Chapitre 6
New-York, 19 heures.
Il faisait nuit noire. La lueur faiblarde du jour qui se diffusait par la grille d'aération s'était éteinte. Recroquevillée sur le matelas, enfouie sous la couverture, elle pleurait. Ce matin, il lui avait dit que bientôt tout serait fini. Mais la journée s'était écoulée lentement, et son angoisse n'avait fait que croître. Ce matin pourtant elle avait espéré que le moment ultime allait arriver vite, et que son supplice prendrait fin. Elle était presque impatiente. Mais les minutes s'égrenant si doucement, son esprit s'était mis à cogiter, et la peur, subtilement, s'était immiscée en elle. Déjà, à l'aube, quand cet inconnu l'avait violée, elle avait été terrifiée. Et maintenant, elle avait l'impression que tout son être tremblait. Elle sanglotait depuis des heures, sans qu'aucune larme ne coule plus de ses yeux. Elle avait si mal, qu'elle ne savait plus où elle avait mal. Il lui avait arraché l'oreille, et la blessure à vif, la tiraillait. Elle avait mal au fond de son ventre. Elle avait mal au cœur. Ces hommes, l'inconnu, puis lui, avaient usé d'elle comme d'une chose, si fort qu'elle en avait vomi quand ils étaient partis. Elle avait si froid aussi. Elle ne parvenait plus à se réchauffer. Peut-être que son corps ne voulait même plus essayer de survivre. Mais elle ne voulait pas mourir. Elle voulait rentrer à la maison.
Si seulement … Elle avait réussi à dormir quelques heures cet après-midi, trouvant ainsi un peu d'apaisement à cette angoisse qui la dévastait. Mais quand elle s'était réveillée, comme cela lui arrivait parfois, elle avait d'abord cru n'avoir fait qu'un cauchemar. Réaliser que tout cela était bien réel était à chaque fois une sensation horrible qui lui arrachait le cœur. Elle avait réussi à retrouver un peu de courage pour récupérer le bout de papier enfoncé dans la doublure de sa poche de jean, et y ajouter ce qu'elle savait de cet homme. Il allait la tuer. Il fallait qu'elle aide, comme elle le pouvait, ceux qui la trouveraient à comprendre ce qui lui était arrivé pour que plus jamais il ne puisse recommencer.
Son cerveau tournait au ralenti depuis des semaines, mais tout d'un coup, il n'en finissait plus de réfléchir. Elle pensait à la mort. Elle se demandait si ça faisait mal de mourir, si on s'en rendait compte. Elle se demandait comment elle pouvait ne plus exister, comment il était possible, simplement, d'être morte. Pas endormie. Morte. Ne plus penser à rien du tout. N'être plus que du néant. Elle pensait à Dieu aussi. Elle se prenait à espérer qu'il existait vraiment, même si elle ne comprenait pas ce qu'elle lui avait fait pour qu'il choisisse de lui faire vivre cet enfer. Elle pensait à tous ceux qu'elle avait connus et qui étaient morts. Sa mamie Vera. Le vieux monsieur qui donnait du pain aux pigeons dans le parc. Jeremy à l'école, qui était très malade. Son petit chaton aussi qui avait été écrasé par une voiture lorsqu'elle avait six ans. Si seulement, elle pouvait les retrouver après. Après être morte. C'était si bizarre de penser ainsi. Mais elle savait. Demain elle serait morte. Elle vivait ses dernières minutes. A cette pensée, une vague de chagrin lui transperça le cœur, et elle sanglota un peu plus fort. Elle voulait sa mère auprès d'elle, qui lui tienne la main, comme quand elle était malade. Elle voulait son père, qui lui raconte des histoires drôles pour lui faire oublier une mauvaise journée. Elle ne les reverrait jamais, mais ce serait plus dur pour eux que pour elle. Sa douleur allait disparaître. Bientôt. Elle n'aurait plus mal. Si tout ce qu'on disait dans les Evangiles était vrai, alors, de là-haut, elle veillerait sur ses parents. Mais eux. Ils n'avaient qu'elle. Ils allaient mourir de chagrin. Cela lui faisait si mal au cœur d'imaginer leur souffrance, leur tristesse. Elle repensa à ce dernier matin, où elle les avait vus avant de partir pour le lycée. Son père qui avait fait brûler les pancakes comme souvent. Sa mère qui l'avait tirée du lit pour la forcer à se dépêcher un peu, grognant qu'elle allait être en retard. Et ce baiser que l'un et l'autre lui réclamaient tous les matins avant qu'elle ne quitte la maison. Elle avait beau leur dire qu'elle était trop grande maintenant pour les bisous du départ à l'école, elle n'avait pas intérêt à déroger à la tradition. Elle esquissa un sourire baigné de larmes en pensant à ce dernier baiser. Elle avait mis des semaines à se remémorer en détail cette dernière matinée, mais depuis, elle arrivait presque, quand elle fermait les yeux, et se concentrait très fort, à revivre la sensation des lèvres de sa mère et son père sur sa joue à entendre leurs voix prononcer leurs traditionnelles recommandations. Sois prudente. Ne sois pas en retard. A ce soir ma chérie. Mais il n'y avait pas eu de soirée ce jour-là … Le calvaire d'une longue nuit de souffrances avait commencé.
