Chapitre 32
12ème District, New-York, 20 heures.
Dans la salle de travail, Esposito, Clayton et Wade, silencieux, étaient chacun concentrés, nerveusement, sur leur mission. Leurs yeux parcouraient leurs écrans, le plus rapidement possible, enregistraient les informations, les connectaient entre elles, cherchant à tout prix des liens, des solutions. Tous tendus vers l'espoir de trouver rapidement une piste fiable, ils remisaient leur angoisse au fond d'eux-mêmes, pour être aussi efficaces que possible. Les heures défilaient, inexorablement, faisant monter la tension, mais personne ne se laissait aller, et le moindre détail, même a priori futile, était exploré.
Depuis qu'ils étaient rentrés de la résidence des Phelps, chaque seconde avait été consacrée à leurs recherches. Il y avait une caméra de vidéosurveillance dans le hall de l'immeuble, et on voyait clairement sur les images celui qui devait être Tyson, étant donné sa ressemblance avec le portrait-robot élaboré par l'agent Shaw, placer l'enveloppe dans la boîte à lettres. C'était-là la preuve formelle du guet-apens qu'il leur avait tendu. Son signalement avait été transmis à toutes les polices de la ville, ainsi qu'à tous les médias, qui diffusaient sa photographie dans les journaux télévisés du soir, sans entrer dans le détail des raisons pour lesquelles il était ardemment recherché. Il n'avait pas été fait mention de l'enlèvement d'un agent fédéral, d'un lieutenant de la police de New-York, et d'un écrivain renommé, mais simplement de crimes odieux qui en faisaient un dangereux criminel. Ils étaient toujours dans l'attente des vidéos des caméras de surveillance d'une boutique de produits chinois, dans la rue des Phelps, qui avait vue sur la sortie du parking. Elle était fermée pour cause de congés, et il avait fallu des heures pour contacter le gérant du magasin, qui avait certifié que la camera extérieure filmait en continu. Ryan avait dû aller en personne récupérer les images, affrontant de nouveau la tempête de neige. Le moindre déplacement dans New-York, avec la nuit qui était tombée, et les déneigeuses qui peinaient face à l'ampleur de la tâche, prenait un temps fou. Pendant ce temps-là, les agents Clayton et Wade avaient listé toutes les entreprises de New-York travaillant dans la fabrication des fibres de carbone ou de fibres de graphite. C'était un travail méticuleux et de longue haleine, car il avait d'abord fallu lister tous les matériaux ou produits fabriqués à base de ce type de fibres, afin ensuite de chercher des entreprises les produisant. Il y avait au total sur New-York six entreprises à même d'utiliser le polyacrylonitrile pour fabriquer des fibres de carbone. Toutes étaient en activité, mais aucune ne se trouvait dans le Queens et Brooklyn. L'utilisation de ce polymère et du carbone était une procédure moderne, et récente, qui servait principalement dans l'industrie aéronautique, automobile, sportive aussi, pour la fabrication de produits de haute technologie. C'était une technique qui n'avait rien à voir avec le plomb dont l'utilisation remontait aux années 1970. Les bâtiments abritant les ateliers de ces six entreprises dataient d'il y a dix ans à peine, et ne pouvaient pas contenir de matériaux à base de plomb. Les deux données, le polyacrylonitrile et le plomb étaient donc totalement antinomiques. Tyson et Davis pouvaient très bien avoir traînés longtemps dans un vieux bâtiment se retrouvant ainsi victimes d'une intoxication au plomb, mais Tyson fréquentait à coup sûr un autre bâtiment où ce résidu de polymère s'était collé à ses vêtements, et à ceux de ses victimes, puisque le laboratoire avait fini par en trouver des traces infimes sur Ellie Byrd et Glen Haner. Au total, une trentaine d'hommes, soit tous les officiers disponibles avaient été envoyés inspecter les abords des six entreprises de New-York, utilisant des fibres de carbone, mais également tous les bâtiments du Queens et de Brooklyn à même de contenir des matériaux à base de plomb, conformément au zonage réalisé par Castle dans la matinée. S'il y avait une chance que Beckett, Castle et Shaw soient retenus là-bas, il fallait la saisir. Mais ils manquaient encore d'hommes. Les inspections étaient trop lentes, compliquées par la neige. Le FBI avait bien entendu été mis en alerte par le Capitaine Gates, et plusieurs agents de terrain étaient en route pour venir prêter main forte aux recherches.
De son côté, Esposito s'était replongé dans la liste des anciens camarades de Tyson au foyer Auburn. Ils étaient convaincus que quelqu'un avait dû aider Tyson et Megan pour cet enlèvement. C'était trop risqué de s'en prendre à trois personnes dans ces conditions. Ce pouvait être Tanner, ce qui aurait expliqué qu'on ne l'ait toujours pas retrouvé. Le domicile de ses parents était placé sous surveillance au cas où. Mais quelque chose clochait. Les boucs-émissaires de Tyson n'étaient pas en général réutilisables. Ils n'étaient pas non plus ses alliés. Ils n'aidaient pas Tyson. Ils exécutaient pour lui. D'habitude, Tyson n'avait pas besoin d'aide. Mais là, il n'avait pas eu le choix. Shaw s'était introduit dans son plan. Il ne pouvait pas se permettre de tenter d'enlever trois personnes dont un agent fédéral et un lieutenant de police, seul avec sa petite copine. Il lui fallait de l'aide. Mais pas Tanner. Non. Esposito ne sentait pas les choses comme ça. Ce Tanner avait été présenté par sa mère comme un gars intelligent mais plutôt en dehors du monde réel, pas le genre à se mettre en avant, à se faire remarquer, à dialoguer. Mais plutôt le genre à fuir le contact avec les autres, et la réalité. Ce n'était pas vraiment les caractéristiques idéales du gars qui allait pouvoir maîtriser des flics, les tenir en joue, réagir rapidement s'ils tentaient de résister, les dominer physiquement non plus. Non. Pour ça, il fallait quelqu'un de confiance. C'était la phase ultime du plan de Tyson. Capturer Beckett et Castle. Il ne pouvait pas se rater. C'était inconcevable pour lui. Il avait donc forcément fait appel à quelqu'un de confiance. Mais qui ? Un autre pantin ? Tyson pouvait-il faire confiance à ce point à un pantin dont le cerveau aurait été manipulé par Megan ? Megan n'était pas non plus le Dr Frankenstein, n'en déplaise à Castle, capable de créer à la chaîne des pantins bien obéissants. D'après le psychiatre, obtenir un tel résultat sur Davis avait déjà été miraculeux. Cela prenait énormément de temps. Alors si ce n'était pas un pantin, c'était peut-être un ami. Quelqu'un de tout aussi criminel que lui. Ce détraqué pouvait-il avoir des amis ? Il en avait eu un apparemment au foyer social Auburn. Un ami dont il n'avait toujours pas retrouvé la trace. Esposito s'était donc remis au travail, enchaînant les coups de téléphone, à ces hommes ayant côtoyé Jerry Tyson il y quinze ans, tentant de retrouver leur trace.
Ryan passa soudain la porte, essoufflé, les cheveux humides, et encore parsemés de flocons de neige.
- On a les images ! lança-t-il en s'asseyant précipitamment devant un ordinateur pour installer la carte mémoire et lancer le fichier.
Aussitôt, Esposito, Wade et Clayton se levèrent pour se placer derrière lui et fixer l'écran, pleins d'espoir. Ryan lança la lecture, et fit défiler les images vidéo pour arriver rapidement à celles qui les intéressaient, c'est-à-dire l'heure entourant l'enlèvement de leurs amis. Concentrés, ils fixaient les images que Ryan faisait défiler rapidement, constatant qu'il n'y avait aucun mouvement aux abords du parking.
- Là. C'est la voiture de Beckett qui entre dans le parking, fit Esposito.
- Et maintenant, cinq minutes plus tard. Ce van noir, nota Clayton.
