Chapitre 9

Salle de travail, 12ème District, New-York, 6h30.

Kate, concentrée, était occupée à noter les informations sur le tableau blanc, sous le regard fermé de l'agent Shaw, assise à la table, qui suivait des yeux le mouvement du feutre noir. Les quelques minutes passées sur la scène de crime leur avaient été suffisantes pour prendre conscience de l'horreur vécue par Ellie Byrd. Ils étaient rentrés au poste, tous trois un peu hagards, tandis que les gars continuaient, sur place, de faire le tour du voisinage pour tenter de recueillir des témoignages. Depuis qu'elles s'étaient assises dans la salle de travail, Beckett et Shaw n'avaient pas vraiment parlé, et un silence pesant s'était installé. Castle entra dans la pièce, et leur tendit à chacune une tasse de café, avant de s'asseoir. Elles le remercièrent, esquissant toutes deux un sourire, et de nouveau, chacun s'enferma dans ses pensées, affrontant ses propres tourments, et tentant d'y remédier à sa façon.

Kate avait maintenant toutes les preuves que cette affaire était personnelle, strictement personnelle, et qu'elle les touchait tous les deux. Elle tentait de garder la tête froide, se raccrochant aux faits qu'elle inscrivait minutieusement, un par un, au tableau. Rick avait le regard comme perdu dans le vide, mais il la regardait, elle, qui s'efforçait à cet instant d'agir et de ne penser qu'en flic, avec cet air si concentré et sérieux qu'il lui connaissait bien. Mais ce n'était pas le lieutenant Beckett qu'il regardait. Il ne voyait que sa femme. Il avait peur. Peur que la mort d'Ellie ne soit, cette fois, qu'une étape. Il y avait trop de choses derrière tout ça, trop de signes les touchant directement, pour que le but ultime ne soit que de les faire culpabiliser pour la mort d'Ellie, ou de rappeler à Kate la mort de sa mère. Il y avait autre chose. Il y aurait autre chose. Son esprit s'embrouillait. Il avait du mal à garder le fil de ses pensées. L'image de Kate dans ses bras cette nuit se rappela à lui. Il avait eu tellement besoin de lui faire l'amour pour oublier ce cauchemar, pour se rassurer. Ce cauchemar. Tyson. Et si c'était vraiment lui ? Et si cette fois, il ne se contentait pas de disparaître ? Si cette fois, il était venu pour sa vengeance ultime ? S'il voulait s'en prendre à Kate pour le torturer lui ? Et Ellie … elle était morte parce qu'un taré voulait jouer avec eux.

Il ne fait plus aucun doute qu'Ellie a été enlevée dans le but que vous découvriez sa mort, et cette mise en scène cette nuit, lâcha Shaw, rompant le silence et arrachant chacun à ses pensées.

- Alors il y a derrière la mort d'Ellie six mois de préméditation … répondit Castle.

- Oui.

- Ce qui ramène à Tyson, non ? fit-il, alors que Kate s'asseyait entre eux deux.

- J'ai passé trois heures à réfléchir à son profil, hier soir. Je crois qu'il faut oublier le mode opératoire classique de Tyson. Il n'est plus simplement le Triple Tueur, il a pris une autre dimension depuis qu'il vous manipule.

- Donc même si la corde utilisée pour étrangler Ellie n'est pas la même, ce pourrait être lui ? demanda Kate.

- Oui, il y a une probabilité.

- On écarte définitivement Bracken alors ? demanda Rick, en dévisageant Kate, puis Shaw, l'une après l'autre. Même depuis la prison, il doit avoir des contacts, des moyens d'agir à l'extérieur pour se venger.

En rentrant de la scène de crime, Rick avait pensé à Bracken, arrêté, entre autre, pour avoir commandité le meurtre de la mère de Kate. Il avait toujours eu, enfoui quelque part au fond de sa tête, l'idée que peut-être un jour, Bracken chercherait à se venger.

- Bracken n'est pas un psychopathe au premier sens du terme, répondit Kate. Il fait tuer ceux qui se mettent en travers de sa route, qui gênent ses intérêts politiques ou financiers.

- Oui, cela n'a rien à voir avec Bracken, reprit Shaw. Beckett, quels sont tous les éléments qui font référence au meurtre de votre mère ?

- Le quartier d'Upper East Side. Une ruelle sombre et isolée. La position du corps. La blessure au ventre, énuméra Kate, d'un air détaché.

