Chapitre 5

12ème District, New-York, 15h.

Devant son écran, Beckett était concentrée sur la lecture des quelques éléments du dossier Ellie Byrd auxquels elle avait accès. Elle avait presque tout imaginé sauf que cette affaire puisse les diriger vers Washington, et vers un dossier clos par le FBI il y a trois mois faute de nouveaux éléments concluants. Elle s'attendait d'ici peu à recevoir un appel, ou à voir les fédéraux débarquer, mais en attendant, elle voulait faire le point sur ce qu'il y avait à savoir. Et malheureusement, au fur et à mesure qu'elle faisait défiler le dossier sur l'écran, elle réalisait qu'il était quasiment vide.

Castle, pensif, était resté debout à scruter le tableau blanc et la photo d'Ellie Byrd que Kate avait affichée en lieu et place du gros point d'interrogation qui identifiait la victime jusque-là. Il n'arrivait pas à détacher son regard des yeux insouciants de cette adolescente. Ses longs cheveux noirs et bouclés. Son teint de porcelaine. La douceur angélique qui émanait de son visage souriant et juvénile, et en même temps cet air de femme adulte qu'aiment se donner parfois les adolescentes. Pour l'instant, il ne parvenait pas à réfléchir à l'enquête, à envisager une piste ou une théorie. Il avait l'habitude après toutes ces années d'avoir affaire à des cadavres, d'affronter des morts violentes toutes plus horribles les unes que les autres. Mais en général, il ne faisait pas connaissance avec les victimes avant leur mort. C'était autre chose d'imaginer qu'un être humain bien vivant, dont il découvrait le visage et la vie, risquait de se retrouver d'ici quelques heures sur la table d'autopsie de Lanie s'ils ne faisaient rien pour empêcher que ça arrive. Et c'était autre chose encore quand il s'agissait d'une adolescente de seize ans seulement, presque une enfant. Son cœur s'était serré quand il avait commencé à imaginer le calvaire qu'elle devait endurer depuis six mois, la violence répétée dont elle avait certainement été victime, sa solitude, son désespoir.

D'après les experts, la jeune fille était en vie quand cette mèche de cheveux avait été coupée, récemment selon eux, mais sans qu'il soit possible d'obtenir une datation précise. Kate lui avait souvent dit qu'il ne fallait pas s'identifier aux victimes et à leurs familles, qu'il fallait mettre de la distance, mais cela lui était impossible. Il pensait aux parents, à l'horreur qu'ils avaient dû vivre, et qu'ils vivaient encore. Ne pas savoir était sans doute la pire des douleurs. Comment pouvait-on continuer à vivre après la disparition subite de son enfant ? En imaginant qu'il se trouvait peut-être quelque part sans qu'on n'ait aucun moyen d'entrer en contact avec lui ? Sans nouvelle, ni positive ni négative pendant des mois. Le néant absolu. Il se demandait s'ils avaient baissé les bras, ou s'ils avaient réussi à garder espoir, malgré le temps qui passait, et les éloignait toujours plus de leur fille.

- Il n'y a rien dans ce dossier. Le FBI a enquêté plusieurs mois. Aucun indice. Aucune piste, fit Beckett, les yeux rivés sur son écran.

Castle ne répondit rien, comme perdu dans ses pensées.

- Un pick up beige ou blanc. Un homme de taille moyenne, portant une barbe. Un inconnu sûrement, car Ellie a hurlé d'après le témoignage de son amie. Et c'est tout. Ils ont clos l'affaire, ajouta-t-elle en soupirant.

Elle leva les yeux de l'écran pour le regarder, toujours figé devant le tableau. Elle ne voyait que son dos, mais savait tout ce qui lui passait par la tête à ce moment précis. Les affaires concernant des jeunes victimes étaient toujours difficiles à vivre. Pour elle aussi bien-sûr, mais pour lui, tout particulièrement. Il ne pouvait s'empêcher de penser à Alexis, de compatir à la douleur des parents.

- Castle ? ça va ? s'inquiéta-t-elle gentiment.

- Oui, répondit-il, en se retournant pour venir s'asseoir à côté d'elle.