- On ne voit pas le conducteur sous cet angle, ajouta Ryan.
- Non. Mais quand il va ressortir, on le verra, affirma Wade.
- Vas-y avance, Ryan.
- Il n'y a pas d'autres véhicules qui entrent, ni ne sortent, remarqua Ryan.
- Avance encore.
Ryan fit défiler plusieurs minutes d'images vidéo.
- Là ! Revoilà le van noir ! lança Wade.
- La plaque AWN 1438 New-York. Je lance une recherche au cas où, fit Clayton, bondissant sur un autre ordinateur.
- Il n'y a qu'un conducteur, constata Esposito. Vas-y, fais un zoom.
- Ce n'est pas Tyson. Beaucoup plus costaud et baraqué, fit remarquer Ryan.
- Le mec a une cagoule. Il est fiché …, nota Wade.
- Rien pour la plaque. C'est un véhicule volé qui ne correspond pas au van, annonça Clayton.
- Classique.
Esposito scruta l'écran, comme si quelque chose l'interpellait.
- Zoom sur ses mains, Ryan, lança-t-il soudain, comme s'il venait d'avoir une illumination.
- Ses mains ? s'étonna Ryan. On ne va rien voir …
- Vas-y zoom, mec, répéta son coéquipier avec insistance.
Ryan s'exécuta tentant d'obtenir le gros plan le plus net possible.
- On n'aperçoit que sa main droite, constata Ryan. Il porte un gant, et c'est complètement flou. Qu'est-ce que tu cherches ?
Esposito approcha ses yeux au plus près de l'écran, détaillant l'image du mieux qu'il pouvait. C'était effectivement complètement flou. Mais même avec une qualité d'image aussi médiocre, il était capable de distinguer la main du type posée sur le volant, et de compter le nombre de doigts qu'il possédait.
- Je sais qui est ce connard, lâcha-t-il enfin, en attrapant la pile de dossiers du foyer Auburn.
Ryan le regarda, stupéfait, et plein d'espoir. Esposito ouvrit un à un tous les dossiers parcourant rapidement des yeux la première feuille s'y trouvant, puis jeta tous les dossiers inutiles sur la table, pour finir par exhiber celui qui l'intéressait.
- Carter Sullivan. Trafiquant de drogue notoire, qui alterne les séjours en prison, et les semaines de liberté, depuis quinze ans. Son fief : Laconia, dans le Bronx.
- Comment tu …
- Il a perdu l'annulaire de la main droite suite à une bagarre au couteau au foyer Auburn. C'était le pote de cet enfoiré de Jerry Tyson.
Ryan esquissa un sourire satisfait. Ces dossiers qui avaient énervé Esposito toute la journée avaient fini par payer.
- Carter Sullivan. Libéré il y deux mois, fit Clayton, qui s'était dépêché de lancer une recherche. On a une adresse. 15, Deyo Street, Laconia.
- Je préviens Gates. Et on y va, lâcha Esposito. On va voir ce que ce fils de pute a à nous dire.
Cellule de Castle, New-York, 20 h.
Il ne savait pas de combien de temps il pouvait être ici, mais il avait l'impression que cela faisait une éternité. Remis de ses émotions, il s'était mis à réfléchir, inlassablement, occupant son esprit pour ne pas laisser son angoisse prendre le dessus, pour ne pas laisser la tristesse envahir son cœur à chaque fois qu'il pensait à Kate, loin de lui. Il s'était demandé ce que Tyson avait bien pu envisager pour eux. Une chose était certaine. Il n'était pas pressé. Il avait l'air décidé à prendre son temps. Il agissait posément, calmement. Comment pouvait-il être sûr de lui à ce point ? Il y avait plusieurs heures qu'il était là. Au moins trois heures. Peut-être beaucoup plus même, et depuis l'épisode de la roulette russe, il n'avait pas revu Tyson, et n'avait pas entendu non plus le moindre bruit ni signe de vie. Ainsi seul, dans l'obscurité et le silence, c'était un peu comme se retrouver face à soi-même. On perdait toute notion du temps et du monde extérieur, pour se replier sur soi, et ne plus penser qu'à ce qu'il allait advenir prochainement. C'était ce que voulait Tyson. L'arracher à la réalité, pour le plonger dans son monde, dans ses ténèbres, et l'amener à redouter ce qui allait arriver.
Assis par terre, il était gelé. Il avait fini par se lever, et déambulait prudemment dans la petite pièce. Le froid le saisissait malgré tout, mais marcher l'occupait et l'aidait à se concentrer. Pendant ces longues heures, il avait eu le temps de penser à tellement de choses. Il avait pensé à sa mère et à Alexis qui allaient mourir d'angoisse quand elles apprendraient ce qui était arrivé. Et Jim. Lui qui vivait depuis des années avec cette peur qu'un jour il arrive quelque chose à sa fille unique. Il lui avait promis d'être toujours là pour Kate, de la protéger. Mais elle était si loin de lui. Il avait alterné les phases où il tentait de se concentrer sur Tyson, et celles où son esprit dérivait vers Kate. Il espérait qu'elle n'était pas en train de souffrir pendant que lui était détenu ici. Il l'imaginait seule quelque part, dans le froid elle-aussi. Il pensait à Noël, et cela lui semblait si dérisoire au vu de la situation dans laquelle ils se trouvaient. Il n'avait pas trouvé son cadeau. Il aurait dû s'y prendre plus tôt. Il s'en voulait. C'était ridicule. Mais il s'en voulait. Cette pensée lui serra le cœur. En espérant qu'ils sortent d'ici rapidement, et en vie, la première chose dont il se soucierait serait le cadeau de Kate. Il savait qu'elle ne lui en tiendrait pas rigueur, et qu'il se rattraperait autrement, mais Noël était sacré, et il n'imaginait pas ne pas offrir de cadeau à sa femme, même après avoir été enlevé par le pire des détraqués. Le problème était qu'il manquait d'idées. Les cadeaux les plus fous, les cadeaux les plus délirants, ou les plus chers, ça c'était son domaine. Les cadeaux simples c'était plus compliqué. Il aurait pu lui écrire quelque chose, mais il lui disait déjà tant de choses à travers ses romans, ou même de vive voix. Elle aurait été touchée, elle l'était par chacun de ses mots, toujours. Mais il voulait quelque chose de plus original. Ecrire pour un écrivain, quoi de plus banal ? Ryan lui avait dit d'écouter son cœur. Mais son cœur fourmillait de milliers de sentiments et d'émotions, ce qui menait difficilement à une idée de cadeau. Il se demandait bien quel cadeau elle allait lui offrir. Kate était douée pour les cadeaux simples qui disaient tellement avec si peu de choses. Il se souviendrait toujours de ce tiroir qu'elle lui avait offert pour leur première Saint-Valentin. Elle n'aurait rien pu lui offrir de plus beau à ce moment-là. Elle l'avait touchée, elle l'avait ému avec ce simple tiroir, symbole de la place qu'elle le laissait prendre dans son cœur, dans sa vie. Quelle idée avait-elle bien pu avoir pour ce Noël ? Il espérait rester en vie pour le savoir. Chaque cadeau de Kate était un délice, une preuve d'amour simple et naturelle. Cette année, vu les circonstances, elle aurait pu lui offrir un simple de ses baisers, il en aurait été le plus heureux des hommes.
