Chapitre 7

Loft, New-York, 21 heures 30.

Rick et Kate avaient fini par rentrer au loft. Le Capitaine Gates avait estimé inutile que tout le monde reste au poste alors qu'il n'y avait aucune piste à explorer. Pour tous, quitter le commissariat alors que la vie d'Ellie était directement menacée, équivalait à un renoncement. Ils avaient beau avoir conscience qu'ils avaient cherché dans toutes les directions à leur portée, ils avaient le désagréable sentiment de la laisser tomber, de l'abandonner à son triste destin. Cela allait à l'encontre de tout ce qui faisait qu'ils étaient flics. Mais pour Victoria Gates, et elle avait raison, ils le savaient, il ne servait à rien de dépenser inutilement de l'énergie à tourner en rond au commissariat. Il valait mieux tenter de se ressourcer pour pouvoir affronter la suite des événements.

L'agent Shaw avait rejoint son hôtel, avec toutes les informations qu'elle avait pu récolter auprès de l'équipe du 12ème District concernant Jerry Tyson et Kelly Nieman. Elle avait sondé la base de données du FBI, mais les éléments étaient plus que lacunaires. Le Dr Kelly Nieman n'apparaissait sous ce nom dans aucune des bases de données informatiques des universités ou écoles privées américaines. Mais nombre d'entre elles n'avaient que des archives papiers. Et plus nombreuses encore étaient les écoles qui n'avaient que les noms des élèves, sans photographie ni information supplémentaire. Si l'on se fiait à sa maîtrise de l'art de la chirurgie esthétique et l'ampleur du travail réalisé sur les sosies de Lanie et Esposito, elle avait forcément un diplôme médical. Quant à la clinique privée qui portait son nom il y a un an, elle avait été comme rayée de la surface de la Terre, et tout ce qui pouvait s'y rapporter également. Même avec la puissance de recherche de la matrice du FBI, Shaw n'avait rien pu trouver de plus concernant Kelly Nieman. Quant à Jerry Tyson, la copie de son dossier issu de son incarcération à la prison de Sing Sing, avait déjà été passé au crible par l'équipe du 12ème District, sans succès. Shaw allait passer le reste de la soirée à travailler sur leur profil, afin de vérifier la probabilité qu'ils puissent être impliqués dans cette affaire.

Esposito et Ryan étaient rentrés également, après avoir étudié l'intégralité du dossier Ellie Byrd que leur avait apporté Jordan Shaw. Ils n'y avaient pas trouvé le moindre élément à exploiter. Beckett avait eu beau insister, expliquant à Gates qu'elle tenait à rester sur place au cas où il y ait du nouveau, le Capitaine avait été catégorique. Ils étaient donc rentrés, tous les deux, avec une pile de dossiers sous le bras. Kate voulait vérifier quelques-unes de ses anciennes affaires, dans l'idée de trouver peut-être quelqu'un, autre que Tyson et Nieman, qui puisse vouloir la défier et la faire culpabiliser, par vengeance éventuellement. A peine arrivée, elle s'était isolée dans le bureau de Rick pour se concentrer sur les dossiers. Elle ne pouvait se résoudre à ne rien faire, alors qu'Ellie était en train de vivre l'enfer en partie à cause d'elle, et d'un psychopathe qui l'avait enlevée, juste pour le plaisir de jouer avec les flics.

Rick préparait le dîner, perdu dans ses réflexions et ses inquiétudes, quand Martha rentra, toute guillerette.

- Bonsoir Richard ! lança-t-elle en se débarrassant aussitôt de son manteau.

- Bonsoir, Mère, répondit-il, esquissant un sourire, tout en continuant de remuer nonchalamment le risotto.

- Si cette neige ne se décide pas à arrêter de tomber, on va finir par ne plus pouvoir sortir, ronchonna-t-elle.

Rick ne répondit pas, alors que Martha le rejoignait près de l'îlot central.

- Katherine n'est pas rentrée ? s'étonna-t-elle, peu habituée à ne pas les trouver ensemble tous les deux à cette heure-ci.

- Si. Elle travaille dans le bureau, expliqua Rick.

- Tout va bien ?

- Une affaire difficile …, répondit-il, volontairement évasif.

- Oh mince ! soupira Marta. Elle qui se réjouissait tant de pouvoir passer un week-end tranquille.

