Chapitre 34
Salle de pause, 12ème District, 22 heures.
Dès qu'ils avaient aperçu le jeune homme passer la porte de l'ascenseur encadré par deux officiers, Esposito et Ryan avaient compris que Tanner Phelps venait de se présenter de lui-même au commissariat, et qu'ils allaient peut-être enfin avoir quelque chose de concret pour dénicher Tyson. Mais Tanner, d'emblée, s'était montré perturbé. Il était frigorifié, à peine vêtu, sale, et plutôt désorienté, répétant inlassablement qu'il devait parler au lieutenant Beckett. Ils l'avaient installé en salle de pause, et avaient convoqué un médecin d'urgence. Ses parents avaient été informés, et des policiers étaient en train de les accompagner au poste. Dans l'état actuel des choses, Tanner semblait tout juste en état de répondre à leurs questions, mais il n'y avait pas de temps à perdre. Quel que soit son état, il fallait l'interroger.
Assis sur le fauteuil, une épaisse couverture sur les épaules et une tasse de café fumante entre les mains, Tanner regardait ses pieds, marmonnant toujours la même chose. Les gars savaient qu'il était un peu différent, pas vraiment autiste, mais plutôt dans son monde, dans sa bulle comme disait sa mère. Il était intelligent, et tout à fait capable de tenir un raisonnement malgré tout, mais le contact avec ses semblables le perturbait. Ryan avait donc pris les choses en main, s'estimant plus posé et patient dans son approche que son coéquipier. Esposito, debout contre le mur, observait donc silencieusement Ryan tenter de faire parler Tanner, bouillonnant intérieurement que les choses n'aillent pas plus vite.
- Je dois parler au lieutenant Beckett. Il faut que je lui parle. Il faut que je lui parle, répéta pour la énième fois Tanner, sans même lever les yeux vers Ryan.
- Tanner, le lieutenant Beckett n'est pas là, répondit calmement Ryan. Tu sais pourquoi.
Tanner faisait machinalement tourner la tasse de café entre ses mains.
- Je dois parler au lieutenant Beckett. Il va la tuer, reprit le jeune homme.
- Qui va la tuer ?
- Jerry. Il va tuer le lieutenant Beckett et Castle.
Ryan se retourna pour lancer un regard à Esposito. Ils étaient aussi étonnés l'un que l'autre que Tanner connaissent les noms de tous les protagonistes, ainsi que les intentions de Tyson. Nul doute que réussir à le faire parler davantage allait pouvoir les aider. Il fallait absolument que Tanner leur dise où chercher.
- Tu les connais ? reprit Ryan.
- Non. Mais Jerry parle tout le temps de Beckett et Castle, expliqua-t-il. Il va la tuer. Il l'a dit.
- Où est-il Tanner ? Où est Jerry ?demanda Ryan, tentant sa chance d'obtenir une révélation soudaine.
- Je dois le dire au lieutenant Beckett.
- Tu ne peux pas parler au lieutenant Beckett, répondit Ryan de nouveau, tentant de ne pas perdre patience. Jerry l'a enlevée.
Tanner leva enfin les yeux vers lui, l'air inquiet, comme si tout à coup, il prenait conscience de ce qui se passait.
- Il va tuer mes parents, fit-il, presque paniqué. Il va les tuer. Il a dit qu'il allait les tuer si je n'obéissais pas. Je ne l'ai pas écouté. Je dois partir.
Tanner commença à se lever.
- Tanner, assis-toi, fit calmement Ryan. Tu ne peux pas partir. Tes parents sont en sécurité. Des policiers sont en train de les amener ici. Jerry ne va pas les tuer.
Le jeune homme le regarda, comme pour sonder son esprit, puis se rassit.
- Tu dois nous aider à retrouver le lieutenant Beckett. Tu veux bien essayer ?
- Oui.
Constatant que Tanner commençait lentement à sortir de sa bulle, et que la discussion semblait plus aisée, Esposito vint s'asseoir à côté de Ryan.
- Tu sais où est Jerry ? demanda Ryan.
- Non. Je ne sais pas.
- Quand l'as-tu vu pour la dernière fois ? enchaîna Esposito.
- Je ne sais pas.
Esposito soupira, perdant déjà patience, désespérant d'obtenir des réponses claires et précises de ce jeune homme, qui malgré ses efforts, s'avérait finalement très confus.
- Tanner, tu dois nous aider, ou bien il va tuer le lieutenant Beckett …, fit Ryan, toujours posément.
- Je ….
- Tanner … Tu es venu ici pour aider le lieutenant Beckett, pour la prévenir. Le lieutenant Beckett est notre amie. Et son mari Castle, aussi. Jerry veut leur faire du mal. Il faut absolument que tu arrives à te souvenir de ce qui s'est passé, reprit Esposito, du ton le plus calme et aimable dont il était capable.
Tanner les regarda tristement, comme s'il voulait les aider, sans y parvenir.
- Tanner … on va reprendre depuis le début, continua Ryan. Tu es parti du foyer Lincoln mardi matin ?
- Il est venu me chercher. Dans le van. Je devais attendre. Mais c'était long, et j'ai réfléchi.
- Attendre quoi ? fit Esposito.
- Il devait appeler. Mais je crois qu'il voulait me tuer. Je me suis enfui.
- Et après ?
- Je devais aller voir mes parents parce que Jerry voulait les tuer, mais je vous ai vus. Alors je me suis caché.
- Tu es resté caché tout ce temps ? s'étonna Ryan.
- Oui. Dans la rue.
- Pourquoi n'es-tu pas venu plus tôt ? demanda Esposito, cherchant à comprendre son état d'esprit.
- Parce que je n'ai pas tué Glen Haner. Jerry l'a tué. Il l'a étranglé. Il voulait qu'on croit que c'était moi.
Effectivement, Tanner n'avait rien à voir avec Davis. Soumis en bonne partie à Tyson, mais suffisamment intelligent pour avoir compris ce qui l'attendait, avoir compris la manipulation mise en œuvre par Tyson et Megan, et avoir tenté d'y faire face comme il pouvait.
- Depuis quand étais-tu avec Jerry ? demanda Esposito.
- Je ne sais pas. Longtemps.
- Où vivais-tu avant le foyer Lincoln ?
- J'étais prisonnier. Il y avait une fille qui criait et appelait à l'aide. Et un autre homme aussi.
- C'était il y a longtemps ça ?
- Oui. C'était l'été.
Tanner devait faire référence à l'usine abandonnée où Ellie Byrd avait été détenue dans le Queens. Il y avait retrouvé deux autres cellules.
- Tu es resté là-bas tout le temps ?
- Non. Après … Megan venait me parler tout le temps. Je ne voulais pas l'écouter, mais elle faisait des choses dans ma tête. Elle est belle. Et il a dit qu'il allait tuer mes parents.
- C'était où ?
- Chez eux. J'étais dans une chambre, tout le temps dans une chambre, expliqua Tanner.
- Dans leur appartement de Crown Heights ? fit Ryan.
- Je ne sais pas …, un appartement oui, mais je ne sais pas où.
Tanner avait l'air de n'avoir aucune notion précise des lieux où il avait vécu ces derniers mois. Jamais il n'arriverait à leur donner le nom d'une ville ou d'une usine où pouvait se trouver Tyson.
- C'est là-bas que tu as entendu parler de Beckett et Castle ? demanda Esposito.
