Chapitre 22
Bureau du Capitaine Gates, 15h30.
Rick frappa à la porte ouverte du bureau du Capitaine Gates, qui assise à son bureau, leva aussitôt les yeux vers lui. Il ne voulait pas la déranger, mais après la façon dont il lui avait adressé la parole la veille, suite à l'interrogatoire de Davis Gordon, il tenait à s'excuser. Ce n'était pas dans ses habitudes de perdre son sang-froid ainsi, et surtout de manquer de respect à Gates. Il la taquinait souvent, certes, il jouait à l'exaspérer, mais ne dépassait jamais vraiment la limite de ce respect qu'il lui vouait, comme tous les membres de l'équipe. Il se doutait bien qu'elle était suffisamment compréhensive pour faire la part des choses, et qu'elle ne lui en tiendrait certainement pas rigueur, sinon elle l'aurait déjà convoqué pour lui passer un savon. Mais il ne l'avait pas revue depuis la veille, et, il se devait de reconnaître que, malgré sa quarantaine d'années d'expérience de toutes les formes d'autorité, qu'il avait si souvent défiée, celle de sa mère, celle des enseignants et directeurs fréquentés au cours de sa scolarité, celle de la police même à laquelle il avait eu affaire pour quelques bêtises, il n'en menait pas large quand il devait se présenter seul devant Gates. Quand Kate était avec lui, il se reposait toujours un peu sur sa présence pour jouer les fanfarons, et comptait sur elle pour arrondir les angles et adoucir le Capitaine. Il vit tout de suite à son regard qu'elle n'était pas fâchée, non pas qu'elle sourit, loin de là, mais au moins ses yeux ne lui lançaient pas d'entrée de jeu des éclairs.
- Bonjour, Capitaine. Vous avez deux minutes ? demanda-t-il calmement.
- Oui. Entrez, Castle, répondit-elle en rangeant machinalement une pile de dossiers.
Il s'exécuta, et s'avança au milieu de la pièce comme un petit garçon intimidé.
- Il y a du nouveau ? demanda-t-elle, sur un ton sec, mais cordial.
- Non, répondit-il simplement.
- Un problème avec Beckett ? fit-elle en le regardant par-dessus ses lunettes, s'étonnant finalement de le voir se présenter seul dans son bureau.
- Non, non. Je voulais m'excuser pour hier soir. J'étais … un peu …, enfin …, balbutia-t-il, cherchant les mots justes.
- Inutile de vous excuser, Castle. C'est oublié …, se contenta-t-elle de répondre, le regardant d'un air entendu.
Elle était touchée qu'il ait eue la délicatesse de venir s'excuser, signe de la considération qu'il avait pour elle. Mais elle ne lui en aurait pas voulu s'il ne l'avait pas fait. Elle savait combien ce qu'avait dit Davis Gordon était insupportable à entendre pour n'importe quel homme. Elle savait combien Beckett et lui vivaient dans l'angoisse depuis quelques jours. Elle comprenait, et ne s'était pas offusquée de la colère que Castle lui avait adressée, bien malgré lui.
- Bien. Merci, fit-il, esquissant un sourire.
- Comment va Beckett ? enchaîna Gates.
- Elle tient le coup. Elle ne dort pas beaucoup, mais vous la connaissez …
- Oui, mais il faut qu'elle se repose. Peut-être qu'elle …
- Elle va bien, l'interrompit Castle. Elle fait attention. Et je fais attention pour elle, quand elle oublie de le faire.
- Ok. Et vous Castle ?
- Moi ? s'étonna-t-il, surpris qu'elle se soucie de son état moral.
- Comment allez-vous ? Mieux qu'hier soir ? demanda-t-elle avec gentillesse.
- Oui. Je … ça va. Tout le monde se donne tellement de mal. On va les coincer. On va y arriver, assura-t-il.
- Dès que vous quittez ces murs, Beckett et vous, ne vous éloignez pas de Shaw, Castle. Ok ? insista Gates en le regardant dans les yeux.
- On est prudents, Capitaine.
Il sentit une réelle inquiétude dans le regard de Gates, une inquiétude qu'il avait rarement vue chez elle. Comme tous leurs amis, elle se faisait vraiment du souci, et elle semblait redouter aussi tout ce dont Tyson était capable, pour insister ainsi encore et encore sur la nécessité de ne pas s'éloigner de Jordan Shaw.
- J'ai entendu Beckett dire à Shaw qu'elle avait rendez-vous à l'hôpital mercredi matin ? reprit le Capitaine.
- Oui. C'est la visite du cinquième mois, expliqua Castle.
- J'ai réfléchi, et je crois qu'il serait préférable que Beckett n'y aille pas. S'il n'y a pas de souci, ça peut attendre non ? demanda-t-elle.
- Mais … pourquoi ? s'étonna Castle, en la regardant sans comprendre vraiment.
- D'après l'agent Shaw, Nieman pourrait avoir un emploi dans le secteur médical sous sa véritable identité. Peut-être dans un hôpital ou une clinique … et Tyson vous espionne depuis des mois … Ils savent où Beckett est suivie pour sa grossesse.
- Le Lenox Hill Hospital …, elle travaille peut-être là-bas dans le but de préparer quelque chose contre Kate …. Capitaine, vous savez que vous êtes formidable ?
- J'ai été flic dans une vie antérieure, Castle, fit-elle avec un petit sourire satisfait. Il ne faut pas qu'elle aille à ce rendez-vous, même avec Shaw et vous. Ça n'arrêtera pas Tyson s'il a prévu de s'attaquer à elle là-bas.
- Vous croyez que c'est Tyson alors ?
- Je l'ai toujours cru, répondit Gates, mais …
- Vous voulez des preuves, affirma Rick, comme une évidence.
- Et il n'y en a toujours pas, répondit-elle. Pour Nieman, oui. Pour Tyson, non.
- Il n'y en aura peut-être jamais … Tyson est redoutable, fut forcé de reconnaître Castle.
- S'il doit ne jamais y avoir de preuve, on fera en sorte que les preuves soient inutiles à faire triompher la justice, lâcha Gates d'un air grave.
