Chapitre 10

Salle de travail, 12ème District, 8h30.

Il fallait attendre. De nouveau. Attendre les résultats de l'autopsie d'Ellie. Attendre les résultats des expertises scientifiques. Attendre que les gars aient réussi ou non à trouver un témoin. Attendre d'avoir accès aux vidéos des caméras de surveillance du quartier. Attendre, encore, toujours, sans avoir une piste concrète vers laquelle se diriger. Attendre, en empêchant leur esprit de se focaliser sur le visage juvénile d'Ellie, pour ne pas laisser les émotions prendre le dessus.

De nouveau, Beckett et Castle avaient beaucoup parlé avec l'agent Shaw, de Jerry Tyson, et du peu qu'ils savaient de sa relation avec Kelly Nieman. Elle s'était portée volontaire en tant que médecin pour travailler à la prison de Sing Sing au moment de l'incarcération de Tyson, puis avait quitté ce poste quand il en était sorti. Ils supposaient qu'elle l'avait aidé à faire disparaître les dossiers de ses affaires, en faisant de deux innocentes victimes les sosies d'Esposito et Lanie. Elle avait connu Tyson au moment où il n'était encore que le Triple Tueur, c'était certain. Beckett avait demandé au laboratoire d'effectuer une analyse graphologique comparative de la lettre et de la note trouvée sur le bureau de Nieman il y a plusieurs mois. Il y aurait peut-être là, une preuve probante de son lien avec cette affaire.

Le Capitaine Gates les avait rejoints pour faire le point sur ce début d'enquête, qui la déroutait elle-aussi. Elle avait été tirée du lit à trois heures du matin, quand on l'avait prévenue qu'un corps avait été retrouvé. Et comme tout le monde, elle était arrivée au poste, le cœur serré, perturbée par l'idée que peut-être son équipe, et elle-même, aurait pu, aurait dû faire quelque chose de plus pour sauver Ellie Byrd. Elle savait bien que Beckett et ses hommes avaient fait leur maximum. Ils faisaient toujours leur maximum. Et elle-même les avait renvoyés chez eux la veille, faute de piste à explorer. Mais aujourd'hui, devoir affronter la mort de cette jeune fille, en cette période de Noël, alors qu'ils avaient été mis au défi de la sauver, avait quelque chose de terriblement émouvant. Mais elle ne s'attendait pas à ce que lui révélèrent Beckett, l'agent Shaw, et Castle. Jerry Tyson. Ils étaient persuadés que ce psychopathe, qui, par le passé, outre ses crimes odieux, s'était introduit dans son commissariat jusqu'aux cellules, en passant totalement incognito, mais était aussi à l'origine, très certainement, de l'intrusion d'étrangers au sein du service des archives pour y dérober des dossiers, avait enlevé et tué Ellie dans le seul but de torturer psychologiquement Beckett et Castle.

Elle les avait écoutés, attentive, soucieuse de comprendre, sans intervenir. Tous les trois étaient à fleur-de-peau. Elle avait senti leurs tourments, palpables, à leurs regards affectés, à leurs visages défaits. Elle avait bien compris que tous les signaux qui émanaient de cette affaire ramenaient leurs esprits vers Tyson et Nieman. Elle leur faisait confiance. Beckett et Castle se trompaient rarement. Ils connaissaient ce criminel mieux que personne. Et l'analyse de l'agent Shaw était riche de plusieurs années d'étude du comportement des psychopathes. Mais ils n'avaient aucun indice. Tout n'était que supposition.

- Vous savez ce que j'en pense, Beckett. Alors au risque de me répéter, je ne veux pas entendre parler officiellement de Tyson tant qu'on n'a pas de preuves, annonça Victoria Gates, catégorique.

- C'est lui, Capitaine, affirma Rick avec conviction.

- Peut-être que c'est lui, Castle, sûrement même, répondit Gates, en le regardant dans les yeux, pas froidement, comme d'habitude, mais avec confiance.

Il fut touché par son regard, car Victoria Gates savait ce que Tyson incarnait pour lui. Savoir qu'elle leur faisait confiance sur cette affaire, sans même avoir la moindre preuve, était réconfortant.

- Vous connaissez mieux ce psychopathe que moi, reprit le Capitaine à leur intention à tous les trois. Mais pour l'instant, votre instinct est votre seule guide. La portée de tout ceci dépasse le cadre de cette affaire. Avant de faire officiellement revenir Tyson d'entre les morts, je veux des preuves, des faits, d'accord ?

