Chapitre 2
New-York, Loft, 6h30
Ce matin, comme régulièrement depuis quelques jours, c'étaient les mouvements tout juste perceptibles du bébé qui l'avaient réveillée. Elle sentait comme des bulles, des légères palpitations, qui ondulaient telles des vaguelettes à l'intérieur de son ventre. La première fois, elle avait été surprise, et puis, les mêmes sensations s'étaient répétées, de manière fugace d'abord, puis de puis en plus régulièrement, la plupart du temps, le matin au réveil. Nul doute que Bébé commençait à gigoter. Cette sensation était des plus douces et agréables, et elle ne se lassait pas de la savourer. Elle avait hâte que ce petit bout grandisse encore un peu et se mette à faire de vraies galipettes pour que Rick puisse le sentir bouger lui-aussi sous sa main.
Encore quelques minutes et il faudrait qu'elle se lève, mais pour l'instant, au chaud sous la couette, blottie contre lui, elle savourait un réveil tout en douceur. Elle pensait à Noël qui arrivait, et au sapin immense que Rick avait fait livrer. Noël qui lui rappelait tant de douleurs, mais qu'elle avait appris, aux côtés de Rick, à apprivoiser de nouveau. Comme tous les ans, elle sentait toute l'impatience et l'excitation de son mari, qui tel un petit garçon, s'émerveillait devant les décorations des vitrines des magasins, les lumières multicolores scintillant dans la nuit, et même parfois devant un faux père-noël distribuant des chocolats. Elle avait encore un peu de mal à apprécier tout cela, mais quand elle voyait l'enthousiasme de Rick, elle sentait que la magie de Noël commençait, petit à petit, à opérer de nouveau. Il connaissait ses craintes et ses douleurs, et avait abordé, cette année, les préparatifs avec prudence et modération, ce qui n'était pourtant pas son fort. Il voulait faire les choses comme elle en avait envie. Seulement, déjà, pour le sapin, apparemment, ils ne s'étaient pas vraiment compris. Un sapin digne de la forêt boréale trônait dans leur salon. Ce n'était qu'un sapin. Et elle ne pouvait pas priver son mari du plus beau sapin du monde. Mais elle voyait déjà le loft se transformer ces prochains jours en atelier des lutins du père-noël. Il allait falloir qu'elle supervise les opérations, si elle ne voulait pas se retrouver avec des montagnes de neige factice dans le salon, un train électrique tournant en rond toute la journée, et des kilomètres de guirlandes clignotant au rythme de « Vive le vent ». Elle sourit toute seule rien qu'à cette idée, imaginant tout ce dont Rick était capable.
Son téléphone vibra sur sa table de chevet, indiquant qu'il était temps qu'elle se lève. Rick bougea en grognant, marmonnant quelques mots à peine audible, ce qui la fit sourire. Elle lui déposa un baiser sur la joue. Il émit un murmure de plaisir, tandis que déjà elle se glissait hors du lit, pour rejoindre la douche, le laissant dormir. Quand elle réapparut quelques minutes plus tard, Rick n'avait pas bougé d'un pouce. La couette remontée jusque sous son menton, il semblait s'être profondément rendormi. Elle ouvrit sans faire de bruit la penderie en quête de vêtements. S'habiller était devenu, tous les matins, le même dilemme. Elle se félicitait de ne pas avoir pris beaucoup de poids, mais son ventre, maintenant bien rond, dictait sa loi. Elle rentrait encore dans ses pantalons, mais plus pour longtemps. Elle enfila un jean taille basse, et choisit un pull dans lequel elle ne se sentirait pas trop à l'étroit.
Quelques minutes plus tard …
Elle savourait son café à la cuisine, tout en parcourant rapidement les gros titres dans le journal, quand elle aperçut Rick qui passait la porte de la chambre, les cheveux en bataille, et les yeux pleins de sommeil. Encore à moitié endormi, il heurta le sapin, qui vacilla dangereusement, si bien qu'il dût y mettre les deux mains pour l'empêcher de tomber, et pesta contre les épines qui l'avaient piqué.