Tout à coup, la porte grinça, et s'ouvrit. C'était lui. Le faisceau de sa lampe l'éblouit. D'habitude, à cette heure-ci, il lui apportait de quoi manger. Mais aujourd'hui, il avait les mains vides. Il ne dit rien. Elle le voyait se mouvoir dans la petite pièce, faisant courir la lumière sur le sol et les murs, comme s'il vérifiait quelque chose. Elle n'arrivait pas à voir son visage. Il faisait trop sombre. Ignorant totalement sa présence, il vint s'accroupir près du matelas, à quelques centimètres d'elle seulement, et feuilleta un à un les livres qui s'entassaient dans un coin. Recroquevillée, elle n'avait pas bougé d'un pouce. Elle osa tourner les yeux vers lui. Elle le voyait bien maintenant. Il avait rasé sa barbe. Elle ne l'avait jamais vu sans barbe. Patiemment, il tourna les pages une à une. Puis il secoua les livres, comme s'il cherchait quelque chose, avant de les reposer sur le sol.
- Lève-toi ! ordonna-t-il d'un ton sec, mais calme.
Elle obéit, et s'éloigna contre le mur. Elle n'arrivait plus à penser à rien. Elle le regardait faire, simplement. Il souleva le matelas, inspecta le sol, puis le reposa. Il ramassa la pile de papiers sur lesquels elle avait écrit tout et rien depuis des mois. Puis, sans rien dire de plus, sans un regard, il sortit. Elle eut à peine le temps de s'asseoir et d'analyser ce qui venait de se passer que, déjà, la porte s'ouvrait de nouveau. Stupéfaite, elle vit une femme entrer. Elle n'avait jamais vu de femme ici. Elle ne la distinguait pas bien dans la pénombre, mais elle lui sembla plutôt élégante et raffinée. Ses gestes étaient doux et posés. L'homme entra aussitôt après elle, portant une grande bassine remplie d'eau, qu'il posa au milieu de la pièce.
- Ellie, déshabille-toi, lui fit doucement la femme en s'approchant d'elle.
Elle connaissait son prénom. Elle était jolie, très jolie. Elle sentait bon. Ses cheveux étaient cachés dans un bonnet, et elle était emmitouflée jusqu'au cou dans un long manteau. Comme l'homme, elle portait des gants. Ellie se demanda comment une femme comme elle pouvait être amie et complice d'un homme comme lui. L'homme était un monstre, mais une femme ne pouvait pas être aussi cruelle.
- S'il vous plaît …, murmura Ellie essayant de toucher sa sensibilité.
- Déshabille-toi, se contenta de répéter la femme, avec fermeté cette fois.
Ellie s'exécuta, faisant glisser un à un ses vêtements, et les posa sur le matelas. La femme ne détacha pas son regard d'elle. L'homme ne bougea pas. Elle se retrouva nue, devant eux, sous le faisceau de leurs lampes torches. Elle frissonna, autant de froid, que de peur. Elle était frigorifiée, le froid lui mordait la peau, et elle ne comprenait pas ce qui était en train de se passer ce soir.
- Monte dans la bassine, ordonna la femme.
