Chapitre 26
Appartement de Glen Haner, Sutton Place, New-York, 11h.
Beckett avait appelé les gars restés au poste pour qu'ils s'occupent de lancer une recherche concernant Glen Haner, afin d'avoir quelques informations d'ordre plus personnel. Malheureusement, ils se doutaient que cette investigation, pourtant nécessaire, ne mènerait pas à grand-chose. Le mode opératoire et le message qui leur était destiné ne laissaient planer aucun doute. Tyson était forcément derrière ce nouveau meurtre. Il y avait fort à parier que Tyson avait pris Glen Haner pour cible il y avait un moment de cela, le choisissant pour le symbolisme qu'il représenterait aux yeux de Castle et Beckett. Il avait dû étudier ses habitudes depuis des semaines, et avoir prévu d'agir ainsi de longue date, sans même être jamais entré en contact avec lui auparavant. A moins de trouver un ami ou quelqu'un qui dirait que Glen Haner avait pu avoir l'impression d'être suivi ces derniers temps, ils risquaient de ne rien obtenir du tout en étudiant sa vie personnelle. Tyson ne se mêlait pas à la vie de ses victimes. Il l'utilisait simplement.
Le corps de Glen Haner avait été conduit à la morgue, où Lanie allait procéder à l'autopsie d'ici peu. Seule restait sur place avec eux l'équipe de la police scientifique qui continuait de prélever des indices. Les experts avaient d'ores et déjà relevé une empreinte sur la poignée à l'extérieur de la porte, et une autre sur l'un des liens en plastique ayant servi à entraver les mouvements de Glen Haner. Ils continuaient de mener l'investigation dans le salon à la recherche de fibres.
Beckett, Shaw et Castle passaient l'endroit en revue, tout en réfléchissant.
- Il n'y a pas eu effraction, ni lutte, constata Castle, en tournant sur lui-même, observant le vaste salon où chaque chose était sagement rangée à sa place.
- Ça a dû être rapide, conclut Beckett. Si Tyson l'a menacé directement de son arme, Haner n'a pas eu le temps de chercher à se défendre.
- Il était minuit, un dimanche soir … pourquoi a-t-il ouvert ? s'étonna Castle. Il y a un judas. Il a dû voir que c'était un inconnu.
- Un homme ne se méfie pas forcément d'ouvrir à un inconnu tard le soir, commenta Shaw. Tyson a pu prétexter n'importe quoi.
- Monsieur Boyle, il y a des caméras de surveillance dans le hall d'entrée ? demanda Beckett à l'intention du concierge, qui restait là, hagard, à observer ce qui se passait, comme s'il ne parvenait pas à réaliser.
- Non, désolé, fit-il tristement.
- Monsieur, venez, asseyez-vous, lui fit gentiment Kate, en lui montrant la chaise.
Elle sentait qu'il était réellement affligé, et même s'il n'était pas un proche de la victime, elle comprenait sa peine. Elle s'assit à la table près de lui, tandis que Castle et Shaw approfondissaient l'inspection des autres pièces de l'appartement.
- Vous le connaissiez bien ? demanda Beckett.
- Oui. Très bien. Ils habitaient ici depuis plus de dix ans, vous savez. Tout le monde se connaît. On discutait souvent. C'était quelqu'un de très bien. Je suis si triste pour sa femme et son petit garçon. Qui a bien pu faire ça ?
- On va trouver qui a fait ça, Monsieur. Est-ce que Glen était du genre méfiant ?
- Non. Enfin je ne crois pas.
- Il aurait pu ouvrir à un inconnu même tard le soir ?
- Je ne sais pas … Sûrement. Il n'y a jamais de problèmes ici.
- Avait-il l'air soucieux quand vous l'avez vu dimanche ? continua Beckett.
- Non, pas du tout. Il revenait de son footing, il était souriant, comme d'habitude. Pourtant il était trempé, à cause de la neige. Je me suis dit qu'il fallait être fou pour aller courir par un temps pareil. Mais Glen était ainsi. Rien ne l'arrêtait.
- Donc rien d'inhabituel ce dimanche-là ? Même au cours de la journée ?
- Non. Dimanche midi, ce jeune homme est venu, comme d'habitude depuis quelques jours.
Castle réapparut dans le salon, indiquant d'un regard à Kate qu'il n'avait rien vu d'anormal. Il s'assit à son tour.
- Un jeune homme ? s'étonna Kate.
- Oui. Glen faisait du bénévolat au foyer social Lincoln, sur Kingston Avenue. Et ces jours-ci il aidait plus particulièrement un jeune homme en difficulté. Il s'appelait Tanner je crois.
- Comment était-il ?
- Une vingtaine d'années. L'air paumé. Je l'ai croisé une fois ou deux, mais je ne faisais pas vraiment attention, expliqua le concierge.
- Il recevait souvent des jeunes en difficulté chez lui ?
- Non, répondit-il, catégorique. C'était la première fois. Il est venu tous les jours vers l'heure du déjeuner, depuis lundi ou mardi dernier.
Castle, intrigué par la tournure que prenait cette conversation, écoutait attentivement sa muse mener l'interrogatoire. Il sentit qu'elle avait elle-aussi perçu l'importance de cette information.
- Et que faisait-il chez lui avec ce jeune homme ?
- Je l'ignore. Glen avait le cœur sur la main, toujours prompt à voler au secours de la veuve et l'orphelin. Je suppose qu'il l'avait pris sous son aile pour l'aider à s'en sortir. Il allait souvent jouer de la guitare au foyer. Il faisait des petits concerts, histoire de redonner un peu de baume au cœur à tous ces gens.
Rick et Kate se regardèrent en réfléchissant. L'irruption de ce jeune homme, Tanner, dans la vie de Glen Haner quelques jours avant son assassinat n'était certainement pas anodine. Shaw les rejoignit dans le salon, sans rien avoir constaté d'étrange non plus.
- Vous avez vu une guitare quelque part ? demanda Rick à l'intention de Shaw, comme si un détail venait de lui mettre la puce à l'oreille.
- Non. Pourquoi ? s'étonna-t-elle.
Ils expliquèrent à Shaw rapidement ce qu'ils venaient d'apprendre de la bouche du concierge.
- Vous êtes sûre que Glen Haner possède une guitare ? demanda Kate.
- Oui. Une guitare sèche, répondit Monsieur Boyle.
- Il n'y a pas de guitare ici, répondit Shaw. Vous savez où il la range habituellement ?
- Non. Désolé.
- Il aurait pu la laisser au foyer social ? demanda Castle.