Rick préféra s'abstenir de commenter. Il était inutile que sa mère en sache plus sur cette affaire et qu'elle s'inquiète elle-aussi, avant d'en savoir davantage.

- Tu es sûr que ça va Richard ? insista Martha, lui trouvant un air soucieux.

- Oui, Mère, sourit-il, je suis juste un peu préoccupé par cette affaire. Tu peux surveiller le risotto s'il te plaît ? Je vais prévenir Kate que le dîner est prêt.

- Oui, bien-sûr, répondit Martha, en s'emparant de la cuillère.

- Attention que ça n'accroche pas !

- Richard ! Je suis encore capable de faire cuire du riz ! s'indigna Martha.

- J'espère …, fit-il avant de s'éloigner.

Rick rejoignit le bureau, et trouva sa femme installée dans son fauteuil, en train de réfléchir, tout en mordillant un crayon de bois. En le voyant entrer, elle tourna la tête vers lui, et esquissa un sourire.

- Alors ? fit-il en venant s'appuyer contre le bureau, tout près d'elle.

- Rien, répondit-elle en soupirant, ça m'agace …

- Tu viens dîner ? Ma mère est rentrée, Alexis ne va plus tarder.

- Rick …, je n'ai pas très faim.

- Toi peut-être, mais Bébé doit avoir faim lui ! Tu ne vas pas le priver du bon repas préparé par son papa quand même ! lança-t-il avec un sourire.

- Ne t'inquiète pas pour lui ! s'exclama-t-elle en riant. Je pense qu'il est très bien nourri … Regarde mon ventre un peu !

- Je ne fais que ça de le regarder ton ventre … et il est magnifique, sourit-il, content d'avoir pu obtenir un éclat de rire et des sourires après cette journée difficile.

Mais elle reprit très vite son air soucieux, son regard se posant sur les dossiers qui ne lui avaient fourni aucune piste.

- Kate, tu fais tout ce que tu peux.

- Eh bien ce n'est pas assez …, soupira-t-elle.

- On se bat pour Ellie. Tout le monde se bat pour elle. On ne peut pas faire plus. Alors, viens manger ma chérie, s'il te plaît, fit-il doucement en lui tendant la main.

Elle s'en saisit et se leva, et il l'attira dans ses bras. Immédiatement elle se blottit contre lui. Elle enfouit son visage dans son cou, et il enlaça ses épaules, embrassant ses cheveux. Un instant, contre lui, profitant de sa tendresse, de sa force rassurante, elle oublia Ellie, qu'elle désespérait de pouvoir retrouver, elle oublia ce détraqué qui jouait avec sa culpabilité, pour savourer simplement la chaleur aimante des bras de son mari qui l'enveloppaient.

La prendre dans ses bras lui fit du bien à lui-aussi. Il était inquiet. Même s'il tentait de se persuader heure après heure qu'il n'y avait jusqu'à présent aucune menace envers Kate, ou envers lui-même, il ne pouvait s'empêcher de redouter la suite des événements. Si ce gars était aussi détraqué qu'ils pouvaient l'imaginer, et aussi obsédé par eux-deux que Shaw le disait, alors il fallait s'attendre à ce qu'il passe à un autre jeu bien plus cruel ensuite. Peut-être pas tout de suite, mais un jour sûrement. Et puis l'image de Tyson avait envahi de nouveau son esprit. Il réfléchissait sans cesse depuis cette discussion avec Shaw. Elle lui avait demandé tout ce dont il se souvenait de Tyson. Et il se souvenait de tout, de chacune de leurs conversations, de chacun des mots qu'il avait utilisés, parce qu'il les avait déjà ressassés des dizaines et des dizaines de fois. Il ne pouvait s'empêcher de chercher à comprendre si Tyson pouvait avoir un lien avec cette affaire.

Ils desserrèrent doucement leur étreinte, pour rejoindre la salle à manger, où Alexis, qui venait de rentrer, mettait la table, et Martha, confortablement installée dans le canapé, sirotait un verre de vin tout en jetant un œil au journal.

- Mère, c'est comme ça que tu surveilles mon risotto ! s'exclama Rick en se précipitant près de la casserole.

- Ton risotto se porte comme un charme, chéri. Ne t'en fais pas !

