Chapitre 30
Un peu plus loin, au même moment.
Kate faisait des allers-retours, dans la petite pièce lui servant de cellule. Elle était restée un moment assise sur le sol gelé, mais avait fini par se lever pour contrer le froid qui l'assaillait, et dégourdir ses jambes. Elle marchait donc, dans l'obscurité, inlassablement, suivant prudemment les murs, tout en réfléchissant. Ainsi plongée dans le noir, l'esprit encore embrumé, elle avait perdu toute notion du temps. Non seulement elle était incapable de dire depuis combien de temps elle était ici, mais en plus, elle ne savait même pas si on était encore mercredi. Elle avait l'impression d'avoir dormi des heures alors que cela n'avait peut-être pas été très long. La main posée sur son ventre, et l'esprit concentré sur ses souvenirs, elle ne désespérait pas pour autant de sentir le bébé bouger. Pour l'instant, malgré le côté dramatique de la situation dans laquelle elle se trouvait, elle ne s'inquiétait que de leur bébé qui n'avait toujours pas bougé. Elle était inquiète, et son cerveau luttait tant bien que mal contre la peur viscérale que le bébé ait pu souffrir de cette drogue que Tyson avait injectée dans son organisme. Tant qu'elle n'aurait pas senti concrètement les petites ondulations si caractéristiques au fond de son ventre, elle ne serait pas rassurée. Malgré tout, là, maintenant, il fallait absolument qu'elle pense en flic. Il en allait de sa survie, de leur survie à tous les deux. A chaque seconde, elle luttait pour refouler l'angoisse et se concentrer à tout prix sur l'enquête. Petit à petit, elle s'était remémorée, étape par étape, tout ce qui s'était passé depuis la veille, et en particulier ce matin. Les Phelps avaient appelé au poste, car ils avaient un message pour elle, et uniquement pour elle. Il s'agissait d'un courrier qui, d'après eux, aurait été envoyé par Tanner. Dans ce message, Tanner jurait qu'il n'y était pour rien, qu'il n'avait pas tué Glen Haner. Cette lettre leur avait paru sincère, mais l'était-elle ? Et si Tyson les avait piégés en faisant en sorte qu'ils se rendent chez les Phelps ce matin ? Tyson pouvait avoir de lui-même fait en sorte que les Phelps reçoivent ce courrier et l'appellent pour lui révéler le message de leur fils. Ils n'avaient pas eu l'impression d'être suivis en allant chez les Phelps, mais après tout Tyson les avait épiés pendant six mois sans qu'ils s'en rendent compte. Dans le parking souterrain, alors qu'ils regagnaient la voiture, ils les avaient pris par surprise. Ils étaient sortis de l'ascenseur, tout en discutant tous les trois. Il faisait sombre, et froid. Ils étaient méfiants pourtant, comme depuis quatre jours. Ils scrutaient les véhicules garés, observaient le moindre mouvement, écoutaient le silence qui régnait ici. Mais la lumière s'était éteinte brusquement, plongeant le parking dans l'obscurité la plus totale. Elle avait porté sa main à son arme à sa ceinture, par réflexe et précaution. Mais le temps qu'ils trouvent l'interrupteur pour relancer la minuterie, ils avaient tous trois une arme braquée sur la tête. Ils avaient bien prémédité leur coup. L'attaque avait été simultanée. En quelques secondes à peine, leurs propres armes avaient été jetées au sol. Ils avaient été incapables de réagir. Tout était allé si vite, comme si chacun des gestes de leurs assaillants avaient été programmés, sur un fond de cris, et de hurlements. Tyson la tenait en joue. Megan s'occupait de Castle, et l'autre homme maîtrisait Shaw. Ils les avaient contraints à s'agenouiller, et leur avaient passé une cagoule sur la tête. Qui était le troisième homme ? Elle n'arrivait pas à se souvenir de ce qui s'était passé précisément une fois que la cagoule lui avait recouvert le visage. A part ce coup de feu, l'agitation, les cris. Elle était incapable de se remémorer ce que les cris disaient, ni même d'authentifier les voix, tellement tout était confus dans son esprit.
Tout à l'heure, alors qu'elle réfléchissait, elle avait entendu Rick qui l'appelait, comme un bruit lointain, et à peine audible. Elle s'était figée pour écouter, puis s'était précipitée près de la porte pour crier son nom à son tour, et tambouriner sur la porte métallique, espérant qu'il l'entende et soit rassuré. Elle voulait qu'il sache qu'elle allait bien. L'entendre, même furtivement, tel un murmure transporté par l'écho, lui avait fait du bien un instant, avant de lui serrer le cœur.
Elle tenta de réfléchir à l'endroit où ils pouvaient être détenus. Elle n'avait aucun souvenir du trajet qu'ils avaient pu faire, ni même d'avoir été transportée jusqu'à cette pièce. La voix de Rick lui avait semblé venir de si loin. Le bâtiment devait être immense. Une usine peut-être. Elle passa ses mains sur les murs usés, le béton à nu qui s'effritait. Etait-ce ce bâtiment qui avait causé l'intoxication au plomb de Tyson et Davis ? Tyson et Davis avaient été exposés longuement à du plomb. Plusieurs mois. Le cheveu trouvé chez Kelly Nieman n'était pas celui de Tanner Phelps. L'ADN ne correspondait pas à celui qui figurait à son dossier. C'était donc très certainement celui de Tyson. Il était bien allé tuer Kelly Nieman, et il avait bien été exposé à du plomb, comme Davis. Il avait dû séquestrer Davis dans un autre endroit que l'usine désaffectée que les gars avaient déjà explorée. Et y passer du temps lui-aussi. Comment les gars allaient-ils pouvoir les retrouver ici ? Castle avait passé une bonne partie de la matinée sur la carte du Queens et de Brooklyn à établir un zonage des bâtiments à même de contenir du plomb. Mais il y en avait des centaines. Ryan et Esposito n'allaient jamais pouvoir retrouver leur trace. Il leur fallait davantage d'indices. Peut-être y avait-il des caméras dans le parking où ils avaient été enlevés. Peut-être que les gars allaient pouvoir identifier le véhicule qui les avait transportés ici. Gates allait forcément faire appel au FBI. Des renforts allaient être envoyés. Il le fallait. Elle ne voyait pas comment, dans l'état actuel des choses, ils allaient pouvoir se sortir d'ici tous seuls. Elle canalisa la panique qui s'emparait d'elle à chaque fois qu'elle pensait à la suite des événements. Leur seule chance était de jouer avec Tyson, de faire durer leur supplice, de lui complexifier la tâche, pour donner du temps aux gars, au FBI de venir les chercher. Ils n'avaient pas le choix.