Elle obéit. L'eau était glaciale, et instantanément, elle se mit à grelotter et à claquer des dents.
- Davis ! cria l'homme.
L'inconnu de ce matin entra à son tour. Sans rien dire, il s'approcha d'elle. Elle se mit à trembler. Le souvenir de la morsure de sa bouche, de la violence dont il avait fait preuve ce matin, la firent frissonner de peur. Il la regarda, des pieds à la tête, observa la moindre parcelle de sa peau, lui fit pencher la tête pour observer son cou, s'accroupit pour regarder ses fesses. Il ne la toucha pas, mais c'était comme s'il l'inspectait ou cherchait à photographier son corps pour le garder en mémoire.
- C'est bon ?
- Oui, répondit Davis.
- Viens.
Davis suivit l'homme, et ils quittèrent la pièce. La femme lui tendit alors un flacon de gel douche, et lui ordonna de se laver. Elle obéit, sans comprendre vraiment ce qui se passait. Quand elle fut recouverte de savon, des pieds à la tête, grelottant, la femme lui renversa un seau d'eau froide sur les cheveux, pour faire disparaître la mousse. Elle lui tendit une serviette pour qu'elle se sèche. Elle attrapa ses sous-vêtements sales posés sur le matelas, et les jeta par la porte, avant de lui tendre une culotte propre. Ellie ne comprenait rien à tout ce cérémoniel. L'homme était déjà venu de temps en temps avec cette bassine pour qu'elle se lave. Mais cela n'avait rien à voir avec ce qui se passait maintenant. La femme lui fit remettre ses vêtements sales, sans cesser de la regarder, puis elle lui coupa les ongles des mains.
Elle n'avait vu la gamine que de dos jusque-là, quand elle le regardait la violer, tapie dans l'ombre de la pièce. Ça ne durait jamais très longtemps, mais le voir prendre ainsi possession de cette fille, totalement soumise, l'excitait. Il le faisait autant pour lui, que pour elle. Elle avait vu plusieurs fois qu'elle l'avait griffée en se débattant. Il fallait donc lui couper les ongles. Il ne devait rester sur son corps aucune autre trace ADN que celle de Davis. Ni cheveux, ni poils, ni cellules épithéliales. Il fallait que toute l'attention se concentre sur Davis et que rien ne puisse semer le moindre doute. Pas maintenant du moins. Pas tout de suite. Elle attrapa son menton d'une main, et la força à tourner la tête pour observer sa blessure à l'oreille, et se réjouir de l'obéissance et de l'efficacité de Davis.
- Laissez-moi partir, je vous en prie …, supplia Ellie, tentant de nouveau sa chance.
La femme ne répondit rien, mais lui sourit, comme attendrie par sa naïveté et son innocence.
- Je ne dirai rien. Je vous le jure …, murmura Ellie.
- Tu es bien mignonne. C'est dommage, répondit la femme, avec un sourire.
- S'il vous plaît …
- Va te mettre contre le mur, près de la porte. Et ne bouge pas.
Ellie obéit, et s'adossa contre le mur. La porte était ouverte, et pour la première fois depuis son arrivée ici, elle vit le long couloir sombre qui s'éloignait vers le fond du bâtiment. Davis attendait là, debout, observant simplement les murs de béton. L'homme arriva à son tour, la fit se retourner, lui croisa les bras dans le dos, et lia ses poignets avec des lanières en plastique. Puis il l'attrapa par le bras, et l'attira vers la sortie. La femme s'approcha d'elle, avec un large sourire.
- Dis adieu, Ellie. Sois polie, fit l'homme, d'un ton calme, presque doux.
Mais tétanisée par la peur, elle garda le silence. Elle avait compris que cette fois, elle ne reverrait jamais cet endroit. Bientôt elle serait morte. Les larmes coulèrent sur ses joues.
- Bye-Bye Ellie, sourit la femme.
12ème District, Salle de repos, 19 h.
Castle et Beckett étaient assis côte à côte en face de Jordan Shaw, qui avait pris calepin et stylo, afin de prendre des notes. Ils se demandaient ce qu'elle allait réussir à tirer d'eux pour faire avancer cette affaire.
