Chapitre 12

Prison de Sing Sing, Etat de New-York, 11 h30.

Dans la cour de l'administration, alors que tous trois étaient en train de traverser l'étendue neigeuse pour regagner la voiture, Castle s'était arrêté de marcher, sous les regards étonnés de Beckett et de l'agent Shaw.

- Il y a quelque chose d'étrange sur ces diplômes, lâcha-t-il, en exhibant devant elle les deux feuilles, une dans chaque main.

- Quoi Castle ?

- Eh bien, le doyen de l'AECOM qui a signé chaque diplôme est différent, expliqua-t-il. Entre 2000 et 2004, il y a dû y avoir un changement de direction.

- Oui, sans doute et ? demanda Kate, cherchant à comprendre où il voulait en venir.

- Les signatures sont donc différentes, c'est logique, de même que l'écriture du nom « Kelly Nieman ». Regardez les « l » et le « y », les boucles sont différentes, continua-t-il.

- Oui.

- Donc chacun des doyens a, en 2000 et en 2004, rempli le diplôme manuellement, comme cela se fait traditionnellement. Les écritures sont différentes, c'est visible et logique. Mais, regardez la date de naissance.

- Le 3 juillet 1976. L'écriture est identique sur les deux diplômes, constata Kate, commençant à prendre conscience de ce que Rick avait découvert.

- Et ne correspond à aucune de celles des doyens, précisa Castle avec enthousiasme. L'enchaînement des « l » dans le mot « juillet » est différent de celui qu'on peut voir dans « Kelly ».

- Donc quelqu'un d'autre a écrit la date de naissance, conclut Kate en le dévisageant avec un léger sourire, consciente qu'il venait peut-être de découvrir un indice de taille.

Il lui renvoya son sourire, satisfait et content d'avoir eu cette illumination.

- Castle quelle est votre théorie ? demanda Shaw.

- Je crois qu'il y a bien une Kelly Nieman, une vraie, diplômée du AECOM mais elle n'est pas née le 3 juillet 1976. Ses diplômes ont été probablement copiés, et falsifiés par notre fausse Kelly Nieman, qui s'est contentée de modifier la date de naissance pour que cela colle à l'identité qu'elle voulait se créer.

- Et pouvoir ainsi renforcer la crédibilité de son Institut, et par la même occasion se faire embaucher ici, compléta Beckett.

- Lewis Clancy n'a pas dû se préoccuper de la date de naissance quand il a appelé l'AECOM.

- Comment a-t-elle fait pour trouver une Kelly Nieman, qui ait le diplôme correspondant à l'identité qu'elle voulait ? fit Castle, en réfléchissant.

- Elle a commencé par choisir cette Kelly Nieman là, répondit Shaw. Peut-être était-ce une amie ou elles se côtoyaient d'une façon ou d'une autre. Notre détraquée a forcément une formation médicale, elle a pu rencontrer Kelly Nieman quand elle était étudiante, et usurper son identité.

- Oui. Et ensuite, elle a trouvé une autre Kelly Nieman dans le Michigan née le 3 juillet 1976, décédée l'année suivante. L'idéal pour se forger une nouvelle identité.

- Elle est aussi machiavélique que Tyson, résuma Castle.

- Mais pourquoi lui fallait-il cette nouvelle identité ? s'étonna Kate.

- Elle connaissait peut-être déjà Tyson à ce moment-là, et ils avaient tous deux besoin d'une fausse identité pour accomplir leurs forfaits.

- Oui. Mais pour l'instant, peu importe la raison, ajouta Shaw. On doit trouver cette vraie Kelly Nieman, pour voir si elle a des choses à nous apprendre.

- Il n'y aura personne à l'AECOM aujourd'hui, répondit Beckett. Il va falloir attendre lundi.

- Vous n'avez pas les moyens de la retrouver avec vos joujoux du FBI ? demanda Castle alors qu'ils reprenaient leur marche vers la voiture.

- Non, à moins que l'AECOM ait une base de données informatisées. Mais ça remonte à dix ans, alors j'en doute. On peut éventuellement tenter une recherche croisée avec son nom et le domaine de la chirurgie esthétique, mais vous aviez déjà fait ce type de recherche, non ?

- Oui. Il n'y avait pas d'autre Kelly Nieman chirurgien plastique, répondit Kate tout en montant dans la voiture.

- Peut-être qu'elle travaille dans un tout autre domaine maintenant, suggéra Rick.

- Ou alors à l'étranger.

Ils s'installaient en voiture quand le téléphone de Beckett sonna, interrompant leurs réflexions. Elle répondit à l'appel d'Esposito, et son ton changea au fur et à mesure que la conversation avançait. Shaw et Castle comprirent que les gars avaient trouvé à Dunbar Street des éléments à même d'intensifier leur angoisse.

- Ellie a bien été détenue dans le Queens, leur annonça-t-elle après avoir raccroché. Dans une usine désaffectée près de Dunbar Street.

- Pourquoi nous donne-t-il toutes les clés pour trouver qui a tué Ellie ? On a à peine besoin de chercher …, constata Castle.

- Ça l'amuse. Il sait qu'on connaît son fonctionnement, donc il se plaît à nous balader.

- La scientifique est en route. Les gars vont jeter un œil au reste de l'usine au cas où il y ait autre chose.

- Pas d'indice sur place ? demanda Shaw.

- Si, répondit Beckett, hésitant à révéler ce que les gars avaient trouvé.

- Quoi ?

- Un gobelet de café.

