Chapitre 28
Mercredi 23 décembre, 12ème District, New-York, 14h.
Esposito et Ryan, chacun face à son écran, se creusaient la tête, concentrés. Beckett, Shaw et Castle étaient partis il y a un moment maintenant chez les parents de Tanner. Ils avaient été interrogés la veille déjà, mais n'avaient pas vu leur fils depuis cinq ans, depuis qu'il était sorti de prison. Plusieurs fois par an, Tanner leur donnait de ses nouvelles, via une lettre au contenu très simple, leur assurant simplement qu'il allait bien. Etant donné leur détresse, il n'y avait eu aucune raison de douter de leur parole. Ils savaient simplement que leur fils avait choisi de vivre dans la rue la dernière fois qu'ils avaient été en contact avec lui. Tous étaient surpris de ne pas être encore parvenu à trouver ce Tanner. Cela ne correspondait pas au fonctionnement habituel de Tyson. Ils auraient dû trouver Tanner, vivant, tel un pantin bien obéissant, ou mort, simple dommage collatéral pour Tyson. Mais Glen Haner avait été tué depuis trois jours maintenant, son corps avait retrouvé il y avait plus de vingt-quatre heures, et ils avaient tous les indices menant vers Tanner. Mais il demeurait introuvable. Soit Tyson préparait encore quelque chose en gardant Tanner avec lui, soit le jeune homme lui avait échappé et se terrait quelque part. En fin de matinée, Madame Phelps avait appelé le poste, disant qu'elle venait de recevoir une lettre de Tanner, très succincte, lui intimant s'il lui arrivait quelque chose, de prévenir le lieutenant Beckett au 12ème District afin de lui transmettre, à elle, et à personne d'autre un message. Madame Phelps avait été catégorique. La lettre avait bien été écrite par Tanner. Beckett et Castle, escortés par Shaw, étaient donc partis pour Brooklyn où résidaient les Phelps, avec espoir d'avoir là une nouvelle piste.
Depuis plusieurs heures, Esposito et Ryan étaient en train de passer en revue la liste de tous les adolescents qui avaient fréquenté le foyer Auburn à la même époque que Jerry. La veille, Beckett, Castle et Shaw avaient réussi à découvrir la véritable identité de Jerry Tyson. Après toutes ces années, ils venaient enfin de mettre la main sur des éléments concrets du passé de ce psychopathe qui les hantait tous, depuis ce jour où il avait échappé à Ryan et Castle. Au foyer social Lincoln, dans Crown Heights, Beckett, Castle et Shaw avaient discuté avec un bénévole, James, qui avait identifié, d'après leurs photos, Megan Wellington et Jerry Tyson comme étant le couple qui avait, un soir, accompagné Tanner au foyer. Seule la femme était entrée ce soir-là, mais il avait croisé en sortant l'homme faisant les cent pas dans la rue, emmitouflé dans une doudoune noire. Ils n'avaient donc plus aucun doute sur le rôle de bouc-émissaire joué par Tanner dans le meurtre de Glen Haner. Ce bénévole, James, était la première personne qui identifiait formellement Jerry Tyson comme acteur de tous ces crimes. Mais il avait été d'une aide bien plus précieuse encore. James leur avait confié avoir eu l'impression de connaître cet homme, sans pourtant l'avoir jamais vu. Mais il avait senti dans son regard, et sa façon de marcher, de fuir le contact, comme une impression de déjà-vu, comme s'il l'avait déjà rencontré il y a des années. Beckett lui avait demandé s'il avait pu voir sur Jerry Tyson un tatouage de clown triste, pensant à cet indice laissé par Ellie, qui n'avait, jusqu'à présent, pas pu être utile. Et le miracle s'était produit, comme si la chance avait tourné en leur faveur. James avait compris d'où lui venait cette sensation de déjà-vu. Il connaissait cet homme et son tatouage. Il n'avait pas vu si Jerry Tyson portait un tatouage ou non. Mais il y avait quinze ans de cela, il était lui-même un adolescent difficile, balloté de foyer en foyer. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'il était bénévole aujourd'hui, pour rendre la pareille à la société qui l'avait aidé à s'en sortir. Il avait été accueilli plusieurs mois au foyer social Auburn, un foyer de l'aide sociale à l'enfance, quand il avait une quinzaine d'années. Cet homme qui accompagnait Tanner y avait été hébergé aussi. Il en était certain. Il s'appelait Jerry oui. Il ne se souvenait plus de son nom de famille. Mais son tatouage, il s'en souvenait, car il avait été à l'origine d'une bagarre mémorable. Jerry était le souffre-douleur du foyer. Les autres, lui y compris, le prenaient souvent à partie. Leurs oppositions finissaient régulièrement dans le sang et la douleur. Un jour d'été, alors que l'éducateur supervisait un match de basketball entre les jeunes, Jerry avait retiré son tee-shirt, dévoilant sur sa poitrine, du côté du cœur, un tatouage tout frais, représentant le visage d'un clown triste, pleurant quelques larmes. Tous les autres garçons s'étaient moqués de lui, tournant en ridicule ce tatouage, et une bagarre générale avait éclaté. James avait fini aux urgences avec plusieurs points de suture, et une dent cassée. Nul doute qu'il se souviendrait de ce tatouage, et de son propriétaire, Jerry, toute sa vie.