- Maudit sapin …, ronchonna-t-il, j'avais oublié qu'il était là.
- Tu vois qu'il est encombrant ton sapin …
-Il est encombrant, mais il est chouette ! lança-t-il en souriant, s'approchant d'elle pour lui déposer un baiser sur la tempe, et une caresse sur les cheveux.
- Bien dormi ?
- Très bien dormi, sourit-il, en se servant son café. Et toi ?
- Super bien dormi. Bébé m'a réveillée ce matin …
- C'est un lève-tôt … comme sa maman …, fit-il en restant debout à siroter son café.
- Oui, ça promet pour nos futures nuits ! lança-t-elle en riant, imaginant déjà la tête de Rick quand il faudrait qu'il se lève à l'aube pour donner un biberon.
Ils rirent de bon cœur.
- Il faut que j'y aille, je vais être en retard, continua-t-elle en se levant. On se retrouve au poste pour déjeuner ?
- Oui, je te rejoins après mon rendez-vous.
Elle s'approcha pour lui déposer un baiser sur les lèvres, et d'une main glissée dans son dos, il la retint contre lui.
- Fais qu'il n'y ait pas de meurtre aujourd'hui …, sourit-il en la regardant dans les yeux.
- Toi ? Tu ne veux pas un petit meurtre pour ton retour ? répondit-elle, taquine, en lui renvoyant son sourire.
- Je te veux toi, pour moi tout seul. A partir de ce soir, et jusqu'à lundi matin, répondit-il, glissant sa main dans son cou, avant de venir embrasser sa bouche avec douceur.
Elle se blottit contre lui, savourant encore un peu la tendresse de ses bras.
- Allez, file ! lança-t-il, en relâchant son étreinte. Si tu es en retard, Gates va croire que c'est de ma faute.
- Je t'aime, sourit-elle.
- Je t'aime, aussi.
Il la regarda s'emmitoufler dans son manteau, enrouler son écharpe autour de son cou, puis, tout sourire, lui envoyer un baiser fictif sur le pas de la porte, avant de disparaître.
Quelque part dans New-York, 7h30
La porte métallique grinça, et il entra. Elle ouvrit les yeux et se redressa. Elle ne s'attendait pas à ce qu'il revienne si vite. Elle voyait à peine la lumière du jour commencer à filtrer à travers la grille d'aération. Est-ce qu'on était « tout à l'heure » ? Il laissa la porte ouverte, et la fixa, de son regard lubrique, celui qu'il avait quand il venait pour la violer. Mais ce n'était jamais le matin d'habitude. Il se posta au milieu de la pièce, braqua sa lampe sur elle. Elle plissa les yeux, et baissa la tête pour fuir la violence du faisceau lumineux. Il la toisa de toute sa hauteur, elle qui attendait sagement son supplice, à ses pieds, recroquevillée sous la couverture, sur le matelas de fortune. Il la fixait, sans rien faire, sans rien dire, comme s'il nourrissait la pulsion sexuelle qui était en lui, de l'image qu'elle renvoyait, créature fragile et soumise à son bon vouloir.
Et puis brusquement, il s'approcha, se pencha pour l'attraper par le bras et la faire se lever. Elle se laissa faire, telle une poupée de chiffon entre ses mains. Il la retourna et la plaqua contre le mur. Le front collé à la paroi de béton glaciale, un frisson la parcourut. De ses mains gantées, il se saisit de ses poignets l'un après l'autre, et y noua les liens qu'il accrocha aux arceaux plantés dans le mur. Il tira sur ses bras, histoire de vérifier les attaches, et les liens lui lacérèrent les poignets. Il resta dans son dos, quelques secondes, plaquant son bassin contre ses fesses, fourrant ses mains sous son sweat pour se saisir de ses seins. Elle sentait son souffle chaud dans son cou, les poils de sa barbe qui grattaient sa joue. Il se frottait contre elle, il gémissait de façon rauque et bestiale dans son oreille. Et puis, il tira avec vigueur sur son jean et sa culotte pour les descendre sur ses mollets. Elle prit une inspiration, ferma les yeux et commença à mettre en place le mécanisme lui permettant de faire abstraction, du mieux possible, de la violence de la réalité. Pour fuir, elle récitait, encore et encore, inlassablement ce conte qu'elle connaissait par cœur tant sa mère, quand elle était petite, le lui avait raconté, tous les soirs, avant qu'elle ne s'endorme.