- Je ne crois pas non. Sa guitare, c'est toute sa vie, un héritage paternel. Il ne s'en sépare jamais. Il l'emmène même quand il part pour un reportage.
Tous trois se lancèrent le même regard. Ils avaient maintenant l'habitude du fonctionnement de Tyson. Ils savaient déjà à quoi s'attendre pour la suite de cette affaire. Ils remercièrent le concierge pour son aide, et attendirent qu'il ait quitté les lieux pour échanger leurs théories.
- On a notre bouc-émissaire, lâcha Castle. Tyson est si prévisible …, ça en deviendrait presque drôle si ce n'était pas si abominable …
- Il se fiche d'être prévisible. Il sait qu'on sait. C'est juste une étape de plus vers autre chose, fit remarquer Shaw.
- Il faut qu'on aille au foyer social Lincoln, continua Kate.
- On peut parier qu'on y trouve et Tanner et la guitare, répondit Castle.
- Et que les empreintes sur la porte sont celles de Tanner, ajouta Beckett.
- C'est sûrement comme ça que Tyson a fait en sorte que Glen ouvre la porte. Il connaissait Tanner, et avec son grand cœur, il s'est inquiété pour lui en le voyant débarquer un dimanche soir, nota Shaw.
- Mais en partant du principe qu'on ait raison, pourquoi est-ce si facile ? demanda Castle.
- Parce qu'il se fiche complètement de l'enquête. Il ne s'agit même pas de vous défier de trouver qui est son pantin. Il sait que vous trouveriez avec ou sans son aide.
- Il a une haute idée de nous, constata Kate. On n'est pas tout puissants non plus …
- Presque, sourit Rick.
- Ca ne l'amuse pas du tout de vous voir enquêter, expliqua Shaw. Ce qui l'amuse c'est de vous voir effrayés, torturés. C'est tout. Toujours dans la même optique, vous affaiblir …
- Combien va-t-il tuer d'innocents pour atteindre son but ? fit Kate, d'un air à la fois triste et dépité.
- Il nous a vus hier soir. Il a vu qu'on s'amusait, qu'on riait. Il va péter les plombs …, constata Rick.
- Il a prévu depuis trop longtemps ce qu'il vous réserve pour péter les plombs maintenant. En tout cas, c'est pour bientôt, annonça Shaw.
Cette dernière phrase leur glaça le sang à tous les deux. Jordan Shaw avait prononcé ces mots si naturellement, malgré leur caractère effrayant, qu'ils en restèrent interdits quelques secondes.
- Avec Ellie, il a pris contact avec vous, expliqua Shaw. Il s'agissait pour lui de vous dire : « C'est moi, je suis bien en vie, et j'ai l'intention de m'en prendre à vous. Regardez ce dont je suis capable. Regardez comme je sais tout de vous, comme je vais pouvoir vous détruire ». Avec Glen Harner, le choix de cette victime en particulier, et votre roman, il vous annonce que votre heure est venue. Il veut faire monter la pression. Vous serez les prochaines victimes. Vous, Castle. Vous, Beckett.
- Ou nous deux …, ajouta Rick, d'un ton grave.
- Non. Je pense qu'il a prévu d'en laisser un en vie quelques temps … Je parierai sur vous, Castle.
Ils la regardèrent tous deux sidérés par la façon dont elle pouvait être parfois si directe, presque insensible. Ils savaient bien qu'elle ne l'était pas, surtout à leur égard, mais elle énonçait les faits avec un tel détachement.
- Je suis désolée, je sais que ce n'est pas facile à entendre, reprit-elle sur un ton plus doux, consciente de sa maladresse. Mais …
- Quoi ? insista Rick.
- Je crois clairement qu'il veut vous tuer Beckett, et vous laisser en vie Castle. Faire en sorte que vous vous sentiez coupable de pas avoir pu la sauver, et que vous deviez vivre avec la douleur d'avoir perdue votre femme … et votre enfant.
- Pourquoi pas l'inverse ? suggéra Castle. Il a bien tué ce journaliste, et laissé la vie sauve à sa femme enceinte.
- Parce que c'est à vous Castle qu'il en veut depuis toujours. C'est avec vous qu'il veut jouer au final. C'est vous qu'il veut atteindre.
Heureusement que Kate était assise, parce qu'elle se sentit mal d'entendre ainsi énoncer si clairement le destin qu'avait prévu Tyson pour elle, pour Rick, et leur famille. Envisager sa propre mort était une chose, certes, déjà au combien effroyable. Mais le bébé qui grandissait en elle … Leur bébé qui bougeait si souvent maintenant, plein de vie. Elle sentit l'émotion l'envahir. S'il leur arrivait quelque chose à tous deux, Rick ne s'en remettrait pas. Ce qu'il avait dit au mari de Kelly Nieman la veille restait gravé dans sa tête. Lanie lui avait dit que pour leur enfant Rick continuerait à vivre, parce qu'il n'aurait pas le choix … Mais si Tyson parvenait à ses fins maintenant ? Et Tyson était toujours parvenu à ses fins. Elle avait beau y croire, et se dire qu'ils allaient réussir à l'en empêcher, qu'à eux-tous ils allaient forcément le coincer avant qu'il n'agisse, une part d'elle-même se laissait submerger par la peur, et l'émotion. Rick avait senti son regard se figer, et son visage se voiler de tristesse. Il posa instinctivement sa main sur la sienne. Elle ne dit rien, baissant la tête, pour dissimuler ses yeux brillants de larmes. Elle ne voulait pas pleurer. Pas là. Pas devant Jordan Shaw. Mais la fatigue, l'angoisse, cette façon dont Jordan avait formulé les intentions de Tyson. C'était trop.
- Ecoutez-moi, tous les deux, reprit Shaw, consciente de leur malaise. Quoiqu'il advienne, je vous promets qu'il n'atteindra pas son but. Il n'y arrivera pas.
- Jordan … ne faites pas des promesses que vous …
- Que vous ne pourrez pas tenir, termina Shaw. Je sais. Justement. Je ne suis pas du style à faire des promesses en l'air. Faites-moi confiance.
- Je vous fais confiance. Mais une part de moi …
Rick regardait la tristesse de sa femme, sans savoir comment la rassurer. Lui-même était touché par sa douleur, et bouleversé par l'angoisse que faisaient naître ces nouveaux éléments. L'idée que bientôt Tyson allait agir resserrait l'étau autour d'eux. Il fallait qu'ils soient vigilants à tout, au moindre détail.
- Kate, moi, vivante, Tyson ne parviendra pas à ses fins. C'est clair ? reprit Shaw, en la regardant dans les yeux avec une détermination que Kate ne lui avait encore jamais vue.