Elle pensa à Jordan. Elle avait entendu Rick. Faiblement, dans le lointain, mais elle l'avait entendu. Mais pas Jordan. Elle ne voulait pas croire qu'il l'avait tuée. Jordan était comme elle, elle ne croyait que ce qu'elle voyait. Si la situation avait été inversée, Jordan aurait dit que tant qu'elle n'aurait pas vu le corps, elle n'y croirait pas. Il ne fallait pas y croire. Mais c'était si difficile. Ils venaient de passer quatre jours avec elle, du matin au soir. Et il y avait eu ce coup de feu. Si ce n'était pas pour tuer Jordan, pourquoi tirer dans ce parking ? Pourquoi prendre le risque de se faire repérer ?
Le bruit d'un cadenas qui cliquetait, puis la porte qui s'ouvrit l'arrachèrent brutalement à ses réflexions. Elle s'arrêta soudain de marcher, alors qu'un faisceau de lumière balayait la pièce. Elle écarquilla les yeux pour tenter de discerner qui était entré.
- Reculez ! lança une voix d'homme, d'un ton sec et autoritaire, braquant une arme sur elle, tout en éclairant son visage.
- Qui êtes-vous ? demanda-t-elle, cherchant à savoir qui se cachait derrière cette voix.
Ce n'était pas Tyson. Ce n'était pas sa voix. Tanner Phelps peut-être.
- Reculez ! cria-t-il plus sèchement encore. Allez ! Contre le mur
Elle obéit, reculant jusqu'à se retrouver adossée au mur. Elle n'avait pas peur, non. Au contraire, elle était étonnement sereine. Cet homme ne l'intimidait pas. Elle sentait en lui une certaine méfiance vis-à-vis d'elle, comme s'il redoutait ce dont elle était capable. En temps normal, elle n'aurait pas obtempéré si facilement. Mais elle ne connaissait pas cet homme, son lien avec Tyson, ses réactions, son impulsivité, son degré de sadisme. Elle ne distinguait que sa silhouette, mais il était grand, bien bâti. Et armé. Elle ne pouvait pas prendre de risques. Elle n'était pas toute seule. Cela faisait cinq mois qu'elle s'efforçait de ne plus s'exposer au moindre danger. Elle passait quasiment toutes ses journées au poste. Elle n'avait pas été confrontée physiquement à un criminel depuis un moment. La moindre bagarre, la moindre lutte, aurait pu tourner au drame. Un mauvais coup aurait suffi à mettre en jeu la vie de leur enfant. Elle n'avait d'autre choix que d'obéir. Pour l'instant.
- Alors voilà le fameux lieutenant Kate Beckett …, en chair et en os …, on m'a tant parlé de vous …
Cet homme n'était pas Tanner Phelps. Il était trop âgé, trop provocateur dans ses mots. Il agissait seul. Il n'était pas un simple pantin de Tyson. Il avait l'air d'avoir toute sa tête, et d'être normalement sensé. Si tant est qu'un criminel puisse être sensé. Jerry avait donc des amis à même de l'aider sans qu'il ait besoin de les manipuler. Il s'approcha d'elle. Elle n'avait pas les mains liées. Quelques prises et elle aurait pu avoir le dessus. Le désarmer. Peut-être. Mais il était costaud. Et si un coup de feu partait. Non. Elle ne pouvait pas prendre un tel risque. Pas seule. Pas enceinte.
- N'essaye même pas …, sourit-il froidement, en enfonçant son arme sur son ventre, comme s'il avait compris ce à quoi elle réfléchissait.
Une douleur aiguë lui parcourut tout le corps, à mesure qu'il appuyait son arme contre son ventre si sensible.
- Un mouvement, un seul, et c'en est fini de cette petite chose dans ton ventre. C'est clair ?
Elle ne dit rien, se contentant de le dévisager, mais elle sentit l'angoisse s'emparer d'elle de nouveau à l'idée qu'il puisse tirer, même sans le vouloir, par inadvertance. Savoir que le bébé se trouvait à quelques centimètres d'une arme provoqua en elle un début de panique qu'elle tenta de dissimuler tant bien que mal. C'était instinctif. C'était incontrôlable.
- Les mains sur la tête, que je les voie !
Elle s'exécuta, tandis qu'il attrapait dans la poche de son jean des menottes, qu'il lui tendit d'une main.
- Mets-les. Dépêche-toi !
Elle obéit, luttant pour maîtriser la douleur que provoquait cette arme enfoncée sur son ventre.
- Tyson a besoin de ses petits copains maintenant pour faire le sale boulot ? lança-t-elle froidement.
- Tu aurais préféré que ce soit lui qui s'occupe de tes petites fesses ? C'est ça ? répondit-il en posant sa main sur sa gorge.
Il avança son visage si près du sien, qu'elle pouvait sentir son souffle. De sa main sur sa gorge, il lui fit relever la tête en arrière, en appuyant légèrement sur son menton, comme pour mieux la contempler.
- Jerry n'a pas menti, fit-il remarquer. Tu es un joli petit lot pour une fliquette …
Il fit glisser sa main sur sa joue. Cette sensation contre sa peau la dégoûta.
- Ne me touchez pas ! s'écria-t-elle, en pressant ses mains menottées contre son torse pour l'éloigner d'elle.
- Oh, on a du caractère en plus … J'aime ça …, fit-il descendant sa main sur sa poitrine, palpant son sein.
Par réflexe, sans réfléchir une seconde, Kate lui asséna un coup de genou bien placé dans le bas-ventre. Elle n'eut pas le temps de constater l'effet produit, qu'aussitôt, elle sentit la violence du choc métallique de l'arme contre sa joue. Sa tête heurta le mur. La douleur explosa dans son crâne et dans sa mâchoire.
- Espèce de salope ! hurla l'homme.
Elle porta la main à sa joue, sentant le sang chaud couler d'une petite plaie. Les larmes lui montèrent aux yeux. Elle contrôla la rage qui montait en elle pour ne pas se jeter sur lui, instinctivement. Sa raison luttait pour l'en empêcher. Elle ne pouvait pas se battre. Il ne fallait pas.
- Carter ! lança depuis la porte une voix féminine, qu'elle reconnut immédiatement.
- Quoi ? lui répondit l'homme froidement.
- Qu'est-ce que tu fabriques ? Tu n'es pas censé la toucher !
- Ouais … elle m'a cherché cette salope, fit-il en lançant à Kate un petit sourire narquois.
- Elle est menottée ?
- Oui.
- Alors, sors de là. Laisse-la.
- Ok. Comme tu veux.