A cet instant, elle devait être comme lui, à réfléchir encore et encore, à chercher un moyen d'échapper à Tyson. Mais dans l'état actuel des choses, les solutions étaient limitées. Tant qu'ils étaient ainsi détenus, chacun de leur côté, tant que Tyson ne se manifestait pas plus que ça, il n'y avait rien à faire d'autre qu'attendre. Il avait cherché en vain pourquoi Tyson pouvait prendre autant de temps. Il avait attendu des mois de pouvoir mettre la main sur eux, et maintenant qu'ils étaient là, rien ou presque ne s'était passé. Il avait pensé que peut-être Tyson s'en prenait à Kate pendant qu'il était là, enfermé à se lamenter. Mais non. Tyson voulait qu'il la voie souffrir. Peut-être s'occupait-il de Jordan, de se débarrasser de son corps. Cela prenait du temps. Non. Il ne voulait pas penser au pire. Il faisait durer le plaisir pour une toute autre raison. Soit ce qu'il avait prévu de leur faire subir nécessitait des préparatifs, soit il avait tout son temps, et préférait les affaiblir un maximum avant de passer à l'action. Les affamer peut-être, quelques heures ou quelques jours durant. Les laisser croupir dans l'ombre et la saleté éventuellement, les terrifier afin qu'ils le supplient de les laisser en vie. Ou bien peut-être voulait-il juste les faire patienter un peu, afin qu'ils angoissent et imaginent le pire loin l'un de l'autre. Quoi qu'il en soit, s'il prenait le temps ainsi, c'est qu'il était sûr de lui. Il se permettait de faire durer les choses. Il ne pensait pas être pris. Il ne pensait certainement pas que les flics puissent remonter jusqu'à lui et les retrouver en vie. De nouveau, la même question traversa son esprit : comment Tyson pouvait-il être sûr de lui à ce point ? Shaw avait dit à plusieurs reprises durant l'enquête que Tyson n'était pas si sûr de lui. Aujourd'hui, il l'était pourtant. Sinon, il ne prendrait pas autant de temps. Il jubilait tout à l'heure quand il était venu jouer à la roulette russe, et ensuite, il restait des heures sans agir. Il s'agissait peut-être de retarder pour lui le moment ultime pour mieux se délecter des préliminaires. Finalement il y avait peut-être un parallèle à établir entre la perversité de Tyson et le sexe. Il s'étonna d'avoir des idées aussi saugrenues vu les circonstances, mais elles n'étaient peut-être pas si saugrenues que ça. Il n'était pas expert en psychiatrie, mais il voyait là un parallèle évident. Tyson tirait son plaisir de la préparation de ses crimes, et de l'acte ultime, l'étranglement pour ses victimes classiques, mais une fois que c'était fini, il ne lui restait plus rien. Alors peut-être, qu'un peu comme quand ils faisaient l'amour avec Kate, ils aimaient parfois faire durer les préliminaires, et retarder le moment de l'orgasme, Tyson retardait le moment ultime où il les torturerait, parce que passé, les quelques secondes d'extase, après ce serait fini. Mais avec Kate ils ne faisaient durer les choses que quand ils avaient du temps devant eux, et que l'envie n'était pas trop fulgurante. Il sourit intérieurement en pensant à la mine que ferait sa muse s'il lui expliquait cette théorie, ce parallélisme entre leurs ébats et la folie de Tyson. Nul doute qu'elle serait exaspérée, voire même un brin offusquée. Mais c'était pourtant évident. Quoi qu'il en soit, cela voulait donc dire que Tyson avait du temps devant lui, et qu'il était suffisamment maître de lui pour gérer son envie de les voir souffrir. Mais une autre considération germa dans son esprit. Il lui arrivait parfois de dire à Kate qu'elle allait finir par le tuer, tant le plaisir qu'il prenait à lui faire l'amour était intense. Ce n'était jamais arrivé, fort heureusement, mais il imaginait parfois que d'ici de longues années, il mourrait ainsi en lui faisant l'amour. Ce qui soit dit en passant serait mourir de la plus belle des manières. Dans tous les cas, une fois l'orgasme survenu, ils pouvaient recommencer. Par contre, Tyson, une fois qu'il les aurait tués, ou même qu'il aurait tué seulement l'un d'entre eux, c'en serait fini de son petit plaisir. Tyson pouvait-il vraiment les tuer ? « Tout le plaisir était dans l'anticipation, la mise en œuvre ». « Sentir le goût de la peur ». C'était ça qui procurait son ivresse, son extase. Pas le fait de tuer. Prendrait-il autant de plaisir avec de nouvelles victimes s'il les éliminait eux ? Certes, il lui en avait toujours voulu de l'avoir contraint à la clandestinité, d'avoir fait rater le plan qu'il avait, jadis, patiemment élaboré. Mais son désir de vengeance était-il plus fort que le plaisir qu'il prenait à les torturer psychologiquement, à jouer avec eux depuis des années ? Pourquoi était-il donc si sûr de lui ? Et s'il les avait menés en bateau depuis le début ? S'il les détenait quelque part où il pensait que jamais on ne viendrait les chercher ? Et si cela n'avait rien à voir avec Brooklyn, le Queens et Crown Heights ? Depuis le début, tout les menait là-bas. Et si justement c'était un leurre. Oui, c'était ça. Tyson avait dû se réjouir de voir des flics arpenter le quartier. Tout était parti de cette lettre envoyée depuis le Queens. Et ensuite, cela n'avait été qu'une succession d'indices se rapportant à ces quartiers. Tout n'était qu'apparence avec Tyson. Et ils avaient été forcés de se raccrocher à ces indices n'ayant pas grand-chose d'autre. Mais s'ils n'étaient pas dans le Queens ou dans Crown Heights, comment les gars allaient-ils faire pour les retrouver ? Ils n'avaient rien pour les mener jusque-là. La lettre peut-être. La lettre de Tanner. En regagnant la voiture, dans le parking, il avait vu qu'elle n'était pas oblitérée, et ils étaient sur le point de remonter dans le hall de l'immeuble pour vérifier les boîtes à lettres et la vidéosurveillance quand la lumière s'était éteinte, et qu'ils avaient été attaqués. Les gars allaient trouver la lettre. Il avait eu la présence d'esprit de la laisser tomber près de la voiture de Kate. Les gars allaient forcément la trouver. Et peut-être cette lettre pourrait-elle les mener jusqu'ici, d'une manière ou d'une autre. Comment ? Il l'ignorait. Mais il le fallait. Dire qu'il avait passé la matinée à chercher les bâtiments contenant du plomb dans le Queens et Brooklyn sans doute pour rien du tout.
Le bruit de chaîne métallique signalant que quelqu'un s'était approché de la porte le tira de ses réflexions. La porte s'ouvrit brutalement, et tout à coup, la lumière s'alluma, illuminant toute la pièce, et l'obligeant à fermer les yeux, tant il était ébloui. Le temps que ses yeux se réhabituent à la lumière, il réalisa que Tyson se tenait là, devant lui, le regardant avec son petit air narquois, une arme à la main. Il était là à un mètre de lui. C'était la première fois qu'il le voyait depuis qu'il était tombé du haut de ce pont des mois auparavant. Et il était clair qu'il avait changé. Il ne l'aurait pas reconnu. Et il comprenait maintenant qu'il ait pu s'approcher si près d'eux, sans même qu'ils s'en aperçoivent. Il paraissait plus âgé. Ses cheveux tiraient sur le poivre et sel. Il arborait une barbe de quelques jours, un visage plus buriné, et chacun de ses traits semblait avoir été modifié. Seul son regard le trahissait. Ce regard sombre, narquois.
- Alors Castle, comment tu me trouves ? lui lança-t-il sentant le regard de l'écrivain tenter de décrypter son nouveau visage.
Rick le regarda froidement dans les yeux, sans répondre.
- Pas mal ? Ouais. C'est ce que je pense aussi, continua-t-il dans un sourire satisfait. Elle est douée, tu sais. Je suis bête, tu le sais. Tu as pu apprécier les sosies de tes petits camarades. Flippant n'est-ce pas ?