Ce n'était pas tant la mise en scène qui la perturbait. Bien-sûr, elle revoyait sa mère, qui venait d'être poignardée, et cela lui avait serré le cœur. Si l'assassin de sa mère n'avait pas été sous les barreaux, elle aurait été dévastée. Mais ce n'était pas le cas. Il était en prison. Justice avait été rendue. Ce qui la dérangeait plus encore, c'était que le meurtrier d'Ellie connaissait les détails de cette affaire.

- Comment ce gars, Tyson ou un autre, a pu avoir connaissance de la scène de crime de votre mère ? s'étonna Shaw.

- Tous ceux qui ont vu la scène de crime à l'époque sont morts, ajouta Castle.

- Qui d'autre a vu cette scène de crime ? En photo par exemple ?

- Mon père, bien-sûr. Les gars. Lanie. Le Capitaine Gates. Le légiste qui a réétudié le dossier, expliqua Kate.

- C'est un ami. Il est fiable, précisa Castle.

- La photo n'a pas circulé dans la presse ? demanda Shaw.

- Non.

Kate réfléchit quelques secondes, et comprit comment l'assassin d'Ellie avait pu avoir connaissance de la scène de crime de sa mère. Elle ne voyait qu'une possibilité.

- Quand les dossiers concernant le triple tueur ont disparu des archives, il était aussi facile d'avoir accès au dossier de ma mère, expliqua Kate.

- Oui, et d'y jeter un œil, rapidement, ou même d'en faire des copies, ajouta Rick.

- Je ne vois pas d'autre explication, continua Kate.

- Ça nous ramène encore à Tyson et sa grande copine, fit remarquer Castle.

Shaw, comme elle le faisait parfois, semblait enregistrer les informations qu'ils lui fournissaient, sans rebondir, mais en les analysant, et les connectant les unes aux autres. C'était sa technique.

- Parlez-moi de ce restaurant, le Sandro's, reprit l'agent Shaw. Quand y êtes-vous allés pour la dernière fois ?

- Il y a huit jours.

- Oui. La veille de mon départ pour Seattle, précisa Rick.

- Qu'est-ce que cet endroit représente pour vous ? Ce n'est pas le seul restaurant que vous fréquentez régulièrement je suppose ?

- Non, répondit Kate.

- Alors, pourquoi celui-là ? insista Shaw.

Kate lança un regard hésitant à Rick. Elle n'avait pas vraiment envie de dévoiler ainsi une part de leur relation à l'agent Shaw. Ce restaurant, et ce qu'il symbolisait, faisait partie de leur intimité, de ces petites sources de bonheur, qu'ils tenaient à préserver rien que pour eux.

- Beckett, je sais ce que vous pensez, reprit Shaw. Ça ne m'amuse pas non plus d'entrer dans votre vie privée. Mais on n'a pas le choix. Je dois savoir tout ce que ce gars sait de vous, et pourquoi il a choisi ce restaurant.

Kate réfléchit un court instant, avant de se lancer, tentant de minimiser néanmoins la place que cet endroit tenait dans son cœur.

- C'est dans ce restaurant qu'on a dîné pour la première fois … en couple tous les deux il y a quelques années, et depuis on y va très souvent.

Le regard interrogateur de Shaw se tourna vers Castle, pour tenter d'obtenir plus de précisions.

- C'est notre madeleine de Proust, ajouta Rick, avec un regard tendre pour Kate.

- Donc c'est un symbole fort ?

- Oui, on peut dire ça, répondit Kate.

- Vous pensez que ce gars sait ce que représente ce restaurant pour nous ? s'étonna Castle.

- Oui. Il a choisi ce restaurant, pas un autre. Ça va extrêmement loin, répondit Shaw.

Elle eut l'air de réfléchir, et en la dévisageant, l'inquiétude de Rick et Kate monta d'un cran.

- Comment ça extrêmement loin ? demanda Rick, sur un ton un peu paniqué.

- S'il sait pour ce restaurant, il sait tout ou presque de vous. Je veux dire, il a conscience de la nature de votre relation. Pas simplement le fait que vous soyez mariés. Il a conscience de l'amour inconditionnel que vous vous portez, de la relation fusionnelle qui vous unit aussi bien au travail que dans la vie.

- Relation fusionnelle ? eut l'air de s'étonner Castle.

- Oui.

- Comment pourrait-il en savoir autant ? demanda Kate.

- Il vous suit. Depuis longtemps. Depuis des mois. Il a observé vos gestes.

- On n'est pas si démonstratifs en public …, fit remarquer Rick.