Castle resta sans réaction face à cette dernière phrase, qui sans dire les choses, voulait tout dire. Gates, si protocolaire, si respectueuse des règles, dont le sens aigu de la justice était au moins égal à celui de Kate, venait de sous-entendre par ces quelques mots, qu'il n'y aurait aucune pitié à avoir face à Tyson. Et que si preuve il n'y avait pas, sa mort rendrait justice aux dizaines d'innocents qu'il avait assassinés. Elle ne l'avait pas dit bien-sûr, mais Castle savait qu'elle le pensait. Et bizarrement, il louait cette femme, rien que pour cette pensée, qu'il avait lui-aussi, ancrée au plus profond de lui. Comme chacun d'entre eux. Ce n'était pas rationnel, ce n'était pas éthique, ce n'était pas humain de souhaiter la mort d'un autre être humain, de la pire espèce soit-il. Mais Tyson devait-il être considéré comme un être humain ?
Quelques minutes plus tard, dans la salle de travail.
Rick rejoignit la salle de travail, où les gars étaient tous penchés sur les vidéos des caméras de surveillance de Broome Street, faute d'autres pistes à explorer. L'agent Shaw semblait réfléchir tout en griffonnant nonchalamment sur une feuille.
- Où est passée Beckett ? demanda-t-elle immédiatement en voyant Castle entrer sans sa muse.
- Elle est à la morgue, avec Lanie.
- Vous l'avez laissée y aller seule ? s'étonna Shaw, un brin soucieuse.
- Je n'ai guère eu le choix …. Je viens de discuter avec Gates, et elle pense que Nieman pourrait travailler au Lenox Hill Hospital.
- Au Lenox Hill Hospital ? Pourquoi ?
- C'est là que Beckett est suivie pour sa grossesse.
Jordan comprit immédiatement qu'il pouvait y avoir là une piste sérieuse, à ne pas négliger.
- Je vais appeler l'hôpital, fit-elle aussitôt en tapotant sur le clavier de son ordinateur pour chercher le numéro. On va voir s'ils ont embauché du nouveau personnel ces derniers mois, et s'ils ont une dénommée Meg ou Megan peut-être dans leurs fichiers.
Shaw joignit rapidement le Lenox Hill Hospital, et après plusieurs minutes, une secrétaire l'informa qu'il n'y avait au sein du personnel qu'une seule femme prénommée Megan, et qu'elle était infirmière aux urgences depuis plus de trente ans. La secrétaire lui apprit qu'il y avait eu trois nouvelles embauches au sein de l'hôpital depuis octobre, sans compter quelques étudiantes en stage, mais aucune ne portant les prénoms désirés. Elle allait lui faire parvenir au plus vite un mail avec les informations concernant ces nouveaux membres du personnel, pour vérification au cas où.
- Ils n'ont rien, annonça-t-elle en raccrochant.
- Ce n'est peut-être pas dans cet hôpital … mais elle travaille forcément dans ce secteur, sinon pourquoi réutiliser son ancien nom ? Pourquoi récupérer son dossier à l'AECOM ?
- Oui, elle avait besoin de ce nom, et des diplômes associés. On va appeler tous les hôpitaux et cliniques de New-York pour savoir si une Meg ou Megan a été embauchée ces derniers mois.
- Ça va prendre un temps fou, constata Castle.
- Mais c'est toujours mieux que de rester là à se tourner les pouces … On va tous s'y mettre.
- Clayton, s'il vous plaît pouvez-vous me sortir la liste de tous les hôpitaux et cliniques privées de New-York ?
- Ok.
Après quelques minutes d'organisation, chacun suspendu au téléphone, ils se lancèrent sur cette nouvelle piste, enchaînant les appels. Rick, debout près du tableau blanc, avait pour tâche de répertorier les informations pouvant éventuellement être liées à Nieman, et rayer les établissements médicaux de la liste au fur et à mesure des appels de ses collègues. Quand Kate passa la porte, elle s'étonna de les trouver aussi actifs, tous au téléphone, sachant qu'ils n'avaient aucune piste quand elle était descendue à la morgue. Rick, soulagé de la voir de retour, l'accueillit avec un petit sourire, auquel elle répondit avec la même tendresse dans le regard. Il lui expliqua l'investigation en cours, et à son tour, elle se mit au travail.
Deux heures plus tard …
Ils avaient appelé des dizaines d'hôpitaux et cliniques sans succès.
- Soit on s'est trompés, et elle ne bosse pas dans le secteur médical …, constata Castle.
- Soit elle a déjà réussi à faire disparaître sa trace là où elle travaille …, continua Kate.
- Possible. Si Tyson a tué Kelly, c'est parce qu'il a compris qu'on est sur la piste de sa véritable identité, fit remarquer Shaw.
- Il est suffisamment malin pour s'être hâté d'effacer les nouvelles traces …, ajouta Esposito.
- Mais pourquoi protéger ainsi l'identité de Nieman ? demanda Ryan, perplexe.
- S'il la protège, c'est qu'il en a besoin pour son plan. Le seul intérêt de cette identité, c'est qu'elle lui permet d'exercer incognito une fonction médicale, expliqua Castle.
- Et l'intérêt d'exercer une fonction médicale serait de pouvoir éventuellement approcher Beckett au Lenox Hill Hospital …, ajouta Shaw.
- C'est une possibilité oui …, fit Ryan.
- Pourquoi ne pas lui tendre un piège mercredi matin ? proposa l'agent Wade.
- Trop risqué, répondit aussi Shaw. On ne mettra pas la vie de Beckett en jeu pour tendre un piège à ce taré.
- Et il observe chacun de leurs faits et gestes, il saura s'il y a des flics et des renforts. Il restera dans l'ombre, fit remarquer Esposito.
- Peut-être que son identité peut aussi nous mener à Tyson …, constata Ryan. Peut-être que quelqu'un les connaissait tous deux par le passé sous leurs véritables noms, et peut nous mener jusqu'à leur planque.
- Oui …
- Peut-être qu'il protège l'identité de Nieman par intérêt, mais peut-être qu'il la protège aussi elle tout simplement ? suggéra Kate.
- Vous pensez qu'il peut l'aimer sincèrement ? s'étonna Ryan.
- Ce psychopathe est incapable d'avoir des sentiments pour quiconque, nota Esposito.
- Il aime sa mère, fit remarquer Castle.
- Tout le monde aime sa mère … même quand c'est la plus pourrie de toutes les mères, répondit Esposito.
- Je ne sais pas s'il aime Nieman, constata Jordan, mais elle est importante pour lui, et pas seulement pour son plan.
- Il nous faut son nom absolument, conclut Castle.
- Quelle heure est-il à Genève ? demanda Ryan.
- Environ minuit …, répondit Kate en regardant sa montre.
- Elles n'appelleront pas avant demain matin maintenant …, constata Esposito.