Kate plongea ses yeux dans les siens, captant toute son inquiétude, et tous les sentiments qui se bousculaient en lui à cet instant-là. Il esquissa un sourire rassurant, et elle le regarda avec tendresse. Il n'avait plus besoin de lui expliquer ce qu'il ressentait. Cette boule d'angoisse au fond de son ventre, cette amertume qui s'emparait de son cœur. Kate savait tout ça, et la tendresse de sa présence adoucissait son mal-être.

- Alors, on sait qui elle est, mais on n'est pas plus avancés ? reprit-il.

- Non. Le FBI a fait un boulot de dingue à Washington, mais il n'y avait aucune piste. L'Alerte Amber a été déclenchée. L'avis de recherche est toujours en cours, mais en six mois, il n'y a eu aucun élément digne d'intérêt.

- Pourquoi maintenant ? Il la détient depuis six mois. Alors pourquoi maintenant il se décide à prendre contact avec les flics ?

- Il commence peut-être à se lasser d'elle, comme il le suggère dans sa lettre.

- Il pourrait la tuer, simplement. Enfin, simplement … tu vois ce que je veux dire … Il pourrait juste la tuer, et passer à autre chose. Mais non, il veut jouer …, expliqua-t-il, songeur.

- Il y a des détraqués qui ont besoin de cette interaction et cette rivalité avec les flics, de l'adrénaline que ça leur procure de nous défier.

- Si les fédéraux ont déjà mené l'enquête pendant des mois, que peut-on trouver de plus ? fit-il, sceptique.

- On a un quartier. Le Queens …. La lettre et le parc Keith K. Williams renvoient au Queens.

- Ça reste très vague, ce n'est pas avec ça qu'on va la retrouver, répondit-il d'un air dépité. Et puis c'est sûrement juste pour nous égarer.

- On va attendre de voir si les gars trouvent quelque chose dans ce parc, et il faudra contacter le FBI s'ils ne nous ont pas appelés d'ici là.

Au même instant, son téléphone sonna.

- Beckett, fit-elle en décrochant, sous le regard attentif et curieux de Castle, suspendu à ses lèvres.

- Bonjour, Lieutenant Beckett. Jordan Shaw.

- Oh … Bonjour, répondit Kate, un peu surprise d'entendre la voix du seul agent fédéral qu'elle appréciait sincèrement.

- Je viens d'avoir une alerte sur le dossier Ellie Byrd. Il semblerait que vous ayez trouvé des traces ADN ? demanda aussitôt Jordan Shaw, sans y aller par quatre chemins.

Kate comprit immédiatement. Elle n'avait pas fait attention aux noms des agents ayant géré le dossier Ellie Byrd, mais il se pourrait que Jordan Shaw ait été en charge de l'affaire.

- Vous avez du sang ? insista Jordan, sans attendre la réponse à sa première question.

- Non. Des cheveux … mais …

- Cela fait six mois que je cherche une piste d'Ellie. Je suis dans l'avion. J'arrive.

- Vous arrivez ? s'étonna Beckett.

Mais elle n'obtint pas de réponse. Jordan Shaw avait déjà raccroché. Rick leva vers sa muse des yeux interrogateurs.

- Bon, eh bien, pas besoin d'appeler le FBI. Jordan Shaw arrive, annonça Kate, avec un demi-sourire.

- Comment ça Jordan Shaw arrive ? fit-il, surpris.

- C'était son affaire. Ellie Byrd. Elle est déjà dans l'avion.

- Elle vient toute seule ?

- Je n'en sais rien. Elle avait l'air … pressée.


Detective Keith K. Williams Park, Queens, New-York, 15 heures.