Foyer social Lincoln, Crown Heights, 12 h.
Ils avaient quitté l'appartement de Glen Haner pour se rendre immédiatement au foyer social Lincoln sur Kingston Avenue, un foyer qui les ramenait encore vers Crown Heights, le quartier qui avait été le lieu de vie de Megan Wellington et Jerry Tyson il y a dix ans de cela. Soit ils continuaient d'y vivre, et d'y agir tranquillement sans avoir imaginé qu'on puisse remonter jusqu'à eux dix ans en arrière, soit ils les attiraient volontairement ici pour brouiller les pistes. A ce stade, il était difficile de connaitre la réalité des choses. A l'accueil, ils furent accueillis par un employé, qui, d'abord attristé par la nouvelle de la mort de Glen Haner, leur confirma qu'un jeune homme s'appelant Tanner Phelps résidait bien au foyer depuis une semaine. D'après les quelques renseignements dont il disposait dans son registre, Tanner avait vingt-sept ans, et vivait dans la rue depuis plusieurs mois, sans ressource, ni famille, quand il avait été amené au foyer par un couple qui l'avait trouvé affaibli, gisant au bas de leur immeuble. Ce n'était pas lui qui s'occupait de l'accueil le jour où Tanner était arrivé, mais un dénommé James, qui serait là d'ici peu et pourrait les renseigner. L'employé leur présenta Tanner comme un jeune homme très renfermé, mal dans sa peau, parlant peu, ne se mêlant pas aux autres résidents. Glen Haner l'avait pris sous son aile depuis qu'il était arrivé et le jeune homme le retrouvait chez lui tous les midis. En dehors de ça, il ne quittait jamais le foyer. Le foyer social Lincoln était destiné à accueillir gracieusement des adultes malmenés par la vie, en général pour des périodes de courte durée. Les résidents y obtenaient une chambre, des repas chauds, de l'écoute et de l'aide pour rebondir, et repartir du bon pied. C'était un foyer ouvert, où chacun était libre de ses allers et venues, à condition de respecter le règlement intérieur. L'une de ces règles impliquait de rentrer dormir au foyer, sinon la chambre serait attribuée à une autre personne, étant donné la forte demande. Tous les soirs, les résidents avaient obligation de passer signer le registre pour attester de leur présence au sein du foyer pour la nuit. Or le registre montrait que Tanner Phelps était rentré dimanche soir aux alentours d'une heure du matin. Depuis qu'il était ici, c'était la seule fois où il était sorti le soir. Pour finir, l'employé leur indiqua la chambre de Tanner, en précisant qu'il devait certainement être là, puisqu'il ne quittait pour ainsi dire jamais le foyer.
Ils remontèrent donc tous trois le couloir, ne sachant pas vraiment à quoi s'attendre.
- Un couple a amené Tanner ici il y a une semaine … drôle de coïncidence … , fit Castle, mais je vois mal Tyson et Nieman se présenter ici tranquillement bras dessus bras dessous comme un couple au grand cœur.
- Moi non plus … mais en même temps, plus rien ne m'étonne avec eux, répondit Kate, tout en tapotant sur son téléphone pour envoyer un message à Ryan afin qu'il fasse une recherche sur Tanner Phelps.
- Pour l'instant, on ne sait même pas si ce Tanner a un lien avec Tyson, fit remarquer Shaw. Il n'a peut-être aucun rapport avec tout ça.
- Sa sortie nocturne de dimanche coïncide en tout cas …, constata Castle.
- Quoi qu'il en soit, il est sûrement l'une des dernières personnes à avoir vu Glen Haner en vie dimanche, donc il devrait pouvoir nous aider, ajouta Kate.
Ils frappèrent à plusieurs reprises à la porte de la chambre de Tanner, mais face à l'absence de réponse, ils entrèrent. Tanner n'était pas là.
- Bizarre … pour quelqu'un qui ne sort jamais, juste quand on a besoin de lui, il n'est pas là, ironisa Castle.
- Oui …
La petite pièce contenait le strict minimum. Un lit et une petite table faisant office de bureau, sur lequel étaient posés quelques feuilles blanches et un crayon de bois. Aucun effet personnel n'était visible, si ce n'est une veste de jogging négligemment jetée sur le lit. Immédiatement, Rick se mit à quatre pattes pour jeter un œil sous le lit.
- Qu'est-ce que tu fais Castle ? demanda Kate avec un sourire.
- Bingo ! lança-t-il en guise de réponse, tendant le bras sous le lit, pour en sortir fièrement une guitare dans son étui.
- Bon … eh bien, voilà, les choses sont claires, constata Shaw, en fixant la guitare.
- A moins que ce ne soit sa propre guitare …, suggéra Kate, sans vraiment y croire.
- J'en doute fort … La guitare, plus la sortie nocturne en plein sur le créneau du meurtre …, fit Castle comme s'il y avait bien trop d'évidences pour pouvoir douter.
- Mais où est-il passé ? s'étonna Beckett. Si c'est le pantin de Tyson, il devrait vouloir qu'on le trouve facilement comme Davis ?
- Il n'est peut-être pas aussi docile que Davis, suggéra Castle. Il est parti faire un tour.
- Ou alors Tyson a peut-être prévu autre chose pour lui, répondit Shaw. Je vais retourner parler à l'employé de l'accueil pour qu'il confirme cette histoire de guitare.
- Ok, répondit Beckett, en ouvrant les placards pour en scruter l'intérieur.
Shaw quitta la pièce, la guitare à la main, tandis que Rick ouvrait les tiroirs de la petite table dans l'espoir d'y trouver quelque chose.
- Il a encore déniché un pantin parfait, constata Rick, dépité face au vide des tiroirs.
- Oui … Il n'y a rien là-dedans, répondit Kate en refermant le placard. Tout juste de quoi se changer pour quelques jours.
- C'est un gars paumé, introverti, facile à soumettre je suppose, sans famille apparemment … Mais pourquoi l'amener ici ?
- Pour qu'on le trouve facilement, répondit Kate comme une évidence.
- Sauf qu'il n'est pas là …, fit remarquer Rick.
- C'est un détail, sourit-elle, avec un brin d'humour.
Il fut content de voir le petit sourire de sa muse remplacer le voile d'angoisse sur son visage.
- Il nous a menés là pour qu'on trouve la guitare, la preuve de sa sortie …, reprit-elle avec sérieux. Tout ce qui va permettre d'établir son mobile, et l'évidence de son implication.
