Chapitre 16

12ème District, New-York, 19h

Kate et Jordan s'étaient précipitées à la suite de Castle, hors de lui.

- Castle ! Restez-là ! cria Shaw, en le voyant s'approcher de la porte de la salle d'interrogatoire.

Mais bouillant intérieurement, guidé par cette rage viscérale qui le dévastait, Rick poussa la porte pour entrer hurler ses quatre vérités à Davis Gordon. Faute d'avoir Tyson en face de lui, il déverserait sa colère sur son pantin. Esposito, qui avait entendu l'agitation en provenance du couloir, avait compris ce qui se passait, et lui barra le passage de ses bras pour l'empêcher d'entrer.

- Pousse-toi, Espo ! cria-t-il. Je veux parler à ce taré !

- Castle, sors d'ici. Ça ne sert à rien ! tenta Esposito, en le repoussant de ses deux mains, alors que Ryan s'était levé à son tour pour tenter de calmer leur ami.

Ils n'avaient jamais été témoins de la colère de Castle, de cette fureur dans ses yeux. Le voir dans cet état leur fit mal au cœur, mais il était hors de question qu'ils le laissent approcher le suspect.

- Castle, sortez de cette pièce, ordonna Shaw.

- Castle ! Arrête ! lui cria Kate.

Mais, comme s'il ne les entendait pas, contraint de ne pouvoir bouger, bloqué par les bras d'Esposito et Ryan, il hurla à l'intention de Davis Gordon.

- Où est Tyson ? Où est cet enfoiré ?

Davis resta sans réaction aucune.

- Castle …, fit Kate, en l'attirant par le bras.

En sentant la main de Kate sur son bras, il ne put la repousser. Il croisa son regard, à la fois plein de chagrin et de colère, et réalisa qu'elle-aussi était bouleversée.

- Rick, allez viens …, s'il te plaît, fit-elle doucement, en le prenant par la main.

Il ne résista pas, et la laissa l'entraîner en retrait dans le couloir. Esposito referma aussitôt la porte derrière eux. Rick s'adossa au mur, tentant de se calmer, alors que le Capitaine Gates arrivait précipitamment se demandant quelle était l'origine de ces cris.

- Qu'est-ce qui se passe ici ? On vous entend hurler à l'autre bout du poste ! lança-t-elle avec autorité.

- Rien, Capitaine, tout va bien, répondit Beckett, essayant de relativiser la situation.

- Non, tout ne va pas bien ! s'exclama Castle en haussant de nouveau le ton.

Gates fut surprise de trouver Castle aussi furieux. Elle savait que l'interrogatoire de Davis Gordon était en cours, et se demandait ce que le suspect avait bien pu dire pour déclencher la colère de Castle. Comme tout le monde ici, elle ne l'avait jamais vu perdre son sang-froid ainsi.

- Rick …, fit Kate, calme-toi …

- Vous voulez savoir ce qui se passe, Capitaine ? Il se passe que ce taré de Tyson espionne notre intimité … Il est capable de dire quand et comment je fais l'amour à ma femme ! s'écria-t-il en dévisageant Victoria Gates, furieusement.

Le Capitaine, choquée autant par cette révélation, que par le ton employé par Castle pour s'adresser à elle, resta sans voix. Rick lui-même, alors que les mots sortaient de sa bouche, s'étonna d'oser hurler ainsi sur Victoria Gates, mais c'était comme si toute l'angoisse et toute la colère accumulées s'évacuaient d'un seul coup, et il ne pouvait l'empêcher.

- Faites quelque chose, Capitaine ! Il faut faire quelque chose avant qu'il ne détruise notre vie ….

Kate, déjà bouleversée par le fait que Tyson ait pu avoir ainsi accès à leur intimité, le cœur maintenant broyé par la détresse de Rick, était incapable d'agir. Quant à Shaw, elle était aussi meurtrie par la scène à laquelle elle venait d'assister. Impuissantes, elles regardèrent Castle s'éloigner vers la salle de repos.

- Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda Gates à l'intention de Shaw, réalisant d'un coup d'œil, que Beckett était aussi choquée que Castle était énervé, et qu'il était inutile de lui parler pour l'instant.

- Davis Gordon sait des choses très intimes de leur vie privée, expliqua Shaw. Ce que Castle a dit … Il sait ça. Il a aussi eu connaissance de certaines de leurs conversations privées.

- Il les a observés chez eux ?

- Apparemment oui …, répondit Jordan Shaw, tout en réfléchissant.

- Et on n'a toujours rien sur Tyson ?

- Non. Mais c'est lui.

Kate n'entendait que quelques bribes de la conversation de Gates et Shaw tant elle était plongée dans ses tourments. Sans se préoccuper davantage de ce qu'elles disaient, elle se précipita pour rejoindre Rick. Un instant, elle avait pensé qu'il valait mieux le laisser se calmer tout seul, mais elle ne pouvait s'y résoudre. Elle ne pouvait le laisser se torturer ainsi et se mettre dans un état pareil.

Elle le trouva dans la salle de repos, dans la pénombre, appuyé contre la fenêtre à scruter la nuit. Il tourna des yeux pleins de tristesse vers sa muse, alors qu'elle entrait. Elle ne dit rien. Il n'y avait rien à dire. Elle voulait simplement qu'il s'apaise. Elle s'avança, et l'enlaçant par la taille, vint se blottir contre lui. Il passa un bras derrière ses épaules, la serrant contre sa poitrine, et lova son visage dans son cou. Ils restèrent ainsi quelques secondes sans rien dire, profitant simplement du réconfort de leur étreinte.

Ainsi blotti contre elle, il sentait le parfum rassurant de sa peau, son bras autour de sa taille qui le serrait si fort contre elle, sa bouche qui effleurait son cou, sa main caressant doucement sa nuque, ses doigts glissant légèrement dans ses cheveux. Peu à peu, il s'apaisa. Il ne savait pas ce qui l'avait mis le plus hors de lui. Le fait que ce gars ait connaissance de ce moment d'intimité. Qu'il le dévoile à leurs amis. Ou qu'il le salisse par les mots qu'il avait utilisés. Peut-être un peu des trois. Mais les mots sans aucun doute avaient déclenché sa rage. Cette façon qu'il avait eu de ternir son intimité avec Kate, d'en donner une image dégradante qui était à l'encontre de tout ce qu'ils pouvaient partager.