Passé les premières fois, où elle hurlait, pleurait et se débattait, elle s'était souvenue de ce que sa mère lui disait quand, enfant, le médecin devait lui faire une piqûre. Penser à des jolies choses. Ainsi, elle n'avait pas le temps de se rendre compte que ça faisait mal. Nommer les couleurs de l'arc-en-ciel. Imaginer la boutique remplie de bonbons, devant laquelle, elle salivait avec ses amies, sur le chemin de l'école. Se raconter des histoires. « Blanche-Neige » lui était revenu en tête comme une réminiscence de la tendresse de son enfance. Elle pensait en avoir oublié l'histoire, mais jour après jour, elle s'était évertuée à en retrouver chaque mot, les avait notés sur du papier pour les garder ancrés, et les récitait, quand l'homme faisait irruption pour s'emparer de son corps, violemment. Et ça avait fonctionné. Comme les vieillards qui, au crépuscule de leur vie, se remémorent chaque jour, avec nostalgie, les bonheurs lointains de leur enfance, elle, ainsi prisonnière de cette cellule de souffrance, se replongeait dans ses plus chers souvenirs. Avant de se retrouver violemment privée de sa liberté, elle aurait tout donné pour avoir quelques années de plus. Elle n'avait pas douze ans qu'elle rêvait déjà de son bal de promo, de sa jolie robe et du séduisant jeune homme qui l'accompagnerait. Mais aujourd'hui …. Aujourd'hui, elle donnerait cher pour redevenir une petite fille et échapper à ce funeste destin. Elle ne vivrait sans doute jamais son bal de promo.
Les yeux clos, son esprit se mit à faire résonner dans sa tête le conte de son enfance. Mais, ce n'était pas comme d'habitude. L'homme se contenta de faire pression contre elle encore quelques secondes, toujours habillé. Puis elle sentit la chaleur de son corps s'évaporer, avec lui, qui reculait. Elle rouvrit les yeux. La porte grinça, et il quitta la pièce, disparaissant soudainement, la laissant ainsi à demi-nue contre le mur. Il avait laissé la porte entrouverte, comme s'il allait revenir, et un courant d'air glacial s'immisça dans la pièce. De longues minutes s'écoulèrent. Elle se demandait ce qu'il faisait, c'était la première fois qu'il disparaissait ainsi. Elle ferma de nouveau les yeux, s'efforçant de ne pas penser, ne pas imaginer ce qu'il était parti faire, pour ne pas avoir peur de la suite. Elle était gelée, et sentait ses bras s'engourdir, ainsi suspendus au mur. Elle gigota les mains et les doigts pour tenter de chasser la sensation désagréable du fourmillement dans ses bras.
La porte grinça de nouveau, et elle comprit aussitôt qu'il y avait quelque chose de différent. Il n'était pas seul. Son sang se glaça dans ses veines. Son cœur se mit à tambouriner dans sa poitrine. Elle sentit la panique s'emparer d'elle. Elle était habituée à lui, à ce qu'il lui faisait subir. Elle voulait que ce soit lui, pas un autre. Mais celui qui était entré lui faisait peur. Elle ne le connaissait pas. Qu'allait-il lui faire ? Etait-il venu pour regarder ?
