Chapitre 4

Un appartement du Queens, New-York, 13 h 30.

Elle avait passé la porte, et à peine avait-elle retiré son manteau, il s'était avancé vers elle, le regard fiévreux. Elle prenait un malin plaisir à porter sa tenue de travail quand elle rentrait, se réjouissant de la pulsion furieuse qu'elle déclenchait en lui, comme à chaque fois, quand il voyait son fantasme prendre vie. Une part de lui était imprévisible, mêlant démence et violence. Mais son envie d'elle était un tel automatisme qu'elle pouvait l'anticiper pour l'intensifier plus encore, et se satisfaire avec ivresse de la rage avec laquelle il se jetait alors sur elle. Depuis quelques jours, l'excitation qui le parcourait était renforcée par l'ivresse qu'avait déclenchée en lui la mise en œuvre de leur plan. Sous l'effet de ses pulsions mêlées au machiavélisme sadique qui l'habitait, il se muait en ce monstre qu'elle idolâtrait. Un monstre oui, pour l'horreur qu'il incarnait pour le commun des mortels. Mais il était aussi cet être fantasmagorique, presque irréel, dont elle, tel un élixir de jouissance, tirait l'extase nécessaire à son existence. Elle n'était pas la seule, dont il prenait possession ainsi, mais elle, il ne la tuait pas. Elle l'adorait, le vénérait, était dépendante de ses yeux lubriques, reflétant toute la noirceur de son âme, de ses mains l'empoignant avec force, de son sexe, incarnation de la bestialité qui émanait de chacun de ses gestes quand ils faisaient l'amour. Beaucoup auraient dit qu'elle était folle à lier. Peut-être l'était-elle effectivement.

Il s'était avancé à quelques centimètres d'elle. Elle sentait son souffle chaud, teinté de l'odeur de bière, tout près de sa bouche. Tout en scrutant sa réaction dans ses yeux, il s'était contenté, sans un mot, de soulever sa blouse, et de glisser ses doigts sur ses cuisses. Elle avait vu la lueur de satisfaction dans son regard, quand elle s'était crispée sous sa main.

- Tout est ok avec Davis ? demanda-t-elle, sans détacher ses yeux des siens.

- Ouais. T'aurais dû voir ça … Il a assuré.

- Et toi ? fit-elle d'une voix suave, excitée à l'avance par la réponse qu'il allait lui donner.

Il la fixait. Il savait ce qu'elle voulait entendre.

- Elle a réclamé … alors …

Elle sourit, ravie, avant de se jeter sur sa bouche.

Quelques minutes plus tard…

Debout devant la fenêtre, elle observait l'immeuble d'en face. Troisième étage, deuxième fenêtre en partant de la gauche. L'appartement de Davis. Il était conditionné pour agir tel qu'on lui disait de le faire, mais, pour que le plan fonctionne, il fallait avoir un œil sur le moindre de ses faits et gestes à tout instant. Le cerveau humain était versatile, subtile, doué de ressources parfois insoupçonnées et de capacités dont même les plus éminents scientifiques n'avaient pas encore saisi toute la mesure. En six mois, le cerveau de Davis était devenu son jouet. Elle y avait insufflé la mémoire de choses qu'il n'avait même jamais vues, elle y avait créé des émotions nouvelles, et surtout des automatismes. Quand les flics lui demanderaient comment il connaissait le lieutenant Beckett, il serait capable de citer plusieurs endroits où il l'aurait vue au cours de ces derniers mois. Ce restaurant où elle dînait régulièrement avec son cher mari écrivain. Ce parc près duquel elle passait quand elle faisait son footing. L'immeuble de sa bonne copine médecin légiste. Davis n'avait jamais mis les pieds dans aucun de ces lieux, et pourtant par l'un des nombreux pouvoirs du cerveau, il en connaissait les moindres détails. Davis n'avait jamais vu le lieutenant Beckett en chair et os. Mais, il saurait la décrire, expliquer l'effet qu'elle lui faisait. Oui, Davis était, à cette heure, sa plus belle réussite, une réussite qui allait bien au-delà de sa spécialisation originelle.

- Tu as vu quelque chose du côté des flics ? fit-elle, parcourant la rue en bas d'un rapide coup d'œil.

- Notre amie Kate qui se baladait l'air de rien. Je suis passé à ça d'elle, fit-il en mimant l'écart avec ses doigts, elle n'a même pas sourcillé.

