Chapitre 24

Rockfeller Center, 22h30.

« Désolé ». Le temps que ce simple mot, avec son intonation un brin forcée, ne parvienne à ses oreilles, le temps que ce regard ne fixe étrangement le sien, et que son intuition ne se connecte à sa raison, elle ne voyait plus que son dos à quelques mètres d'elle. C'était lui. Un dos dans la foule. C'était forcément lui. Un homme seul, ici, parmi ces familles, ces couples et ces groupes d'amis, ce n'était pas ordinaire. Tyson aimait jouer avec eux, les approcher de près pour mieux les provoquer. C'était lui. Elle cria son nom pour tenter de le faire réagir, tout en avançant, et se frayant un passage parmi les badauds. Sans se retourner, sans hésiter, il filait rapidement. Elle était incapable de dire s'il l'avait entendue ou non. Il y avait ici un tel brouhaha, entre la musique, les cris de joie, les rires, les discussions bruyantes et animées. Elle posa sa main sur son arme à sa ceinture, accélérant le pas, jouant des coudes pour tenter d'avancer au sein de la foule compacte, sans détacher ses yeux de ce bonnet, de cette doudoune noire, enregistrant mentalement sa démarche, son allure, ses attitudes. Concentrée, elle appliquait les automatismes dont elle avait été nourrie depuis plus de quinze ans. Elle ne le rattraperait pas. Elle le savait. Elle l'avait su alors même qu'il n'était qu'à trois mètres d'elle. Il allait trop vite. Il y avait trop de monde. Il ne se serait pas approché si près s'il n'avait pas été sûr de pouvoir lui échapper. Elle n'entendait plus rien de ce qui se passait autour d'elle, se contentant de fixer sa cible, qui prenait de la distance au loin. Mu par son instinct de flic, elle ne pensait plus au danger auquel elle s'exposait en s'éloignant ainsi seule du reste du groupe. Elle ne pouvait pas courir. Elle ne pouvait pas aller plus vite. La foule était trop dense. Elle aurait pu hurler son nom. Elle s'arrêta, reprenant tout à coup conscience de l'agitation et du bruit autour d'elle. Il avait disparu.

Elle revenait vers la patinoire, se glissant entre les passants, quand elle vit Esposito et Ryan accourir vers elle. Ils avaient remarqué qu'elle n'était plus là en train d'observer, et inquiets, s'étaient précipités hors de la piste pour la chercher parmi la foule.

- Tout va bien ? demanda Ryan, en arrivant à sa hauteur.

- Il était là, répondit Shaw en désignant d'un regard le monde qui les entourait.

- Tyson ? s'étonna Esposito en la dévisageant, d'un air inquiet.

- Il était là, oui. Il m'a parlé. C'était lui, fit-elle, maintenant stupéfaite qu'il ait osé s'approcher si près d'elle.

- Comment vous …

- Il m'a bousculée légèrement dans la foule, expliqua-t-elle devant les airs surpris de Ryan et Esposito, et il a dit « désolé » en me dévisageant. Je l'ai suivi, mais il a disparu …

- Comment savez-vous que c'était lui ?

- Je le sais. C'était lui. J'ai côtoyé assez de psychopathes dans ma vie …, expliqua-t-elle.

- Il n'a rien dit d'autre ?

- Non. Il a filé simplement …

- Il sait qui vous êtes …, constata Ryan.

- Oui. Il voulait me tester. Sentir à qui il avait affaire.

- Vous avez vu son visage ? demanda Esposito.

- Oui. Il faut que j'aille au poste. Il faut faire un portrait-robot tout de suite, pendant que j'ai tout en tête.


Loft, New-York, 23 h 30.

Ryan avait accompagné l'agent Shaw jusqu'au commissariat, tandis que Beckett avait appelé le Capitaine Gates, la tirant du lit, pour qu'elle fasse en sorte, malgré l'heure tardive de dépêcher au poste un des spécialistes à même de réaliser la saisie informatique de toutes les données physiques qu'avait pu capter Jordan. Ils avaient la possibilité d'obtenir enfin un visuel de Tyson. Ils attendaient cette opportunité depuis longtemps. Il n'y avait pas à réfléchir davantage. Ce portrait pourrait s'avérer être un élément décisif. Esposito s'était chargé de raccompagner Jenny chez elle, puis, avec Lanie, ils avaient escorté Beckett et Castle jusqu'à la porte du loft, s'interdisant de les laisser déambuler seuls en pleine nuit. Il était convenu que l'agent Shaw passe la nuit au poste étant donné qu'elle allait en avoir pour un peu de temps, et qu'il était hors de question désormais qu'elle-aussi se déplace seule. Limiter les déplacements nocturnes des uns et des autres était indispensable. Castle avait assuré qu'ils ne craignaient rien au loft, avec son système d'alarme ultrasophistiqué qui lui avait coûté les yeux de la tête. Beckett était quant à elle certaine que Tyson n'avait pas l'intention de s'en prendre à eux ici. Cela l'aurait fait jubilé, certes, mais c'était à son sens, une bien trop grosse prise de risque pour lui.

Rick et Kate passèrent la porte, remerciant rapidement Lanie et Esposito, et leur souhaitèrent joyeusement une bonne nuit, tandis que Martha, installée dans le canapé, plongée jusque-là dans la lecture d'une pièce de théâtre s'étonnait de la scène qui se jouait sous ses yeux. Il y avait quelque chose d'anormalement étrange dans le fait que Lanie et Esposito escortent quasiment Richard et Katherine jusque sur le palier.

- Bonsoir, Martha, sourit Kate en se retournant, s'apercevant de sa présence, alors que Rick refermait la porte.

- Katherine …, comment vas-tu ? Tu as l'air exténuée …, lui lança Martha en se levant pour l'étreindre.

- Ça va, Martha, répondit-elle avec un sourire, pour rassurer immédiatement sa belle-mère.

- Richard, il faut la laisser se reposer un peu …, fit Martha, sur le ton du reproche.

- Comme si c'était de ma faute !

- Vous vous êtes bien amusés au moins ? demanda-t-elle.

