Chapitre 14

Quelque part dans New-York, 14h30.

Elle avait fini sa garde. Enfin. Ce travail était un véritable calvaire. Le service de gériatrie du Lenox Hill Hospital était l'antithèse même de ce qu'elle aimait dans le travail médical. Elle était fascinée par les visages, leurs courbes et leurs arrêtes, leurs expressions et leurs mimiques, mais plus encore par les beaux visages, porteurs de potentiel, les visages à même d'atteindre la perfection, par l'action minutieuse et efficace de ses mains. Elle avait ce pouvoir, ce don sans doute, perfectionné par quelques années d'études, de pouvoir embellir n'importe quel visage, corriger les erreurs de la nature, et changer du tout au tout la physionomie d'un être humain. Ce pouvoir quasi divin était une source de jubilation sans borne. Mais depuis que le lieutenant Beckett et son écrivain de mari avaient fourré leur nez dans ses affaires, elle avait dû renoncer à pratiquer son art, du moins officiellement, et se faire discrète. Elle ne pouvait plus utiliser son nom, enfin celui qui était devenu le sien, ni même les diplômes médicaux de Kelly Nieman, pour travailler. Ils avaient pourtant besoin de cet emploi au Lenox Hill Hospital. C'était ici et pas ailleurs. C'était indispensable pour le bon fonctionnement de leur plan. Elle avait donc été contrainte de ressortir ses vrais diplômes de l'University College de Londres, d'user de ses subterfuges habituels, pour maquiller le nom, et le remplacer par celui de l'une de ses lointaines camarades de classe. Après tout, cette technique imparable avait tellement bien fonctionné jusqu'à présent. Ses stages d'aide-soignante qui l'avaient tant rebutée au début de ses études de médecine allaient finalement lui servir à quelque chose. Le Lenox Hill Hospital n'y avait vu que du feu, mais malheureusement, le service gériatrie était le seul où un poste d'aide-soignante était à pourvoir. Elle n'avait eu d'autre choix que d'accepter, et chacune de ses gardes était un enfer. Passer des heures entourée de tous ces vieillards agonisants, ou perdant la tête, avaient de quoi l'irriter passablement. Elle faisait bonne figure, tandis qu'elle accomplissait les soins basiques, et pire encore la toilette des malades, mais ne pensait qu'à une chose : fuir le sordide de cet endroit. Heureusement, elle n'en avait plus que pour quelques jours.

Elle quitta l'hôpital, emmitouflée dans son long manteau, son bonnet protégeant sa longue chevelure de la neige qui tombait drue. En s'engouffrant dans le métro, elle avait hâte de rentrer, et de le retrouver pour se repaître des succès de leur plan. Le corps de la gamine avait été découvert. D'ici peu, Davis serait arrêté, occupant ainsi gentiment le lieutenant Beckett et ses petits camarades. Nul doute que Kate aurait la tête bien remplie en cette période de fête, et n'aurait plus le temps de penser ni à Noël, ni à ce bébé qu'elle portait. Cette douce torture psychologique n'était rien qu'un petit jeu. Pour l'instant. Savoir que cette chère Kate se retournait la tête et le cœur dans tous les sens grâce à leurs savants stratagèmes était jouissif. Quant à Castle, il devait déjà trembler de peur qu'il n'arrive quelque chose à sa chère petite femme, et à leur enfant tant désiré. Comme c'était bon de jouir ainsi de leur détresse. Presque aussi excitant que lorsqu'il serrait doucement la corde autour du cou d'une femme et que la malheureuse le suppliait d'arrêter. Beckett et Castle supplieraient eux-aussi … Leur tour viendrait.

Elle descendit sur Kingston Avenue, et se hâta de rejoindre le foyer social Lincoln. Avant de rentrer, il fallait qu'elle passe vérifier que tout allait bien. Elle passa la grille et rejoignit le bâtiment qui servait de refuge pour quelques jours ou quelques semaines à des personnes démunies, vivant le plus souvent à la rue. Ici, elles pouvaient bénéficier de repas chauds, d'un vrai lit et d'un peu de chaleur humaine, simplement. Avec le froid qui sévissait ces jours-ci, le foyer était plein. Par chance, ils avaient réussi la veille à trouver une place pour Tanner, moyennant quelques billets. L'étape suivante de leur plan allait pouvoir être enclenchée. Elle traversa le grand hall d'accueil, se faufilant à travers le monde qui obstruait le passage, pour rejoindre le couloir qui menait aux chambres. Elle monta directement au deuxième étage, et frappa à la porte. Tanner ouvrit presque immédiatement, posant sur elle des yeux étonnés, et lui adressant ce qui ressemblait à un sourire.


Salle de travail, 12ème District, 15h.

Rick et Kate avaient rejoint la salle de travail et salué les agents Wade et Clayton, qui, comme s'ils travaillaient ici depuis toujours, étaient déjà plongés dans l'analyse des vidéos de surveillance du quartier où le corps d'Ellie avait été découvert, afin de tenter d'identifier le pick-up de Davis Gordon. Jordan Shaw avait lu à son tour le message d'adieu laissé par Ellie, réussissant à dissimuler tant bien que mal son émotion, pour se concentrer sur les quelques mots que la jeune fille avait rajoutés, comme des petits cailloux qui, elle l'espérait sans doute, permettraient de retrouver la trace de celui qui l'avait tant fait souffrir. Avec les mois qu'elle avait passés à enquêter sur la disparition d'Ellie, Jordan avait l'impression de connaître par cœur cette adolescente, sage, joyeuse, insouciante et pleine de vie. Mais à travers les derniers mots qu'Ellie avait eu la présence d'esprit d'écrire, elle découvrait toute sa fragilité. Savoir qu'Ellie s'était sentie coupable de ce qui lui arrivait lui brisait le cœur, et briserait celui de ses parents quand ils liraient ce petit message. Elle aurait voulu pouvoir lui crier qu'elle n'y était pour rien. Malgré tout, elle laissait à ses parents un message rempli d'amour et d'espoir, reflet de sa maturité et de son courage.

