Chapitre 2 :

« La première journée où le soleil ne se montra pas complètement »

Nuage de Kraken émergea lentement de son sommeil. Aussitôt, elle sortit de son nid douillet et vit que le camp commençait à se réveiller, et que quelques chats, dont son mentor, étaient déjà fin prêts à partir. Museau de Sardine semblait entretenir une intéressante discussion avec le lieutenant, quand il la remarqua. Il semblait avoir l'air très déçu de devoir quitter le grand chat gris pour l'apprentie, mais il s'y résolut tout de même.

-Alors, Nuage de Kraken, prête à commencer l'entraînement ? demandait-il.

-Oh, oui. Qu'est-ce qu'on va faire aujourd'hui ?

Il sembla hésiter un instant, puis répondit simplement :

-Une banale visite des territoires, je pense. Emmène-donc Nuage de Requin avec toi.

Soudainement, de douloureux souvenirs lui revirent à la surface. Elle avait presque encore mal aux pattes du combat de la veille. Cependant, la rousse ne dit rien et alla chercher l'apprenti qui somnolait encore. Comment le réveiller ? En le tâtant du bout de la patte, peut-être ? Elle hésita une seconde, mais en voyant le regard curieux que lui jetait son mentor, elle dut se résoudre à pousser du museau le dos du chat roux. Il s'étira paresseusement et lui demanda :

-Pourquoi que… ?

-Aller, viens. Enfin… Elle se demanda s'il y était forcé. Est-ce que tu veux venir faire la visite des territoires avec moi ?

-Mmmmh… Il sembla considérer la proposition un instant. Nope. Et il se recoucha sur le côté, la laissant abasourdie devant tant de fainéantise

Alors qu'elle allait se résoudre à rejoindre son mentor les pattes vides, une ombre surgit : c'était Nuage d'Orque.

-Si ça ne te gêne pas, moi, je veux bien.

-Eh ben… Ce n'est pas de refus.

Plutôt satisfaite, l'apprentie emmena son compagnon vers son mentor, qui acquiesça en murmurant qu'il se doutait bien de la réaction du roux. Et quand elle lui demanda pourquoi, son regard s'assombrit un instant, et elle se rendit compte que Nuage d'Orque regardait le sol avec culpabilité. Y avait-il un problème ? Comme c'était seulement son second jour ici, elle ne pouvait pas se mêler déjà des affaires internes du clan, aussi elle fit comme si elle n'avait rien vu et la visite commença.

Ils visitèrent les chutes, un endroit plutôt dangereux selon elle longèrent la rivière en chemin, passèrent par les rochers du soleil… Elle apprit même que ces terres, défendues par le clan de la Rivière, se trouvaient être un grand sujet de discorde avec le clan du Tonnerre.

Aussi, quelques jours passèrent dans la quiétude et l'apprentie appris, peu à peu, à pêcher, et à nager. Au bout de deux semaines, elle avait déjà l'impression d'avoir toujours été dans le clan de la Rivière. Elle s'y sentait chez elle, complètement chez elle. Parfois, elle repensait à Petite Baie, mais pas en triste, plutôt en reconnaissance à la vieille guerrière qui l'avait envoyé ici. Et puis quelque chose arriva, quelque chose d'incompréhensible et d'horrible à la fois.

Ce matin-là, elle fut réveillée par l'agitation générale du clan. Curieuse, elle s'aventura hors de sa tanière, et s'approcha de la foule. De là, elle fut figée par la scène qui se déroulait sous ses yeux.

Poil de Saumon était étendu sur le sol, son magnifique pelage blanc couvert de sang. Elle était morte. La guerrière avait les yeux grands ouverts, comme si elle était horrifiée par quelque chose qu'elle seule pouvait voir. L'instant d'après, elle la vit trembler. Un grand soulagement. Elle n'était pas morte ! Mais ses blessures, elles, étaient bien réelles, et elle semblait comme figée par ce qu'elle avait vécu. Mais quoi ? Elle était fragile mentalement, et physiquement aussi. Elle s'était faite attaquée ? Mais par qui ? Et pourquoi ?

-Pelage de Saumon ? Pelage de Saumon !

Quelqu'un criait, quelqu'un hurlait un cri de désespoir. Contre toute attente, c'était Pelage d'Abysse. Tous les chats regardèrent le pauvre matou tremblant, ne pouvant supporter la douleur de voir la guerrière souffrir. Parce qu'elle tremblait, elle tremblait tellement, et elle semblait si fragile que Nuage de Kraken aurait juré qu'elle aurait pu mourir à tout instant.

Des fougères sortit un chat qu'elle avait peu vu ces derniers jours. Il était jeune, et plutôt beau : un chat blanc au dos noir. Cœur de Hareng, le guérisseur. Il était muet, c'était bien dommage car aucun apprenti ne pouvait et ne voulait prendre sa relève. Car si devenir guérisseur prend du temps et de la patience, eh bien, devenir guérisseur avec un mentor muet relevait de l'impossible. Il fallait qu'un guerrier connaisse le nom de telle plante pour que l'apprenti le retienne, et son mentor lui en montrerait les secrets. Mais c'était bien trop dur pour un chaton de six lunes de s'engager dans ce genre de voie. Personne ne lui en voulait, car il était devenu muet. On pouvait d'ailleurs voir sous son pelage une grande cicatrice sur sa gorge, lui empêchant désormais de parler.

Le chat blanc saisit la guerrière tremblante en enfonçant délicatement ses crocs dans sa nuque et la tira jusqu'à sa tanière, s'occupant de la soigner. Elle ne disait mot, et lui craignait que ce traumatisme cause bien plus que quelques heures de mutisme. Aucun chat ne parlait, un silence de mort régnait. Un guerrier saisit son apprenti et partit l'entraîner, un autre partit chasser, un autre encore choisit les membres de sa patrouille tandis que le clan se dispersa. Seul quelques apprentis, mentors et Pelage d'Abysse restèrent là, à contempler le sang séché sur le sol.

Ce n'était pas la fin. C'était le début… Le premier jour où le soleil ne se montra pas totalement.