- J'ai éteint le feu, Papa, le rassura Alexis, en venant l'embrasser.

- Heureusement que ma fille est plus consciencieuse que ma mère …., grogna-t-il. Allez ! A table mesdames !

Ils s'installèrent tous les quatre autour de la table. Malgré leurs tourments, Rick et Kate, parvinrent à prendre plaisir à partager ce dîner familial, chaleureux et réconfortant, emportés par le tourbillon de bonne humeur de Martha et Alexis.

- J'ai visité un appartement cet après-midi, annonça Martha.

- Ne cherchons plus pourquoi il neige autant aujourd'hui …, répondit Rick avec sarcasme.

- Et ? demanda Kate. Un coup de cœur ?

- Oh ! Diable non ! Il n'y avait même pas d'ascenseur ! lança Martha, prenant un air offusqué.

- On peut vivre sans ascenseur, Mère ! s'exclama Rick avec un grand sourire.

- On peut, effectivement, mais très peu pour moi, sourit Martha. Et puis il n'y avait qu'une chambre.

- Et ? C'est insuffisant ? Tu as l'intention d'héberger du monde ?

- Papa, il faut deux chambres ! répondit Alexis comme une évidence. Grand-mère a besoin d'une seconde chambre pour les invités … moi par exemple.

- Oui, ou bien pour Bébé. Je risque d'être amenée à le garder quand ses jeunes parents auront envie d'une petite soirée romantique, ajouta Martha.

- Ah voilà une excellente raison, sourit Rick.

- D'ailleurs, est-il prévu que ce petit être s'appelle autrement que Bébé un jour ? demanda Martha avec un sourire.

- On ne sait pas trop, on hésite en fait, sourit Rick, taquin.

- Oui, Bébé Castle, c'est original …, ajouta Kate, en riant.

- Kate, rassure-moi, vous réfléchissez à des prénoms ? demanda Alexis, prenant un air inquiet.

- Hum … pas vraiment en fait, pour l'instant, on élimine surtout toutes les idées farfelues de ton père … C'est déjà un boulot conséquent.

- J'imagine ! lança Alexis en riant.

- Hé ! Mes idées ne sont pas farfelues ! s'indigna Rick, prenant un air faussement bougon.

- Il y a pire que Cosmo ? demanda Martha.

- Bien pire …, croyez-moi, sourit Kate.

- Il ne vous reste que quatre mois, il faudrait peut-être se presser un peu, constata Martha.

- Ne t'inquiète pas, Mère, Bébé aura un prénom … un jour. Au pire, on pourra toujours l'appeler La Chose en attendant, fit Rick, en prenant une voix effrayante.

Ils éclatèrent tous de rire.

- Déjà, si on savait si c'est un garçon ou une fille, ça nous aiderait ! reprit-il, en lançant un regard plein de sous-entendus à Kate.

- Inutile de remettre ça sur le tapis, Rick, répondit-elle aussitôt. Ce sera une surprise !

Il fit une petite moue boudeuse.

- Kate a raison, Papa, constata Alexis. Aujourd'hui, la vie est si prévisible. Avec la modernité trépidante, dans laquelle nous sommes entrés, elle perd de son piquant, de sa saveur. Il faut savoir se laisser surprendre, accepter de ne pas maîtriser le cours des choses. Sans surprise, la vie serait insipide.

- Hum … Tu es bien philosophe, ce soir, remarqua Rick.

- Oui, justement, je me suis inscrite à des modules de philosophie à la fac, annonça fièrement Alexis avec un large sourire.

- De la philosophie ? Comme …. Philo … sophie ? Je pense donc je suis, l'erreur est humaine, et tout ça ? s'étonna Rick.

- Oui, Papa. De la philosophie, la plus vieille discipline du monde.

- Tu crois que tu n'es pas déjà bien assez sage pour étudier … la sagesse ? sourit-il.

- Elle n'étudie pas que la sagesse, crois-moi, Richard ! lança Martha, joviale. A moins que la sagesse ne soit incarnée dans le corps de cet Apollon …

Alexis regarda sa grand-mère avec des yeux réprobateurs, pour lui intimer de ne pas trop en dire. Rick dévisagea sa mère, circonspect, et lança des yeux interrogateurs à Alexis, tandis que Kate s'amusait des mimiques de son mari devant affronter l'espièglerie de sa mère et sa fille réunies.