- Je suis surpris qu'Ellie ait réussi à dissimuler ce bout de papier …, fit remarquer Castle. Comment Tyson a pu ne pas voir ou même ne pas vérifier ?

- Ellie est maligne, c'était bien caché. Et à trop penser qu'il maîtrise tout, il commet des erreurs. Ne le placez pas autant sur un piédestal, Castle, fit gentiment remarquer Shaw.

- Tyson n'a jamais commis d'erreurs, ajouta Kate, comme pour aller dans le sens de Rick.

- Tyson n'a jamais essayé de s'en prendre à vous directement, ajouta Jordan. Il n'a jamais élaboré un plan aussi diabolique. Plus c'est machiavélique, plus il prend de risques, et donc commet des erreurs.

- C'est vrai …, reconnut Castle.

- Je vous le répète, moi, je ne le crois pas si sûr de lui, assura Shaw.

Beckett s'installa devant un ordinateur pour localiser le restaurant Gu Hin mentionné par Ellie sur ce bout de papier.

- Et si c'était volontaire ? Si c'était lui qui avait placé ce message sur le corps d'Ellie ? Pour jouer avec nous, ou nous embrouiller, suggéra Castle, comme s'il ne parvenait pas à accepter l'idée que Tyson ait pu se laisser berner par l'idée futée d'une de ses victimes.

- Non, je ne crois pas, répondit Shaw. Le message d'Ellie est personnel, on voit bien qu'elle l'a écrit d'elle-même, avec toutes ses douleurs, pas sous la contrainte.

- Et les mots en dessous ? fit Castle, tout en scrutant toujours le petit morceau de papier.

- Pour moi, c'est elle-aussi. Ce qu'elle dit sur le tatouage, si c'est confirmé, c'est un indice capital. Je ne vois pas Tyson et Nieman nous livrer une telle information. Même pour jouer … Et la formulation n'a rien à voir avec les messages précédents.

- Gu Shine est un restaurant chinois du Queens, sur la 39ème, les interrompit Kate, en se retournant vers eux.

- C'est peut-être un des endroits où il achetait les plats à emporter qu'il amenait à Ellie, constata Castle.

- Oui, elle a pu lire le nom sur les boîtes, ajouta Kate.

Il faudra aller jeter un œil au Gu Shine. Je doute qu'on obtienne grand-chose. C'est trop flou comme indice, mais on ne sait jamais, constata Jordan Shaw.

- Et ce tatouage de clown triste … c'est étrange non ? fit Castle, en réfléchissant.

- Soit elle parle de Tyson, soit de Davis Gordon. On sera fixés quand les gars l'auront trouvé, répondit Kate.

- Un clown triste, c'est un peu antinomique en effet, fit remarquer Shaw.

- Pas vraiment … Le clown peut symboliser la tristesse dissimulée sous le rire, la solitude, expliqua Castle. Mais je ne vois pas Tyson penser à tout ça pour se faire tatouer un clown …

- Il aime peut-être juste les clowns, ajouta Jordan avec un léger sourire.

- Ca y'est, on l'a repéré, lâcha Wade interrompant leur discussion, les yeux rivés sur son écran.

Tous vinrent se placer dans son dos pour scruter l'image fixe qui s'affichait à l'écran.

- Là, le pick-up beige passe devant la banque, précisa Wade.

- 1h48 … ça correspond au timing.

- Il n'a pas de plaques, constata Castle.

- Non. Mais c'est lui. C'est Davis Gordon, fit Kate.

- On dirait qu'il est tout seul. Vous pouvez zoomer Wade s'il vous plaît, demanda Shaw.

- Il est seul à l'avant oui. C'est lui, il n'y a aucun doute, ajouta Kate.

- Et là, sous cette bâche, ce doit être le corps d'Ellie, fit remarquer Wade en pointant l'écran du doigt.

- Zoomez sur la banquette arrière, continua Shaw

- On ne voit rien. C'est trop sombre, constata Kate. Il a peut-être fait le sale boulot tout seul.

- Un peu risqué pour Tyson de laisser son acolyte se débrouiller seul pour un plan aussi minutieusement préparé …, fit remarquer Castle.

- Et il y avait toute la mise en scène à mettre en place, ajouta Shaw.

- Oui. Tyson devait surveiller quelque part …, ou alors il était planqué dans le pick up, conclut Castle.

- En tout cas, on a la preuve qui place Davis Gordon sur la scène de crime.

- Si ça continue comme ça, il ne va même pas avoir besoin de procès … tellement tout l'accuse, conclut Castle.

- Wade et Clayton, j'aimerais que vous alliez tout de suite vérifier le restaurant Gu Hin, histoire qu'on soit fixés.

- Ok. On y va.

- Merci.

Les deux agents quittèrent la pièce, au moment où le Capitaine Gates faisait son apparition sur le seuil de la porte.

- Agent Shaw, les parents d'Ellie sont arrivés, annonça le Capitaine. Je les ai installés dans la salle de repos.

- D'accord, merci, répondit Jordan Shaw, sentant au même instant son estomac se nouer. Je vais les voir tout de suite.

Le moment qu'elle redoutait tant était arrivé. Il n'y avait rien de pire que de lire la souffrance dans les yeux de parents. Elle n'avait eu d'autre choix que de leur annoncer la mauvaise nouvelle par téléphone. Mais ils étaient là maintenant, et malgré la douleur qu'elle allait devoir affronter d'ici quelques minutes face à la mère et au père d'Ellie, elle ne voulait pas perdre de temps. Ils avaient attendu durant six mois, tantôt pleins d'espoir, tantôt découragés, mais jamais ils n'avaient abandonné. Rien n'apaiserait leur souffrance, mais ils avaient besoin d'entendre Jordan, qu'il connaissait bien, qu'il savait s'être battue pour leur fille, leur expliquer ce qui lui était arrivé, pour qu'enfin ils sachent.