Ils ne parlaient pas. Elle ne pouvait pas les voir, mais quelques mètres derrière son dos, elle avait l'impression qu'ils bougeaient. Elle sentait comme des mouvements légers, subtils. Pourquoi ne disaient-ils rien ? Elle frissonna, de froid, d'angoisse. Elle voulait que ça s'arrête. Prise de panique, elle tenta de fermer les yeux, et de réciter son conte, mais son esprit s'y refusait, comme happé par cette peur terrible qui l'envahissait, glaçait tout son être. Soudain, tout son corps se crispa, quand elle sentit des mains étrangères empoigner brutalement sa taille, des cuisses nues se presser contre elle, une bouche mordre son oreille. Elle hurla, son cri déchirant le silence assourdissant dans lequel se déroulait cette scène, quand les dents de l'étranger lui mordirent violemment le lobe de l'oreille. Elle sentit le sang chaud couler le long de son cou. Ses yeux se chargèrent de larmes, qui glissèrent sur ses joues. Ses sanglots se mêlant à ses hurlements, elle tenta de se débattre, d'échapper à l'emprise des mains qui broyaient sa taille.
Son bourreau habituel s'avança alors calmement vers elle, l'attrapa par les cheveux pour tirer sa tête en arrière. Elle cessa aussitôt de gigoter, comme si le voir la rassurait. Il exhiba devant son visage la cordelette qu'elle connaissait bien.
- Ellie, tu ne vas pas m'obliger à me servir de ça ? Tu sais ce que ça fait, n'est-ce pas ? Et comment ça se termine toujours ?
Elle ne répondit pas, fixant les yeux impassibles de l'homme. L'étranger dans son dos s'était figé, comme s'il attendait qu'on lui dise de continuer, et qu'il n'était pas, lui non-plus, maître de ses actes.
- Alors, laisse-toi faire …, lui fit-il, d'une voix calme et posée.
- S'il vous plaît …, murmura-t-elle dans un souffle, pas lui …
Elle vit une petite lueur parcourir son regard, et pour la deuxième fois en quelques heures, un sourire ravi, narquois, apparut derrière sa barbe.
- Tu voudrais que ce soit moi, petite salope ? Tu aimes ça hein ? lui lança-t-il, en ricanant.
- Oui, s'il vous plaît …, mentit-elle, tentant de l'amadouer.
- Supplie-moi, ordonna-t-il.
- Je vous en supplie …, lâcha-t-elle, sur un ton monocorde.
- Pas comme ça !
- Faites-le, je vous en supplie. Pas lui ! cria-t-elle.
- Faire quoi ? insista-t-il, en fixant ses yeux.
- Faites …, balbutia-t-elle, sans parvenir à faire sortir les mots de sa bouche.
Ses yeux s'assombrir. Elle avait réussi à l'exciter, elle le savait. Du haut de ses seize ans, il était sa seule expérience des relations sexuelles, mais après tout ce temps, elle reconnaissait ce regard, lubrique, furieux, qui reflétait une rage presque animale, quand il s'allongeait sur elle. Elle s'était demandé si tous les hommes avaient ce regard-là quand ils faisaient l'amour. Non, certainement pas. Lui était fou. Il n'avait d'homme que son sexe. Le reste était un mélange de bestialité et de démence. Et il ne faisait pas l'amour. Il la violait.
- Faites … comme d'habitude.
- Et qu'est-ce que je fais d'habitude ?
Cette conversation était la plus longue qu'elle n'ait jamais eue avec lui. Peut-être que si elle parvenait à l'exciter suffisamment, il prendrait la place de l'étranger, dont les mains lui écrasaient les hanches. Elle avait peur qu'il lui fasse mal. Il lui avait déjà arraché l'oreille. La blessure la lançait. Il fallait qu'elle trouve les mots pour le convaincre. Il fallait qu'elle lui dise ce qu'il voulait entendre.
- Baisez-moi …, murmura-t-elle, surprise elle-même de s'entendre prononcer de tels mots.
- Honteuse, elle baissa la tête.
- Hum …. Redis-le pour voir, de manière plus convaincante.
Elle releva les yeux vers lui, le fixa.
- Baisez-moi ! lança-t-elle, prenant la voix la plus suave et sensuelle possible.
- Tu sais que tu es terriblement excitante quand tu fais un petit effort ….. mais terriblement maligne aussi, ricana-t-il. Puisque tu en as tellement envie, je m'occuperai de toi tout à l'heure. Mais pour l'instant c'est son tour.