Beckett, Castle et Shaw avaient alors filé vers le foyer social Auburn, et tout s'était enchaîné très vite, attisant leurs espoirs. Sans grande difficulté, ils avaient eu accès au dossier de ce Jerry, qui s'avérait s'appeler en réalité Jerry Dixon. Ils avaient découvert la vie qui avait été la sienne, l'histoire qui avait fait de lui le psychopathe qu'il était devenu. La mort de sa mère suite à une overdose quand il avait treize ans. Ses séjours en foyer, ses passages ratés en famille d'accueil. Les rapports des psychologues le décrivant comme un enfant fragile, chétif, renfermé sur lui-même, s'exprimant peu, si ce n'est par la violence, mais extrêmement intelligent. Il avait été exclu de plusieurs foyers suite à des bagarres, il avait fugué très souvent, élaborant toute sorte de stratagème pour disparaître dans la nature et fausser compagnie aux éducateurs. Le foyer social Auburn avait été son dernier lieu de résidence officiellement connu. Un jour, il avait disparu, à l'âge de dix-sept ans, sans que personne n'entende plus jamais parler de lui. Rien de tout cela ne les avait surpris, mais rien ne les aidait vraiment non plus. Le dossier n'indiquait aucune famille, ni proche, ni lointaine, raison pour laquelle il avait été placée sous l'autorité de l'aide sociale à l'enfance. En rentrant au commissariat, ils avaient entrepris de rechercher des informations au nom de Jerry Dixon, sans en trouver aucune. Selon James, qu'ils avaient convoqué au poste en début de soirée, pour approfondir l'interrogatoire, Jerry avait un ami au foyer social Auburn, mais il ignorait totalement son nom. Un garçon plus âgé qui l'avait pris sous son aile, et distribuait fréquemment quelques coups de poings pour lui. Depuis, ils tentaient d'identifier cet adolescent, sans vraiment savoir où cela pouvait les mener. Ils exploitaient toutes les pistes qui se présentaient à eux, sans avoir d'autres solutions. Peut-être cet ami de galère était-il resté proche de Jerry par de là les années. Rien ne pouvait être négligé.
Les agents Wade et Clayton, dès ce matin, étaient retournés dans Crown Heights. Ils n'en finissaient plus d'arpenter le quartier, en quête de Tyson ou de Megan. Eux-aussi avaient accompli un travail remarquable la veille. En fin de journée, ils avaient identifié le bar que fréquentait Megan Wellington lorsqu'elle avait rencontré Jerry. Le patron n'avait pas changé, et avait reconnu celle qui était à l'époque une jeune étudiante habituée des lieux. Plus que cela, quand Wade et Clayton lui avaient montré la photo de la nouvelle Megan et le portrait-robot de Jerry Tyson, le patron avait certifié que Jerry avait fréquenté le bar régulièrement ces dernières semaines. Souvent très tard le soir, seul, assis au comptoir à s'enivrer, sans parler à personne. Il était presque certain qu'il habitait le quartier, ce qui correspondait à d'autres informations en leur possession. Le foyer où ils avaient laissé Tanner n'était qu'à quelques rues, de même que l'appartement de Davis Gordon. Comme pour toutes les pistes qui s'étaient présentées à eux, ils s'étaient lancés sur celle-ci. Ce n'était que des indices minimes, des suppositions, mais ils n'avaient rien d'autre. Ils étaient acculés à suivre ces maigres chemins tortueux qui semblaient les trimballer de ci de là, sans jamais les mener vraiment vers le repaire de Tyson et Megan. Ils étaient pourtant bien quelque part, à se terrer, à préparer la suite de leur plan. Tout ramenait à ce quartier, Crown Heights. Ils avaient donc décidé de continuer leur investigation ici, rue par rue, immeuble par immeuble. Si Tyson et Megan habitaient le quartier, ils allaient les trouver. Le Capitaine Gates avait envoyé des dizaines d'officiers en uniforme pour interroger dans chaque bâtiment tous ceux qui auraient pu, récemment, voir Tyson et Megan, et avoir connaissance de l'endroit où ils vivaient. Cétait un travail long, minutieux, laborieux.
Esposito s'enfonça dans son fauteuil, d'un air dépité. Il finissait par en avoir mal au crâne de chercher ainsi. Il avait si peu dormi ces derniers jours, qu'il commençait à ressentir le contrecoup de cette enquête angoissante. Et dire que Noël approchait, et qu'il n'avait toujours pas trouvé le cadeau parfait pour Lanie. Il soupira sans même s'en rendre compte.
- Qu'est-ce que tu as ? lui fit Ryan, en levant les yeux vers lui.
- C'est désespérant, marmonna son coéquipier.
- Oui, mais on va finir par trouver ce gars …, répondit Ryan, en attrapant son thermos pour se servir un verre de lait de poule.
Esposito le regarda faire, prenant un air écœuré.
- Je ne t'en propose pas …, fit Ryan avec un sourire convenu, sachant tout le bien que son partenaire pensait de son breuvage.
- Tu n'as même pas intérêt. Comment fais-tu pour ne pas avoir envie de vomir en buvant ce truc ? se moqua Esposito.
- Ce n'est pas parce que tu n'aimes pas ça que tu dois en dégoûter les autres …
- Ouais … Je peux te poser une question ? demanda Esposito, sur un ton sérieux.
- Sur le lait de poule ? s'étonna Ryan.
- Non ! Tu me saoules avec ton lait de poule !
- Je t'écoute …
- Offrir une bague comme cadeau de Noël, ça peut le faire ? fit Esposito, quêtant l'avis de son ami.
- Tu veux faire ta demande en mariage pour Noël ? s'étonna aussitôt Ryan en le dévisageant, avec des yeux surpris.
- Ma demande en mariage ? Non ! s'exclama-t-il, prenant un air horrifié.
- Alors, n'offre pas de bague …, répondit Ryan, sur un ton catégorique.
- Une bague, ça ne veut pas forcément dire « épouse-moi », fit remarquer Esposito, qui tenait à son idée.
- Pour une femme, si, affirma Ryan.
- Tu crois ? demanda-t-il, soudainement un peu inquiet.
- Sûr. Lanie va voir la bague, et hop dans sa petite tête, vont miroiter la robe blanche, les dragées, et les faire-part de mariage. Le temps qu'elle réalise, que tu ne fais pas ta demande, elle sera déçue, et ce sera foutu … Le pire Noël de toute ta vie …
- Ah ouais …, ça craint, constata Esposito, d'un air dépité.