Il jeta un dernier regard vers elle, avant de quitter la pièce, alors que doucement, elle se laissait glisser le long du mur pour s'asseoir sur le sol. La douleur résonnait dans toute sa tête. Du bout des doigts, elle essuya le sang qui coulait sur sa joue meurtrie, constatant que la plaie était superficielle. Puis elle reposa les mains sur son ventre, dans un réflexe protecteur. A cet instant, l'angoisse avait cédé la place à la rage et la colère. Non, elle ne laisserait pas Tyson et ses acolytes l'affaiblir psychologiquement. Elle ne leur ferait pas ce plaisir. Elle se battrait jusqu'au bout pour protéger leur bonheur. Et à la moindre opportunité, elle mettrait fin à leur petit jeu. Ils feraient forcément une erreur. Jordan disait toujours que même les plus redoutables psychopathes faisaient des erreurs. Tyson et Megan en avaient déjà fait. Ils feraient forcément une erreur. Elle voulait y croire.
- Lieutenant Kate Beckett, quel plaisir de vous revoir …, fit Megan en s'avançant dans la pièce, braquant une lampe vers elle.
Elle ne la voyait pas bien, mais celle qui avait longtemps été pour eux Kelly Nieman, n'avait pas vraiment changé. Excepté son style capillaire, elle était toujours la même. Ce ton arrogant. Cette élégance vestimentaire. Ce petit sourire en coin. Cet air sûr d'elle.
- Vous me pardonnerez de ne pas en dire autant …, répondit sèchement Kate, en détournant la tête pour éviter la lumière qui l'éblouissait.
- Vous êtes un peu fâchée, je comprends. Mais vous allez voir, on va bien s'amuser, sourit Megan.
- Vous m'avez droguée ?
- Juste ce qu'il faut …
- Je suis enceinte. Le bébé …
- Figurez-vous que j'avais remarqué ce petit bonheur que vous arborez fièrement. Mais, ce genre de détails, n'a que peu d'importance étant donné ce qui vous attend.
Les mots de Megan résonnèrent dans sa tête. « Juste ce qu'il faut ». Elle n'avait peut-être pas abusé de la dose de sédatif ou de tranquillisant. Elle tentait de se rassurer comme elle le pouvait.
- Où est Castle ? continua Kate.
- Castle ? Hum … à l'heure qu'il est, il doit calculer la probabilité de se prendre une balle. Jerry l'initie à la roulette russe, lui lança Megan, avec un sourire à la fois enjôleur et moqueur.
La roulette russe ? Non. Tyson ne pouvait pas jouer à la roulette russe avec Castle. Il ne voulait pas le tuer. Megan lui disait ça volontairement pour la faire angoisser. C'est pour ça qu'ils les avaient séparés et qu'ils les tenaient éloignés l'un de l'autre, pour mieux les faire douter, pour leur faire imaginer le pire concernant leur moitié. Mais Jordan les avait préparés à ça depuis la veille. Elle leur avait prédit la façon dont Tyson allait tenter de procéder. Jordan n'était pas infaillible, elle le savait bien. Elle connaissait par cœur les pratiques des psychopathes, et leur façon de penser, mais elle n'était pas non plus totalement dans leur tête. Néanmoins, ils savaient qu'ils ne devaient pas céder à cette emprise psychologique que Tyson essaierait d'avoir sur eux, à ces doutes et ces peurs qu'il tenterait d'immiscer dans leurs esprits.
Morgue, New-York, 14h30
Esposito passa la porte de la morgue, et trouva Lanie, agenouillée sur une table d'autopsie, occupée à positionner une lampe au-dessus d'un cadavre encore recouvert d'un drap bleu.
- Hola ma belle ! lança-t-il avec un sourire, levant les yeux vers elle.
- Hey …, répondit-elle, tout en s'évertuant à disposer la lampe comme elle l'entendait.
- Que fais-tu perchée là-dessus ?
- Cette fichue lampe me tape sur les nerfs …, répondit-elle en déplaçant l'objet de son agacement.
Il s'assit sur un tabouret, et se contenta de la regarder, voyant qu'elle avait son air concentré, celui qui ne tolérait pas la moindre distraction. Elle manipula encore quelques secondes la lampe, avant de baisser les yeux vers lui, du haut de la table.
- Que fais-tu ici ? Vous avez trouvé quelque chose ? s'étonna-t-elle, surprise de le trouver à la morgue alors qu'il était censé être à fond dans ses recherches.
- Non. J'avais juste envie d'être avec toi …, répondit-il de son petit air charmeur.
- Hum …, fit-elle en le dévisageant, avec un sourire, cherchant à sonder son regard.
- J'ai quinze minutes devant moi …, continua-t-il, malicieux.
- Quinze minutes ? Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse en quinze minutes ?
- Plein de choses …
- On est sur mon lieu de travail, Javi …
- Ça ne t'a pas empêchée l'autre fois de me sauter dessus …
Elle le regarda d'un air amusé.
- Moi ? Je t'ai sauté dessus ?! s'offusqua-t-elle avec un large sourire.
Il éclata de rire.
- Tu perds la mémoire, chéri … En tout cas, la dernière fois, il n'y avait pas un cadavre au milieu de la pièce !
- Ouais … mais quand même …
- Tu n'es pas censé être en train de chercher les copains de Tyson ? fit-elle remarquer.
- Ouais … c'est ce que je faisais …, jusqu'à ce que Gates me conseille d'aller me détendre, expliqua-t-il comme si tout cela était normal.
- Te détendre ? Qu'est-ce que tu as fait ? fit-elle, en le dévisageant avec des yeux sévères, depuis la hauteur de la table.
- Rien. Tu me connais …, répondit-il avec un léger sourire malicieux.
- Voilà, c'est bon, fit-elle en regardant satisfaite l'angle d'éclairage qu'elle avait fini par obtenir.
Elle descendit lestement de la table d'autopsie, et s'approcha de lui. Aussitôt, il se leva et enroula ses bras autour de sa taille.
- Qu'est-ce que tu as fait …. Javi ? reprit-elle avec un petit sourire.
Il esquissa un sourire à son tour, la regardant avec son petit air espiègle.
- Ryan m'a agacé. Enfin, rien de grave, c'est Ryan quoi …
- C'est de la faute de Ryan bien-sûr ?
- C'est toujours de la faute de Ryan, sourit-il, plein de mauvaise foi, avant de l'embrasser.
- Ryan t'a agacé c'est tout ? s'étonna-t-elle en le regardant dans les yeux.
- J'ai aussi dit que Gates buterait Tyson si elle tombait sur lui, avoua-t-il.
- Gates ne buterait pas Tyson sans y être contrainte, répondit Lanie, d'un ton catégorique.
- Bien sûr que si.
- Bien sûr que non, sourit-elle. C'est Gates dont on parle, Javi. Elle a trop de self-control …
- Ouais … peut-être. Enfin, il se pourrait qu'elle ait entendu ce que j'ai dit.
- D'où ta présence ici.
- Voilà, donc je suis là pour me détendre, je suis trop stressé avec cette affaire, tu sais, sourit-il, en venant poser ses lèvres sur les siennes.
Elle répondit à son baiser langoureusement, passant ses bras autour de son cou, alors qu'il la serrait contre lui. Il se laissait emporter par ce baiser délicieux, bienvenu pour lui redonner la pêche, quand doucement elle s'arracha à ses lèvres.