Esposito et Ryan n'avaient pas mis longtemps à trouver un endroit où se garer près du parc. Ici, les rues n'étaient pas dégagées, et plus personne ne semblait s'y aventurer, au vu de l'épaisseur de neige. Leur enthousiasme, après avoir compris que cet endroit pouvait avoir un lien avec le nom de Keith Keaton, inscrit sur la lettre, était aussitôt retombé, dès que Beckett les avait informés de la triste réalité. Il y avait bien une jeune fille, retenue quelque part. L'affaire prenait une nouvelle tournure. Elle n'avait plus rien d'une plaisanterie. Un malade retenait Ellie Byrd prisonnière depuis six mois, peut-être ici, dans le Queens. Il y avait urgence, et ce parc était le seul élément concret dont ils disposaient. En arrivant près de l'entrée principale, ils lurent rapidement le panneau d'informations qui présentait l'officier Keith Keaton Williams, dont le nom avait été attribué au parc, en guise d'hommage. Il avait été tué par balle en 1989 lors d'un transfert de prisonnier. « Quand un officier de police est tué, ce n'est pas une agence qui perd un officier, mais une nation toute entière. » La phrase de la lettre s'étalait là, sous leurs yeux, sur le panneau, en conclusion de la courte biographie de l'officier. Il n'y avait aucun doute, celui qui avait envoyé la lettre voulait les mener ici. Mais pour quelle raison ?

Silencieux, Esposito et Ryan avaient remonté à pied les rues ceinturant le parc, s'enfonçant lourdement dans la neige, courbant la tête sous le flot ininterrompu de flocons qui tombaient drus. Ils avaient été attentifs au moindre bruit suspect qui aurait pu parvenir jusqu'à leurs oreilles. Ils avaient scruté les quelques buissons couchés contre les grillages en quête d'un signe. Ordinairement, il y avait ici deux terrains de tennis, un terrain de baseball et une aire de jeux pour les enfants. Aujourd'hui, tout était recouvert d'une vingtaine de centimètres de neige, vaste manteau immaculé dans lequel personne ne semblait avoir posé les pieds. A l'intérieur du parc, tout était calme et silencieux. Les seules traces visibles d'une présence ici ces dernières heures étaient les minuscules empreintes de pattes d'oiseaux et d'écureuils dans la neige. Ils s'étaient contentés d'embrasser du regard la vaste étendue plane et neigeuse pour constater que personne n'était venu ici depuis la veille. Il neigeait depuis hier soir. Et ici, la neige n'avait pas été brassée. Il n'y avait aucun endroit où retenir une jeune fille prisonnière. Il n'y avait aucun bâtiment dans ce parc, ni même un cabanon. Rien que des terrains de sport. Tout juste un arbre par ci par là. Dans le pire des cas, si Ellie était morte, ce n'était pas le genre de parc où son corps aurait pu être enterré. Même avant qu'il neige, les surfaces de ce type d'endroit étaient dures et poussiéreuses. Il ne devait pas y avoir une seule zone d'herbe où dissimuler un corps.

- Il n'y a rien ici, finit par constater Ryan, tournant sur lui-même pour regarder tout autour de lui le parterre de neige.

- Pourquoi ce parc bon sang ?

- Il a peut-être planqué la fille à proximité, dans l'un de ces immeubles.

- Ouais … peut-être …

Pendant qu'Esposito s'avançait parmi les structures de jeux destinées aux enfants, se penchant pour y chercher un éventuel signe, Ryan s'enfonça un peu plus dans la neige, jusqu'au grillage du court de tennis où se trouvait un petit panonceau, recouvert d'une vitre, destiné aux usagers du terrain. Là, parmi les multiples documents concernant le club de tennis local, une feuille attira son attention. Sidéré, il resta là à lire et relire le document.

- Espo ! Viens voir ça ! lança-t-il à l'adresse de son coéquipier, sans même se retourner, tant ce document l'interpellait.

Il entendit dans son dos les pas lourds d'Esposito qui faisaient crisser la neige.

- Quoi ?

- Regarde.

Il y avait là une affichette concernant la disparition d'Ellie Byrd. Une de ces affichettes que les familles des disparues placardent souvent dans les rues ou les magasins, dans l'espoir de trouver une piste, de recueillir un témoignage. Sous les grosses lettres indiquant « DISPARUE », la photo en noir et blanc d'Ellie, souriante. Une description de la tenue qu'elle portait lors de sa disparition. Un appel à témoins mêlé de supplications. Une exhortation à contacter la police au moindre doute. Et un numéro de téléphone, certainement celui des parents de la jeune fille. Mais ce qui les stupéfia tous les deux, c'était les quelques lettres écrites en rouge, en diagonale, barrant l'affichette de bas en haut : « Bye-Bye Ellie ». Quelqu'un avait volontairement placé cette affichette ici pour qu'ils la trouvent.