Ils acquiescèrent d'un regard, silencieux.

- Donc tout cela reste entre nous, Esposito, Ryan, et le Dr Parish. Rien ne doit filtrer à la presse, au maire.

- Oui, Capitaine.

- Capitaine, le corps d'Ellie a été retrouvé. L'enquête n'est plus du ressort du FBI. Ils vont sûrement vous transférer l'enquête. L'état d'urgence étant passé …

- Vous rentrez à Washington alors ? s'étonna Gates.

- Non. Je compte rester, si vous le permettez.

- Bien-sûr. Vous avez même intérêt à rester.

- Mais on va avoir besoin de renforts. Il faut qu'on mène en parallèle deux enquêtes. Si c'est bien Tyson, il faut qu'on trouve le bouc-émissaire mais on doit aussi réussir à retrouver la piste de Tyson et Nieman, indépendamment de ce meurtre, expliqua Shaw.

- Ils peuvent envoyer d'autres agents ?

- Je ne sais pas, je vais voir ce que je peux faire.

- Très bien. Cet homme veut-il s'en prendre à Beckett et à Castle ? Sont-ils en danger ? poursuivit Gates, en regardant l'agent Shaw, soucieuse.

- Pour l'instant, non, répondit Jordan Shaw. Pas directement.

- Pour l'instant ? fit Gates, d'un air inquiet, son regard courant des uns aux autres. Faut-il que je fasse renforcer leur sécurité ?

- Je ne crois pas que cela soit nécessaire pour le moment, répondit Shaw. Il ne les menace pas. Il veut jouer. Je ne vais pas les quitter d'une semelle de toute façon jusqu'à la fin de cette affaire.

Rick et Kate ne disaient rien, se contentant d'écouter le Capitaine Gates se faire du souci pour eux. Il y a quelques temps, Beckett aurait crié au scandale si on l'avait contrainte à évoluer sous protection rapprochée. Mais là, aujourd'hui, elle appréhendait les choses autrement. Elle n'était plus seule. Il y avait Rick. Il y avait le bébé. Elle se plierait aux exigences du Capitaine Gates en matière de sécurité, même si cela lui en coûtait. Jordan Shaw avait raison. Pour l'instant, il n'y avait pas de menace contre eux, juste un fou furieux qui les espionnait jour et nuit, et s'adressait à eux via des symboles faisant référence à leur relation, à leur histoire. C'en était pas moins angoissant. Une sensation de malaise l'avait envahie, pour ne plus la quitter, quand elle avait compris à quel point cet homme scrutait leur intimité.

- S'il voit des flics escorter Beckett et Castle, il pourrait risquer de modifier ses plans, et devenir totalement imprévisible, expliqua Jordan Shaw. Tant qu'il se fie à un plan méthodiquement préparé, on a un moyen de comprendre son fonctionnement, d'anticiper éventuellement ses actes. S'il improvise, certes, il peut faire des erreurs, mais il peut aussi se mettre à agir de manière totalement incontrôlable. Le plan est important pour lui. S'il l'est pour lui, il l'est pour nous. Il faut que les choses se déroulent conformément à ce plan, si on veut avoir une chance de le traquer, et de le piéger à un moment ou un autre.

- Bien. Beckett, Castle, vous ne vous éloignez pas à moins d'un mètre de l'agent Shaw, fit Gates, sur un ton intransigeant, en se levant.

Ils ne répondirent pas, mais lui firent comprendre d'un regard, qu'ils n'avaient pas l'intention de s'opposer à l'omniprésence de l'agent Shaw auprès d'eux. Le Capitaine quitta la pièce.

- Il y a deux questions que je me pose, lâcha Rick.

- Beckett et Shaw le regardèrent, d'un air interrogateur.

- Pourquoi Washington ? Pourquoi Tyson se serait déplacé jusqu'à Washington pour enlever Ellie ? Les jeunes filles, il y en a des tas à New-York. Jusque-là, il n'a jamais été un tueur très mobile. New-York est son terrain de jeu.

- Ce n'est peut-être pas lui qui s'y est déplacé, répondit Kate.

- Il ne choisit jamais ses boucs-émissaires au hasard. Celui qu'il voulait utiliser était peut-être à Washington, ajouta Shaw.

- Peut-être …, fit Castle, songeur. Et pourquoi avoir attendu six mois ? Je veux dire, même s'il prévoyait de tuer Ellie juste avant Noël, pourquoi l'a-t-il enlevée six mois avant pour ensuite devoir la garder captive pendant si longtemps ?