- Un gobelet de café ? s'étonna Shaw.

- Oui, apparemment la pièce a été nettoyée de près, mais il y avait un gobelet de café encore plein, répondit Beckett, tout en observant la réaction de Rick, assis derrière le volant.

Elle vit son regard s'assombrir, et son visage se fermer, alors qu'il se tournait vers elle. Elle savait bien évidemment à quoi il pensait, tant ce gobelet de café avait accompagné leur relation depuis toujours. C'était le petit geste qu'il lui destinait tous les matins depuis plus de six ans, juste pour voir un sourire illuminer son visage. C'était ce petit rien qui voulait tout dire.

- Un gobelet de café ? Kate … c'est …, commença-t-il, en plongeant ses yeux inquiets dans les siens.

Il était passé de l'enthousiasme d'avoir découvert, il y a quelques minutes, un élément sur le Dr Nieman, à une angoisse profonde, confronté, encore une fois, au pouvoir que ce gars avait sur eux par les signaux qu'il leur envoyait. A chaque fois, c'était comme s'il pénétrait plus intimement dans leur relation. Et à chaque fois, la peur envahissait son esprit, se demandant quelle serait l'étape suivante. Il savait que ce ne pouvait pas être anodin.

- Castle … c'est juste un détail de plus pour nous faire réagir, répondit Kate tentant d'apaiser ses inquiétudes.

- Ce n'est pas juste un détail de plus. C'est LE détail … Il sait Kate, il sait tout, dit-il doucement, sur un ton affecté.

Elle sentit son regard se perdre dans le sien, comme pour s'y raccrocher, pour faire face au malaise qu'il ressentait, de réaliser, une fois de plus, à quel point cet homme pouvait s'immiscer dans leur vie privée, et faire planer une menace de plus en plus étroite sur eux.

- Bon sang, Kate, il est dans ma tête, il est dans mes sentiments. Il est partout …, fit-il doucement, d'un air à la fois affecté et effrayé.

Shaw, à l'arrière de la voiture, aurait voulu pouvoir disparaître, et laisser Castle et Beckett à l'intimité de leur discussion. Elle ne savait pas vraiment ce que signifiait ce gobelet de café et n'osait pas demander, mais apparemment ce gars avait touché un point sensible. Elle sentait bien le malaise qui s'était emparé de Castle.

- Souviens-toi de ce que tu m'as dit tout à l'heure, au poste, répondit Kate, en le regardant avec douceur, prenant sa main dans la sienne. Ne le laissons pas gagner.

Cette fois, c'était à son tour d'essayer de le rassurer. C'était ce qui faisait leur force.

- Mais là c'est vraiment … Kate, le café … c'est un peu comme te dire je t'aime tous les matins …

- Je sais, répondit-elle tendrement, caressant doucement le dessus de sa main.

Il savait qu'il ne fallait pas laisser Tyson parvenir à les torturer, mais il y avait des moments où il se sentait de nouveau tellement impuissant face au machiavélisme de cet homme. La douceur de la main de Kate, les mots rassurants qu'elle prononçait, comme lui l'avait fait quelques heures plus tôt, eurent, comme toujours, un effet bénéfique sur lui.

- Comment peut-il savoir pour le café ? demanda Rick, en ne lâchant pas Kate des yeux.

- Il ne peut pas savoir, l'interrompit Jordan Shaw. Castle, il ne sait pas.

Ils avaient oublié la présence de Jordan, enfermés dans leur bulle d'angoisse et d'incertitude, cherchant à se rassurer dans les mots et les regards de l'autre. Ils prirent tout à coup conscience que Shaw était là, derrière eux, et avait assisté à toute la scène. Elle venait de découvrir, bien malgré elle, toute une facette de la relation de Castle et Beckett dont elle n'avait jamais été témoin. La fragilité de Castle qu'il laissait rarement entrevoir publiquement, ou dissimulait derrière son humour. La douceur de Beckett qui instinctivement essayait de le rassurer. La tendresse de leurs regards, la délicatesse des caresses de leurs mains, l'intensité des quelques mots échangés.

- Il ne sait pas ce que ça veut dire, reprit Shaw. C'est impossible, parce que le sens de ce gobelet de café, c'est de l'ordre de l'émotion, de la sensation, du sentiment.

- Alors pourquoi a-t-il laissé ce gobelet ? s'étonna Beckett.

- Il veut que vous pensiez qu'il sait tout de vous. Il vise des symboles. Comme avec le Sandro's. Pour le restaurant, il pouvait savoir, il a pu vous entendre y discuter. Mais pour le gobelet de café, il ne peut pas savoir. Il a juste dû remarquer que vous apportiez fréquemment son café à Beckett, expliqua-t-elle en regardant Castle.

- Ça ne change pas grand-chose au final …, fit remarquer Rick.

- Si, ça change beaucoup de choses, Castle. Pour moi, ce gobelet nous montre une faille, expliqua Shaw.

- Une faille ?

- Oui, parce qu'il utilise un symbole dont il ne connaît pas la signification. Il doit se dire que c'est un acte de générosité entre vous, ou un rituel, mais il ne peut pas savoir la force de ce qu'il y a derrière. Ce que vous venez de dire à Beckett, il ne peut pas le savoir.

Shaw était formidable. Elle venait d'assister à un de ces moments de tendresse qu'ils ne se permettaient jamais d'avoir en public, dans le cadre du travail. Avec pudeur, avec réserve, et respect pour eux, elle utilisait cet instant-là pour leur démontrer, par un raisonnement des plus pertinents, qu'ils étaient plus forts que Tyson, et que ce gars n'avait pas autant de pouvoir qu'il voulait le leur laisser croire.