Et la lettre ?

- Je n'en sais rien. Elle l'a forcément reçue. Ils doivent être dans l'attente d'un ADN à cette heure-là.

- Retourne voir. Il faut qu'on soit sûr avant de la tuer. On ne peut pas prendre le risque de gâcher cette fille maintenant si la lettre s'est perdue …

- Je peux entrer dans le poste. On sera fixés.

- Non. On s'en tient au plan.

Pour lui, s'immiscer parmi les flics était jouissif, les côtoyer, comme s'il était l'un des leurs, sentir de près ce pouvoir, cette incarnation de l'autorité souveraine qui émanait de tout leur être, se jouer d'eux qui se sentaient si puissants leur flingue à la ceinture.

- Ouais. Je vais aller traîner par là-bas, et régler les détails avec Davis, fit-il en enfilant sa doudoune, puis son bonnet.

Il quitta l'appartement, faisant claquer la porte dans son dos, sans qu'elle ait détourné les yeux de la fenêtre.

12ème District, salle de repos, 13h30

Rick et Kate, attablés, prenaient le temps de déjeuner. Ils n'avaient de toute façon aucune direction dans laquelle chercher. Les gars avaient interrogé les deux dénommés Keith Keaton vivant dans le Queens. Cela n'avait rien donné. Les deux hommes n'avaient a priori rien à se reprocher, semblaient tout à fait saints d'esprit, et sans aucun cadavre dans le placard. Au téléphone, Esposito et Ryan n'avaient pas eu l'air enchantés de devoir parcourir tout New-York sous la neige en quête de ces homonymes. Non seulement il y avait fort à parier que Keith Keaton n'était pas le vrai nom de l'éventuel détraqué, mais en plus il n'y avait toujours aucune preuve que cette affaire ne soit pas qu'une vaste farce.

- Les pauvres, sourit Rick en pensant aux gars dehors en train d'affronter le déluge de neige, ce que tu leur fais faire !

- Depuis quand as-tu de la compassion pour eux ? répondit-elle en souriant à son tour. Et puis, on n'a pas vraiment le choix. Il y a ce nom sur cette fichue lettre, on ne peut pas ne pas vérifier.

- Je sais bien.

- De toute façon, ça ne leur fera pas de mal de prendre l'air !

Il la regarda croquer la dernière bouchée de son sandwich, en pensant à cette affaire au combien désespérante, et à leur week-end qui aurait dû être consacré à profiter des préparatifs de Noël, et à savourer le bonheur simple d'être tous les deux.

- As-tu envie d'un dessert ? proposa-t-il gentiment, avec un air mystérieux.

- Un vrai dessert ? Ou bien…, commença-t-elle, habituée à ses allusions coquines.

- Un vrai dessert ! s'exclama-t-il, tout sourire.

- Tu as rapporté quelque chose ? s'étonna-t-elle, sondant ses yeux pétillants de malice.

- Oui. Devine, fit-il en souriant.

Il n'était pas très difficile de deviner. Rick, pétri d'attentions toutes les plus délicates les unes que les autres, lui avait certainement rapporté son péché mignon du moment. Son large sourire, et ses yeux ravis de lui faire plaisir, le trahissaient.

- Mousse au chocolat ? suggéra-t-elle avec bon espoir de ne pas se tromper.

- Bingo ! fit-il, en sortant d'un sachet de papier marron un gobelet de mousse au chocolat qu'il lui tendit.

- Oh ! Tu es génial ! lança-t-elle, totalement conquise. Où as-tu trouvé ça ?

- Ah ah … mystère … Je ne vais pas te révéler tous mes petits secrets.

Depuis quelques semaines, Kate ne jurait plus que par le chocolat, et en particulier la mousse au chocolat. Un des effets secondaires des hormones de la grossesse qui ne la dérangeait pas le moins du monde. Elle se serait bien passé des nausées des premières semaines, de sa sensibilité à fleur-de-peau, de la fatigue, et du mal au dos qu'elle sentait poindre de temps à autre. Mais cette passion nouvelle pour le chocolat lui plaisait bien. Elle aurait pu manger de la mousse au chocolat à toute heure du jour ou de la nuit. C'était absolument phénoménal, et cela amusait beaucoup Rick, qui ne tarissait pas d'idées pour lui inventer de nouveaux plats, tous plus originaux les uns que les autres, à base de chocolat.