- Il avait besoin de ces six mois, pour une raison ou pour une autre. Ça fait partie de son plan, expliqua Shaw.

- Je crois que la mort d'Ellie n'est qu'une étape, lâcha Rick, en lançant vers Kate des yeux inquiets. Cette fois-ci, il ne va pas se contenter de faire accuser un gars et de disparaître.

- Je suis d'accord avec vous, malheureusement. Ce n'est que le début d'autre chose. Je ne sais même pas si vous faire culpabiliser pour Ellie est vraiment son objectif.

- Si ce n'est pas ça, pourquoi ?

Ils sentirent que cette fois, l'agent Shaw hésitait à leur révéler le fond de sa pensée.

- Jordan … Dites-nous ce que vous pensez …

- Je crois qu'Ellie est juste un moyen de prendre contact avec vous, finit-elle par expliquer, de poser les jalons de son petit jeu, de vous dire que cette fois, vous êtes visés. Il vous interpelle en choisissant des symboles forts de votre relation. Votre nom de femme mariée, Beckett. Le restaurant. La mort de votre mère, pour laquelle vous vous êtes battus tous les deux ensemble, main dans la main. Tout renvoie à vous en tant que couple. Il veut que vous sachiez que vous êtes dans son collimateur, simplement.

- Donc il y aura autre chose. Il a prévu autre chose …, fit Kate, en plongeant ses yeux dans ceux de Rick, comme pour y chercher du réconfort.

- Oui, il a certainement prévu autre chose. Quelque chose qui va vous atteindre tous les deux, d'une manière ou d'une autre.

Instinctivement, sans se préoccuper ni de l'endroit où ils étaient, ni de la présence de Shaw, Rick prit la main de Kate, posée sur la table, dans la sienne, la caressant doucement du bout du pouce. Jordan remarqua leur geste, et comprit qu'ils avaient besoin de se retrouver tous les deux.

- Je vais appeler Washington pour demander qu'ils nous envoient les agents Wade et Clayton. Je dois aussi contacter les parents d'Ellie, cela fait trop longtemps qu'ils attendent, ils doivent savoir, fit Shaw, en se levant.

- D'accord, répondit Kate, alors que Jordan passait la porte et s'éloignait dans le couloir.

Kate était abasourdie par tout ce que Shaw venait de leur expliquer. Plus les heures défilaient, plus le tableau que Jordan dressait de cette affaire était effroyablement inquiétant. Non seulement, ils étaient surveillés par ce psychopathe, mais ils devaient vivre sous le coup d'une menace qui allait finir par s'abattre sur eux. Il avait suffi d'une journée pour qu'ils basculent dans l'horreur et l'angoisse, qu'ils en oublient la joie et la douceur des préparatifs des fêtes de Noël. Son regard croisa celui de Rick, inquiet, qui n'avait pas cessé de caresser sa main.

- Il a toujours gagné, Rick … Il a toujours un temps d'avance sur nous, fit Kate.

- Il ne gagnera pas. Pas cette fois, assura-t-il, avec toute la conviction dont il pouvait faire preuve.

Elle le regardait dans les yeux, avec cette inquiétude qui ne l'avait pas quittée depuis ce matin. Même si lui-même était pétri d'angoisse, il voulait trouver les mots pour la rassurer.

- Cette fois, on a Shaw avec nous. Elle est redoutable, presque autant que toi, sourit-il, tendrement.

Elle esquissa un sourire, et il caressa doucement sa joue.

- Mais cette fois, il veut s'en prendre à nous … A toi, à moi … à nous deux, nous trois …, fit-elle, des trémolos dans la voix.

Il était rare que Kate laisse ses émotions prendre le dessus au poste. Elle était toujours forte, prenait sur elle, encaissait les affaires difficiles, les enquêtes horribles, les menaces aussi. Mais là, contre Rick, elle sentit tout le poids de l'angoisse accumulée depuis la veille la submerger.

- Viens par-là, fit-il doucement, en enlaçant ses épaules d'un bras pour la prendre contre lui.

Elle ne s'opposa pas à cet élan de tendresse, inhabituel au poste, et vint se blottir contre son épaule, serrant toujours sa main dans la sienne. Elle en avait besoin autant que lui, et Shaw, en s'éclipsant, l'avait compris.