Doucement, il desserra son étreinte pour la regarder, la tenant toujours par la taille, comme s'il avait besoin de la garder tout contre lui.

- Kate … je suis désolé, fit-il, plongeant ses yeux dans les siens.

- Ne le sois pas mon cœur …

- Ce qu'il a dit …, devant tout le monde en plus. C'est dégradant … c'est …, ce n'est pas nous.

- Rick, ce sont nos amis. Ils savent. Ne t'inquiète pas pour ça …, fit-elle en lui déposant un baiser sur les lèvres.

Il soupira, d'un air dépité.

- Hey … mon cœur, allez, on ne doit pas le laisser gagner, reprit-elle doucement, en caressant sa joue.

Elle avait raison bien-sûr, mais cette fois c'était allé si loin. Il était difficile de se raisonner et de lutter contre toutes les pensées qui envahissaient son esprit, et toutes les émotions qui bouleversaient son cœur.

- Plus ça va, plus il pénètre dans notre intimité, reprit-il. Il touche à ce qu'il y a de plus fort entre nous.

- Je sais bien, mais il le fait exprès. Davis s'est obstiné jusqu'à sortir cette phrase finale. Tyson voulait qu'on l'entende. Il voulait te mettre hors de toi. Il savait bien que s'il touchait à ça, ça te rendrait fou …

- Il a réussi …, fit-il tristement.

- Si on rentrait, mon cœur ? proposa-t-elle en le regardant avec tendresse.

- Kate … on ne peut pas rentrer alors que Tyson se balade tranquillement et nous menace.

- Si, on peut. Il n'y a rien de plus à faire ici ce soir, et on va finir par devenir dingues …

Il repensa à sa conversation avec les gars, il y a une heure à peine. Oui, Kate avait changé. Tout était différent. Pour elle. Pour eux. Avant, elle se serait obstinée à passer la nuit au poste pour ressasser les mêmes éléments, même s'ils ne donnaient rien.

- J'ai besoin de me reposer, et toi aussi, reprit-elle. Gates va sûrement envoyer des hommes inspecter le loft, et ensuite, on va passer une soirée tranquille tous les deux.

- Et avec Shaw …, ajouta-t-il, souriant légèrement en pensant à l'omniprésence rassurante de Jordan à leurs côtés.

- Oui. Avec Shaw, bien-sûr, sourit-elle.

Justement, Jordan apparut à ce moment-là, et ils se séparèrent lentement, tout en restant côte à côte, contre la fenêtre.

- Castle, je sais que c'est difficile, commença Shaw, mais ne lui donner pas ce qu'il veut C'est comme pour le café, dites-vous bien qu'il ne sait pas. Il ne sait rien de ce que vous partagez.

- Je sais, mais …

- Où avez-vous tenu cette conversation sur le prénom du bébé ? enchaîna Shaw.

- C'était au Sandro's, la dernière fois qu'on y est allés. Avant le départ de Rick, répondit Kate.

- Ok. Et sinon, pour vendredi soir, est-ce que Tyson a pu voir ce dont il a parlé ? Est-ce que ce qu'a dit Davis est vrai ?

L'un comme l'autre hésitèrent à répondre, cherchant les mots pour exprimer ce qu'ils avaient à dire.

- En partie, répondit Rick, sentant bien que Kate était incapable de se lancer sur ce sujet-là. Mais pas la façon dont il a formulé les choses. Ce n'était pas …

- Castle, tout le monde sait qu'il a cherché à choquer et à vous énerver. N'accordez pas de crédit aux mots qu'il a utilisés.

- Comme toujours, Shaw tentait de les rassurer, consciente de l'enfer qu'ils étaient en train de vivre.

- Je suis désolée de vous poser ces questions-là, je sais que ce n'est pas facile, mais vous avez fait l'amour ce soir-là ? continua-t-elle.

- Oui, répondit Rick.

Kate se demandait si elle avait déjà vécu situation plus gênante. Elle savait que Jordan Shaw ne les jugeait pas, et il n'y avait rien d'honteux non plus. Tout le monde ici se doutait bien qu'ils avaient une vie sexuelle tout à fait épanouie, mais livrer comme ça les détails entourant leur intimité, pour elle qui s'efforçait toujours de la préserver, avec pudeur, était vraiment embarrassant.

- Les détails qu'il a donnés aussi sont vrais ? La nuisette, la douche ? demanda Shaw.

- Oui, se contenta de répondre Rick.

- Dans quelle pièce étiez-vous ?

- La chambre.

-Il aurait pu placer une caméra, des micros ?

- Il a déjà réussi à pénétrer dans le loft par le passé, expliqua Kate.

- Mais j'ai renforcé la sécurité depuis, ajouta Rick. On a des alarmes dernier cri, alors franchement je ne vois pas comment ce serait possible. Mais c'est Tyson alors …

- Le loft est plus sécurisé que Fort Knox, précisa Kate. Même si une plume tombait sur le sol, l'alarme se déclencherait.

- Vous activez l'alarme en journée aussi ?

- Oui, dès qu'il n'y a personne à la maison, et la nuit aussi, précisa Castle.

- Quelqu'un aurait pu oublier de l'activer ?

- Je ne pense pas. Tout le monde fait attention. Une fois nous a suffi.

- Il va falloir qu'on vérifie quand même … mais il y a peut-être une autre explication. Dans la chambre, la lumière était allumée vendredi soir quand … ? enchaîna Shaw.

- Oui, un peu …, répondit Rick.

- Les rideaux ? Ouverts ou tirés ?

- Je ne sais plus …

- Ouverts, précisa Kate, mais …

- Il y a un immeuble en face ?

- Oui.

- Ok. Donc il a aussi pu vous observer depuis l'immeuble d'en face. Je vais voir avec Gates pour qu'elle envoie une équipe chez vous. Il faut vérifier chaque pièce rapidement, et aller inspecter le bâtiment d'en face pour voir s'il a pu se planquer quelque part pour observer. On sera fixés.

- Ok.

- Jordan, on aimerait rentrer si cela ne pose pas de problème …

- J'allais vous le suggérer, répondit Shaw en esquissant un sourire. Tout le monde a besoin de repos.


Loft, New-York, 21 heures.