12ème District, salle de travail, dix-huit heures.

Ils s'étaient installés tous les quatre autour de la table pour essayer de mettre en commun les fruits de leur réflexion. Castle et Beckett avaient déjà passé une bonne partie de l'après-midi à réfléchir, à consulter les dossiers de différentes affaires d'enlèvement perpétrés sur la côte Est et jamais élucidées, et quelques dossiers de psychopathes jamais arrêtés, connus pour aimer jouer avec les flics, assassiner des jeunes filles, et opérer entre Washington et New-York. Ils n'avaient rien de plus que ces dossiers, et ces quelques documents pour tenter de relier l'affaire Ellie Byrd à autre chose qui puisse leur fournir une piste. Les gars venaient de rentrer, avec cette affichette trouvée au parc, annonçant, de façon très sarcastique, la mort d'Ellie. La découverte de cette affichette avait jeté un froid, et attisé l'angoisse de tout le monde. Si le ravisseur l'avait récupérée à Washington dans les jours qui avaient suivi l'enlèvement d'Ellie, dans le but de la réutiliser plus tard, alors il avait tout prémédité, pour se jouer d'eux. Cette phrase hommage aux policiers, ce nom, Keith Keaton, n'avaient donc pour seul objectif que de les mener dans ce parc, pour y trouver cette affiche, cette sorte de sentence finale, qui non seulement ne relançait pas le jeu initié dans la lettre, mais y mettait même fin brusquement. « Bye-Bye Ellie ». Pour l'instant, tous voulaient croire que le jeu continuait, et que cette phrase n'était peut-être qu'une provocation. Ellie était peut-être, malgré tout, toujours en vie. Dans l'attente de l'arrivée de l'agent Shaw, ils tentaient, sans relâche de trouver quelque chose.

Beckett avait installé le tableau blanc dans la pièce, et tout en réfléchissant les yeux des uns et des autres couraient des quelques documents qu'ils possédaient aux informations inscrites sur le tableau. Des officiers en uniforme étaient toujours en train d'inspecter les immeubles aux abords immédiats du parc, et de faire circuler la photo de la jeune fille dans le quartier de Jamaica, dans le Queens, mais personne n'y croyait vraiment. Les experts scientifiques n'avaient rien trouvé sur la lettre et l'enveloppe. Ni empreinte ni un quelconque élément qui puisse fournir une piste. L'affichette avait été transmise au laboratoire pour des analyses qui ne donneraient sûrement rien non plus. La photo du document s'affichait maintenant en grand sur le tableau, avec ces grosses lettres couleur rouge sang « Bye-Bye Ellie ». D'après les premières vérifications, l'affichette avait l'air authentique. Une simple photocopie comme il avait dû y en avoir des centaines d'éditées au moment de l'enlèvement d'Ellie. Toutes les informations qui s'y trouvaient correspondaient bien à celles qui figuraient dans la base de données.

Castle referma un énième dossier en soupirant. Il s'enfonça sur sa chaise en observant le tableau. Plus le temps passait, moins il croyait à la possibilité de retrouver Ellie vivante. Il ne supportait plus de voir le visage souriant de cette jeune fille sur le tableau blanc, et d'imaginer ce qu'elle avait enduré. « Bye-Bye Ellie ». Pour lui, il n'y avait quasiment plus aucun doute. Ce n'était plus qu'une question d'heures et son corps sans vie allait être retrouvé quelque part dans New-York. Le ravisseur n'avait rien fait pour les mener vers une piste. Il les avait guidés vers ces quelques mots empreints de sarcasme, comme un ultime pied de nez à l'espoir qu'ils avaient nourri depuis la fin de matinée.

A son tour, Kate leva les yeux de son dossier, l'air désappointée. Elle croisa le regard de Rick, sérieux, fermé, qui avait l'air tout aussi perdu qu'elle, et observa les gars concentrés sur leurs documents, étonnement silencieux.