En arrivant au 12ème District, Jordan Shaw avait encore une once d'espoir. Savoir qu'on avait trouvé de l'ADN d'Ellie Byrd avait été, le temps de quelques heures, comme une libération, comme si le combat qu'elle menait depuis des mois n'avait pas été vain. Ellie était bien vivante, et il y aurait forcément un moyen de parvenir jusqu'à elle. Mais dès qu'elle avait vu les quelques éléments en la possession du lieutenant Beckett et ses hommes, elle avait compris que jamais elle ne rendrait Ellie vivante à sa famille. Elle n'était pas du genre à baisser les bras, à renoncer avant d'être certaine de ne pas en avoir le choix, et elle continuerait de se battre pour Ellie. Mais avec l'expérience, elle savait interpréter les signes, elle savait décoder les mots, comprendre et anticiper les comportements de la plupart des psychopathes. Avec cette lettre, elle avait compris bien d'autres choses. Elle ne voulait pas effrayer Beckett et Castle. Elle les aimait beaucoup, autant pour le duo improbable qu'ils formaient au boulot, que pour le couple attendrissant qu'ils étaient dans le privé. Mais elle n'était pas du style à passer par quatre chemins, et il fallait qu'ils prennent conscience que cette affaire, à première vue, dépassait de loin le cadre d'un enlèvement classique.
- Je pense que cet homme ne s'adresse pas seulement à vous Beckett, commença Shaw, en scrutant des deux côtés l'enveloppe contenant la lettre.
- Comment ça ? s'étonna Kate.
- Katherine Castle, c'est votre nom de femme mariée, un nom qui renvoie indubitablement à vous Castle, expliqua-t-elle en les regardant tour à tour. Il ne s'est pas trompé en vous nommant ainsi, il sait parfaitement que vous êtes le lieutenant Kate Beckett. Ça fait partie de son petit jeu.
- Donc c'est une façon de s'adresser à nous deux ?
-Oui. Il sait que vous êtes mariés, donc il sait aussi que vous enquêtez ensemble. Et il sait forcément qu'en vous appelant « Lieutenant Katherine Castle », vous, son mari et coéquipier, allez réagir et vous poser des questions. Et c'est ce qui s'est passé quand vous avez vu la lettre pour la première fois, non ?
- Oui, répondit Castle. Cet intitulé est très étrange. C'est comme si ce gars mélangeait notre vie privée et le boulot.
- Je pense que le but de tout ça n'a rien à voir avec Ellie, malheureusement.
Ils la regardèrent avec des yeux interrogateurs, suspendus à la suite des explications.
- Si on étudie de près cette lettre, il ne donne aucun ultimatum. Il ne réclame rien. Il se fiche d'Ellie. Tout ce qui l'intéresse c'est vous. Son objectif, c'est vous deux.
- Vous pensez que ce gars a enlevé Ellie il y a six mois dans le seul but de jouer avec nous aujourd'hui ?
- Je vais être franche. Oui.
Ils se lancèrent un regard à la fois stupéfait et inquiet. L'idée d'une telle préméditation donnait tout à coup une nouvelle ampleur à l'affaire, et ramenait irrémédiablement leurs esprits à penser à la même chose. Ils avaient tenté, tout à l'heure, de réfuter cette hypothèse, mais ils ne pouvaient faire autrement que de la voir resurgir dès qu'ils creusaient un peu plus la réflexion.
- C'est rarissime, après six mois, qu'on entende de nouveau parler d'une personne disparue, surtout une jeune fille, expliqua Shaw. Soit elles sont violées puis tuées, et un jour par hasard, on retrouve leur corps. Soit elles disparaissent dans les réseaux de la traite des blanches, et on n'entend plus jamais parler d'elle. Passé quelques jours, les enlèvements finissent rarement en conte de fées.
Kate écoutait ses explications dans le silence. C'était comme si Jordan Shaw mettait des mots sur ce qu'elle n'avait pas voulu voir vraiment jusque-là. Elle s'était inquiétée pour Ellie, mais ce qu'expliquait Shaw faisait naître en elle une petite boule d'angoisse supplémentaire. Elle avait senti Rick se crisper à ses côtés.