L'équipe technique venait de quitter le loft, sans rien avoir trouvé. Le Capitaine Gates n'avait pas lésiné sur les moyens, et une dizaine d'hommes avaient fouillé chacune des pièces du loft, supervisés par l'agent Shaw, qui méticuleusement, avait revérifié elle-même chaque endroit. Les experts s'étaient concentrés plus particulièrement sur la chambre, le salon, et le bureau de Castle, mais ils n'avaient détecté aucune fréquence ou émission anormales. Il n'y avait ici, d'après eux, ni micro ni camera. Cette nouvelle rassura quelque peu Rick et Kate, qui, fébriles, avaient observé les allers et venues de tous ces étrangers, s'immisçant ainsi dans l'intimité du loft, de leur cocon qui, habituellement, se devait d'être préservé de toutes les horreurs qu'ils affrontaient au travail. Castle avait béni le fait que sa mère ne soit pas encore rentrée, et qu'Alexis passe la nuit chez une amie. Il ne voulait pas qu'elles aient à vivre l'angoisse qui était la leur depuis la veille. Ils en avaient longuement discuté avec Shaw, et celle-ci ne pensait pas que Martha et Alexis puissent être en danger. Tyson ne s'en était jamais pris physiquement à quiconque faisant partie de leur famille ou de leur cercle d'amis. Quand il aurait décidé de passer à l'action, c'est à eux qu'il s'en prendrait, mais pas à Martha ou Alexis. Tout ce que Tyson avait pu apprendre sur eux, il l'avait observé depuis l'extérieur, depuis des lieux publics, et cela les rassurait malgré tout.

Dans l'immeuble d'en face, de l'autre côté de la rue, des officiers avaient confirmé, qu'avec des jumelles, on pouvait apercevoir, depuis un appartement inoccupé du dernier étage qui avait vue plongeant sur le loft, l'intérieur de leur chambre. Ils constatèrent que la porte avait été forcée à plusieurs reprises apparemment, et se lancèrent en quête de preuves du passage d'intrus dans cet appartement. Par contre, ils furent catégoriques. La chambre était visible, certes, mais le lit ne l'était pas. Même avec le meilleur appareil d'observation possible, Tyson n'aurait pas pu voir ce qui s'était passé dans ce lit. Un détail, oui, mais un détail capital pour Rick et Kate. Tyson n'avait donc pas pu assister à l'intégralité de leur nuit, et avait joué quitte ou double, en misant sur le fait que se retrouvant après avoir été séparés une semaine, ils avaient dû faire l'amour ce soir-là. Mais il n'avait rien pu voir de concret. Et rien qu'à cette nouvelle, Rick sentit un poids s'envoler de ses épaules. Il ne supportait pas l'idée qu'un étranger ait pu voir ce qu'ils partageaient de plus intime. Tyson avait joué, comme toujours. Il voulait lui faire perdre la raison.

Après le départ des experts, l'agent Shaw s'était isolée dans le bureau de Rick pour passer quelques coups de téléphone. Elle devait joindre Wade et Clayton pour voir où ils en étaient de leur investigation auprès du voisinage de Davis Gordon, et Esposito et Ryan à qui elle avait demandé de faire une petite recherche. Elle voulait aussi rassurer Victoria Gates, qui sous ses airs sévères, s'inquiétait profondément. Avant qu'ils ne quittent tous trois le commissariat, le Capitaine lui avait intimé de redoubler de prudence, de ne pas quitter Beckett et Castle d'une semelle quand ils étaient à l'extérieur, et de l'appeler immédiatement au moindre doute, ou au moindre signe suspect. Elle lui avait même demandé de la prévenir régulièrement que tout allait bien. C'était comme si le fait que Castle et Beckett quittent le commissariat avait jeté un vent de psychose parmi leurs collègues et amis. Chacun, une fois rentré chez lui, allait se faire un sang d'encre. Tous savaient que le lieu le plus sûr pour Castle et Beckett était le poste, bien évidemment, et qu'à chaque fois qu'ils s'en éloignaient, ils prenaient un risque, mais ils avaient besoin de sortir d'ici, de s'extirper de tout ça, et ils ne pouvaient pas vivre reclus au commissariat dans l'attente que Tyson soit arrêté.

Kate s'attelait à préparer un dîner succinct. Elle n'avait pas vraiment faim, comme certainement Rick et Shaw non plus, tant ils étaient sous le coup de cette angoisse tapie au fond d'eux-mêmes. Mais il fallait qu'elle s'occupe, les mains, l'esprit, pour éviter à tout prix de laisser ses pensées divaguer vers l'enquête et attiser ses peurs. Ce soir, ils ne parleraient pas de Tyson. Ce soir, ils devaient essayer d'oublier, le temps de quelques heures, cette menace angoissante. Ils n'avaient pas le choix. Ils allaient devenir dingues, sinon. Elle jeta un œil à Rick, qui, assis dans le canapé, essayait de se concentrer sur la lecture des petites annonces sur sa tablette. Il s'était dit qu'éplucher les annonces de location d'appartement pour sa mère allait occuper son esprit et lui changer les idées au moins quelques minutes. Sa colère était passée, mais il avait toujours cet air soucieux. Elle le vit soupirer en posant la tablette sur le canapé, dépité.

- Tu n'as rien trouvé d'intéressant ? lui demanda-t-elle gentiment, depuis la cuisine.

- Je ne peux pas me concentrer sur la recherche d'un appartement, alors que …, expliqua-t-il, en se levant pour la rejoindre.

- Je sais mais …il faut le sortir de ta tête, mon cœur, sinon …

- J'essaie, répondit-il en s'asseyant derrière l'îlot central, la regardant s'affairer. Tu as besoin d'aide ?

- Non, ça va, merci, sourit-elle légèrement.

- J'ai réfléchi, et je crois que je viens de comprendre quelque chose, Kate.

- Castle … On n'a dit qu'on ne parlait pas de l'enquête ce soir.

- Oui, mais c'est important …, insista-t-il.

- Ok. Dis-moi …

- A chaque fois, Tyson s'applique à nous torturer un peu plus. Chaque étape de son plan, la lettre, la mort d'Ellie, l'arrestation de Davis, n'est qu'un moyen de nous faire passer des messages qui nous bouleversent. Et à chaque fois, l'acharnement psychologique est un peu plus douloureux. Tout son plan ne sert qu'à une chose, Kate. Préparer l'ultime étape.