- Il en fait trop, reprit-elle, alors qu'ils captaient chacun de ses mots pour se rassurer. Il cumule les éléments pour vous montrer qu'il vous espionne, et pour vous prouver à tout prix qu'il sait tout de votre relation. Je me demande même s'il n'aurait pas peur de ne pas parvenir à ses fins …

- Peur ? Tyson n'est pas du style à avoir peur …, affirma Beckett.

- Peut-être qu'il n'a pas peur, mais il n'est pas si confiant qu'il voudrait qu'on le croie, expliqua Jordan. C'est comme s'il avait besoin sans arrêt de rajouter un élément pour être certain que vous trembliez de peur, et que vous ne soyez plus à même d'agir de façon sensée, de penser rationnellement.

- Il va finir par y arriver …, répondit Castle.

- Non, il n'y arrivera pas. Et s'il doute, il a bien raison de le faire ! Parce qu'il a pensé son plan en fonction de vous deux. Mais je suis là. Et à nous trois, on pense différemment, on agit différemment. Il n'a plus affaire aux adversaires qu'il avait envisagés. On est redoutables tous les trois non ? fit-elle avec son petit air content qu'ils lui connaissaient bien.

Kate et Rick esquissèrent un sourire.

- Il sait peut-être jusqu'où vous iriez l'un pour l'autre, mais il ne sait pas de quoi moi je suis capable pour empêcher qu'il vous arrive quelque chose, conclut-elle, en leur lançant à tous deux un regard empreint de confiance.

Jordan Shaw venait, en quelques secondes, de leur montrer toute sa détermination. Elle ne se battait pas dans cette affaire seulement pour Ellie, mais pour eux-aussi. Elle leur prouvait son soutien indéfectible.


106ème Rue, Queens, New-York, 12h30.

Les gars étaient de retour dans le quartier de Jamaica, dans le Queens, remontant à pied la 106ème Rue et ses trottoirs enneigés en direction du Burton's Coffee. Leur investigation à l'usine désaffectée avait été plus riche en découvertes qu'ils ne s'y attendaient. Certes, ils avaient trouvé l'endroit où Ellie avait été détenue, et l'indice volontairement abandonné par son ravisseur. Mais ils étaient aussi tombés sur deux autres pièces, assez similaires à celle où Ellie avait été prisonnière. Deux pièces vides, avec pour seul mobilier un matelas, et cette fois-ci aucun indice. Mais au mur, les mêmes arceaux, et les mêmes liens posés sur le matelas, comme si dans chacune de ces pièces quelqu'un avait été séquestré. Comme Ellie. La police scientifique en avait au moins pour la journée à relever indices et empreintes dans toute l'usine. Eposito avait appelé Beckett pour l'informer de leurs découvertes, et il avait entendu son ton soudainement inquiet quand il avait mentionné le café. Pour elle, et pour eux tous, c'était comme si à chaque nouvelle découverte, l'étau se resserrait, les choses se précisaient, l'angoisse s'intensifiait. Ce gars voulait qu'ils trouvent son pantin rapidement. Ils allaient le trouver rapidement, et ensuite, ils trouveraient la faille pour coincer ce psychopathe avant qu'il ne s'en prenne à Beckett, à Castle ou à leurs deux amis réunis.

Ils poussèrent la porte du Burton's Coffe, contents d'échapper au froid quelques instants, et se dirigèrent vers le comptoir.

- Bonjour messieurs, annonça le serveur, tout sourire. Désirez-vous consommer sur place ou c'est à emporter ?

- Bonjour. Police de New-York, fit Esposito en montrant son badge.

- Oh …

- Ce gobelet vient de chez vous ? demanda aussitôt Ryan, en montrant sur son téléphone la photo du gobelet.

- Oui. C'est un décaféiné. Les gobelets sont verts, pour qu'il n'y ait pas de confusion. Vous voyez, ça c'est café noir, là café crème, cappuccino …, énuméra le serveur en montrant tous les modèles de gobelets qui s'alignaient derrière le comptoir.

- Ça ira, l'interrompit sèchement Esposito. On voit très bien. Du décaféiné. Ok.

Le fait que ce gobelet contienne du décaféiné n'était pas anodin encore une fois. Beckett ne buvait plus que du décaféiné depuis des mois, depuis qu'elle était enceinte. Depuis cette nuit, avec Ryan, ils avaient arpentés les rues enneigées de New-York, de l'Upper East Side au Queens, suivant la piste, d'indice en indice, du bouc-émissaire de Tyson. Mais là, avec ce simple gobelet de café, c'était comme si Esposito réalisait avec effroi l'ampleur de ce qui était en train de se jouer pour Castle et Beckett. Les souvenirs douloureux de ce que Kelly Nieman et Tyson lui avaient infligé se rappelèrent à lui. La vision horrible de son propre corps mort, et celui de Lanie. Lui, ou un complice, avait été jusqu'à droguer Lanie pour l'approcher, connaître les moindres détails de son corps, afin de créer un sosie parfait. Après cela, ils n'avaient pu se voir pendant des semaines sans avoir la sensation horrible de côtoyer la mort à travers les yeux l'un de l'autre. Ils n'en avaient pas dormi des nuits durant. Mais Tyson ne s'en était pas pris à eux. Pas physiquement. C'était effroyable, mais ils s'en étaient remis. Mais Beckett … Tous ces signes qui lui étaient destinés. Et si ce taré avait décidé d'en finir avec Kate, pour anéantir Castle. Il sentit l'angoisse lui donner mal au ventre. Tyson avait toujours gagné. Il avait toujours réussi à faire accuser les cibles choisies. Il avait toujours réussi à s'enfuir sans laisser le moindre indice. Il était même rentré au commissariat incognito. Comment allaient-ils pouvoir empêcher que cet homme ne s'en prenne un jour à Beckett ?