- Tu pourrais te détendre avec moi …, suggéra-t-il de son petit air coquin et charmeur.
- J'ai du travail, Javi ..., répondit-elle sérieusement. Tu crois que j'ai le temps de me détendre avec ce malade en liberté ? Et Beckett et Castle qui sont menacés ?
- Je sais …, soupira-t-il, mais ce malade nous fait tourner en bourrique. Je te jure, je deviens dingue à chercher du vent comme ça …
- Quoi ? Tu baisses les bras ?
- Mais non je ne baisse pas les bras ! Mais il nous manque un truc, il nous manque le détail qui va nous mener à lui …
Elle soupira, et s'éloigna de lui pour se retourner vers le cadavre sur la table d'autopsie, et soulever le drap bleu.
- Tu recommences l'autopsie de Kelly Nieman ? demanda-t-il, surpris.
- Je voulais voir de plus près quelque chose. C'est le seul meurtre qui n'était pas préparé depuis des mois. On a trouvé un cheveu, et de l'ADN. Je me suis dit qu'il pouvait avoir fait d'autres erreurs. Et regarde ce que j'ai trouvé, fit-elle en enfilant ses gants en latex.
Il fit le tour de la table, et elle pointa du bout du doigt une toute petite zone sur le crâne chauve de Kelly Nieman.
- Quoi ? Je ne vois rien ? s'étonna-t-il en scrutant le cadavre.
- Attend. Ne quitte pas cette zone des yeux, lui lança-t-elle en s'éloignant vers l'interrupteur au mur pour éteindre la lumière.
Elle plongea la pièce dans l'obscurité, tandis que seul le faisceau de lumière bleue éclairait le cadavre, et revint à côté d'Esposito.
- Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il, voyant d'infimes petites particules, comme collées au crâne, briller dans la lumière.
- C'est un résidu de polyacrylonitrile.
Il lui lança un regard interdit, lui signifiant qu'il ne comprenait rien à son explication concernant cette particule infinitésimale, à peine visible à l'œil nu.
- C'est un polymère semi-cristallin. C'est pour ça qu'il n'est visible que sous les rayons de la lumière bleue.
- Et ? fit Esposito en la fixant dans les yeux, cherchant à comprendre.
- A partir de ce polymère carbonisé, on fabrique des fibres de carbone, ou des fibres de graphite. Ça sert pour réaliser des matériaux composites.
- Et ?
- Tu peux dire autre chose que « et » ? lui lança-t-elle en levant vers lui des yeux exaspérés.
Il sourit. Il aimait bien quand elle se fâchait ainsi. Ça l'amusait.
- Ce n'est pas normal de trouver ces particules sur le crâne de Kelly Nieman , expliqua-t-elle. J'ai demandé au labo de rechercher la présence de polyacrylonitrile sur les vêtements des trois victimes.
- Tu penses que ça peut avoir un lien avec Tyson ? fit-il comprenant enfin où elle voulait en venir.
- Oui. Ce n'est pas le genre de truc qui court les rues. C'est utilisé dans l'industrie seulement. Comment veux-tu qu'une mère de famille ait cette petite particule dans les cheveux ?
- Je ne sais pas …
- On ne peut être en contact avec cette particule qu'à deux moments : soit lors de la combustion du polymère, soit après la combustion, avec les poussières et débris qui en résultent.
- Dans une usine par exemple ?
- Oui.
- Donc ce pourrait être un transfert de Tyson sur Kelly Nieman.
- C'est possible. S'il traîne dans un endroit où on trouve cette poussière de particules, il peut en avoir sur lui. Mais il faudrait quand même vérifier auprès du mari de Kelly Nieman qu'elle n'a pas pu être en contact avec ce polymère.
- Ok. Je vais chercher quelles entreprises du Queens et de Brooklyn utilisent ce poly…. machin truc. Euh … tu ne veux pas me l'écrire sur un bout de papier ? fit-il avec un petit sourire.
- Bien-sûr, à votre service, sourit-elle gentiment en allant chercher de quoi écrire.
- Tu viens peut-être de trouver un indice capital, fit-il remarquer. Tu es la meilleure.
- Attendons d'avoir les résultats du labo avant de nous réjouir.
- Il n'y en avait pas sur le corps de Glen Haner et Ellie Byrd ?
- Non. J'ai revérifié. Mais il peut y en avoir sur leurs vêtements.
- Peut-être qu'en croisant avec les matériaux à base de plomb, ça peut donner quelque chose pour trouver où se planque ce taré. Bon, je remonte, fit-il en prenant le papier qu'elle lui tendait.
Il lui déposa un rapide baiser sur les lèvres.
- Merci, ma belle.
Elle le regarda s'éloigner, avant de l'interrompre dans son élan.
- Beckett et Castle sont rentrés ? lui lança-t-elle de loin.
- Non, pas encore, répondit-il en se retournant dans l'encadrement de la porte.
- Non ? s'étonna-t-elle, l'air stupéfaite.
- Non. Pourquoi ?
- Javi, à quelle heure sont-ils partis ?
- Je n'en sais rien … ça fait quoi … une heure et demi, ou peut-être deux heures …
- Ils sont là-bas depuis deux heures ? lança-t-elle, soudain inquiète.
- Madame Phelps est une pipelette et …
- Appelle Beckett, le coupa-t-elle aussitôt, comme si elle avait un mauvais pressentiment.
Il se saisit de son téléphone, réalisant soudain que cela faisait trop longtemps qu'ils n'avaient pas eu de nouvelles de leurs coéquipiers. Il ne s'était pas vraiment posé de questions jusque-là, mais maintenant que Lanie le lui faisait remarquer, effectivement, le temps passé à discuter avec les parents de Tanner Phelps pouvait sembler anormalement long.
Chapitre 30
Résidence des Phelps, Brooklyn, 15h30.
A peine arrivés sur les lieux, Gates, Ryan et Esposito avaient pris conscience de ce qui s'était passé, mais aussi du temps qui avait déjà été perdu. Cela devait faire pratiquement deux heures que Beckett, Castle et Shaw avaient été enlevés. Ils avaient trouvé la voiture de Beckett, garée dans le parking souterrain, portières verrouillées, ainsi que les armes de leurs collègues abandonnées sur le sol, comme si elles avaient été jetées là, près du mur.