- L'ultime étape ?

- Oui. Le but final de son plan est de s'en prendre à nous, ça on le sait. Mais je crois qu'il veut, qu'au moment où il enclenchera cette étape finale, on soit au plus bas, on soit le plus affaiblis possible psychologiquement parlant. Tout le plan ne sert qu'à ça. A ça et à rien d'autre.

- Donc pour que son plan fonctionne, il a besoin qu'on soit affaiblis …, fit-elle, commençant à comprendre son raisonnement.

- Parce qu'il a peur … Shaw a raison …, il n'est pas sûr de lui.

- Oui, il ne nous torture pas juste parce que ça le fait marrer. Il le fait parce qu'il sait …

- Qu'on est redoutables, fit Rick, terminant la phrase de sa muse, tout en se levant, et passant derrière l'îlot central pour se rapprocher d'elle. Je ne sais pas ce qu'il nous réserve, mais il a bien conscience que pour y parvenir, il doit nous détruire psychologiquement d'abord.

Il passa une main dans son dos et l'attira contre lui.

- Et il n'y parviendra pas, ajouta-t-il en esquissant un sourire.

- On a peut-être bien trouvé la faille dont parlait Shaw …, continua-t-elle, passant ses bras autour de son cou, tout en plongeant ses yeux dans les siens. C'est là-dessus qu'il va falloir jouer si on veut le coincer à un moment ou un autre.

- Oui. Il attend sans doute qu'on soit au plus bas pour agir …, alors le moment venu, quand on aura assez d'éléments, on pourra jouer nous aussi avec lui, et le lui laisser croire.

- Et quand il pensera qu'il a atteint son but …

- Bam ! lança Rick avec un sourire.

- Bam ?

- Oui, bam ! Le piège se refermera !

Elle sourit, tandis qu'il la serrait plus fort contre lui, et déposait ses lèvres sur les siennes. Elle répondit à son baiser avec tendresse, et il sentit aussitôt sa langue venir chercher la douceur de la sienne, sa main glisser dans sa nuque pour l'attirer au plus près d'elle. Leur chaste baiser, se mua en un baiser langoureux, comme incontrôlable, qui immédiatement fit naître une pointe de désir au fond de leurs ventres. Ils étaient l'un comme l'autre à fleur-de-peau, tant les émotions vécues aujourd'hui les avaient troublés au plus profond d'eux-mêmes. Déjà en temps normal, le moindre contact entre eux pouvait vite devenir explosif, mais ce soir, ils avaient tellement besoin de se rassurer dans les bras l'un de l'autre. Lentement, néanmoins, leurs bouches se séparèrent, à regret, conscients qu'ils n'étaient pas seuls ce soir, et ils restèrent ainsi, front contre front, leurs souffles mêlés.

- Il ne gagnera pas, Rick, chuchota Kate.

- Non. Tant qu'il ne détruire pas ça, il ne gagnera pas. Et il ne peut pas le détruire, parce que c'est là, fit-il en pointant le cœur de sa muse d'un doigt, et là-aussi, en posant la main sur son propre cœur.

Elle le regarda avec tendresse, heureuse que sa colère de tout à l'heure se soit muée en cette détermination, et cette conviction qu'ensemble, ils étaient plus forts que Tyson. Ils venaient de comprendre quelque chose de fondamental dans le plan de ce psychopathe. Ils avaient réalisé à quel point Tyson avait besoin de les affaiblir, de les voir devenir l'ombre d'eux-mêmes, de les savoir en proie au doute, pour ensuite pouvoir s'en prendre physiquement à eux. Ce n'était pas juste parce qu'il se réjouissait de leur souffrance, c'était parce que ça faisait partie du plan à part entière. D'ailleurs cet affaiblissement psychologique était sa méthode habituelle, celle qu'il utilisait avec ses pantins. Il profitait toujours de leur faiblesse psychologique pour agir. Jamais il ne s'était attaqué à eux jusque-là parce qu'il savait sûrement combien ensemble ils étaient capables d'affronter tous les défis, et de se sortir de toutes les situations, tant la force de l'un complétait celle de l'autre, tant l'un aurait donné sa vie pour l'autre. Pour faire échouer son plan, il fallait s'immiscer dans cette faille qui existait bel et bien : ne pas se laisser affaiblir. En parallèle, l'enquête allait finir par payer, forcément, peut-être grâce aux traces laissées par Kelly Nieman, et ils finiraient par pouvoir piéger Tyson. Comment ? Ils ne le savaient pas encore. Mais ils y parviendraient. Cette discussion, après une journée douloureuse, leur avait redonné à tout deux confiance. Mais le plus dur était à faire, car il ne suffisait pas de savoir pour l'en empêcher. Les réactions de leurs cerveaux, de leurs cœurs, étaient instinctives, viscérales, et il était difficile de lutter contre elles, quand, à chaque fois, Tyson les torturait un peu plus. Ils avaient tous deux conscience qu'il ne suffisait pas de lui montrer qu'il ne réussissait pas à les détruire, il fallait réellement être le moins affectés possible, et emplir tout leur être de pensées positives, de ces petits bonheurs du quotidien qui allaient permettre à leurs âmes de lutter contre la torture psychologique qu'il leur infligeait. S'ils gagnaient ce combat psychologique, alors jamais Tyson ne pourrait les atteindre.

- Tu sais ce qu'on devrait faire ce soir ? demanda-t-elle doucement.

- Vérifier que les rideaux sont bien tirés, et inciter Shaw à aller se coucher tôt ? suggéra-t-il avec un petit air coquin.

- Je vois que tu vas mieux, sourit-elle. Mais non, je ne pensais pas à ça. On devrait décorer le sapin.

- Tu as envie de décorer le sapin ? s'étonna-t-il en esquissant un sourire.

- Oui, sourit-elle. C'est ce qu'on avait prévu de faire aujourd'hui, et puis tu as dit que j'allais l'adorer quand il serait décoré, non ?