- Avez-vous un moyen de savoir qui vous a acheté du décaféiné depuis hier matin ? demanda Ryan, tout en sortant de sa poche son petit calepin et un stylo.

Le jeune homme resta interdit face à cette question a priori déroutante.

- Euh … non. On n'enregistre pas le détail des commandes. Mais le décaféiné est loin d'être dans nos meilleures ventes. Le décaféiné est un sacrilège, vous savez, une insulte à l'arôme divin. A quoi bon venir acheter un décaféiné dans un café ? Absurde non ?

- Si on veut. Bien, à part vos théories sur le décaféiné, votre mémoire a-t-elle enregistré quelque chose ? insista Esposito.

- Eh bien … Je ne suis là que le matin, donc je ne sais pas pour le reste de la journée, mais à coup sûr hier matin un type a acheté du décaféiné.

- Un seul ? s'étonna Ryan.

- Oui, un seul. Je vous ai dit, c'est ridicule de boire du décaféiné. Enfin, ça m'a surpris car c'est un client régulier depuis en gros trois semaines. Tous les matins, il est là, devant la porte à attendre, dès six heures, avant même que j'ouvre, expliqua le jeune serveur.

- Il était là hier matin donc ?

- Oui. Il vient tous les jours, même le dimanche. Sauf ce matin. C'est bien la première fois que je ne le vois pas, d'ailleurs.

- Et pourquoi avez-vous été surpris hier ?

- D'habitude, il commande toujours la même chose, expliqua-t-il. Un grand café crème et un beignet au chocolat. Mais hier il a pris aussi un décaféiné. J'étais étonné.

- Il est à pied ?

- Je crois, je ne suis pas sûr. Peut-être qu'il se gare plus loin.

- A quoi ressemble-t-il ?

- Barbu. Grand. Brun. Et … banal … Je ne sais pas, je ne suis pas très physionomiste. Désolé.

- Il vous a déjà dit quelque chose ?

- Non. Il dit bonjour, il passe sa commande, et il disparaît aussi vite qu'il est arrivé. Jamais très souriant.

- Cette jeune fille, vous l'avez déjà vue ? demanda Ryan en sortant de sa poche une photo d'Ellie.

- Non. Ça ne me dit rien … Mais je vous ai dit, je ne suis pas très physionomiste.

- Et ce type ? enchaîna Esposito, en lui montrant une photo de Jerry Tyson. Ce pourrait être le gars qui a acheté le décaféiné ?

- Non. Ce n'est pas lui.

- Et elle ? continua Esposito avec une cette fois une photo de Kelly Nieman.

- Elle … oui … mais … elle est un peu … différente, répondit le serveur.

Les gars se lancèrent un regard surpris, étonnés par la réponse du jeune homme. Ils avaient montré la photo par automatisme, ne s'attendant pas vraiment à obtenir une réponse positive.

- Différente ? Qu'est-ce qui est différent ? demanda Ryan.

- Elle n'est pas rousse. Elle est brune, et elle a les cheveux plus frisés.

- Comment savez-vous que c'est elle ? Vous n'êtes pas physionomiste, non ?

- Quand il s'agit d'une belle femme, ma mémoire est un peu plus performante, répondit-il en souriant.

- Vous l'avez vu plusieurs fois alors ?

- Oui. Elle est déjà venue de temps en temps boire un thé, expliqua le jeune homme.

- Seule ?

- Oui. En général, elle reste une dizaine de minutes seulement, souvent en fin de matinée.

- Et que fait-elle ?

- Et bien elle boit son thé …, et elle pianote sur son téléphone. C'est tout.

- Vous ne l'avez jamais vue avec cet homme-là ? demanda Ryan en lui collant sous le nez la photo de Tyson.

- Non.

- Ni avec l'autre qui a acheté du décaféiné ?

- Non, plus.

- Vous avez des caméras de sécurité ? demanda Esposito.

- Non, désolé … Vous savez, on n'a jamais beaucoup de monnaie en caisse. Et puis qui viendrait voler du café ?

Les gars quittèrent le Burton's Coffee avec la conviction que le pantin de Tyson habitait dans les environs, mais peut-être même aussi Kelly Nieman. Cette folle et celui qui avait probablement apporté tous les matins du café à Ellie, et avait acheté le décaféiné, avaient un lien. Ils en avaient maintenant quasiment une preuve concrète. Que tous deux fréquentent le Burton's Coffee, dans ce quartier d'où la lettre avait été envoyée, où l'affichette concernant Ellie avait été retrouvée, ne pouvait pas être un hasard. Ils envoyèrent un message à Beckett pour la tenir informée de ce qu'ils venaient d'apprendre, et décidèrent d'arpenter le quartier à la recherche du fameux pick-up de couleur claire qui avait été aperçu lors de l'enlèvement d'Ellie. Avec la neige, peu de véhicules circulaient, et il se pourrait que ce pick-up soit simplement garé quelque part, le long d'un trottoir.