- Oui. Ils parlaient tout le temps. Ils voulaient les attaquer à l'hôpital.
- Où voulaient-ils les emmener ?
- Je ne sais pas.
- Est-ce qu'ils t'ont déjà emmené ailleurs pendant tout ce temps ?
- Au foyer, répondit Tanner comme une évidence.
- Oui, mais à part le foyer ?
- Oui. Dans une usine où Jerry faisait des choses.
- Que faisait-il ?
- Il a mis des caméras. Je l'ai aidé. Et l'autre homme aussi, expliqua Tanner.
- Qui ?
- Je ne sais pas comment il s'appelle.
- C'est lui ? demanda Ryan, sortant du dossier la photo de Carter Sullivan.
- Non.
- Lui ? enchaîna Ryan, en montrant la photo de Davis.
- Oui.
- Ok. C'est bien Tanner. Tu nous aides beaucoup.
Davis avait donc fréquenté cette usine, comme Tyson. Ce pouvait être l'endroit à même de contenir des matériaux en plomb.
- Où était cette usine ?
- Je ne me souviens pas. Mais on ne pouvait pas y aller à pied. On a roulé dans le van.
- Ok. Et elle servait à quoi cette usine avant ? Il y avait quelque chose d'écrit quelque part ?
- Je ne sais plus.
Ryan et Esposito se lancèrent un regard dépité. Tanner ne faisait que confirmer leurs suppositions, sans rien leur apprendre qui puisse permettre de retrouver rapidement Beckett, Castle et Shaw.
- Mais je peux dessiner si vous avez du papier et un crayon.
- Dessiner ? lui fit Esposito, perplexe.
- Oui. Je peux dessiner l'usine. Je dessine très bien.
Pendant ce temps-là dans l'autre salle de repos …
Martha et Alexis, les traits marqués, étaient assises dans le canapé de la salle de repos, chacune une tasse à la main, de thé pour la première, de café pour la seconde. Jim faisait les cent pas entre la porte et la fenêtre tout en se triturant nerveusement les doigts. Le Capitaine Gates les avait prévenus il y a une heure. Elle avait retardé l'ultime moment le plus possible, gardant espoir que Castle et Beckett allaient être retrouvés rapidement. Passé la stupeur et l'effroi, elles s'étaient dépêchées de rejoindre le poste, où elles avaient retrouvé Jim, qui n'imaginait pas pouvoir se ronger les sangs ailleurs qu'ici. Elles avaient besoin d'être rassurées, et d'être ici, avec tous ceux qui s'affairaient pour les retrouver. Le Capitaine Gates les avait accueillis, mais occupée à coordonner le travail du FBI et de ses hommes, elle leur avait demandé de patienter dans la salle de repos, en attendant de venir leur détailler davantage la situation. Depuis, ils étaient restés silencieux, chacun muré dans ses propres angoisses.
- Jim, s'il vous plaît, voulez-vous bien arrêter de déambuler ainsi …, lui fit gentiment Martha. Vous me donnez le tournis …
- Désolé …, je …, répondit-il, s'arrêtant de marcher.
- Non, ce n'est rien … Mais asseyez-vous donc avec nous.
Il soupira et vint s'asseoir à côté de Martha. Il posa ses coudes en appui sur ses cuisses, et se remit à triturer nerveusement ses doigts.
- Vous devriez boire une de ces tisanes qu'ils ont là, ça vous aiderait à vous détendre, suggéra Martha.
- Non, merci …, ça va aller.
De nouveau, un silence pesant s'installa. Jim sentait l'angoisse lui serrer l'estomac. Il s'était toujours inquiété pour Katie, dès lors qu'elle avait rejoint l'école de police. Mais ces dernières années, la présence de Richard aux côtés d'elle, aussi bien au travail que dans le privé, le rassurait. Avec Richard, Katie avait été capable d'affronter ses pires démons, de reprendre goût à la vie, de se sortir de toutes les situations délicates. Il se prenait donc à être moins soucieux, mais ce soir, il réalisait que Katie le ménageait, en ne lui parlant pas de tous les dangers auxquels elle était confrontée. Il se doutait de beaucoup de choses bien-sûr. Mais apparemment ce Jerry Tyson était après elle et Richard depuis très longtemps, et elle ne lui en avait pas parlé.
- Vous étiez au courant pour ce psychopathe ? demanda tout à coup Jim, cherchant à comprendre ce qui se passait.
- Oui …, répondit Alexis, le regard dans le vide. Kate et Papa ont déjoué ses plans il y a quelques années, et depuis Tyson veut se venger en s'en prenant à eux. Cela faisait des mois qu'il les traquait, les espionnait.
- Mon Dieu … Katie ne m'a rien dit …, constata Jim, un brin dépité.
- Elle ne voulait pas vous inquiéter, lui répondit gentiment Alexis.
- Oui, je sais bien, Katie ne me parle jamais de ce qui se passe au travail. Mais elle attend un bébé …, même si c'est une sacrée tête de mule, j'aurais pu lui dire de ...
- Vous n'auriez rien pu faire, Jim, l'interrompit Martha. Katherine et Richard n'auraient pas laissé tomber. On ne pourra jamais rien faire pour empêcher ces deux-là d'affronter tous les dangers.
- Et encore, ils font plus attention, maintenant qu'il y a le bébé …, constata Alexis tristement.
Tous trois se turent de nouveau, chacun songeant à ce que devaient endurer Kate et Rick en ce moment, imaginant parfois le pire, tentant de croire à une issue heureuse, stressant inévitablement en voyant les minutes défiler, et l'agitation fébrile qui régnait dans le poste.
- Vous vous souvenez la dernière fois qu'on s'est retrouvés ici dans cette situation, à attendre de leurs nouvelles, Jim ? demanda Martha, rompant soudain le silence.
- Oui … Ils étaient tombés dans je ne sais plus quel guet-apens, répondit Jim.
- Oui, c'était notre premier dîner tous les quatre. Et on avait passé les trois quarts du repas à se chicaner …, expliqua Martha avec un sourire, repensant à la bêtise de leur comportement ce soir-là.
- Oui, sourit légèrement Jim.
- Les pauvres … Du coup, à la première occasion, ils ont fui pour partir enquêter.
- On a passé le reste de la soirée à angoisser, et ils sont revenus, comme si de rien n'était.
- Ce soir-là, on a découvert qu'on avait beaucoup de points en commun, n'est-ce pas ? sourit Martha en lui tapotant affectueusement l'épaule.
Il esquissa un sourire. Ils avaient au moins en commun d'être les parents de ces deux énergumènes butés et tenaces, qui outre le fait qu'ils soient mariés, passaient leur vie confrontés au danger, à traquer les pires criminels. Leur inquiétude commune pour leurs rejetons les avait rapprochés, et ils avaient appris à se connaître, à se comprendre, et à apprécier leurs différences notables de caractère. Des différences qui étaient apparues à priori totalement incompatibles tant elles étaient contradictoires, mais avec le temps, les dîners de famille étaient devenus joyeux et animés, et Jim y prenait toute sa place.
Le Capitaine Gates passa enfin la porte, et vint s'asseoir face à eux trois.
- Je suis désolée de vous faire attendre ainsi, commença-t-elle, mais il y a beaucoup à faire.
- Ce n'est rien, Capitaine, merci de prendre le temps de nous tenir informés, répondit Jim.