Il fit un signe de tête à l'étranger, recula et alla s'adosser contre le mur. Dans son dos, l'homme resserra sa prise, et la plaqua plus violemment contre le mur. Elle sentit sa bouche venir lécher le sang coulant de son oreille.
« Un jour de plein hiver, une reine était assise à sa fenêtre encadrée de bois d'ébène et cousait. Tout en tirant l'aiguille, elle regardait voler les blancs flocons. Elle se piqua au doigt et trois gouttes de sang tombèrent sur la neige … ».
Ses dents se plantèrent dans son cou. Elle hurla en silence.
« Ce rouge sur ce blanc faisait si bel effet qu'elle se dit : « Si seulement j'avais un enfant aussi blanc que la neige, aussi rose que le sang … »
Elle le sentit prendre possession d'elle, brutalement. Il haletait contre sa joue. La douleur lui lacérait le bas ventre.
« … aussi noir que le bois de ma fenêtre ! » Peu de temps après, une fille lui naquit elle était blanche comme neige … ».
Elle suffoqua. Ses deux mains serraient son cou. Il s'y accrochait, comme à un poteau, au rythme des à-coups qu'il impulsait.
« … rose comme sang et ses cheveux étaient noirs comme de l'ébène … »
Ses poumons allaient exploser dans sa poitrine. Son cœur tambourinait à se rompre. Elle ouvrit la bouche, cherchant à happer un filet d'air.
« On l'appela Blanche-Neige »
12ème District, New-York, 11 heures 30.
Quand Castle arriva au poste, il fut surpris de n'y trouver ni Kate ni les gars. Il aperçut le Capitaine par la vitre de son bureau, qui semblait concentrée sur la paperasse, apposant sa signature sur des documents, maniant son stylo d'un geste vif et brutal. Un instant, l'idée lui traversa l'esprit d'aller la saluer, mais l'instant d'après, scrutant au loin son air sévère, il avisa que cette idée était mauvaise, et préféra s'abstenir. A proximité des bureaux, il constata que le tableau blanc était vierge. Il n'y avait donc pas d'enquête en cours. Personne n'était mort aujourd'hui, du moins pour le moment, ce qui le réjouissait. D'ordinaire, il ne rechignait jamais à une petite enquête, et un nouveau cadavre pouvait faire le bonheur de sa journée. Mais il n'avait pas vu Kate depuis une semaine, et n'avait envie que d'une chose : passer un week-end tranquille avec sa femme, profiter des préparatifs de Noël, peut-être aller se balader à Coney Island, si le blizzard n'avait pas fait disparaître New-York sous les glaces d'ici-là.
Il rejoignit directement la salle de repos, pour se faire couler un café, en attendant le retour de Kate. Les yeux rivés à la fenêtre, il regarda la douce agitation de la rue en ce samedi matin, qui annonçait le dernier week-end avant Noël. Une neige épaisse recouvrait les trottoirs qui n'avaient pas le temps d'être déblayés que déjà, la neige, ne cessant de tomber depuis la veille, les ensevelissait de nouveau d'une molle épaisseur de flocons. Avec dans son dos, le ronronnement de la machine qui remplissait sa tasse, il savoura avec enchantement la vision de cette blancheur éclatante qui donnait un charme si particulier à la ville. Tous les ans, il guettait l'arrivée de la neige, qui, pour lui, intensifiait encore la magie de Noël. Cette année, il était ravi. La neige avait répandu son blanc manteau sur tout New- York, apportant avec elle un froid glacial, et une brise sifflante, qui vous gelait les oreilles et le bout du nez. Il joua à suivre la course d'un flocon, tourbillonnant, depuis le plus haut que ses yeux purent l'apercevoir, jusqu'au ras du sol, quelques étages plus-bas, quand il s'écrasa mollement dans la neige. Puis, il se saisit de sa tasse, et reprit sa position près de la fenêtre, perdant de nouveau son regard dans la blancheur de la rue, goûtant du bout des lèvres quelques gorgées de café encore fumant. Il se demandait où étaient partis Kate et les gars, puisqu'il n'y avait, apparemment, pas d'enquête. Depuis quelques semaines, Kate sortait de moins en moins du poste, grossesse oblige. Elle se déplaçait toujours sur les scènes de crime, ne concevant pas de mener une enquête sans avoir pu, d'elle-même, saisir toute l'horreur du crime. S'il y avait eu un meurtre ce matin, elle lui aurait envoyé un message pour lui dire de la rejoindre sur place. Peut-être étaient-ils sortis pour des questions administratives, ou pour interroger un nouveau témoin. Même si l'affaire était bouclée, cela leur arrivait parfois, de réinterroger des témoins. Kate était désormais d'une prudence extrême, et lui avec elle. Il n'était plus question, ni pour l'un, ni pour l'autre, de foncer tête baissée. Il y avait un petit être, qui dépendait d'eux, et avec lui, tout un bonheur à préserver. Il méditait en buvant son café quand la voix du Capitaine le fit sursauter, au point qu'il faillit renverser sa tasse et s'ébouillanter.