- Tu veux goûter ? sourit-elle.

- Je ne voudrais pas te priver d'une once de ta sacrosainte mousse au chocolat !

- Pour toi, je veux bien faire un petit effort et faire preuve de générosité. Approche, fit-elle en riant, tendant la cuillère vers lui.

Il goûta, avec gourmandise, et elle se pencha pour venir déposer un tendre baiser sur ses lèvres.

- Hum … délicieux …, sourit-il avec un soupir de plaisir.

Souriante, elle reprit sa dégustation. Il la regarda savourer son dessert de prédilection, alors que son esprit continuait de cogiter, et le sien aussi visiblement.

- Dis-moi que tu as une théorie, Castle …, fit-elle, voyant l'air réfléchi qu'il avait pris.

- Tu veux une théorie ? sourit-il.

- Hum … j'aimerais bien, parce que franchement, on est au point mort là.

- Alors et si …, hésita-t-il.

- Vas-y, je suis prête à tout entendre ! lança-t-elle pour l'encourager.

- Si … euh … si …, je n'en sais rien, fut-il forcé de reconnaître. Cette lettre ne m'inspire rien. Mais je me disais quand même, qu'il y a un truc bizarre.

- Tu veux dire un truc bizarre de plus ?

- Oui. Il n'y a pas d'ultimatum, expliqua-t-il. On ne sait pas combien de temps on a pour sauver cette fille. Dix heures ? Vingt-quatre heures ? On n'en sait rien.

- Parce qu'il n'y a peut-être pas d'ultimatum, et qu'il ne sait pas encore quand il va se lasser d'elle. Il doit bien se douter qu'on va essayer d'agir vite.

- Agir vite ? Ça fait déjà deux heures qu'on tourne en rond … Et ensuite, quand on aura l'ADN, si on identifie la fille, qu'est-ce qu'on va faire ?

- Aller interroger la famille, les proches, inspecter les lieux qu'elle a fréquentés …, énuméra-t-elle comme autant d'évidences. Et ça va nous prendre des heures et des heures, voire des jours peut-être …

- On est incapables d'agir vite, Kate. Pas avec ce qu'il nous a donnés comme éléments.

- Peut-être qu'il y a quelque chose qu'on ne voit pas ou qu'on n'a pas saisi. Il y aura peut-être des empreintes sur l'enveloppe et la lettre.

- Il n'y aura pas d'empreintes … Ce serait trop facile. Et puis tu sais ce qu'il manque encore à ce jeu ? Une règle. Il n'y a pas de règle du jeu.

- C'est vrai.

- On ne sait pas qui trouver. On ne sait pas combien de temps on a. On ne sait pas comment trouver. D'accord, il a peut-être glissé des indices dans cette phrase hommage aux policiers, ou dans le nom de Keith Keaton, mais franchement, sans aucune référence annexe, c'est impossible de trouver le sens de tout ça.

Elle avait pris son air sérieux, elle analysait ce qu'il disait, tout en réfléchissant elle-même.

- Il aurait pu écrire : « Sans la police, tout le monde tuerait tout le monde, et il n'y aurait plus de guerre ». Signé « Bugs Bunny ». Ça revenait au même. Et encore, ça aurait été plus simple … Bugs Bunny on sait que c'est un lapin et qu'il aime les carottes … Alors que Keith Keaton … on ne sait rien de lui … c'est personne ou bien un surnom banal.

- Bugs Bunny ? fit-elle, en le regardant d'un air à la fois sidéré et exaspéré.

- Oui. B.B … le lapin tueur, expliqua-t-il avec un petit sourire, fier de sa trouvaille.

Kate luttait pour garder son sérieux. Elle était à deux doigts d'éclater de rire, tant cette fois, Rick faisait fort. Mais il avait raison. Ils n'avaient rien à quoi se raccrocher, aucun contexte, aucun indice pour comprendre le sens énigmatique des quelques informations dont ils disposaient.

- Non, mais sérieusement, reprit-il, quelle chance nous donne-t-il concrètement de parvenir à retrouver cette fille avec cette lettre ?

L'arrivée du Capitaine Gates dans l'encadrement de la porte ne laissa pas à Kate le temps d'envisager une réponse.