Rick se demandait ce que cherchait à faire Tyson. Bavarder n'était pas dans ses habitudes. Il n'allait pas lui donner le plaisir de converser avec lui. Encore une fois, on aurait dit qu'il avait tout le temps devant lui. Il était calme, presque posé. Rick ne l'avait vu qu'une fois ainsi. Quand il était venu le menacer en cellule, au 12ème District. Il se rappelait mot pour mot toute sa conversation. Tyson était serein ce jour-là, sûr de lui. Il pensait maîtriser les choses. Il n'avait aucun doute. Comme aujourd'hui. Tyson était persuadé de parvenir à ses fins. Il se pensait intouchable. Il allait falloir faire tomber ce voile de certitude pour le fragiliser, déjouer ses ambitions. Mais Dieu seul sait ce que ce malade avait prévu de leur faire subir.
- Tu sais comme elle est fascinée par le visage de ta petite copine. Elle …
- Ma femme, le coupa sèchement Rick.
- Je touche un point sensible, non ? Pour que tu aies besoin de me corriger ainsi à chaque fois. Qu'est-ce que ça peut faire ? Ta copine, ta femme. Explique-moi. J'ai tout mon temps tu sais.
Rick se tut. Il venait de le dire de lui-même. Il avait tout son temps. Ils étaient forcément bien loin des quartiers où ils avaient mené des recherches jusqu'à présent. Est-ce que cette histoire de plomb allait vraiment pouvoir aider les gars ? Peut-être qu'ils se trouvaient dans un tout autre endroit sans rapport avec ceux fréquentés par Tyson jusque-là ? Tout à coup, Rick sentit que cette fois le piège de Tyson allait pouvoir se refermer sur eux. Ne surtout pas montrer qu'il avait peur. Ne pas le lui laisser sentir. Tyson sentait la peur.
- Dire que j'ai été si souvent à ça de toi, reprit-il, en écartant légèrement ses doigts pour accompagner ses paroles d'un geste. Et rien … Le grand Richard Castle, si perspicace, n'y a vu que du feu … Quant à Beckett, n'en parlons même pas … quel instinct de flic grandiose n'est-ce pas ?
Rick l'écoutait converser tout seul, créant volontairement une distance, tentant de se montrer le plus impassible possible, même si cela le révulsait d'imaginer que ce malade les avait si souvent côtoyés dans leurs moments privés, qui n'appartenaient qu'à eux.
- Au passage, Castle, d'où te viennent toutes ces idées de prénoms ridicules ? poursuivit Tyson, avec un sourire. Je sais que tu as l'imagination débordante. Mais franchement … Ton gamin t'en aurait voulu toute sa vie avec des prénoms pareils … Enfin … il n'aura pas ce problème de toute façon. Une chance pour lui.
Rick baissa les yeux, pensant malgré lui à leur bébé. Il aurait voulu pouvoir s'en empêcher. Tyson n'était pas là juste pour bavarder. Il était là pour le blesser, comme d'habitude, pour lui laisser entrevoir ce qui l'attendait. Il venait de sous-entendre que leur enfant ne survivrait pas.
- C'est marrant la peur … C'est incontrôlable. C'est viscéral. On a beau lutter … Ça fait mal la peur Castle, hein ? Combien de fois tu as caressé son ventre ? Tu l'as senti bouger sans doute. Cette petite vie si fragile sous ta main …
Rick sentait la colère gonfler ses veines, la rage s'emparer de lui. Il avait encore cette sensation si douce au fond de son cœur de ces petits mouvements qu'il avait sentis par deux fois, la main posée sur le ventre de Kate. Il avait, marquée à jamais dans son esprit, cette image du ventre de Kate, qui s'était arrondi jour après jour. Elle était si belle, et la savoir porter leur enfant était une telle source de fierté et de bonheur. Tyson venait d'immiscer dans sa tête la peur, terrible, douloureusement viscérale, de perdre le fruit de leur amour, leur bébé. Il le provoquait. Il voulait le déstabiliser. Il le savait. Mais il y avait des choses pour lesquelles il pouvait devenir fou.
- Ferme-la ! s'écria-t-il, en le regardant rageusement.
Tyson le nargua de son petit sourire, et satisfait de l'était d'énervement de Castle, poursuivit comme si de rien n'était. Il voulait tester ses limites, savoir jusqu'où il pourrait jouer avec ce bébé.
- Ne jamais connaître ton rejeton, quel drame … toi qui n'as pas connu ton père, enfin, pas vraiment. Tu parles d'un fantôme. Tu ne connaîtras pas ton gosse non plus … Cruel destin.
Sans même entendre les derniers mots de Tyson, Rick se rua sur lui, incapable de maîtriser cette colère que seul ce psychopathe était capable de déclencher en lui. Il se jeta sur lui, ses mains menottées en avant, le poussant violemment en arrière. Mais Tyson réagit aussitôt, en le frappant lourdement d'un coup de revolver dans la mâchoire, avant de le plaquer contre le mur, tenant fermement sa gorge de la main gauche, rendant sa respiration déjà haletante difficile.
- Eh bien, Castle, on perd son sang-froid ? Il ne faut pas s'énerver comme ça …Tu n'es pas de taille à lutter l'écrivain.
Rick sentit sa lèvre lui piquer et le goût du sang sur sa langue. Il était tellement furieux, qu'il sentait à peine la douleur. Tyson relâcha doucement la pression sur son cou, mais enfonça son arme sous son menton.
- Qu'est-ce que tu veux Tyson ? lâcha Rick dans un souffle de rage.
- Tu sais bien ce que je veux. M'amuser, Castle. Te détruire. Rien d'autre. Et vue ta réaction, je crois que c'est bien parti.
- Vas-y. Passe à l'action. Qu'est-ce que tu attends ?
L'heure viendra. Ne t'en fais pas pour ça. Tu sais que la préparation est mon plus grand plaisir.
- Qu'est-ce que tu as fait à Beckett ? Où est-elle ?
- Tu n'es pas possible, Castle. Tu ne peux pas te passer d'elle, hein ?
- Où est-elle ?
Il ricana, retirant son arme de sous son cou, et fit quelques pas en arrière, comme pour mieux le contempler. Rick déglutit, et reprit son souffle. Le sang coulait de sa lèvre éclatée.
- Ca fait six mois que je t'observe quasiment tous les jours, Castle. Toi. Ta petite vie avec Beckett. Votre petit bonheur. Combien de fois je t'ai vu lui faire l'amour …
- Ferme-la, répondit froidement Rick, tentant de canaliser sa rage.
Il savait que Tyson n'en avait pas vu autant qu'il voulait le laisser penser. Du moins, pas cette fois.
- Ta fliquette, ce n'est pas mon genre. Mais franchement … elle a de quoi mettre un mec dans tous ses états. Enfin, je ne t'apprends rien …Tu te souviens il y a une dizaine de jours quand tu lui as fait l'amour contre le mur de votre chambre ? Je suis admiratif, Castle. Tu ne payes pas de mine comme ça pourtant. Alors tu te souviens ?
Rick ne répondit pas. Oui, il se souvenait. Bien-sûr. Et encore une fois, imaginer ce détraqué avoir violé ainsi leur intimité le dégoûtait. Rien que pour ça, il l'aurait tué instantanément s'il avait pu.
- Oui, tu te souviens. Forcément. Elle a crié ou elle s'est contentée de gémir ?
Rick tenta de mettre son cerveau en mode off. Ne pas écouter. Ne pas entendre. Ne pas réagir à ses énièmes provocations.
- Qu'as-tu fait à l'agent Shaw ? demanda Castle, essayant de changer de sujet de conversation, et s'inquiétant pour la vie de Jordan.
- L'agent Shaw … hum …. Rappelle-moi de qui il s'agit ? Cette rousse qui vous escorte depuis des jours ? Quelle plaie celle-là … Elle aurait mieux fait de rester à Washington.
- Où est-elle ? insista Rick.
- Qu'est-ce que ça peut faire ? Tu poses trop de questions, Castle. Tu n'es pas en position de force là, Monsieur l'écrivain.
Tyson s'éloigna vers la porte sans lui tourner le dos, puis jeta un œil vers le couloir.
- Amène-la, lança-t-il en direction du couloir.