- Castle, je peux vous refaire une petite démonstration de profilage si vous voulez que je vous prouve à quel point vous êtes démonstratif ?

- Euh … non, ça va aller, répondit Kate.

- Mais vous êtes une experte, lui n'est qu'un … psychopathe, comment pourrait-il avoir vu tout ça en nous ? reprit Castle.

- Parce que vous l'intriguez. Il est très intelligent, peut-être plus que la moyenne. Il décrypte le moindre de vos gestes, le moindre de vos allers et venues. Parce qu'il a choisi de s'en prendre à vous. Et qu'est-ce qui vous définit le mieux tous les deux ?

Ils ne répondirent rien. Ils savaient.

- Votre couple. Votre partenariat. Au boulot, dans le privé.

- S'il nous surveille à ce point, comment peut-on ne pas le voir ? Je veux dire, je suis flic …

- Parce que vous vivez, Beckett, tout simplement. Vous vivez, et lui est doué. Vous ne passez votre temps à observer tout ce qui se passe autour de vous quand vous évoluez avec Castle.

- Il sait pour Noël …, ajouta Kate, songeuse.

- Noël ? s''étonna Shaw.

- Oui. C'est pour ça qu'il a attendu ce moment pour envoyer la lettre, et tuer Ellie, précisa Castle.

- Ma mère a été assassinée juste après Noël, début janvier, et depuis, Noël est une période un peu difficile pour moi. Ce n'est pas un hasard.

- Comment peut-il savoir ce que tu ressens ? s'étonna Rick.

- Il a pu vous entendre en discuter, dans un restaurant, dans la rue …, répondit Shaw. Ça ne vous est pas arrivé de parler de ça dans un lieu public ?

- Je ne sais pas, je ne crois pas …, fit Rick. C'est le genre de discussions qui n'appartiennent qu'à nous, et qu'on tient en général dans notre intimité.

- Il m'est arrivé d'en parler avec mon père …, ajouta Kate, encore hier, dans ce café …

Rick la regarda avec des yeux interrogateurs. Il savait qu'elle avait vu son père hier, mais elle était restée bien mystérieuse sur le contenu de leur conversation. Elle n'avait néanmoins pas l'air particulièrement soucieuse concernant Noël ces derniers jours, et si tel était le cas, elle lui en aurait parlé. Le temps où elle gardait tous ses tracas pour elle était révolu.

- On a juste parlé de Noël, Rick. Ne t'inquiète pas …, je vais bien, fit-elle doucement, lisant dans son regard.

- Qui d'autre sait tout ça ?

- Les gars, la famille, Lanie. C'est tout, répondit Kate.

- Ok. Donc soit il a perçu des conversations en vous espionnant, soit il l'a déduit en ayant connaissance de la date de la mort de votre mère.

Kate et Rick étaient en train de prendre conscience, avec effroi, de l'ampleur de l'immixtion de cet homme dans leur intimité. Plus Shaw approfondissait l'analyse, plus ils sentaient le sang se glacer dans leurs veines.

- Le Sandro's, c'est pour que vous compreniez qu'il sait beaucoup, beaucoup de choses de vous. Et la mise en scène c'est pour que vous sachiez qu'il prend plaisir à vous torturer, tous les deux. Revivre la scène de la mort de votre mère vous touche vous, Beckett. Mais savoir qu'elle souffre vous torture vous aussi Castle. Il le sait. Et c'est son objectif, selon moi. Il veut jouer avec votre relation, pas seulement avec chacun de vous en tant qu'individu.

Ils écoutaient, attentifs, sidérés, effrayés, les explications de Shaw. Elle ne se trompait jamais.

- Un tel machiavélisme. C'est forcément lui. C'est Tyson, affirma Rick.

- Il nous faut des preuves, mais bien des choses nous ramènent à lui en effet.

- Avec un peu de chance, les indices entourant la mort d'Ellie vont nous mener, comme toujours avec Tyson, vers un bouc-émissaire idéal. Et là on sera sûrs, répondit Castle.

Tout d'un coup, Kate se mit à réfléchir comme si elle venait d'avoir une révélation.

- La chance … Tu as dit de la chance …, fit-elle en plongeant ses yeux dans ceux de Rick.

- Oui, pourquoi ? s'étonna-t-il, surpris, cherchant à lire dans son regard.

- Kelly Nieman, expliqua-t-elle, tout en réfléchissant.

Leurs esprits se connectèrent, par cette alchimie qui les unissait, et Rick comprit la révélation qu'elle venait d'avoir.