- Beckett, on vient de m'apporter les résultats du labo, annonça-t-elle, l'air grave. Il y a bien une correspondance avec l'ADN d'une jeune fille disparue. Ellie Byrd, seize ans. Disparue il y a six mois, en juin, à Washington.

Quelque part dans le Queens, New-York, 14h.

Les gars remontaient, lentement, Liberty Ave en direction de Manhattan où vivait l'un des dénommés Keith King. Esposito, qui conduisait, commençait à perdre patience, et maudissait déjà cette affaire. En ce samedi après-midi, quelques jours avant Noël, la circulation était épouvantable. La neige qui tombait à gros flocons n'arrangeait rien à la situation. Les files de voitures s'étendaient sans interruption, et n'avançaient qu'au ralenti. Seules les artères principales résistaient, grâce aux pelletés de sable que des engins mécaniques y déversaient régulièrement, à l'assaut de la neige, si bien que tous les conducteurs quittaient le réseau secondaire, de moins en moins praticable, pour rejoindre les avenues créant un embouteillage ininterrompu. A cela s'ajoutait le flot des piétons, touristes et citadins pressés de terminer leurs achats de Noël, qui fuyaient les trottoirs, trop souvent verglacés ou enneigés, pour marcher sur le bas-côté, se mêlant aux véhicules. Un jour ordinaire, ce vaste désordre aurait donné lieu à un vacarme de coups de klaxons teinté d'insultes hurlées par les fenêtres des voitures. Mais aujourd'hui, bizarrement, ce lent mouvement s'opérait dans une ambiance plutôt conviviale. A croire que la magie de Noël, et son lot de bonheur, générosité et fraternité s'étaient emparés du cœur des New-Yorkais. Du moins de la majorité d'entre eux.

- Bon sang, à ce rythme-là, on va passer la journée enfermés dans cette voiture …, grogna Esposito, alors qu'ils étaient à l'arrêt depuis près de dix minutes sans avoir bouger d'un pouce.

Ryan, à la place passager, se pencha pour attraper sa bouteille thermos posée à ses pieds, et remplit adroitement une petite tasse plastique du breuvage qu'elle contenait.

- Tu veux du lait de poule ? proposa-t-il gentiment.

Esposito tourna la tête vers lui, le regardant d'un air sidéré.

- C'est sans alcool, je précise …, ajouta Ryan. Jenny a pensé que comme ça on pourrait en profiter même en service.

- Ouais … eh ben, profite tout seul de ton lait de poule. Un lait de poule sans rhum … Tu veux ma mort ? lança Esposito, avec sarcasme.

- Tu as tort, c'est succulent, fit Ryan, se délectant de quelques gorgées.

Esposito le dévisageait d'un air complètement désappointé, devant les airs délicats qu'il prenait en dégustant son lait de poule comme s'il s'agissait d'un grand cru.

- C'est succulent …, fit-il, forçant sa voix pour imiter celle de Ryan, la seule chose qui a un intérêt dans le lait de poule c'est l'alcool. Alors sans alcool, autant boire du pipi de chat !

Esposito allait redémarrer quand trois jeunes femmes, les bras chargés de cadeaux et de sacs de shopping, eurent la bonne idée de traverser juste devant la voiture. Il pila au dernier moment et cala. Dans le même temps, il ouvrit la fenêtre pour crier nerveusement aux importunes de faire attention, tout en s'efforçant, malgré tout, de rester poli et civilisé. Quand il redémarra, Ryan le dévisagea, avec un petit sourire en coin.

- Quoi ? fit Esposito, d'un air peu aimable.

- Tu ne serais pas un peu allergique à Noël ? lui lança Ryan, taquin.

- J'adore Noël …

- C'est pour ça que j'ai l'impression de supporter le Grinch … Il te manque juste les poils verts …, se moqua Ryan.

- Puisque tu aimes tant Noël, toi, et toute cette joyeuse féerie, je peux te faire descendre là si tu veux ? Et tu iras à pied interroger tous ces Keith Keaton de malheur ! lui lança Esposito, visiblement bien agacé.

Ryan préféra se taire, non pas qu'il craignait que son coéquipier ne l'abandonne ici en pleine tempête de neige, mais il ne servait à rien de l'énerver davantage quand il était grognon. Il le laissa donc pester intérieurement quelques minutes, tout en profitant de l'agitation joyeuse qui régnait dans la rue.