- Monsieur Castle ! s'exclama-t-elle depuis l'encadrement de la porte, avec ce ton sec si caractéristique.
- Bonjour, Capitaine …, sourit-il. Vous m'avez fait peur !
- Il m'arrive de faire cet effet-là, oui, répondit-elle. Vous voilà déjà de retour ?
- Enfin, oui …, répondit-il en souriant, un peu provocateur, sachant très bien qu'elle avait dû se satisfaire de son absence durant cette semaine.
- Que faites-vous ici tout seul ? continua-t-elle.
- J'attends Beckett, fit-il simplement.
- Elle ne vous a pas emmené en balade ce matin ?
- J'avais un rendez-vous pour … le travail.
- Parce qu'il vous arrive de travailler parfois ? s'étonna-t-elle, de son ton cassant.
- A mes heures perdues, oui ! s'exclama-t-il, habitué aux petites piques cinglantes du Capitaine. Savez-vous où ils sont tous partis ?
- Esposito et Ryan étaient au tribunal ce matin. Quant à Beckett, j'ignore où elle est passée.
- Bon …, merci, quand même.
- Tâchez de vous tenir tranquille en attendant, fit-elle, comme si elle craignait de le laisser errer seul dans le commissariat.
- Comme d'habitude, sourit-il, alors qu'elle s'éloignait, prestement, pour regagner son bureau.
Il alla s'asseoir à la place qui était la sienne depuis des années maintenant, près du bureau de Kate, et décida de l'appeler.
- Beckett, répondit-elle aussitôt.
- Je suis seul devant le bureau de ma muse, déserté …, fit-il, prenant l'air de se lamenter.
Il l'entendit rire avec plaisir. Il semblait y avoir du brouhaha derrière elle, émanant peut-être d'un restaurant ou d'un café.
- Tu t'ennuies sans moi ? demanda-t-elle, un sourire dans la voix.
- Oui ! En plus, il n'y a personne ici à part Gates. Elle m'a fait un brin de causette, cordialement, comme à son habitude, ajouta-t-il avec ironie, mais bon …
- J'arrive, répondit-elle d'une voix enjouée.
- Où es-tu ?
- Je serai là dans dix minutes, répondit-elle, esquivant la question.
- Ok.
