Chapitre 11

Sur la route de la prison de Sing Sing, Etat de New-York. 10h30

Ils roulaient en direction de la prison de Sing Sing, située à une cinquantaine de kilomètres de New-York. Castle conduisait, tandis que Beckett, à ses côtés, et Shaw assise à l'arrière, grignotaient quelques biscuits, n'ayant pas eu le temps de manger quoi que ce soit depuis leur réveil nocturne. En ce dimanche matin, la route était déserte. Par les vitres défilaient les paysages, tous plus blancs les uns que les autres, parés de la couverture froide et glaciale de l'hiver. Les toits, les trottoirs, les champs n'étaient plus qu'un amas de neige. Quelques flocons tombaient du ciel tout blanc, virevoltant çà et là.

Jordan Shaw était persuadée qu'il y avait à Sing Sing matière à apprendre concernant Kelly Nieman, en particulier, et peut-être sa relation avec Jerry Tyson également. Sing Sing était un établissement pénitentiaire de sécurité maximum. Si le Dr Nieman y avait travaillé, même en tant que bénévole, on y trouverait forcément des informations, peut-être en partie mensongères, mais ce serait un point de départ. Elle avait dû être contrainte de fournir des justificatifs de ses qualités médicales. Et, si le principe de précaution avait été respecté par la direction de la prison, son curriculum vitae avait dû être vérifié, tout comme son casier judiciaire. N'importe qui ne pouvait pas avoir ainsi accès à un établissement renfermant près de mille huit cent criminels représentant, pour la plupart, un danger maximal pour la société. De plus, Kelly Nieman, d'après les archives de la prison consultées par Ryan, quelques mois plus tôt, avait travaillé comme bénévole plusieurs années, d'avril 2007, quand Tyson avait été incarcéré à novembre 2011, quand il avait été transféré avant de s'enfuir. Elle avait dû être en contact avec des membres du personnel qui pouvaient avoir quelque chose à leur apprendre. Cette piste ne pouvait pas être négligée. Et ils ne pouvaient pas rester tous les trois à patienter au commissariat, dans l'attente des divers résultats du laboratoire scientifique, en particulier ceux de l'ADN du violeur et probable assassin d'Ellie.

Dans le voisinage immédiat de la scène de crime, Esposito et Ryan n'avaient pu obtenir aucun témoignage intéressant. Par cette nuit glaciale et enneigée, chacun était bien au chaud chez soi, et personne n'avait remarqué de véhicule suspect aux abords de la ruelle, ni même un badaud qui ait pu sembler étrange. Ils avaient récupéré, non sans mal, en ce dimanche matin, les vidéos des caméras de surveillance d'une banque et de plusieurs magasins situés dans l'avenue, et s'apprêtaient à rentrer au poste quand Beckett leur avait indiqué d'aller vérifier les abords de Dunbar Street, dans le Queens. Si l'on en croyait le message laissé sur le corps d'Ellie, la jeune fille pourrait avoir été détenue quelque part dans cette rue. Dans tous les cas, on voulait les mener là-bas. Peut-être y avait-il un indice, un nouvel élément de son plan qui les mènerait autre part. Shaw était catégorique. Il fallait suivre son plan. Il fallait pénétrer dans les rouages de ce plan pour, à un moment ou un autre, arriver à le devancer, à se faufiler dans une faille. Il y avait forcément une faille quelque part. Il y avait toujours une faille. Et en attendant de la trouver, Beckett avait enjoint à ses coéquipiers de faire preuve de la prudence maximale à Dunbar Street.

Le téléphone de l'agent Shaw sonna pour annoncer l'arrivée d'un message.

- Les agents Wade et Clayton sont dans l'avion. Ils seront au poste dans un peu moins de deux heures, fit-elle tout en lisant le message.

- Ok. Gates s'occupera de les briefer, répondit Beckett.

- Au fait, je n'ai même pas pris le temps de vous féliciter tous les deux, continua Shaw, pour ce joli petit ventre rond.

Elle était sincèrement contente pour eux, non pas pour se targuer d'avoir vu, il y a quelques mois, avant eux même, l'arrivée prochaine de ce bébé, mais simplement, parce qu'elle avait pour Castle et Beckett une tendresse particulière, un profond respect et une admiration sans borne. Il y avait quelque chose de tellement généreux qui émanait de ces deux-là. Elle partageait leur vision de la quête de justice et de vérité, leur pugnacité et leur persévérance. Il n'y avait que peu de personnes ici-bas entre les mains desquelles elle aurait remis sa vie les yeux fermés. Beckett et Castle en faisaient partie. Et leur relation en elle-même aurait fait un formidable sujet d'étude. Cette alchimie mystérieuse la fascinait, l'amusait, l'attendrissait.