- Tu as trouvé le cadeau de Jenny pour Noël ? finit par demander Esposito, visiblement calmé.

- Oui. Je l'ai acheté depuis deux mois déjà ! lança Ryan avec enthousiasme.

- Je me demande bien pourquoi j'ai posé la question …, soupira son partenaire.

- Tu veux savoir ce que c'est ? demanda Ryan, tout content de partager le secret de son cadeau.

- J'hésite …, répondit Esposito, un brin sarcastique.

- Une boîte à couture.

- Une boîte à couture ?

- Oui, Jenny a craqué dessus dans une petite boutique d'antiquités lors d'une balade, mais elle trouvait qu'elle coûtait trop cher. Alors dès le lendemain, je suis allé l'acheter. Je pense qu'elle va être surprise, et ravie.

Esposito se contenta de sourire. Même s'il ne le reconnaîtrait sûrement jamais, et qu'il tournait souvent son ami en dérision à ce sujet, il était plutôt admiratif du couple que formaient Ryan et Jenny. Evidemment, elle serait ravie. Ryan pensait toujours à tout. Il était un modèle de mari aimant.

- Et toi, pour Lanie ? reprit Ryan, voyant que son coéquipier demeurait silencieux.

- Je n'en sais rien …, répondit Esposito d'un air un peu désappointé.

- Tu n'as pas d'idée ?

- Non, enfin, si, mais je cherche une idée originale. Je voudrais que ce Noël soit particulier. Tu vois, depuis le mariage de Beckett et Castle, c'est différent avec Lanie. Ça a changé quelque chose.

Ce n'était pas souvent que Javier se confiait sur ses sentiments, encore moins concernant Lanie. Avec Kevin, ils se comprenaient tous les deux souvent à demi-mot, et parfois même par de simples regards, tant ils se connaissaient bien maintenant. Il leur était certes arrivé de se retrouver un peu éméchés autour de quelques cadavres de bouteilles de bière, et de discuter de la vie, des femmes, de l'amour. Mais Javier parlait peu de la profondeur de ses émotions. Et Kevin ne posait pas vraiment de question non plus.

Il se contenta de l'écouter, prenant à cœur de ne pas l'interrompre.

- Ça devient sérieux. Je veux dire vraiment sérieux, ajouta Esposito.

Et puis il s'arrêta, en dévisageant Ryan.

- Pourquoi tu dis rien, mec ? s'étonna-t-il, surpris par son silence.

- Eh bien je t'écoute. Ce n'est pas souvent que …

- Ouais, j'ai l'impression d'être chez le psy, à déballer ma vie, alors parle un peu ! lui lança Esposito, avec son fichu caractère.

- Bon ok. Alors pourquoi c'est sérieux maintenant et ça ne l'était pas avant ?

- Je ne me dis plus : « quelle galère ça va être de passer ma vie avec une seule femme alors que je pourrais en avoir une différente tous les soirs … enfin presque … ».

- Sérieux, mon pote ? Tu te disais un truc pareil avant ?

- Quoi ? Tous les mecs se disent ça non ? sourit Esposito.

Ryan le dévisagea d'un air sceptique.

- Enfin bon, reprit-il. Maintenant je sais ce que je veux … Je ne veux plus qu'elle.

Ryan sourit.

- Pourquoi tu te marres ? Tu te fous de moi ou quoi ? grogna de nouveau Esposito.

- Non ! Si on ne peut plus sourire maintenant ! T'es un vrai Grinch, sérieux !

- Tu m'appelles encore une fois comme ça et je te vire de la bagnole !

- Je suis juste heureux pour toi, mon pote, lâcha Ryan, avec un nouveau sourire, en regardant son coéquipier avec une sincère affection.

Esposito esquissa un sourire, finalement content de partager ça avec lui.

- Enfin… ce n'est pas comme ça que tu m'aides à trouver un cadeau, reprit-il.

- Tu veux qu'il dise quoi ton cadeau ?

- Tu te souviens de Montgomery qui cherchait un cadeau pour son anniversaire de mariage ? demanda Esposito.

- Oui, c'était peu de temps avant que … Et son cadeau, c'était son départ en retraite, se rappela Ryan.

- Oui.

- Quoi tu veux prendre ta retraite ? s'exclama Ryan, estomaqué.