- Une autre question ? lui lança Ryan, tout souriant et fier de lui.
- Arrête de faire le malin, avec ton petit sourire en coin, là ! Comme si tu étais un expert en femme !
- Je suis marié, MOI, affirma-t-il d'un air supérieur. Donc oui, j'ai une certaine expertise.
- Tu parles …, bougonna son coéquipier.
- Demande donc conseil à Castle, lui suggéra Ryan, tout en buvant une gorgée de son lait de poule.
- Castle, super, il va me donner des idées à un million de dollars ..., marmonna Esposito.
- Castle est dans la même galère que toi pour une fois. Avec Beckett, ils doivent se faire un cadeau à moins de cinq dollars. Il m'a demandé des idées, expliqua Ryan.
- Il t'a demandé des idées ? A toi ? Pour Beckett ? s'étonna Esposito, comme s'il n'en croyait pas ses yeux.
- Je te l'ai dit, j'ai une certaine expertise, qui est officiellement reconnue apparemment, sourit Ryan, pas peu fier d'être devenu le conseiller du poste en cadeau de Noël.
- Qu'est-ce qu'il ne faut pas entendre … Et que lui as-tu conseillé ? demanda-t-il, intéressé malgré tout.
- De suivre son cœur, répondit Ryan comme une évidence.
- Sérieux ? fit Esposito, en le regardant d'un air sidéré.
- Quoi ?
- Quelle expertise ! Avec ça, il va aller loin ! s'exclama-t-il, moqueur.
- Parce que tu ne sais pas suivre ton cœur, toi, Monsieur muscles. Mais Castle va trouver une super idée pour Beckett. LUI. Sois sentimental un peu …
- Je suis sentimental … Je suis le sentimentalisme incarné ! lança Esposito, comme s'il en était convaincu lui-même.
- J moins deux, mon pote. Ton sentimentalisme doit s'activer un peu …, se moqua Ryan.
- Au lieu de te foutre de moi et de me mettre la pression, donne-moi donc des idées.
- Qu'est-ce qu'elle aime Lanie ? demanda Ryan, toujours enclin à aider.
- A part moi et mon corps divin ? sourit Esposito fièrement.
- T'es trop con … Tiens, puisque tu fais le malin, pourquoi tu ne lui ferais pas ta demande en mariage ? lui lança Ryan d'un air sérieux.
Esposito le regarda l'air interdit quelques secondes, se demandant s'il plaisantait ou non.
- Tu te fous de moi ?
- Ben non, tu m'as dit que tu savais que c'était avec elle et aucune autre que tu voulais passer ta vie, répondit Ryan, comme si pour lui c'était évident.
- Oui, mais bon …
- Mais bon quoi ? Tu as envie de lui offrir une bague … C'est un signe de l'inconscient ça, affirma Ryan.
- Je ne suis pas prêt pour …
- Tu n'es pas prêt, ou tu flippes qu'elle dise non ? sourit Ryan, un brin provocateur.
Esposito soupira, sans répondre, et Ryan, avec son petit sourire satisfait, avala une gorgée de son breuvage de Noël préféré.
Quelque part dans New-York, 14 h.
Il ne savait pas ce qui l'avait réveillé d'abord. Le froid ou la douleur qu'il ressentait dans le cou. Il se sentait tout groggy, comme s'il venait de dormir des heures après une cuite. Il y avait bien longtemps qu'il n'avait pas pris de cuite. Mais les sensations si désagréables du lendemain de cuite restaient gravées à vie. Il n'avait pourtant rien bu hier soir avant d'aller se coucher. Cela faisait plusieurs mois, par solidarité avec sa muse, qu'il ne buvait plus d'alcool en sa présence. Donc au final, il ne buvait pour ainsi dire plus d'alcool. Il avait dû prendre une mauvaise position en dormant, car il ressentait comme un torticolis. Pourquoi faisait-il froid comme ça ? Kate devait déjà être levée. Il ouvrit les yeux, et chercha machinalement à tâtonner sur la table de nuit pour attraper son téléphone et regarder l'heure. Mais sa main ne trouva que le sol froid et humide. Il se redressa brusquement, se frotta le visage des deux mains comme pour réaliser qu'il était bien réveillé, et observa l'obscurité. Etait-il devenu fou ? Il s'était couché hier dans son lit, au loft, avec Kate dans ses bras. Et il était … Kate. Où était-elle ?
- Kate ? fit-il doucement.
Il se leva d'un bond, scrutant la pénombre qui l'enveloppait.
- Kate ! cria-t-il, soudain paniqué, tout en tournant en rond dans la pièce, tel un somnambule, les deux mains en avant. Kate !
Il avançait, tâtonnant sur les murs, et finit par constater qu'il se trouvait enfermé dans cette petite pièce, vide et froide. Il y avait une porte métallique, verrouillée, sous laquelle ne filtrait pas le moindre rai de lumière. Tyson. Ce ne pouvait être que lui. Il avait réussi à s'emparer de lui. Et de Kate, sans doute. Pourquoi ne se s'en souvenait-il pas ? Et où était Kate ? Le rythme de son cœur s'accéléra, la douleur lui étreignit le ventre, à l'idée qu'elle puisse souffrir quelque part. Elle était en vie. Il en était certain. Tyson voulait qu'il la voie souffrir. Il ne l'avait pas tuée.
Kate ne devait pas être retenue bien loin d'ici. Il fallait qu'il sache si elle allait bien. Il fallait qu'il l'entende. Il avait besoin de l'entendre. Il fallait qu'elle le rassure. Là, seul, à ne pas comprendre ce qui lui était arrivé, il réalisa combien il n'était rien sans elle. Il frissonna. De froid, d'inquiétude, de peur aussi. Il s'approcha de la porte, y donna quelques coups de pieds et de poings, qui résonnèrent, tel un bruit métallique crevant le silence.