- Oui, c'était génial, répondit Kate avec un large sourire, enlevant son manteau.

- Et je ne suis même pas tombé ! lança Rick avec fierté.

- Oh ! Mais mon grand garçon devient habile de ses pieds ! le taquina gentiment sa mère.

- Je suis habile de toutes les parties de mon corps !

- Richard, épargne-nous les détails …, soupira Martha en grimaçant.

- Quoi ? Je parlais de mes mains … d'écrivain …, bien-sûr …, fit-il avec un petit sourire.

- Monsieur l'écrivain aux doigts de fée, vous venez vous coucher ? lui lança Kate en baillant.

- Tout de suite, Madame ma muse, sourit-il. Bonne nuit, Mère.

- Attendez deux minutes tous les deux ! les arrêta aussitôt Martha, qui avait bien l'intention d'obtenir ce soir des réponses à ses inquiétudes. Où est passée l'agent Shaw ? Cette enquête si compliquée est terminée ?

- Non. Elle est au poste. Elle … travaille, répondit Rick.

- Hum … Et pourquoi Esposito et Lanie vous raccompagnent-ils jusqu'à la porte sans même entrer ? s'étonna Martha.

Ils comprirent tous deux au ton de Martha que cette conversation ne se terminerait pas comme ils l'auraient souhaité. Elle était tenace. Elle avait senti depuis deux jours que quelque chose d'anormal se tramait, et son instinct de mère la trompait rarement. Elle voyait leur fatigue à tous deux. Celle de Kate en particulier, mais Richard manquait aussi de sommeil. Elle le savait. Leur inquiétude était palpable, même bien dissimulée sous leur tendresse ou leur humour.

- Mère, il faut vraiment une raison pour que nos amis aient envie de nous raccompagner jusqu'à chez nous ?

Martha ne chercha pas à répondre cette pirouette verbale de son fils, et enchaîna sur la question qui allait forcément mettre un terme à leurs petites cachotteries.

- Et pourquoi deux officiers me suivent depuis le début d'après-midi, et doivent se geler le derrière à l'heure qu'il est en bas dans leur voiture ?

- C'est un interrogatoire en bonne et due forme, dis-moi … Elle est prête pour venir bosser avec nous, ironisa Rick à l'intention de Kate, repoussant le moment ultime où il allait devoir tout expliquer à sa mère.

Kate voyait le regard inquiet de Martha, et savait bien que cette fois-ci, il allait falloir lui dire la vérité.

- Dites-moi ce qui se passe …, insista Martha.

- Mère, crois-moi, tu ne veux rien savoir, s'obstina Rick.

- Katherine ? Vous êtes en danger ? fit-elle, en se tournant vers sa belle-fille, moins encline à la mener en bateau que son fils.

Kate chercha de l'aide dans le regard de Rick, pour savoir ce qu'il comptait faire. Il soupira, et approuva d'un petit signe de tête.

- Martha, asseyez-vous. On va vous expliquer.

Conscients que Martha avait vraiment besoin de réponse, et que même sans savoir, elle se faisait déjà un sang d'encre, ils firent ensemble le récit des événements des derniers jours, en allant à l'essentiel, esquivant les détails sordides, tout comme l'immixtion de Tyson dans leur intimité. Ils se contentèrent d'évoquer le fait que Tyson était bien en vie, et se montrait menaçant, envers eux deux principalement, mais aussi peut-être envers quiconque faisait partie de leur entourage. Martha accueillit cette révélation avec stupeur. Elle se doutait qu'il y avait quelque chose d'inquiétant, mais n'avait pas imaginé qu'il pouvait s'agir de Tyson. Elle ne connaissait pas toute l'histoire de ce psychopathe, mais n'ignorait pas l'acharnement qui était le sien à vouloir faire souffrir Ricard et Katherine, coûte que coûte. Ils tentèrent de la rassurer, en affirmant qu'ils étaient en sécurité, protégés par l'agent Shaw, qui ne les quittait pas de la journée, et que tout le poste était sur le pont pour arrêter Tyson au plus vite. Leurs paroles qui se voulaient rassurantes et confiantes n'empêchèrent pas Martha d'aller se coucher terrifiée à l'idée que Tyson rôdait dehors dans l'attente de s'en prendre à son fils, sa belle-fille et leur bébé.

Quelques minutes plus tard dans la chambre de Rick et Kate …

Rick, adossé contre les oreillers, au chaud sous la couette, réfléchissait à la soirée qui venait de se passer. Savoir que Tyson avait été ce soir à quelques mètres d'eux alors qu'ils s'amusaient sur la patinoire avait quelque chose de flippant. Mais en même temps, leur sortie avait certainement rempli son rôle à merveille. Ils avaient ri, ils avaient profité de l'instant, ils avaient été sincèrement sereins durant de longues minutes, savourant simplement le bonheur de partager tous ensemble cette soirée. Ils avaient oublié Tyson et la menace qui planait sur eux, et ce dernier avait dû les maudire rien que pour ça.

Kate passa la porte de la salle de bains, pour venir se glisser sous la couette.

- A quoi étais-tu en train de penser ? demanda-t-elle, en s'allongeant sur le dos, glissant ses mains sur la peau tendue de son ventre, pour le caresser, et profiter un peu de ce sentiment de plénitude donc elle avait tant besoin.

Elle était épuisée, et ferma les yeux, retrouvant avec plaisir la sensation de la rondeur de son ventre sous sa main.

- Il sait qui est Shaw. Il aurait pu s'en prendre à elle, mais il ne l'a pas fait, répondit Rick en éteignant la lumière.

Dans la foule, ça aurait été compliqué …, fit-elle remarquer.

Rick vint se blottir contre elle, posant également une main sur son ventre, pour se délecter du bonheur de savoir leur bébé, bien au chaud dans son douillet cocon.

- S'il avait vraiment voulu, il lui tirait une balle avec un silencieux, et disparaissait dans la foule justement, expliqua Rick.

- Hum … pas évident quand même. Tu écris trop de romans policiers, mon cœur …, fit-elle avec un sourire.

Il sourit, amusé, en déposant un baiser sur son épaule.