Avant de se rendre sur place, Esposito avait appelé successivement Beckett, puis Castle, puis Jordan Shaw, tombant systématiquement et directement sur leur répondeur, comme si leurs téléphones étaient éteints. Constatant que ce n'était pas normal, et craignant le pire, il avait regagné rapidement le poste pour téléphoner chez les Phelps qui lui avaient affirmé que les policiers étaient repartis de chez eux il y avait de ça une bonne heure et demi. Aussitôt, alors que Ryan s'obstinait à tenter de joindre encore et encore leurs amis, Esposito avait prévenu Gates. La géolocalisation avait été lancée à partir de leurs téléphones, mais tant qu'ils étaient éteints, cela ne servait à rien. Alarmée, consciente que la situation était grave, Gates avait tenu à les accompagner jusqu'à la résidence des Phelps, dans Brooklyn, Ils avaient constaté d'emblée que, a rue étant en travaux, se garer dans le parking sous l'immeuble était quasiment une obligation quand on venait rendre visite à l'un de ses résidents.
Des équipes d'hommes en uniforme patrouillaient dans le quartier. Plusieurs officiers arpentaient les dix étages de l'immeuble pour interroger le voisinage, au cas où quelqu'un ait vu ou entendu quelque chose d'anormal ou d'inhabituel. Des bandes plastiques jaunes délimitaient la zone supposée de l'enlèvement, et une équipe de la scientifique était déjà à l'œuvre en quête du moindre indice qui pourrait indiquer les circonstances de ce guet-apens. D'autres hommes passaient en revue l'intégralité du parking. Tout le monde était à pied d'œuvre pour trouver rapidement une piste. Quand ils avaient pris conscience que cette fois-ci, Tyson avait réussi et mis en œuvre l'ultime étape de son plan, Ryan et Esposito avaient d'abord été saisis par l'angoisse. Leurs amis étaient à la merci d'un des pires détraqués qu'ils aient connu, et ils n'avaient aucune piste solide pour les retrouver malgré l'ampleur des efforts fournis depuis quatre jours. Remisant très vite leurs émotions de côté, les gars avaient réalisé que le temps était compté, et combien il était nécessaire de rester focalisés sur l'enquête. Maintenant, ils n'avaient plus qu'une obsession : trouver un indice pour dénicher Tyson au plus vite, et sauver Beckett, Castle et Shaw. Ils ne lâcheraient rien.
Ils avaient tout de suite constaté que le parking n'était pas sous vidéo-surveillance. Il était vaste et sombre, même quand la lumière était allumée. L'accès à l'ascenseur se trouvait à une trentaine de mètres de l'endroit où leurs armes avaient été retrouvées, près de la voiture de Beckett. Ils avaient donc dû être agressés entre leur sortie de l'ascenseur et leur arrivée à proximité de la voiture.
- Il n'y a pas de sang, constata Ryan, en éclairant avec sa lampe le sol en béton, à proximité des armes retrouvées.
- Pas de trace de lutte apparemment, ajouta le Capitaine Gates, retrouvant un temps ses instincts de flic de terrain.
- C'est comme s'ils s'étaient évaporés …, résuma Esposito, tournant sur lui-même pour regarder partout autour de lui.
- Comment a-t-il pu réussir à enlever un flic aussi expérimenté que Beckett, et un agent fédéral ? s'étonna Gates.
- Et Castle … Il n'est pas flic, mais il peut être teigneux quand il s'agit de protéger Beckett, fit remarquer Ryan.
- Et quand il s'agit de Tyson aussi, ajouta Esposito.
- Tyson ne peut pas avoir agi seul, résuma Gates, ils étaient forcément plusieurs.
- Il y avait au moins Megan avec lui, répondit Esposito. Elle devait être armée aussi.
- Deux contre trois …, fit Gates, en réfléchissant, ne parvenant pas à se résoudre à l'idée que son meilleur lieutenant et un agent fédéral aient pu être enlevées ainsi.
- Beckett est enceinte. Elle n'aurait pas pris de risque. Je veux dire, s'il les a attaqués par surprise, dans le noir peut-être, leur a braqué une arme sur la tête, ils n'ont pas eu la possibilité de réagir, expliqua Ryan. Beckett n'aurait rien tenté. Pas dans ces conditions.
- Ça reste quand même difficile de neutraliser deux flics comme Beckett et Shaw, et …. un écrivain plutôt costaud, en n'étant que deux, dont une femme qui n'a rien d'une catcheuse ! lança Gates.
- Il y avait peut-être une troisième personne, un homme. Tanner ? proposa Ryan.
- Peut-être, répondit Esposito. Toujours pas moyen de mettre la main sur lui …
- Capitaine, appela un des experts, venez-voir, il y a une balle fichée là dans le mur.
Ils s'approchèrent tous trois pour constater les faits, tandis que l'expert extrayait la balle du béton, et leur expliquait qu'il s'agissait a priori d'un calibre neuf millimètres. Le même calibre que la balle qui avait tué Kelly Nieman.
- Des traces de sang sur la balle ? demanda Esposito à l'expert.
- Non. Elle a l'air propre, répondit ce dernier, en faisant tourner la balle entre ses doigts gantés.
- Pourquoi a-t-il tiré dans ce mur ?
-Pour les effrayer peut-être. L'un d'eux a peut-être tenté de résister …
Pendant quelques secondes, ils restèrent silencieux tous trois, chacun perdu dans ses réflexions, observant l'endroit comme pour tenter de visualiser ce qui s'y était produit et de trouver un moyen d'agir. Le regard de Victoria Gates, le visage marqué par l'inquiétude, se posa tour à tour sur chacun de ses lieutenants, angoissés eux-aussi. Ils avaient déjà eu à affronter des situations similaires : rechercher Beckett et Castle, qui s'étaient retrouvés pris au piège sans qu'on sache où précisément. Mais les fois précédentes, leur disparition était la plupart du temps le résultat de leurs imprudences ou des illuminations de Castle. Aujourd'hui, c'était différent. Ils étaient entre les mains de ce psychopathe qui leur en voulait depuis des années. Elle savait Ryan et Esposito doués et persévérants. Elle connaissait leur pugnacité. Ils passeraient leurs jours et leurs nuits au poste tant que leurs amis n'auraient pas été retrouvés. Mais cela allait-il suffire ? Ils n'avaient rien de très concret pour retrouver la planque de Tyson, si ce n'est cette histoire de polymère et de plomb. Et ils n'avaient aucune certitude que cela les mènerait à l'endroit où il avait conduit Beckett, Castle et Shaw. Dans Crown Heights, les agents Wade et Clayton commençaient à désespérer de trouver le logement de Tyson et Megan. Ils avaient été informés de l'enlèvement et elle leur avait demandé de rentrer immédiatement au poste. Il fallait se concentrer sur des éléments concrets. Les hommes en uniforme continueraient le travail sur le terrain dans Crown Heights.
- Vous qui connaissez bien Tyson, comment voyez-vous la suite des choses ? demanda Gates à ses lieutenants, mettant fin au silence pesant qui s'était installé entre eux. Qu'est-ce qu'il va faire ? Prendre contact avec nous ?
Elle avait besoin de savoir ce qui les attendait, ce qui attendait ses hommes et l'agent Shaw, sur combien de temps ils pouvaient miser, pour évaluer les chances qu'ils avaient de les sortir de là vivants.