- Savez-vous où ils sont détenus ? demanda Martha avec inquiétude. Vous avez une piste ?
Gates hésita à répondre, ne sachant pas ce qu'ils savaient réellement de Jerry Tyson et du lien qu'il entretenait avec Castle et Beckett. En même temps, elle savait la mère de Castle tenace. Elle ne partirait pas d'ici sans savoir précisément ce qui était arrivé. Elle comprenait leur angoisse, cette angoisse qui s'était emparée d'elle-aussi depuis quelques heures, même si en tant que Capitaine de ce commissariat elle se devait de n'en rien laisser paraître. Elle voyait les minutes qui défilaient inexorablement, elle constatait l'ampleur des efforts de tout le monde ici, et pourtant, il n'y avait toujours rien permettant de retrouver Beckett, Castle et Shaw prochainement. Cela faisait près de dix heures qu'ils étaient entre les mains de ce psychopathe, et Dieu seul sait tout ce qu'il avait déjà pu leur faire subir pendant tout ce temps. Chaque minute qui passait les rapprochait un peu plus de l'issue fatale. Et Beckett était enceinte. Ce paramètre l'inquiétait. Autant pour le bébé que pour Beckett elle-même. Elle avait beau assurer depuis le début de sa grossesse que cela ne changeait rien à son efficacité, ce qui s'était avéré vrai jusque-là, dans pareilles conditions, cela allait forcément influer sur son comportement vis-à-vis de Tyson. Et celui de Castle aussi. Se sortir d'un tel enfer impliquait pour tout flic une prise de risque. Une prise de risque calculée. Mais une prise de risque malgré tout. S'ils n'arrivaient pas à temps pour les délivrer, Beckett et Castle seraient-ils à même de prendre ce risque pour tenter de s'en sortir ? En temps normal, oui. Beckett enceinte. Elle en doutait. Et c'était peut-être là sa plus grosse inquiétude. Qu'ils n'osent pas prendre le risque de s'en tirer par eux-mêmes par peur des conséquences pour leur enfant.
- Capitaine, vous pouvez tout nous dire, insista Martha, gravement.
D'ordinaire, elle préférait ne pas tenir informées les familles des victimes de l'état de l'enquête, surtout en pleine urgence. Mais il s'agissait de Beckett et Castle. Et elle comprenait combien leurs familles avaient besoin de savoir.
- Nous ignorons précisément où ils se trouvent, avoua Gates.
- Mais vous avez des pistes ? demanda aussitôt Alexis, avec espoir.
- Nous supposons qu'ils sont détenus quelque part sur Long Island. Les dernières images du véhicule qui les a emmenés le montre partant en direction de l'est sur Long Island, expliqua Gates, se voulant la plus précise possible, afin de les rassurer.
- Long Island ? Mais c'est immense, constata Jim, d'un air dépité.
- Oui. Mais nous avons plusieurs équipes qui sillonnent les usines abandonnées de la région, et les polices locales des comtés de Nassau et du Suffolk nous prêtent main forte. Des agents de FBI sont arrivés de Washington.
D'une certaine façon, ces quelques mots les rassurèrent, dans la mesure où tous les moyens possibles et imaginables semblaient avoir été mis en œuvre. Ils connaissaient un peu le Capitaine Gates, à travers ce qu'en disaient Rick et Kate, et ils savaient combien elle était prête à tout pour ses hommes.
- Vous savez s'ils sont blessés ? s'inquiéta Martha.
- Il n'y avait pas de traces de sang sur le lieu de leur enlèvement, répondit Gates s'en tenant aux faits.
- Que veut ce Tyson, Capitaine ? Il vous a contactés ? demanda Jim, cherchant à comprendre.
- Non, il ne nous a pas contactés, monsieur Beckett.
Gates cherchait ses mots, réfléchissait à la façon de dire les choses le moins brutalement possible. La famille de Castle et Beckett avaient-ils vraiment besoin de savoir ce que Tyson voulait leur faire subir ?
- Que veut-il alors ? s'étonna Alexis.
- Il … Jerry Tyson est un psychopathe. Il fait une sorte de focalisation sur eux. Il veut jouer …
- Jouer ? Il va les torturer ? demanda Alexis.
Gates s'abstint de répondre, mais son regard parlait pour elle. Elle enchaîna rapidement sur des propos qui se voulaient rassurants.
- On va les sortir de là, assura-t-elle avec conviction. Le lieutenant Beckett est l'un de nos meilleurs éléments, elle a déjà vécu des situations compliquées, elle va arriver à gérer ça. Et avec Castle à ses côtés, ils sont capables de tout affronter. Vous savez comme moi combien ils sont forts tous les deux ensemble.
- Oui …, répondit Martha.
- L'agent Shaw est avec eux ? demanda Alexis.
- Oui.
- Ok. L'agent Shaw est redoutable. Elle a arrêté des dizaines de psychopathes, ajouta Alexis, comme pour se rassurer elle-même.
- Oui. C'est vrai, répondit Gates. Vous devriez rentrer chez vous, je vous préviendrai à la moindre avancée, vous avez ma parole.
- Capitaine, si vous le permettez, je pense qu'on va rester ici. On va attendre Richard et Katherine, répondit Martha.
- Bien …, répondit Gates, qui savait, pour l'avoir déjà expérimenté par le passé, qu'il était absolument inutile d'insister.
Elle se leva pour quitter la pièce, alors que Lanie passait la porte les bras chargés de boîtes de pizzas. Depuis qu'elle avait appris ce qui était arrivé à ses amis, Lanie avait passé une bonne partie de la journée à réexaminer les corps liés à cette affaire, à rechercher encore et encore des indices qui auraient pu passer inaperçus. Elle s'était rendue au laboratoire pour discuter avec les experts concernant ce polymère en particulier. Mais elle avait dû se rendre à l'évidence : elle ne pouvait rien faire de plus. En montant au poste, elle avait constaté l'agitation qui régnait ici, et combien tout le monde était à pied d'œuvre. Le poste grouillait d'agents fédéraux et d'officiers qui avaient tous l'air totalement investis dans leur mission. Elle avait aperçu Esposito et Ryan, concentrés, le visage fermé, et s'était dit que le seul endroit où elle pouvait se rendre utile était auprès de la famille de Beckett et Castle. Il lui était inconcevable de rentrer chez elle. Elle n'aurait de toute façon pas pu trouver le sommeil tant l'angoisse la rongeait. Etre là, avec eux, était un moyen de contrer ses peurs et de positiver.
- Je me suis dit qu'il y avait du monde ici qui avait besoin de reprendre des forces, lança Lanie en déposant les boîtes sur la table, alors que le Capitaine Gates s'éclipsait dans son dos.
- Je n'ai pas très faim …, répondit Alexis
- Je ne veux pas le savoir, répondit Lanie, de son ton catégorique. Tout le monde mange un morceau. Vous laisser mourir de faim ne les fera pas revenir plus vite …
- Le Dr Parish a raison, fit Jim en se levant. Laissez-moi vous aider.
Quelque part dans New-York, 22 heures.