- Il ne veut peut-être pas la tuer …, reprit-il tout en réfléchissant. Mais elle doit pourtant le déranger s'il veut nous atteindre. Il voit bien qu'elle nous escorte constamment. En l'éliminant, ce serait plus simple pour lui …

- Tu veux qu'il tue Shaw ou quoi ? s'offusqua Kate en riant.

- Non ! s'exclama-t-il. J'essaie juste de penser comme ce détraqué !

- S'il ne lui a rien fait ce soir, c'est parce qu'il doit avoir un plan incluant Jordan.

- Tu veux dire qu'il a dû modifier son plan à cause de ça, rectifia-t-il.

- Oui. Ce qui le rend plus vulnérable … Dès qu'il s'écarte de ce qu'il a ficelé depuis des mois, il ouvre une faille.

- Reste à voir la faille pour pouvoir s'y engouffrer …, constata Rick, d'un air un peu dépité.

- Oui, c'est le plus dur, reconnut Kate.

- Mais Shaw l'a vu … elle va nous faire un portrait-robot aussi ressemblant qu'une photo, tu vas voir, fit-il, optimiste.

- J'espère …Je me demande s'il savait qu'elle réaliserait qui il était.

- Je ne sais pas …, en tout cas, c'est une sacrée prise de risques. S'approcher si près. Shaw aurait pu le maîtriser en deux secondes.

- Il avait prévu son coup je suppose … Trop malin. Tu as senti ? fit-elle doucement.

- Quoi ?

- Bébé a bougé …, par-là, expliqua-t-elle, en enlaçant ses doigts aux siens pour déplacer sa main sur le côté de son ventre.

- Kate, je ne sens …

- Chut …, ressens simplement les choses, tu vas voir.

Perplexe, il laissa sa main reposer sur le ventre de sa muse, quelques longues secondes, quand tout à coup, il sentit un mouvement, léger et fugace, comme une minuscule petite boule roulant sous la paume de sa main.

- Il a bougé ! lança-t-il enthousiaste, tout content. Il a bougé !

- Oui, sourit-elle, heureuse qu'il ait enfin senti leur bébé gigoter, même furtivement.

Il n'y avait guère de sensation plus douce au monde que palper la vie de leur enfant à travers le ventre de sa femme. Maintenant, qu'il l'avait senti bougé, il voulait renouveler l'expérience encore et encore. Il resta ainsi un long moment, à caresser chaque parcelle de peau, dans l'espoir de sentir de nouveau ce petit mouvement exquis.

- Allez ! Bébé ! Encore une galipette ! insista-t-il, plein d'enthousiasme.

- Non, non, ça suffit les galipettes, sourit Kate. Papa est heureux, alors tout le monde dort maintenant !

- Oh oui, papa est heureux, sourit-il en se penchant au-dessus d'elle pour venir l'embrasser tendrement.


Mardi 22 décembre.

Loft, New-York, 5 h.

Il dormait, dans le dos de Kate, le visage enfoui contre son épaule, mais il avait l'impression d'entendre une sorte de ronronnement, ou peut-être un bourdonnement qui s'immisçait dans ses songes. Perturbé dans son sommeil, il finit par ouvrir les yeux, désorienté, tendant l'oreille pour tenter de percevoir d'où venait ce bruit. Il lui fallut quelques secondes pour comprendre que c'était le téléphone de Kate qui vibrait sur la table de chevet, et qu'elle dormait si profondément, épuisée, que pour une fois, elle ne l'entendait pas.

- Kate …, fit-il doucement, en se redressant pour tendre le bras par-dessus son épaule afin d'attraper le téléphone.

Il aperçut l'heure, réalisant machinalement qu'encore une fois la nuit avait été bien trop courte, et repéra l'indicatif de l'appel entrant en provenance de l'étranger. Ce devait être les chirurgiennes qui appelaient depuis Genève.

- Hum …, qu'est-ce que tu fais Castle ? marmonna Kate en baillant.

- Tu as un appel, fit-il en lui tendant le téléphone, baillant à son tour.

Beckett, répondit-elle aussitôt en se précipitant pour répondre, consciente, malgré les brumes dans lesquelles se trouvait encore son cerveau, qu'un appel à cette heure-ci était forcément important.

Elle se redressa pour s'asseoir dans le lit, tandis que Rick allumait la lumière, les faisant tous les deux cligner des yeux, tant le réveil était brutal. Tout en saluant son interlocutrice d'une voix ensommeillée, elle fit signe à Rick d'aller chercher de quoi écrire. Il se glissa hors du lit en frissonnant, s'avança dans la pénombre du bureau, pour en ramener feuille de papier et stylo. Kate tenta de réveiller son esprit rapidement, pour être la plus attentive possible, et ne pas laisser passer un détail important. Ils attendaient cet appel depuis la veille. Il pouvait être décisif. Chelsea Carson s'étonna d'abord gentiment d'avoir été pistée jusqu'à Genève, puis contactée par la Police Criminelle de New-York. Kate lui expliqua qu'ils menaient actuellement une enquête pour homicide pouvant impliquer une ancienne camarade d'université, dont ils connaissaient simplement le prénom. Meg. Elle s'abstint de lui préciser qu'une autre de ses anciennes amies, Kelly Nieman, était une des victimes. Immédiatement, Chelsea Carson confirma qu'elle avait bien eu une amie surnommée Meg à l'AECOM, et que son nom complet était Megan Wellington. Prompte à aider, elle raconta, sans souci, tout ce qu'elle savait de cette étudiante étrangère, tandis que Kate, avait remonté ses genoux sous la couette pour y prendre appui, afin de noter les informations. Rick allongé près d'elle, écoutait attentivement, observant chacune des réactions sur le visage de sa muse.