Il sourit, content que cette envie émane d'elle. Elle était tout simplement merveilleuse. Il savait à quel point elle l'était bien-sûr, mais dans des circonstances comme aujourd'hui, il réalisait plus encore la chance qu'il avait qu'elle partage sa vie, qu'elle soit sa femme. Noël était une période si douloureuse pour elle, qu'elle commençait tout juste à appréhender de nouveau avec joie à ses côtés. Il avait craint que cette affaire, cette menace qui pesait sur eux, ne l'attriste de nouveau, ne lui rappelle de mauvais souvenirs, et au final ne la détourne de nouveau de cette fête que lui affectionnait tant et qu'il tenait à partager avec elle. Mais au contraire, c'était comme si aujourd'hui, elle avait besoin de Noël pour garder la tête hors de l'eau, pour se raccrocher aux bonheurs simples, et ne pas sombrer totalement dans cette angoisse, qu'ils se devaient de contrer, pour l'empêcher de s'immiscer dans chaque parcelle de leur être et de les détruire à petit feu.

- Oui, tu as raison. On va décorer le sapin ce soir, répondit-il avec un grand sourire.

- Ok. On dîne et on s'y met ?

- D'accord, fit-il en lui déposant un dernier baiser sur les lèvres, avant de se résoudre à desserrer son étreinte.


Chapitre 17

Loft, New-York, 22 h.

Tous les trois installés autour de la table, dînant simplement, tentaient d'apprécier la soirée et de discuter, de tout, sauf de l'enquête et de Tyson. Jordan Shaw avait eu des nouvelles des agents Wade et Clayton, qui étaient rentrés à leur hôtel pour la nuit. L'enquête de voisinage n'avait pas donné de résultats très concluants. Du moins ils n'avaient rien appris de nouveau. Davis Gordon était un locataire discret, que ses voisins ne voyaient pratiquement pas, pour ne pas dire jamais. Il n'avait tissé de relation avec personne, et s'était montré froid envers les quelques personnes qui avaient pu avoir un contact ponctuel avec lui ces dernières semaines. D'après le propriétaire de l'appartement que Davis occupait, le loyer était payé en liquide chaque semaine via une enveloppe déposée dans sa boîte à lettres. La police scientifique avait passé le logement au crible, et relevé quelques échantillons d'ADN qui avaient été transmis au laboratoire. Rien n'avait attiré l'attention des experts, si ce n'est que l'appartement n'était quasiment pas meublé, ne contenait que le minimum vital et surtout rien de personnel. Jordan avait aussi pu joindre Ryan qui lui avait expliqué que Davis Gordon était en cellule pour la nuit, et qu'un psychiatre viendrait le lendemain matin pour l'examiner. Mais Ryan et Esposito avaient aussi obtenu une information à même d'expliquer certaines de leurs incertitudes. Elle avait eu cette idée par hasard, et avait ressenti une pointe de satisfaction en entendant la bonne nouvelle : Kelly Nieman avait travaillé comme bénévole à la prison de Coyote Ridge à Washington, il y huit mois de ça. Elle avait donc pu être en contact avec Davis Gordon alors qu'il était incarcéré. Cela ne faisait pas vraiment avancer l'affaire dans le sens où ça n'aidait en rien à mettre la main sur Tyson et Nieman, mais au moins, tout s'éclaircissait. Nieman était systématique dans les stratégies qu'elle utilisait. Même si elle ne tuait pas, elle avait elle aussi une sorte de mode opératoire dans les façons dont elle usait pour tromper le monde. Jordan avait gardé pour elle toutes ces informations, qui pourraient attendre le lendemain. Elle savait combien Beckett et Castle avaient besoin de s'extirper du poids de leur angoisse. Ce soir, même si elle-aussi était bouleversée par toute cette affaire, elle voulait faire son possible pour amener ses collègues et amis à penser à tout autre chose, autant parce qu'elle n'aimait pas les voir souffrir ainsi, que parce qu'elle était convaincue que si la pression ne retombait pas, Tyson allait finir par gagner. Il les aurait à l'usure. L'interrogatoire de Davis Gordon avait réussi à faire sortir Castle de ses gonds. Et elle avait vu la terreur dans le regard de Beckett. Comme souvent, ensemble, ils avaient réussi à s'apaiser, à reprendre le dessus pour cette fois, mais il était vital, au sens propre du terme, qu'ils parviennent à le faire sortir de leur tête, à se raccrocher à des petits moments de bonheur. Plus ils seraient affaiblis psychologiquement, plus Tyson réussirait à un moment ou un autre, malgré toutes les précautions qu'ils prenaient, à s'attaquer à eux. Physiquement cette fois.

- Alors ce bébé, vous ne savez vraiment pas si c'est un petit garçon ou une petite fille ? demanda Shaw.

- Non, sourit Kate. On préfère ne pas savoir pour le moment.

- Enfin, Beckett ne veut pas savoir, précisa Rick.

- Vous saviez pour Lily ? demanda Kate.

- Non, j'étais comme vous, expliqua Jordan. Je ne voulais pas savoir, c'est tellement plus beau d'avoir la surprise le jour J. Mais mon mari a fait des pieds et des mains pour me convaincre que c'était bien plus pratique de savoir à l'avance.

- Ça me rappelle quelqu'un …, fit Kate avec un sourire.

- Il faudra que vous nous présentiez cet homme si pragmatique un jour. Je suis sûr qu'on pourrait s'entendre, sourit Castle.

- Oh oui …, je n'en doute pas ! Mon mari a même pris rendez-vous en douce avec un autre gynécologue pour lui montrer les photos de l'échographie afin qu'il lui dise le sexe du bébé.

- Et il a réussi à savoir ?

- Non ! Le gynécologue a refusé de lui dire … Heureusement pour lui, parce qu'il ne s'en serait pas tiré comme ça !

Ils sourirent tous les trois. Castle réalisa que Jordan Shaw avait quelques traits de caractère communs avec sa chère épouse. Outre leur pugnacité, leur détermination et leur efficacité dans le travail, elles étaient toutes deux des femmes de caractère, pas du style à se laisser marcher sur les pieds par un mari frondeur.

- Et vous Castle vous n'avez rien fait pour savoir ? lança Shaw, avec un petit sourire malicieux.

- Moi ? Euh … non … bien sûr que non …, marmonna-t-il. Kate me mettrait une balle entre les deux yeux, si …

- Vous m'étonnez, là. Vous n'avez même pas tenté de soudoyer le gynécologue ? insista Shaw.