- Ma retraite ? Sérieux, Ryan, t'es vraiment trop con dès fois ! lança Esposito en riant.

- J'en sais rien … L'amour peut faire faire des trucs débiles !

- Oui, ben parle pour toi !

- Bon, tu veux en venir où avec Montgomery ?

- Castle a dit un truc ce jour-là. Et il ne dit pas que des conneries, expliqua Esposito.

- Le truc sur ce que veulent les femmes ? se souvint Ryan.

- Oui, il faut savoir entendre ce qu'elles veulent, sans forcément le dire, savoir entendre ce qu'elles suggèrent depuis longtemps, leurs sous-entendus …

- Et tu entends quoi ? fit Ryan, perplexe.

- Ben rien, c'est bien ça le problème, lâcha Esposito, avec son air de chien battu.

Ils éclatèrent de rire tous les deux en même temps.

- Ouvre un peu plus grand les oreilles alors, mon pote ! lança Ryan en riant.

- Il me reste cinq jours … pour trouver le cadeau parfait.

- Detective Keith K. Williams ! s'exclama soudain Ryan, dont l'attention avait été attirée par le panneau du parc qu'ils étaient en train de longer au ralenti.

- Hein ? fit Esposito, ne comprenant pas de quoi il voulait parler.

- Là, il y a un parc qui porte le nom du Détective Keith K. Williams !

- Et ?

- Un officier de police ! Keith ! K.E.I.T.H. ! s'exclama Ryan, en épelant le nom qui se trouvait en bas de la lettre.

Esposito le regarda comme s'il commençait à comprendre enfin ce qui avait interpellé son coéquipier.

- Keith K. Williams, ou Keith Keaton Williams. C'est pour ça que Beckett ne l'a pas trouvé dans la base de données des flics décédés, c'est Williams son nom de famille, pas Keaton.

- Bien joué, mec ! On va les épater sur ce coup-là, se réjouit Esposito.

- JE vais les épater, rectifia Ryan. Je préviens Beckett. Gare-toi, on va aller jeter un œil à ce parc.

Washington D.C., 14 heures.

Assise à son bureau, devant son ordinateur, elle était en train de finaliser l'intervention qu'elle devait effectuer le lendemain devant une centaine d'étudiants dans le cadre d'un cours sur les sciences du comportement. Etant donné le sujet pour lequel on lui avait proposé cette intervention, elle ne s'inquiétait pas vraiment de l'intérêt des élèves. Les serial killers passionnaient les foules, et bon nombre d'étudiants avaient choisi les sciences du comportement pour la fascination qu'exerçaient sur eux ces tueurs en série, leurs motivations et leur mode opératoire. Il lui suffirait de raconter quelques exemples issus de ses enquêtes passées pour captiver son auditoire. Perfectionniste, elle peaufinait les derniers détails, quand le message d'alerte clignota en bas de son écran, lui indiquant, qu'un officier de police ou un agent du FBI, quelque part dans le pays, avait saisi dans les bases de données une information relative à l'une de ses affaires non-élucidées. Et il y en avait malheureusement quelques-unes encore. Intriguée, elle cliqua sur la petite bulle d'information pour voir s'ouvrir la page lui indiquant le numéro de dossier concerné. Son cœur fit un bond en lisant les cinq chiffres et les deux lettres qu'elle aurait reconnu entre mille. Le dossier Ellie Byrd. Cela faisait six mois qu'il n'y avait rien eu de nouveau concernant cette affaire.

Tout flic a, au cours de sa carrière, une affaire non résolue qui le suit, parfois de longues années durant, qui l'obsède au point de ne plus en dormir la nuit, de passer des heures à y réfléchir, seul, alors que tous les collègues ont renoncé, et qui peut, parfois même, l'amener à une remise en question totale de qui il est. L'affaire Ellie Byrd était cette affaire. Son affaire. Il y en avait eu d'autres, qui, par le passé, l'avaient hantée. Il y avait eu des tueurs en série insaisissables qui s'étaient joué d'elle pendant des années avant qu'elle ne parvienne à les faire sortir de l'ombre, et à arrêter leur macabre moisson. Mais l'affaire Ellie Byrd la touchait au plus profond d'elle-même. Elle avait tellement fouillé la vie de la jeune fille qu'elle avait l'impression de l'avoir côtoyée. Une des premières règles qu'on vous enseignait à l'académie du FBI était de ne pas s'attacher aux victimes. Pas de sentiments. Rester neutre pour rester objectif, rationnel, performant. Mais Ellie Byrd s'était immiscée en elle, peu à peu, au fil des semaines et des mois qui s'écoulaient, sans qu'elle puisse l'en empêcher.