D'après Chelsea Carson, Megan Wellington était, à l'époque, étudiante en chirurgie esthétique à l'University College de Londres, et était venue compléter sa formation à l'AECOM début 2004. Elle était anglaise, et vivait à Londres depuis toujours, bien que sa mère soit américaine. Elle se plaisait beaucoup à New-York, et il était évident qu'elle était surtout venue étudier à l'AECOM pour s'éloigner de sa vie londonienne, et de sa famille trop pesante. Elle se plaignait d'un carcan familial trop étroit, et revendiquait le désir de vivre de ses propres ailes. C'était une jeune femme plutôt délurée, aimant s'amuser et rigoler, mais aussi très studieuse, persévérante, et intelligente. Elle avait suivi tous les cours avec assiduité, et était très douée, certainement l'une des meilleures techniquement parlant. Etonnement, elle ne s'était pas présentée le jour de l'examen pratique en juin 2004, et n'avait donc pas obtenu son diplôme final. Elle ne s'était pas étalée en explications à ce sujet quand ses amies lui avaient demandé les raisons de son absence, prétextant simplement s'être sentie trop angoissée pour se présenter à l'examen. Elle pensait le repasser l'année suivante, sans en faire plus cas que cela. Après l'université, elles s'étaient fréquentées de manière beaucoup plus épisodique, se rencontrant ponctuellement. De leur côté, Chelsea, Kelly et Anna avaient alors enchaîné les stages, se lançant dans la vie active, sans savoir réellement ce que devenait Megan. Elles avaient cessé d'avoir de ses nouvelles, il y avait sept ou huit ans de cela, à partir du moment où Megan avait rencontré un homme, et s'était pour ainsi dire volatilisée. Avec lui, très certainement. Elles n'avaient jamais vu cet homme, mais supposaient que Megan avait dû le rencontrer dans un des bars de Crown Heights, où elle finissait souvent ses soirées. Meg habitait à l'époque un petit deux pièces dans ce quartier. Apparemment, Megan disait qu'il était différent des autres, et que personne ne pouvait comprendre ce qu'elle ressentait quand elle était avec lui. Elle avait peu à peu cessé de sortir avec ses amies, et s'était enfermée dans son monde, s'évanouissant peu à peu dans la nature. Un jour, elles avaient fini par s'apercevoir qu'elle n'habitait plus son appartement, sans jamais plus avoir de nouvelles. Pour finir, quand Kate lui demanda si Megan pouvait avoir suivi des cours de neurologie, ou avoir étudié les neurosciences, Chelsea lui apprit que son père était un éminent neurochirurgien à Londres.

Kate raccrocha, et posa son téléphone sur la table de chevet, tout en réfléchissant.

- On a enfin un nom …, fit Castle, jetant un œil aux notes qu'elle avait prises.

- Oui … Megan Wellington ….

- Elle connaît Tyson depuis un moment alors. Elle l'a connu au tout début de ses crimes.

- Oui. Elle devait être fascinée par lui. Elle est aussi détraquée que lui, soupira-t-elle, posant papier et crayon, pour venir se blottir contre lui.

Elle posa sa tête sur son torse, tandis qu'il remontait la couette jusqu'à ses épaules, la serrant contre lui.

- Tu veux te rendormir un peu ? proposa-t-il gentiment, sentant combien elle était fatiguée ce matin.

- Non … Il faut qu'on aille au poste …Il va falloir qu'on vérifie tout ce qui peut exister à son nom. Compte bancaire, logement, téléphone, permis de conduire … Il faut aussi qu'on contacte l'University College de Londres, et qu'on fasse une recherche sur sa famille …

Il comprit que l'esprit de sa muse était déjà en ébullition, et que le manque de sommeil n'était pas sa préoccupation première. Il l'embrassa sur le dessus de la tête, posant sa joue doucement contre ses cheveux.

- Kate … il est cinq heures ..., tu es épuisée, tu n'as même pas entendu le téléphone. Tu entends toujours le téléphone, fit-il remarquer.

- On n'a pas de temps à perdre …

- Je sais, mais … on peut peut-être dormir deux heures de plus non ?

- Je n'arriverai pas à me rendormir, tu le sais bien, mon cœur.

Elle se redressa en appui sur le coude pour le regarder.

- Il va falloir que tu arrives à te reposer, fit-il gentiment. Tu ne vas pas tenir à continuer comme ça … et Bébé non plus …

- Je sais … mais, je veux qu'on en finisse. Il faut qu'on le trouve, et vite …

Il caressa sa joue.

- On n'est pas tous seuls. Tu peux aussi te reposer. Tout le monde comprendra. Tu es enceinte de cinq mois …

- Je sais bien … mais …

- C'est dur pour toi de ne pas être sur tous les fronts, sourit-il légèrement.

- Si vraiment je me sens fatiguée aujourd'hui, j'irai me reposer.

- Hum …, fit-il, d'un air peu convaincu.

- C'est promis.

- Tu as intérêt, sinon je t'allonge de force sur le canapé de la salle de repos …

Elle sourit, et vint lui déposer un baiser sur les lèvres.

- Debout alors si j'ai bien compris ? fit-il en s'étirant.

- Encore un câlin …, sourit-elle en venant se lover au creux de son cou.

Il l'enlaça de ses bras pour la serrer contre lui, et profiter quelques minutes encore de la chaleur de leur étreinte.


Chapitre 24

Salle de travail, 12ème District, 8 h.

Dès l'aube, l'appel de Chelsea Carson et le portrait-robot réalisé grâce à l'agent Shaw avaient entraîné un branle-bas de combat au poste. Ils avaient plusieurs directions dans lesquelles chercher pour collecter des informations. Par conséquent, tout le monde avait été prévenu, et avait rejoint le commissariat dès sept heures ce matin. Jordan Shaw avait envoyé les agents Wade et Clayton sur le terrain, parce qu'ils étaient les moins visibles. Ils étaient les seuls que Tyson et Megan ne connaissaient pas. Ils n'avaient pas été vus ensemble ces derniers jours. Ils passeraient bien plus inaperçus que quiconque, et pourraient ainsi faire avancer l'investigation sans que Tyson ne sache quasiment en temps réel tout ce qui se tramait. Wade et Clayton avaient été dotés d'une mission qui risquait de les occuper un long moment, tant elle nécessitait un travail minutieux. Ils devaient se rendre dans le quartier de Crown Heights, et bar après bar, vérifier si les propriétaires, les membres du personnel, les habitués, avaient pu connaître Megan Wellington et Jerry Tyson il y a quelques années. Secondés par des officiers, ils avaient également pour tâche de monter le portrait-robot de Tyson dans le quartier au cas où il y traînerait toujours. D'autres officiers avaient été envoyés au Lenox Hill Hospital, pour, service par service, vérifier si une Megan Wellington travaillait ou avait travaillé au sein de l'hôpital récemment. La base informatique de l'hôpital n'avait rien donné, mais si elle avait été employée là-bas, quelqu'un se souviendrait forcément d'elle. Tous restaient persuadés que Tyson pouvait chercher à utiliser la grossesse de Kate pour mieux l'atteindre, par le biais de cet hôpital peut-être.