Rick ne répondit rien, tentant d'éviter le regard de Kate, comme un enfant prenant conscience que sa bêtise allait être révélée au grand jour. Jordan Shaw était redoutable. Il admirait ce pouvoir qu'elle avait, mais c'était flippant. Il voyait bien que Kate avait compris. Il ne pouvait rien lui cacher, il n'était même pas la peine d'essayer de mentir ou de nier, elle le connaissait trop bien.

- Castle ? insista Kate, sentant rien qu'à son regard qu'il cachait quelque chose.

Elle le savait tout à fait capable de ruser en douce pour tenter de connaître le sexe de leur enfant. Il était tellement impatient, et voulait toujours tout savoir tout de suite.

- Euh …. J'ai droit à un joker ? fit-il avec un sourire charmeur.

- Castle ! Tu as tenté de soudoyer le gynécologue ? s'offusqua Kate.

- Non … pas vraiment … enfin … ne t'en fais pas, je ne lui ai pas proposé d'argent ! Et je n'en sais toujours pas plus que toi.

- Oh s'il n'y a pas eu corruption, tout va bien alors, ironisa-t-elle, en le regardant avec un air sévère.

- Eh bien … non, pas de corruption, non, mais peut-être juste une toute petite tentative de rien du tout mais il n'a …

- Qu'as-tu fait, Castle ? fit-elle en lui faisant son regard froid et terrifiant.

Quand elle le dévisageait ainsi, il avait l'impression de se retrouver en face d'elle dans la salle d'interrogatoire. Il avait beau connaître chacune de ses mimiques par cœur, lorsqu'elle jouait de ses yeux fâchés, il y avait toujours quelques secondes durant lesquelles il avait un petit doute. Etait-elle vraiment fâchée ? Ou bien en profitait-elle simplement pour lui faire payer la monnaie de sa pièce en faisant mine d'être mécontente ?

- Eh bien, tu sais dans son cabinet, il y a toutes ces vieilles photos des Mets, et cette balle de baseball qui lui sert de presse-papier, alors …, commença-t-il à expliquer.

- Tu lui as proposé d'avoir des places aux premières loges pour les matchs des Mets ? fit-elle, comprenant aussitôt.

Il acquiesça d'un regard, tandis que Jordan Shaw souriait, amusée comme souvent par les interactions insolites qui se jouaient entre Castle et Beckett. Elle les avait découverts évoluant dans leur travail, mais dans le privé, leur relation était d'une richesse infinie. Plus elle les côtoyait, plus elle comprenait ce qui pouvait les séduire l'un l'autre, et ce qui faisait que leur relation pouvait apparaître aux yeux de beaucoup comme exceptionnelle, voire même magique.

Kate se contenta de le dévisager en soupirant. Elle ne lui en voulait pas vraiment, d'autant plus qu'il n'avait rien réussi à apprendre. Elle n'aurait peut-être pas apprécié qu'il sache avant elle, et qu'il le lui cache. Mais il ne savait rien de plus. Et il avait pris son air de petit garçon désolé, celui qui l'amusait et l'attendrissait toujours.

- Mais je me suis rendu compte que c'était une très mauvaise idée, reprit-il. Je n'aurais pas pu garder le secret, et tu aurais su que je savais, et … j'aurais fini une balle entre les deux yeux sans même avoir le bonheur de voir notre bébé …

- Heureusement que tu as peur de moi alors …

- Je ne te le fais pas dire. Tu es terrifiante, fit-il, en faisant mine de trembler de peur.

Elle sourit. Il sut qu'elle ne lui en voulait pas.

- De toute façon, il a dit qu'il aurait refusé de me dire quoi que ce soit en l'absence de Madame Castle.

- Une chance pour lui, sinon lui-aussi, je ne donnais pas cher de sa peau ! lança Shaw en riant.

- Il est incorruptible ce gynécologue. Un vrai défenseur de la cause féminine, grogna Castle.

- Son métier est de prendre soin des femmes, c'est un peu normal non ? fit remarquer Kate.

- Même pas une once de solidarité masculine …

- Tu as fait autre chose pour tenter de savoir ? demanda Kate. Avoue tout, tant qu'on y est …

- Non, à part parler à Bébé à travers ton ventre pour qu'il me renseigne sur son sexe …, sourit-il.

Kate et Jordan le regardèrent toutes deux avec étonnement, avant d'éclater de rire.

- Vous êtes extraordinaire tous les deux …, sourit Shaw. Je ne sais pas si c'est un garçon ou une fille, mais ce qui est sûr c'est que le mélange va être détonnant … Je vous souhaite bien du courage.

- Surtout s'il tient de son père, soupira Kate.

- Je crois que sa mère n'est pas en reste, ajouta Rick, en la regardant de son petit air taquin.


Loft, New-York, minuit.

Ils étaient là tous deux, dans l'obscurité, à admirer le sapin. Jordan était montée se coucher dans la chambre d'amis il y avait un moment de cela, les laissant à leur intimité. Ils étaient épuisés, après cette journée interminable, mais ils avaient tenu à prendre le temps de décorer le sapin avant d'aller se coucher. Chaque chose, même des plus banales, leur permettant d'échapper à la pression exercée sur eux par Tyson avait son importance. Ils avaient passé une bonne heure à finaliser la décoration. Rick, qui d'ordinaire, était le maître ès-décorations de Noël au loft, avait laissé Kate superviser les opérations, heureux qu'elle s'implique, et qu'elle en ait eu envie tout simplement. C'était la première fois qu'ils décoraient ensemble le sapin. Pour lui c'était important. Il l'avait vue se réjouir, réfléchir au positionnement de chaque boule, ou de chaque lumière. Le résultat reflétait ce qu'elle aimait, tout en simplicité. Pendant quelques instants, ils avaient réussi à oublier leur journée, leurs angoisses, l'enquête. Ils avaient réussi à se plonger dans la magie de Noël, une magie qui s'affichait là, dans la pénombre du salon. Devant leurs yeux émerveillés, le sapin, verdoyant, se dressait maintenant illuminé de mille petites lumières tremblotantes. Les boules de verre multicolores renvoyaient, en mille facettes, les lueurs clignotantes des guirlandes électriques. Sur les branches épaisses, quelques poignées de givre argenté donnaient l'illusion qu'elles étaient garnies de neige. Des rubans, des cheveux d'ange, et autres petites figurines de bois étaient suspendus aux branches. Il ne manquait plus que l'étoile à placer au sommet, mission qui revenait, traditionnellement, à Alexis.