Rick se demandait ce qu'il fabriquait, quand il le vit empoigner Kate par le bras pour la faire entrer dans la pièce.
- Kate ! s'écria-t-il, surpris et tellement soulagé de la revoir enfin.
- Castle !
Elle se précipita aussitôt vers lui, passant ses bras autour de son cou, se blottissant contre lui. Il aurait voulu la serrer fort dans ses bras, mais il ne pouvait pas, les menottes l'en empêchant. Il enfouit son visage dans son cou, savourant le parfum retrouvé de sa peau, la douceur de son étreinte, le soulagement de la sentir bien vivante contre lui. Ils entendirent la porte claquer dans leur dos, et d'un seul coup, la pièce fut de nouveau plongée dans l'obscurité.
- Ça va ? s'inquiéta-t-il au creux de son oreille. Ta joue, il t'a frappée ?
- Oui. Ce n'est rien. Et toi ? fit-elle, passant doucement ses doigts sur sa lèvre blessée.
- Ça va. Je suis un dur …, sourit-il légèrement.
Elle déposa un baiser sur ses lèvres, avant de revenir poser la tête contre son épaule. Elle ne pouvait se résoudre à se détacher de lui. Elle avait besoin de lui. Elle avait eu si peur.
- Rick … Le bébé … Je ne l'ai pas senti bouger …Peut-être que …
- Chut …, viens, assis-toi. Laisse-moi m'occuper de ce petit bébé …
Dans l'obscurité, ils tâtonnèrent pour s'asseoir. Kate se cala entre ses cuisses, plaquant son dos contre son torse, et il l'entoura de ses bras pour venir passer ses mains menottées sous son pull, et les poser à plat sur son ventre. Elle frissonna au contact de ses mains froides.
- Désolé, fit-il, en déposant un baiser dans son cou, faisant glisser vivement une main sur sa peau pour les réchauffer.
- Tu sais depuis combien de temps on est là ?
- Non. Aucune idée. Plusieurs heures …
- Ce salaud a réussi à nous avoir. Et Jordan ? Tu l'as vue ? s'inquiéta-t-elle.
- Non …. J'ai entendu ce coup de feu au parking.
- Oui. Tu crois qu'il l'a tuée ?
- Je ne sais pas. Il n'a pas eu l'air de le laisser entendre. Je n'en sais rien ….
Les mains de Rick se réchauffaient au contact de sa peau, et lui faisaient un bien fou.
- Rick … Il nous a drogués. J'ai peur que le bébé …
- Je sais. Mais Bébé va bouger. Ça va aller …Les mains de papa sont magiques, chuchota-t-il contre son oreille.
Ils restèrent ainsi, angoissés, mais soulagés d'être réunis, uniquement concentrés pour le moment sur la quête d'un signe de vie dans le ventre de Kate. Ils ne savaient pas pourquoi Tyson les avait laissés ensemble. Nul doute qu'il avait une bonne raison. Ce n'était pas juste pour le plaisir de les voir roucouler. Avec Tyson, rien n'était le fruit du hasard. Jamais. Mais pour l'instant, après ces heures de séparation, ils avaient besoin de puiser dans la présence rassurante de l'autre, la force de se battre, encore, jusqu'au bout.
Chapitre 33
Cellule de Castle et Beckett, New-York, 21 h.
Toujours blottis l'un contre l'autre, Kate et Rick discutaient, échangeant leurs théories, réfléchissant encore et toujours pour s'empêcher de penser au pire. Rick lui avait raconté l'épisode de la roulette russe, et Kate était persuadée qu'il n'y avait pas de balle dans le revolver de Tyson, parce qu'il n'aurait pas pris le moindre risque de le tuer aussi vite. Elle lui avait parlé de cet homme, Carter, qui avait l'air de bien connaître Tyson, et d'être bien trop normal pour être un de ses pantins. Ils supposaient donc que c'était un de ses amis, et espéraient que les gars allaient finir par mettre l'identifier en étudiant les dossiers des adolescents ayant fréquenté le foyer Auburn il y a quinze ans. Ils comptaient aussi sur les vidéos des caméras de surveillance dans les rues du quartier des Phelps, pour identifier peut-être le véhicule qui les avait emmenés vers cette destination inconnue. Et il y avait Tanner. Il n'avait pas l'air d'être ici. Soit Tanner s'était bel et bien enfui et se terrait quelque part, soit il était mort et les gars finiraient par trouver son cadavre. Il n'y avait pas de raison que Tyson détienne quelque part son bouc-émissaire. Il n'avait plus besoin de lui. Il en était à sa phase finale, concentré sur eux. C'était son délire, et pour ça, il n'avait besoin d'aucune aide. Castle lui avait expliqué sa théorie sur le fait que Tyson prenne tout son temps, et Kate avait souri. Mais elle avait convenu qu'il avait probablement raison. Ils étaient aussi tous deux d'accord sur le fait qu'ils étaient sûrement détenus bien loin des quartiers où ils avaient mené des recherches jusque-là.
Ils étaient maintenant silencieux, depuis un petit moment, elle, calée entre ses jambes, lui l'enlaçant de son bras, la réchauffant de son corps dans son dos, de sa joue contre la sienne. Il avait toujours ses mains sur son ventre, dans l'attente de percevoir un signe de vie du bébé.
- Je crois que je préférais la dernière fois qu'un taré nous avait menottés ensemble …, constata Rick avec ironie.
- Si on excepte le fait qu'un tigre a failli nous dévorer …, fit remarquer Kate.
- C'est un détail, ça, sourit-il légèrement contre sa joue. Mais c'était torride ….
- Torride ? fit-elle mine de s'étonner.
- Excitant oui, ajouta-t-il, songeur.
- Castle …, soupira-t-elle avec un sourire.
- Quoi ? Ne dis pas le contraire ! Tes yeux me disaient tout le bien que tu pensais d'être ainsi collée à moi pendant des heures !
Elle se redressa, légèrement entre ses bras, pour pouvoir le regarder. Elle ne le voyait pas vraiment, mais parvenait à distinguer ses traits dans la pénombre.
- Je ne pensais qu'à nous sortir de cette situation. Alors, crois-moi, mes yeux avaient autre chose à faire que te dire que j'étais sous ton charme …, sourit-elle.
- Oh que si ! Tu sais ce n'est pas grave, tu avais le droit d'être folle de moi déjà à l'époque !
- Tu es terrible …, fit-elle, souriante.
- Avoue …, chuchota-t-il en approchant son visage du sien.
- On n'était même pas encore …
Sa bouche effleura la sienne, et elle déposa un baiser sur ses lèvres toutes fraîches.
- Justement, murmura-t-il, son souffle mêlé au sien. Notre mésaventure a nourri mes fantasmes des mois durant.
- Tant que ça ? sourit-il, toujours réjouie d'apprendre combien Castle fantasmait sur elle depuis des années.
- Si tu savais …
- Je crois que cette fois, tu vas moins fantasmer …, ajouta-t-elle, plus sérieusement.
- Plus besoin de fantasmer, je peux assouvir toutes mes envies ! lança-t-il, comme une évidence.
Elle éclata de rire. D'un rire spontané, simple, presque joyeux qui le réjouit. Elle s'arrêta tout d'un coup, se figeant, comme si elle avait remarqué quelque chose.
- Il a bougé, Rick … Je crois qu'il a bougé …, fit-elle doucement, concentrée sur ce qui se passait à l'intérieur de son ventre.
Sans rien dire, il pressa aussitôt ses mains sur son ventre, et sentit avec soulagement un léger mouvement sous la paume de sa main.
- Il a bougé, sourit-il. Ton rire l'a réveillé.
Elle sourit à son tour, de bonheur, de soulagement, comme si c'était la toute première fois qu'elle sentait leur bébé bouger.
- Il bouge beaucoup même …, constata-t-elle, sentant les petites vaguelettes se répéter plusieurs fois à l'intérieur de son ventre.