Esposito et Ryan avaient commencé par compulser les auditions réalisées auprès du voisinage de Kelly Nieman, mais personne n'avait rien vu de suspect. Puis, installés face à leurs ordinateurs, ils s'occupaient maintenant de rechercher tout ce qui, dans les bases de données, pouvait apparaître au nom d'une Megan Wellington : compte bancaire, abonnements divers, locations, permis de conduire … Quant à Beckett et Shaw, elles enchaînaient les appels vers l'Angleterre, l'une s'occupant de l'University College et de ses personnels, l'autre de la famille Wellington. Castle se concentrait sur cette histoire de plomb trouvé en quantité importante dans l'organisme de Davis Gordon, mais aussi, les analyses ayant parlé, sur le cheveu prélevé dans le parc chez Kelly Nieman. Il y avait là une preuve que ce cheveu appartenait soit à Tyson, soit éventuellement à un de ses boucs émissaires qu'il aurait pu envoyer pour éliminer Kelly Nieman, même si personne ne croyait vraiment à cette éventualité. L'ADN n'apparaissant pas dans leurs banques de données, ils pensaient que cette fois-ci, ils avaient certainement bien affaire à celui de Tyson. Quoi qu'il en soit Davis Gordon et le propriétaire de ce cheveu avaient dû fréquenter régulièrement le même endroit pour avoir un degré d'intoxication au plomb aussi similaire. Suite à ses recherches, Castle avait pu identifier au vu des taux de plomb établis par le laboratoire deux sources potentielles d'intoxication : soit les deux hommes avaient bu de l'eau ayant transité dans des conduites en plomb, soit ils avaient pu être en contact avec des peintures au plomb. Ces tuyauteries et ces peintures étaient interdites depuis le début des années 1970 pour les dangers sanitaires qu'elles présentaient. Par conséquent, il fallait chercher dans New-York un bâtiment ancien, construit avant les années 1970, et probablement laissé à l'abandon ou à l'état de friche depuis un moment, pour que Tyson puisse s'y planquer. Penché sur les vieilles cartes de la ville étalées sur la table, Castle étudiait le moindre bâtiment du Queens et de Brooklyn pour en connaître l'année de construction, puis, grâce aux données officielles de la mairie, via internet, tenter d'y repérer la présence de matériaux en plomb.

Chacun était donc plongé dans la mission qui était la sienne, et une agitation pleine d'espoir régnait ce matin au poste. Ils se demandaient comment tous ces éléments, déconnectés pour l'instant les uns des autres, toutes ces pistes foisonnantes qui les menaient dans toutes les directions à la fois, allaient parvenir à leur donner une réponse concrète, ou à leur permettre de localiser ou Megan Wellington, ou Jerry Tyson, ou même les deux. Mais au moins, ils avaient de quoi chercher, réfléchir, et tenter d'avancer. Au moins ils étaient actifs, et ne lâchaient rien. Le Capitaine Gates, d'une humeur passablement maussade, pour avoir été réveillée en pleine nuit, venait régulièrement aux nouvelles.

Beckett avait joint l'University College de Londres, qui avait confirmé que Megan Wellington avait fréquenté l'établissement et y avait obtenu son diplôme de docteur en médecine, avant de choisir de se spécialiser dans la chirurgie esthétique, et de partir pour une prestigieuse école new-yorkaise. D'après son dossier, Megan avait obtenu des résultats remarquables à ses différents examens et accompli plusieurs internats dans les hôpitaux londoniens. Il n'y avait rien néanmoins qui puisse permettre de faire avancer leur enquête. Jordan Shaw, après d'âpres négociations, avait pu obtenir de parler au professeur Wellington, qui dirigeait l'hôpital portant son nom à Londres. Il s'étonna d'abord que le FBI le contacte au sujet de sa fille dont il n'avait pas de nouvelles depuis dix ans, depuis que lâchement elle ne s'était pas présentée à son examen final à l'AECOM. Au prix où il avait payé les études de Megan, il n'avait pas apprécié qu'elle sape ainsi ses chances de réussite. Afin d'amadouer ce père, a priori peu enclin à disserter sur cette fille qu'il n'avait pas vue depuis si longtemps, Shaw lui avait dit qu'elle pouvait courir actuellement un danger, et se trouver en compagnie d'un dangereux psychopathe. C'était la seule façon de tourner les choses qui pouvait porter ses fruits, car, nul doute, que si elle avait dit à M. Wellington que sa fille était une détraquée notable et menaçait la vie de policiers new-yorkais, il se serait braqué, et elle n'aurait rien pu en tirer. Oubliant immédiatement les rancœurs qu'il tenait à l'égard de sa fille, il s'inquiéta soudain de son devenir, et se montra prompt à aider. Il décrivit des relations familiales tendues, dès l'adolescence de Megan. Ainsi quand elle avait émis le souhait de partir finir ses études à New-York, tout le monde n'y avait vu que du bon. Mais dès lors, Megan n'avait fait qu'accentuer la souffrance de sa famille, ne donnant plus signe de vie à partir de 2005. Ni les appels, ni les courriers n'avaient eu d'écho. M. Wellington n'avait jamais imaginé le pire pour elle, car depuis toujours, Megan avait été une enfant difficile. Il était arrivé plusieurs fois adolescente qu'elle menace de fuguer, ou même de disparaître pour toujours afin de ne plus avoir ses parents sur le dos. Néanmoins, il y a dix ans de cela, il avait fait engager un détective privé pour tenter de retrouver sa trace, sans résultat. Puis, une enquête avait été ouverte à New-York pour disparition inquiétante. Sans succès non plus. Il avait fini par se faire une raison. Megan reviendrait vers eux, quand elle en ressentirait le besoin. Il avait décrit une jeune femme très intelligente, sûre d'elle, très douée dans tout ce qu'elle entreprenait, mais aussi rebelle, avide de liberté, incapable de se soumettre à l'autorité parentale. Shaw avait pu ensuite contacter Madame Wellington, qui, encore très marquée par la disparition de sa fille unique depuis dix ans, eut bien du mal à se confier. Shaw sentit immédiatement que le sujet était encore douloureux pour elle et tabou, mais Madame Wellington assura qu'elle non plus n'avait eu aucun contact avec Megan depuis des années. La dernière fois qu'elle avait eu de ses nouvelles, elle habitait encore son petit deux-pièces dans le quartier de Crown Heights. Elle ne savait rien de plus.