Chapitre 13

Maison de Greta Olson, Ossining, 12h30

Lorsqu'ils étaient arrivés chez elle, Greta Olson, la cinquantaine, avenante et souriante, était occupée à déneiger son palier. Elle avait été surprise de recevoir de la visite en ce dimanche où la petite ville semblait être restée endormie sous l'effet du froid et de la neige. Dans sa rue, isolée, elle n'avait pas vue âme qui vive ce matin. Elle les fit entrer, les installa au salon, un salon qui vivait déjà à l'heure de Noël, tout enguirlandé, scintillant, décoré ici et là de boules argentées, de petits père-noël en bois, angelots dorés qui montraient à quel point la fête était attendue avec impatience au sein de ce foyer, et rappelèrent à tous trois que la vie poursuivait son cours malgré l'angoisse qu'eux vivaient ces jours-ci.

- Je suis désolée, fit Greta Olson, si j'avais su que j'aurais de la visite … Je n'ai même pas quelques gâteaux à vous offrir.

- Ce sera très bien, répondit gentiment Rick.

- Donc, c'est le Docteur Kelly Nieman qui vous amène, continua Greta en s'asseyant dans le fauteuil.

- Oui.

- Cela fait plusieurs années qu'elle ne travaille plus à Sing Sing. Je ne sais pas comment je vais pouvoir vous aider, mais …, commença-t-elle.

- Vous l'avez côtoyée pendant environ quatre ans, l'interrompit Jordan Shaw. Que pouvez-vous nous dire sur elle ?

- Quatre ans ? Si longtemps ? s'étonna Greta. Je ne sais pas … Elle ne venait pas tous les jours, même pas toutes les semaines. Les bénévoles font quelques heures de temps en temps pour pallier au manque d'effectif.

- Etait-elle compétente ? demanda Beckett.

- Oui, il n'y avait pas de souci. Les médecins qui se portent volontaires pour travailler ici sont toujours très compétents, assura-t-elle.

- Greta, puis-je vous appeler Greta ? fit Shaw.

- Oui, bien-sûr, sourit-elle.

- Greta, dites-nous, comme ça, tout ce qui vous passe par la tête à propos de Kelly Nieman. Sans réfléchir vraiment, instinctivement, même des choses qui vous semblent futiles, d'accord ?

- D'accord.

Greta réfléchit un instant, avant de se lancer, calmement, et de livrer toutes les impressions qu'elle avait pu avoir concernant Kelly Nieman, sous les regards attentifs de Beckett, Castle et Shaw.

- Une femme très élégante, très belle, toujours souriante et sympathique. Je ne l'ai jamais vue de mauvaise humeur mais elle ne parlait pas beaucoup. Elle n'était pas très ouverte au dialogue. En général, elle venait, faisait son boulot, et repartait, sans avoir quasiment ouvert la bouche. Mais je reconnais que je ne lui parlais pas beaucoup non plus. Elle était plutôt froide malgré tout. Elle avait l'air de travailler beaucoup. A l'entendre, sa clinique lui prenait tout son temps. La seule fois où on a vraiment parlé, c'était de chirurgie esthétique qu'il était question. Elle voulait m'inciter à passer sous le bistouri. Elle disait que malgré mon âge, j'avais encore du potentiel, et qu'il n'était jamais trop tard pour atteindre la perfection, et être enfin soi-même.

- Du potentiel ? fit Rick, repensant à une discussion qu'il avait eue lui-aussi avec le Dr Nieman qui avait, de la même façon, évoqué son potentiel.

- Oui. Sinon, je me souviens aussi qu'elle buvait du thé, jamais de café. Elle disait que c'était une tradition familiale, que tout le monde buvait du thé chez elle, et que sa grand-mère avait toujours eu à cœur de perpétuer la tradition du thé de cinq heures.

- Du thé ? Elle était anglaise ? s'étonna Castle.

- Aucune idée. C'est la chose la plus personnelle qu'elle m'ait jamais dite.

- Et avec les détenus, comment était-elle ? demanda Beckett.

- Elle n'avait pas peur. Parfois les bénévoles ont un peu d'appréhension avec les détenus au début. Ce n'est pas évident de s'occuper ainsi de criminels.

- Comment savez-vous qu'elle n'avait pas peur ? demanda Shaw.

- Je ne sais pas vraiment. Ça se sentait.

- Elle parlait avec eux ? continua Shaw.

- Non, pas vraiment. Elle était professionnelle, mais …

Elle eut l'air de réfléchir, et ils la regardèrent avec des yeux interrogateurs et pleins d'espoir, suspendus à ce qu'elle allait leur apprendre.

- Mais, il y avait un détenu, Jerry Tyson …, reprit-elle.

- Vous vous souvenez de tous les détenus ? l'interrompit Castle, étonné.

Elle esquissa un sourire.

- Oui, répondit-elle. Enfin presque … Vous savez, je vais peut-être vous choquer, mais ils sont un peu comme mes enfants. Malgré les horreurs qu'ils ont commis, souvent quand ils sont malades, ou blessés, ils redeviennent des petits garçons. Vous savez comment sont les hommes …

Elle sourit à l'intention de Beckett et Shaw.

- Ils peuvent être douillets en effet …, ajouta Kate, avec un sourire entendu.

Rick lui lança un petit regard, signifiant qu'il espérait ne pas être concerné par cette remarque.

- Je suis là pour apaiser leurs douleurs physiques et morales, alors parfois ils finissent même par trouver en moi une oreille attentive.

- Jerry Tyson s'est confié ?