- Pause-café ? suggéra Rick à son intention.

- Oui, répondit Kate en se levant.

- Les gars ? On vous rapporte du café ? proposa Castle en se levant à son tour.

- Volontiers, répondit Ryan, sans même lever les yeux.

- Oui. S'il te plaît, mon pote, ajouta Esposito.

Castle et Beckett rejoignirent la salle de pause, et Rick s'attela à faire couler les cafés, tandis que Kate, appuyée contre la fenêtre se perdit dans l'observation de la rue. La nuit tombait lentement, tout comme la neige, inlassablement. Un instant, elle pensa au bonheur qui était le sien, de se lancer avec Rick, dans les préparatifs de Noël qui approchait. Mais cette affaire avait fait naître des angoisses, des sentiments qu'elle n'avait pas envie de vivre, surtout pas maintenant, à cette période de l'année. Instinctivement, elle posa la paume de sa main sur son ventre rond, pour y dessiner de tous petits cercles caressants. Elle se sentait tellement impuissante. Ils avaient passé la journée à réfléchir, à se creuser la tête, à chercher quelque chose. Sans que rien ne donne de résultat. D'habitude, il y avait toujours un petit élément, toujours une connexion qui finissait par s'établir. Mais là rien. Rien que cette angoisse et ce désespoir qui s'amplifiaient d'heure en heure.

Les yeux de Rick se posèrent sur elle, au moment où il déposa une première tasse remplie de café sur la table. Malgré les tourments liés à cette affaire, la vision de sa femme, embrassant de sa main son ventre portant leur enfant, lui procura un immense sentiment de plénitude. Il adorait cette image, la tendresse de ce geste aimant, si maternel, si protecteur qu'elle faisait maintenant si souvent. Mais il lut aussi l'inquiétude dans son regard, et aussitôt la dureté de l'affaire chassa les douces sensations.

- Tu crois qu'on a encore une chance ? demanda-t-il, cherchant à ce qu'elle le rassure, tout en faisant couler le deuxième café.

- Tant qu'on n'aura pas trouvé le corps sans vie d'Ellie, il y a une once d'espoir, alors il faut y croire, Castle.

Kate ne baissait jamais les bras. Même dans les pires moments, même sans le moindre indice, elle se battait toujours. Et elle le ferait tant qu'elle n'aurait pas la preuve concrète que cela ne servait plus à rien. Cette persévérance, cette implication totale au service des victimes, faisaient partie de ce qu'il aimait tant en elle. Mais cette fois, elle était concernée plus qu'elle ne voulait le reconnaître. Elle minimisait le fait que la lettre lui soit adressée à elle.

Il s'approcha et lui tendit son café.

- Merci, mon cœur, sourit-elle avec douceur.

- Kate …, tu as raison, il faut y croire. Mais c'est ce qu'il veut justement, expliqua Rick, et j'ai peur que ce soit juste pour mieux nous anéantir ensuite.

Tout en goûtant son café, elle réfléchissait, cherchant à comprendre où il voulait en venir.

- Avec cette lettre, il a juste voulu qu'on sache qu'elle était toujours en vie après ces longs mois, reprit-il. Et qu'on espère suffisamment. Mais avec ce « Bye Bye Ellie », il nous assène le coup de grâce. Je pense qu'il va la tuer, et on ne pourra pas l'empêcher. Je voudrais me tromper mais ...

La tristesse de son regard quand il avait prononcé cette dernière phrase la toucha profondément. Elle glissa sa main dans la sienne, en guise de réconfort, et leurs doigts s'enlacèrent.

- Tu penses qu'il veut simplement qu'on se torture avec cette idée ? Savoir qu'il va la tuer sans qu'on ne puisse rien y faire ? demanda-t-elle, sondant ses yeux.

- Oui. Mais ce n'est pas nous qu'il veut voir torturés … C'est toi. La lettre t'est destinée, Kate.