Le Capitaine Gates passa la porte.
- L'hôpital a envoyé des résultats complémentaires concernant les analyses sanguines de Davis Gordon, annonça-t-elle en tendant à Beckett un document.
- Il a un taux anormalement élevé de plomb dans l'organisme, lut Kate.
- Du plomb ? Mais je croyais qu'il était en bonne santé ? s'étonna Ryan.
- Oui. Il l'est. Mais il a ingéré ou inhalé d'une manière ou d'une autre de fortes quantités de plomb ces dernières semaines, expliqua Kate en lisant le rapport médical.
- Tyson lui a fait bouffer du plomb ? fit Esposito, perplexe.
- Je ne pense pas, répondit Shaw. Ça doit venir de l'endroit où il vivait …
- Son appartement n'avait pas l'air vétuste, pour présenter un risque de contamination au plomb. Et d'après le propriétaire, il y vivait depuis peu, précisa l'agent Wade.
- Mais ça peut venir de l'endroit où il était en captivité auparavant, ou de l'eau qu'il a bu éventuellement.
- Et on a peut-être une bonne nouvelle, continua Gates. La scientifique a trouvé un cheveu masculin dans le parc du bébé chez Kelly Nieman.
Ils la regardèrent tous, comme suspendus à ses paroles.
- ADN inconnu, poursuivit le Capitaine. Il n'appartient ni au mari, ni au fils aîné, ni au bébé. Le mari certifie qu'ils n'ont reçu aucune visite masculine ces derniers jours.
- Peut-être Tyson alors …
- Mais pourquoi dans le parc ? s'étonna Kate.
- Il a peut-être pris le bébé pour le mettre en sécurité dans le parc vu que sa mère était morte ? suggéra Ryan.
- Mec, on parle de Tyson là, le coupa Esposito. Un élan de tendresse ? Sérieusement ? Il a plutôt hésité à le tuer oui …
- Quoi qu'il en soit, le laboratoire cherche la présence de plomb également sur ce cheveu. On ne sait jamais, peut-être qu'un lien va apparaître.
- Les analyses d'Ellie n'ont pas montré de présence de plomb dans son organisme. Davis Gordon n'était peut-être pas détenu au même endroit qu'elle.
- On va se renseigner sur l'usine désaffectée voir s'il y a moyen quelque part d'y ingérer ou absorber du plomb, fit Ryan.
- Oui. Appelez aussi le syndicat des eaux pour vérifier également les canalisations qui desservent l'usine, le quartier de Jamaica où vivait Davis, et celui de Crown Heights également, ajouta Beckett.
Loft, 20 h.
Ils étaient rentrés depuis un petit moment, toujours sans l'ombre d'une piste. Il leur fallait attendre un contact avec les deux chirurgiennes exilées en Suisse pour essayer de tisser des liens plus concrets entre les éléments en leur possession. L'investigation concernant la présence de plomb dans l'usine désaffectée n'avait pas aboutie. Quant au syndicat des eaux, il niait la présence de plomb dans les eaux de la ville, quel que soit le quartier. Suite aux recherches qu'ils avaient menées, il s'avérait que ces taux élevés de plomb dans le sang de Davis Gordon pouvaient s'expliquer de mille et une façons. Dans tous les cas, il avait été exposé récemment, et de manière continue, à une source de plomb : soit il avait été retenu dans une vieille usine manipulant des produits contenant du plomb, ou en rejetant, soit il avait bu une eau passant par des tuyauteries en plomb, soit enfin il avait été en contact avec d'anciennes peintures au plomb, comme on en trouvait encore dans certains vieux appartements. Ce qui était donc quasiment sûr, c'est que Davis Gordon avait été retenu longuement dans un bâtiment ancien et défraîchi, qui n'était plus utilisé, mais qui n'était pas non plus la même usine désaffectée qu'Ellie. C'était un élément qui pourrait s'avérer important par la suite, pour, peut-être localiser le repaire de Tyson, mais dans l'état actuel des choses, c'était de nouveau un élément inutilisable. Quant au cheveu trouvé dans le parc du bébé de Kelly, les résultats ne tomberaient que le lendemain matin. En attendant, tout le monde était épuisé. Ils avaient cherché dans toutes les directions possibles aujourd'hui, sans voir la journée passer. Il n'y avait rien de plus qu'ils puissent faire pour le moment, si ce n'est ruminer encore et encore, se creuser la tête à n'en plus finir pour tenter de trouver des explications logiques. Ce soir, ils allaient tous se retrouver au Rockefeller Center, pour profiter de la féerie de Noël dans les rues de New-York, et comme l'avait dit Lanie, vivre simplement, et montrer à ces psychopathes que ces menaces n'avaient pas l'effet escompté sur eux.
L'agent Shaw s'était isolée dans le bureau pour prendre le temps de téléphoner à son mari, comme elle le lui avait promis le matin même, et de parler tranquillement avec sa fille. Jordan avait émis quelques réticences à cette sortie nocturne, non pas qu'elle n'ait pas envie de découvrir le magnifique sapin et la patinoire en plein air du Rockefeller Center, mais elle trouvait que c'était une prise de risque. Les gars avaient proposé qu'ils s'y rendent tous ensemble, groupés, l'union faisant la force. Ainsi, même dans l'obscurité glaciale de la soirée, le risque était minime que Tyson ne se montre. Dans la cuisine, Rick s'occupait donc de préparer un rapide encas pour manger sur le pouce avant que leurs amis passent les chercher. Kate, assise à l'îlot central, le regardait s'affairer, l'air fatiguée.
- Tu es sûre que tu vas tenir le coup ce soir ? demanda Rick, s'appliquant à découper les sandwichs qu'il avait préparés en forme de triangle.
- Oui … Ne t'en fais pas, ça va aller …, répondit-elle en baillant.
- Hum … j'ai un petit doute, fit-il, la regardant avec un léger sourire.
- Trop envie de te voir sur des patins, sourit-elle, sachant pertinemment qu'il n'était pas spécialement adepte de la discipline.
- Tu ne vas pas être déçue …, répondit-il avec un sourire qui en disait long.