- Non. Il ne va pas prendre contact avec nous, répondit Ryan. Les flics n'ont plus aucun intérêt pour lui.
- Tyson voulait Beckett et Castle, ajouta Esposito. Il va jouer avec eux, les torturer, faire souffrir l'un pour détruire l'autre …
Victoria Gates réalisa que depuis quatre jours elle avait suivi cette enquête de loin finalement. De par sa fonction, elle n'était jamais vraiment au cœur de l'enquête, ni plongée dans l'angoisse et les horreurs que pouvaient vivre ses hommes. Elle savait bien combien Tyson les avait tous déjà fait souffrir par le passé, mais entendre Ryan et Esposito lui expliquer ce que ce détraqué allait leur faire subir lui serra le cœur.
- Jusqu'à ce qu'il se lasse, et qu'il les tue, continua Ryan.
A chaque nouvelle explication, Gates sentait son angoisse monter d'un cran. Tyson était redoutable. Il n'avait pour ainsi dire jamais commis d'erreurs. Ses plans se déroulaient toujours comme il l'avait prévu. Il était un génie dans l'art de la préméditation. Comment cette fois allaient-ils pouvoir l'empêcher de mener à bien son plan ? Elle savait Beckett et Castle capables de se sortir de toutes les situations, et l'agent Shaw était réputée pour son sang-froid et son efficacité. Mais cette fois-ci, l'ennemi était de taille.
- Shaw les a préparés à vivre ça, reprit Ryan. Ils ont travaillé plusieurs heures là-dessus hier après-midi.
- Oui, ils savent ce qu'ils ont à faire, ajouta Esposito, comme pour s'en convaincre lui-même. Faire durer leur supplice. Tant qu'ils ne seront pas assez affaiblis et torturés pour contenter le sadisme de Tyson, alors il continuera …
- Mais ce qu'il leur fera subir sera de plus en plus insoutenable …, le coupa Gates.
- Oui. Et ça ne pourra pas durer éternellement …, répondit Ryan.
- Mais tant qu'ils ne faibliront pas, tant qu'ils résisteront, ça durera …, affirma Esposito. D'après l'agent Shaw, Tyson est comme un chat qui joue avec une souris qu'il a capturée. Tant qu'elle est en vie, même à moitié morte, il la titille, la mordille, y insère ses griffes.
- Ok. Donc si Beckett et Castle arrivent à rester suffisamment longtemps des petites souris bien vivaces, ils ont une chance ?
- Oui, on peut dire ça comme ça … Ils vont y arriver.
- Et nous on va les trouver, ajouta Ryan, avec détermination.
- Et l'agent Shaw ? s'inquiéta le Capitaine. Tyson n'a pas besoin d'elle ?
- Non … C'est le problème …, répondit Ryan.
- Mais il ne l'a pas tuée ici, fit remarquer Esposito. Il aurait pu. Une balle dans la tête et c'était fini.
- Pourquoi l'a-t-il emmenée ? s'étonna Ryan. C'est plus contraignant qu'autre chose pour lui.
- Il compte peut-être se servir d'elle. Il y a une chance alors pour elle-aussi … si on fait vite.
- Et pour leur famille ?
- On ne prévient personne avant quelques heures, voir comment tout cela évolue, répondit Gates.
- Ok.
- Il y a quelque chose sous la voiture du Lieutenant Beckett, signala un officier accroupi près de la roue arrière du véhicule. On dirait du papier.
L'officier se mit à genoux, et tendit le bras pour atteindre l'espace situé à l'arrière de la roue. Il en sortit ce qui ressemblait à une enveloppe, et la tendit à Ryan.
- Qu'est-ce que c'est ? demanda Gates.
- C'est le courrier que les Phelps ont reçu de Tanner, répondit Ryan. C'est peut-être tombé pendant leur agression.
- Ou l'un d'eux l'a volontairement laissé tomber là-dessous pour qu'on le retrouve et qu'on puisse l'analyser.
- Faites-voir, fit Gates.
Elle observa l'enveloppe, sur laquelle figurait l''adresse des Phelps, écrite à la main. Mais quelque chose attira son attention.
- Le timbre n'est pas oblitéré. La lettre n'a pas été envoyée par la poste, constata-t-elle.
- Les Phelps ont dit qu'elle était dans leur boîte ce matin, répondit Esposito.
- Alors quelqu'un l'y a mise pour faire croire qu'elle était arrivée par le courrier, en déduisit Ryan.
- Mais pourquoi ? s'étonna le Capitaine.
- Parce que c'est Tyson, et qu'il a improvisé, expliqua Esposito. Il a dû changer son plan, il ne pouvait plus attaquer à l'hôpital. Alors il a fait écrire ça à Tanner, et il a déposé la lettre au dernier moment dans la boite pour s'assurer que Beckett viendrait ici.
- C'était un guet-apens …, constata Ryan.
- S'il est entré dans l'immeuble pour déposer le courrier dans la boîte, on peut avoir une trace de lui. Allez vérifier si le hall de l'immeuble est sécurisé et placé sous vidéosurveillance.
- On y va.
Les gars commencèrent à s'éloigner vers l'ascenseur, pressés d'obtenir des réponses.
- Lieutenants ! appela sèchement Gates. Tenez-moi informée en temps réel, ok ?
- Oui, Capitaine.
Quelque part dans New-York, 16 h.
Ils étaient tous les trois dans la petite pièce qui avait été aménagée il y a plusieurs mois de cela dans l'une des ailes du bâtiment. Cette petite usine était à l'abandon depuis des années, une véritable ruine, qui devait être démolie d'ici peu à en croire les panneaux affichés sur les grilles qui en barraient l'accès. A l'écart de l'agitation de la ville, en bordure de Manhasset Bay, au fond d'une zone industrielle abandonnée, balayée par les vents venus de l'océan, et oubliée de la majorité des gens, c'était le repaire idéal. En six mois, ils n'avaient jamais vu personne venir errer par ici. Avec l'hiver qui était arrivé, le béton gris, sale, décrépi des bâtiments était devenu un univers encore plus hostile.