Castle s'assit en soupirant, s'efforçant de ne pas penser à la présence des parents d'Ellie au poste, et à leur chagrin, tandis que Kate, debout devant le tableau blanc, notait les informations concernant le tatouage de clown triste et le restaurant Gu Hin.

- Du nouveau pour Davis Gordon ? demanda Victoria Gates, qui n'avait pas bougé, les regardant tour à tour.

- Non, pas de nouvelles d'Esposito et Ryan, répondit Beckett. Mais on va le trouver, Capitaine.

- Où en êtes-vous concernant Kelly Nieman ? continua Gates, désireuse de se tenir informée des moindres détails.

- C'est elle qui a écrit la lettre que j'ai reçue. Les experts sont formels.

- Capitaine, vous vouliez un indice, on a cet indice, fit remarquer Castle.

- On a la preuve que Nieman est impliquée, oui, mais elle n'a jamais été supposée morte, elle, répondit Gates.

- Si Nieman est impliquée, Tyson l'est aussi, répondit Rick, comme une évidence.

- Je veux des preuves, Castle.

- On a la preuve que c'était sa petite copine. Greta Olson l'a confirmé, ajouta Rick.

- Je me fiche de savoir s'il couchait avec Nieman ou non. Je veux une preuve que Tyson a joué un rôle dans l'enlèvement et le meurtre d'Ellie Byrd, répondit Gates, plus sèchement.

- Quand même … ça veut dire que …

D'un regard, Kate fit signe à Rick de ne pas insister. Il fit sa petite moue boudeuse, mais comprit le message.

- Que sait-on de façon certaine sur Kelly Nieman ? reprit Gates, en observant les éléments notés sur le tableau blanc.

- A priori, mis à part qu'elle serait brune avec les cheveux frisés, elle n'aurait pas beaucoup changé physiquement, expliqua Kate. On sait aussi qu'elle est liée à Davis Gordon, et que donc, d'une manière ou d'une autre, elle a participé à tout ce plan macabre. Elle a écrit la lettre, elle fréquente le Burton's Coffee, comme Gordon.

- Ça reste maigre pour la retrouver …, constata le Capitaine.

- Oui. Et l'Albert Eisntein College Of Medicine n'a une base de données informatisée que depuis cinq ans. On ira vérifier sur place demain matin à la première heure. On devrait pouvoir retrouver la vraie Kelly Nieman.

- On sait aussi qu'elle boit du thé, ajouta Castle.

- Du thé ? Vous comptez retrouver Nieman en vous basant sur le fait qu'elle boit du thé ? s'étonna Gates, en les regardant d'un air perplexe.

- A première vue, ça semble anecdotique, mais ça pourrait être un indice important par la suite …, répondit Beckett.

- Au point où on en est, tout indice est bon à prendre, fit remarquer Castle.

- Très bien, conclut Victoria Gates. Prévenez-moi dès que ce Davis Gordon a été localisé.

- Oui, Capitaine, répondit Kate, alors que déjà elle disparaissait dans le couloir.

Kate s'assit en face de Rick, et se saisit de toutes les informations rassemblées par Jordan Shaw, concernant Davis Gordon.

- On a lié Nieman et Gordon. Il nous reste à faire un lien avec Tyson, déclara Rick, tout en réfléchissant.

- Davis Gordon avait 28 ans quand il a été condamné pour attouchements sexuels sur mineures, en l'occurrence sur ses deux nièces, âgées de dix et douze ans. Jusque-là, son casier judiciaire était vierge, expliqua Kate tout en lisant les documents.

- On a les rapports psychiatriques ?

- Oui. Les psys le décrivent comme plutôt naïf, facilement influençable, soumis à l'autorité, plutôt solitaire sans être totalement asocial pour autant, peu loquace, et d'une intelligence légèrement inférieure à la moyenne.

- Tout ce qu'il faut pour tomber entre les griffes de Tyson, résuma Castle.

- Oui.

- Quelque chose qui pourrait indiquer la façon dont Tyson l'a manipulé ?

- Non. Il n'a pas de famille à part sa sœur avec laquelle, pour les raisons évidentes, il a coupé les ponts depuis quinze ans. Il n'a pas un rond. Il ne travaillait pas, et depuis sa sortie de prison, vivait comme un semi-marginal. Il se présentait sans souci à tous ses contrôles, psychiatriques, juridiques, chaque semaine, jusqu'au 5 juin, expliqua Kate, sans lever les yeux des documents.

- Tyson ne l'a peut-être pas manipulé comme les autres. Il l'a peut-être contraint et forcé d'une manière ou d'une autre. Oui, c'est sûrement ça, il l'a enlevé, puis il l'a forcé à endosser la responsabilité du meurtre d'Ellie, fit Castle, songeur.

- Quoi qu'il en soit, on est sûrs d'une chose. Tyson avait besoin de ces six mois, ajouta Kate en réfléchissant.

- Pour préparer Davis au crime qu'il devait commettre sans doute.

- Ça expliquerait qu'il l'ait enlevé dès le mois de juin … et Ellie avec lui.

- Oui. Il s'est vu obligé d'enlever Ellie aussi le même jour puisqu'il devait faire croire que Davis Gordon l'avait enlevée, expliqua Castle.

- Il les a séquestrés tous les deux dans l'usine désaffectée. Puis, le moment venu, il a lancé son plan.

- Mais Davis Gordon est en liberté depuis trois semaines puisqu'il achète le café tous les matins, fit remarquer Rick.

- Ou en semi-liberté …, précisa Kate. Tyson est peut-être constamment derrière lui. On n'en sait rien.

- Les gars ont dit qu'il y avait deux autres cellules à l'usine, ajouta Castle.

- Une pour Gordon et l'autre …

- Une future victime … ou un futur pantin …


Jamaica, Queens, New-York, 17 h.