- Merci, répondirent-ils d'une seule et même voix avec un large sourire.

Jordan Shaw avait l'art de dire les choses d'une façon si touchante au moment où on ne s'y attendait pas forcément. Elle qui était souvent droite dans ses bottes, et dissimulait ses émotions les plus profondes, sous ses sourires taquins ou sarcastiques, manifestait toujours le plus simplement du monde l'affection qu'elle leur portait. Il s'agissait de quelques mots, il s'agissait de quelques regards ou même de quelques traits d'humour, mais ils savaient combien Jordan Shaw les appréciait. Ils l'admiraient, et lui faisaient confiance, comme si elle avait fait partie de leur équipe depuis toujours.

- Je suis vraiment heureuse pour vous, continua-t-elle. Pour quand l'arrivée de ce bébé est-elle prévue ?

- Fin avril, répondit Kate. On arrive au terme du cinquième mois.

- Oh déjà ! s'étonna Shaw.

- Seulement oui …, soupira Rick.

- Castle est un peu … pressé ! ajouta Kate, avec un sourire.

- Vous êtes radieuse, en tout cas. La grossesse vous va très bien.

- Je confirme …, fit Rick, en jetant un œil complice à Kate.

- Cela n'a pas été trop difficile d'adapter le rythme du boulot à la grossesse ?

- Ça l'a été au début …, maintenant je me suis habituée à passer mes journées enfermée au poste. Mais c'est pour la bonne cause.

- Elle s'y fait très bien, ajouta Rick, vous voyez, j'ai même le droit de conduire maintenant !

- Je vois ça, oui, cela m'a surpris d'ailleurs ! lança Shaw en riant.

- Profites-en, dans quatre mois c'est fini, Castle ! lâcha Kate.

- Hum … pas si sûr …, fit-il, songeur.

- Comment ça pas si sûr ? Une fois que le bébé est né, je reprends ma place derrière le volant ! assura-t-elle. Tu n'auras pas le choix de toute façon …

- Sauf si tu retombes enceinte … par le plus heureux des hasards … Et hop à moi le volant ! lança Castle avec son petit air sûr de lui.

Kate, sidérée, le dévisagea, se demandant s'il était sérieux, s'il plaisantait ou s'il cherchait juste à l'exaspérer. Sûrement un peu des trois.

- Non, mais ça ne va pas ?! lui asséna-t-elle. Ce bébé n'est même pas né que tu songes à en faire un autre juste pour pouvoir conduire ma voiture.

- Euh … oui … Mais pas juste pour conduire ta voiture, pour tout le reste aussi. Conduire ce serait un petit bonus, expliqua-t-il, rieur.

- Oui, et bien ne rêve pas …

- Pour quoi ? Un nouveau bébé illico presto ? Ou la voiture ? demanda-t-il, continuant de la taquiner.

- Les deux ! lança Kate, exaspérée.

- On verra ça …

- C'est tout vu, Castle. Je ne suis pas une poule pondeuse !

Il éclata de rire, et Shaw ne put se retenir de sourire elle-aussi.

- Trois enfants, Kate, c'est notre destin. Il ne faut pas perdre de temps !

- Oui, et bien on a toute la vie pour accomplir notre destin.

- Votre destin ? les interrompit Shaw, qui avait suivi leur échange avec délice, tant ils étaient amusants tous les deux.

Kate réalisa tout à coup qu'elle venait de tenir cette conversation en la présence de Jordan Shaw, qui allait, sans nul doute, se saisir de l'occasion pour tirer une conclusion plus ou moins psychologique de leur relation. Elle savait combien Shaw était perspicace, et s'efforçait par conséquent d'en laisser le moins paraître devant elle sur ses sentiments et ses émotions. Elle adorait Jordan Shaw, mais beaucoup moins le fait de savoir qu'elle pouvait lire dans leurs pensées, presque comme par magie.

- Il se trouve qu'on a croisé un jour un homme venu du futur, Simon Doyle. Et d'après lui, dans un avenir proche, on aura trois enfants, expliqua Castle le plus sérieusement du monde.

- Dans un avenir lointain, Rick …

- Dites-moi que vous plaisantez ? lui lança Shaw, estomaquée par cette révélation improbable.

- Non, pourquoi ?