Elle sourit, la tête en appui sur la main. Elle était épuisée, oui. Elle n'avait dû dormir que sept heures en deux jours. Elle aurait voulu s'extirper de ce cauchemar en un claquement de doigts, ou prononcer une formule magique, et que tout s'efface d'un seul coup, pour ramener la sérénité. Il allait falloir qu'ils se sortent de cette affaire rapidement, car elle ne pourrait pas maintenir ce rythme encore très longtemps. Plus maintenant. Elle jeta un œil au sapin, et ses yeux se perdirent dans la contemplation du scintillement des guirlandes dans la pénombre du loft. Elle pensa à Noël, et au cadeau qu'elle ferait à Rick. Quand ils avaient commencé à parler des cadeaux de Noël, il y a quelques semaines, elle avait réussi à le convaincre de faire simple. Ils étaient tous deux supposés s'offrir cette année, un cadeau qui n'avait pas de prix, un cadeau qui ne coûtait rien. Rick avait, bien-sûr, négocié sur le prix de ce « rien », et ils avaient fini par s'accorder sur cinq dollars. Un cadeau à moins de cinq dollars. Elle se réjouissait déjà à l'avance du sourire qui illuminerait son visage au moment où il le découvrirait. Si d'ici là, tout se passait bien. Elle chassa vite de son esprit son angoisse qui se rappelait à elle, pour regarder Rick s'appliquer à déposer les sandwichs sur une assiette.
- As-tu trouvé mon cadeau ? demanda-t-elle, tout à fait innocemment.
- Peut-être …, peut-être pas …
Elle lui lança un regard insistant.
- Peut-être pas …, fit-il avec un léger sourire. Un cadeau qui ne coûte rien, Kate …, c'est un enfer pour moi ! Cinq dollars … Tu te rends compte un peu … J'ai l'impression de me revoir devant le magasin de bonbons à huit ans avec le malheureux billet de cinq dollars que me donnait ma mère. Comment faire un choix ?
Elle sourit, imaginant parfaitement le petit garçon gourmand qu'il avait pu être.
- Sois un peu imaginatif … ou créatif …
- Créatif ? Peut-être que je peux réussir à te fabriquer un collier en macaronis …, fit-il, songeur. En trois jours, c'est jouable … Je pourrais même les peindre tiens !
Elle fit la grimace, amusée. Elle le dévorait des yeux, l'admirant faire son petit sketch habituel, se délectant de ses sourires et de son regard malicieux. Il était tout à fait capable de feindre le désespoir de l'absence d'idée pour mieux la surprendre.
- Pas de collier de pâtes, mon cœur. Cherche autre chose …
- Je pourrais … t'offrir mon corps …, et tu pourrais alors en disposer à ta guise … Mon corps n'a pas de prix !
Elle rit de bon cœur.
- Ton corps n'a pas de prix, mais il m'appartient déjà,
- Ce n'est pas faux … Tu as trouvé toi ?
- Oui, bien-sûr, je te rappelle que Noël est dans trois jours !
- Hum … c'est une cause de divorce si je ne t'offre rien ? fit-il, feignant d'être sérieux.
En guise de réponse, elle se contenta de lui envoyer le torchon posé sur le comptoir en pleine figure, et la mine offusquée qu'il prit la fit rire de nouveau, au moment où Alexis faisait son apparition, dévalant les escaliers quatre à quatre, apparemment prête à sortir.
- Eh bien ! Vous avez l'air de bien vous amuser, fit Alexis, joviale, en les rejoignant.
- Toujours, sourit Rick, en lançant un regard complice à Kate.
- Le sapin est magnifique, Papa.
- Oui, c'est vrai, mais tout le mérite en revient à Kate.
- On l'a fait ensemble …, sourit Kate. J'ai vu que tu avais mis l'étoile, Alexis.
- Oui, mission accomplie, fit-elle en s'approchant du sapin. J'ai ajouté aussi ce petit ange.
Elle leur montra en la plaçant au creux de sa main la figurine en bois blanche, représentant un chérubin ailé. Rick, touché, comprit aussitôt la signification de son geste, mais Kate la regardait cherchant à comprendre.
- Tous les ans, depuis que je suis née, Papa accroche dans le sapin mon ange à moi, expliqua-t-elle à l'intention de Kate. Alors même si Bébé n'est pas encore né, c'est mon premier cadeau de grande sœur. Son petit ange, qui le suivra longtemps, comme le mien.
- Oh, Alexis, c'est adorable …, sourit Kate, attendrie, en se levant pour la serrer dans ses bras.
Rick les regarda, ému, tant par le geste d'Alexis, que par l'affection sincère qui unissait maintenant sa femme et sa fille.
- Il ne reste plus qu'à lui trouver un prénom décent à ce petit ange, conclut Alexis avec un sourire.
- On devrait y parvenir …, répondit Kate.
- Tu sors ce soir ? demanda Rick, voyant sa fille s'éloigner pour s'admirer devant le miroir de l'entrée, replaçant quelques mèches de cheveux.
- Hum …, répondit-elle nonchalamment.
- Tu es un vrai courant d'air en ce moment, ma parole, fit-il remarquer.
- Oui. « Il faut vivre, et non pas seulement exister », lâcha-t-elle, philosophe.
- Maître Yoda ? Woody Allen ? suggéra Rick, prenant son air taquin.
- Plutarque, le corrigea Kate avec un petit sourire.
La sonnerie du loft les interrompit dans leur discussion.
Chapitre 23
Loft, 20h15.
- Ce doit être pour moi, fit Alexis en allant ouvrir.
Rick regarda, interloqué, un homme apparaître sur le palier, dans l'entrebâillement de la porte, se demandant de qui il s'agissait. Ce n'était pas un des amis d'Alexis qu'il connaissait. De loin, il le détailla du regard avec méfiance. La trentaine très certainement. Brun, ténébreux, un physique athlétique, un regard de braise, élégant. Un visage sérieux, l'air intelligent, souriant et avenant. Le parfait gentleman séducteur.
- J'enfile mon manteau, et je suis prête, lança Alexis à son ami, toute souriante, sans voir que son père s'était approché dans son dos.
- Bonsoir, Monsieur …. ? fit Castle, reprenant son rôle de papa protecteur, et inquisiteur.
- Bonsoir. Cody Fields. Vous devez être Monsieur Castle ?
Le sang de Rick ne fit qu'un tour. Cody. Le professeur de philosophie qui ravissait sa chère fille, et sa chère mère par la même occasion. Alexis sortait avec son enseignant ?
- Lui-même, répondit fermement Rick, en le toisant de haut en bas d'un air pas franchement cordial. Est-ce que vous sortez avec ma …
- Bonne soirée, Papa ! lança Alexis, en embrassant son père, ne laissant pas à cet échange le loisir de se poursuivre. Bonne soirée, Kate !
- Amuse-toi bien ! lui lança Kate depuis la cuisine.