Esposito et Ryan étaient là, sur Jamaica Avenue, debout dans la neige jusqu'aux mollets, sous un tourbillon de flocons, à scruter l'horizon, infiniment paré de blanc, sur lequel seules les façades de briques rouges des immeubles se détachaient. Le ciel, lourd de neige, déversait son avalanche de flocons sans interruption, et le vent glacial, soufflant de plus en plus fort, gelait leurs visages.

La circulation était quasiment réduite au néant, en cette fin d'après-midi. Les passants étaient rares eux-aussi. La plupart avaient regagné la chaleur de leur foyer, et de nombreuses boutiques étaient fermées. Tous les deux avaient passé des heures à arpenter les rues du quartier, en procédant méthodiquement à partir du point central qu'était le Burton's Coffee. Des officiers en uniforme quadrillaient les différents secteurs du quartier, en vain. Dans les rares commerces ouverts, personne ne connaissait Davis Gordon. Dans les rues, où les voitures s'alignaient le long des trottoirs, pas de trace d'un pick-up de couleur claire. Ils étaient dehors, dans le froid et la neige, depuis trois heures du matin, et n'avaient pas eu le temps de rentrer au commissariat, suivant chacune des nouvelles pistes qui se présentaient à eux. La fatigue, la lassitude et le découragement commençaient à se faire sentir.

Tous les deux s'adossèrent contre la vitrine d'un magasin, profitant d'un abri de fortune, pour échapper aux rafales de vent enneigées.

- Ce n'est pas possible … C'est le blizzard, quelle galère …, grogna Esposito, en se débattant avec le plan du quartier qui refusait de s'ouvrir correctement balloté par les bourrasques de vent.

- Je ne sens plus mes orteils, répondit Ryan, en essayant de bouger ses doigts de pied à l'intérieur de ses bottes. Tu crois que c'est mauvais signe ?

- Oui, répondit son coéquipier tout à fait sérieusement, se retournant, pour tenter d'aplatir la carte contre le mur, afin d'y rayer les secteurs déjà vérifiés.

- Hein ? Comment ça, oui ? demanda Ryan, l'air inquiet, en scrutant ses pieds.

- Ben tu me demandes, je te le dis. C'est mauvais signe, mon pote …, répondit Esposito.

Ryan eut l'air de réfléchir. Il était complètement frigorifié, malgré son accoutrement digne d'une expédition polaire. Emmitouflé dans son manteau, sa capuche rabattue sur sa tête, il commençait à désespérer qu'ils parviennent à trouver Davis. Si cela continuait ainsi, ils allaient finir gelés sur place, et on retrouverait leurs corps enfouis sous une montagne de neige.

- Foutue carte de malheur …, ronchonna Esposito, en l'aplatissant de ses deux mains gantées. Bon, il faut qu'on enchaîne sur le sud, à partir de la 195ème, et on rejoindra les gars sur la 208ème.

- Mauvais signe … C'est-à-dire ? demanda Ryan, songeant davantage au devenir de ses pieds gelés qu'à l'exploration du quartier.

- Ça veut dire que le sang ne circule plus …, répondit Esposito tout à fait banalement. Il nous restera encore toute la zone autour de la 111ème, et si on n'a toujours rien, il faudra étendre le périmètre de recherche.

- Le sang ne circule plus …, répéta Ryan, en s'acharnant à gigoter, en vain, ses orteils au fond de sa botte.

- Ouais … J'ai un pote GI qui a eu les orteils gelés une fois, il a fallu lui en amputer trois à chaque pied …

- Tu te fous de moi ? lui lança Ryan, d'un air affolé, se demandant si son coéquipier taquin était sérieux ou non cette fois-ci.

- Ne fais pas ta chochotte, mec ! On peut vivre sans orteils … Je t'assure que mon pote se porte très bien …

- Ouais, je voudrais bien t'y voir …, grogna Ryan, en s'évertuant toujours à sentir ses orteils bouger pour se rassurer.

- Allez viens …, tes pieds sont le dernier de nos problèmes, lui lança Esposito, pliant maladroitement la carte, avant de se remettre en marche.

Ryan maugréa quelque chose d'inaudible, tout en suivant son coéquipier, qui marchant à grandes enjambées, avait déjà pris quelques mètres d'avance. Ni l'un ni l'autre ne voulaient afficher leur découragement. Ils ne voulaient rien lâcher. Peu importe le froid, la neige, les orteils gelés et la fatigue, il fallait trouver ce Davis Gordon au plus vite. Ce n'était que des douleurs toutes relatives comparées à ce que Tyson avait certainement prévu de faire subir à Castle et Beckett. Ils marchèrent donc encore un bon moment, l'un derrière l'autre, remontant chacune des rues, observant les véhicules, le dos et la tête courbés pour résister aux coups de vent, et aux rafales de neige. Ils étaient sur la 207ème, sur le point d'établir la jonction avec leurs hommes, quand l'un d'eux téléphona pour les avertir qu'ils avaient localisé un pick-up beige sur la 208ème. Tous les deux se précipitèrent, au pas de course, s'enfonçant dans la neige, pour rejoindre la rue parallèle. Il y avait bien un pick-up beige stationné le long du trottoir, recouvert en bonne partie de neige, signe qu'il n'avait pas dû bouger depuis un bon moment. Ryan épousseta la neige à l'arrière du véhicule pour réaliser qu'il n'avait pas de plaques, tandis qu'Esposito prenait une photo pour envoyer à Beckett. Elle lui confirma dans les trente secondes que ça avait l'air de correspondre au pick-up aperçu sur les vidéos de surveillance près de la scène de crime. Ils embrassèrent la rue du regard, observant tous les immeubles qui se dressaient là. Il allait falloir tous les passer au crible, appartement par appartement, afin de dénicher Davis Gordon. Ils rappelèrent les officiers dispersés dans le quartier, et par équipe de deux, méthodiquement, ils investirent chacun des bâtiments de briques rouges, en commençant par ceux qui étaient les plus proches du pick-up garé dans la rue. Par chance, e deuxième immeuble se révéla être le bon. Après avoir dérangé nombre de couples et de familles, après avoir trouvé quelques portes closes, ils tombèrent, au troisième étage, sur l'appartement de Davis Gordon. Ils avaient frappé, et celui-ci avait ouvert au bout de quelques secondes, tout à fait banalement. Avant même qu'il n'ouvre la bouche, les gars avaient compris qu'il était bien leur suspect. Sa grande taille. Sa barbe brune foisonnante, qui lui donnait un air peu rassurant. Aussitôt, ils portèrent tous deux une main à leur ceinture, sur leur arme, par réflexe et précaution. L'homme se tenait là, à les regarder, inexpressif. Ni étonné, ni effrayé, ni curieux. Il était juste là, à attendre.