- Il délire complètement …, ne l'écoutez pas, soupira Kate, avec son regard exaspéré.

Rick sourit, content d'avoir taquiné sa muse, et se contenta de poser sa main sur sa cuisse, tendrement.

- Je suis d'accord avec votre voyageur spatio-temporel, Castle. Je vous verrais bien avec une tribu de petits Caskett moi …, continua Shaw, tout à fait innocemment.

- Des caskett ? s'étonna Kate, se rappelant que Rick s'était amusé à surnommer ainsi le couple qu'ils formaient au début de leur relation.

- Castle … Beckett … le mélange des deux ça fait un petit Caskett, non ?

- Trop cool ! s'extasia Castle. Agent Shaw, vous êtes dans ma tête ! Il faut absolument que vous me donniez des cours de communication mentale !

Ils rirent tous les trois, d'un rire franc, presque joyeux, comme si, là, dans le cocon de cette voiture qui les isolait du reste du monde, qui les éloignait de l'angoissante réalité, cette discussion si spontanée leur avait fait oublier le temps d'un instant le drame vécu par Ellie, et la menace qui pesait sur eux.

Mais l'immense bâtisse de briques rouges qu'ils aperçurent au loin, surplombant l'Hudson River, effaça leurs sourires, pour laisser l'angoisse les envahir de nouveau.


Dunbar Street, Queens, New-York, 10h30

Esposito et Ryan s'étaient garés au bout de la rue, où deux voitures de patrouille les avaient rejoints. Ils ne pouvaient de toute façon guère aller plus loin. La rue n'avait pas été déneigée, pour cause de week-end. Une épaisse couche de neige recouvrait le goudron et les trottoirs, créant une vaste étendue uniformément blanche et éblouissante. Dans ce quartier pavillonnaire populaire mais tranquille, en bordure de Jamaica Bay, des enfants s'amusaient dans la rue devenue un vaste terrain de jeux. Les boules de neige fusaient, des bonhommes prenaient forme, des bousculades joyeuses faisaient résonner leurs cris dans le froid glacial.

- Il n'y a que des maisons ici, fit remarquer Ryan en refermant la portière.

- Ouais …, c'est louche … Ça m'étonnerait qu'il ait détenu Ellie dans un pavillon pendant six mois.

- Ça s'est déjà vu …

- Viens, on va remonter la rue pour tâter le terrain déjà. Les gars, vous prenez le côté gauche ! ordonna Esposito aux officiers en uniforme qui les accompagnaient.

La rue n'était longue que d'une petite centaine de mètres. D'ici, ils en apercevaient l'autre extrémité. Ils s'avancèrent, s'enfonçant dans la neige jusqu'aux mollets, observant les maisons qui se trouvaient de part et d'autre. Des pavillons à pans de bois, tout à fait classiques, des jardins aux arbres dépourvus de feuilles, des voitures croulant sous la neige, sagement garées le long de trottoirs. Des cris d'enfants, quelques hommes armés de pelles tentant de déneiger leur allée, des mères de famille surveillant de loin leur progéniture, emmitouflées sur leur palier. Rien que des scènes très ordinaires de la vie d'un quartier paisible. Ils s'imprégnèrent de l'ambiance de l'endroit, observèrent l'agencement des maisons, scrutèrent les entrées de sous-sol, prêtèrent attention au moindre signe. Sans avoir rien constaté de notable, ils parvinrent rapidement au bout de la rue, se terminant en cul de sac. Ici, commençait une vaste friche, faite de quelques arbres épars, de branchages, de broussailles, dans lesquels s'emmêlaient, parmi la neige, des détritus divers. La friche s'étendait jusqu'à Jamaica Bay, au-delà de laquelle se trouvait l'aéroport JFK. D'ici, on pouvait percevoir le bruit, porté par le vent, du décollage et de l'atterrissage des avions, le sifflement strident des réacteurs lorsque dans le ciel, ils prenaient leur envol. Mais ce qui attira leur attention fut l'usine abandonnée, grand bâtiment de taules et de pierres grises et rouges avec ses deux cheminées gigantesques qui s'élevaient quelques centaines de mètres plus loin au milieu de la zone de friche.