Depuis le début de sa carrière, elle avait déjà reçu à plusieurs reprises des courriers plus ou moins de ce genre. Parfois des plaisanteries. Il y avait toujours des gens qui trouvaient ça drôle de faire perdre du temps aux forces de l'ordre. Parfois des vraies lettres de menace, émanant en général d'un proche d'un criminel arrêté qui jurait de se venger, ou d'un ancien détenu libéré. Mais la plupart du temps, ce type de courriers, passé la peur qu'ils pouvaient déclencher en elle, restaient sans suite. Parfois encore, c'était des demandes d'aide pour une affaire non élucidée. Quoi qu'il en soit, ce n'était pas la première fois qu'elle recevait une lettre lui étant personnellement adressée au poste, et lui intimant de sauver quelqu'un. Mais cette fois, il y avait plusieurs éléments troublants.

- Il aurait pu simplement tuer Ellie, reprit Rick, laisser son corps quelque part, et disparaître dans la nature. Mais non, il a voulu que tu t'intéresses à cette jeune fille. Il a voulu que tu croies pouvoir la sauver. Toi, Kate.

- Mais pourquoi moi ?

- Je ne sais pas, mais il te connaît. Ce jeu tordu n'a d'intérêt que s'il connaît la personne avec laquelle il joue.

Peu à peu, elle se laissait convaincre par Rick qu'effectivement elle pouvait être visée par cette affaire. Elle avait voulu mettre sur le compte du hasard le fait que cette lettre lui soit adressée. Mais Rick avait raison, comme souvent. Elle réfléchissait, cherchant à savoir, parmi la longue liste des criminels auxquels elle avait eu affaire, sous les verrous ou libres de leurs actes, qui pouvait avoir envie de jouer à ce petit jeu malsain avec elle. Même si tout meurtrier avait, en lui, une part de folie, il fallait un degré conséquent de démence, de psychopathie pour enlever une jeune fille, la détenir de longs mois, et avoir l'idée de jouer avec les flics, avant de, peut-être, la tuer. Elle n'avait pas eu affaire à tant de vrais psychopathes au cours de sa carrière. Et le nom d'un seul résonnait irrémédiablement dans sa tête. Jerry Tyson. Rien que d'y penser, elle sentit un frisson la parcourir.

Elle comprit que Rick y pensait aussi, quand elle lut l'inquiétude dans ses yeux.

- Non. Ce n'est pas lui, affirma-t-elle aussitôt, anticipant sa remarque. Cela n'a rien à voir avec son mode opératoire. Rien ne correspond à ses méthodes. Ce n'est pas lui.

- Il n'est pas mort, fit simplement remarquer Castle.

Depuis quelques mois déjà, bien avant qu'elle ne soit enceinte, Rick était attentif aux détails, suspicieux quand certaines affaires se présentaient à eux. Depuis ce jour où il avait vidé le chargeur de son arme sur Jerry Tyson, qui avait fait une chute vertigineuse du haut de ce pont. Jerry Tyson, dont le corps n'avait jamais été retrouvé. Et cette femme, Kelly Nieman, qui leur avait subtilement fait passer le message qu'un jour ils se reverraient. Elle. Tyson. Il n'en savait rien. Mais depuis, sans pour autant avoir l'impression de vivre avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête, il faisait attention au moindre signe d'une menace à leur encontre, et surtout à l'encontre de Kate. Comment pourrait-il en être autrement ? Ce psychopathe, ce serial killer, était bien décidé à lui faire vivre, un jour, l'enfer. Il ne pouvait pas vivre sans ignorer cette menace latente. Kate avait raison. Cette lettre n'avait rien du mode opératoire de Tyson, ni dans le style, ni dans la démarche. Ce jeu de piste les conduisant au parc non plus. Avec Tyson, tout commençait toujours par un cadavre. Et là, il n'y avait pas de cadavre. Mais toute affaire bizarre déclenchait instantanément un signal d'alarme dans son cerveau. Un signal d'alarme conduisant directement à Jerry Tyson. Et cette affaire était vraiment bizarre.

Castle, cela ne correspond pas du tout à son mode opératoire, répéta Kate. Il n'y a pas de cadavre.

- Pas encore …, ajouta Rick.

- Et il n'entre jamais en contact avec nous directement, continua-t-elle.