- Et vous savez ce qui est encore plus rarissime ? continua Shaw. Que le ravisseur prenne contact avec la police au bout de six mois. Ce n'est même pas rarissime. En fait, ça n'arrive jamais.
- Il peut très bien avoir enlevé Ellie à Washington, l'avoir emmenée à New-York pour une quelconque raison, avoir abusé d'elle depuis des mois, et finissant par s'en lasser, avoir envie de jouer un peu, suggéra Castle cherchant une alternative à la préméditation.
- Ce serait un profil extrêmement ambigu. D'un point de vue comportemental, on aurait presque affaire à une personnalité multiple. Et puis, le jeu tomberait sur vous deux ? Comme par hasard ?
- Pourquoi pas ? répondit Castle. On a été plutôt médiatisés ces derniers mois, entre l'affaire Bracken, et le mariage. Il peut simplement avoir envie de se frotter à nous.
Rick ne voulait pas penser à la préméditation des actes de ce détraqué. Il ne voulait pas croire que depuis des mois cet homme avait anticipé ce jour où il leur lancerait un défi. Il ne voulait pas y croire, tout simplement parce qu'il savait qu'une telle préméditation impliquait que le jeu était très loin d'être fini, et que ce gars ne se contenterait pas de les défier. Et surtout, cette préméditation le ramenait irrémédiablement vers son pire cauchemar. Tyson.
- Franchement, je ne crois pas qu'il vous ait choisi au dernier moment, reprit Shaw. Envoyer une lettre, c'est personnel, c'est presque sentimental. Il ne vous a pas passé un banal coup de téléphone. Non, il vous a écrit. A qui envoie-t-on encore des lettres aujourd'hui ?
Ils se contentèrent de regarder Shaw, sans répondre. Elle avait raison. Dès qu'ils avaient vu cette lettre, l'un comme l'autre, avaient eu un mauvais pressentiment.
- On envoie des lettres à des proches qu'on n'a pas vus depuis longtemps, continua-t-elle. La lettre est manuscrite, soignée, presque comme si elle émanait de l'un de vos proches. Et il y a ces mots : « Lieutenant Katherine Castle ». Tout indique que c'est personnel. Et si c'est personnel, ce n'est pas quelque chose qu'il a improvisé sur un coup de tête avant-hier en vous voyant dans un magazine people. Par les mots qu'il utilise, il s'adresse à vous à la fois en tant que couple, et en tant que coéquipiers.
Jordan ne voulait pas les terroriser, mais il fallait que les choses soient dites. Elle observait l'inquiétude dans leurs yeux à tous les deux. En arrivant ici aujourd'hui, elle n'avait pas imaginé que l'affaire prendrait cette dimension. Mais en voyant la lettre et l'enveloppe, elle avait compris, sans même avoir à réfléchir. Pour l'instant, il n'y avait rien de menaçant à leur encontre, mais le simple fait de savoir qu'un psychopathe les avait choisis depuis des mois pour un petit jeu macabre était effrayant, culpabilisant aussi.
- Qui ? Qui pourrait faire une fixation sur vous deux au point de planifier ce type de jeu six mois à l'avance ?
Ils savaient tous les deux qui était le seul psychopathe à leur connaissance capable d'une telle préméditation, d'un tel machiavélisme. Enlever des gens, les tuer, pour le simple plaisir de se jouer d'un membre de leur équipe, de les faire se torturer, s'angoisser, souffrir. Il n'y avait que lui. Le regard de Rick croisa celui de Kate, avec la même lueur d'angoisse. C'était comme si aucun d'eux n'osait dire à Shaw le fond de ses pensées. Comme si prononcer le nom de Tyson allait rendre tout cela bien réel, et les faire basculer dans cette dimension angoissante qu'il redoutait depuis des mois.
-Vous pensez à quelqu'un ? insista Shaw.
- Oui, mais ça ne correspond pas …, commença Kate, dévisageant Rick et Jordan l'un après l'autre.
- Qui ?
- Jerry Tyson, répondit Castle.
- Ou Kelly Nieman, ajouta Kate.
- Ou les deux, dirent-ils en même temps en se lançant des yeux soucieux.
- Jerry Tyson, le triple tueur ? s'étonna Shaw, qui était au courant d'à peu près toutes les affaires touchant à des psychopathes sur la côte Est. Il est mort, non ?