C'était comme si, figée dans le temps, la situation n'avait pas évolué depuis de longues minutes, avec pour cadre un silence assourdissant, de temps en temps entrecoupé par les légers gémissements de douleur de Kate. Castle et Shaw, toujours ficelés à leur chaise, faisaient face à Kate, suspendue par les bras à cette chaîne accrochée au plafond. Son corps se balançait légèrement et à chaque fois qu'elle exprimait sa douleur, par une grimace ou un murmure, le cœur de Rick se serrait un peu plus. Il ne pouvait plus crier sa colère. Tyson lui avait collé, ainsi qu'à Shaw, un gros morceau de ruban adhésif sur la bouche, agacé de les entendre. Debout, appuyé, contre le mur, les bras croisés, il était au spectacle. Un spectacle quasiment inanimé dont il avait l'air pourtant de se réjouir, scrutant les regards des uns et des autres, se nourrissant de la douleur qu'il lisait en chacun d'eux. Il aimait particulièrement le fait de savoir Castle impuissant à soulager la souffrance de Beckett. Le chevalier servant au grand cœur incapable du moindre geste, du moindre mot pour apaiser les douleurs de sa belle. C'était jouissif. Ce n'était qu'un début. Mais tout se passait comme prévu. Ses cibles résistaient juste assez pour qu'il ait envie d'aggraver leur sort tout à l'heure, et pas trop pour qu'il puisse déjà s'enivrer de leur détresse. Megan, également adossée au mur, derrière Castle et Shaw, savourait aussi la mise en œuvre de cette première étape. Ce n'était pas la souffrance de Beckett qui l'intéressait. Elle lui jetait tout juste un regard de temps en temps. Non, c'était voir Jerry basculer dans l'ivresse. Elle le sentait entrer petit à petit totalement dans son délire, n'avoir plus conscience de rien d'autre que ce qui nourrissait son plaisir. Il avait attendu tellement longtemps ce moment-là. Il l'avait fantasmé. Et enfin, tout se passait comme il l'avait rêvé, comme ils l'avaient ensemble programmé. Il devenait, là, devant elle, cet être qui la fascinait, et l'excitait aussi. Voir son regard se charger de cette folie, de cette démence, de cette excitation l'attirait irrémédiablement. Elle remerciait intérieurement Beckett et Castle d'être capables de mettre Jerry dans cet état. Elle avait hâte de voir la suite du programme être mis en œuvre.
Kate se demandait combien de temps elle allait pouvoir supporter encore une telle douleur. Ainsi suspendue, elle avait l'impression que ses bras étaient complètement exsangues, parcourus de fourmillements extrêmement désagréables. Le moindre de ses muscles la tiraillait, et elle devait lutter contre les crampes qui saisissaient ses bras. Elle avait mal au cou. Elle sentait que ses poignets étaient en sang. Mais à chaque seconde qui passait, elle se battait pour emplir sa tête de pensées positives. Il y avait Rick, face à elle, qui ne la quittait pas des yeux, qui l'embrassait du regard, avec toute la sollicitude, tout l'amour que pouvaient exprimer ses yeux. Elle tentait, elle-aussi, de le rassurer, de ne pas trop grimacer, de lui faire comprendre par l'intensité de son regard qu'elle tenait le coup. Plusieurs fois, elle avait voulu parler, mais dès qu'elle ouvrait la bouche, Tyson s'amusait à la faire tournoyer sur elle-même, accentuant la douleur de manière insupportable. Elle sentait, et celui lui serrait le cœur, combien Rick souffrait au moins autant qu'elle de la voir ainsi, sans rien pouvoir faire, lui qui était toujours plein de compassion et de délicates attentions envers elle au moindre problème. Quand elle était malade, ce qui était rare, il était toujours là, aux petits soins, à s'inquiéter de la moindre poussée de fièvre, ou du plus petit rhume. Quand elle avait du chagrin, ses larmes lui étaient insupportables. Alors là … il n'avait rien besoin de dire pour qu'elle sente la douleur qui le parcourait. S'ils sortaient d'ici vivants, elle savait déjà qu'il allait s'en vouloir de n'avoir rien pu faire pour apaiser ses souffrances. Mais il faisait déjà beaucoup. Il était sa force. Elle ne pensait qu'à lui, et au bébé, qu'elle sentait bouger. Lui qui avait mis des heures à bien vouloir donner un signe de vie, maintenant, il n'arrêtait pas de gigoter. Rick aurait dit que le bébé avait conscience de ce qui se passait, et se manifestait ainsi pour donner du courage à sa maman. Kate, plus terre à terre, avait du mal à prêter ce genre d'intentions à un si petit être qui n'avait même pas encore vu le jour. Mais cela fonctionnait. Elle avait si mal, elle sentait son corps écartelé, ainsi suspendu. Mais Bébé bougeait, et rien que pour ça elle pouvait supporter toutes les douleurs. De temps en temps, elle fermait les yeux, comme pour mieux s'enfermer dans sa bulle, laisser son esprit s'échapper d'ici. Cette fois-là, l'image du sapin illuminé dans le salon du loft emplit sa tête. Elle pensa au petit ange qu'Alexis avait pris soin d'accrocher parmi les branches. Son petit ange. Leur petit ange, qui était bel et bien là, et qu'elle protègerait coûte que coûte. Elle avait pris un tel plaisir à décorer le sapin avec Rick. Il y a quelques jours, elle était heureuse de ce Noël qui approchait. Pour la première fois depuis des années sans doute, elle abordait Noël avec une réelle sérénité, partageant la joie de Rick, même si elle s'évertuait à calmer ses ardeurs. Elle était impatiente de lui offrir son cadeau, presque plus que de recevoir le sien. Imaginer le pétillement de ses jolis yeux bleus, son sourire radieux, le moment où il allait la prendre dans ses bras, était un bonheur par anticipation. Et il y avait son père. Elle avait longuement discuté avec lui samedi matin. Si Noël était une période difficile pour elle, ça l'était tout autant, si ce n'est plus, pour lui. Pour la première fois, il avait accepté son invitation. Elle voulait faire la surprise à Rick. Il serait heureux lui-aussi, heureux pour elle, pour eux, que son père vienne fêter Noël au loft. Et maintenant … Fallait-il qu'à tout jamais Noël soit une période maudite ? Elle ne croyait pas à la fatalité, ou à l'acharnement du mauvais sort. Ce n'était pas Noël qui était une période maudite, c'était ce malade de Tyson qui était maudit, et avec lui, toute sa perfidie.
Le bruit d'un mécanisme tonitruant l'arracha à sa bulle. Elle se sentit bouger, ouvrit les yeux, et aperçut Tyson qui appuyait sur le bouton contre le mur, faisant redescendre la chaîne, la ramenant sur le sol. Elle croisa le regard de Rick et celui de Jordan, et y lut le même soulagement. Quand elle sentit ses pieds toucher le sol, elle tomba à genoux, et put enfin bouger ses bras, avec une sensation de bien-être fou, malgré la douleur qui lui cisaillait les poignets. Elle tentait de reprendre ses esprits, alors que Tyson s'approchait d'elle. Il détacha le crochet, et elle ramena ses bras meurtris contre elle. Tyson ne dit rien, comme s'il était totalement ailleurs, dans son délire. Il lui adressa simplement un sourire satisfait, empreint de sarcasme, alors que toujours à genoux, elle tentait de soulager ses poignets. Elle pouvait à peine bouger les mains tant elle avait mal.
Sans dire un mot, Tyson fit un signe à Megan qui alla chercher un cutter dans une caisse, et d'une main coupa les liens de Castle et Shaw, tandis que son arme à la main, il supervisait, et surveillait leurs moindres faits et gestes. Pour finir, elle arracha d'un geste vif et brutal l'adhésif qui les empêchait de parler. Seules leurs mains restèrent menottées.