- Alors ? Il n'est pas beau mon sapin trop grand ? lui lança Rick en souriant.

- Il est magnifique …, mais plus petit il aurait été tout aussi beau, répondit-elle avec un sourire.

- Tu vas voir, quand on aura décoré le reste du salon …, ce sera encore plus chouette.

- Le reste ? fit-elle en le regardant d'un air un peu inquiet. On avait dit qu'on ferait les choses plus simplement cette année, non ?

- Je sais, mais il faut au moins le village du Père-Noël.

Elle fit une petite grimace.

-Kate …, allez, le village du Père-Noël, avec toutes ces petites maisons, et l'église et la crèche … Le petit Jésus dans sa mangeoire …

- Tu as besoin de Jésus dans sa mangeoire pour fêter Noël ? Tu ne vas jamais à l'église, alors oublie Jésus, la crèche et tout ce qui va avec.

- Bon, tu marques un point. On oublie Jésus. Mais il faut le village du Père-Noël.

- Le Père-Noël vit au Pôle-Nord, il se moque bien d'avoir un village dans notre salon.

- Ah bon ? Le Père-Noël vit au Pôle-Nord ? lança-t-il d'un air taquin, en enroulant ses bras autour de sa taille.

- Tu sais bien ce que je veux dire, sourit-elle, en le regardant tendrement.

- Je constate que Madame je ne crois pas au Père-Noël a l'air bien renseignée sur notre ami en rouge.

- Pas de village mon cœur …, chuchota-t-elle en approchant son visage du sien.

- Juste le train électrique alors ? suggéra-t-il en effleurant ses lèvres.

- Ton train m'a donné le tournis l'an dernier …, fit-elle doucement, en l'embrassant.

- Oui, mais j'adore le train …, continua-t-il entre deux baisers.

Elle posa les mains à plat sur son torse, tout en le regardant dans les yeux.

- Quel est le rapport entre un train électrique et Noël en plus ? demanda-t-elle. Ce n'est pas une décoration, c'est juste un truc bruyant qui me donne mal au cœur …

- Eh bien … c'est … un jouet … et Noël c'est la fête des enfants, alors un train … c'est cool un train !

Il avait l'air si enthousiaste à l'idée de pouvoir installer son train électrique. On aurait dit un vrai petit garçon, mais c'est aussi pour ça qu'elle l'aimait. Ce débordement d'enthousiasme. Et ils en avaient bien besoin en ce moment.

- Bon. Ok pour le train, soupira-t-elle.

- Tu es géniale ! lança-t-il tout sourire.

Il l'embrassa, tout joyeux, avant de la regarder de nouveau, comme s'il venait d'avoir une illumination.

- Mais s'il y a le train, il faut la montagne de neige ! fit-il, comme une évidence.

- La montagne de neige ? s'étonna-t-elle en le dévisageant avec une petite moue.

- Oui. Le train sans le tunnel, ce n'est pas marrant. Donc il faut la montagne, expliqua-t-il comme une évidence.

- Et après la montagne ?

-Rien d'autre … Ah si !

- Quoi encore ?

- La boule de gui … pour que je puisse t'embrasser encore et encore …

- Tu n'as pas besoin de boule de gui pour m'embrasser, sourit-elle.

- Non. Mais s'embrasser sous le gui c'est gage de bonheur et de longue vie, et c'est la tradition, expliqua-t-il, tout en écartant quelques mèches de cheveux qui couraient sur sa joue.

Elle sourit, et il l'embrassa tendrement, tout en prenant son visage entre ses mains.

- On va se coucher ? proposa-t-il.

- Oui, je suis épuisée … et demain, Shaw veut qu'on soit à huit heures à l'AECOM.

Ils allaient rejoindre la chambre, quand ils entendirent la porte du loft s'ouvrir dans leur dos, et Martha entrer.

- Oh, les enfants, c'est absolument magnifique ! s'exclama-t-elle avec enthousiasme, en contemplant le sapin illuminé.

- Merci, Mère … Mais ne fais pas trop de bruit, on a une invitée qui dort en haut.

- Une invitée ? s'étonna Martha.

- Oui, l'agent Shaw passe la nuit ici, expliqua-t-il.

- Jordan Shaw ? Elle est sur une enquête avec vous ? demanda Martha.

- Oui. Elle est arrivée de Washington hier pour nous seconder sur une affaire, répondit Kate, tentant de ne pas laisser paraître que rien que le fait d'en parler, faisait resurgir immédiatement la petite boule d'angoisse au fond de son ventre.

- Oh … ce doit être une enquête difficile alors si le FBI vous épaule, constata Martha en se débarrassant de son manteau.

- Oui, en effet, répondit Kate.

- Tout va bien au moins ? s'inquiéta soudain Martha en les dévisageant, comme si elle s'était rendu compte de quelque chose.

- Oui, mentit Rick.

- Katherine ?

- Oui, tout va bien.

- Vous me prenez pour un lapin de six semaines tous les deux ? Que se passe-t-il ?

- Comment ça que se passe-t-il ? fit Rick, comme s'il s'étonnait de la question qu'elle posait. On a décoré le sapin et …

- Je ne te parle pas de ça. Il y a quelque chose … Je sens quelque chose. Vous êtes soucieux tous les deux. Il y a un problème avec le Bébé ?

- Non, Mère. Ne t'inquiète pas. Bébé va très bien.

- Il bouge même de plus en plus ce petit diable, ajouta Kate, tentant de détourner la conversation.

- Richard ?

- Quoi ? fit-il bêtement.

- Oh ! Diable ! Que tu es pénible ! Comment peux-tu croire encore à ton âge me cacher quand quelque chose ne va pas ?

- Mère …, soupira Rick.

- Katherine ? Que se passe-t-il ? tenta Martha en dévisageant sa belle-fille, avec espoir qu'elle soit plus loquace.

Kate comprenait qu'elle se fasse du souci, mais elle n'osait imaginer dans quel état elle serait si elle savait ce qui se tramait. Elle n'en dormirait plus la nuit. Ils ne pouvaient pas lui dire.

- Martha, je vous assure que c'est cette affaire qui nous tracasse, tenta de la rassurer Kate. C'est compliqué et on est épuisés.