- Kate …, chuchota-t-il doucement, sentant qu'elle était sur le point de craquer. Il n'y arrivera pas. Je ne le laisserai pas faire. On ne le laissera pas faire. On s'en sort toujours tous les deux non ?

- Oui …, reconnut-elle.

- Et puis, je le répète, mais Shaw est avec nous. Shaw, c'est un peu Wonderwoman, non ?

- Wonderwoman ? fit-elle, sceptique, en se redressant pour le regarder de nouveau.

- Oui …, enfin en plus habillée, sourit-il.

Elle sourit légèrement. Rick avait toujours le don de réussir à l'apaiser, même dans les pires moments, en la faisant rire ou sourire, en l'attendrissant. Il choisissait les mots qui la toucheraient. Il faisait son possible pour la rassurer, alors que lui-même devait être mort d'inquiétude. Tyson était sa bête noire au point qu'il en faisait des cauchemars qui l'empêchaient de dormir. Et il laissait ses propres tourments de côté, pour apaiser les siens. Elle l'aimait tellement pour ça. Elle prit chacune de ses mains dans les siennes, et les serra amoureusement.

- Je sais qu'elle n'est pas invincible, mais elle ne laissera rien nous arriver, ni à toi, ni à moi, ni à notre bébé, assura-t-il.

- Cette affaire la bouleverse plus qu'elle ne le montre ..., elle est aussi déterminée que nous.

- Oui. Elle ne lâchera pas Tyson. Et tu sais, je suis sûre que si on lui demandait, elle pourrait dormir dans le fauteuil dans notre chambre pour veiller sur nous …, et Espo et Ryan dans le canapé, tiens …

- Le canapé …, sourit-elle franchement cette fois, en repensant à leurs ébats de cette nuit.

Il sourit, et avança son visage vers elle pour déposer un baiser sur ses lèvres. Il avait trouvé les mots pour l'apaiser, et ce sourire-là lui redonna du baume au cœur.

- On ne doit pas lui montrer qu'il réussit à nous effrayer, ok ? C'est ce qu'il veut. On ne peut pas lui faire ce plaisir. Et cette fois, on va le faire tomber. On va y arriver, Kate.


Morgue, 9 h30

Ils se tenaient tous les trois de part et d'autre de la table métallique sur laquelle reposait le corps d'Ellie, recouvert d'un drap bleu jusqu'aux épaules. Lanie avait fini l'autopsie préliminaire, et même s'il manquait encore les résultats des analyses, elle avait déjà plusieurs éléments intéressants à leur communiquer. Les uns comme les autres fixaient maintenant le visage d'Ellie, dans un silence religieux, tandis que Lanie, encore dans le couloir, finissait d'échanger avec l'un de ses assistants.

Kate avait dit à Rick qu'il n'était pas obligé de les accompagner à la morgue. Même s'il avait l'habitude de voir des corps sans vie, elle savait combien ce serait douloureux pour lui de voir celui d'une adolescente. Mais il avait tenu à être là, surtout parce qu'il ne voulait pas s'éloigner de Kate, au cas où, même le plus improbable, elle puisse tomber sur ce détraqué au sein des couloirs de la morgue. Il regardait maintenant le visage comme endormi d'Ellie, et à la voir ainsi, son esprit, sans qu'il puisse l'en empêcher, imprima dans sa tête le visage de sa propre fille, Alexis, qui était à pleine plus âgée qu'Ellie. Il repensa à la petite tornade pleine de vie qu'était sa fille à seize ans, débordant de projets et d'envies, insouciante, posant ce regard curieux sur le monde. Son esprit divagua ensuite de sa fille aux parents d'Ellie, et une douleur viscérale lui empoigna l'estomac. L'agent Shaw les avait contactés. Elle n'avait pas épilogué sur le sujet, mais ils allaient arriver par le premier vol. Ils ne pouvaient supporter de laisser leur fille seule plus longtemps après ces six mois durant lesquels elle leur avait été arrachée.

Jordan aussi avait le cœur serré en regardant le visage si pâle d'Ellie. Elle ne la connaissait qu'à travers les photos, les paroles de ses amis et de sa famille. Elle ne culpabilisait pas de ne pas l'avoir retrouvée à temps, d'avoir empêché ce drame de se produire, car elle savait avoir fait tout ce qui était humainement possible pour la retrouver. Elle était juste infiniment triste, comme rarement elle l'avait été pour une affaire.