- Ne bougez pas ! leur ordonna Tyson.
Ils obéirent, et le virent quitter la pièce, suivie par Megan. La porte se referma brutalement, et tout en entendant le cliquetis d'un cadenas qu'on verrouillait, Rick se précipita vers Kate pour l'aider à se relever. Jordan préféra rester en retrait, consciente qu'après l'enfer de ce qu'ils venaient de vivre, ils avaient besoin de ce moment rien qu'à eux pour se remettre de leurs émotions.
Aussitôt, Rick passa ses bras autour de sa muse, pressant ses mains menottées dans son dos pour la serrer contre lui. Elle enfouit son visage dans son cou, et là dans les bras de son mari, de son amour, elle lutta pour retenir ses larmes. Elle ne voulait pas craquer. Pas ici. Il fallait garder cette force en elle. Elle ne savait pas combien de temps avait duré son supplice. Une éternité. Elle avait tellement contenu sa douleur, pour en laisser le moins paraître à Tyson, que là, blottie contre Rick, elle sentit les larmes lui monter aux yeux. Elle avait mal partout, comme si chaque parcelle de son corps avait été tiraillée des heures durant, mais la force des bras de Rick autour d'elle, l'odeur de sa peau, les mots qu'il lui murmura à l'oreille l'apaisèrent peu à peu. Il blottit lui-aussi son visage dans son cou, caressant doucement son dos. Pour elle, il s'efforça de contenir l'émotion qui s'emparait de lui. Il la savait forte et courageuse, et en même temps elle était si fragile dans ses bras.
- Tu as été formidable …, chuchota-t-il doucement au creux de son oreille. Tu l'as fait, on l'a fait. On va sortir de là. On va sortir … Ce n'est pas possible autrement.
- Oui, on va y arriver, répondit-elle, d'un air convaincu.
- Le bébé ça va ?
- Oui. Il n'a pas arrêté de bouger, le rassura-t-elle.
- Il est déjà aussi redoutable que sa maman ce petit bout …. Tu n'as pas mal au ventre ?
- Non, le ventre ça va, mon cœur. J'ai surtout mal aux bras et au cou, fit-elle en relevant la tête vers lui.
Elle bougea la tête, comme pour tenter de détendre les muscles de son cou.
- Quand on sera sortis d'ici, tu auras droit à un massage intégral …
- Il y a intérêt, chuchota-t-elle, en esquissant un sourire.
Il lui déposa un baiser sur le front. Elle l'aimait tant. Il n'y avait que lui pour être capable de lui faire miroiter un moment de plaisir alors qu'ils n'avaient aucune certitude qu'ils ne seraient pas morts l'heure suivante. C'était lui, c'était ce qu'il était, toujours faire un trait d'humour pour dédramatiser, toujours la guider vers la lumière même dans les situations les plus désespérées.
Ils desserrèrent leur étreinte, et repassant ses mains devant elle, Rick écarta tendrement quelques mèches de cheveux qui couraient le long de ses joues. Il prit ses mains dans les siennes, et elle ne put retenir un gémissement de douleur. Il grimaça en constatant qu'elle avait les poignets en sang.
- Ça va aller, ne t'en fais pas …, le rassura-t-elle aussitôt alors que Jordan s'approchait d'eux.
- Kate …. Ça va ? demanda gentiment Jordan.
- Oui .., répondit-elle en inspirant une grande bouffée d'air comme pour se remettre de tout ça. Jordan … Merci …
- Kate … c'est vous qui avez enduré tout ça.
- Vous étiez là.
Jordan sourit légèrement, et tendit ses mains menottées pour les poser doucement sur celles de Kate. Elles s'appréciaient beaucoup depuis toujours, mais aujourd'hui, plus rien ne serait plus comme avant. Et ce petit geste simple que Jordan venait d'avoir pour elle, symbole de l'affection qu'elle lui portait, de son admiration, de son soutien infaillible aussi, n'était pas celui d'une collègue. C'était celui d'une amie.
- Je crois que j'ai besoin de m'asseoir, fit Kate, épuisée par ce qu'elle venait de vivre.
- Tu te sens mal ? s'inquiéta aussitôt Rick, en regardant son visage blême.
- J'ai un peu la tête qui tourne …, répondit-elle en s'asseyant contre le mur. Ce n'est rien … C'est juste le contrecoup de tout ça.
- Il faudrait que vous puissiez manger quelque chose …, constata Jordan en venant s'asseoir près d'elle.
- Je ne crois pas que Tyson ait l'intention de nous apporter des plateaux repas …, fit remarquer Rick en s'asseyant à son tour contre sa muse, quoique on pourrait lui demander si on a le droit au dernier repas du condamné …
- Je ne pense pas que ça le fasse beaucoup rire, constata Kate.
- Rien ne le fait rire … si ce n'est nous voir souffrir. Pourquoi nous a-t-il laissés ainsi d'ailleurs ? s'étonna Castle
- Il doit préparer le supplice suivant, répondit Kate, sentant qu'ainsi assise, elle allait déjà mieux.
Elle était fatiguée, elle sentait la faim lui tirailler le ventre, ce qui était une bonne chose. Avoir faim était bon signe. Elle avait l'impression d'avoir un effroyable torticolis, et des douleurs depuis les poignets jusqu'aux épaules. Mais comme Rick l'avait dit, elle l'avait fait. Son corps avait supporté. Son esprit aussi. Bébé bougeait. Il allait bien. Et ce qu'elle venait de subir lui avait donné la rage de se battre plus encore pour se sortir d'ici.
- Mais il aurait pu nous laisser attachés. Je veux dire, pourquoi nous libérer ainsi ? s'étonna Castle.
- Il veut nous laisser apprécier notre liberté, pour mieux la détruire ensuite, fit remarquer Shaw. Alterner les phases d'apaisement et celles d'angoisse, c'est une stratégie perverse.
- En gros, il nous place sur des montagnes russes …, constata Castle, sans la barbe à papa à la sortie …
- Tout à fait, répondit Shaw, en esquissant un sourire.
- Il ne vous a pas semblé bizarre ? s'étonna Kate. On aurait dit qu'il n'était plus vraiment là.
- Il était dans son trip, comme un drogué, expliqua Shaw.
- Et Megan …, elle n'a d'yeux que pour lui, ajouta Kate. Elle se nourrit de son extase à lui.
- Une pure relation de psychopathes, résuma Rick.
- Ils ne sont pas si différents de vous, fit remarquer Shaw.
- Euh … on doit prendre ça pour un compliment Jordan ? s'étonna Rick.
- Non, mais ce que je veux dire, vous avez vu comme ils ne se parlent pas ? Ils communiquent par des regards comme vous, expliqua Shaw.
- Sauf que Megan ne fait qu'exécuter. Il y a un dominant et un dominé, constata Rick.
- Parce qu'il n'y a pas de dominant et dominé dans votre couple ? fit Shaw, avec un brin d'humour.
- Non ! Enfin si … Non ? fit-il, en regardant Kate, tentant de savoir ce qu'elle en pensait.
- En êtes-vous bien sûr ? insista Shaw.
- Oui ! Euh … non ! Oh vous m'embrouillez ! grogna Rick.