- Il est bien venu me parler en cellule quand …

- C'était un cas à part, l'interrompit-elle aussitôt. Tu vois Tyson m'envoyer une lettre ?

- C'est vrai qu'il est plus subtil que ça normalement … Et puis Ellie est bien plus jeune que ses cibles habituelles, et elle n'est pas blonde, ajouta-t-il tout en réfléchissant.

- Tout à fait. Donc on oublie Tyson, conclut Kate. Il y a des tas de détraqués plus … ordinaires, qui peuvent avoir envoyé cette lettre.

- C'est clair que c'est plus rassurant …, ironisa Castle.

Ils furent interrompus par l'arrivée de Gates dans l'encadrement de la porte, suivie de près par l'agent Shaw, les bras chargés d'une pile de dossiers et de son ordinateur.

- Lieutenant Beckett, l'agent Shaw vient d'arriver, annonça Victoria Gates.

- Bonjour, firent Kate et Rick d'une seule et même voix, avec un sourire bienveillant.

- Bonjour, lança Jordan Shaw, souriante, malgré un visage fermé et soucieux.

Ils étaient contents de revoir l'agent Shaw, malgré les circonstances, et satisfaits, quitte à travailler avec le FBI, que cela tombe sur elle. Ils avaient tout trois une même façon de voir les choses, d'appréhender une enquête, et, à chaque fois qu'ils avaient été amenés à travailler ensemble, il y avait eu entre eux une synergie très efficace. Kate vit les yeux de Jordan Shaw se porter sur son ventre, et bien que celle-ci s'abstienne de tout commentaire, elle remarqua le petit air ravi et satisfait qu'elle lui adressa.

- Je vous laisse informer l'agent Shaw, reprit Gates. Rien de nouveau ?

- Non, Capitaine.

- On fait le point dans une heure, conclut Gates avant de s'éloigner vers son bureau.

- Vous êtes venue seule ? s'étonna Castle. Où sont vos hommes en noir ? Et votre …

- Mon écran magique ? fit Shaw.

- Oui, voilà !

- Il faudra se contenter de mes seuls services pour l'instant. Le FBI veut cerner l'affaire avant d'envoyer davantage d'agents, expliqua-t-elle. D'après eux, il semblerait que vous n'ayez rien de très concret qui puisse faire avancer les choses.

- Ah d'accord. Pas de gaspillage inutile d'hommes et d'argent …, commenta Castle, un brin sarcastique.

- Vous avez tout compris.

- Venez. On va vous expliquer où on en est, fit Kate, en se dirigeant vers la porte.

Ils rejoignirent la salle de travail, et après que Jordan Shaw ait salué les gars, ils s'assirent tous les cinq. Sans perdre de temps, Beckett se lança dans l'explication des maigres éléments en leur possession, tandis que Shaw, l'oreille attentive, scrutait le tableau blanc et les quelques informations qui s'y trouvaient. La lettre d'abord, la mèche de cheveux, le message qu'ils avaient décodé. Puis le parc enfin où les gars avaient trouvé cette affichette, qui semblait annoncer que le destin d'Ellie était scellé. Shaw sembla accuser le coup à la vue de ce « Bye-Bye Ellie », écrit en lettres rouges. Kate se fit la réflexion que cette affaire avait l'air de la toucher de près. Jordan Shaw était une femme de caractère, de poigne. Pas insensible, loin de là, mais quand il s'agissait d'une enquête, en général, elle ne montrait pas le moindre sentiment. Elle ne commenta pas les quelques mots terrifiants, mais pendant un instant, un voile d'angoisse recouvrit son visage.

- C'était à l'intérieur du parc ? demanda Shaw en scrutant l'affichette.

- Oui, répondit Ryan. Près du terrain de tennis.

- C'est une des affiches originales ? demanda Castle.

- A première vue, oui, répondit Shaw. Les parents d'Ellie ont fait faire ces affichettes dès le lendemain de sa disparition. Il a pu la récupérer dans le quartier.

- Ce gars est sûr de lui alors pour avoir traîné dans le quartier où il l'a enlevée, constata Esposito.

- Oui.

- Vous avez établi un profil ? demanda Kate.