- Sur son bureau, avec le stylo qu'on a retrouvé il y a quelques mois : « Plus de chance la prochaine fois. », fit-il, ses yeux s'illuminant d'une petite lueur de satisfaction.

- Et « Aurez-vous la chance de sauver la pauvre jeune fille ? » sur la lettre d'hier.

- Alors ce serait elle qui aurait joué avec notre chance …, continua-t-il en réfléchissant.

- Elle et lui. Il est forcément derrière tout ça lui aussi.


Quelque part dans New-York, 7h du matin.

Il venait de rentrer, complètement épuisé. Il enleva son blouson et son bonnet, puis se laissa tomber dans le canapé. Il tira son arme de sa ceinture et la posa à même le sol, près du canapé, avant de s'y allonger de tout son long. Il n'avait pas dormi de la nuit, mais avait la satisfaction que tout se déroulait comme prévu. Davis avait accompli sa part du boulot à la perfection, exécutant bien obéissant de leur plan machiavélique. Il l'avait raccompagné jusque dans l'appartement qui lui était alloué dans le Queens, lui assénant de ne pas en sortir jusqu'à nouvel ordre. Ensuite, il était repassé par l'appartement pour la retrouver. Elle avait fini le nettoyage de la cellule de la gamine. Tout était parfait. Ils avaient bouclé leurs valises, et avaient filé dans la nuit vers leur nouvelle demeure. Ils ne pouvaient pas se permettre de traîner dans le Queens quand Davis serait arrêté. Puis, elle était partie travailler, comme si de rien n'était. Elle était de garde pour finir la nuit. Ce travail, c'était leur source de revenus, ce qui leur donnait une certaine marge de liberté. C'était aussi un élément de leur plan, et même si ça ne la réjouissait pas toujours d'y aller, tellement, pour elle, s'était s'abaisser à de bien basses besognes, elle n'avait pas le choix.

Il repensa à la première fois qu'il l'avait vue, il y a quelques années. Il était assis au bar, en train de boire un énième verre de whisky, la tête dans le brouillard, les yeux révulsés par l'alcool. C'était son rituel après avoir assouvi ses pulsions. C'était après Sara. Il se souvenait de chacune d'elles, et surtout du plan qu'il avait élaboré pour chacune d'elle. Elles étaient ancrées dans son esprit, non pas parce qu'il avait des remords ou des regrets, mais parce que chacun de ses souvenirs était une véritable délectation. Il avait traqué Sara durant des semaines, il avait observé chacun de ses gestes, chacune de ses habitudes. Minutieusement, il avait élaboré le stratagème qu'il emploierait pour la tuer. Il s'était nourri de l'excitation que cela lui procurait de penser au moindre détail, d'anticiper le moment où il l'étranglerait. Il n'y avait pas besoin de s'appeler Richard Castle et de jouer les psychiatres de bas étage pour savoir la raison pour laquelle il prenait plaisir à tuer ces filles. Il le savait. Il avait suffisamment vu de psys après la mort de sa mère, trimballé de foyer en famille d'accueil, et de famille d'accueil en foyer. Il savait la haine et l'angoisse qui l'habitaient depuis toujours. Mais il en avait fait sa plus grande force. Et après une ultime bagarre avec ses compagnons de chambrée au foyer social Auburn, il avait fui. Il s'était forgé une nouvelle identité. Il ne voulait plus être cet orphelin fragile, chétif, craintif, replié sur lui-même sur lequel sa mère n'avait jamais pris la peine de poser les yeux.