- Kate ! hurla-t-il. Kate ! Kate ! Kate !
Pendant de longues secondes, il répéta inlassablement son nom, le plus fort qu'il put. En vain. Seul l'écho répondait à ses cris. Essoufflé d'avoir tant crié, et de s'être agité ainsi, les mains et les pieds endoloris d'avoir frappé cette porte, il se rassit sur le sol glacial. Son cœur battait la chamade dans sa poitrine. Il sentit la colère monter en lui. Contre Tyson. Contre lui-même. Il avait tant essayé de rassurer Kate depuis la veille. Il avait vu combien elle se laissait saisir par l'angoisse. Il lui avait répété que Tyson n'y arriverait pas, qu'ils allaient l'arrêter avant, s'en convaincant lui-même. Mais il avait réussi. Ce taré avait réussi. Il devait garder son calme. Si Tyson continuait de l'entendre hurler ainsi après Kate, il allait jubiler, il allait se croire en position de force. Un instant encore, le chagrin lui empoigna le cœur. Il avait l'impression de sentir encore la chaleur du corps de Kate contre sa poitrine, d'entendre le souffle de sa respiration légère quand elle s'était endormie entre ses bras. Et puis, plus rien, jusqu'à ce qu'il se réveille ici. Il avait pourtant dû se passer plein de choses depuis la veille au soir.
Tentant de reprendre ses esprits, il enleva son manteau et tâtonna pour vérifier le contenu de ses poches une à une. Il ne lui manquait que son téléphone. Bien évidemment. Il se couvrit de son manteau, telle une couverture, et s'adossa au mur, en fermant les yeux pour se replonger le plus posément possible dans ses souvenirs.
Qu'était-il arrivé ? Ils étaient rentrés au loft hier soir. Ils avaient dîné avec Jordan, Martha et Alexis, discutant de tout et rien, pour éviter de penser à l'angoisse qu'ils ressentaient tous. Ils avaient expliqué à Alexis ce qui se passait, et combien elle devait être prudente. L'enquête avait bien avancé, mais ils n'avaient toujours rien de concret pour stopper Tyson avant qu'il n'agisse. Ils s'étaient couchés. Kate était épuisée. Et lui-aussi. Elle avait peur. Pour la première fois depuis le début de toute cette histoire, elle avait eu du mal à canaliser ses émotions, et à passer outre cette angoisse. Il l'avait longuement serrée dans ses bras, caressant inlassablement son ventre. Bébé avait bougé encore sous sa main hier soir. Et puis ils avaient fini par s'endormir. A la pensée de ce sentiment de plénitude, de douceur et de bonheur tout simplement, qu'il ressentait quand sa femme dormait ainsi paisiblement contre lui, il sentit une petite boule douloureuse se serrer au fond de son ventre, et monter jusqu'à sa gorge. Il s'efforça de reprendre le dessus sur ses émotions. Kate était forte. Et lui aussi. Même loin l'un de l'autre, ils étaient ensemble. Ils ne maîtrisaient pas encore la communication mentale à distance, malheureusement, mais leur force venait de cette osmose, de cette confiance, de cet amour qui les unissaient quoi qu'il arrive. A ce moment-précis, Kate devait elle-aussi être en train de penser à lui, et de lutter pour ne pas paniquer, maîtriser sa peur, et garder confiance. Ils allaient se sortir d'ici.
Jordan. Tout à coup, il pensa à Jordan, qui ne les avait pas quittés depuis des jours. Tyson avait-il enlevé Jordan aussi ? Ou bien … Il fallait qu'il se souvienne. Il se replongea dans les méandres de sa nuit, essayant de se remémorer un rêve ou un cauchemar. Le réveil. Le réveil avait sonné ce matin. Oui, ils s'étaient réveillés au loft. Kate était encore fatiguée. Elle avait petite mine ce matin, malgré son joli sourire, et son regain d'optimisme. Il lui avait préparé un bon petit déjeuner. Jordan était là elle-aussi. Ils avaient parlé de Noël. Jordan espérait être rentrée pour Noël. Mais plus le temps passait, plus elle redoutait de devoir passer les fêtes loin des siens. Il neigeait ce matin. Il neigeait de nouveau. A gros flocons. Cela faisait bien longtemps qu'il n'avait pas vu tant de neige à New-York. Mais il aimait ça. Il revoyait Kate marchant devant lui, sa silhouette fine dans son long manteau, ses cheveux qui se balançaient légèrement au gré de ses mouvements, les flocons qui s'y accrochaient. Shaw à côté d'elle. Elles discutaient, hâtant le pas pour gagner le poste. Lui, quelques pas derrière elles, savourait le tourbillon des flocons, émerveillé comme toujours. Il avait passé ses mains gantées dans la neige pour former deux boules, et s'était amusé à leur lancer une boule à chacune dans le dos. Elles s'étaient retournées aussitôt, avec toutes deux le même air fâché. Pour certaines choses, elles se ressemblaient finalement. Kate s'était indignée une seconde, et puis il avait vu l'étincelle de malice dans ses yeux, et un sourire naître sur son visage. Il la savait joueuse, mais il n'avait pas eu le temps d'esquiver la première boule, que déjà la deuxième avait fusé, lui atterrissant en pleine figure. Kate avait ri. Si fort. Si simplement. Si joyeusement. Il avait bien tenté de reprendre le dessus, mais Shaw était redoutable elle-aussi au lancer de boules de neige, et il avait dû hisser le drapeau blanc, avant de finir la tête plongée dans la neige glaciale. Ils avaient vu Gates au poste. Elle avait pesté contre la neige qu'il déposait à chacun de ses pas. Les gars étaient là aussi. Comme il était gelé et trempé, conséquence de la bataille de boules de neige qui avait sévi dans la rue, Ryan lui avait proposé un peu de lait de poule, histoire de se remettre de ses émotions. Esposito s'était moqué de lui, incapable de faire face aux assauts de deux femmes. Il avait eu beau rétorquer que ces deux femmes étaient plutôt redoutables dans leur genre, Esposito avait bien rigolé. Gates et les gars allaient se rendre compte qu'ils avaient disparu. Ils allaient lancer toutes les polices de la ville à leur recherche. Peut-être même que le FBI enverrait des renforts. Oui, le FBI allait envoyer des renforts. Forcément. Si l'agent Shaw avait disparu ou si …, non, elle ne pouvait pas avoir été tuée. Pas elle. Pas Jordan. C'était impossible. Jordan était Wonderwoman. Elle n'avait pas pu laisser Tyson la tuer. Mais si … Non. Pas elle. Il se ressaisit, se replongea dans ses souvenirs. Le Capitaine Gates avait fait le point au poste. Elle avait lancé un avis de recherche concernant Tanner Phelps. Son signalement avait été diffusé partout, y compris dans les médias. Le plomb. Il avait passé un long moment penché sur les plans de la ville, à délimiter minutieusement tous les endroits où pouvaient se trouver des bâtiments contenant des matériaux en plomb. Il s'obstina à réfléchir, encore et encore, rassemblant ses idées.