- Grand-mère est venue assister à un de mes cours … pour … réfléchir … à sa vie, expliqua Alexis, cherchant à utiliser les mots les plus justes pour ne pas froisser son père.

Elle savait bien qu'il allait trouver que la philosophie n'était pas une discipline digne de ce nom, mais si en plus sa grand-mère laissait filtrer les raisons véritables de sa passion soudaine pour l'étude de la sagesse, elle n'avait pas fini de l'entendre râler.

- Voilà …, c'est ça, je réfléchis à ma vie, Richard, ajouta Martha.

- Et que vient faire le corps d'un Apollon au cours de philosophie ? s'étonna Rick.

- Le prof, mon cœur, répondit Kate, avec un petit sourire.

- Comment ça le prof ? Toi-aussi, tu es allée au cours de philosophie d'Alexis ? lança-t-il en regardant sa femme, étonné.

- Non ! sourit Kate. Mais, tout le monde sait que les profs de philo sont toujours très … craquants …

- Euh … non … je ne savais pas ça, fit-il, prenant un air dérouté. D'où te vient cette expérience des profs de philo ?

- J'ai eu ma phase philo aussi, fit remarquer Kate. Et quelle phase !

- Tu es sortie avec ton prof de philo ? demanda-t-il.

- Non ! Je ne suis pas sortie avec tous les hommes que je trouvais craquants ! Malheureusement …, répondit-elle, provocatrice.

Il fit une moue renfrognée qui la fit sourire, et quand il la regarda avec un air suspicieux, elle ne put se retenir d'éclater de rire. Elle adorait quand il était jaloux, surtout pour des histoires remontant à des années.

- Raconte, Kate. Il était comment ton prof de philo ? demanda Alexis, pleine de curiosité.

- Il était …. hum …. grand, brun, ténébreux …, fit-elle, regardant volontairement Rick pour s'amuser de ses réactions. Et puis, il avait ce truc … Tu sais, les profs de philo ont toujours cet air si inspiré, prompt à déclamer une maxime sur la vie qui va te faire fondre pour le reste de la journée.

- Oui, eh bien moi aussi je suis très inspiré et je déclame des maximes tous les jours ! lança Rick.

- Hum … oui, mon cœur, toi-aussi tu es craquant … même si tu n'es pas prof de philo ! lança-t-elle, en riant.

Il sourit, tellement content d'entendre son rire après cette journée nerveusement épuisante.

- En tout cas, tu as raison, Kate. Quand Cody parle de la vie et de la quête du bonheur, je peux passer la journée à y réfléchir ensuite.

- Cody ? C'est qui celui-là ? lança Rick.

- Le prof de philo, répondit Alexis, comme une évidence.

- Et tu l'appelles par son prénom ?

- Oui, il trouve que ça crée un lien de proximité avec les étudiantes.

- Les étudiantes ? Il n'y a pas d'étudiants en philosophie ? s'étonna Castle.

- Non.

- Euh … il n'y a que moi qui trouve ça étrange ?

Elles éclatèrent de rire toutes les trois. Rick regarda d'un air dépité les trois femmes de sa vie, complices, et contentes de le faire tourner en bourrique.

- Mon Dieu, si vous existez, faites que Bébé soit un garçon ! lança-t-il, en levant les yeux au ciel.

- Elles rirent de plus belle.

- Et ce Cody, il a quel âge ? reprit-il, cherchant à en apprendre davantage.

- Je ne sais pas, Papa. L'âge d'être prof … sans aucun doute.

- On peut être prof à vingt-cinq ans comme à soixante je te signale.

- Disons entre les deux. Mais qu'est-ce que ça peut faire ?

- Rien, rien du tout. Je m'intéresse, c'est tout !

- Tu t'intéresses oui … c'est ça …

- Il supervise toutes ses petites femmes, sourit Kate.

- Il est craquant ce Cody ?

- C'est un prof de philo, Papa, donc … D'ailleurs, si tu veux, Kate, tu pourras m'accompagner une fois. Histoire de te remémorer ta phase philo !

- Hors de question ! lança Rick, en regardant Kate avec un air catégorique. Tu as déjà débauché ta grand-mère …

- Richard, je n'ai rien d'une débauchée. Admirer un beau jeune homme parler si intelligemment de la vie et de l'amour, quel luxe !