Il était devenu Jerry Tyson. La première fois avait presque été un hasard, une heureuse coïncidence. Il faisait sa tournée de distribution de publicités dans les boîtes aux lettres sur Park Slope dans Brooklyn, quand il l'avait aperçue, marchant dans la rue. Il n'avait vu que ses cheveux. Longs et blonds. Un instant, en la voyant évoluer de dos, il avait cru voir sa mère. Attiré comme un aimant, sans vraiment réfléchir, il l'avait suivie, discrètement, jusqu'à découvrir où elle habitait. Il avait alors ressenti les premiers plaisirs de la traque. Le jour suivant, il avait recommencé, et encore le jour d'après. Elle l'avait obsédée des jours et des nuits durant. Il avait commencé à imaginer entrer chez elle, et avait élaboré son premier stratagème. Le reste n'avait été que pure formalité. Quand il avait été face à elle, il s'était senti tout puissant. Cette première fois, contrairement à toutes celles qui allaient suivre, il n'avait pas anticipé ce qu'il allait faire. Après l'avoir fait entrer, elle avait vite compris qu'il n'était pas là pour vérifier l'état de la chaudière, car il était resté là, planté, à la regarder, à la scruter, la détailler des pieds à la tête. Elle lui avait ordonné de s'en aller, elle l'avait regardé avec dégoût. Pas avec peur. Avec dégoût. Comme sa mère quand il venait s'accrocher à sa jupe pour réclamer un peu d'attention. Il avait voulu faire disparaître cet air dégoûté. Sans réfléchir, il avait tiré de sa poche cette petite corde qui servait à attacher les liasses de publicités qu'il distribuait, et en quelques secondes, il l'avait serré autour de son cou. Un peu d'abord. Elle l'avait supplié. Il avait jubilé. Elle l'avait supplié encore. Cette toute-puissance l'avait excité. La sentir à sa merci. Pouvoir la faire taire juste en serrant un peu plus fort le lien autour de son cou. Il lui avait fait dire qu'elle était désolée. Elle avait obéi. Mais il n'avait été soulagé que quand, sous l'effet de la corde qui l'étranglait, son visage, exsangue, s'était fermé. Toujours aujourd'hui, il était incapable de poser des mots sur cette sensation divine, à la fois excitante, et apaisante. Il l'avait regardée, étendue sur le sol, sans vie. Il n'avait eu ni remord, ni regret, juste de la compassion. De la compassion, oui. Comme il en avait pour sa mère, qui, malgré l'horreur de ce qu'elle était, était restée sa mère jusqu'au bout, tourmentée, ballotée par les aléas de la vie. Il avait alors replié ses mains sur sa poitrine, et l'avait laissée ainsi, comme endormie.

Il n'avait eu de cesse de vouloir revivre cette extase, perfectionnant toujours plus la traque et l'élaboration du plan, tirant l'ivresse de ce pouvoir qu'il avait. Et ce soir-là, après Sara, alors qu'il savourait encore les soubresauts de l'extase qu'il venait de vivre, accoudé au comptoir de ce bar, elle était arrivée, et s'était installée près de lui. D'abord, il ne l'avait pas regardée. Mais elle avait engagé la conversation sur le contenu de leurs verres respectifs. Il avait été surpris. Malgré les brumes de l'alcool, il avait vu cette femme, très belle, sophistiquée, élégante, qui détonnait totalement avec le cadre de ce bar miteux. Le genre de femme qui ne se serait jamais intéressée à lui d'ordinaire, et dont la beauté froide et bourgeoise n'avait que peu d'effet ordinairement sur lui. Il ne couchait qu'avec des filles de passage, ici et là, des prostituées essentiellement. Il n'avait pas vraiment de vie sociale, trop accaparé par ses projets macabres. Et cette femme était venue vers lui, aguicheuse, entreprenante, terriblement excitante. Elle n'était pas une de ses filles naïves et soumises avec lesquelles il s'envoyait en l'air de temps en temps. Elle avait une maturité, une assurance qui l'excitait. Il avait tout de suite vu dans son regard quelque chose de malsain qui l'intriguait, qui lui renvoyait, comme en miroir, sa propre folie. Sans vraiment parler, elle avait posé la main entre ses cuisses, et commencé à le caresser, là, dans ce bar. Il avait saisi l'occasion. Et quelques heures plus tard, ils étaient chez lui. Avec elle, le sexe avait tout de suite été l'extase, un mélange de plaisir et de douleur. Cette fois-là, elle l'avait dominé clairement, elle lui avait fait découvrir un monde de luxure totalement insoupçonné. Les fois suivantes, il lui avait fait l'amour bestialement. Elle avait aimé ça.