Jordan sourit, aussitôt imitée par Kate, amusée par la mine dépitée de Castle qui cherchait à savoir non seulement s'il y avait un dominant au sein de leur couple, mais si en plus, c'était bien lui le dominant en question.
- Il faut qu'on tente quelque chose …, lâcha l'agent Jordan, reprenant tout son sérieux, et son air grave.
- Comment ? s'étonna Beckett, qui peinait à voir une porte de sortie au vu de leur situation.
- On est menottés, on n'a pas d'arme …, et ils sont tous les deux armés. On ne sait pas où on est, ajouta Rick, listant les embûches à surmonter.
- Je sais bien, Castle, mais je ne vais pas avoir le choix. On ne sait pas quand on va venir nous sortir de là.
- Elle a raison, Rick, fit remarquer Kate. Si on ne tente rien, il va la tuer à la prochaine étape.
- Pour l'instant, expliqua Jordan, il s'est contenté de vous laisser regarder Kate souffrir, Castle. Là, il vous offre un peu de répit avant la suite, juste pour mieux enchaîner …
- Et la suite c'est ?
- La suite, c'est vous qui allez faire souffrir Kate vous-même … Je ne sais pas ce qu'il va vous demander de faire, mais il va vouloir que vous participiez. C'est l'étape suivante.
- Je ne ferai jamais de mal à Kate, répondit Castle, comme une évidence, même une arme braquée sur le crâne. Et comme il n'a pas prévu de me tuer. Il ne pourra pas m'y contraindre.
- Et s'il menace de me tuer ? Vous le ferez ? demanda Shaw en le regardant gravement dans les yeux.
- Je …, balbutia-t-il, surpris par la question. C'est pour ça qu'il ne vous a pas tuée jusqu'à présent ?
- Oui, je pense …, répondit Shaw.
- Et s'il menace de tuer Jordan, tu n'auras pas le choix, Castle, affirma Kate, comme une évidence.
- Comment peut-il vouloir que je …
- Tyson veut te détruire, t'anéantir, expliqua Kate. Quoi de mieux que de te faire participer à mon calvaire ?
- Que vous me laissiez mourir ou …, reprit Shaw.
- Je ne vous laisserai pas mourir, Jordan ! s'offusqua Castle. Mais je n'arrive pas à imaginer qu'il puisse ….
- Dans tous les cas, je suis morte. Une fois cette étape-là franchie, il n'aura plus du tout besoin de moi. Dès lors qu'il va repasser cette porte, si on ne tente rien, je suis morte.
- Qu'est-ce qu'on peut faire ? fit Kate, tout en réfléchissant, cherchant une solution.
- Il va falloir tenter le tout pour le tout. Anticiper leurs réactions … Jouer sur le fait qu'il ne tuera aucun de vous pour le moment. Il va falloir que vous m'aidiez.
Chapitre 35
Long Island, 22 h 30.
Il avait fallu réfléchir vite. Ils ne savaient pas de combien de temps ils disposaient pour envisager une stratégie. En observant d'un peu plus près la pièce dans laquelle ils se trouvaient, ils n'avaient rien vu ressemblant à une caméra, mais ils étaient demeurés méfiants, échangeant le plus discrètement possible, à voix basse la plupart du temps, formant ainsi une sorte de conciliabule. Ils avaient fini par se mettre d'accord sur une stratégie, une stratégie fondée sur une multitude de paramètres indépendants de leur volonté, tant ils ignoraient la suite des événements. Beckett avait remarqué que Megan n'avait pas l'air très à l'aise une arme à la main. Shaw avait confirmé cette impression. Pour elle, il était clair que Megan n'avait jamais utilisé d'arme, ni tiré sur quelqu'un. Sa façon de tenir l'arme trahissait son inexpérience. C'était contre elle qu'il allait falloir agir. Dans l'idée, la stratégie était simple. Dans les faits, elle n'était qu'une suite de coups de poker. Ils avaient bien tenté de réfléchir à une solution permettant de les sortir tous trois de là, mais menottés et non armés, c'était quasiment impossible. Tyson était suffisamment malin dans sa façon de gérer ses prisonniers. C'était comme si chacun de ses gestes ou des ses positionnements avaient été réfléchis. Tenter quelque chose directement contre lui était impossible. Castle et Beckett avaient donc pour mission de perturber Tyson qui ne supportait pas de les voir heureux, de les voir batifoler, comme si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il faudrait qu'ils utilisent n'importe quel moyen pour qu'il focalise son attention entièrement sur eux pendant suffisamment longtemps : une dispute, des bavardages inutiles, un baiser fougueux, une provocation, une tentative de rébellion. Peu importe. Il faudrait qu'ils improvisent selon la situation pour pousser Tyson à s'énerver après eux, pour le déconcentrer. Shaw estimait que pour eux, ce n'était pas une prise de risque véritable. Tyson allait sortir de ses gonds, les frapper peut-être, mais rien de plus. Il avait trop besoin d'eux. Quant à elle, elle devrait en profiter pour désarmer Megan, et fuir. Lui prendre son arme tout en étant menottée serait difficile, mais la frapper pour l'enlever de ses mains, c'était envisageable. Il allait de soi, que c'était quitte ou double. La prise de risque était énorme. S'ils connaissaient bien Tyson, ils ignoraient beaucoup de choses de Megan : de ses capacités à réagir face à une attaque, de ce dont elle était capable physiquement parlant, du self-control dont elle pourrait faire preuve. Selon Shaw, désarmer Megan était possible. Mais il fallait attendre d'être suffisamment près d'elle, et Tyson suffisamment loin, pour agir. Ils misaient sur le fait qu'ils étaient trois à gérer, et que pour Tyson et Megan cela demandait une certaine vigilance. Il y avait le risque que Megan ne s'approche jamais de Shaw, et que seul Tyson s'occupe d'elle. Dans ce cas-là, ils n'auraient aucune chance de passer à l'action. Ils étaient venus s'asseoir tout près de la porte, l'objectif étant d'agir au plus près de cette issue. Ils ignoraient si Tyson avait prévu de les garder dans cette pièce, ou s'il comptait les emmener ailleurs. Mais dans tous les cas, les choses devraient se passer près de cette porte. Un autre paramètre entrait en ligne de compte : il fallait agir suffisamment vite pour que Tyson n'ait pas le temps de réagir, ni même d'utiliser son arme. Si jusque-là tout se passait bien, Shaw tenterait ensuite de fuir. Mais où ? Kate lui avait expliqué ce qu'elle se souvenait du labyrinthe emprunté pour aller de leurs cellules à la salle de torture, mais ils n'avaient aucune idée de la façon de s'orienter pour atteindre une sortie. Plusieurs autres questions étaient restées sans réponse : Tyson allait-il la poursuivre ? Allait-il prendre le risque de laisser Megan gérer seule Castle et Beckett ? Ou allait-il la laisser filer et modifier son plan pour fuir ailleurs avec ses proies ? Pour Castle, la marge de risque et d'incertitude était bien trop grande. Ils ne savaient même pas ce que Tyson allait faire quand il serait de retour dans cette pièce. Pour Beckett et Shaw, il était clair qu'il allait les emmener ailleurs. Il n'y avait ici aucun autre instrument de torture que cette chaîne tombant du plafond, et elles ne voyaient pas ce que Tyson pourrait obliger Castle à faire subir à Kate ici. Mais elles n'en étaient pas sûres non plus. Quoi qu'il en soit, qu'ils restent ici, ou qu'ils soient amenés à se déplacer dans les couloirs, la stratégie était la même. Il fallait distraire Tyson, désarmer Megan, et tenter de fuir.