Le parking. Ils étaient dans un parking souterrain. Dans l'ascenseur. Chez les Phelps. Oui. Ils étaient allés chez les Phelps ce matin. Ils voulaient parler à Kate. Le temps lui avait semblé long. Il y avait du café, des gâteaux. Madame Phelps parlait beaucoup. Tyson. Les images fusaient maintenant de toute part dans sa tête, dans un vaste méli-mélo dont il ne comprenait pas tout l'enchaînement. Tout était allé si vite. Ils avaient chacun une arme braquée sur la tête, avant même de pouvoir réagir. Qui avait aidé Tyson ? Il y avait Megan. Mais il y avait quelqu'un d'autre. Tanner ? Peut-être. Il n'avait pas vu son visage. Pourquoi n'avait-il pas vu son visage ? Les cagoules. Oui. Ils les avaient faits s'agenouiller, contre le mur. Ils hurlaient. Shaw criait aussi. Ils n'avaient pas pu résister. Ils avaient trois armes braquées sur eux. Kate et Jordan avaient beau être redoutables, elles ne pouvaient rien faire une arme pointée sur la tête. Ils leur avaient mis des cagoules. Et puis il y avait eu le coup de feu, sur sa droite. Non, il n'avait pas tiré sur Kate. Elle était à sa gauche. Il sentait sa présence près de lui. Elle ne parlait pas, mais elle était là, bien vivante, jusqu'à son dernier souvenir. Le coup de feu venait de sa droite. Jordan. Elle était agenouillée à sa droite, contre le mur. Il avait tiré sur Jordan ? Non. Oui ? Peut-être. Non. Il ne pouvait pas avoir tiré sur Jordan. Et au même moment presque, il avait senti cette piqûre dans son cou. Il avait été drogué. Tyson l'avait drogué. C'est pour ça qu'il se sentait étrangement mal. C'est pour ça qu'il avait l'impression d'avoir un torticolis. Kate aussi avait dû être droguée. Et le bébé aussi. Une douleur viscérale lui empoigna le ventre.
Le grincement métallique de la porte le fit soudain sursauter, alors qu'un faisceau de lumière l'éblouissait.
- A genoux, face au mur, l'écrivain ! asséna la voix de Tyson.
Chapitre 29
12ème District, New-York, 14h30.
Esposito avait l'air toujours aussi sceptique face à la recherche qu'ils menaient depuis plusieurs heures déjà : retrouver parmi la liste des adolescents ayant fréquenté le foyer Auburn à la même époque que Tyson celui qui avait pu être son ami, dans l'idée que peut-être aujourd'hui il l'était encore, ou au moins qu'il pouvait savoir certaines choses à même de les aider à mettre la main sur lui. Il s'agissait d'abord, pour chaque dossier fourni par le foyer, de découvrir ce qu'était devenu l'adolescent en question, puis de trouver ses coordonnées, et enfin de prendre contact avec lui par téléphone.
- Allez, trêve de bavardages, on s'y remet …, lança Ryan, en se reconcentrant sur son écran.
La moitié de ces mecs sont en taule aujourd'hui, constata Esposito, en regardant la feuille sur laquelle il avait pris en note toutes les informations rassemblées jusque-là. Super efficace l'aide sociale à l'enfance …
- Sans l'aide sociale à l'enfance, ils seraient peut-être morts …, au moins, ils sont en sursis, fit remarquer Ryan.
- Noël te fait voir la vie en rose, mec …, lui lança son coéquipier avec sarcasme.
- Et toi, Noël te fait voir la vie en Grinch …, répondit Ryan, avec un petit sourire narquois, alors qu'aussitôt Esposito lui mettait une petite tape derrière la tête.
- Hé ! s'offusqua Ryan.
- Je te l'ai déjà dit. Arrête de m'appeler comme ça ! grogna Esposito.
- Arrête de râler alors …, rétorqua Ryan.
- Je ne râle pas …. mais il faut être réalistes un peu. La moitié de ces mecs sont en taule, et pour ceux qui restent, soit ils sont introuvables, soit injoignables …
- Vu comme ça …
- Et puis, on ne va pas se faire la tournée des prisons pour trouver le vieux pote de Tyson qui, il y a de fortes chances, n'a pas entendu parler de lui depuis quinze ans, ronchonna Esposito, pragmatique.
- Tu as une meilleure idée peut-être ? lui fit Ryan sur le ton du défi.