Ils décidèrent d'aller voir de plus près, et s'engagèrent dans les broussailles enneigées, Ryan et Esposito en tête, suivis de près par les quatre officiers. L'usine était effectivement totalement à l'abandon, clôturée par un grillage de quatre à cinq mètres de haut sur lequel s'accumulaient différents panneaux interdisant de pénétrer dans l'enceinte, ou avertissant les éventuels curieux des dangers encourus. Le grillage était intact, ils le longèrent, remarquant que la neige était ici vierge de toute trace. Mais en parvenant à l'endroit qui avait dû être l'entrée principale de l'usine, ils remarquèrent tout de suite, dans la neige, des traces de pneu bien nettes, qui partaient de la grille et s'enfonçaient dans les broussailles. A quelques dizaines de mètres, on pouvait apercevoir la route qui menait à l'usine. La grille était solidement cadenassée. Le temps qu'un officier retourne jusqu'à la voiture chercher de quoi couper les chaînes, ils pénétrèrent dans l'enceinte de l'usine désaffectée. Ils suivirent d'abord les traces de pneu qui indiquaient qu'un véhicule avait circulé ici récemment. Il avait neigé jusque vers minuit la veille, et le fait que les traces soient nettes et intactes indiquaient qu'elles remontaient au passage d'un véhicule après minuit. Les traces les menèrent jusque devant l'une des portes métalliques de l'usine, fermée elle-aussi par cadenas. Après quelques coups de pince, ils entrèrent, prudemment, l'arme au poing, et des lampes torche à la main. Le premier couloir était plongé dans l'obscurité la plus totale. Le silence était assourdissant, malgré le sifflement de quelques courants d'air. Lentement, ils progressèrent dans le couloir, ne sachant pas vraiment ce qu'ils cherchaient ici, ni même ce qu'ils allaient pouvoir trouver. Tous les sens aux aguets, ils parvinrent à une première porte, qui s'ouvrit sur une pièce qui avait dû être un bureau, si l'on se fiait aux quelques étagères, et au matériel abandonné ici. Ils continuèrent leur progression, et finirent par tomber sur une pièce bien plus intéressante. La porte était ouverte, et il ne leur fallut pas longtemps pour comprendre qu'ils venaient de trouver le lieu du calvaire d'Ellie. Presque immédiatement, un officier se chargea d'appeler le commissariat pour qu'une équipe d'experts arrive rapidement sur les lieux.

Ils firent courir le faisceau de leur lumière sur le matelas posé à même le sol, les arceaux scellés dans le mur, et les liens qui avaient été abandonnés là après avoir servi à entraver les mouvements d'Ellie. Mais la pièce était étrangement propre et sentait le parfum fleuri d'un produit nettoyant, comme si le ménage y avait été fait. La seule source de lumière était une petite grille d'aération au ras du sol. Leur regard fut attiré, dans le coin de la pièce par un gobelet de café, soigneusement posé sur le sol, comme s'il avait été rangé ici dans l'attente qu'on le trouve. Ryan sortit des gants de latex de sa poche qu'il enfila, pour se saisir du gobelet.

- Burton's Coffee, lut-il en faisant tourner le gobelet entre ses mains.

Esposito scrutait lui-aussi le gobelet, alors que les idées se bousculaient dans sa tête. Pourquoi ce gars avait-il laissé ici un gobelet de café, alors que le reste de la pièce semblait avoir été passé au peigne fin ? Il regarda Ryan soulever le couvercle.

- Il est plein, constata Ryan. C'était peut-être pour Ellie. Beckett a dit qu'elle avait bu du café hier matin.

- Mais celui-ci est plein à ras bord, mec, et il a tout nettoyé sauf ça, fit remarquer Esposito.

Le café. Beckett et Castle. C'était ça, encore une fois. Depuis toujours Castle apportait à Beckett un gobelet de café tous les matins, que ce soit au poste, ou sur une scène de crime. C'était un rituel pour eux deux, une évidence pour tous ceux qui les côtoyaient.

- Ce café, c'était un petit cadeau pour Beckett et Castle, ajouta Esposito.

- Tu crois ?

- Ouais … Je ne suis pas Shaw, mais je commence à comprendre la perversité de ce détraqué.

- On doit pouvoir remonter la piste pour savoir où a été acheté ce café.

- Oui. Il a prévu ça certainement aussi. C'est sûrement un moyen de nous guider vers son bouc-émissaire.

- Il nous aiderait à le trouver ?

- Il n'a peut-être pas de temps à perdre. Ses cibles, c'est Beckett et Castle. Il veut qu'on trouve le gars, car il doit avoir un rôle à jouer dans son plan … ou alors il a un truc de prévu pour le réveillon, il veut qu'on ait serré son pantin dans les délais …

- Peut-être que ce café ne va nous mener nulle part de toute façon.