Quelques minutes plus tard, dans la salle de repos …

Beckett et Shaw avaient rejoint la salle de repos, pour prendre un café, et échanger leurs points de vue sur leurs recherches londoniennes, pendant que les gars et Castle, concentrés, faisaient le maximum sur la mission qui leur incombait.

- Ça nous permet de cerner un peu mieux sa personnalité, mais ce n'est pas avec ça qu'on va la retrouver …, fit remarquer Kate, en s'asseyant, sa tasse à la main.

- Non. Mais on sait maintenant que c'est elle qui a fait subir ce lavage de cerveau à Davis. Son père dit qu'elle s'intéressait beaucoup à ses recherches en neurologie, et a assisté à plusieurs séminaires.

- Donc elle est indispensable à Tyson, conclu Kate.

- Je pense qu'elle lui est indispensable au-delà des meurtres qu'il commet. Tyson, comme tous les serials killer, est un solitaire et un sociopathe. Mais cette femme est dans sa vie depuis dix ans. Elle joue forcément de près ou de loin, un rôle sentimental auprès de lui.

- Ou juste sexuel …

- Je pense qu'il y a plus que du sexe entre eux, constata Shaw. Pour elle, du moins, c'est certain. Sans être sexiste, combien de femmes resteraient avec un homme pendant dix ans simplement pour le sexe ?

- Très peu … voire aucune, reconnut Kate avec un sourire.

- Megan doit être amoureuse du psychopathe qu'il est, ajouta Shaw. Ce n'est pas très nouveau comme comportement. Cela arrive souvent. Les serials killer ont souvent tout un fan-club de groupies.

- Mais elle n'a rien d'une groupie … C'est une femme de poigne, qui sait ce qu'elle veut, qui est aussi habile que lui à manipuler son monde.

- Oui. Elle n'est pas le style de femme soumise, simplement fascinée par un serial killer, comme on peut le voir parfois. Non seulement, elle est aussi détraquée que lui, mais leurs folies s'alimentent mutuellement. C'est long dix ans, ça implique qu'ils se connaissent extrêmement bien, qu'ils se nourrissent l'un de l'autre.

- Et lui ? Tyson pourrait avoir des sentiments ?

- Peut-être. Pas forcément de l'amour, mais il a besoin d'elle, sinon il y a bien longtemps qu'il l'aurait laissée en chemin. Si elle n'était avec lui que pour son plan, elle aurait déjà fini comme ses boucs-émissaires.

Elles burent toutes deux quelques gorgées de café, en silence, pensives durant quelques secondes.

- Vous savez, reprit Jordan, je ne devais pas enquêter sur la disparition d'Ellie …

Kate leva sur elle des yeux interrogateurs, tout en continuant de boire son café. Elle sentit que Jordan avait besoin de se confier, ce qu'elle n'avait jamais fait jusqu'à présent. Elle intériorisait beaucoup tout ce qu'elle ressentait, et même si Kate savait depuis le début que cette affaire la touchait profondément, Jordan avait toujours fait en sorte de ne pas dévoiler ses émotions.

- C'était un hasard, un concours de circonstances, continua Shaw. Je ne m'occupe pas des enlèvements d'habitude. Mon truc c'est les psychopathes.

Elles sourirent toutes deux d'un air entendu.

- Mais ils avaient besoin d'un agent compétent rapidement, et j'étais sur place …, ajouta-t-elle. Au final, cette affaire a changé ma vie …

- On a tous une affaire qui nous bouleverse à un moment ou un autre, répondit Kate, qui savait bien évidemment de quoi elle parlait.

- Oui …, mais je ne sais pas vraiment pourquoi cette affaire-là m'a touchée à ce point. Vous savez comme je suis … habituellement, fit-elle avec un léger sourire.

Kate acquiesça d'un regard.

- Peut-être simplement parce qu'Ellie vous rappelle votre fille, suggéra-t-elle, on réagit différemment quand on est mère.

- Il y a un peu de ça, sûrement, reconnut Shaw, mais pas seulement. On n'avait rien. J'ai traité des centaines d'affaires, et je n'avais jamais vu ça. Rien. Rien du tout. C'était si désespérant. J'ai fini par demander trois mois de mise à disposition.

- Vous n'êtes plus agent fédéral ? s'étonna Kate, comme si elle venait de lui faire la révélation la plus inattendue.

- Si, bien-sûr. Mais avant d'arriver ici, cela faisait trois mois, que je ne m'occupais plus d'affaires. J'avais besoin de faire le vide.

Elle était surprise, comme si elle découvrait toute une facette de Jordan Shaw qu'elle ignorait. Elle réalisait combien elle la connaissait si peu finalement. Elle aurait remis sa vie entre ses mains les yeux fermés, mais ignorait tellement de choses d'elle. Celle qu'elle voyait un peu comme un flic hors du commun, faisant toujours preuve d'une pugnacité redoutable, d'une maîtrise d'elle-même imparable, et d'un professionnalisme à toute épreuve, avait elle-aussi des faiblesses. Au fond d'elle, elle s'en doutait bien. Tout le monde a ses propres fragilités, ses propres douleurs. Mais le fait qu'elle se sente désormais suffisamment proche d'elle pour lui en parler la toucha sincèrement.