Quant à Kate, plus elle regardait Ellie, si fragile, blême, et en même temps si apaisée, plus elle avait la conviction qu'il n'y avait que Tyson capable d'un tel machiavélisme. Ce taré avait pris la vie d'une jeune fille innocente, dont le drame avait été de croiser son chemin par hasard, dans le seul but de construire son meurtre, et de s'en servir comme un élément déclencheur de son plan. De ce plan qui consistait à faire naître chez elle, chez Rick, une angoisse terrible, avant de finir, à un moment ou un autre, par s'en prendre à eux. Au fond d'elle, elle savait qu'elle n'était pas responsable de ce qui était arrivé à Ellie, mais cela ne l'empêchait pas de ne pas s'en vouloir. Cela ne l'empêchait pas de sentir cette boule de chagrin se former au fond de son ventre. C'est le moment que choisit Bébé pour se rappeler à elle, comme si ce petit être, du fond de son douillet cocon, avait senti qu'elle avait besoin de lui. La sensation si agréable des petites vaguelettes mouvantes dans son ventre au moment où elle s'y attendait le moins la surprit, et elle dut, sur le coup, faire une tête étrange, posant dans le même temps sa main sur son ventre, car Rick le remarqua aussitôt.

- Ça va ? demanda-t-il en la dévisageant.

- Oui. Bébé bouge …, fit-elle, esquissant un sourire.

Instantanément, il lui envoya le plus beau des sourires, comme si l'idée de son enfant gigotant paisiblement dans le ventre de sa femme, atténuait toutes ses douleurs. Jordan Shaw sourit également, savourant elle-aussi, ce petit rien, ce petit bonheur, qui à travers les yeux et le sourire du lieutenant Beckett, ramenait de la vie ici, et rappelait à chacun, que même dans les pires journées, il y avait la possibilité de se réjouir, simplement.

- Lanie, vêtue de sa blouse bleue, passa enfin la porte, et les rejoignit tout en enfilant ses gants en latex.

- Qu'est-ce qui vous réjouit ainsi ? s'étonna-t-elle, surprise de voir leurs visages souriants, au vu des circonstances.

- Bébé a bougé …, répondit Kate.

- Oh ! Mais ce petit bout a déjà tout compris à la vie. Il sait qu'on est bien dans la morgue de tata Lanie ! Peut-être un futur légiste !

- Si un membre de la famille pouvait éviter de côtoyer les morts, ce serait bien …, fit remarquer Rick avec un sourire.

- Oui, certes … Bon, alors, j'ai beaucoup de choses intéressantes pour vous, fit-elle en s'approchant de la table d'autopsie.

Aussitôt, leurs visages reprirent leur air soucieux, quand leurs regards se portèrent de nouveau sur le corps d'Ellie.

- Commençons dans l'ordre. La cause de la mort d'abord : je confirme qu'Ellie a été étranglée, au moyen d'une corde, d'environ huit millimètres d'épaisseur.

- Il ne s'agit pas de l'arme du crime favorite de Tyson alors ? demanda Shaw.

- Non. Je n'ai pas trouvé de fibre pouvant indiquer la couleur de la corde. Mais elle est bien plus épaisse que la cordelette qu'il utilisait habituellement.

- L'heure du décès ? fit Kate.

- Aux alentours de minuit hier soir, et vu le froid qu'il faisait, la rigidité cadavérique, je pense que le corps n'était dans la neige que depuis une heure maximum quand il a été découvert.

- Il a attendu que les bars et les restaurants ferment pour s'aventurer dans la ruelle et y laisser le corps, commenta Shaw.

- Et la blessure au ventre ? enchaîna Kate.

- Elle a été infligée après la mort. Un seul coup de couteau. Une blessure peu profonde. Aucun organe n'a été touché, expliqua Lanie.

- Une pure mise en scène alors, constata Rick.

- Oui.

- Elle a été violée je suppose ? demanda Shaw.

Quand le corps d'Ellie avait été retrouvé, la jeune fille était habillée d'un jean et d'un chemisier, et rien ne laissait entrevoir qu'elle ait subi des violences sexuelles. Mais ils savaient tous que n'importe quel psychopathe retenant de force une adolescente pendant six mois l'aurait violée.

- Oui. Plusieurs fois, et de façon répétée. La dernière relation sexuelle remonte à moins de vingt-quatre-heures. Et on a un ADN. Le labo travaille dessus en priorité, expliqua Lanie.

- Voilà l'indice qui va nous conduire tout droit à notre bouc-émissaire, constata Rick, songeur.