- C'est pour qu'on soit sûrs qu'il va bien …
- Oui. Bébé va bien.
Soulagé, il se pencha pour l'embrasser. Aussi froides l'une que l'autre leurs bouches se réchauffèrent instantanément, leurs lèvres se caressèrent, leurs langues s'aimèrent le temps d'un baiser, qui apaisa quelques secondes leur angoisse.
- La dernière fois, les gars étaient venus nous sortir de là, et nous sauver des griffes du tigre …, fit-elle d'un ton un peu plus grave son front collé au sien.
- Ils viendront cette fois aussi … Les gars vont remuer ciel et terre pour nous retrouver. Et ils viendront.
Elle vint blottir sa tête contre son épaule, et il resserra l'étreinte de ses bras autour d'elle, comme si après leurs rires, après le soulagement, après avoir réussi à oublier quelques secondes l'enfer qu'ils vivaient, la peur s'immisçait de nouveau en eux insidieusement.
- Et Gates va appeler la cavalerie, ajouta-t-il. Tyson ne sait pas que …
- Chut …, murmura-t-elle en redressant la tête. Je crois qu'il nous observe.
- Comment ? fit-il, étonné, en regardant l'obscurité tout autour d'eux.
- Au-dessus de la porte, chuchota-t-elle. Il y a quelque chose …
Leurs yeux s'étaient un peu habitués à la pénombre, et ils parvenaient à distinguer les murs de la pièce, les contours de la porte métallique, et effectivement, comme accroché au mur, au-dessus du chambranle de la porte, un petit objet.
- Une caméra, tu crois ? murmura-t-il contre son oreille.
- Peut-être oui … C'est pour ça aussi qu'il nous a laissés nous retrouver. Il veut nous observer …
Ils ne savaient pas si Tyson pouvait les entendre, mais par précaution, leurs échanges n'étaient maintenant plus que de simples murmures et chuchotements, prononcés au creux de l'oreille.
Au même instant, à quelques mètres de là, dans une pièce voisine.
Tyson, les yeux rivés à l'écran, n'en croyait pas ses yeux. Il les observait depuis plus d'une heure, tentant de suivre le fil de leur conversation. Le son était mauvais, et il pestait contre la technologie médiocre de cette caméra qui l'empêchait de comprendre un mot sur deux. Les images qu'il avait pu voir, même de mauvaise qualité, l'avaient énervé plus qu'autre chose. Il comptait en découvrir davantage encore sur eux, se repaître de leur angoisse, et au lieu de ça, il assistait une fois de plus à la mièvrerie de leur bonheur.
- Ils se marrent ! s'exclama-t-il avec rage. Ils savent ce qui les attend et ils sont là à se remémorer leurs doux souvenirs, à rigoler comme des gamins, et à se bécoter.
- Tu t'attendais à quoi en les mettant dans la même pièce ? fit remarquer Megan.
- Je voulais en apprendre plus sur la façon dont ils ont prévu de déjouer la suite. Ils ont forcément prévu quelque chose, affirma-t-il, les yeux toujours fixés sur l'écran.
- Ils ne sont pas assez bêtes pour révéler leur stratégie, constata-t-elle.
- Ils ne savent pas qu'ils sont filmés.
- Ils n'ont pas besoin de se parler pour se comprendre. Tu le sais. Ils ne se diront rien sur leur stratégie.
- Regarde-les, putain ! s'énerva-t-il. Ils veulent jouer. Eh bien, on va jouer, puisqu'ils ont l'air pressés qu'on commence.
Il se leva brusquement, et attrapa son arme.-
- On va les chercher. On va rigoler un peu.
Il quitta la pièce rageusement, alors que Megan lui emboîtait le pas. Ils remontèrent le couloir, pour atteindre la cellule de leurs prisonniers, et Tyson ouvrit la porte dans un fracas de métal, la faisant claquer contre le mur.
Rick et Kate sursautèrent, brutalement arrachés au silence qui les enveloppait depuis un moment. Ils réalisèrent tout de suite que Tyson était énervé, se doutant très bien de qui l'avait fait passer de son calme placide de tout à l'heure à cette rage. Les rires et les baisers de ses proies ne faisaient certainement pas partie de son plan. La lumière s'alluma, les éblouissant comme à chaque fois, et Megan entra à son tour, une arme elle-aussi à la main.
- Levez-vous ! lança-t-il froidement. Et éloignez-vous l'un de l'autre !
Ils s'exécutèrent, se levant difficilement, et s'éloignèrent chacun contre un mur, sans se quitter des yeux. D'un regard, inquiet et rassurant à la fois, ils se dirent que cette fois, l'heure était venue. Ils allaient devoir affronter le pire. Ils le savaient.
Tyson s'avança et empoigna Kate par le bras pour la faire avancer vers la porte. D'un signe de tête, il indiqua à Megan qu'elle pouvait l'emmener. Megan la fit passer devant elle, et lui intima d'avancer de son arme plantée dans son dos.
- Pas le moindre geste, Beckett, c'est clair ? lui fit sèchement Megan, méfiante. Tu marches droit devant toi sans t'arrêter.
Kate ne répondit pas, se contentant d'obéir, sentant la pression du canon du revolver dans son dos. Il n'était pas question de faire le moindre faux-pas, de prendre le moindre risque que Megan perde son sang-froid. Elles disparurent dans le couloir, alors que Tyson ordonnait à Castle d'avancer à son tour.
Ils déambulèrent ainsi, en file indienne dans plusieurs couloirs. Kate tentait de ne pas imaginer ce qui allait se passer, et se concentrait sur les lieux. C'était une usine. Cela ne faisait aucun doute. Ses yeux se portaient sur les moindres détails. Les tuyauteries, les petits panonceaux précisant les fonctions des salles cachées derrière les portes closes, le chemin emprunté. Elle comptait ses pas. Elle tentait de s'orienter. Cela pourrait être utile. Elle l'espérait. Personne ne parlait. Seuls le bruit de leurs pas et le souffle de leurs respirations crevaient le silence des couloirs. Rick, qui marchait derrière Megan et Kate, sentait la pression monter en lui, et l'angoisse l'envahir de manière totalement incontrôlable. Il savait qu'ils se dirigeaient vers l'enfer, et qu'ils allaient avoir à endurer ce qu'ils n'avaient jamais eu à affronter ensemble jusque-là. Il avait peur. Réellement peur. De cette peur qui vous glaçait le sang, qui vous empêchait de réfléchir de manière sensée. Peur de voir Kate souffrir, peur de la perdre, peur que d'ici quelques secondes toute sa vie soit anéantie. Tout à l'heure, ils avaient ri, ils avaient plaisanté, ils s'étaient embrassés, comme pour déjouer le destin, comme un pied de nez à leur triste sort. Mais c'était pour mieux contrer la terreur tapie au fond de leurs ventres. Les conseils de Shaw étaient clairs, mais comment allait-il pouvoir supporter de voir Kate souffrir ? La voir pleurer l'anéantissait déjà. Alors la voir souffrir … Elle était forte. Elle avait un mental de battante, mais cela ne l'empêcherait pas d'avoir mal. Il ne pouvait plus penser à autre chose, et tentait tant bien que mal de ressasser dans sa tête les paroles de Jordan la veille.
Arrivé au bout d'un long couloir, Tyson ordonna à Beckett de pousser la porte qui lui faisait face, et tous entrèrent.
- Jordan ! s'écria Kate aussitôt avec soulagement, découvrant que l'agent Shaw était là, menottée, les jambes et les bras attachés à la chaise sur laquelle elle était assise.
Elle avait eu si peur de ne jamais la revoir, que sur le coup, elle en oublia ce qui les attendait.
- Ça va ? s'inquiéta Rick, content lui-aussi de découvrir Shaw bien vivante.
- Oui, ça va …, répondit-elle, en les dévisageant l'un et l'autre, constatant leurs blessures au visage. Et vous ?