- Oh lui, non. Pas bavard. Du moins pas avec moi … Mais avec elle, oui. Il était toujours malade ou blessé quand elle était de garde. Sinon, on ne le voyait jamais.

- Vous les avez entendus discuter ?

- Souvent, oui. Mais jamais rien de transcendant. Ils discutaient de tout et rien pendant qu'elle lui administrait des médicaments ou soignait ses blessures.

- De tout et de rien ?

- Oui, enfin je ne faisais pas spécialement attention, sauf ce jour où … Il avait dû se battre, et elle soignait ses quelques plaies dans un box de l'infirmerie. Le rideau n'était pas tiré, et même si j'étais à l'autre bout de la pièce en train de ranger les médicaments, j'ai tout entendu. Il était menotté, bien sûr. Mais elle lui a caressé la joue. Je veux dire, tendrement. Et il lui a dit « Embrasse-moi », mais elle a chuchoté « non, pas ici. » J'ai bien vu leur petit manège. Elle a fini les soins, et a chuchoté un truc que j'ai compris, comme « crown heights » je crois. Elle a fait signe au gardien qui attendait à l'entrée de la pièce. Et il a ramené Jerry Tyson en cellule.

- Vous vous souvenez de tout ça ?

- Oui, le soir-même j'avais préparé un courrier à transmettre à Monsieur Clancy pour lui faire état de ce que j'avais vu. J'avais tout mis par écrit. Il était absent ce jour-là, sinon je serais allée tout de suite le prévenir. Les relations sentimentales entre les détenus et le personnel sont bien entendues proscrites.

- Pourquoi ne l'avez-vous pas prévenu le lendemain ?

- Jerry Tyson avait été transféré par des policiers, et le Dr Nieman avait démissionné. Alors je n'ai pas jugé utile d'en parler.

Sur le chemin du retour vers New-York, ils bénirent le centre pénitentiaire de Sing Sing et son infirmière en chef, Greta Olson. Si Tyson n'était qu'une ombre dans la nuit, ne laissant jamais de trace de son passage, ni même de son existence, surgissant à l'improviste quand on s'y attendait le moins, se fondant dans le décor pour s'infiltrer dans leur vie privée, le Docteur Kelly Nieman avait, elle, commis de petites erreurs, du moins ils espéraient que ce soit des erreurs, qu'ils allaient pouvoir exploiter. Il y avait la date de naissance sur son diplôme. Il y avait cette tendresse affichée, même discrètement, envers Jerry Tyson, qui révélait qu'ils n'étaient pas unis que par leur folie. Il y avait ce thé qu'elle buvait régulièrement et qu'elle avait revendiqué comme une tradition familiale. Cela faisait-il partie du personnage qu'elle s'était créé ? Ou bien y'avait-il une part de vérité dans ses propos ? Et enfin, il y avait ces quelques mots, dont pour l'instant, le sens leur échappait totalement : « crown heights ». Ils étaient désormais convaincus qu'en pistant Kelly Nieman, ils pourraient traquer Jerry Tyson. Ce n'était que des détails, pour certains de l'ordre de l'anecdote, mais c'était le mieux qu'ils aient eu depuis des mois. Et cela suffisait à leur redonner espoir.


12ème District, New-York, 14 h.

En arrivant au poste, l'agent Shaw rejoignit aussitôt la salle de travail où les agents Wade et Clayton venaient d'arriver afin de faire le point avec eux, tandis que Rick et Kate prenaient le temps de souffler quelques minutes en salle de pause. La fatigue, autant physique que nerveuse, commençait à se faire sentir, et ils n'avaient rien mangé ou presque depuis la veille au soir. Sur la route du retour, ils s'étaient arrêtés deux minutes pour acheter de quoi se sustenter. Le calme de la salle de repos serait le cadre idéal pour reprendre quelques forces avant de se replonger dans les affres de l'enquête, et l'angoissante attente.

Le Capitaine les avait appelés alors qu'ils étaient sur la route. Les résultats ADN étaient tombés. L'homme qui avait violé Ellie, et l'avait mordue à l'oreille était fiché. Davis Gordon, quarante-deux ans, avait disparu de la circulation le jour de l'enlèvement d'Ellie, le 5 juin dernier à Gaithersburg, une petite ville au nord de Washington. Il était placé sous surveillance électronique mobile depuis sa sortie de prison un mois auparavant, où il avait purgé une peine de quinze ans pour attouchements sexuels répétés sur des jeunes filles mineures. D'après son dossier, il avait été un détenu modèle, se pliant au suivi psychiatrique et au traitement médicamenteux visant à annihiler ses pulsions, et son avocat avait obtenu une libération anticipée de quelques mois pour bonne conduite à condition qu'il poursuive ses traitements, et se soumette à des contrôles réguliers. Le 5 juin, les autorités avaient perdu le signal de la puce électronique du bracelet qu'il portait à la cheville, signalant que celui-ci avait été probablement détruit. Depuis, Davis Gordon était resté introuvable, malgré les recherches pour localiser le pick-up beige qu'il possédait. La photo du dossier correspondait à la description qui avait été faite par Mary, l'amie d'Ellie, et Esposito et Ryan étaient retournés trouver le jeune serveur du Burton's Coffee qui avait confirmé qu'il s'agissait bien de l'homme qui avait acheté le décaféiné la veille. Les gars, rejoints par plusieurs officiers arpentaient maintenant le quartier de Jamaica dans le Queens, interrogeant les passants et les commerçants, dans l'espoir de trouver le pick-up ou Davis Gordon lui-même. C'était un véritable travail de fourmis, mais ils n'avaient d'autre choix que cette sorte de pistage à l'ancienne.