Il raccrocha, se demandant ce qu'elle faisait. Il était presque sûr qu'elle n'était pas sortie pour le travail. Elle ne serait pas sortie seule, plus maintenant. Ses yeux se portèrent sur son bureau, et il remarqua alors la petite enveloppe blanche posée à côté du clavier de son ordinateur. Il était rarissime qu'elle reçoive du courrier à son nom au commissariat. Une chose l'interpella plus encore : l'intitulé de son nom, justement. « Lieutenant Katherine Castle ». Personne ne l'appelait ainsi. Publiquement et pour son travail, même depuis leur mariage, elle était toujours le lieutenant Beckett. Il n'y avait que dans la sphère privée qu'elle utilisait son nom de femme mariée. L'utilisation de son prénom l'intrigua également. Il n'y avait bien que sa mère pour l'appeler Katherine. Pour tout le monde, elle était Kate Beckett. Même quand les journaux relataient une affaire qu'elle avait résolue, elle y apparaissait toujours comme le lieutenant Kate Beckett. Intrigué, il se saisit de la lettre, l'observa. L'adresse, écrite soigneusement à la main, au stylo plume apparemment, était celle du commissariat. Un seul timbre à quarante-quatre cents, basique. Le cachet postal indiquait le bureau de Forest Hills, dans le Queens. Il tourna l'enveloppe. Il n'y avait pas d'adresse d'expédition. Il la reposa. Evidemment, il était de notoriété publique qu'elle l'avait épousé, et lui associer son nom de famille pouvait donc sembler logique. Mais quelque chose le dérangeait. Cette lettre reliait la dimension privée de Kate à son travail, d'une manière qui le déroutait. Katherine Castle, c'était sa femme, sensible, douce, fragile aussi. L'adresse du commissariat, c'était Beckett, le lieutenant de police, tenace, déterminé, forte. Il ne savait pas vraiment pourquoi mais le mélange des deux facettes de Kate sur une lettre émanant d'un inconnu le perturbait. Une sensation désagréable le parcourut. Il mourrait d'envie d'ouvrir la lettre pour en connaître immédiatement le contenu, mais ne se serait jamais permis de le faire.
- Hey Castle ! lança la voix de Ryan dans son dos.
Il se retourna face à Esposito et Ryan, souriants.
Salut, les gars !
- Ça va mec ? lui lança Esposito. C'était bien les vacances ?
- Je n'étais pas en vacances ! Je travaillais …. durement !
- Ouais, on ne nous la fait pas à nous, répondit Esposito, sarcastique.
- Vous savez où est passée Beckett ? demanda-t-il innocemment, tentant d'en apprendre davantage.
- Elle devait voir quelqu'un …, fit Esposito, prenant un air volontairement mystérieux.
- Voir quelqu'un ? s'étonna Rick. Pour une affaire ? Elle est sortie toute seule ?
Il l'avait eue au téléphone il y avait moins d'une minute, et tout allait bien. Mais il n'était pas rassuré à l'idée qu'elle puisse être sortie seule, interroger un témoin, ou pire un suspect potentiel. Passé le troisième mois de grossesse, elle avait, d'elle-même, décidé de rester le plus possible au poste, pour ne plus prendre le risque de s'exposer au danger. Et elle respectait ce principe à la lettre. Il lui faisait confiance, mais la connaissant, il n'était pas à l'abri que subitement, son instinct de flic ayant repris le dessus, elle soit sortie malgré tout. Il se rendait bien compte que plus la grossesse avançait, plus il se faisait du souci pour elle, et le bébé. Mais c'était plus fort que lui.
Ryan lut dans le visage fermé de Castle un soupçon d'inquiétude. Il savait ce que c'était que de se faire du souci pour sa femme enceinte. Et heureusement pour lui, Jenny n'était pas flic. Mais il se remémorait les inquiétudes qu'il avait pu avoir parfois. Il comprenait parfaitement les craintes de Castle, et, pourtant habitué à le taquiner, ne pouvait s'y résoudre quand il le voyait inquiet à propos de Beckett. Avant que Castle ne se fasse des films abracadabrants, il préféra donc le rassurer.
- Ne t'inquiète pas, Castle. Son père a appelé, elle s'est juste absentée quelques minutes pour aller le retrouver.
- Ok, fit Rick, esquissant un sourire, soulagé.
- Ryan et Esposito sentaient que quelque chose le tracassait, et ce n'était pas seulement Beckett qui avait quitté le poste sans lui dire où elle allait.
- Il y a un souci, Castle ? reprit Esposito.
- Non … Enfin, c'est juste cette lettre, là sur son bureau.
- Oui, le gars du courrier a déposé ça tout à l'heure. Beckett était déjà partie, expliqua Ryan.
- Regardez le destinataire, il n'y a pas quelque chose qui vous choque ? fit Castle.