Ils étaient toujours assis tous trois côte à côte, sentant l'angoisse s'accentuer à mesure que le temps passait. Il faudrait agir vite, se comprendre sans se parler, improviser aussi.
- Jordan …, vous vous rendez compte de la prise de risque ? fit remarquer Castle. Je ne veux pas être pessimiste, mais c'est quasiment un suicide …
- Castle …je n'ai pas le choix, répondit Shaw.
- Mais et si …
- Si on ne tente rien, je suis morte, affirma-t-elle. Rester sans rien faire, ça c'est un suicide.
- Mais on ne sait jamais … Il n'a peut-être pas prévu de vous tuer.
- Et que voulez-vous qu'il fasse de moi ?
Castle soupira. Elle avait raison. Que pouvait-il faire d'elle à part la tuer ? Retenir trois prisonniers captifs, des flics qui plus est, n'était pas simple. Tyson se complexifiait la tâche en gardant Shaw. La tuer était la seule façon de se délester de ce poids, pour ensuite avoir tout le loisir de se consacrer à eux.
- Ce taré serait peut-être même capable de vous demander de me tuer pour qu'il épargne Kate, fit remarquer Shaw, d'un air grave.
- Mon Dieu … Si un jour je suis en panne d'inspiration pour un roman, je vous demanderais des idées. Comment faites-vous pour imaginer tout ce qu'il pourrait faire d'atroce ?
- Je n'imagine pas, Castle, c'est bien ça le problème. Je sais ce dont les psychopathes du genre de Tyson sont capables … Alors si je ne tente rien, non seulement je serai morte, mais en plus vous vivrez avec ma mort sur la conscience, sans compter la douleur d'avoir perdu votre femme, parce qu'il la tuera aussi …
- Vous savez que vous avez le don de plomber l'ambiance, Jordan, fit remarquer Rick, avec ironie.
- Et vous celui de faire de l'humour dans les situations dramatiques, Castle, répondit Jordan.
Ils sourirent tous trois, malgré le stress qui s'accentuait, puis restèrent silencieux quelques minutes, chacun perdu dans ses propres pensées. Jordan pensait à sa fille, Lily, à son mari, Mark. Ce n'était pas la première fois qu'elle était confrontée au risque de mourir. C'était son métier. C'était sa vie malheureusement. Mais cette fois c'était différent. Castle avait raison. C'était un véritable coup de poker. C'était provoquer le destin, mais c'était sa seule chance de se sortir d'ici vivante. Elle ne pouvait pas attendre sans rien faire qu'il la tue. Au fond d'elle, elle était morte de peur, et malgré l'assurance qu'elle affichait devant Castle et Beckett, son esprit bataillait pour ancrer en elle la certitude que c'était la bonne décision, la seule chose à faire. Une part d'elle se disait, comme l'avait fait remarquer Castle, qu'on ne savait jamais ce qui allait arriver. Il pouvait se produire n'importe quoi au moment où Tyson avait décidé de la tuer qui l'empêche de le faire. Les secours pouvaient surgir à tout moment. Mais quelle était la probabilité que cela arrive juste à temps ? Elle avait bien plus d'espoir en tentant sa chance.
- Si ça se passe mal, parce que ça peut mal se passer …, lâcha Jordan, rompant le silence, de son ton grave.
A ces mots, Rick et Kate prirent conscience de la portée de ce qu'ils allaient tenter, et surtout que Jordan avait peur bien-sûr. Peur pour sa vie. Peur de laisser derrière elle sa famille. Sa petite fille. Son mari.
- Si ça se passe mal pour moi, et si vous vous en sortez … Pourriez-vous dire à ….
Sa voix se brisa, et elle ne put finir sa phrase. Sa peine les bouleversa tous deux, et Kate, assise près d'elle, posa sa main sur la sienne. Elle vit les yeux de Jordan s'emplir de larmes, et fut touchée comme elle ne l'avait jamais été par cette femme qui était toujours d'une force à toute épreuve, et était à leurs côtés depuis des jours, tentant tout ce qui était en son pouvoir pour les protéger. Elle avait sacrifié une bonne partie de sa vie à son travail, et venait d'en prendre conscience ces derniers mois. Cela ne pouvait pas finir ainsi. Même si les chances étaient limitées, Jordan allait s'en sortir. Il ne pouvait pas en être autrement. C'était à leur tour d'être présents pour elle. Elle avait besoin de savoir qu'ils seraient là pour sa famille, si elle venait à mourir.
- Lily ne croit plus à cette histoire de maman traquant les dragons …, sourit-elle légèrement, la voix éraillée, les yeux plein de larmes. Mais, dites-lui, que j'ai fait tout mon possible pour me sortir des griffes de ce dragon-là, et que je serai toujours auprès d'elle, quoi qu'il arrive.
Rick avait le cœur serré à écouter Jordan, qui parlait si peu d'elle, leur confier les quelques mots ultimes destinés à sa famille. Il maudissait Tyson depuis toujours, mais aujourd'hui sa rage prenait une ampleur sans borne. L'émotion lui saisissait la gorge en pensant à ce qui pourrait arriver à Jordan par la faute de ce malade.
- Et mon mari, Mark … Il sait déjà à quel point je l'aime. Alors dites-lui simplement qu'il est un mari merveilleux.
- On lui dira, assura Kate, émue.
- Quant à vous …, continua Jordan. Je ne veux pas avoir l'impression de vous faire mes adieux, mais …
- Vous allez sortir d'ici, Jordan, répondit Castle, cherchant à s'en convaincre lui-même, et d'ici peu, on ira tous boire une bonne bière au Old Haunt …, enfin sauf Kate, bien-sûr.
Jordan sourit légèrement derrière les larmes qui emplissaient ses yeux, tant Castle avait l'art de dédramatiser la situation, pour mieux dissimuler son malaise. Mais elle sentait l'émotion dans sa voix et la peur dans ses yeux. Elle ressentait aussi toute la fébrilité de Kate, sa main toujours posée sur la sienne. Tous trois n'avaient jamais été très démonstratifs, ni en paroles, ni en gestes, mais, comme souvent, leurs émotions passaient par quelques regards, quelques sensations.
- Je suis heureuse d'avoir eu la chance de vous connaître. Vous êtes des personnes formidables.
- Vous l'êtes aussi, Jordan, répondit Kate.
- Oui … Vous êtes géniale, Jordan, ajouta Castle.
Il n'y avait pas besoin de davantage d'effusions. Ces quelques mots, ces regards, ces quelques gestes suffisaient. De nouveau, le silence parla pour eux et, le regard perdu dans le vide de la pièce, ils restèrent un moment seuls avec eux-mêmes, tentant de gérer la multitude d'émotions qui les assaillaient, mêlant tristesse, espoir, angoisse. Comme souvent, Castle, sentant l'affliction de chacun, tenta de détendre l'atmosphère.
- Jordan, vous savez quel est le petit surnom que je vous ai donné ?
- Non ? s'étonna Jordan, esquissant un sourire.
- WonderWoman, répondit Rick, comme une évidence.
- Wonderwoman ? fit Jordan, stupéfaite, et amusée.