- Cela vous étonne n'est-ce pas ? fit-elle avec un sourire, lisant dans ses pensées. Jordan Shaw qui prend trois mois de congés …

- Oui, un peu, reconnut Kate en souriant.

- Comme quoi, tout arrive …, répondit Shaw.

- Que faites-vous alors si vous n'enquêtez plus ? s'étonna Kate, qui peinait à imaginer Jordan faire autre chose que travailler.

- Je ne vous cache pas que j'ai passé beaucoup de temps à chercher seule la piste d'Ellie. Et puis, j'interviens régulièrement à Quantico auprès des étudiants pour parler criminologie et profilage. L'enseignement est une expérience très enrichissante.

- Vous avez plus de temps pour votre fille aussi.

- Oui. J'ai eu du temps pour m'occuper de Lily. J'ai presque l'impression de l'avoir vue davantage en trois mois qu'en dix ans. Et les enfants grandissent si vite …

Kate n'était pas encore complètement maman, mais elle avait déjà bien assimilé cette notion-là. Elle avait prévu, d'un commun accord avec Rick, de prendre une année de congé après la naissance du bébé. Elle ne voulait rien manquer de ces premiers instants, de ces premiers mois, toutes ces petites étapes, ces petits bonheurs qui étaient si importants.

- Donc vous n'allez jamais plus enquêter ? s'étonna Kate.

- Si. La preuve, je suis là, sourit-elle. Je suis flic. C'est toute ma vie. Mais cette pause m'a fait réaliser qu'il était nécessaire que je revois mes priorités … Comme vous l'avez fait vous aussi, en réalité.

- Moi ?

- Oui. Vous n'êtes plus du tout la même qu'il y a quatre ans, ni même qu'il y a quelques mois. Je suis sûre que vous ne faites plus de paperasse jusqu'à minuit quand vous pouvez rentrer à neuf heures pour retrouver votre mari.

- En effet …

- Et il y a quelques mois encore, vous auriez passé la nuit au poste, même si tout le monde s'était acharné pour vous forcer à rentrer.

Kate sourit. Jordan avait raison. Bien-sûr, elle avait changé. Elle n'était plus la même.

- Mais maintenant, de vous-même vous choisissez de rentrer, comme l'autre soir. Ce n'est pas juste parce que vous êtes enceinte, et fatiguée. C'est parce que vos priorités ont changé : Castle, le bébé, mais aussi vous-même. Et le boulot vient après.

- C'est vrai …

- Vous ne sacrifiez plus votre vie aux victimes … comme vous le faisiez il y a encore peu de temps, et comme je le faisais aussi jusqu'à il y a trois mois. Il était temps que je m'en rende compte … à quarante-deux ans …, finit-elle par dire avec un brin d'autodérision.

Kate se souvenait de certaines des discussions qu'elle avait eues avec Jordan par le passé, concernant la façon dont elle jonglait entre son travail, ses absences et sa vie de famille. A l'époque, ce mode de vie avait l'air de lui convenir. Mais elle comprenait bien comment une simple affaire avait pu remettre en cause toutes ces certitudes et l'amener à voir les choses autrement, à changer et évoluer elle-aussi. Le lien dans cette remise en question entre sa fille qui grandissait et entrait dans l'adolescence, et l'enlèvement de la jeune Ellie, était pour elle évident. Dans sa propre tête, le même cheminement s'était opéré, plus ou moins consciemment, depuis qu'elle partageait la vie de Rick, et plus encore depuis qu'elle était enceinte. Elle avait pris conscience peu à peu qu'elle passait à côté de sa propre vie, en se vouant ainsi au travail et aux victimes. Désormais, sans même avoir à réfléchir ou à transiger, Rick, elle-même et ce petit bébé, pas encore né, mais déjà bien présent, passaient avant le reste. Elle était heureuse que Shaw ait évolué dans ce sens également. Elle savait combien être flic était plus qu'un métier. C'était un sacerdoce, une vocation qui grignotait toute vie privée si on n'y faisait pas garde.

- Mais à cause de cette affaire vous risquez de ne pas pouvoir passer Noël en famille …, fit remarquer Kate, d'un air un peu dépité.

- Oui. Parfois, on n'a pas le choix malgré tout … Ces jours-ci, ma priorité c'est cette enquête, et vous …, conclut-elle, avec un sourire.

Le Capitaine Gates fit son apparition sur le palier, de son air grave et fermé, qui n'annonçait rien de bon.

- Il y a eu un nouveau meurtre, annonça-t-elle, de son ton sec.

- C'est Tyson ? fit Shaw.

- Probablement. Il s'agit de Glen Harner, un homme de quarante-trois ans, journaliste. Assassiné à son domicile. D'après l'officier qui a trouvé le corps, il a été étranglé. Et il y aurait un message destiné à Castle.

- Ok. C'est Tyson, conclut Shaw.

- Ou un de ses pantins.

- J'envoie une équipe sur place.

- Capitaine, on y va, ajouta Kate.

- Beckett, vous êtes déjà sur l'affaire Nieman.

- Tout est lié, Capitaine. Il faut qu'on voie la scène du crime.

- Beckett a raison, Capitaine, ajouta Shaw.


Appartement de Glen Haner, Sutton Place, New-York, 10 h.

Avant même d'avoir passé la porte de l'appartement, ils avaient senti depuis le couloir, l'odeur caractéristique de putréfaction indiquant que le corps de leur victime était resté un moment enfermé. Dans le couloir, ils tombèrent d'abord sur l'officier qui avait découvert le cadavre, occupé à discuter avec le concierge de l'immeuble. Celui-ci, le visage blême, avait l'air bouleversé.

- Bonjour, fit Beckett à l'intention de l'officier.

- Il s'agit de Glen Haner ? demanda Castle. Comme LE Glen Haner ? Celui qui a remporté le Prix Pulitzer l'an dernier pour son reportage sur la réserve indienne de Pine Ridge ?