Assis côte à côte, Rick et Kate mangeaient leurs nouilles chinoises dans des petites boîtes en carton, tout en discutant. Ils avaient évité de reparler du café, qui restait un sujet sensible, malgré les analyses de Jordan Shaw. Les gars leur avaient appris qu'il s'agissait d'un décaféiné, ce qui n'apaisait en rien leur angoisse bien au contraire. Peut-être qu'effectivement Tyson n'avait pas conscience de la symbolique de ce gobelet de café, mais il savait que Kate était enceinte, et c'était un moyen de le leur faire savoir.

- Ce Davis Gordon est le coupable parfait, fit remarquer Castle. Un vrai détraqué sexuel comme on les aime, qui correspond parfaitement au crime.

- Comme toujours avec Tyson. Je me demande comment il a fait pour le dénicher celui-là. S'il était en prison jusqu'à un mois avant, comment a-t-il pu avoir connaissance de son passif judiciaire, de sa libération et de l'endroit où le trouver ?

- Il a probablement noué des contacts à Sing Sing, avec des criminels qui pouvaient connaître Davis Gordon.

- Il était incarcéré à Coyote Ridge à Washington …

- Oui, mais entre détraqués, ils doivent tous se connaître … et puis le bouche à oreille fonctionne bien en prison. En détention, ils n'ont pas grand-chose d'autre à faire que de se raconter leur petite vie de psychopathe, et de s'échanger des bons plans pour l'avenir. Enfin, moi c'est ce que je ferais, conclut-il tout à fait banalement.

Kate leva les yeux vers lui, le dévisageant avec son air circonspect.

- Si j'étais un psychopathe bien sûr …, ce que je ne suis pas, rectifia-t-il avec un sourire.

Elle sourit à son tour.

- Il a dû l'enlever lui-aussi non ? reprit Castle. Pour qu'il disparaisse comme ça …

- Je suppose. Davis Gordon avait l'air d'être repenti, d'après les rapports des psychiatres et des médecins. Tout le monde a été surpris qu'il échappe au système de surveillance.

- Tyson a dû le faire disparaître … pour l'avoir sous le coude le moment venu et ainsi laisser entendre qu'il avait enlevé Ellie. ... Ce que je me demande, c'est comment il a réussi à le manipuler …

- On le saura bientôt. Les gars vont finir par le dénicher. Il ne doit pas être planqué bien loin, puisque Tyson veut qu'on le trouve.

- Oui …., répondit-il tout en réfléchissant.

Ils allaient sûrement coincer Davis Gordon d'ici peu. Mais ensuite ? Que le gars avoue ou non, son destin était scellé. Les preuves étaient accablantes, mais jamais les boucs-émissaires de Tyson n'avaient avoué quoi que ce soit le concernant. Tout n'avait toujours été que des déductions qu'ils s'étaient seuls appliqués à construire. Oui, d'ordinaire les pantins de Tyson étaient aussi détraqués que lui, et totalement insensibles à la moindre émotion, à la moindre pression que les flics pouvaient exercer sur eux. Habituellement, à ce stade-là de l'enquête, Tyson avait déjà disparu de la circulation. Mais cette fois c'était différent. Ils étaient convaincus qu'il avait prévu autre chose, prochainement. Allait-il se manifester de nouveau ? S'en prendre à quelqu'un d'autre, ou s'en prendre à eux directement ? Dans combien de temps allait-il agir ? Des jours ? Des semaines ? Ils en avaient davantage appris sur Nieman et Tyson en une journée qu'en dix mois d'investigation. Mais il fallait qu'ils avancent encore plus vite, il fallait qu'ils traquent Kelly Nieman. Elle était la plus visible des deux, celle qui laissait le plus de traces derrière elle. Il fallait qu'ils parviennent à stopper Tyson avant qu'il n'en arrive à la phase ultime de son plan. Ou sinon … De nouveau, la peur s'empara de lui. Il savait qu'il ne devait pas laisser son esprit déambuler parmi les ténèbres angoissantes que Tyson tissait autour d'eux, parce qu'à chaque fois il s'y perdait, et n'arrivait plus à réfléchir sans redouter le pire, sans penser à Kate. Par moment, il aurait voulu pouvoir l'arracher à tout ça, l'enlever loin d'ici.

Il s'adossa à sa chaise, en soupirant.

- Qui y-a-t-il ? s'enquit Kate, constatant son air soudainement dépité.

- Tu me suivrais au bout du monde ? Tu quitterais tout pour partir avec moi ? proposa-t-il, l'air sérieux.

Elle sourit, car elle savait bien qu'il ne l'envisageait pas concrètement.

- Qu'as-tu encore en tête ?

- Réponds simplement, sourit-il.

- Tu as vraiment besoin d'avoir une réponse à cette question ? fit-elle, avec un sourire.

- Hum … oui …, histoire de savoir si je dois prévoir un bâillon et des menottes …

- Où veux-tu m'emmener ? Parce que tout dépend de la destination ! demanda-t-elle, taquine.

- Loin d'ici … loin … loin … très loin …, répondit-il, songeur.

- Je te suivrai n'importe où, tu le sais. Mais même au bout du monde …

- Tyson nous traquera …, fit-il, terminant sa phrase, reprenant du même coup son air soucieux.

L'arrivée de l'officier Perez interrompit leur discussion.