Alexis disparut, refermant la porte, en laissant son père, interdit dans le salon. Il détestait quand elle faisait ça, mais, le temps passant, il avait quand même désormais conscience qu'il pouvait se montrer désagréable avec les prétendants de sa fille. Néanmoins, celui-ci était d'un genre tout à fait particulier, qui le faisait déjà le maudire, sans même être certain qu'il soit vraiment un prétendant d'ailleurs. Peut-être devrait-il lui accorder le bénéfice du doute avant de s'agacer sans raison. Non. Il ne pouvait pas.
- Amuse-toi bien …, soupira-t-il, en revenant vers sa muse. Tu n'aurais pas pu trouver autre chose comme conseil ?
- Autre chose ? Comme ? fit-elle mine de s'étonner, sachant pertinemment le contenu de la discussion qui allait suivre.
S'il y avait bien une chose à laquelle Rick avait du mal à s'habituer, c'était de voir sa fille grandir. Il n'y avait rien à faire, sinon le rassurer encore et toujours. Elle reconnaissait qu'il s'améliorait. Ses réactions se faisaient moins épidermiques, mais elle se demandait si un jour il parviendrait à avoir un regard bienveillant sur l'une des relations de sa fille.
- Je ne sais pas … Ne sors pas avec un homme qui pourrait être ton père, par exemple …
- Ce n'est pas pour dire, mais il est bien plus jeune que toi mon cœur …, fit gentiment remarquer Kate avec un sourire.
- Ce n'est pas drôle, Kate … Et c'est son prof de philo ! Il enfreint les règles en sortant avec une de ses étudiantes … Je pourrais le dénoncer, tiens !
- Tu ne le ferais pas … Je reconnais que ce n'est pas très éthique, mais c'est … mignon …
- Mignon ?
- Ecoute. Il a l'air charmant, poli, sérieux. Il enseigne la philosophie. Ne t'inquiète pas ...
- Je n'ose pas imaginer …, fit-il, en réfléchissant.
- N'imagine pas, non …, sourit-elle gentiment, en passant ses bras autour de son cou.
Il l'enlaça par la taille.
- Arrête, donc …, fit-elle doucement. Alexis n'est plus une enfant.
- Je sais …, malheureusement.
- Tu ne vas pas t'inquiéter toute sa vie durant à chaque fois qu'elle va avoir un nouveau copain.
- Mais celui-ci a bien dix ans de plus qu'elle. Et il a autorité sur elle …
- Si ça n'avait pas été ça, ça aurait été autre chose …
Il soupira. Elle avait raison, bien évidemment. Aucun des prétendants d'Alexis n'était assez bien pour mériter sa fille. Depuis Pi le fruitarien, elle n'avait pas eu de relation sérieuse, du moins à sa connaissance. Elle avait eu un petit temps de remise en question, et il était heureux qu'elle ait retrouvé toute sa joie de vivre et son dynamisme. Mais quand même.
- Et si c'était un des pantins de Tyson et qu'il s'en prenait à elle ? suggéra-t-il, sans vraiment y croire.
- Tu as déjà vu un pantin de Tyson aussi beau mec, capable d'enseigner la philosophie, et d'aligner trois mots censés ? demanda Kate, pragmatique.
- Non, mais … beau mec, tu le trouves beau mec ? grimaça-t-il.
Elle sourit, et sans répondre, elle caressa sa joue, et lui déposa tendrement un baiser sur les lèvres. Elle sentit avec plaisir la pression de ses mains se resserrer autour de sa taille, quand il l'attira contre lui.
- Et puis, elle est suivie de près maintenant. Ne t'inquiète pas …
Suite au fait que Tyson ait agi sous le coup de la pulsion ce matin en allant éliminer Kelly Nieman, l'agent Shaw et le Capitaine Gates, estimant qu'il fallait prévenir le moindre risque, avaient fait placer Alexis et Martha sous protection, secrètement, bien-sûr. Elles ne pensaient pas que celles-ci soient directement menacées, mais Tyson, quand il s'éloignait de son plan, devenait imprévisible. Elles étaient donc chacune suivies de loin par deux officiers en civil. Kate avait suggéré qu'on les avertisse de cette surveillance, mais Rick ne démordait pas de l'idée qu'elles ne devaient pas s'inquiéter.
- Hum … Je pourrais joindre les officiers demain pour en savoir plus …, fit-il avec un petit sourire.
- Le but est de la protéger, pas de l'espionner, Castle ! s'offusqua Kate.
- L'un n'empêche pas l'autre …
Elle soupira.
- Elle s'amuse …, elle vit, Rick, comme elle te l'a dit, fit-elle doucement.
- Oui, mais celui-là, c'est un homme …, pas un de ses petits copains habituels.
- Et Alexis est une femme, même si tu la vois toujours avec tes yeux de papa protecteur, expliqua-t-elle, en caressant doucement sa nuque, comme pour apaiser sa crainte.
- Il va lui briser le cœur …, soupira-t-il.
- Tous les hommes ne sont pas des briseurs de cœur. La preuve, sourit-elle.
Il sourit, contre sa bouche, glissant un baiser sur ses lèvres. Comme pour beaucoup de choses, il n'y avait qu'elle pour arriver à canaliser ses angoisses paternelles. Il en avait toujours discuté avec elle, même avant qu'ils ne soient en couple, et Kate s'était toujours souciée d'être de bon conseil pour lui, sans s'immiscer dans sa relation avec sa fille. Simple observatrice d'abord, mais maintenant membre à part entière de leur famille, elle se souciait assurément du bonheur d'Alexis, tout comme lui. Mais son point de vue féminin, son expérience de la vie, son pragmatisme, sa compréhension, aussi bien vis-à-vis d'Alexis que vis-à-vis de lui, lui étaient d'une aide précieuse pour accepter peu à peu de voir sa fille devenir une adulte à part entière.
- Et puis c'est comme ça qu'on grandit, sourit Kate. Elle fait des expériences. En plus, ils sortent peut-être en tout bien tout honneur, et vont retrouver des amis …
- A son âge, tu serais sortie en tout bien tout honneur avec un mec comme ça ?
- Hum … Joker, sourit-elle.
Sans lui laisser le temps de réagir, elle l'embrassa, caressant sa bouche de ses lèvres, y glissant sa langue, dont il retrouva la douceur avec plaisir, oubliant presque aussitôt ses différents tracas.
- Je t'ai déjà dit à quel point tu es merveilleuse ? sourit-il, en la regardant avec toute la tendresse de son amour pour elle.