- Officiellement oui, répondit Beckett.
- Mais on a de bonnes raisons de penser que non, ajouta Castle.
Devant l'air circonspect de l'agent Shaw, ils se lancèrent dans le récit du lien qui les unissait à Jerry Tyson depuis des années maintenant. Ils expliquèrent comment, la première fois, Tyson avait laissé la vie sauve à Ryan, lui dérobant son arme, et à Castle, devenu sa cible de prédilection pour avoir empêché son plan de se dérouler comme prévu. Tyson avait voulu qu'il se sente coupable de ne pas l'avoir arrêté quand il en avait l'opportunité, et ainsi responsable de tous les meurtres qu'il commettrait par la suite. Puis, il s'était servi de l'arme de Ryan comme un moyen de le faire culpabiliser et de le torturer psychologiquement lui-aussi, en la donnant à l'un de ses ennemis qui s'en était servi pour commettre un meurtre. Il avait ensuite élaboré un plan machiavélique, extrêmement judicieux, pour faire accuser Castle de meurtre. Il était parvenu à s'introduire au loft, à avoir accès à son ordinateur, à récupérer ses empreintes, à pénétrer au 12ème District, venant même jusqu'à lui parler en cellule. Et il y avait eu ce fameux soir, cette rencontre sur ce pont mobile, une rencontre qui ne devait rien au hasard. Tout était allé très vite. Il avait tiré. Kate était sortie, avait vidé son chargeur sur lui, mais il s'était emparé d'elle, menaçant de la tuer. Castle avait réussi à l'en empêcher, et sous les coups de feu de son arme, Tyson avait fait une chute de plusieurs dizaines de mètres dans l'eau.
Son corps n'avait jamais été retrouvé, et Castle avait eu, dès ce jour-là, la conviction que cette mort n'était qu'une mise en scène, destinée à faire cesser les recherches, et lui permettre d'opérer de nouveau ailleurs, ou sous une nouvelle identité. L'an passé, une affaire avait rappelé Tyson à leur bon souvenir, avec ces victimes ressemblant trait pour trait à Esposito et Lanie. Ils avaient alors fait la connaissance du Docteur Kelly Nieman, spécialisée en chirurgie esthétique, et qu'il soupçonnait être à l'origine de la création de ces sosies. Mais le mode opératoire ramenait vers Tyson, lui qui avait pour habitude de faire accuser d'autres criminels pour ses forfaits. Kelly Nieman avait disparu dans la nature, sans laisser de trace ou presque, et dans le même temps, tous les dossiers se rapportant aux affaires dans lesquelles Tyson était impliqué avaient été dérobés. Ils soupçonnaient donc Kelly Nieman et Jerry Tyson d'entretenir un lien, sans avoir une preuve concrète de la nature de ce lien. Le dernier contact avec ce duo diabolique avait été cette clé USB dissimulée dans un stylo que Nieman avait laissé à leur intention, et surtout la chanson qu'elle contenait, et ses paroles si explicites : « On se reverra, je ne sais pas où, je ne sais pas quand, mais je sais qu'on se reverra. »
Shaw avait écouté leur récit avec la plus grande attention. Elle connaissait le cas Tyson. Elle avait travaillé un peu sur son profil, il y a quelques années. Mais elle ignorait ce rapport étroit qu'il entretenait avec Castle et Beckett, cette façon qu'il avait de les torturer moralement, un peu plus à chaque fois, d'entourer chacune de ses apparitions de mystère, de laisser planer des doutes et des parts d'ombre sur ses actes.
- Vous pensez que ça pourrait être Tyson ? demanda Shaw.
- Je n'en sais rien, répondit Castle. Difficile à dire à ce stade. Cette lettre, ça ne lui ressemble pas vraiment non plus.
- Beckett ?
- Castle a raison, ajouta Kate. En général, il n'a pas besoin de venir nous interpeller ainsi. Il attend qu'on trouve ses crimes.
- En même temps, il nous a déjà prouvé qu'il était capable de modifier son mode opératoire classique quand il s'agit de viser l'un d'entre nous, ajouta Castle. Pour me faire accuser de meurtre, il a tué Tessa Horton, qui n'était pas blonde, et l'a pendue au plafond avec du fil barbelé.