- Davis Gordon ? demanda Esposito.

- Oui, répondit l'homme,

- Police de New-York. Veuillez mettre vos mains bien en évidence au-dessus de votre tête.

L'homme, sans réaction aucune, leva les deux mains.

- Tournez-vous contre la porte.

Il s'exécuta.

- Vous êtes en état d'arrestation pour l'enlèvement, le viol et le meurtre d'Ellie Byrd, lâcha Ryan, avant de lui dire ses droits, tandis qu'Esposito accomplissait la fouille au corps réglementaire.

Davis Gordon écouta, sans protester aucunement, sans s'étonner, sans poser de questions non plus. Il se contenta d'acquiescer quand Ryan lui demanda s'il avait bien compris, avant qu'Esposito ne le menotte les mains derrière le dos.


Chapitre 15

12ème District, New-York, 18 h.

Esposito et Ryan venaient de rentrer avec le soulagement d'être parvenus à dénicher Davis Gordon, qui patientait maintenant en salle d'interrogatoire. Ils étaient tous les deux frigorifiés, et, après s'être débarrassés de leurs manteaux humides, ils avaient rejoint directement la salle de repos, où Castle, pétri de bonnes intentions à leur égard, leur faisait couler du café. A peine assis, Ryan enleva directement ses bottes pour vérifier l'état de ses orteils.

- Ryan, putain, épargne-nous cette vision d'horreur ! lança Esposito alors que son coéquipier enlevait ses chaussettes pour se frictionner les doigts de pied.

- On dirait que vous revenez d'une traversée de l'Alaska les gars …, constata Castle, en les regardant tous les deux affalés dans le canapé, avec leurs joues rouges, leur air frigorifié, et les quelques flocons de neige gelés accrochés à leurs cheveux.

- Il y a un peu de ça … le Queens sous le blizzard, c'est quelque chose, constata Ryan.

- Ouais, Ryan a failli perdre ses orteils, ricana Esposito.

Ryan lui lança un regard noir, alors que Castle leur tendait à chacun un café.

- Merci, Castle, tu es une vraie mère pour nous …, sourit Ryan.

- Manque juste le petit cœur en mousse …, ajouta Esposito, taquin.

Castle sourit légèrement en s'asseyant en face d'eux. Ils sentirent tous deux que leur ami écrivain était angoissé, bien plus qu'il ne voulait le laisser paraître. On l'aurait été à moins, avec ce psychopathe qui courait dans la nature et menaçait sa vie et celle de Beckett.

- Je peux bien faire ça pour vous, les gars, fit Castle. Vous avez passé plus de douze heures dans le blizzard. Mais, profitez-en, ce ne sera pas tous les jours !

- Ouais, Beckett pourrait être jalouse, rigola Esposito.

Ils rirent tous les trois de bon cœur.

- Bon, alors, ce Davis Gordon, de quoi il a l'air ? demanda Castle en s'asseyant en face d'eux.

- Il a l'air d'un extraterrestre …, enfin pas un de ceux de tes théories fumeuses, Castle, mais il a l'air vraiment à l'ouest, expliqua Esposito en buvant une gorgée de café.

- Pas un taré de ceux qu'utilise habituellement Tyson alors ?

-Non, certainement pas très net, mais … je ne sais pas … il est différent, répondit Esposito.

- Ouais, il parle à peine. A part « oui », il n'a pas décroché un mot, ajouta Ryan.

- Et il est super zen …, comme si …, comme s'il n'avait pas de cerveau peut-être bien.

- Pas de cerveau ? Mais oui … ça expliquerait comment Tyson a pu le manipuler ! lança Castle comme s'il venait d'avoir une idée de génie. Ils l'ont enlevé et l'ont lobotomisé, pour en faire une sorte de monstre qui tue pour eux, et endosse la responsabilité des crimes sans sourciller. Ils ont fait naître un tueur. Nieman est le Frankenstein des temps modernes !

- Nieman n'est pas le Dr Frankenstein, Castle ! Son boulot n'est pas de détruire les cerveaux, mais d'embellir les visages …, fit remarquer Esposito.

- Elle sait découper des êtres humains, et les recoudre tout en les gardant en vie, expliqua Castle. Il n'y a pas besoin de beaucoup plus pour être capable de lobotomiser quelqu'un.

- Si j'étais toi, Castle, je garderais cette théorie pour moi, mec, lui conseilla Ryan, parce que je ne pense pas que Beckett et Shaw soient d'humeur à entendre parler de lobotomie et de Frankenstein !

- De toute façon, elles vont vite s'en apercevoir, s'il lui manque un bout de cerveau, répondit Castle, songeur.

Les gars acquiescèrent du regard, puis tous trois restèrent silencieux quelques secondes, comme si chacun se perdait dans ses propres réflexions et ses inquiétudes.

- Et toi, mon pote, comment ça va ? demanda Esposito en regardant leur ami écrivain dans les yeux.

- Ça va …, se contenta de répondre Rick, le visage néanmoins fermé et soucieux.

Ni Esposito ni Ryan n'étaient dupes. Rien que ce « ça va » voulait tout dire.

- Castle, on va le trouver ce fumier, et il va payer …, lâcha Esposito, conscient du malaise de son ami.