- On va voir ça tout de suite, répondit Esposito en tapotant sur son téléphone pour chercher l'adresse du Burton's Coffee.

Ryan scruta la pièce, prenant conscience que cet endroit avait été le seul univers de la jeune Ellie pendant six mois. Une pièce sans fenêtre, sans une ouverture sur le monde, sans une source de lumière. Le visage poupon et rieur de sa petite Sarah Grace s'imprima dans sa tête, et son cœur se serra quand il imagina la douleur qu'avaient dû ressentir les parents. Ne pas savoir ce que leur fille était devenue. Et maintenant, savoir les horreurs qu'elle avait endurées.

- Bingo ! 106ème avenue dans le Queens ! lança Esposito, content de sa trouvaille. Et devine … c'est à deux rues du parc Détective Keith K. Williams. Et c'est dans la zone postale où la lettre a été envoyée. Je préviens Beckett. Il va falloir qu'on aille faire un tour par là-bas.


Prison de Sing-Sing, Etat de New-York, Bureau du directeur, 11h.

Au téléphone, Monsieur Lewis Clancy, directeur du centre pénitentiaire de Sing Sing, avait été plutôt réticent à recevoir des enquêteurs par un dimanche matin, alors qu'il était tranquillement occupé à passer un week-end en famille. Quand il avait demandé au Capitaine Gates si cet entretien ne pouvait pas attendre lundi, celle-ci avait usé de sa capacité de persuasion et de son ton autoritaire, qui avaient fait mouche, comme souvent.

Ils faisaient donc maintenant tous trois face à Lewis Clancy, assis derrière son bureau, enfoncé dans son fauteuil de cuir, et n'avaient pas l'intention de quitter Sing Sing sans avoir appris quelque chose, même un détail minime, concernant Kelly Nieman. Même si de prime abord, Lewis Clancy n'avait pas eu l'air enchanté de les voir arriver, il s'était au final montré charmant, et même accueillant. Le bâtiment de l'administration était plongé dans le calme, et un silence religieux y régnait. Mis à part le passage ponctuel de quelques gardiens, il n'y avait ici pas âme qui vive.

- Que me vaut la visite d'un lieutenant de police, un agent du FBI et un …. écrivain un dimanche matin ? lança Lewis Clancy, surpris apparemment de l'urgence de la situation.

- Monsieur Clancy, nous souhaiterions avoir des renseignements concernant le Docteur Kelly Nieman, commença Jordan Shaw.

- Le Dr Kelly Nieman ? s'étonna-t-il, en les dévisageant tous les trois.

- Oui. Elle a fait du bénévolat à Sing Sing d'avril 2007 à novembre 2011, expliqua Beckett. Vous nous avez transmis …

- Oui, je sais qui est le Dr Nieman, l'interrompit le directeur. Mais pour quelle raison vous intéressez-vous à elle de nouveau ?

- La raison n'a pas vraiment d'importance, Monsieur, répondit Shaw.

- Avez-vous un dossier la concernant ? demanda Beckett.

Il me semble que le dossier avait été transmis à vos services, Lieutenant, il y a quelques mois de ça, expliqua Lewis Clancy.

- Oui, mais je vous parle des documents qu'elle a fournis pour attester de ses qualités de médecin. Ils ne figuraient pas au dossier, précisa Beckett.

- Non, en effet, répondit-il. Nous archivons séparément ce type de pièces, qui, une fois évaluées, ne présentent plus d'intérêt pour le fonctionnement de l'établissement au quotidien.

- Il faudrait que nous puissions les consulter, annonça Jordan Shaw.

- Bien. Je vais essayer de remettre la main dessus, fit-il en se levant. Veuillez m'excuser quelques minutes.

Il quitta son bureau pour la pièce adjacente, qui devait être le bureau d'une secrétaire, absente aujourd'hui, et les laissa seuls quelques minutes, avant de refaire son apparition, avec deux simples feuilles à la main.

- Ce sont les copies de ses diplômes de l'Albert Einstein College of Medicine, fit-il en leur tendant les documents.

- Diplôme d'Etat de docteur en médecine, année de promotion 2000. Diplômée en chirurgie plastique, esthétique et reconstructrice. Année de promotion 2004, lut Castle à haute voix. Kelly Nieman, née le 3 mars 1976.

- Vous avez vérifié ? demanda Shaw.

- Oui, bien-sûr, assura Lewis Clancy. Nous vérifions pour chacun de nos employés. C'est un gage de sécurité indispensable. J'ai eu moi-même au téléphone le directeur du AECOM à New-York.