Tout avait commencé le 5 juin dernier, quand Mary Pearson, une adolescente de quinze ans, avait appelé le 911, paniquée, suite à ce qui ressemblait à l'enlèvement de son amie, Ellie. En ce début de soirée, aux alentours de vingt heures trente, les deux jeunes filles étaient sorties de la piscine où elles étaient allées faire quelques longueurs après les cours. Ellie était partie devant, pendant que Mary restait à discuter avec quelques copines. Ellie était en retard, et ne voulait pas prendre le risque de se faire réprimander par ses parents. D'après Mary, elles avaient l'habitude de faire ce trajet régulièrement, et de parcourir à pied les quelques rues qui les séparaient de chez elles, dans une zone tranquille et sans histoire du vieux quartier de Georgetown. Puis Mary s'était mise en route à son tour, se hâtant dans l'espoir de rattraper son amie. Arrivée à l'angle de Newton Street, elle avait entendu des cris lointains en provenance du chemin de traverse qu'elles empruntaient souvent comme raccourci. En s'approchant, elle avait aperçu, environ cent mètres plus loin, un homme poussant Ellie dans une sorte de pick-up beige. Elle s'était cachée, alors que le véhicule partait en trombe, et avait appelé, presque immédiatement, les secours.

Et depuis le témoignage de Mary Pearson, rien. Pas un indice probant. Pas un témoignage convaincant. Pas l'ombre d'un suspect ni d'une piste sérieuse. Rien. C'était comme si Ellie s'était volatilisée. Les parents avaient espéré, un temps, une demande de rançon, mais personne ne les avait contactés. Le pick-up, dont Mary n'avait pu repérer que la couleur beige clair ou blanche, n'avait jamais pu être localisé. Dans la ruelle où le drame avait eu lieu, rien n'avait pu être trouvé établissant un lien avec le ravisseur. Mary, qui se trouvait loin de la scène lorsqu'Ellie avait été enlevée, avait été incapable de fournir une description de l'homme, hormis quelques remarques assez génériques. Il n'était pas petit. Il était brun et portait une barbe épaisse. Selon ses termes, il n'était pas vieux, mais elle n'avait pas été en mesure de définir une tranche d'âge plus précise. La vie d'Ellie avait été passée au crible. Sa famille, ses amis, son quotidien. Ses loisirs, ses vacances, ses passions. Elle en connaissait autant sur Ellie, si ce n'est plus même, que sur sa propre fille. Elle était entrée dans son intimité dans l'espoir de trouver une piste. Et les jours avaient défilé, puis les semaines et les mois, apportant leur lot de déception et de désespoir. Elle s'était attachée à Ellie, pour une multitude de raisons, et malgré le temps qui passait, s'était juré de ne jamais perdre espoir. Elle avait déjà traité nombre d'enlèvements d'enfants. C'était l'une des missions allouées aux agents fédéraux. Et il était rare qu'il y ait si peu d'indices, si peu de preuves. Peut-être était-ce justement pour cette raison qu'elle s'était particulièrement investie dans cette affaire. Il fallait que quelqu'un continue de se battre pour Ellie, parce qu'elle le méritait. C'était une jeune fille pleine de vie, insouciante, brillante, entourée d'amis et d'une famille aimante. Et elle était portée disparue, parce que le hasard avait voulu qu'un psychopathe la choisisse. L'affaire avait été bouclée, en l'absence d'indices et d'une quelconque piste, au grand désespoir de la famille. Mais tant que son corps n'aurait pas été retrouvé, elle se battrait pour Ellie.

Elle cliqua une nouvelle fois sur la fenêtre pour voir s'ouvrir la saisie qui avait été effectuée. De l'ADN. On avait trouvé de l'ADN d'Ellie Byrd. Stupéfaite, elle fixait l'écran, sans vraiment y croire. Il n'y avait pas d'autre information. Son sang ne fit qu'un tour alors que ses yeux parcouraient l'écran à la recherche de l'origine de cette saisie. Le commissariat du 12ème District à New-York.