit Dauphin, bien sûr… Mais tout ça, ce sera avec toi. Je ne connais rien de là-bas, et je ne sais rien sur les clans, ou du moins très peu. Tu pourras tout m'apprendre, pas vrai ? Tu pourras me conter toute l'histoire des clans là-bas, dans cet endroit formidable… Alors ne m'abandonne pas ! Restes, je t'en supplie ! Restes avec-
Elle tâta du bout de la patte le corps mou, et ignora pendant combien de temps elle avait parlé toute seule, et depuis combien de temps la précieuse chatte avait fermé les yeux pour de bon. Abattue, ses pattes flanchèrent sous son poids, et elle n'eut plus la force de se lever jusqu'au lendemain. Comme les sentiments s'éteignent de jour en jour, elle avait la sensation d'être un peu moins brisée qu'hier. Elle aurait bien voulu rester avec l'ancienne guerrière, mais elle lui avait fait une promesse, et elle comptait bien la tenir.