Rick les dévisagea, tout à tour, l'air sérieux et inquiet. Il avait besoin de verbaliser cette angoisse qui le rongeait. Aujourd'hui, il avait tenté de garder son sang-froid, même si cette histoire de gobelet de café l'avait profondément chamboulé, mais ce soir, la nuit arrivant, avec son lot d'incertitudes et de menaces effrayantes, l'angoisse s'intensifiait. Il avait à cœur de ne pas craquer devant Kate, même si elle savait bien évidemment ce qu'il ressentait au plus profond de lui. Elle avait besoin qu'il reste cette épaule solide et rassurante sur laquelle se reposer. Il ne voulait pas l'inquiéter plus qu'elle ne l'était déjà. Mais Esposito et Ryan étaient ses amis, finalement presque les frères qu'il n'avait pas. Ils étaient là pour Beckett, ils étaient là pour lui. Toujours à plaisanter et à les taquiner, mais ils étaient là. Toujours.

- Les gars … Je suis … J'ai peur …, j'ai peur que cette fois …, avoua-t-il enfin.

L'inquiétude dans les yeux de ses coéquipiers reflétait la sienne. Il comprit qu'ils n'étaient pas plus rassurés que lui.

- Castle, on va le coincer …, assura Ryan malgré tout, ne sachant que dire d'autre pour apaiser l'angoisse de son ami.

- S'il a décidé de s'en prendre à Kate …, comment on va pouvoir l'en empêcher ? demanda Castle, comme s'il attendait une réponse claire et précise.

- Je ne sais pas …, répondit Esposito, mais il n'y arrivera pas. Vous ne quittez pas Shaw d'une semelle non ? Comment veux-tu qu'il …

- Espo, on parle de Tyson là …, le coupa Castle. S'il a décidé de s'en prendre à Beckett, ce n'est pas Jordan Shaw qui l'en empêchera. Ce détraqué a déjà réussi à rentrer chez moi je te rappelle, à pénétrer dans le commissariat, à se balader au milieu des flics … alors Shaw a beau être redoutable, ce n'est pas ça qui l'arrêtera quand il aura décidé de passer à l'action.

- Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse, Castle ? demanda Ryan en le regardant dans les yeux. Tu as juste à nous le dire et …

- Oui, si tu veux, on passe la nuit au loft avec vous ..., proposa Esposito.

- Non, c'est gentil les gars, mais vous êtes crevés …, vous venez de passer des heures dehors pour nous aider …

- Castle, on s'en fout d'être crevés …, répondit Ryan.

- Ouais … Beckett est menacée, tu es menacé, alors nous aussi, mec.

- Si on ne doit pas dormir pendant des semaines pour s'assurer qu'il ne vous arrive rien, on le fera, ok ? fit Ryan.

- Ok, répondit Rick, visiblement touché, tant son regard était brillant.

Il inspira une grande bouffée d'air pour refouler l'émotion qui montait dans sa gorge. Il ne voulait pas craquer, mais depuis la veille, il contenait cette angoisse déchirante.

- Alors, dis-nous, Castle … On peut se relayer si tu veux pour veiller sur vous cette nuit, insista Esposito.

- Non, ça va aller, merci vraiment les gars, mais … Shaw pense qu'il ne faut pas changer les habitudes pour ne pas que Tyson modifie son plan.

- Bon, ok.

- Et je ne veux pas alarmer ma mère et Alexis pour l'instant.

- Et Beckett, elle tient le coup ? demanda Ryan.

- Vous savez comme elle est …, sourit-il légèrement. Elle réfléchit, elle se raccroche aux indices … pour ne pas penser mais … C'est différent maintenant, vous savez, avec le bébé … et elle va finir par être épuisée.

- Ne t'inquiète pas pour ça, Castle, le rassura Ryan. Elle saura se reposer s'il le faut même dans ces circonstances … Tu l'as dit, c'est différent maintenant.

- Oui, elle est prudente, affirma Esposito. Tu sais, on la voit qui passe ses journées ici, sans mettre le nez dehors … Ça ne lui fait pas franchement plaisir. Mais elle le fait pour toi, et pour le bébé.

- Oui, elle ne prendra aucun risque, assura de nouveau Ryan.

- Merci, les gars, sourit légèrement Rick.

Cette conversation lui avait fait du bien, non pas qu'il soit moins angoissé, mais la solidarité à toute épreuve de ses amis, le réconfortait. Il leva les yeux sur Kate qu'il aperçut se dirigeant vers eux, d'un pas décidé.

- Nos esquimaux se sont-ils réchauffés ? fit-elle avec un sourire depuis le pas de la porte.

- Castle est aux petits soins pour nous, alors ça va mieux oui …, répondit Ryan.

- On a même eu droit à un café servi par le maître du macabre en personne …, ajouta Esposito.

Elle sourit, en croisant le regard de Rick, et la douceur qui en émanait.

- Les cafés de Castle ont un pouvoir magique, répondit-elle.

- Ouais …

- Bon, reprit Beckett. Trêve de bavardages, on a besoin de vous les gars pour l'interrogatoire.

- Je croyais que vous vous en chargiez avec Shaw ? s'étonna Ryan.

- Non. Davis Gordon est censé faire une fixation sur moi, donc il serait préférable qu'il n'est pas affaire à moi pour l'instant.

- Ok. On est prêts alors.

- On va tâter le terrain, voir ce qu'il sait, ajouta Beckett en commençant à s'éloigner.

- Les gars, chuchota Rick, vérifiez la tête de Davis !

Il agita ses mains pour mimer le découpage d'un crâne ou quelque chose s'en rapprochant, tentant de faire comprendre aux gars de vérifier si Davis Gordon avait été victime ou non d'une lobotomie. Kate se retourna à ce moment-là, et lui jeta un regard mi- surpris, mi- exaspéré.

- Castle ? Qu'est-ce que tu fabriques ? lui lança-t-elle.

- Euh … rien … je me gratte la tête …., balbutia-t-il, comme un petit garçon pris en faute.

Elle soupira, tandis que les gars pouffaient de rire.