Elle sourit simplement, heureuse. Ils desserrèrent leur étreinte en voyant Jordan Shaw passer la porte du bureau, l'air satisfaite elle-aussi.
- Tout va bien à Washington ? s'enquit gentiment Kate.
- Oui, merci, répondit Shaw avec un sourire. Toute la petite famille se porte bien.
- Parfait. Mangeons alors, et à nous le Rockefeller !
Rockefeller Center, New-York, 21h30.
En quelques minutes, ils s'étaient retrouvés plongés dans la féerie de Noël, comme happés hors du temps, fascinés par le spectacle qui s'offrait à leurs yeux. Dans l'obscurité et le froid de cette soirée, tout n'était ici que scintillement et éblouissement. Ils avaient remonté à pied l'avenue, éblouis par les vitrines des magasins regorgeant de cadeaux, et parés d'automates tous plus incroyables les uns que les autres. Quand ils étaient arrivés sur l'esplanade du Rockefeller Center, ils étaient tous restés immobiles quelques secondes, goûtant la magie de l'instant. Noël dans toute sa splendeur, et son gigantisme, s'étalait là sous leurs yeux envoûtés. Le sapin, absolument magnifique, se dressait sur près de vingt-cinq mètres de haut, décoré de dizaines de milliers de lumières multicolores qui scintillaient dans la nuit, sur le fond bleuté qui recouvrait la façade du building dans son dos. A son pied, la statue en bronze doré du titan Prométhée, et son écran de jets d'eau, attiraient tous les regards. Chaque détail, chaque élément de cette féerie poussaient leurs yeux à s'extasier : les façades des immeubles, qui avec leurs lignes verticales, filaient vers le ciel sombre, le clignotement des lumières dans les arbres, les vitrines, les stands de friandises, la neige, dont les cristaux blancs scintillaient sous le reflet de toutes ces lumières. C'était là le tableau enchanteur d'un Noël qui se donnait à savourer au cœur de New-York.
Malgré le froid, il y avait foule ici ce soir à trois jours des festivités. Habitués, touristes, badauds, tout le monde se pressait pour avoir le plaisir de fouler la glace de la patinoire dans ce cadre magnifique : le crissement des patins sur la glace, les rires joyeux, la mélodie entraînante de la musique, l'odeur des marrons grillés se mêlant à celle des confiseries. Ils étaient tous là, éblouis, au bord de la patinoire, patientant en attendant leur tour pour la location des patins. Quelques secondes avaient suffi pour que tous oublient l'angoisse tapie au fond de leurs ventres. Les gars et Castle riaient bruyamment, et faisaient les malins, s'amusant à commenter la maladresse des patineurs déjà sur la glace, comme pour exorciser leurs propres craintes. Lanie, Kate, Jenny avaient pris Jordan sous leur aile, qui, totalement sous le charme de l'endroit, n'en finissait plus de s'extasier. Kate était heureuse que Lanie l'ait motivée pour venir profiter de cette soirée. Tous les ans cet endroit avait un pouvoir magique, même pour elle dont la relation avec les festivités de Noël était compliquée. Ici, on ne pouvait pas ne pas se laisser embarquer dans cet univers enchanteur, et rire, s'amuser, rêver, oublier tous les tracas de la vie. Tout en papotant avec les filles, elle observait Rick, et son large sourire, ses joues rosies par le froid, qui, d'après les bribes de mots qu'elle percevait, avait l'air de raconter une folle histoire de yéti dans des montagnes de glace, aux gars, qui l'écoutaient, comme captivés.
Quand leur tour arriva, les filles bouillaient d'impatience de voir leurs hommes chausser les patins. Esposito avait bien prétexté une douleur à la cheville pour éviter de se plier à l'exercice, mais Lanie, assise à côté de lui, ne l'avait pas laissé se défiler ainsi. Elle avait elle-même lacé ses patins, alors qu'il maugréait déjà, et tandis qu'elle entrait sur la glace, avec légèreté, lui tendant une main bienveillante, le fier lieutenant préféra rester accroché à la rambarde.
- Javi …, allez …, viens …, lui lança-t-elle, souriante.
- C'est un truc de filles le patin …, bougonna Esposito.
- Prends ma main … tu ne risques rien ! insista-t-elle.
- Ouais … Je vais m'étaler sur la glace … et me casser quelque chose.
- Tu as les fesses bien rembourrées, ne t'en fais pas, sourit Lanie.
Ryan et Castle, toujours en train d'enfiler leurs patins, en compagnie de leurs épouses, étaient morts de rire, en observant du coin de l'œil la scène qui se jouait entre leur courageux coéquipier et sa belle.
- Allez Espo ! Sois un homme un peu ! s'exclama Ryan, taquin.
L'intéressé lui lança un regard noir, avant, dans un élan de fierté, d'oser lâcher la rambarde, et de s'avancer, à petits pas, sans même glisser, vers Lanie, qui patiemment l'attendait. Malgré son extrême prudence, malheureusement pour lui, un patineur, filant sur la glace, l'effleura au passage, et tel un pantin désarticulé, il tomba lourdement en grognant, sous les éclats de rire de ses amis. Il pesta en se frottant les fesses, râlant après Lanie que le patin ce n'était pas fait pour lui, gesticulant dans le même temps pour tenter de se relever sans y parvenir.
- De la souplesse, Espo ! Il faut de la souplesse ! lui lança Castle, moqueur, dissimulant ainsi le fait que lui-même appréhendait le moment fatidique.
- Javi est très souple, le défendit Lanie. Mais pas pour le patin !
Elle rit devant l'air dépité de son homme, alors que, toujours les fesses sur la glace, il la regardait avec des yeux fâchés. Il n'appréciait pas vraiment être la risée de ses petits camarades. Elle lui tendit gentiment la main pour l'aider à se relever.
- Allez, lève tes fesses ! fit-elle, alors qu'il attrapait sa main pour se relever prudemment.