Face aux petits écrans qui lui renvoyaient l'image de Castle et Beckett, chacun dans leur cellule, Tyson jubilait. L'image captée par les caméras infra-rouge n'était pas très nette, mais cela lui suffisait pour se repaître de leur désespoir. Il voulait les laisser dans l'obscurité, les plonger dans cette tension qui allait finir par les engloutir, l'un et l'autre, loin l'un de l'autre. Il les connaissait très bien, mais il y avait toujours à apprendre de ses cibles pour être certain que plus tard tout se passerait pour le mieux. Il scrutait Beckett qui tournait en rond, longeant les murs, comme un petit animal craintif. Elle devait ruminer. Réfléchir aussi, sans nul doute. Il aimait ça. Il aimait savoir qu'elle luttait ainsi. Il lui fallait un ennemi à sa hauteur, sinon le jeu n'avait aucun intérêt. Beckett était à sa hauteur. Elle était maligne et intelligente, pragmatique et sensée. Elle était forte et insoumise, pugnace et redoutable. Elle était la justice. Elle était le Bien luttant contre le Mal. Il savait tout ça. C'est ce qui faisait d'elle un ennemi digne de s'amuser. Il s'était toujours demandé si Beckett lui tirerait un jour une balle dans le dos. Oui. Est-ce que le lieutenant Beckett si droite dans ses bottes, l'ange gardien de la loi, serait capable de l'abattre froidement si l'occasion se présentait ? Il n'était pas assez fou pour tenter l'expérience. Cette pensée le fit sourire. Il observait son ventre rond. D'un côté, ce bébé était un bonheur de plus à détruire. Il allait en jouer plus tard. Mais ce bébé affaiblissait Beckett. Elle allait penser en mère. Elle allait être trop soumise, trop docile, moins combattive, pour ne pas prendre de risque. Une part de lui maudissait ce fruit de l'amour de Beckett et Castle qui allait rendre le combat avec Beckett moins jouissif. Quant à Castle, depuis l'intermède roulette russe, il était simplement assis dans un coin de la pièce, sans bouger. Le grand écrivain avait eu peur, et ce premier contact l'avait ravi. Il avait senti son corps se tendre au bout du canon de son revolver, il avait presque entendu les battements de son cœur explosant dans sa poitrine. Il adorait cette sensation. Sentir sa proie au bout de son arme lutter contre la panique. Mais Castle était bon acteur. Il devait tenir ça de sa chère petite maman. Il avait feint le détachement le plus total. Cela ne le dérangeait pas outre-mesure, car s'il avait feint cette attitude, cela signifiait qu'il avait commencé à jouer lui-aussi. Castle lui avait ainsi fait passer un message : je sais que tu veux m'affaiblir, mais regarde, je n'ai pas peur. Ah Castle … tellement facile à cerner et à berner. Le revolver n'était pas chargé. Il en riait encore intérieurement. Comme s'il aurait pu prendre le risque de perdre sa meilleure proie ainsi. Une chance sur six que Castle y laisse sa peau. C'était trop risqué. Le jeu avait été drôle. Ce n'était qu'une petite mise en bouche, mais elle avait eu son petit effet sur l'écrivain. Il porta son regard sur les images de l'extérieur du bâtiment, constatant que tout était calme, comme toujours. Seule la neige tombant à gros flocons dehors animait l'écran. Il jubilait de savoir que depuis le début, les supers flics du 12ème District n'en finissaient pas d'arpenter le Queens et Brooklyn. Après tout, il avait tout fait pour les y mener, et leur laisser croire que c'était là-bas qu'ils finiraient par le trouver. Mais il était toujours euphorique quand il constatait que son plan fonctionnait à merveille. Il y avait néanmoins un léger problème. Un problème qu'il fallait régler rapidement. Tanner. Il s'était fait la malle la veille, et il avait eu beau passer les rues au peigne fin, il n'avait pas réussi à mettre la main sur lui. C'était la première fois que quelqu'un lui échappait ainsi, et hier soir, il avait laissé éclater sa rage à l'encontre de Megan.
Megan était assise à la table, en train de tourner nonchalamment sa cuillère dans sa tasse de thé, en jetant un œil lointain aux écrans que fixait Jerry. Elle le sentait euphorique. Elle adorait le voir ainsi. Il n'était plus qu'adrénaline depuis le moment où, dans le parking, ils avaient tenu en joue Beckett, Castle et l'agent Shaw. A chaque fois qu'elle croisait son regard, elle voyait la lueur d'excitation qui animait tout son être. Le plan se déroulait enfin comme prévu. Jerry s'était mué de nouveau en cet être qu'elle idolâtrait, capable de tout pour nourrir ses délires. Pourtant jusqu'à ce matin encore, rien n'était gagné. Il était sorti à l'aube, sur les nerfs. Elle n'était pas parvenue à le calmer, et finalement il avait mieux valu qu'il quitte l'appartement. Quand il était dans cet état, il n'y avait rien à faire. Il s'arrachait les cheveux à trouver un moyen d'agir. Il la maudissait d'avoir commis une erreur qui les empêchait maintenant de s'en tenir au plan. L'hôpital était le plan parfait. Il la tenait aussi pour responsable de la fuite de Tanner. Elle n'avait pas fait le boulot escompté avec lui. Depuis le début il lui avait dit qu'il fallait se méfier de Tanner, qu'il était malin, et pas aussi malléable que Davis. Elle l'avait rassuré, en lui certifiant que même en fuite Tanner était inoffensif. Il évoluait dans son monde. Certes, il n'était pas bête, mais son attitude parfois proche de l'autisme, l'empêcherait de communiquer avec qui que ce soit. Il était probablement retourné vivre à la rue, et ils finiraient bien par mettre la main sur lui pour lui régler son compte une bonne fois pour toutes. Mais Jerry n'avait eu que faire de ses paroles rassurantes. Le ton était monté, il avait hurlé. Si elle ne le connaissait pas si bien, elle aurait pu avoir peur. Mais il n'avait jamais été vraiment violent avec elle. Il pouvait l'être au lit, lors de leurs jeux sexuels, mais il ne l'avait jamais frappée, malgré la colère qui le ravageait parfois, tant il était impulsif. Il avait passé une bonne partie de la nuit à tourner en rond comme un lion en cage, en ressassant que tout aurait dû se passer autrement, que le plan était parfait, qu'ils avaient passé six mois à tout élaborer et qu'il était hors de question que Castle et Beckett puissent leur échapper. Elle avait proposé de reporter l'issue fatale, le temps de réfléchir posément, pour ne pas agir dans la précipitation. Mais cette suggestion l'avait mis hors de lui. Il était catégorique. Ce serait mercredi. Il fallait que Castle vive ce Noël dévasté, anéanti, au fond du trou. Il ne pouvait imaginer les choses se passer autrement. Il s'était mis dans une telle rage qu'il avait fini par partir claquant la porte, vers six heures ce matin. Elle se doutait qu'il avait dû traîner à proximité de ses cibles, les épier pour canaliser sa colère, et se nourrir de ce qu'il voyait pour trouver une solution. Il ne lâcherait rien concernant Castle et Beckett. C'était son obsession. Il préparait cette vengeance depuis des mois. Il y pensait depuis des années. Elle avait alimenté ses fantasmes les plus fous. Elle était devenue son but ultime. Il avait besoin de clore le chapitre Castle de la plus belle des manières. Il avait fini par rentrer en fin de matinée, avec un nouveau plan déjà sur les rails. Tout le reste n'avait été qu'une pure formalité.
Quant à Carter, il faisait les cent pas dans la pièce.