Esposito se contenta de soupirer, puis se leva pour jeter un œil à l'immense carte que Castle avait déployée sur la table pour localiser les bâtiments de Brooklyn et du Queens à même de contenir des matériaux à base de plomb. Il se pencha sur la carte, observant la multitude de zones marquées en jaune par Castle.
- Peut-être qu'on peut se concentrer sur le plomb …, fit remarquer Esposito, en se saisissant du marqueur utilisé par Castle.
- Castle va râler si tu touches à sa carte, le prévint Ryan. Il a passé la matinée là-dessus. Alors ne gribouille pas n'importe où.
- J'ai une tête à gribouiller ? lui fit Esposito en lui faisant son regard sombre.
- Ouais … justement …
- J'en ai assez de chercher des mecs invisibles qui n'en savent sûrement pas plus que nous sur ce psychopathe. On en a appelé combien ?
- Une bonne dizaine déjà,
- Et aucun ne se souvient de ce Jerry de malheur. Qui aurait pu être ami avec un détraqué pareil ? Je suis sûr qu'il devait déjà étrangler des bestioles à l'époque, épier ses petits camarades sous la douche … enfin faire tout un tas de trucs de psychopathes.
- Il avait dû se trouver un pote aussi tordu que lui …
Esposito observa la carte, et son labyrinthe des rues que Castle avait commencé minutieusement à étudier une par une. Nul doute qu'il pouvait être sacrément persévérant. Une chose qui faisait qu'il s'entendait si bien avec Beckett. Ils pouvaient tous deux passer des heures à chercher une aiguille dans une botte de foin, alors que lui-même s'arrachait les cheveux au bout de cinq minutes. Dans le Queens et Brooklyn, les deux quartiers auxquels les faits et gestes de Tyson pouvaient être rattachés, il y avait des dizaines de bâtiments datant d'avant les années 1970 pouvant contenir des matériaux à base de plomb. Il savait que l'intérêt allait être de pouvoir croiser les données par la suite, mais cela prenait un temps fou. Cette enquête manquait de vrais indices, de bons vieux témoins classiques qu'on pouvait malmener pour qu'ils refilent des informations. Mais avec Tyson rien ne se passait jamais de manière classique.
- Je ne vois pas comment on va pouvoir le trouver, mec, lâcha Esposito en se rasseyant, jouant nonchalamment à faire tourner le marqueur entre ses doigts. Franchement, cette fois, je ne vois pas.
Il était réellement sceptique et inquiet. Il n'était pas du genre à baisser les bras. Jamais. D'autant plus quand il s'agissait de Beckett et Castle. Quant à Tyson, il lui avait assez pourri la vie, celle de Lanie, celle de leurs amis, pour qu'il n'ait pas envie, au moins autant que tout le monde, de mettre la main sur lui, et de l'envoyer finir en enfer. Mais là, cette enquête dépassait l'entendement. Ils n'avaient rien que des bribes de suppositions.
- Il doit bien y avoir un moyen …, répondit Ryan, optimiste, tout en tapotant sur le clavier de l'ordinateur.
- Ça fait plus de quatre jours qu'on est dessus, et on tourne en rond, constata Esposito.
- On ne tourne pas en rond. On a progressé, affirma Ryan.
- On progresse, mais on est tournés vers le passé. Tout ce qu'on découvre concerne leur passé. On n'a rien pour les trouver dans le monde d'aujourd'hui, mec …
- Ce n'est pas en baissant les bras que ça va arranger les choses, lui fit remarquer Ryan.
- Je ne baisse pas les bras …, se défendit Esposito. Je réfléchis …
- Arrête de réfléchir, et aide-moi … Il n'y a rien à réfléchir là …
- Sérieusement, Ryan … on cherche un pote de ce mec sans même savoir s'ils sont toujours en contact, tout ça parce que peut-être il se pourrait que …. On cherche le logement de ces psychopathes à Crown Heights, parce que peut-être il se pourrait que …, expliqua Esposito, On cherche du vent !
Ryan détourna brusquement le regard de son écran, pour dévisager son coéquipier, l'air agacé.
- Putain, Espo, qu'est-ce que tu veux qu'on fasse, bordel ? T'as une autre solution ? Franchement ? s'énerva Ryan, en haussant le ton de manière significative.
- Je n'en sais rien …, répondit Esposito, calmement, mais lassé. Il va nous rendre dingues ce malade … Juste un truc, Ryan, jure-moi que si tu te trouves seul face à lui, tu le butes, direct ?
Ryan le regarda, surpris par cette question soudaine.
- Au stade où on en est …, je n'imagine même pas le trouver …
- Eh bien, imagine-le … Tu le butes direct, sans réfléchir.
- Espo …
- Putain, Ryan ! s'énerva Esposito face à l'air hésitant de son coéquipier. Ce connard veut tuer Beckett et Castle ! Même Gates elle le buterait direct s'il croisait son chemin …
- Quoi ? Que ferait Gates ? fit la voix grave et sévère du Capitaine dans son dos.
Ils sursautèrent et se turent aussitôt, avant de se tourner tous deux pour la dévisager, tels des petits garçons pris en faute.
- Vous êtes là depuis longtemps, Capitaine ? demanda Ryan d'une petite voix.
- Suffisamment longtemps, répondit-elle froidement. Lieutenant Esposito, que nous vaut cette saute d'humeur ?
- Rien, Capitaine. C'était juste … un léger … agacement …, répondit-il, cherchant les mots les plus appropriés.
- Bien. Du nouveau ?
- Non.
- Ils ne sont pas encore rentrés de chez les Phelps ? demanda-t-elle, pensant à Beckett, Shaw et Castle.
- Non. Madame Phelps est du style pipelette … On y a passé trois heures hier, entre le café et les petits gâteaux, expliqua Ryan.
- Oui, et pour peu qu'elle soit fan de Castle, c'est foutu …, ce serait bien le genre en plus, ajouta Esposito.