Esposito se saisit de la lettre, tandis que Ryan se penchait pour regarder en même temps.
- Lieutenant Katherine Castle ? lut Ryan, interpellé par cette appellation.
- Qui l'appelle ainsi ? enchaîna Esposito.
- Personne … A part moi, dès fois … pour rire … quand … enfin bon, ça arrive, expliqua-t-il.
- Mais c'est son nom, constata Ryan, terre à terre.
- Nan, sérieux, mec ? fit Esposito, en le regardant d'un air narquois.
- Eh bien quoi, c'est son nom. Donc normal que quelqu'un lui ait envoyé une lettre à ce nom-là, continua Ryan.
- C'est quand même bizarre …
- Ah ! Je ne suis pas fou ! C'est étrange ! lança Rick, content que quelqu'un partage ses interrogations.
- Peut-être est-ce un admirateur …, reprit Esposito, le sourire aux lèvres.
Castle ne releva pas la remarque d'Esposito, apercevant avec soulagement Kate passer la porte de l'ascenseur. Emmitouflée dans son manteau, des flocons de neige encore accrochés dans ses longs cheveux, et les joues rosies par le froid, elle s'avançait, radieuse.
- La voilà, ta petite femme, Castle, fit Esposito, un brin moqueur.
- Tout va bien ? demanda-t-elle, en les rejoignant, enlevant son manteau, pour le poser sur le dossier de sa chaise.
- Oui, oui, fit Rick, arborant un large sourire innocent pour ne pas montrer qu'il s'était inquiété.
Les gars pouffèrent de rire, devant la tête de Castle.
- Qu'est-ce que vous avez tous les deux ? leur lança Beckett, en les regardant d'un air étonné.
- Euh … rien …, répondit Esposito, tentant de lutter contre son envie de rire. Bon, on vous laisse …
- On a … de la paperasse, ajouta Ryan en s'éloignant à son tour.
Kate les regarda s'éloigner, avec un petit sourire, contente du pouvoir qu'elle pouvait avoir sur ces deux-là.
- Ton rendez-vous s'est bien passé ? reprit-elle avec un sourire, s'asseyant face à son bureau.
- Ça s'est passé … comme un rendez-vous avec Gina … Et bla bla bla … bla bla bla …., répondit-il, en faisant mine d'imiter Gina.
- Elle sourit.
- Et toi ?
- Il fallait que je voie mon père pour lui parler de quelque chose.
Il lui lança son regard curieux.
- Je t'arrête tout de suite, reprit-elle, inutile de poser des questions ! Tu ne sauras rien !
- Ça concerne Noël ? tenta-t-il malgré tout, trop curieux pour s'abstenir.
Elle n'eut pas le temps de le rabrouer gentiment, car son attention avait été happée par l'enveloppe qui se trouvait sur son bureau.
- Qu'est-ce que c'est que cette lettre ? s'étonna-t-elle en prenant la lettre, jetant un coup d'œil rapide aux deux côtés de l'enveloppe.
- D'après Ryan, c'est arrivé tout à l'heure, après que tu sois partie.
Rick vit son regard rester posé sur l'adresse quelques secondes. Il savait que, comme lui, quelque chose l'interpellait. Il la connaissait par cœur. Pour certaines choses, ils fonctionnaient de la même façon, guidés par une sorte d'instinct.
- Lieutenant Katherine Castle ? fit-elle, lisant son nom, avant de relever la tête vers lui.
Ses yeux croisèrent les siens, et il y lut le même effarement, que celui qui avait été le sien quelques minutes plus tôt.
- Espo dit que c'est peut-être un admirateur secret, sourit-il, tentant de relativiser la bizarrerie de cette lettre.
Mais Kate ne sourit pas. Elle avait pris son air grave, comme si elle avait un mauvais pressentiment. Elle farfouilla dans son tiroir pour se saisir du coupe-papier, puis, minutieusement déchirer le sommet de la lettre. Elle élargit l'ouverture et jeta un œil à l'intérieur de l'enveloppe, avant d'y glisser les doigts pour en sortir une petite feuille de papier pliée en deux.