Attachée sur cette chaise depuis des heures, Jordan avait l'impression que tous ses muscles étaient endoloris, mais ni Tyson ni personne d'autre ne l'avait touchée. Ils s'étaient contentés de l'isoler ici. L'attente lui avait paru interminable, et en même temps, tant qu'elle attendait, elle restait en vie. Elle savait que Castle et Beckett étaient bien vivants quelque part pendant tout ce temps. S'il y avait quelqu'un à tuer en premier ici, c'était elle. Elle s'aperçut à leurs visages, et au soulagement dans leurs voix, qu'ils avaient eu très peur pour elle. Elle était terrifiée elle-aussi, mais cachait sa peur sous un masque impassible. Non pas qu'il soit dans ses habitudes de se faire enlever par un tueur en série, mais à Quantico, les agents du FBI étaient entraînés à ce genre de situation. Si Tyson l'avait gardée en vie jusqu'à présent, c'était uniquement pour se servir d'elle. Rien d'autre. Et il n'hésiterait pas à l'éliminer, sans raison valable, juste pour toucher Castle et Beckett. Il savait qu'ils étaient liés tous les trois par une affection sincère. Sa vie ne tenait qu'à un fil. Il faudrait qu'à la moindre opportunité, elle s'immisce dans la brèche. C'était la seule chance qu'elle avait de se sortir d'ici vivante. Elle ne pourrait pas attendre l'arrivée des renforts. Tyson avait prévu de faire durer le supplice de Castle et Beckett, mais sûrement pas le sien.
- Fermez-la ! Epargnez-nous vos touchantes retrouvailles ! lança Tyson en empoignant Rick par le bras, pour aller le faire asseoir sur une chaise à côté de Jordan, tandis que Megan tenait toujours Kate en joue.
Kate embrassa la pièce du regard rapidement. Il n'y avait quasiment rien ici, excepté les deux chaises métalliques fixées au sol, et quelques caisses contre le mur d'un côté, remplies de tout un tas d'objets non identifiables dans la pénombre. Le ronronnement d'un générateur électrique meublait le silence pesant. Megan, dans son dos, ne disait rien. Elle se contentait d'exécuter les ordres de Tyson, sans même qu'il ait besoin de lui parler d'ailleurs. Ces deux-là savaient parfaitement ce qu'ils avaient à faire. Ils étaient préparés, et un seul regard suffisait à ce qu'ils se comprennent, preuve de la complicité qui les unissait au-delà de leur démence.
- Ne t'avise pas de bouger, Castle, lâcha Tyson qui semblait avoir retrouvé son calme, et maîtriser la situation.
Il attrapa plusieurs cordages dans une caisse, et prit le temps de l'attacher solidement à la chaise. Rick sentit les liens lui pincer la peau à mesure que Tyson les serrait, pour être bien certain qu'il ne soit pas en mesure de bouger. De là, il ne voyait plus Kate, quelques mètres derrière lui. L'angoisse lui tiraillait le ventre. Il ne fallait pas montrer à Tyson qu'il était terrifié à l'idée de voir souffrir sa muse. Il avala une grande bouffée d'air, et tenta de faire le vide dans sa tête.
Kate observait Tyson s'affairer autour de Rick, tentant de maîtriser les battements de son cœur qui s'emballaient irrémédiablement dans sa poitrine. Nul doute qu'il était en train de positionner Rick pour qu'il assiste au spectacle de sa torture. Qu'allait-il lui faire subir ? Elle était terrorisée. Elle avait déjà été torturée par le passé, plusieurs fois. Mais là, elle savait que cela n'aurait rien à voir. Torturer pour vous forcer à avouer quelque chose et torturer par pur plaisir de vous faire souffrir, étaient deux choses bien différentes. Cette fois, le supplice allait durer, sans qu'elle n'ait aucun moyen d'y mettre fin. Rien ne dépendait d'elle. Elle allait avoir mal. Elle allait souffrir. Elle luttait pour empêcher son corps de trembler de peur, s'efforçant de nourrir son esprit de pensées positives. Elle revoyait Shaw, leur expliquer pendant des heures l'attitude à adopter. Plus facile à dire qu'à faire. Mentalement, elle ne lâcherait rien. Il en allait de leur survie. Mais son corps supporterait-il ce qui l'attendait ? Et le bébé ? Elle était plus fragile, plus fatiguée aussi.
Sans rien dire, Tyson s'avança vers elle pour l'attraper par le bras et l'emmener au centre de la pièce, tandis que Megan allait se poster derrière Castle et Shaw, braquant son arme vers leurs têtes. Elle vit Tyson appuyer sur un bouton contre le mur avant de revenir vers elle. Une sorte de chaîne avec un crochet descendit du plafond dans un grondement mécanique. Kate avait la sensation que son cœur allait lâcher à tout moment, tellement la peur le faisait battre fort. Elle plongea ses yeux dans ceux de Rick à quelques mètres d'elle pour y chercher du réconfort. Il était terrifié. Elle le voyait. Ses yeux se portèrent sur Jordan, qui tenta de la regarder avec confiance, comme pour la rassurer, comme pour lui dire qu'elle était capable d'endurer ce qui allait suivre. Tyson lui fit lever les mains, et crocheta la chaîne qui tombait du plafond à ses menottes, avant d'appuyer sur le bouton. Suspendue les bras en l'air, les menottes lui lacéraient les poignets, alors qu'elle était soulevée à une vingtaine de centimètres du sol, ses pieds ne touchant plus terre. Immédiatement, elle sentit la douleur gagner ses muscles tant son corps se trouvait ainsi étiré. Son ventre lui fit mal. La douleur à ses poignets était à la limite du supportable. Elle se crispa, fermant les yeux quelques secondes, pour ne pas crier sa souffrance.
- Kate ! hurla Rick, meurtri par la douleur de sa femme, incapable de rester sans réaction.
- Castle …, chuchota Shaw, le cœur serré à la vision du masque de douleur de Beckett. Ne le laissez pas gagner ... Ne lui faites pas ce plaisir …
Jordan savait depuis qu'elle avait appris la rage qu'entretenait Tyson à leur égard, que si la confrontation devait avoir lieu, elle serait terrible. Si c'était là le premier acte, elle n'osait imaginer ce qu'il avait prévu pour la suite. Elle regardait Beckett lutter pour ne pas montrer à quel point elle souffrait, et tentait, à chaque fois que son regard croisait le sien, de lui transmettre la force de résister.
- Je ne peux pas …, elle … Mon Dieu … Kate …, murmura Rick, luttant lui aussi, tiraillé entre son cœur meurtri, et sa raison qui lui intimait de ne pas montrer sa douleur.
- Il le faut. Ne le laissez pas se réjouir trop vite.
- Fermez-la tous les deux ! cria Megan dans leur dos.
Kate tentait de rester le plus immobile possible, car chacun de ses mouvements même légers la faisaient tourner sur elle-même au bout de la chaîne, lui arrachant les poignets. Tyson restait là à contempler la scène, avec son petit sourire satisfait. Ses yeux couraient de Beckett à Castle comme pour mieux se nourrir de leur détresse à tous deux.
- Qu'est-ce que tu veux Tyson ? lança Rick rageusement.
- Regarder, Castle. C'est tout. Elle n'est pas belle comme ça ta petite copine ? fit-il en riant, tout en s'approchant d'elle.
Il leva la tête pour la regarder, content de lire la souffrance sur son visage.
- Alors Lieutenant Beckett ? On rigole moins maintenant ?
Kate ne répondit pas. Se refusant à regarder Tyson, elle fixait simplement Rick, ses yeux se perdant dans les siens, comme si souvent. Il la poussa par les jambes pour obliger son corps à tourner sur lui-même, ce qui lui arracha un gémissement de douleur. Le métal des menottes qui tournaient et frottaient autour de ses poignets mettait sa chair à vif, brûlant sa peau.