- Et ? demanda Beckett, attendant la suite.

- Il m'a confirmé que le Docteur Kelly Nieman figurait bien au registre des diplômés de l'AECOM.

- Et son cv ?

- Elle n'avait pas vraiment de cv. Si ce n'est qu'elle dirigeait un institut de chirurgie esthétique, qui avait l'air de bien fonctionner.

- Donc elle n'avait jamais été officiellement médecin malgré son diplôme ? s'étonna Shaw.

- Non. Elle était chirurgienne plastique.

Tandis que l'agent Shaw et Beckett enchaînaient les questions, Castle scrutait en détail les deux diplômes, en observant chacun des éléments. Quelque chose l'interpellait. Kelly Nieman était un pseudonyme. Ils en avaient la certitude car les informations dans son dossier personnel à Sing Sing étaient infondées. La date et le lieu de naissance qu'elle avait fournis au directeur correspondaient effectivement à une Kelly Nieman née le 3 mars 1976 dans le Michigan, mais décédée l'année suivante. Après qu'elle se soit évaporée dans la nature, ils n'avaient trouvé aucune Kelly Nieman correspondant à celle qu'ils recherchaient dans les différentes bases de données qu'ils avaient pu passer au crible. Pourtant d'après les diplômes, et les dires de Lewis Clancy, le Albert Einstein College of Medicine avait une diplômée portant ce nom-là. Elle avait donc pu effectivement étudier là-bas, et avoir déjà falsifié son nom plus de dix ans en arrière. Mais pour quelle raison ? Ils ne doutaient pas qu'elle avait effectivement un diplôme et une formation très poussée en chirurgie plastique. C'était une évidence au vu de ce qu'elle avait été capable de faire pour donner vie à aux sosies d'Esposito et Lanie. Mais jusque-là, ils n'avaient pas réussi à trouver où elle avait pu recevoir cette formation.

- Le fait qu'elle n'ait jamais pratiqué effectivement la médecine générale n'était pas un souci pour travailler ici ? demanda Beckett, surprise.

- Non. Pas vraiment. Vous savez, la plupart du temps, on gère des problèmes de santé mineurs, des petites blessures. Et puis, elle faisait des suppléances ponctuelles.

- Vous ne faites pas de vérifications très poussées, constata Castle.

- Elle avait un casier judiciaire vierge, des diplômes obtenus dans une prestigieuse école de médecine. Et puis, vous savez les bénévoles sont rares. Les médecins qui acceptent de venir travailler en prison ne courent pas les rues … Le Dr Nieman était très professionnelle. Elle m'a semblé très soucieuse de son devoir.

- Nous aimerions discuter avec du personnel qu'elle aurait pu côtoyer.

- Greta Olson, notre infirmière en chef, travaille chez nous depuis quinze ans. Vous pourriez lui parler. Elle a travaillé avec le Dr Nieman.

- Est-elle là aujourd'hui ?

- Non. Elle est en repos, mais vous pouvez passer chez elle, elle habite Ossining. Je vais vous indiquer son adresse.

- D'accord.

- On peut emprunter les documents ?

- Oh oui, vous pouvez les garder. Je n'en ai plus aucune utilité.

- Merci beaucoup.

Quelques minutes plus tard, devant la prison.

Tout en marchant pour regagner la voiture, Beckett et Shaw discutaient, échangeant leurs points de vue sur le docteur Kelly Nieman et sa formation médicale, tandis que Castle continuait d'observer les documents. L'Albert Einstein College of Medicine était une des plus prestigieuses écoles de médecine des Etats-Unis. Les étudiants y étaient triés sur le volet. N'importe qui ne pouvait pas s'y inscrire, et les études y coûtaient une fortune. Il le savait. Alexis avait eu sa phase « je serai docteur ». Et par anticipation, il avait commencé à se renseigner. Entrer dans cette école privée était un véritable parcours du combattant. Si on n'était pas né une cuillère en argent dans la bouche, et des milliers de dollars plein les poches, il était malheureusement extrêmement compliqué, voire impossible, d'y entrer. Comment une étudiante utilisant le nom d'une personne décédée aurait pu s'y inscrire, avoir les moyens de payer des années d'études à plusieurs dizaines de milliers de dollars ? Et si … si … Oui, il venait de saisir, en scrutant chacun des mots écrits sur ces diplômes, une subtilité qui lui semblait maintenant évidente.