- Il y a un genre de femme propre à être fan de Monsieur Castle ? s'étonna Gates, en les dévisageant tour à tour.
- Oui. Vous, par exemple, Capitaine, vous n'êtes pas …, commença Ryan.
Esposito, d'un regard, indiqua à son partenaire qu'il ne valait mieux pas se lancer sur ce terrain-là, et Ryan stoppa net son explication.
- Et pour Tanner Phelps ? demanda Esposito, changeant de sujet.
- Rien de plus pour l'instant. Il y a des patrouilles qui arpentent le quartier, les squats de SDF … , expliqua le Capitaine.
- Soit il s'est tiré et il peut nous aider, soit il est planqué avec Tyson, mais dans tous les cas, il faut mettre la main sur lui, répondit Esposito.
- S'il se terre quelque part, nos hommes finiront pas le trouver. Des nouvelles des agents Wade et Clayton ? continua Gates.
- Pas pour le moment.
- Bien. Faites une pause, Esposito, détendez-vous, au lieu de vous énerver ainsi. Vous ne nous êtes d'aucune utilité quand vous êtes … légèrement agacé, comme vous dites.
- Oui, Capitaine.
Victoria Gates quitta la pièce, et dès qu'elle eut disparu, Esposito se leva, prêt à partir à son tour.
- Qu'est-ce que tu fais ? s'étonna Ryan.
- Une pause. Je vais voir Lanie, à la morgue, répondit son coéquipier.
- Ah ouais … Tu vas te détendre, sourit Ryan, d'un ton plein de sous-entendus.
- J'obéis aux ordres du Capitaine.
- Et qui se tape le sale boulot pendant ce temps-là ? grogna Ryan.
- Tu as entendu Gates. Quand je suis agacé, je ne sers à rien. Trouve nous les coordonnées de tous les joyeux camarades de Jerry, et je remonte dans quinze minutes, je les appellerai.
- Quinze minutes ? Hum …. Vite fait bien fait …
Esposito lui lança un regard noir, alors que Ryan souriait, fier de sa bêtise, avant de disparaître dans le couloir.
Quelque part dans New-York, 14h30.
Il n'avait pas bougé, ébloui par la lumière que la lampe-torche projetait dans ses yeux. Il était là. Cela faisait des mois qu'il attendait ce moment. Se retrouver face à Tyson. Certes, il n'avait pas imaginé que ce serait dans ces conditions. Dans ses rêves les plus fous, il avait largement le dessus sur ce psychopathe, qui finissait, au choix, soit criblé de balles, soit écrabouillé sous une voiture, soit aplati en bas d'un immeuble. Là, cela ressemblait davantage à ses pires cauchemars. Aveuglé par l'éclat de la lumière qui crevait l'obscurité, il ne discernait que sa silhouette. Celui qui n'avait longtemps été qu'un fantôme était là, à quelques mètres de lui.
Voyant que Castle n'avait pas réagi, Tyson s'approcha de lui, balayant le mur de sa lampe, avant de lui planter le faisceau de lumière dans les yeux, si bien que Rick leva le bras et détourna la tête pour se protéger de l'éclat aveuglant. Tyson le toisait de toute sa hauteur, alors qu'il était toujours assis au sol, presque sans réaction. Ses yeux se portèrent sur l'arme qu'il tenait fermement à la main droite, et qu'il distinguait nettement dans la pénombre.
- T'es devenu sourd ? A genoux, face au mur, ordonna Tyson d'une voix ferme et assurée.
- Où est Beckett ? demanda froidement Rick, comme s'il n'avait pas entendu les propos de Tyson.
Celui-ci le fixa, et esquissa un petit sourire narquois. Il ne prit même pas la peine de répondre.
- Dépêche-toi avant que je ne m'énerve ! lança-t-il en haussant le ton.
- Où est-elle ? répéta Rick.
Il savait bien qu'il le provoquait en insistant ainsi, mais il voulait savoir. C'était plus fort que lui. Il devait savoir. Il aurait voulu pouvoir se jeter sur lui, lui fracasser la tête contre le mur, jusqu'à ce qu'il lui dise où était Kate. Mais il savait bien qu'il ne ferait pas le poids, même avec toute la rage qui bouillait en lui. Il se contentait de fixer son regard, y déversant toute la haine qu'il ressentait à son égard.
- Tu n'as pas l'air de bien comprendre la situation … Tourne-toi ! ordonna de nouveau Tyson, en lui assénant un violent coup de pied dans les côtes.
Sous l'effet de la douleur, Rick se plia en deux, portant les mains à son ventre, roulant sur le côté. Une fraction de seconde, le choc lui coupa la respiration, et la douleur brûlante le fit se figer. Son esprit tenta de trouver le meilleur moyen de faire face à ce premier contact avec Tyson. Jouer l'obéissance. Il n'avait jamais été un grand sportif, bien qu'il ait tenté durant sa jeunesse plusieurs sports d'équipe, mu par l'envie de faire comme ses camarades. Mais il savait une chose : la meilleure des attaques était la défense.
- A genoux, face au mur ! cria Tyson d'un ton hargneux.
Rick se redressa, prenant appui sur le sol froid, et s'exécuta, fixant devant lui, le mur sur lequel s'étirait l'ombre de Tyson.
- Quoi que tu aies prévu, tu ne gagneras pas, Tyson, lâcha Rick, sur un ton plein de rancœur.
- Tu es encore plein d'espoir dis-moi, ironisa-t-il. A croire que tu ne sais pas à qui tu as affaire. Tes mains. A plat sur le mur.
Rick s'abstint de répondre. Il n'était pas utile de jouer la provocation pour le moment. Il obéit, et sentit Tyson se pencher au-dessus de lui pour venir lui menotter les poignets, serrant au maximum. Il lui fit lever les bras pour accrocher les menottes à un arceau au mur.