Martha les dévisagea encore quelques secondes, et eut l'air d'accepter les explications de Kate, comme si elle pouvait lui faire davantage confiance qu'à son fils.

- Je vous laisse le bénéfice du doute. Mais s'il s'avère que vous me cachez quelque chose …, leur lança-t-elle en les dévisageant tour à tour.

- Bonne nuit, Mère, ne t'inquiète pas, fit Rick en l'embrassant.

- Bonne nuit, Martha, sourit Kate.

- Bonne nuit, les enfants.

Ils s'éloignèrent vers la chambre, torturés de n'avoir rien pu lui dire. Il ne pouvait pas lui parler de Tyson. Il ne pouvait pas lui dire que sa vie, et celle de Kate, étaient en danger à cause de ce psychopathe qui les hantait depuis des années. Qu'est-ce que cela aurait changé que toute leur famille soit morte d'inquiétude ? Ce que l'on ne sait pas ne nous tue pas.

Martha monta se coucher à son tour, mais elle n'était pas dupe. Elle sentait bien qu'il y avait quelque chose d'anormal. Il y avait depuis la veille déjà une sorte de malaise palpable. Pas entre Richard et Katherine. Ces deux-là respiraient l'amour à longueur de journée. Mais l'un et l'autre lui avaient semblé soucieux, comme s'ils étaient préoccupés par quelque chose mais tentaient de ne pas le montrer. C'était forcément en lien avec le travail. C'était toujours en lien avec le travail. Elle espérait qu'il n'y ait rien de grave. Mais quand Richard lui cachait des choses, c'était toujours grave. Avant même de savoir de quoi il s'agissait, elle était déjà inquiète.


Quelque part dans New-York, minuit.

Ils avaient traversé une bonne partie de Sutton Palace à pied, avant de s'engouffrer dans le métro. Une part de lui avait maudit cette neige qui n'en finissait plus de tomber, et l'avait gelé jusqu'aux os. Mais grâce à ce blizzard, les rues étaient totalement désertes, et ils étaient passés inaperçus, se fondant dans la nuit noire. Sa mission était accomplie, et la deuxième phase du plan avait été lancée sans encombre. En remontant la rue où ils vivaient désormais depuis la nuit dernière, il s'était réjoui de la tournure que prenaient les événements, tout en triturant sa petite cordelette enfouie au fond de la poche de son blouson. Son précieux outil s'était montré efficace comme toujours.

Tuer Glen Haner s'était révélé presque plus facile que prévu, et ne lui avait pas pris plus de dix minutes. Il était entré dans l'immeuble de pierres brunes, où Tanner était au rendez-vous. Tanner avait toujours été moins docile, moins malléable que Davis, qui lui était la marionnette la plus parfaite, la plus aboutie de leurs créations. Pendant un moment, il avait même songé renoncer à Tanner, pensant qu'elle ne parviendrait jamais au résultat escompté avec lui. Il était plus futé que Davis, et pendant les premiers mois, il avait résisté, il avait été coriace, et avait refusé, même sous la menace, de les laisser pénétrer son esprit. Il ne parlait pas pourtant, ou très peu, mais quand elle tentait de s'adresser à lui, et d'opérer la même manipulation mentale que sur Davis, il se contentait de fermer les yeux, ou de se boucher les oreilles. Il fuyait son regard, il disparaissait dans sa bulle. Le frapper n'y changeait rien, le torturer non plus, ni même le menacer de lui tirer une balle dans la tête. Il avait fini par craquer, le jour où il lui avait montré la photo qu'il avait prise de ses parents attablés dans un restaurant de Washington. Quand Tanner avait compris que s'il n'obtempérait pas, il s'en prendrait à ses parents, il avait cessé de résister. Elle était persuadée qu'il était la cible parfaite pour la deuxième phase de leur plan. Elle avait persévéré, et elle avait bien fait. Tanner était devenu, lui-aussi, un jouet entre leurs mains. Il était différent de Davis. Il y avait encore des moments où sa personnalité rebelle réapparaissait, mais elle l'avait pris par les sentiments. Avec Tanner, elle avait usé de ses charmes, de sa sensualité pour l'amadouer. Elle était pleine de ressources quand il s'agissait de mener à bien leur plan machiavélique. Cela avait parfaitement fonctionné. Tanner s'était attaché à elle, et agissait maintenant dans le but de la contenter.

Avec Tanner, ils avaient gravi les trois étages sans croiser personne. Il était près de minuit déjà, et un dimanche soir, dans ce quartier plutôt huppé, les New-Yorkais étaient déjà rentrés chez eux, et bien souvent couchés, ne pensant plus qu'à la longue journée de travail qui les attendait le lendemain. Tanner n'était que son sésame pour faire ouvrir la porte à Glen Haner. Une fois entrés, tout était allé très vite. Aidé par l'effet de surprise, il l'avait maîtrisé de son arme braquée sur son flanc. Maîtriser un homme, même avec une arme, s'avérait plus compliqué qu'une femme. Mais ils avaient anticipé ce genre de détail. Et Tanner effectua à la perfection ce pour quoi il avait été entraîné, bâillonnant leur victime, puis entravant ses bras et ses jambes. Glen Haner n'avait eu ni le temps d'hurler, ni de se débattre, ni même de prendre conscience de ce qui lui arrivait. Il avait ensuite pris plaisir à faire à Tanner une petite démonstration de l'étranglement parfait. Avec Glen, ce n'était pas comme avec toutes ces femmes, il n'avait eu ni envie ni besoin de jouer. Il avait fait vite, se contentant de serrer froidement la cordelette autour de son cou, tandis que Tanner avait observé la vie quitter les yeux de leur victime. Le plus long avait été la mise en scène, et le nettoyage de la scène de crime.

Il avait raccompagné Tanner jusqu'au foyer social Lincoln, sans échanger le moindre mot avec lui. Il lui avait remis un téléphone prépayé, et lui avait ordonné de ne pas quitter sa chambre jusqu'à ce qu'il reçoive leur appel. Il lui avait promis que s'il se montrait bien obéissant, elle passerait le voir au cours de la soirée le lendemain. Le visage de Tanner s'était illuminé d'un sourire, et il l'avait regardé rejoindre le foyer.

A l'angle de Kingston Avenue, il s'était faufilé comme une ombre dans la ruelle, pour rejoindre l'immeuble où elle devait l'attendre avec impatience.