Le téléphone de Kate sonna, et elle se hâta de répondre voyant que c'était Ryan qui devait déjà avoir des informations à leur fournir.
- Beckett.
- Hey. Votre gars, Tanner Phelps, est fiché, annonça Ryan. Il a fait quelques mois de prison pour trafic de stupéfiants il y a cinq ans. Depuis qu'il est sorti, quelques voies de faits, des bagarres à la sortie des bars … Rien de notable.
- Et pour les empreintes ?
- Ça a été rapide. Ca concorde. Ce sont les siennes.
- C'est donc lui qui a attaché les mains et les pieds de Glen Haner. Autre chose ?
- Non. Rien de particulier. Il était sans domicile fixe depuis sa sortie de prison. Il est passé par quelques foyers transitoires, mais a priori il vivait dans la rue la plupart du temps. Ses parents habitent pourtant Brooklyn.
- Donc il a bien de la famille. Tanner n'est pas ici. Est-ce que vous pouvez aller voir chez ses parents ? On ne sait jamais. Et il faut qu'on sache s'il a été en contact avec eux ces derniers jours.
- Ok. C'est comme si c'était fait.
- Et pour Megan Wellington vous avez trouvé quelque chose ?
- Non. Rien n'apparaît à son nom. Ni téléphone, ni appartement, ni compte bancaire. On n'a rien trouvé.
- Elle est aussi douée que Tyson pour jouer au fantôme.
- Oui … Wade et Clayton sont passés voir son ancien appartement à Crown Heights, mais les nouveaux locataires ne l'ont jamais vue. Il n'y a rien à apprendre là-bas. Ils continuent la tournée des bars …
- Ok. Merci les gars.
Kate raccrocha, alors que Shaw réapparaissait la guitare à la main.
- D'après l'employé, c'est bien la guitare de Glen Haner, annonça-t-elle. Il n'a jamais vu Tanner en possession d'une guitare, ni même s'intéresser à la musique.
- Je viens d'avoir Ryan. Les empreintes sont celles de Tanner, répondit Beckett.
- Ok. C'est notre pantin. Voilà une affaire rondement menée …, constata Shaw.
- Où peut-il être passé ? Tyson a peut-être prévu de le tuer lui ? suggéra Castle.
- Ou de le faire réapparaître plus tard …
- On va attendre l'arrivée de ce James pour l'interroger sur le couple qui a amené Tanner au foyer.
Chapitre 27
Mercredi 23 décembre, aux environs de 13h.
Elle entendait des cris. Quelqu'un avait hurlé. Le froid la saisissait jusqu'aux os. Un courant d'air glacial, dans l'obscurité du parking. L'odeur de l'essence qui s'infiltrait dans ses narines. Le mur devant lequel ils se tenaient tous les trois à genoux, les mains jointes sur la tête. Le canon froid et dur d'une arme contre son crâne. Son cœur battant à se rompre dans sa poitrine. Rick, à côté d'elle, parlait. Elle ne comprenait pas ce qu'il disait. Il parlait pourtant. Il parlait à Tyson. Pourquoi n'entendait-elle pas ce qu'il disait ? Jordan aussi parlait. Ils étaient trois eux-aussi. Il y avait Tyson. Il y avait Megan. Mais il y avait quelqu'un d'autre, derrière elle, celui qui tenait l'arme pointée sur son crâne. Elle ne le voyait pas. Le rire sadique de Tyson retentit. Jordan cria quelque chose. Elle ne comprit pas. Elle aurait voulu tourner la tête pour voir ce qui se passait à sa droite, mais elle n'y parvenait pas. Un coup de feu résonna dans le parking. Et puis plus rien.
Elle frissonnait. Etait-ce un cauchemar ? Comme dans un demi-sommeil, ses pensées se mêlaient sans qu'elle parvienne à en déchiffrer le sens. Elle dormait. Mais elle n'était pas dans son lit. Elle s'était pourtant endormie au chaud contre Rick, comme tous les soirs. C'était son dernier souvenir. Ses bras autour d'elle, son torse contre son dos. Son baiser dans son cou. Elle était gelée jusqu'aux os. Rick n'était pas là. Elle n'avait jamais froid quand il était là. Elle voulait se réveiller, sortir de ce cauchemar, mais son cerveau semblait s'obstiner à rester dans le brouillard, et ses yeux à demeurer clos. Elle se sentait mal, comme si son corps était détaché de son esprit. Ses muscles semblaient endoloris, courbaturés. Elle s'évertua à reprendre conscience. Il fallait qu'elle se réveille, pour comprendre. Il fallait qu'elle reprenne ses esprits. Et elle avait si froid. Elle bougea, se retourna et se cogna contre un mur. La douleur au front lui fit ouvrir machinalement les yeux, mais elle ne vit rien. Il faisait si sombre. Pas une once de lumière. Elle n'était pas dans son lit. Elle n'était pas au loft. Elle était là, couchée sur du béton froid et dur, et Rick n'était pas là. Son sang ne fit qu'un tour. Son cœur se serra. Rick. Elle tâtonna sur le sol glacial à côté d'elle.
- Castle …, murmura-t-elle doucement. Rick ….
Elle tenta de se relever, mais ses jambes étaient molles comme du coton. Elle s'assit, s'adossant contre le mur, essayant de retrouver un semblant de vigueur. Elle avait envie de vomir. Elle se sentait si mal.
- Rick ? Jordan ? appela-t-elle un peu plus fort.
Ses yeux tentaient de s'habituer à l'obscurité, pour décrypter l'espace qui l'entourait, mais elle n'arrivait pas à réfléchir. Elle ne pensait qu'à lui. Elle sentait la froideur du vide qui l'entourait, et cette douleur qui montait du fond de son ventre pour assaillir tout son être. Les larmes lui montèrent aux yeux. Jordan les avait préparés à ça depuis la veille. Mais là … c'était si dur … La panique s'empara d'elle.
- Rick ! cria-t-elle, dans un sanglot. Jordan !