Il réalisait déjà combien cette position était inconfortable, quand, aussitôt le canon d'une arme vint heurter l'arrière de sa tête, et s'enfoncer dans ses cheveux. Il se figea aussitôt. Son sang ne fit qu'un tour. Le rythme de son cœur s'accéléra. Non. Tyson n'allait pas tirer. Il le savait bien.
- Alors, dis-moi, Castle, qu'est-ce que ça fait de se savoir à la merci du bon vouloir de Jerry Tyson ? Il suffirait que l'envie me prenne d'appuyer sur la détente … et bam, j'explose ta petite cervelle d'écrivain !
- Tu ne le feras pas …, affirma Castle, tentant de garder son sang-froid.
- Je sais. Tu crois que ce n'est pas mon genre. Mais vois-tu, je n'ai pas de genre. Demande à Kelly Nieman si les armes à feu ce n'est pas mon truc.
Rick entendit le roulement du barillet qui tournait sur lui-même.
- Tu vois, Castle, je me suis procuré ce joli petit bijou juste pour m'amuser un peu avec toi. J'hésitais avec un semi-automatique … mais ça te laissait peu de chances de t'en sortir.
Il ricana, alors que Rick sentit un frisson d'effroi lui parcourir tout le corps. Il n'allait pas jouer à la roulette russe. Non. Si. Il en était capable. Mais non. Il ne voulait pas le tuer. Il ne pouvait pas prendre ce risque.
- Alors, on va dire que j'ai une chance sur six l'écrivain …
Rick entendit le déclic caractéristique signalant que Tyson armait son revolver. Son cœur s'accéléra encore, et se mit à tambouriner si fort dans sa poitrine qu'il eut cru qu'il allait exploser. Non. Tyson n'allait pas tirer. Il le savait. Il n'allait pas le tuer comme ça. C'était un jeu. Mais son corps ne voulait pas entendre les réflexions de son cerveau, et la panique le saisit.
- Toi qui joues au poker, tu es plutôt chanceux ?
Il essayait de contrôler la panique qui s'était emparée de lui. Ne pas montrer à Tyson qu'il avait peur. Une chance sur six. Avait-il vraiment une chance sur six de le tuer ? C'était peu. Et énorme à la fois. Tyson savait-il s'il y avait une balle dans la chambre du barillet ? Il ne pouvait pas croire qu'il veuille en finir ainsi avec lui. Avec ce simple jeu de roulette russe. Simple, enfin pas si simple. Démoniaque, oui.
- Alors, Castle ? Je vais appuyer sur la détente ? Ou non ? Ce serait triste de finir comme ça, sans avoir dit adieu à ta petite copine.
- A ma femme, le corrigea Rick, froidement. Kate est ma femme.
- Ouais … j'ai tendance à oublier que tu es un grand romantique. Ta copine … ta femme, d'ici peu ça n'aura plus vraiment d'importance … Alors, tu veux jouer ?
Rick ne répondit pas, tentant de contrôler son rythme cardiaque, d'inspirer profondément. Il sentait la sueur perler sur son front, et commencer à couler le long de ses tempes. Il tentait de se convaincre que Tyson n'allait pas tirer. Mais si jamais. Un instant, l'image de Kate, découvrant son corps, une balle dans la tête, lui traversa l'esprit, et son cœur se serra. L'idée de la laisser seule, sans pouvoir la protéger, le bouleversa plus encore.
- Réponds ! cria Tyson dans son oreille.
- Fais ce que tu veux …, répondit Rick, feignant le détachement le plus total.
- Tu es un malin toi. Très malin, même. Castle … jusqu'où es-tu prêt à côtoyer la mort ?
Il n'allait pas tirer. Non. Il n'allait pas tirer. Ses muscles se raidirent. Il entendait la respiration de Tyson dans son dos. Il le sentait le toiser de toute sa hauteur. Il sentait le canon qui s'enfonçait dans son crâne.
- Tu n'es pas très loquace aujourd'hui. Allez, profite de ton petit jeu de bienvenue. Un !
Il appuya plus fort le canon de l'arme contre son crâne.
- Deux !
Il ne pouvait pas tirer. Il jouait. Il s'amusait à lui faire peur. Son cœur n'en finissait pas de battre la chamade. Le sang affluait dans son cerveau comme pour l'obliger à chercher une solution, une échappatoire. Mais non. Il n'allait pas tirer.
- Trois !
Il entendit un déclic résonner dans sa tête, puis le rire moqueur de Tyson. Instinctivement il avait fermé les yeux et retenu sa respiration. Il expira dans un souffle, les battements de son cœur reprenant peu à peu un rythme normal. Le coup n'était pas parti. Mais il avait tiré. Ce psychopathe avait tiré. Il avait joué à la roulette russe avec lui. Il avait tiré. Bon sang. Il n'arrivait pas à réaliser. Jamais il n'aurait pensé qu'il pouvait tirer. Savait-il qu'il n'y avait pas de cartouche dans la chambre ? Son révolver était forcément chargé. Soit il savait que la chambre dans l'axe du canon ne contenait pas de cartouche, soit il ne savait pas, et avait pris le risque de le tuer. Cette dernière possibilité allait à l'encontre de tous leurs présupposés sur Tyson. Il ne devait pas vouloir le tuer. Il devait vouloir qu'il souffre, et qu'il voie Kate souffrir. Mais il avait tiré. Bon sang. Il avait pris le risque de le tuer d'une balle dans la tête. Le plus banalement du monde. Enfin, banalement, pour le psychopathe qu'il était. Un frisson lui parcourut tout le corps quand il réalisa qu'il venait d'échapper de peu à la mort.
- Ah …. Castle …. Castle … Castle …, fit Tyson, d'un petit ton supérieur. Pourquoi faut-il toujours que tu penses tout savoir de moi ?