Enfin debout, il fit trois petits pas sur le côté, pour revenir s'appuyer contre la rambarde, et ne plus en bouger, boudeur, se contentant de contempler Lanie patiner gracieusement. Dans le même temps, Kevin et Jenny s'étaient élancés sur la glace, main dans la main, ce qui fit pester Esposito plus encore. Les Ryan, tout sourire, virevoltaient avec légèreté, et enchaînaient les tours de piste comme s'ils avaient fait ça toute leur vie. Jordan n'avait pas eu envie de patiner, et préféra profiter du spectacle, prudemment, se réjouissant de découvrir l'autre facette de ses collègues new-yorkais. Leurs interactions, leur amitié, leurs rires, étaient un délice à observer pour quiconque était passionné de sociologie et de psychologie. Tout en s'amusant des différentes scènes cocasses qui se jouaient sous ses yeux, Jordan, concentrée malgré tout, scrutait la foule, se demandant s'il y avait quelque part ici, tapi dans l'ombre, mêlé à la foule, le meurtrier d'Ellie, ce psychopathe qui menaçait la vie de Beckett et Castle. Elle ignorait de quoi il pouvait avoir l'air, mais observait les visages, les attitudes, attentive, prudente, suspicieuse.
Kate et Rick, les patins enfin aux pieds, entrèrent à leur tour sur la glace. Kate savait patiner depuis toujours ou presque. Dès son plus jeune âge, tous les ans, ses parents l'emmenaient ici pour les fêtes de Noël. C'était la tradition familiale, comme celle de nombreux New-Yorkais. Adolescente, elle avait passé de nombreux samedis après-midi sur la glace avec ses amies, à rivaliser de vitesse et d'habileté. Mais ce soir, elle n'avait pas l'intention de patiner beaucoup, par crainte d'une mauvaise chute. Néanmoins, elle tenait à partager le plaisir de ce moment avec Castle et leurs amis. Jusqu'à l'année dernière, Rick n'avait patiné que deux fois dans sa vie, et n'en avait pas gardé de très bons souvenirs. La première fois, il devait avoir dix ans, et avait tanné sa mère pour qu'elle l'inscrive au club de hockey sur glace. Une heure d'entraînement plus tard, une arcade sourcilière entaillée et le coccyx endolori, il avait renoncé définitivement au hockey. La seconde fois, quelques années plus tard, c'était ici avec quelques amis. Et le résultat avait été le même, à l'exception faite de l'arcade entaillée. L'an passé, il avait patiné avec Kate. Son unique bon souvenir sur la glace. Certes, il était souvent tombé, mais, pour son plus grand plaisir, il avait passé plus de temps dans les bras de sa muse, à la câliner et l'embrasser qu'à patiner.
Kate le prit par la main, souriante, pour l'accompagner dans ses premiers pas. Crispé, il préférait se tenir d'une main à la rambarde.
- Alors mon pote, on fait moins le malin ! lui lança Esposito au passage, qui n'avait toujours pas bougé.
- Au moins, j'essaye, moi ! rétorqua Castle.
- Ouais …
- Allez viens, Castle, laisse-le bougonner ! lança Kate, tellement habituée aux grognements d'Esposito.
Elle glissa légèrement, pour l'entraîner avec elle, serrant sa main dans la sienne. Ils réussirent ainsi à faire un tour de piste complet, sans chute. Certes, ils évoluaient à petite vitesse, mais Rick commençait à se sentir plus à l'aise, ainsi guidé par Kate, qui l'encourageait et le conseillait patiemment. Elle s'amusait de le voir si prudent, si attentif à ses recommandations, si appliqué presque. Ils firent plusieurs tours, joyeusement, avant de s'arrêter à l'autre bout de la piste, essoufflés. Ils s'appuyèrent côte à côte contre la rambarde, le temps de reprendre des forces.
- Tu as fait des progrès, constata Kate.
- J'ai un excellent professeur …
- Dommage que tu ne tombes pas …, je n'aurais pas à m'occuper de tes fesses …, lâcha-t-elle avec un sourire, glissant légèrement pour venir face à lui, et l'enlacer de ses bras passés autour de son cou.
- Mes fesses ? sourit-il.
- Hum …, fit-elle, déposant un baiser sur les lèvres toutes froides. Pour Lanie, un des plaisirs du patin, est de pouvoir soigner les petites fesses de nos hommes …
Il rit, en la serrant contre lui.
- Elle va avoir du boulot avec Espo ! lança-t-il gaiment.
- C'est clair … le pauvre …, mais je crois que Lanie n'en demande pas moins, rigola-t-elle.
- Tu parles de mes fesses avec Lanie ? demanda-t-il, réalisant que les deux amies discutaient ensemble de l'anatomie de leur compagnon respectif.
- Non, sourit-elle. Je ne confie pas nos petits secrets intimes à tout le monde moi ! Même à Lanie …
- Rien, de rien ? Même pas …, chercha-t-il à savoir.
- Même pas à quel point tu es performant ? fit-elle dans un sourire, caressant doucement ses lèvres des siennes.
- Hum … je suis performant … c'est le mot juste en effet, fit-il fièrement.
- Peut-être me suis-je réjouie de tes talents auprès de Lanie, oui …, une fois ou deux …
- Lieutenant Beckett ! fit-il mine de s'offusquer, ravi que sa muse confie son plein épanouissement dans tous les domaines à sa meilleure amie.
- Sans rentrer dans les détails, bien-sûr …
- Bien-sûr, sourit-il, avant de l'embrasser tendrement.
De l'autre côté de la patinoire, laissant Jenny patiner avec Lanie, Ryan s'était arrêté à hauteur de son coéquipier, qui commençait à être frigorifié à force de ne pas bouger ainsi.
- C'est chouette …, lui fit Ryan, en s'adossant à la rambarde, contemplant le spectacle.
- Ouais … on se gèle surtout …, râla Esposito.
- Le Grinch est de retour …, sourit Ryan.
- Moi au moins, je ne joue pas les ballerines sur glace … Il ne te manque plus que le tutu, se moqua son partenaire.
- Jaloux … Je n'y peux rien si j'ai du talent …, répondit Ryan, avec un petit sourire provocateur.
- Du talent ? Tu appelles ça du talent ? Moi j'appelle ça ton côté féminin …, constata Esposito sarcastique.
- Je n'ai pas de côté …, protesta Ryan. Bon, laisse tomber.
Ils restèrent silencieux quelques secondes, à regarder leurs compagnes tournoyer sur la glace.
- Elles s'amusent comme des folles, lâcha Esposito, esquissant un sourire.
- Oui …, heureusement que Lanie ne s'offusque pas de trimballer son Grinch …
- Et Jenny d'avoir épousé une danseuse étoile …
Ils éclatèrent de rire, tandis que leurs regards se posaient au loin sur Beckett et Castle, qui glissaient lentement, main dans la main, s'arrêtant de temps en temps, en riant, et se câlinant.
- Parfois, je me demande comment ces deux-là font pour endurer tout ça …, constata Esposito.