- Difficilement. On n'avait quasiment rien à part le témoignage de son amie, Mary, mais c'est très sommaire, fit Shaw en se levant pour se poster près du tableau blanc. Je peux ?

- Oui, bien-sûr.

Shaw se saisit du feutre et entreprit de noter les informations essentielles au fur et à mesure qu'elle leur fournissait les éléments du profil. Tous, curieux, étaient suspendus à ses lèvres, tant Jordan Shaw maîtrisait en général les profils de psychopathe, et avait toujours une manière très efficace d'aborder les choses.

- Un homme blanc entre trente et quarante. Barbu. Mais une barbe …. ça se rase. Cheveux châtains ou bruns. On pense qu'il travaille peut-être dans le bâtiment ou sur des chantiers, d'où le pick-up beige. Très sûr de lui. Il a agi en début de soirée, mais en juin il faisait encore jour, dans un quartier calme mais assez fréquenté. Calculateur probablement. Il avait dû repérer le trajet qu'Ellie empruntait régulièrement. Et ça se confirme avec la lettre qu'il a envoyée, et cette affiche au parc. Cela nécessite de la préparation, de la préméditation.

- Des raisons d'enlever Ellie en particulier ? l'interrompit Kate.

- Non. Pour moi, il l'a choisie au hasard. Une famille de classe moyenne. Ellie est une jeune fille sans histoire, une adolescente ordinaire. Et il n'y a de toute façon pas eu de demande de rançon. Je pense qu'on peut aussi ajouter narcissique au profil, vu la lettre qu'il vous a envoyée. Il a une haute idée de lui-même. Il est persuadé de pouvoir jouer avec vous, et gagner.

- D'autres affaires du même genre autour de Washington ? demanda Castle.

- Non. Rien. Cela ressemblait à un acte isolé. C'est aussi pour ça que le profil est difficile à cerner.

Le silence s'installa, alors que chacun réfléchissait aux informations nouvelles que Shaw avait inscrites au tableau.

- Alors, que fait-on ? reprit Ryan, d'un air un peu sceptique.

- Je vais lancer une recherche dans la matrice du FBI en croisant le profil avec le quartier du Queens, voir si ça peut donner quelque chose. Même si c'est vraiment très vague, au point où on en est, il faut tout tenter, expliqua-t-elle en allumant son ordinateur, et tapotant sur le clavier.

Tous la regardaient, suspendus à ses ordres. L'enquête était toujours la leur. Shaw n'avait même pas vraiment précisé à quel titre elle se trouvait ici. Mais elle avait un tel charisme, une telle réputation qui la précédait, qu'aucun d'entre eux ne s'était posé de questions. Jordan Shaw avait été en charge de cette affaire. Elle était spécialisée dans les sciences du comportement, et avait traqué quelques tueurs en série. Elle faisait autorité dans le domaine, et surtout, elle ne les avait jamais pris de haut. Même quand elle avait la mainmise sur l'une de leurs enquêtes, elle dirigeait les choses avec une autorité bienveillante.

- J'ai ramené l'intégralité du dossier, y compris les interrogatoires. Peut-être pourriez-vous les relire ? fit Shaw à l'intention de Ryan et Esposito. Parfois, avec un œil nouveau, on trouve des choses auxquelles on n'aurait pas pensé.

- Ok. On s'en charge, répondit Esposito.

- Merci, répondit Shaw en déposant devant eux deux grosses piles de documents.

- Et nous ? demanda Castle.

- Je voudrais que tous les trois, on étudie votre cas, Beckett. Cet homme s'adresse à vous. Ce n'est pas un hasard, expliqua Shaw.

- Je sais, mais …, commença Kate.

- Est-ce qu'il y a une pièce où on peut s'isoler ? l'interrompit Shaw. Je voudrais vous interroger, si vous n'y voyez pas d'inconvénient. Et vous aussi Castle.

- Moi ? Mais la lettre est adressée à Beckett.

- La lettre n'est pas adressée à Beckett. Mais à Katherine Castle, votre femme. Tout est dans la nuance. En tant qu'écrivain, vous devez savoir que chaque mot compte, non ? fit-elle gentiment remarquer.