- Tu es sûr que tu ne veux pas que je reste ? demanda-t-il à l'intention de Tyson.
- Non. Tu as fait ta part du job.
- Dommage … elle me plaît bien ta fliquette.
- Je crois qu'elle t'a fait comprendre que tu n'es pas vraiment son style.
- C'est un détail, ça. Consentante ou pas … je me la fais quand je veux.
- Elle n'est pas là pour satisfaire tes petits fantasmes, Carter. Mais pour les miens. Et crois-moi, les miens sont bien plus enivrants que deux minutes de sexe.
- Deux minutes, tu me sous-estimes, gamin …, répondit Carter avec son petit sourire supérieur.
Jerry sourit. Carter était son seul ami. Il l'avait toujours été. Etait-ce un ami d'ailleurs ? Plus ou moins. Ce n'était pas le genre d'ami avec lequel il passait des soirées à discuter, à sortir dans les bars, ou à refaire le monde. Non. C'était un ami de cavale, un ami de galères, un ami de coups tordus. Un ami digne de quelqu'un d'aussi machiavélique que lui. Carter n'étranglait pas lui. Il faisait plutôt dans les trafics en tout genre, cocaïne principalement, mais pas seulement. A peu près tout ce qui pouvait se dealer passait entre ses mains. C'était un gars plutôt terre à terre, un gros bras, qui cassait quelques nez de temps en temps, torturait quelques dealers récalcitrants, éliminait parfois un ou deux voyous encombrants. Une vraie vermine des bas-fonds new-yorkais, élevé à la dure, comme lui, de foyer en foyer. Carter n'avait que deux ans de plus, mais il l'avait toujours considéré comme un gamin. A l'époque, il était toujours là pour l'extirper des bagarres dans lesquelles il s'était fourré. Sans lui, il serait mort avant même d'avoir atteint l'âge adulte. Carter était un de ces gars qui ne posait pas vraiment de questions. Il l'aimait bien. Pourquoi ? Il ne savait pas vraiment. Il n'avait jamais parlé de ce genre de choses. Il ne faisait pas dans le sentimentalisme. Carter savait bien tout ce qu'il faisait. Il savait pour toutes ces filles qu'il avait étranglées. Et ce surnom de Triple Tueur l'avait toujours fait beaucoup rire. Carter ne jugeait pas. Il était là parfois pour brouiller quelques pistes, lui filer un peu d'argent quand il avait besoin, lui trouver une planque à l'occasion. Il lui avait dit une fois qu'il était complètement détraqué mais que ça ne le dérangeait pas. Ils se voyaient rarement, chacun menant sa petite vie de son côté, mais quand l'un avait besoin, l'autre répondait présent. C'était peut-être sa seule relation saine sur cette Terre. Megan n'était pas une relation saine. Elle était aussi délirante que lui, aussi machiavélique et démoniaque. Elle était son alter-égo dans la démence. Mais Carter, non. Il était sensé lui. Tout aussi criminel que lui. Mais il avait les pieds sur terre. Il ne faisait le mal que pour une raison valable, quelle qu'elle soit, mais il fallait qu'il y en ait une. Torturer juste pour la jouissance que cela procurait ne l'intéressait pas plus que ça.
- Tiens, fit Tyson, en lui fourrant dans la main une liasse de billets.
- Merci. Toujours un plaisir de t'aider.
- Tu te charges de Tanner ?
- Ouais. Je vais te le dénicher. J'en fais quoi ?
- Je te laisse le choix de la méthode. Il ne nous sert plus à rien de toute façon.
- Ok, sourit Carter.
- Fais gaffe.
- Hey gamin, tu me connais !
Oui, il le connaissait. Carter et lui avaient un point commun, peut-être le seul, excepté le fait d'être des criminels, il était minutieux et calculateur.
Carter les salua tous deux avant de quitter la pièce, éclairant ses pas vers la sortie. Tyson se reconcentra sur le dernier écran. Celui qui montrait la cellule de l'agent Shaw.
- Qu'est-ce que tu as décidé pour elle ? lui demanda Megan, voyant qu'il fixait l'écran.
- On va jouer un peu avec elle-aussi.
- Tu ferais mieux de l'éliminer directement, fit-elle remarquer.
- Non. Après tout, elle prend plaisir à partager le destin de nos chers amis depuis quatre jours, alors elle va y être liée à tout jamais.
- C'est un agent fédéral. Elle doit être plus coriace que Castle et Beckett, constata Megan, méfiante.
- Plus coriace ? Elle ne m'avait pas l'air bien coriace un flingue braqué sur le crâne.
- Elle est maligne. Les fédéraux sont entraînés pour ce genre de situation. Je te dis, élimine-là.
- C'est moi qui décide pour ce genre de choses. Chacun son domaine, ok ?
- Ok. Mais je t'aurais prévenu …
Megan se méfiait de cette femme, agent fédéral. Ils ne la connaissaient pas, et ne savaient pas grand-chose d'elle, si ce n'est qu'elle pourchassait les psychopathes et les tueurs en série, et qu'elle était plus efficace. Elle était convaincue que c'était un risque de modifier le plan pour y intégrer cette femme dont ils ignoraient la façon de penser et de réagir. Autant avec Castle et Beckett, ils maîtrisaient le sujet, autant cette femme allait pouvoir les berner. Mais Jerry ne voulait rien entendre. Depuis la veille, elle l'incitait à l'éliminer une bonne fois pour toutes. Mais il n'y avait rien à faire.
- Elle va nous permettre de pimenter les choses. Ce petit trio va être détonnant. Tu crois que Castle la laisserait mourir ? demanda Tyson sans même la regarder.
- Pour sauver Beckett ? Oui. Ton jeu va tourner court. Si tu lui demandes de faire un choix, il ne va pas réfléchir deux secondes. Ça va l'anéantir pour la fin de ces jours, mais à part ça …
- Non, pas pour sauver Beckett. Je ne suis pas con à ce point-là. Je ne vais pas sacrifier tout de suite notre petit joujou fédéral. Mais laisser mourir Shaw ? Ou participer à notre jeu pour torturer sa petite copine ? Alors, à ton avis ?
- Je reste sceptique sur le fait que Castle puisse participer à ton délire. Elle est enceinte. Il ne lui fera rien, même sous la torture. Tu pourrais lui planter trois balles dans le corps qu'il ne toucherait pas à un cheveu de sa femme.
- Ouais … Mais si je menace de tuer leur copine ?
- Peut-être … Mais ils sont coriaces. Pourquoi tu veux absolument qu'il participe ?
- Parce que ça va l'anéantir de faire souffrir de lui-même sa chère Beckett. Tout le reste il est capable de s'en remettre. Mais ça non … Il va en crever. Et quand elle sera morte pour de bon, il sera détruit. Et j'aurais gagné. De la plus magistrale des manières.