- Peut-être, répondit l'officier, qui n'avait pas l'air très au courant de l'actualité journalistique.

- Oui, c'est bien lui, ajouta le concierge, tristement. Il est journaliste indépendant.

- Si Tyson était bien l'auteur de ce crime, le choix de cette victime n'était pas anodin. C'était bien la première fois qu'il s'attaquerait à une personnalité un tant soit peu publique.

- C'est vous qui avez trouvé le corps ? demanda Shaw à l'intention du concierge.

- On peut dire ça, oui. Sa femme me tannait au téléphone depuis hier soir pour me dire qu'elle n'avait pas de nouvelles. Comme elle est à Chicago, elle s'inquiétait. Il ne répondait pas apparemment. Elle voulait que je vérifie qu'il était bien parti pour son reportage. Ce matin, je suis monté voir pour la rassurer, mais j'ai tout de suite senti l'odeur par ici. Alors je vous ai appelés.

- Il était seul chez lui ?

- Je pense. Sa femme est enceinte, et elle est partie depuis quelques jours chez ses parents à Chicago avec leur petit garçon, pour se reposer en attendant la naissance du bébé. Glen aurait dû être parti depuis lundi matin à l'étranger pour un reportage.

- Sa femme est prévenue ? demanda Shaw à l'officier.

- Oui. Elle n'a cessé d'appeler Monsieur Boyle, expliqua-t-il en désignant le concierge. Elle arrive par le premier avion.

- Quand avez-vous vu Glen Haner pour la dernière fois ? demanda Beckett au concierge.

- Dimanche en fin de matinée, quand il est rentré de son footing. Je ne crois pas l'avoir revu après ça.

- Avez-vous remarqué quelque chose d'anormal depuis ? continua-t-elle.

- Non. Vous savez, c'est un quartier très tranquille. Il n'y a que des gens qui ont plutôt les moyens et …

- Bien, merci. Restez dans les parages s'il vous plaît, on pourrait avoir d'autres questions à vous poser, conclut Beckett.

- Oui. Bien-sûr.

Ils s'avancèrent tous trois, et passèrent sous le cordon de sécurité jaune qui barrait la porte de l'appartement. Le corps de Glen Haner, assis sur une chaise, au milieu du salon, semblait avoir été mis en scène pour les accueillir dès leur entrée dans la pièce. L'homme avait les poignets attachés dans le dos avec des liens en plastique. Il en était de même pour ses chevilles. Le visage violacé, il semblait avoir été simplement posé là, sur cette chaise, sans trace de violences ou de blessures, si ce n'est là la marque très nette de strangulation autour de son cou.

- Hey Lanie, lança Kate à son amie, debout près du cadavre, occupée à noter les premières observations.

- Hey, répondit la légiste. Monsieur Glen Haner vous attend depuis dimanche soir …

- Il est mort depuis dimanche ?

- Oui, d'après la température du foie et l'état de décomposition, il est mort depuis une trentaine d'heures.

- Ce qui nous amène vers ?

- Aux environs de minuit dimanche soir, répondit Lanie.

- Mort par strangulation bien-sûr ? fit Castle.

- Oui. Le même type de corde que pour Ellie Byrd.

- Il l'a attaché. Tyson n'attache jamais ses victimes, fit remarquer Castle.

- Il n'étrangle pas des hommes habituellement. Et Haner est grand et costaud. Pas évident de le maîtriser seul pour l'étrangler, constata Beckett.

- Pourquoi il ne lui a pas tiré une balle comme Kelly Nieman ? suggéra Castle. C'était plus simple.

- Parce que Glen Haner faisait partie de son plan, expliqua Shaw. Il l'a tué avant Nieman, calmement, mettant simplement en œuvre une nouvelle étape.

- Tu as trouvé autre chose Lanie ? demanda Kate.

- Non. Pour l'instant rien.

- Pas de message caché ?

- Non. J'ai vérifié sa bouche, ses mains … Rien. Mais il vous a laissé un petit cadeau, fit Lanie en désignant un sac plastique destiné aux preuves posé sur la table.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Un bouquin de Castle. Il était posé sur ses mains, ouvert à la page de dédicace, expliqua Lanie. J'ai dû lui retirer pour pouvoir l'examiner.

Rick et Kate s'avancèrent vers la table. Castle prit le livre qu'il observa à travers le sac transparent. Deadly Heat. Son cinquième opus consacré au détective Nikki Heat. Son regard rencontra celui de Kate, et y eut lu la même stupéfaction empreinte d'inquiétude. Ils n'étaient plus à un message près concernant Tyson, mais à chaque fois c'était une révélation supplémentaire qui intensifiait leur angoisse. Après la mise en scène rappelant le meurtre de la mère de Kate, après le gobelet de café volontairement laissé dans la cellule d'Ellie, Tyson avait choisi de s'attaquer à ce qui faisait l'identité même de Castle. Tous deux savaient ce que le choix de ce roman impliquait, puisque Castle y racontait comment un meurtrier diabolique menaçait directement Nikki Heat, via des messages pleins de sarcasmes, faisant d'elle sa prochaine victime. Le parallélisme avec le mode opératoire de Tyson ces derniers jours était évident. En choisissant ce livre, il leur faisait clairement comprendre qu'il avait choisi de faire de Kate sa prochaine victime. De plus, les caractéristiques de ce dernier meurtre ne laissaient rien présager de bon : Glen Haner, journaliste, avait été assassiné, laissant derrière lui sa femme enceinte. Comment ne pas y voir là-encore un parallèle avec l'homme de plume qu'était Rick, et la grossesse de Kate ? Avec cette mise en scène, Tyson annonçait que l'étape suivante serait la dernière. Il comptait faire de l'un ou de l'autre sa prochaine victime.

Rick et Kate n'avaient pas besoin d'ouvrir le livre pour relire la dédicace qu'ils connaissaient par cœur : « Que la danse ne prenne jamais fin et que la musique ne s'arrête jamais ». S'il avait laissé le livre ouvert à cette page-là, c'était encore un ultime pied-de-nez à leur histoire. Tyson avait prévu de faire en sorte que la danse prenne fin. Définitivement.