- D'après ce que vous m'en dites, il y a quand même plusieurs éléments de taille dans cette histoire qui correspondent tout à fait à sa façon de procéder. Il aime échafauder des plans diaboliques, patiemment, dans le seul but de torturer psychologiquement. Et c'est exactement ce qu'a fait celui qui a envoyé cette lettre. Il se sert d'innocentes victimes, qui ne sont que de la matière à construire des crimes. Et enfin, il n'a jamais menacé directement un membre de votre équipe.
- Sur le pont, il …
- Il ne voulait pas vous tuer. Il voulait vous laisser croire que vous l'aviez tué. La première fois, il aurait pu vous tuer. Mais il n'a tué ni le lieutenant Ryan, ni vous, Castle. C'était pourtant facile pour un tueur en série comme lui, expliqua Jordan Shaw.
- Ce n'est pas tuer qui l'amuse, c'est le jeu, toute la préméditation. Il a préféré nous laisser vivre pour pouvoir nous torturer psychologiquement.
- Et vous Beckett ? Vous êtes la seule à qui il n'a rien fait subir directement au final ?
- Oui, on peut dire ça comme ça …
Shaw s'enfonça dans sa chaise quelques secondes en réfléchissant.
- Vous dites qu'envoyer une lettre ça ne lui ressemble pas. Est-ce que ça pourrait ressembler à cette Kelly Nieman ? demanda-t-elle.
- Elle nous a fait passer un message codé une fois … alors peut-être …, répondit Castle.
- Vous avez cette clé-USB dont vous m'avez parlée ?
- Oui. Elle est sous scellé.
- Bien. Il faudra que je prenne connaissance de son contenu. Je suppose que personne ne sait où trouver cette femme ?
- Non. Ce n'était pas son vrai nom. On n'a rien la concernant.
- Il faudra que vous me détailliez tout ce que vous savez d'elle. Et Tyson ?
- On n'a plus rien concernant Tyson. Juste son dossier de Sing Sing, mais rien d'exploitable.
De nouveau, Shaw eut l'air de réfléchir.
- Vous pensez que tout cela est lié à Tyson et Nieman ? demanda Kate, cherchant à sonder le fond de ses pensées.
- A ce stade, il m'est difficile de me prononcer. Certains éléments tendent veux eux, oui, c'est évident, mais ce pourrait tout aussi bien être quelqu'un d'autre d'aussi détraqué qui vous surveille et vous espionne depuis longtemps.
- On aurait le chic pour attirer tous les fous furieux …, marmonna Castle.
- Que fait-on alors ? On ne va pas rester là à attendre sans agir ? fit Beckett.
- On n'a pas d'autre choix que d'attendre. Peut-être va-t-il vous recontacter, mais je n'y crois pas trop, répondit Shaw.
- Il doit y avoir une solution …, continua Castle en réfléchissant. Ce n'est pas possible de rester comme ça à se tourner les pouces pendant qu'Ellie …
- Je n'ai pas dit qu'on allait se tourner les pouces, mais soyons réalistes. Je cherche une piste d'Ellie quasiment jour et nuit depuis six mois, alors si quelqu'un rêve d'avoir une solution et un coupable tout désigné, c'est bien moi. Mais on n'a rien.
Shaw avait évidemment raison. Ils n'avaient aucune direction dans laquelle chercher.
- Je vais approfondir l'étude des profils de Tyson et Nieman, reprit Shaw. C'est tout ce qu'on peut faire pour l'instant. C'est la seule éventualité qu'on ait. Peut-être qu'ils n'ont rien à voir avec cette affaire, mais au moins on essaie quelque chose.
- Ok.
- Je vais vous interroger un par un, tous les quatre, et le docteur Parish aussi. Indépendamment les uns des autres. Il faut que j'aie les sentiments de chacun sur Tyson et Nieman pour tenter de mieux les cerner.
- D'accord.
- Je dois voir le Capitaine Gates. On se retrouve dans dix minutes en salle de travail, ok ? fit Jordan en se levant, prête à sortir.
- Ok.
Shaw quitta la salle de repos, les laissant tous les deux avec leurs inquiétudes et leur interrogations.