Quelques heures plus tard …

L'obscurité l'enveloppait. Il ne pensait plus à rien, mais ses sensations étaient comme décuplées. Il sentait la brise légère et humide sur ses joues. Le clapotis des vaguelettes de l'Hudson River quelques dizaines de mètres plus bas, sous le pont, se glissait jusqu'à ses oreilles. Sous le halo de lumière des lampadaires, il ne voyait plus que Kate, empoignée fermement par ce détraqué. La détresse dans ses yeux. L'arme braquée contre son ventre. « Castle ! J'ai ta copine ! ». Il voulut ramasser l'arme de Kate, posée là sur le sol à quelques centimètres, mais un coup de feu déchira le silence assourdissant. Kate s'écroulant, comme une poupée de chiffon inerte. Le sang s'écoulant de son ventre. Le bébé. Kate. Le monde disparaissant sous ses pieds. Il voulait hurler mais aucun son ne sortit de sa bouche. Tout se mit à tourner autour de lui. Un bourdonnement emplit ses oreilles. La douleur le dévastait, comme si Tyson avait introduit sa main dans sa poitrine pour broyer son cœur entre ses mains, et le lui arracher, lentement, calmement, pour accentuer la souffrance insupportable qui inondait tout son être. Il se jeta sur Kate, les yeux pleins de larmes, couvrant son visage blême de baisers, lui intimant de se réveiller encore et encore. Mais elle ne l'entendait plus. Il suffoqua.

Instinctivement il ouvrit les yeux, et inspira enfin une grande bouffée d'air. Son cœur battait à se rompre dans sa poitrine. Haletant, transpirant, il réalisa qu'il avait fait un cauchemar quand il sentit avec soulagement le corps chaud de Kate, endormie près de lui. Doucement, il vint se coller dans son dos, embrassant son épaule, glissant sa main sur son ventre. Même ainsi, la serrant contre lui, retrouvant la sensation apaisante de sa peau contre la sienne, percevant le souffle calme et léger de sa respiration, il mit du temps à retrouver ses esprits. Sous sa main, il palpa avec émotion la fermeté de son ventre, se remplissant la tête de l'image de leur enfant, là à quelques centimètres sous sa paume. A cet instant, il aurait aimé envelopper tout son ventre de la caresse de ses mains, mais il ne voulait pas la réveiller. Elle avait eu beaucoup de mal à trouver le sommeil. Il la serra plus fort contre lui, s'enivrant du parfum de sa peau, comme seul remède à cette douleur qui l'avait assailli par le biais de ce cauchemar, reflet de son angoisse la plus profonde. Perdre Kate. Sa femme. Son amour. Toute sa vie. Et avec elle, leur enfant. Ce petit être qui symbolisait ce lien indestructible qui les unissait. Il tenta de se raisonner, de chasser de son esprit cette peur qu'il avait vue poindre lentement au fil de la journée. Mais là, contre elle, si paisible, si fragile aussi, il s'inquiétait plus encore.

La veille, ils avaient refoulé leur angoisse le temps du dîner, chassé les tristes images qui avaient occupé leurs esprits toute la journée, pour profiter du rayon de soleil apporté par Martha et Alexis. Rire leur avait fait du bien ce soir. Ils avaient appris à cloisonner leur vie, sinon, parfois, elle aurait pu devenir invivable. Le boulot restait au boulot et le loft devait être leur cocon douillet, leur bulle de douceur et de bonheur, où les cadavres, les angoisses, les tueurs sanguinaires et les psychopathes n'avaient pas leur place. Mais il y avait des jours comme celui-ci, où il leur était difficile, à l'un comme à l'autre, de cloisonner. Ils avaient ri, ils s'étaient amusés au cours du dîner, mais ensuite, dans le silence de la nuit qui avait enveloppé le loft, tous deux pétris d'inquiétude, avaient mis du temps à trouver l'apaisement nécessaire à l'endormissement. Ils n'avaient pas vraiment parlé. Ils n'avaient pas besoin d'exprimer leurs angoisses par des mots. Ils n'avaient pas envie non plus de s'abreuver mutuellement de leurs tourments. Ils se connaissaient si bien. Il avait fini par sentir Kate s'endormir contre sa poitrine, bercée par la douceur de son étreinte. Lui avait encore cogité de longues minutes, avant de trouver le sommeil, pour quelques heures seulement. Maintenant, ce cauchemar le hantait. Il lui avait semblé si réel. Le temps de quelques secondes, en se réveillant, il avait traversé cette phase étrange où il était resté persuadé que ses songes, même les plus effroyables, étaient réalité.