- Tu viens ? Ou tu restes là à te gratter la tête ? fit Kate.

- Je viens, bien-sûr, mon Lieutenant.


Salle d'interrogatoire, 18 h30.

Beckett et Castle rejoignirent l'agent Shaw dans la petite pièce derrière la vitre sans tain, tandis que les gars se préparaient à interroger Davis Gordon.

- Wade et Clayton n'ont rien appris d'intéressant au Gu Hin restaurant, annonça Shaw, alors que tous trois scrutaient leur suspect, assis seul dans la salle d'interrogatoire.

- C'était prévisible, répondit Kate.

- Oui. Ils ont bien une caméra de vidéosurveillance, mais sans savoir quoi chercher et quand chercher, c'est inutile de se lancer dans l'analyse des bandes-vidéos, expliqua Shaw.

- De toute façon, ce qui nous manque c'est une image de Tyson ou de Nieman, et je ne crois pas que ce soit l'un d'entre eux qui allait acheter les plats à emporter, fit remarquer Kate.

- Oui, si c'est comme pour le café, ce doit être Davis Gordon qui s'en chargeait, ajouta Castle.

- On verra, pour l'instant, c'est un indice qui ne mène à rien, mais on ne sait jamais … Wade et Clayton sont en route pour l'appartement de Davis Gordon. Ils vont interroger le voisinage, pendant que la scientifique passe l'appartement au crible.

Rick observait cet homme, assis paisiblement. Il avait l'air tout à fait ordinaire. Il était plutôt grand et costaud certes, et portait une barbe foisonnante, mais une certaine douceur émanait de son visage. Les mains jointes, sagement posées sur la table, il attendait, le regard comme perdu dans le vide. Rick, ne voulant pas abandonner sa théorie basée sur une lobotomie, tenta de scruter son crâne un peu mieux, mais sous sa tignasse brune ébouriffée, il n'apercevait aucun signe d'intervention chirurgicale.

Esposito et Ryan firent leur entrée, et s'assirent tous deux à la table, face à Davis Gordon.

- Davis, je suis le lieutenant Esposito, et voici le lieutenant Ryan.

Il les regarda, simplement.

- Vous savez pourquoi vous êtes ici ?

- Oui.

- Bien. Commençons par les faits. Nous avons retrouvé votre ADN sur le corps d'une jeune fille, Ellie Byrd. Vous la connaissez ? demanda Esposito en lui montrant la photo d'Ellie.

- Oui.

- Vous l'avez violée ? demanda Ryan.

- Oui.

- Quand l'avez-vous enlevée ? continua Ryan.

- Il y a plusieurs mois.

- Quel jour ? insista Esposito.

- Au mois de juin, je ne sais plus.

- Où l'avez-vous enlevée ?

- Newton Street, Washington.

- Racontez-nous ce qui s'est passé.

Davis Gordon expliqua d'un ton monocorde tout ce qu'ils savaient déjà de l'enlèvement, de la séquestration et de la mort d'Ellie. Il maîtrisait tous les détails dont ils avaient eux-mêmes connaissance, depuis Newton Street à Washington où la jaune fille avait été kidnappée, jusqu'à la ruelle de l'Upper East Side où son corps avait été abandonné. Il avait réponse à toutes les questions, même précises concernant la façon dont Ellie avait été attachée, la mise en scène du crime, le morceau de papier laissé dans sa bouche pour donner un indice, le mode opératoire dont il connaissait chaque élément avec minutie.

- Davis, vous reconnaissez donc avoir enlevé, séquestré, violé et tué Ellie Byrd ?

- Oui.

- Vous savez que vous encourez la peine maximale avec de tels aveux ? lui lança Ryan, en le regardant dans les yeux.

- Oui, répondit-il en soutenant son regard.

- Davis. On sait que vous n'avez pas agi seul, ajouta Esposito.

Comme depuis le début, Davis resta sans réaction. C'était comme si les mots glissaient sur lui. Esposito commençait à se demander si finalement Castle n'avait pas raison. Ce gars avait dû subir une lobotomie pour avouer avec une telle facilité les pires crimes, et rester aussi impassible face à l'avenir qui l'attendait. De toute sa carrière, il n'avait jamais eu affaire à pareil criminel. Il était là, mais c'était comme s'il était absent, ou ailleurs. La plupart de ses réponses consistaient en de simples négations ou acquiescements. Il ne réfléchissait pas, les mots sortaient de sa bouche facilement, comme automatiquement.

- On sait qu'une femme a écrit cette lettre au lieutenant Beckett. Elle, fit Ryan en montrant la photo de Kelly Nieman. Vous la connaissez ?

- Non.

- Elle doit avoir les cheveux bruns et bouclés.

Davis demeura impassible.

- Vous la connaissez forcément, puisqu'elle a écrit cette lettre et l'a envoyée avec une mèche de cheveux d'Ellie ! lança Esposito en haussant le ton.

- Non, répondit simplement Davis.

- Où est-elle ? demanda Ryan, d'un ton plus sec.

Davis ne répondit pas, mais les fixa, comme s'il attendait la question suivante.

- Et l'homme qui est avec elle, Jerry Tyson, où est-il ? continua Esposito en lui montrant la photo de Tyson.

- Davis, où est-il ? insista Ryan.

Davis resta toujours aussi muet, l'air absent. Les gars décidèrent de changer de stratégie et d'orienter les questions vers Beckett et Castle.

- Pourquoi avoir envoyé un courrier à Kate Beckett ?

- C'est la meilleure flic de toute la ville. Autant jouer avec les meilleurs, répondit Davis, comme si c'était une évidence.

Esposito et Ryan n'étaient pas experts en profil psychologique, mais ils n'avaient pas besoin d'être Shaw pour réaliser que ces quelques mots sonnaient faux. Un psychopathe digne de ce nom, qui aurait voulu jouer avec Beckett, aurait prononcé ces phrases avec défiance et arrogance, pas avec cette banalité déconcertante dépourvue de tout sentiment, de toute émotion, voire même de toute humanité.