Elle laissa les larmes couler, tandis que son esprit tentait de reprendre le dessus. Tout ce que Jordan n'avait eu de cesse de leur répéter envahissait sa tête. Ce serait un combat psychologique. Ils le savaient. Elle avait si peur, si mal d'être seule ici sans lui, sans savoir. Ensemble, ils pouvaient mener tous les combats. Physique, psychologique. Peu importait. Mais seule ? Tyson le savait. Il avait réussi. Et ce coup de feu qui résonnait encore dans sa tête. Etait-ce un cauchemar ? Ou bien Tyson avait-il vraiment tiré ? Non. Tyson n'aurait pas tué Rick sans qu'elle n'assiste bien consciente à sa mort. Et Shaw avait dit qu'il ne le tuerait pas. Elle ne se trompait jamais. Rick était quelque part. Loin d'elle. Mais quelque part. En vie. Mais alors ? Ce coup de feu. Mon Dieu. Jordan. Tyson avait tué Jordan. Il n'avait pas besoin d'elle. C'était sûrement ça. Il avait tué Jordan. Elle sentit son cœur se serrer, assaillie par le chagrin. Dans un sursaut de lucidité, et d'espoir, elle tenta de nouveau de se lever, en prenant appui contre le mur. Non. Tant qu'elle n'aurait pas la preuve que Jordan était morte, il ne fallait pas qu'elle l'imagine, ni qu'elle l'envisage. Il ne fallait rien croire de ce que Tyson voulait lui laisser croire. Rien n'était jamais tel qu'il y paraissait avec lui. Jamais.
Elle tâtonna contre le mur, dans l'obscurité, avançant doucement pour faire le tour de la pièce. Elle était vide. Il n'y avait rien ici, pas le moindre objet. Elle trouva la porte, verrouillée. Elle s'acharna à tourner sur la poignée, à tirer sur la barre métallique. En vain. Elle tambourina à la porte, et hurla.
- Rick ! Jordan ! cria-t-elle en frappant contre la porte.
Ne pas paniquer. Reprendre ses esprits. Réfléchir. Elle se laissa glisser contre un mur, et tomba assise sur le sol. Comment était-elle arrivée ici ? Elle avait l'impression de s'être endormie la veille au soir dans les bras de Rick, pour se réveiller ici, seule dans le froid et l'obscurité. Son cauchemar n'en était-il pas un ? Elle avait l'esprit si embrouillé. Il avait dû la droguer. La droguer ? Le bébé. Mon Dieu. Si elle se sentait mal à ce point, qu'en était-il de leur bébé, si petit, si fragile à l'intérieur d'elle ? Paniquée, elle glissa ses mains sous son pull, sur son ventre rond, caressant doucement sa peau tendue, en quête d'un moindre signe de vie.
- Bébé … bouge … S'il te plaît … Bouge …, murmura-t-elle, sentant de nouveau les larmes lui monter aux yeux.
Elle s'obstina quelques minutes, à embrasser son ventre de ses mains, tentant de ressentir les petits mouvements si caractéristiques qu'elle aimait tant.
- Allez, Bébé, réveille-toi … Fais un signe à maman … s'il te plaît … Bouge …
Sans cesser de palper son ventre, elle ferma les yeux, pleurant silencieusement, tentant de se rassurer malgré tout. Le bébé bougeait encore peu, ce n'était pas anormal qu'il ne bouge pas. Il n'obéissait pas ainsi au doigt et à l'œil. Il dormait peut-être simplement. Elle avait si peur. Attentive à la moindre vibration à l'intérieur de son ventre, elle tenta de chasser ses larmes. Le bébé ne devait pas sentir son angoisse. Elle s'efforcça de réfléchir, de comprendre ce qui était arrivé. Il fallait qu'elle comprenne pour pouvoir lutter. Mais tout était flou. Tout était mêlé dans son cerveau. Depuis combien de temps était-elle ici ? Elle tenta d'écarquiller les yeux pour lire l'heure sur sa montre, mais l'obscurité était impossible à percer. Elle entreprit de rassembler ses souvenirs, du plus loin qu'elle puisse se remémorer. Le foyer social Lincoln. Hier midi. Ils avaient trouvé la véritable identité de Tyson.
La veille, au foyer social Lincoln, Crown Heights, 13h.
Ils patientaient depuis un moment, installés dans le hall, en attendant que le fameux James qui était présent quand ce couple avait amené Tanner au foyer la semaine dernière, fasse son apparition. Entre temps, ils avaient eu une nouvelle plutôt encourageante. Au Lenox Hill Hospital, les officiers avaient fini par découvrir que Megan Wellington avait travaillé depuis octobre au sein du service de gériatrie, et ne s'était pas présentée aujourd'hui pour sa garde. L'adresse qu'elle avait fournie à l'hôpital avait été vérifiée, mais s'était avérée, bien entendu, être un leurre. Même si cela n'était pas une avancée en soi, ils avaient la satisfaction de ne pas s'être trompés. Avoir cernés ainsi le plan de Tyson, avoir réussi à s'y immiscer les satisfaisait déjà pleinement. Ils étaient certainement parvenus à déjouer son plan initial en annulant le rendez-vous de Kate, et c'était déjà une petite victoire, car elle allait amener Tyson à chercher un autre moyen d'action, et donc à s'exposer davantage, à commettre des erreurs. Dans Crown Heights, Clayton et Wade arpentaient toujours chaque rue, chaque bar et restaurant, dans l'espoir d'y apprendre une information concernant Jerry Tyson et Megan Wellington. Ryan et Esposito, sur la piste de Tanner, étaient à l'heure actuelle chez les parents du jeune homme, essayant de trouver coûte que coûte un moyen de savoir où il était passé. Il s'agissait de le trouver rapidement, autant parce que, même manipulé, il était le suspect principal pour le meurtre de Glen Haner, que pour le protéger, car tous craignaient que Tyson ait prévu pour lui une issue plus funeste que celle de Davis Gordon.
Ils avaient interrogé quelques résidents du foyer Lincoln, histoire de savoir si quelqu'un avait pu voir Tanner ce matin, ou avoir discuté avec lui ces derniers jours. Mais tous avaient eu la même impression le concernant : il était effacé, discret et peu loquace. Personne ne l'avait croisé dernièrement au sein du foyer. Tous les trois assis dans les fauteuils qui servaient de salon pour les visiteurs, ils commençaient à trouver le temps long.
- Je pensais au roman que Tyson a choisi, fit Castle. Deadly Heat. Je me suis inspiré de la première affaire sur laquelle on a travaillé avec vous.
- Scott Dunn, répondit Shaw.
- Oui. S'il a laissé ce livre-là, c'est peut-être aussi un moyen de nous dire qu'il sait qui vous êtes. Vous n'étiez pas prévue dans son plan, mais il sait qui vous êtes, expliqua Castle.