- Laisse-la ! Arrête ! hurla Rick prêt à bondir de sa chaise.
Mais les liens le clouèrent sur place. Il réalisa que tout ce que Shaw leur avait expliqué la veille, n'était rien à côté de ce qu'ils allaient endurer maintenant. Se sentir aussi impuissant lui était insupportable. Son cerveau s'obstinait à chercher un recours. Mais il n'y en avait pas. Si ce n'est attendre. Et espérer que les gars allaient arriver très vite.
12ème District, New-York, 22 heures.
Tout le poste était en ébullition. Cinq agents fédéraux et deux techniciens étaient arrivés directement de Washington, avec tout le matériel nécessaire à une investigation de cette ampleur. La salle de travail avait été transformée en cellule de crise, et officiellement les opérations étaient passées sous le contrôle de l'agent Wade. En temps normal, Ryan et Esposito auraient pesté contre ce qu'ils considéraient comme une invasion de leur territoire, mais ce soir, toute l'aide du monde était la bienvenue. Le FBI allait leur faire gagner un temps fou, et de précieuses minutes. L'écran translucide avait pris place contre le mur, et des milliers de données y défilaient pour accélérer la recherche menée depuis des heures sur les bâtiments contenant du plomb et les usines fabriquant des produits à base de polyacrylonitrile. Jusqu'à présent, les recherches croisées n'avaient rien donné pour les quartiers du Queens et de Brooklyn. La matrice élargissait donc le périmètre en cercles concentriques autour de ces deux quartiers. En parallèle, la matrice cherchait également un visuel de Jerry Tyson, Megan Wellington ou Carter Sullivan sur toutes les images des caméras de surveillance du sud-est de la ville via le logiciel de reconnaissance faciale. Des millions d'images, captées au cours de l'après-midi dans les rues de New-York, défilaient à toute allure. La puissance d'investigation du matériel haute-technologie du FBI était un atout inégalable.
Deux agents étaient partis dans Crown Heights, où l'appartement de Tyson et Megan venait d'être localisé, suite aux témoignages de voisins qui les avaient reconnus. L'investigation menée depuis deux jours dans ce quartier allait enfin porter ses fruits. Pendant ce temps, les gars étaient rentrés au poste avec le fameux Carter Sullivan. Ils ne l'avaient pas trouvé chez lui, mais plusieurs officiers étaient allés explorer les endroits qu'il fréquentait habituellement dans le Bronx, où il était connu comme le loup blanc. Ils n'avaient eu aucun mal à le dénicher, tranquillement installé dans un bar, en train de profiter de sa soirée entourée de quelques jolies filles, comme si de rien n'était. Il avait feint la surprise totale, se demandant bien ce qu'on lui voulait, et jurant grand Dieu qu'il s'était tenu à carreau depuis sa sortie de prison. Une fois au poste, son interrogatoire n'avait pas apporté davantage d'éléments. Il avait fait face à Esposito et Ryan, avec son air supérieur et narquois. Dès les premiers mots, les gars avaient compris que quoi qu'ils disent ou qu'ils fassent, il serait très difficile de faire parler Carter Sullivan. C'était un dur, un méchant à l'ancienne, un gars qui connaissait le monde de la rue depuis toujours, et qui ne vendrait ses potes pour rien au monde. Sa défense tenait dans le fait que les images vidéo d'un homme cagoulé avec un doigt en moins, conduisant un van qui ne lui appartenait pas, ne prouvaient en rien sa complicité dans l'enlèvement de ces trois personnes dont il n'avait jamais entendu parler. Il faisait dans les trafics, pas dans les enlèvements. Il n'avait, à l'entendre, aucun souvenir d'un certain Jerry Dixon qui aurait côtoyé le même foyer que lui quinze ans auparavant. Le ton était monté, Esposito s'était énervé, finissant par le menacer de le faire descendre s'il arrivait quoi que ce soit à l'un de leurs amis. Au final, Carter Sullivan avait fini par réclamer la présence d'un avocat, les dévisageant avec un petit sourire satisfait. Il était maintenant en garde-à-vue.
Des agents s'occupaient à présent de mener une recherche approfondie concernant Carter Sullivan afin de trouver un moyen de faire pression sur lui pour l'amener à parler, car il ne faisait aucun doute qu'il était impliqué. Clayton et Wade, Esposito et Ryan, étudiaient les vidéos des caméras de surveillance des rues entourant le domicile des Phelps pour tenter de pister rue par rue, le van noir qui avait emporté Beckett, Castle et Shaw.
- Ils ne sont pas dans le Queens ni dans Brooklyn, annonça soudain Ryan.
- Comment ça ? s'étonna Wade.
- Là, le van emprunte la 25A, répondit Ryan en montrant l'image sur son écran.
- Il part sur Long Island, en direction de l'est …, constata Esposito.
- On n'a plus rien après. La 25A n'est pas sous surveillance vidéo, ajouta Ryan d'un air dépité.
- Putain … ça fait des heures qu'on se focalise sur ces foutus quartiers, grogna Esposito, alors que ce taré est à Long Island.
- Comment on va le dénicher là-bas, c'est immense, fit remarquer Clayton.
- Ouais, en gros 4000 km², précisa Esposito.
- On va modifier les données sur la matrice pour vérifier les usines sur Long Island, fit Wade en se levant pour se poster face à l'écran translucide.
- Les usines n'ont peut-être aucun rapport avec tout ça, constata Clayton. Il est peut-être totalement ailleurs, dans un endroit qu'il a choisi juste pour eux, et qui n'a absolument rien à voir avec une usine.
- Oui. On a passé des heures à chercher dans le Queens et Brooklyn pour rien, ajouta Esposito. Peut-être que cette histoire de plomb et de polymachintruc c'est aussi pour nous leurrer, et nous faire perdre notre temps.
- Je ne sais pas, constata Ryan, sceptique. Dans l'usine où il gardait Ellie, et où il y avait les deux autres cellules, pour Davis et Tanner sûrement, il n'y avait ni plomb ni ce polymère. Donc il a forcément fréquenté une autre usine où on en trouve. Peut-être celle où il prévoyait de torturer Beckett et Castle.
- Mais on ne trouve rien qui associe le plomb et le polymachintruc, fit remarquer Esposito.
- En plus, ce sont des indices invisibles, Tyson ne savait pas qu'il laissait ces traces-là derrière lui …, donc il ne nous mène pas en bateau avec ça, il faut continuer à suivre cette piste, insista Ryan.
- Peut-être qu'il le savait …
- Je ne crois pas. Ce ne sont pas dans ces indices habituels. Il n'était sûrement pas conscient qu'il s'exposait au plomb et au polyacrylonitrile. Il doit y avoir une explication …
- Il faudrait recentrer la recherche d'un visuel de Tyson et Megan sur Long Island et sur les deux derniers jours. C'est possible non ? demanda Esposito à l'intention de l'agent Wade.
- Oui. Mais ça peut durer des heures avant qu'on ait quelque chose … ou rien du tout, répondit Wade.
- C'est le mieux qu'on puisse faire …
- Je vais voir Gates, lança Ryan. Il faut que tous les hommes qui étaient dans le Queens et Brooklyn partent inspecter les bâtiments isolés de Long Island. On ne peut pas attendre que la matrice trouve quelque chose.
- Avec la tempête de neige, on n'a pas fini …, nota Esposito. Peut-être que les polices des comtés de Nassau et Suffolk peuvent aider.
Au moment où Ryan s'apprêtait à quitter la pièce pour rejoindre le bureau de Gates, un officier passa la porte.
- Lieutenants, il y a un homme à l'accueil en bas qui demande à parler au lieutenant Beckett. Le Capitaine Gates est occupée avec les familles de Castle et Beckett, et …
- Qui est-ce ?
- Il est confus. Je n'ai pas réussi à savoir son nom. Il demande juste à parler au lieutenant Beckett.
- Faites-le monter, immédiatement, ordonna Esposito.