- Hum …, ensemble, ils peuvent tout surmonter …, ils l'ont toujours fait, répondit Ryan.
- Ouais …, mais ce taré de Tyson … c'est différent, fit remarquer Esposito.
- S'il fait du mal à l'un d'entre eux, l'autre ne s'en remettra pas, Ryan.
- Personne ne s'en remettra, mec. Mais il n'y arrivera pas. Regarde Shaw, elle surveille la foule ... elle n'arrête jamais.
- Oui, ce malade est peut-être là … en train de nous épier …, répondit Esposito, balayant du regard le monde qui se pressait autour de la patinoire, et sur l'esplanade pour contempler le sapin.
Lanie et Jenny les rejoignirent à cet instant-là, rayonnantes et essoufflées. Deux secondes plus tard, Ryan filait de nouveau sur la glace avec son épouse, tandis que Lanie venait se blottir doucement contre Javier, qui l'enlaça d'un bras autour de la taille, prenant garde de bien se tenir, de l'autre, à la rambarde.
- Tu es gelé …, constata-t-elle en l'embrassant, tu devrais te bouger un peu.
- Je ne suis pas doué pour le patin …, mais par contre, tu pourrais me réchauffer, sourit-il en lui faisant son regard charmeur.
- Si tu fais un petit effort pour essayer, je pourrais peut-être faire un petit quelque chose pour toi.
Il soupira.
- Et avec le sourire, Javi ! lança-t-elle.
Pour lui faire plaisir, il se força à sourire, tandis qu'elle prenait ses mains dans chacune des siennes. Glissant doucement en arrière, face à lui, elle l'entraîna avec prudence durant quelques mètres. Un brin crispé, un brin chancelant, il arriva au terme de cette largeur de piste sans dommage, et se hâta de se raccrocher au bord, dès que Lanie eut lâché ses mains.
- Tu vois quand tu veux, sourit-elle en venant passer ses bras autour de son cou.
- J'ai bien mérité une petite récompense …
- Oh … une grosse même, pour tant d'efforts et de bonne volonté ! lança-t-elle en riant.
Il glissa sa main derrière sa nuque, pour attirer sa bouche à la sienne, et l'embrasser fougueusement. Finalement, le froid pouvait avoir du bon.
Au même instant, quelque part dans la foule …
Emmitouflé dans sa doudoune, son bonnet enfoncé sur sa tête, il grignotait un bonhomme en pain d'épices, appuyé nonchalamment contre un chalet de bois qui servait de stand de confiseries. Il détestait le pain d'épices, mais n'avait rien trouvé d'autre à se mettre sous la dent, histoire de paraître occupé, et d'avoir l'air de savourer comme tout le monde ici la magie de Noël. Enfoncé dans la neige jusqu'à mi mollet, il était frigorifié, et maudissait tout ce à quoi il assistait ce soir. Beckett, Castle et tous leurs petits camarades s'amusant gaiment, comme si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il enrageait de les voir ainsi roucouler, patiner, sans même jeter un regard inquiet parmi la foule. Il les savait suffisamment malins et intelligents pour se jouer de lui, et faire comme s'ils ne tremblaient pas de peur. Mais de là où il était, il voyait leurs sourires, il pouvait presque entendre leurs éclats de rires, et ces derniers n'étaient pas feints. Ils n'étaient pas là simplement pour afficher à ses yeux leur insouciance. A cet instant présent, ils étaient réellement à mille lieues de la menace qui planait sur eux. Et cela le rendait dingue. Ils ne devaient pas sortir de leur angoisse. Ce n'était pas possible. Il fallait qu'ils aient peur, constamment, qu'ils redoutent chaque sortie, chaque contact avec la foule. Il fallait qu'ils tremblent, qu'ils ne soient plus que l'ombre d'eux-mêmes. Par-dessus les dos et les têtes de tous les badauds, il observait avec dégoût Beckett évoluer toute souriante, main dans la main, avec son cher mari. Ils se croyaient plus malins que lui. Il se doutait que d'ici peu, ils auraient réussi à mettre la main sur l'identité de Kelly. Ils étaient trop acharnés pour ne pas y parvenir. Ils allaient faire le lien avec l'hôpital de toute évidence. Et Beckett ne viendrait sûrement pas à son rendez-vous. A moins qu'elle vienne malgré tout, et qu'ils lui tendent un piège. Il enrageait contre Kelly, qui avec cette erreur qu'elle avait commise à un moment ou un autre, foutait en l'air l'issue ultime de leur plan. Il réfléchissait encore pour trouver une solution de repli, et un autre moyen de les prendre tous trois par surprise. Quoi qu'il en soit, il agirait mercredi. A l'hôpital ou ailleurs. Rien ne l'empêcherait de mettre sa phase finale à exécution. Pas même Jordan Shaw. Il l'avait repérée, un peu à l'écart, au bord de la patinoire. Elle ne patinait pas, elle. C'était le genre de flic tenace qui ne décrochait pas de l'affaire. Il avait vu son regard passer sur la foule, s'attarder sur les visages. Il l'avait vue se retourner à plusieurs reprises, scruter, observer. Elle était sur le qui-vive. Elle guettait. Elle savait qu'il était là, tapi quelque part. Et c'est bien la seule chose qui le faisait jubiler ce soir. Se mêlant au mouvement de la foule qui allait et venir, entre les chalets de bois et la patinoire, il s'approcha dans son dos. Il voulait jouer. Il voulait savoir à quel point elle était redoutable. Une traqueuse de psychopathe. Pouvait-elle lire dans ses yeux qu'il en était un ? Il s'avança à côté d'elle, faisant mine d'observer les lumières du sapin et les patineurs sur la glace, tout en grignotant toujours son pain d'épices. Intérieurement, il jubilait. Il adorait ça. Savoir sa proie à quelques centimètres de lui. Sentir son parfum. Effleurer son épaule. La foule se pressait autour d'eux, et il en profita pour la bousculer légèrement, comme balloté par le mouvement des gens.
- Désolé …, s'excusa-t-il banalement alors qu'elle avait tourné la tête vers lui pour voir qui l'avait légèrement heurtée.
Il croisa son regard, la fixa à peine un quart de seconde, et s'évapora parmi la foule, sans lui laisser le temps de réagir à quoi que ce soit. Il hâta le pas, euphorique. Il avait eu ce qu'il voulait. Défier cet agent du FBI qui s'imaginait pouvoir épargner à Beckett et Castle leur funeste destin.