Kate, perdue dans ses pensées, n'écoutait que d'une oreille. Enfoncée dans le fauteuil en cuir, une main protectrice posée sur son ventre, elle regardait Castle et Shaw qui discutaient, sans vraiment les voir. Elle restait marquée par les propos de Shaw quelques temps auparavant, et par le fait qu'elle pensait que c'était elle que Tyson voulait tuer. Elle tentait de chasser cette angoisse de son esprit, et de réfléchir à l'enquête, mais elle revenait irrémédiablement s'y infiltrer. Elle sentait qu'elle ne réagissait plus en flic. Elle se laissait emportée par ses sentiments, par ses émotions. C'était plus fort qu'elle. Elle avait peur, réellement peur. Il y a quelques jours, Rick lui avait dit, sur le ton de la plaisanterie, vouloir l'emmener au bout du monde, loin d'ici. Et si cela pouvait ne pas être qu'une plaisanterie ? Peut-être fallait-il abandonner, arrêter, laisser faire d'autres flics, et partir, loin, très loin, quelques temps, pour protéger leur enfant, pour se protéger eux-aussi. Tyson valait-il qu'ils mettent en péril leur bonheur ? Valait-il qu'ils prennent le risque de tout perdre, de laisser l'un d'eux continuer la danse tout seul, avec le désespoir et la douleur d'avoir perdu l'amour de sa vie ? Etaient-ils les seuls capables de mettre la main sur lui ? Personne ne le connaissait mieux qu'eux. Et Rick avait raison, même au bout du monde, Tyson les traquerait. Tant qu'eux ou lui n'auraient pas gagné, il les pourchasserait. Son cœur se serra. Et elle refoula les larmes qui lui montaient aux yeux. L'angoisse, cumulée à la fatigue, la bouleversait. Elle aurait voulu, là, maintenant, être seule avec Rick, et qu'il la serre fort dans ses bras. Elle aurait voulu s'endormir contre lui, et ne se réveiller que loin de tout ça.
- Bien-sûr qu'il le sait … Il s'est amusé à m'approcher hier, répondit Shaw.
- Oui, mais je veux dire, il sait le lien entre nous et vous.
- Le lien ? s'étonna Jordan, cherchant à comprendre.
- Oui. On vous a quelque sorte sauvé la vie lors de cette affaire, expliqua-t-il.
- Pas en quelque sorte, Castle. N'ayez pas peur des mots. Vous m'avez sauvé la vie, fit-elle avec un sourire.
- Je crois qu'il sait la confiance mutuelle qu'il y a entre nous.
- Peut-être …, il prévoit peut-être d'en jouer, constata-t-elle.
- Vous pensez qu'il veut s'en prendre à Kate. Mais il ne peut pas attaquer Kate, sans m'attaquer moi. Et sans vous attaquer vous, expliqua-t-il, se nourrissant de réflexions rationnelles comme pour se rassurer.
A ces mots, son regard croisa celui de Kate, qui écoutait, sans prendre part à la conversation. Elle esquissa un sourire rassurant, mais il sentit qu'elle était inquiète.
- Comment, seul, peut-il espérer nous empêcher d'agir tous deux pour s'en prendre à Kate ? reprit-il.
- Megan sera peut-être de la partie elle-aussi, fit remarquer Shaw. Mais même à deux contre nous trois, je ne sais pas comment il compte s'y prendre …
- Il a failli nous avoir une fois. Et il était seul contre nous deux … Sur ce pont…, lâcha Kate, comme une preuve de ce dont Tyson était capable.
- Oui, c'est vrai …, constata Rick.
- Il a forcément prévu un enlèvement, ajouta Shaw. Il n'a pas l'intention de vous tirer une balle froidement dans la tête Beckett …
- Ça me rassure …, fit Kate, souriant légèrement, pour ne pas montrer à quel point les propos de Shaw la faisaient frémir.
- Vous ne souffririez pas assez, Castle.
Kate se sentit mal de nouveau. Elle savait que Jordan ne faisait qu'énumérer des faits, mais se voir impliquée ainsi, l'entendre mentionner la douleur de Rick face à sa propre mort, c'était à la limite du supportable. Rick, lui-même, avait blêmi à cette idée.
- Je ne souffrirais pas assez ? fit Rick, d'un ton plutôt froid et sec.
- Vous savez bien ce que je veux dire, Castle.
Jordan voyait la détresse poindre dans le regard de Beckett et Castle. Elle sentait à quel point aujourd'hui cette affaire les emportait dans une autre dimension, bien plus douloureuse. Mais elle savait aussi, par expérience, qu'il fallait que les choses soient dites. Castle et Beckett devaient savoir ce que Tyson avait prévu pour eux. Ils devaient s'y préparer mentalement au cas où.
- Je suis désolée, reprit-elle, mais Tyson est effroyable, c'est un fait. Alors, c'est douloureux, c'est dur à entendre, mais il faut que vous l'entendiez maintenant.
Ils ne répondirent rien, se contentant de la dévisager avec angoisse, en attendant la suite.
Il a prévu de vous faire souffrir Beckett, pour que vous souffriez aussi Castle. Alors une balle c'est trop radical.
Vous pensez qu'il veut me torturer devant Castle ? demanda Beckett, cherchant malgré tout à ce que Shaw lui dise tout ce qu'elle voyait dans l'esprit malsain de Tyson.
- Peut-être, oui … Je pense qu'il prévoit de jouer, je ne sais pas vraiment comment. Mais il ne veut pas se contenter de laisser Castle vous regarder souffrir. A mon avis, il est encore plus sadique que ça. Il va vouloir le forcer à participer.
- Vous voulez dire qu'il pourrait vouloir que Rick me fasse du mal ?
- Peut-être … Menacer de le tuer, s'il ne le fait pas … Ou de vous tuer … quelque chose de ce style … oui.
Rick resta sans voix, comme sous le choc. Il n'avait pas imaginé concrètement jusque-là ce que Tyson pourrait leur faire subir. Mais Shaw l'avait fait pour lui. Il regarda Kate, dont le visage était livide. Imaginer qu'il puisse lui faire du mal pour rester en vie lui était insupportable.
- Jordan … peut-être qu'il vaut mieux qu'on ne sache pas tout ce que vous pensez qu'il envisage de faire, fit Rick, conscient qu'entendre tout cela commençait à devenir trop douloureux pour Kate comme pour lui.
- Au contraire, il faut que vous sachiez, affirma Shaw.
- On va l'arrêter avant qu'il ne puisse passer à l'action de toute façon, assura Rick.