- Il y a plusieurs traces de ligatures sur ses poignets, qui suggèrent différents types de liens. Ici, des menottes sans doute. Là, des lanières en plastique. Mais on voit bien que ces traces sont ponctuelles, et peu profondes. Et il n'y a pas d'escarre. Elle n'était pas attachée en continu.

- Peut-être retenue dans une pièce où elle avait une liberté de mouvement suffisante.

- Si on excepte le viol, elle a été plutôt bien traitée malgré tout, reprit Lanie. Pour une jeune fille séquestrée pendant six mois, elle est en bonne santé. Pas de parasite. Pas de maladie. Pas d'engelure, malgré le froid. Et elle a été nourrie, régulièrement. Elle est mince, mais n'est pas maigre.

- Il voulait la garder en vie jusqu'à maintenant. Il a assuré le minimum vital.

- Son dernier repas remonte à hier matin. Du café, et un beignet au chocolat. Sinon, il n'y a pas de marques de sévices ou de tortures. Juste cette plaie récente à l'oreille, fit Lanie, en leur montrant du bout de son doigt ganté l'oreille d'Ellie.

- Il l'a mordue ?

- Oui. Il lui a arraché un bout de l'oreille, il y a quelques heures seulement. Peut-être s'est-elle débattue. J'ai fait un prélèvement. On verra si on a un ADN là-aussi.

Là, à travers la bouche de Lanie, la description des sévices endurés pendant ces six longs mois par Ellie rendait son calvaire si concret. Chacun avait conscience de la souffrance morale qui avait dû être celle d'Ellie, et de la force de caractère dont la jeune fille avait dû faire preuve pour survivre à cet enfer.

- Le corps est exceptionnellement propre, reprit Lanie. Elle a été lavée.

- Lavée ? s'étonna Kate.

- Oui. On a dû lui faire prendre une douche ou un bain avant sa mort. Sa peau sent encore le gel douche. Ses ongles ont été coupés. Ses dessous étaient propres. Il n'y aucune cellule épithéliale, aucun poil, aucune fibre. Rien.

- Comme si quelqu'un avait voulu faire disparaître des indices, commenta Rick.

- Exactement. Ce qui est contradictoire avec le fait qu'on ait trouvé des traces de sperme, précisa Lanie. Pourquoi se donner du mal pour faire disparaître certaines traces, et en laisser d'autres évidentes ?

- Parce qu'il veut que notre attention se porte sur le suspect idéal, répondit Shaw.

- Ça confirme notre théorie sur Tyson, ajouta Beckett.

- Je parie que l'ADN est fiché … et va nous mener tout droit au coupable tout désigné, fit Castle.

- Ce qui est différent de d'habitude, constata Kate, c'est qu'il sait qu'on n'est pas dupes. Il sait qu'on connaît son fonctionnement. Il sait qu'on a compris qu'il reportait ses crimes sur des boucs-émissaires.

- Et il continue quand même … de façon encore plus flagrante et évidente, compléta Shaw.

- Il s'éclate à nous tourner en ridicule, ajouta Rick.

- Pour lui, c'est une étape nécessaire vers autre chose, un moyen de vous fragiliser psychologiquement.

- J'ai encore une petite chose pour vous, fit Lanie, en s'éloignant du corps pour aller se poster devant la paillasse. Venez par ici.

Ils se rapprochèrent.

- J'ai trouvé ça dans sa bouche, expliqua Lanie, en leur montrant un petit morceau de papier, qu'elle tenait au bout d'une pince.

- Qu'est-ce qui est écrit ?

- « Pas de chance. Vous auriez pu me trouver à Dunbar Street », lut Lanie.

- Dunbar Street ? C'est dans le Queens ? demanda Shaw.

- Oui.

- La chance encore … Les messages sont sans doute une idée de Nieman. Ça lui ressemble bien ces petits mots doux …, constata Castle.

- Ils opéreraient en couple alors …

- Il y en a que l'amour réunit, pour d'autres c'est la démence, répondit Rick.

- Beckett, il faut envoyer les lieutenants Esposito et Ryan à Dunbar Street. Il devait détenir Ellie là-bas. S'il veut qu'on y aille, alors il y a peut-être quelque chose.

- C'est peut-être un piège, fit remarquer Kate.

- Dites au Capitaine Gates qu'il faut envoyer des officiers avec eux.

- Ok. Je vais m'en charger. Et nous, que fait-on ? demanda Kate.

- Une petite balade à Sing Sing, ça vous dit ?

- A Sing Sing ? s'étonna Rick.