Doucement, il desserra son étreinte, pour se glisser hors du lit. Il ne voulait pas la réveiller, et à rester ainsi, contre elle, il ne pouvait s'empêcher de la caresser, la sentir bien vivante sous ses mains, pour se rassurer. Il traversa la chambre, son bureau, pour rejoindre la cuisine, et se faire couler un café. Sur le four, les petites lumières phosphorescentes indiquaient 3h20. Il avait à peine dormi quatre heures. Il patienta, bercé par le ronronnement de la machine à café, puis se saisit de sa tasse, pour aller se poster à la fenêtre, et regarder la nuit. Il constata qu'il ne neigeait plus. Mais les rebords des fenêtres, les escaliers de secours, les trottoirs bien plus bas, croulaient sous le poids de la neige, blanche, vierge de toute trace. Quelque part dans la profondeur de la nuit, Ellie vivait peut-être ses derniers instants, sans qu'ils ne puissent rien y faire. Quelque part dans la profondeur de la nuit, quelqu'un s'obstinait à vouloir les torturer psychologiquement. Il se maudissait de tomber finalement dans le piège que ce détraqué leur tendait. Il s'en voulait de s'angoisser à ce point alors qu'il n'y avait aucune menace ouverte à leur égard, et de focaliser son esprit sur Tyson, avant même d'avoir la preuve qu'il ait un rapport avec cette lettre. Il délaissa la fenêtre, contempla quelques secondes le sapin qui se dressait fièrement au milieu du salon. Il pensa à Noël qui arrivait. Il était prévu qu'ils décorent le sapin aujourd'hui, dimanche. Mais au lieu de ça, ils allaient probablement passer la journée au poste, à tenter, sans relâche de trouver une piste, une explication. Il aimait tant cette période de l'année, tous ces petits riens qui rendaient magiques les quelques jours précédents Noël. Lire le bonheur des gens sur leurs visages dans la rue, comme si les soucis de tout un chacun s'estompaient, humer le parfum des châtaignes grillées dans l'air glacial, s'inonder les yeux des lumières multicolores. Il aurait pu écrire un roman entier sur les délices des fêtes de Noël. Il alla s'asseoir dans le canapé, buvant son café à petites gorgées. Son esprit le ramena irrémédiablement vers Kate, qui depuis qu'ils étaient ensemble, portait de nouveau, petit à petit, un regard bienveillant sur Noël, apprenait à aimer les préparatifs des fêtes, à accepter avec lui, et leur famille, d'être heureuse même ce jour-là, malgré la douleur qu'elle portait, et porterait toujours dans son cœur. Celle d'avoir perdu sa mère quelques jours après Noël. Et il fallait que cette affaire, qui pour l'instant, n'en était même pas vraiment une, vienne la torturer à cette période de l'année, la plus difficile à vivre pour elle. Il fallait qu'on lui fasse de nouveau éprouver ce sentiment de culpabilité, elle, qui déjà si souvent par le passé s'était sentie impuissante à retrouver l'assassin de sa mère. Elle allait bien maintenant, elle était pleinement heureuse et épanouie à ses côtés, mais quand Noël arrivait, elle avait toujours, par moment, cet air un peu absent, cette petite pointe de tristesse dans le regard. Cela ne durait jamais bien longtemps, mais Noël resterait toujours pour elle un moment particulier. Etait-ce un hasard si ce détraqué lui envoyait une lettre justement quelques jours avant Noël ?

Rick était perdu dans ses réflexions quand il entendit les pas légers de Kate dans son bureau. Il la vit s'avancer vers lui, les yeux dans le brouillard. Il ne put s'empêcher de sourire, attendri par sa petite mine. Sans rien dire, elle vint se lover dans le canapé, et se blottit contre lui, au creux du bras qu'il lui offrit, posant sa tête contre sa poitrine.