- On va faire tout notre possible, oui. Mais il faut que vous sachiez. Parce que si jamais il parvint à s'en prendre à nous trois. Pour l'instant, je ne vois pas comment. Mais si jamais, il y parvient, il faudra qu'on soit prêts à l'affronter. Je ne serai peut-être plus en mesure de vous dire tout ce à quoi je pense à ce moment-là. Mais vous savez. Et si vous savez, vous pouvez le contrer. Je ne suis pas du genre pessimiste, bien au contraire, mais je ne ferais pas bien mon boulot si je n'anticipais pas le pire en nous y préparant. Alors oui, c'est douloureux, c'est terrible, ça vous bouleverse d'entendre ces mots. Mais soyez bouleversés maintenant. Et face à lui, s'il doit y avoir un affrontement, vous serez prêts.
- Je crois que j'ai besoin de prendre l'air …, répondit Kate fébrilement en se levant pour se diriger vers la sortie.
Rick attrapa le manteau de sa muse, et la suivit aussitôt. Elle avait simplement passé la porte du hall, pour se retrouver à l'extérieur. Appuyée contre le mur, dans le froid, elle prit une grande bouffée d'air, en laissant son regard se perdre dans l'agitation de la rue. Rick la rejoignit, et lui couvrit les épaules de son manteau.
- Kate, on va l'arrêter avant …, fit-il, en plongeant ses yeux dans les siens.
- Shaw a raison … On est encore loin de l'avoir trouvé. On doit s'y préparer …, répondit-elle, dépitée.
- Comment veux-tu qu'il arrive à nous ...
- Je n'en sais rien, Castle. Mais il peut y arriver. Il en est capable, et tu le sais … Tu me l'as assez dit non ? Même avec dix flics autour de moi, il y arriverait ...
Il soupira. Oui, il croyait Tyson capable de tout. Mais concrètement, comment pourraient-ils les attaquer tous les trois ? Ils ne se quittaient pas de la journée. Ils n'évoluaient plus les uns sans les autres. Et pourtant … d'après Jordan, il allait agir bientôt. Noël approchait, et quoi de mieux pour un psychopathe que de faire passer un Noël monstrueux à ses cibles préférées. Il était touché, ému, par la détresse dans le regard de Kate. A cet instant, il se sentait tellement impuissant. Il ne pouvait pas la rassurer. Pas cette fois. Elle avait raison.
- Ce que Shaw a dit, c'est juste horrible … Et encore, je suis sûre qu'elle ne nous a pas dit tout ce qu'elle imagine …, reprit Kate.
- Kate, Jordan ne fait que des suppositions, répondit-il, tentant de s'en convaincre lui-même.
- Elle se trompe rarement. Elle connaît trop bien les psychopathes. Ils font presque partie de sa vie.
Il vit ses yeux s'embuer de larmes, et s'approcha aussitôt d'elle pour la prendre dans ses bras. Il la serra contre lui, tandis qu'elle se blottissait contre son épaule. Il caressa doucement ses cheveux, tentant de la réconforter par les gestes apaisants qu'il avait toujours pour elle.
- Kate … Que veux-tu qu'on fasse ? Dis-moi …, chuchota-t-il au creux de son oreille, bouleversé par son angoisse et sa détresse.
Elle releva doucement la tête, et il essuya du bout de pouce la larme qui avait roulé sur sa joue.
- Dis-moi … Tu veux qu'on passe la main ? Qu'on parte loin d'ici ?
- Cela ne changerait rien … Tu le sais … On ne peut pas vivre reclus du monde à cause de ce psychopathe.
Il posa doucement son front contre le sien, la tenant toujours contre lui, de ses bras enlacés dans son dos.
- Je ne sais pas … Peut-être qu'on peut essayer…, le temps que d'autres flics mettent la main sur lui, expliqua-t-il calmement.
- Il nous traquera, Rick. Cette fois-ci, c'est son ultime acte de bravoure. Il ne lâchera rien.
- Alors on n'a pas le choix …
- Non, on n'a pas le choix … Il faut faire ce que Shaw nous dit. Il faut nous y préparer … Il veut que ce soit un combat psychologique, ce sera un combat psychologique.
- On va y arriver, assura-t-il, soutenant son regard avec détermination.
- Oui, fit-elle en posant doucement ses lèvres sur les siennes.
Leurs bouches se caressèrent tendrement le temps de quelques secondes. Kate se laissa porter par cet instant de plénitude dans les bras de Rick, savourant la tendresse de sa main dans ses cheveux, la chaleur de ses lèvres l'embrassant amoureusement. Par ses mots, il était impuissant à la rassurer, mais ses baisers l'apaisèrent.
Elle savait que Shaw avait raison. Tyson était effroyable, et il prévoyait certainement de leur faire subir les pires atrocités. Mais Shaw aussi était effroyable. Effroyable de rationalisme. Effroyable d'efficacité, de prévoyance. Elle anticipait le moindre détail. Elle n'était pas insensible, non. Elle les préparait psychologiquement pour qu'ils soient en mesure d'agir si le pire arrivait. Et ils n'avaient d'autre choix que de s'y préparer, malgré la souffrance et l'angoisse qui les dévastaient, malgré l'espoir qu'ils avaient de l'arrêter avant qu'il n'agisse, malgré la pugnacité qui ne les quitterait pas.
Mercredi 23 décembre, quelque part dans Brooklyn, 13 h
Assis en tailleur entre les bennes à ordures, au fond de la ruelle, Tanner réfléchissait. Il triturait entre ses mains ce téléphone que Jerry lui avait donné. La veille à l'aube, il lui avait demandé de quitter discrètement le foyer pour le rejoindre dehors. Il allait avoir une nouvelle mission pour lui. Ils avaient marché un moment dans les rues enneigées, avant d'arriver dans une ruelle isolée. Il l'avait alors enfermé dans le van avec pour ordre d'attendre son appel, et de ne pas bouger. Les heures avaient défilé. Il avait commencé à avoir faim, et froid. Malgré tout, son esprit s'était mis à cogiter. Quand il était enfant, à l'école, on lui avait toujours fait comprendre qu'il était bête, parce qu'il ne réfléchissait pas comme les autres. Mais sa mère n'avait eu de cesse de lui répéter qu'il n'était pas moins intelligent, au contraire, peut-être l'était-il même davantage. Il était simplement différent, et passait le plus clair de son temps enfermé dans sa bulle, sans parler, sans interagir avec le monde extérieur. Il dessinait. Il n'était pas doué pour parler, mais pour dessiner oui. Il était bien ainsi, c'était son univers. En grandissant, il avait réussi à s'extirper peu à peu de cette bulle protectrice, parvenant tant bien que mal à tisser des relations avec les gens, malheureusement, pas avec les bonnes personnes, ce qui lui avait valu de commettre quelques bêtises, et de faire un séjour en prison. Après ça, il s'était coupé de sa famille, rejoignant le monde de la rue, y reconstruisant sa bulle. Un peu de papier, un crayon. Et il était bien ainsi. Loin des hommes et de leur folie. Seul avec lui-même, il survivait sans avoir besoin d'autre chose, jusqu'au jour où Jerry s'était emparé de lui.