Derrière la vitre sans tain, Shaw, Castle et Beckett réalisaient combien cet interrogatoire tournait en rond. Davis répondait comme s'il avait été formaté pour agir ainsi. Il fournissait toutes les informations dont ils avaient besoin pour l'accuser de meurtre, mais dès que les gars commençaient à creuser sur le fond des choses, il se refermait sur lui-même, incapable de fournir la moindre explication. A l'écouter, il ne savait pas pourquoi il était venu à New-York après avoir enlevé Ellie. Il était bien entendu incapable d'expliquer comment il était au courant de la façon dont la mère du Lieutenant Beckett avait été assassinée. Toutes ces incohérences, et cette incapacité à s'expliquer réellement, prouvaient ce dont ils étaient déjà persuadés : Davis Gordon n'avait été que le jouet de Tyson. Celui-ci lui avait probablement martelé en tête les réponses à fournir, mais passé les questions de routine, Davis avait dû recevoir l'ordre de nier, banalement. Tous trois réalisaient qu'il allait être difficile de l'amener à donner des éléments pouvant impliquer Kelly Nieman ou Jerry Tyson. Ils n'arrivaient pas à comprendre comment cet homme pouvait avoir été manipulé au point d'avouer pareils crimes, au point d'avoir l'air totalement dépourvu d'âme, de conscience, de sentiments.

- Vous suivez Kate Beckett ? Vous l'espionnez ? demanda Ryan, sans passer par quatre chemins.

- Oui.

- Et Richard Castle ?

- Oui.

- Où les suivez-vous ?

- Partout.

- Mais encore ?

Les gars voulaient savoir à quel point Davis Gordon connaissait Beckett et Castle, si effectivement il avait pu seul les espionner ainsi, ou s'il ne faisait que retranscrire les dires de Tyson. Davis se lança dans un long monologue, presque comme s'il récitait un poème.

- Elle court trois fois par semaine, près du James Walker Park. Et elle s'y arrête toujours pour boire, elle rattache ses cheveux, avant de repartir. Parfois, elle prend un café avec son père dans l'après-midi. La dernière fois au restaurant, elle était magnifique dans sa robe noire. Elle est enceinte, ça se voit bien maintenant. Ils ne savent pas si c'est un garçon ou une fille, mais lui voudrait bien savoir. Ils ont parlé du prénom du bébé. Il a proposé Lazer et Xena. Elle a beaucoup rigolé, mais elle n'est pas d'accord.

Ils étaient tous absolument sidérés, aussi bien les gars dans la salle d'interrogatoire, qui observaient Davis débiter ces phrases qui s'enchaînaient quasiment sans ponctuation, que Beckett, Shaw, et Castle derrière la vitre sans tain. Ils savaient que Tyson les avait espionnés, surveillés, depuis des mois sans doute, mais entendre ainsi déballés par un inconnu, les détails de leur conversation, tenue dans l'intimité d'un restaurant, était absolument flippant. Les regards de Kate et Rick se croisèrent, tout aussi perdus, et soucieux, comme s'ils découvraient, concrètement et avec stupeur, l'ampleur de ce que Tyson savait de leur vie privée. Pour entendre cette conversation sur le prénom de leur enfant, il avait dû être assis à quelques mètres d'eux. Et ils ne l'avaient pas vu. Il avait forcément changé de visage, comme il avait dit à Castle en être capable dès leur première rencontre. Rick sentit la colère monter en lui. Il bouillait intérieurement de savoir que ce psychopathe avait pu s'approcher d'eux, suivre Kate, alors qu'elle faisait seule son jogging. Rien que d'imaginer ce qui aurait pu lui arriver à ce moment-là lui serra le cœur. Plus jamais il ne la laisserait seule une seconde tant que Tyson serait en vie. Plus jamais.

- Ça ira, Davis. On en a assez entendu, l'interrompit Ryan, conscient que ce déballage public de la vie privée de leurs amis n'avait d'intérêt pour personne.

- Je n'ai pas fini, répondit Davis, adoptant pour la première fois un ton plus sévère, comme s'il était mécontent d'avoir été ainsi coupé dans son élan.

Les gars le regardèrent étonnés de le voir réagir réellement pour la première fois.

- Son mari était parti à Seattle toute la semaine dernière, reprit-il. Il est rentré vendredi soir. Elle était si sexy et excitante dans sa nuisette bleue … et

- Ça suffit, Davis. Tais-toi ! lui lança Esposito d'un ton sec et autoritaire.

- Je n'ai pas fini, répéta Davis, sèchement.

- Si, c'est fini, mec. Ferme-là !

Il est sorti de la douche, continua Davis, comme s'il n'avait pas entendu Esposito. Et il l'a baisée ce soir-là, c'était plutôt bestial et torride.

- Ferme-là ! lui hurla Ryan.

- Elle a eu l'air d'aimer ça, elle en a même redemandé, termina Davis, comme s'il avait été programmé pour débiter son monologue jusqu'à cette ultime phrase provocante.

Ces derniers mots, prononcés avec une banalité déconcertante, et un ton aussi impassible que s'il lisait l'annuaire, firent pourtant l'effet d'une bombe. Le sang de Rick ne fit qu'un tour, comme si l'angoisse accumulée depuis des heures se muait tout d'un coup en une fureur sans nom. Il sentit la rage monter en lui. La façon dont cet homme parlait de Kate, la façon dont il décrivait leur intimité, le fait simplement qu'il ait pu en être témoin le mirent hors de lui. Il était incapable d'analyser davantage ce que Davis venait de dire, ni de chercher à comprendre comment Tyson avait pu assister à leurs ébats, tant pour l'instant, ces quelques mots le ravageaient. Kate, sous le choc, n'eut pas le temps de réaliser ce qui se passait, que déjà Rick s'était rué hors de la pièce.

- Castle ! lança Kate, en se précipitant pour le rattraper, aussitôt suivie par Shaw