Et leur relation était née, faite d'une sorte de fascination l'un pour l'autre, d'une tension sexuelle, d'une complicité malsaine, peut-être finalement aussi d'amour, même s'il n'en était pas très sûr. Lui n'avait jamais aimé d'autre femme que sa mère. Il ne savait même pas s'il en était capable. Mais elle était sa plus longue relation avec une femme, et après des années, même s'il lui arrivait de coucher avec d'autres femmes, il avait besoin d'elle, physiquement, besoin de l'adoration qu'elle lui portait, lui qu'aucune femme, même pas sa propre mère, n'avait jamais aimé. Elle était d'un autre monde, a priori bien loin du sien, mais il n'avait pas eu peur de lui faire découvrir la noirceur de son âme. Elle avait été fascinée. Elle l'avait regardé comme s'il était un être irréel, comme si l'objet de tous ses fantasmes prenait vie sous ses yeux. Le sexe avec elle avait alors pris une dimension plus euphorisante encore, comme si la mort l'excitait, comme si savoir que les mains qui la caressaient donnaient aussi la mort à d'autres femmes, embrasait tout son être. Par la suite, elle l'avait même incité à faire semblant de l'étrangler pendant leurs ébats. Il aimait cette démence qui émanait d'elle. Il aimait cette fascination qu'elle avait pour lui. Ils partageaient une sorte d'osmose incompréhensible pour le commun des mortels tant ils étaient différents. Mais ils étaient liés tous les deux, par ce lien presque inexplicable, qui prenait certainement sa source dans leurs angoisses les plus profondes, et s'exprimait dans toute leur démence. Ils étaient complémentaires. L'un ne dominait pas l'autre, non, à tour de rôle, ils étaient le maître et l'élève, la maîtresse et son disciple. Elle le fascinait tout autant qu'il la fascinait, et c'est ce qui faisait la force de leur relation. Ils s'étaient trouvés, et avaient découverts qu'ils jouissaient des mêmes plaisirs. Elle était joueuse. Il aimait élaborer des plans. Il avait besoin d'assouvir sa pulsion, tuer ses femmes. Cela la fascinait. Elle était aussi machiavélique que lui. C'était elle qui avait suggéré l'idée des sosies. Il ne pensait pas qu'elle en serait capable. Mais elle l'avait fait. Elle était absolument redoutable. Ensemble, ils avaient élaboré tout le plan entourant son passage par la case prison. C'était le seul moyen de se faire oublier, et de pouvoir, par la suite, reprendre leurs petits jeux. Il avait fallu qu'il croise le chemin de Richard Castle. Une chance maintenant, car grâce à ce maudit écrivain, ils étaient en train de vivre le plus abouti de leurs stratagèmes. Ils avaient fait très fort avec les sosies, autant pour récupérer les dossiers, que pour jouer, tout simplement. Mais cette fois-ci, s'en prendre à Kate Beckett et à Richard Castle étaient autrement plus amusants. Et pour la première fois, il pouvait mêler son machiavélisme au sien, pour faire naître son plan ultime, et scellé le destin du lieutenant et de son écrivain.

Justement, alors qu'elle était partie au travail, lui était resorti, s'était faufilé dans les rues, telle une ombre, pour venir traîner aux abords du 12ème District. Et tapi dans l'obscurité, ils les avaient vus. Le lieutenant Kate Beckett et Richard Castle, descendant de la voiture garée dans la rue. De là, où il était, il ne les voyait pas assez pour pouvoir se réjouir de leurs visages fermés et inquiets, mais ils étaient là, au commissariat, alors que le jour n'était même pas encore levé. Ils avaient forcément trouvé le corps de la gamine et sa petite mise en scène. Tout se déroulait décidément à la perfection. Mais il y avait une chose qu'il n'avait pas prévue. Ou plutôt quelqu'un. Une femme, rousse, la quarantaine, était descendue elle-aussi de voiture. Il ne l'avait jamais vue. Elle ne faisait pas partie de la petite équipe habituelle de Beckett et Castle. Que faisait-elle ici ? Elle avait l'air parfaitement à l'aise avec eux, comme s'ils se connaissaient bien tous les trois. Elle n'était pas du 12ème District. Il l'aurait su sinon. Ce devait être un flic de Washington qui avait enquêté sur l'enlèvement d'Ellie il y a quelques mois. Oui, elle avait dû débarquer ici quand ils avaient identifié l'ADN. Il allait falloir qu'il en sache plus sur cette fliquette. Il ne fallait pas qu'elle puisse, d'une manière ou d'une autre, mettre en péril leur plan. Il connaissait la façon de penser de Beckett et Castle, mais pas celle de cette flic. C'était un risque. Et il ne fallait pas qu'il y ait le moindre risque. Il les avait regardés pénétrer dans le commissariat, puis avait pris le chemin du retour, tout en se creusant la tête pour trouver le moyen d'en apprendre davantage sur elle.

Maintenant, il ne pensait plus qu'à dormir. L'euphorie de la mise en œuvre de son plan l'avait empêché de trouver le sommeil ces derniers-jours, mais là au petit matin, épuisé, pleinement satisfait du déroulement des événements, il s'endormit paisiblement. D'ici quelques heures, quand il se serait assuré que Davis avait bien été arrêté, il passerait à l'étape suivante.