Là, dans ce van, seul dans le froid, patientant comme Jerry le lui avait demandé, il avait rejoint sa bulle. C'était ce réflexe protecteur, la bulle de son enfance, qui lui avait permis de survivre ces derniers mois, et de faire en sorte que son esprit parvienne, tant bien que mal, à résister à l'emprise de Jerry, et surtout de cette femme, Megan. Jerry avait tué Glen Haner. Il l'avait étranglé. Et les flics allaient trouver la guitare au foyer. Ils allaient croire que c'était lui qui l'avait tué pour lui voler sa guitare. Il n'avait jamais tué personne. Il avait passé des mois avec eux. Il avait essayé de ne pas les écouter. Il avait essayé de ne pas les laisser l'influencer. Ce que faisait cette femme sur son cerveau était terrifiant. Il ne voulait pas obéir, et elle le poussait à le faire malgré tout. Et l'homme avait épié ses parents. Il avait menacé de les tuer s'il n'obéissait pas. Il les avait laissés petit à petit manipuler son cerveau, si bien que la plupart du temps, il n'arrivait plus à penser de lui-même. Il n'y avait que cette bulle, son refuge, dans lequel il parvenait encore à s'enfermer de temps en temps, pour lui redonner conscience de lui-même et de ce qu'il était en train de subir. Glen Haner était mort. Il avait vu la vie quitter ses yeux quand Jerry avait serré la cordelette autour de son cou. Puis il l'avait vu mettre le livre de l'écrivain entre ses mains. Il n'avait pas eu à poser de questions. Il avait suffisamment entendu Megan et Jerry parler de ce lieutenant de police et de son mari, pour avoir compris la mise en scène. Longtemps, il était resté dans cette pièce froide et sans lumière d'où il entendait parfois les cris d'une jeune fille et d'un autre homme, plus âgé sans doute. Lui-aussi avait beaucoup hurlé au début pour les supplier de le libérer. Il avait résisté souvent à leurs tentatives de manipulation mentale. Il savait bien ce qu'ils faisaient. Ils ne savaient pas pourquoi ils le faisaient, mais il avait compris leur stratégie. Et puis ils avaient menacé la vie de ses parents, et il n'avait eu d'autre choix que de se soumettre à leurs volontés. Mais son esprit luttait encore pour conserver son libre-arbitre. Ils l'avaient emmené ensuite dans cet appartement, enfermé dans l'une des chambres. C'est là qu'il avait entendu tout ce qu'ils disaient sur une dénommée Beckett et un certain Castle. Au début, il ne comprenait rien. Et puis, n'ayant d'autre occupation que d'écouter et réfléchir, enfermé entre ces quatre murs, il avait réalisé que Jerry et Megan avaient prévu de faire du mal à ces gens, Beckett et Castle, et qu'ils commettaient des crimes en attendant le bon moment pour s'en prendre à eux. Il n'avait pas saisi la subtilité de tout ça ni la profondeur des choses, mais il avait compris que Jerry et Megan étaient dangereux. Une partie de lui avait voulu fuir plusieurs fois. Il aurait pu le faire au foyer Lincoln. Mais il allait tuer ses parents. Il en était capable. Il avait vu ce qu'il avait fait subir à Glen Haner. Mais une partie de son cerveau, manipulée par cette femme qui s'immisçait dans ses réflexions, le poussait à obéir constamment. Parfois, cela le mettait dans une telle rage d'être ainsi tiraillé, qu'il aurait voulu se taper la tête contre les murs pour faire disparaître cette douleur.
Il avait scruté l'intérieur du van, et machinalement, posé la main sur la poignée de la portière arrière. Mais c'était fermé. Il fallait qu'il sorte d'ici. Jerry et Megan avaient sûrement prévu de le tuer lui-aussi. Tout ce qui les intéressait c'était cette flic et son mari. Quand ils n'auraient plus besoin de lui, ils allaient le tuer, l'étrangler peut-être, comme Glen Haner. Mais s'il s'enfuyait, ils allaient s'en prendre à ses parents. Non. Pas s'il réussissait à les prévenir avant, pour les protéger. Il avait tenté de tirer plus fort sur la poignée, mais la porte n'avait pas cédé. Il s'était levé, tâtonnant sur les parois, cherchant une ouverture. Le seul moyen de sortir était peut-être de passer par l'avant du van. Il avait observé la planche de bois qui avait été fixée-là pour séparer les sièges à l'avant du van de l'espace arrière. Il avait agrippé les bords de la planche, et tiré de toutes ses forces. Il s'était acharné plusieurs minutes durant, ne pensant plus à rien d'autre qu'à arracher cette planche, qui était peut-être sa seule issue vers la liberté. Ses mains lui faisaient mal, tant les échardes lui lacéraient la peau. Mais enfin, dans un ultime effort, la planche avait cédé d'un seul coup, le faisant tomber à la renverse sur le dos. Aussitôt, la lumière filtrant par les vitres à l'avant, avait pénétré l'intérieur du van, l'éblouissant. D'un bond, il s'était remis sur ses pieds, et s'était précipité sur le siège passager. D'ici, il voyait la ruelle sombre. Il n'y avait personne. Juste un lit de neige s'étendant sur la route. Il réfléchissait au moyen de casser les vitres, quand machinalement, il avait appuyé sur la poignée de la portière. Celle-ci s'était ouverte. Sans réfléchir davantage, il avait sauté à pieds joints dans la neige. Il avait fourré le téléphone dans sa poche, et s'était mis à courir à grandes enjambées. Il n'avait plus qu'une idée en tête. Empêcher qu'il arrive du mal à ses parents.
Maintenant, il était là, à ne plus savoir que faire, assis sur un morceau de carton entre deux bennes à ordures. Il avait passé la journée et la nuit dernière dehors. Il était frigorifié. Il ne sentait plus le bout de ses doigts et de ses pieds. Il avait voulu aller chez ses parents, qu'il n'avait pas vus depuis cinq ans. Mais il avait aperçu ces hommes, un métis, et un blanc, aller sonner à leur porte. Sûrement des flics. Il s'était enfui pour se tapir plus loin. Jerry ne devait pas le retrouver. Mais les flics non plus. Personne ne le croirait s'il racontait ce qui lui était arrivé. De nouveau dans sa bulle, luttant contre le froid, il cherchait une solution.