L- ieutenant Beckett, les résultats du laboratoire, fit-il en tendant à Kate un dossier. Le spécialiste confirme que cette lettre a été écrite par la même personne que le message sur le bureau du Docteur Nieman.

- Bingo ! lança Castle avec enthousiasme.

La scientifique vous transmet aussi ça, fit-il en tendant un petit sachet plastique à Beckett. Ils l'ont trouvé dans la doublure du jean d'Ellie Byrd.

- Merci, Perez, répondit-elle alors que déjà il s'éloignait.

Intriguée, elle plongea sa main dans le petit sachet plastique pour sortir le morceau de papier qui s'y trouvait. Dès que ses yeux se portèrent sur les quelques mots griffonnés maladroitement au crayon de bois, Kate comprit la nature du message. Elle prit une inspiration, comme pour canaliser l'émotion qui déjà montait du fond de son ventre, alors que son regard courait sur les quelques lignes. Rick vit la tristesse envahir le visage de sa muse, à mesure qu'elle lisait à voix basse, et prit conscience à travers le regard de Kate, du contenu de ce petit bout de papier.

« Maman, Papa,

Je suis désolée de vous rendre si malheureux. Je vous ai écoutés et j'ai été prudente mais il m'a enlevée. Je suis tellement désolée. Je crois que je ne vous reverrai jamais, et je suis si triste de vous abandonner. Je vais retrouver Mamie Vera. Elle va veiller sur moi, j'en suis sûre. Et moi, je veillerai sur vous. Ne soyez pas malheureux pour toujours, je vous en prie. Vous avez été avec moi tout le temps, tous les jours. Je vous aime de tout mon cœur. Embrassez pour moi Joy et Mary, et tous les gens qui m'aimaient.

Votre petite enquiquineuse.

Ellie. »

Elle sentit les larmes lui monter aux yeux, et tendit à Rick le papier, avant d'avoir pu lire les quelques mots qui avaient été rajoutés en-dessous des adieux à ses parents. Elle laissa une larme couler sur sa joue. Cette fois-ci, c'était plus que son cœur ne pouvait supporter. Rick, troublé par la tristesse poignante de Kate, sans rien dire, enlaça ses épaules, la serrant contre lui, avant de lire à son tour, le papier qu'il tenait d'une main. Il lui fallut toute la force du monde pour ne pas se laisser emporter lui-aussi par l'émotion, meurtri à la fois par les mots si douloureux qu'Ellie avait pris soin d'adresser à ses parents, du haut de ses seize ans, la culpabilité terrible qu'elle exprimait, et par le chagrin de Kate. Il la serra un peu plus fort, caressant son épaule d'un geste réconfortant, et déposa un baiser sur sa tempe. Ils restèrent ainsi quelques secondes, sans parler, l'un contre l'autre, le temps que leur tristesse s'apaise.

Puis Kate, essuya ses larmes, et ses yeux se portèrent de nouveau sur le papier que Rick tenait toujours entre ses mains, le regard perdu dans le vide. Il ne pensait plus à rien d'autre que la force de caractère de cette si jeune fille qui avait vécu l'horreur, et anticipait sa propre mort pour tenter d'atténuer la souffrance de ses parents. Comment pouvait-on infliger pareille douleur à une enfant ? Lui faire vivre avec cruauté l'angoisse la plus profonde de l'humanité depuis la nuit des temps : avoir conscience que la mort allait vous emporter d'ici peu, sans aucun moyen de l'en empêcher. Oui, l'homme était bel et bien un loup pour l'homme. Et Jerry Tyson était l'incarnation de cette bestialité, cruelle, dont l'humanité était malheureusement capable.

- Tu as lu ce qu'elle a rajouté en dessous ? demanda-t-elle doucement en lisant la suite du message.

« Gu Shine Restaurant. Tatouage de clown triste ».

- Oui …

- Je crois qu'elle a essayé de nous donner les informations qu'elle pouvait. Elle a tenté de nous aider …

Il ne répondit rien, comme hypnotisé par le message d'Ellie, tandis que Kate le relisait encore et encore.

- Kate …

- Oui ? fit-elle, levant les yeux pour les plonger dans les siens.

Il la regardait intensément avec une once de gravité, empreinte de douleur.

- Si j'ai la possibilité de le tuer, même si ... .S'il est en face de moi, Kate, je …

Elle se pencha pour l'embrasser, happant ses lèvres tendrement, autant pour l'empêcher de terminer sa phrase, qu'emportée par l'émotion que déclenchait en elle la douleur dans ses yeux. D'abord, surpris par un tel élan de sa part, il se laissa griser par la caresse de sa bouche, et l'embrassant furieusement, glissa sa main derrière sa nuque pour approfondir son baiser. Elle savait ce qu'il allait dire, même s'il hésitait à l'avouer, mais elle ne voulait pas qu'il le dise. Elle ne voulait pas l'entendre le dire. A cet instant, elle pensait la même chose que lui. Cela faisait plusieurs heures déjà qu'elle pensait ainsi. Ce n'était pas sensé, ce n'était pas rationnel. Ça allait à l'encontre de toutes leurs convictions. Mais l'angoisse qui les habitait, la rage qui grandissait en eux, la douleur, amenaient leur cœur à vouloir éliminer Tyson définitivement. Pas l'arrêter non, l'éliminer physiquement, quoi qu'il en coûte. Pour que ce calvaire soit terminé une bonne fois pour toutes. Pour qu'Ellie ne soit pas morte pour rien. Pour que plus jamais ils n'aient à vivre sous le joug de la terreur.