- Pour les pouvoirs magiques, précisa Kate avec un sourire, pas pour la tenue de call girl.
- Cela va de soi, ajouta Rick en souriant.
Jordan sourit largement, avant de reprendre un visage grave.
- J'aimerais bien être Wonderwoman oui, et d'une pirouette magique nous sortir tous d'ici.
Soudain, la porte s'ouvrit brutalement, et Tyson apparut sur le palier. Il les regarda d'un air renfrogné, alors que tous trois étaient assis par terre, alignés contre le mur, à moins d'un mètre de lui. Il arma son revolver, et le braqua vers leurs têtes, l'une après l'autre. Son geste s'arrêtait en face de chacun de leurs fronts, et silencieusement, il les regardait avec ce sourire narquois qui le caractérisait tant, plongeant ses yeux dans les leurs, comme pour mieux y lire l'angoisse qu'il espérait y faire naître. Il s'attarda en dernier lieu face à Jordan.
- Agent spécial Jordan Shaw … Ca en jette n'est-ce pas ? Dire que vous pourriez être tranquillement à Quantico en train d'émerveiller la future élite de la nation avec votre expérience légendaire des psychopathes. Mais non, il a fallu que vous choisissiez de jouer les anges gardiens pour mes chers amis. C'était généreux, mais cela va causer votre perte, malheureusement.
Jordan se montrait aussi impassible que possible. Pour l'instant, rien ne se passait comme prévu. Tyson était capable de lui tirer une balle en pleine tête sans raison, juste pour s'amuser. Il avait élaboré son plan sans qu'elle y soit prévue, il pouvait très bien l'éliminer directement, et revenir à son projet initial. Castle et Beckett sentaient la pression monter, redoutant le moment où Tyson prendrait une décision. Ils n'avaient pas misé sur le fait qu'il puisse la tuer sans même s'être servi d'elle.
- Vous qui nous connaissez si bien, moi et mes confrères tueurs en série, qu'est-ce que je vais bien pouvoir faire de vous ?
Elle ne répondit pas, hésitant encore quant à l'attitude à adopter.
- Répondez ! Qu'est-ce que je vais vous faire ? insista-t-il sèchement.
- Me tuer.
- C'est tout ? Vous tuer ? lança-t-il en riant. Castle, dis-lui, toi, que tuer ne m'intéresse pas.
Rick ne dit rien, se contentant de lever vers lui des yeux inexpressifs.
- Castle …, allez mon pote, dis-lui, insista Tyson, prenant un air faussement amical.
- Jerry ne prend pas de plaisir à tuer, répondit froidement Rick. Il préfère torturer.
- Je pensais que vous seriez à même d'avoir compris ce détail toute seule, Agent Shaw.
Jordan s'abstint de commenter. Bien-sûr qu'elle avait compris. Mais elle avait opté pour la carte de la naïveté.
- Vous avez de la chance, vous savez. Que ce soit mon plan. Parce qu'avec Megan, vous seriez déjà à la morgue une balle ou deux enfoncées dans le crâne.
Il ricana, en jetant furtivement un œil complice vers Megan, qui lui sourit, même si elle gardait en tête la conviction qu'il aurait fallu éliminer cet agent fédéral dès le début.
- Debout ! fit-il sèchement en se penchant pour empoigner Jordan par le bras.
Elle s'exécuta, alors qu'il l'entraînait brutalement vers l'autre bout de la pièce, et attachait en quelques gestes ses menottes à un arceau dans le mur. Elle jeta un regard inquiet vers Castle et Beckett, toujours assis par terre, sentant que pour l'instant, les choses tournaient mal. Tyson la laissa là, pour revenir vers eux, et sortir de la poche arrière de son jean une paire de menottes. Megan s'approcha légèrement de Jordan, tout en restant à bonne distance, et braqua son arme sur elle, tandis que Tyson s'occupait maintenant de Castle et Beckett. Leur organisation était parfaitement coordonnée, de sorte que la menace pesait toujours sur tous les trois à la fois, et que leur possibilité de bouger était réduite au minimum. Il avait pris soin d'immobiliser Jordan avant de s'approcher de Castle et Beckett. Il était pour l'instant d'une extrême prudence.
- Pas un geste, c'est clair ? Le moindre mouvement, et elle bute votre petite copine du FBI.
Rick et Kate acquiescèrent du regard.
- Tendez les jambes !
Ils s'exécutèrent, et Tyson s'agenouilla au bout de leurs pieds, pour venir d'une main habile attacher les menottes à leurs chevilles. Ils se retrouvèrent ainsi liés par le pied droit pour Rick, et le pied gauche pour Kate. Ils se lancèrent un regard interdit, se demandant ce qui les attendait.
- Debout ! ordonna Tyson.
Ils se levèrent péniblement, et comprirent que ces menottes à leurs chevilles n'étaient destinées qu'à entraver leurs mouvements, certainement au cas où il leur prendrait l'idée de tenter de fuir. Il était clair qu'ainsi lier l'un à l'autre, ils ne risquaient pas d'aller bien loin.
- Ça, c'est franchement moins torride que la dernière fois …, marmonna Rick, avec un léger sourire.
- Ça te fait marrer l'écrivain ? lui lança Tyson, en s'approchant de lui, le poussant brutalement contre le mur.
Ils se retrouvèrent tous les deux plaqués au mur, et Tyson enfonça son arme dans le cou de Castle, pour lui mettre la pression, une fois de plus. Malgré le stress que déclenchait en lui cet acharnement à vouloir le terroriser, Rick commençait à prendre de l'assurance, convaincu que Tyson ne le tuerait pas de sitôt.
- Qu'est-ce qui te fait marrer, Castle ? Raconte-moi donc pour qu'on rigole ensemble …
- Non, rien … c'est juste qu'avec Beckett, on aime bien jouer avec des menottes … Mais tu as dû le constater non ? Puisqu'a priori tu apprécies nos ébats ?
Tyson sourit. Rick se fit la réflexion que ce sourire-là, pour la première fois, était presque réel, presque sincère, comme s'il appréciait son humour noir.
- Tu sais, Castle, c'est bien dommage que tu aies choisi le mauvais camp. Je pense qu'on aurait pu bien s'entendre tous les deux … si les circonstances avaient été différentes, si tu n'avais pas été complètement envoûté par ta petite copine …
- Sa femme, le coupa Kate sèchement.
- Oh Oh ! Le lieutenant Beckett est susceptible ! lança-t-il en ricanant.
Kate et Rick avaient entrepris de déconcentrer Tyson. S'engager dans des conversations avec lui l'éloignait subtilement du plan tout tracé dans sa tête, le sortait de sa bulle de démence, l'humanisait finalement aussi, et le rendait faillible.
Il s'éloigna légèrement d'eux, et fit un petit signe à Megan, qui vint surveiller Castle et Beckett, pendant que lui retournait s'occuper de Shaw. Tyson semblait ne pas vouloir laisser Megan approcher Shaw seule de trop près. Il était méfiant. Il détacha Jordan, puis l'empoigna de nouveau par le bras pour la faire passer devant lui, braquant son arme dans son dos. Il la poussa dans le couloir, et Megan vint se placer derrière elle. Jordan réalisa que sa chance était peut-être venue. Il fallait attendre. Attendre encore de savoir la tournure que prenaient les événements. Elle se retourna brièvement pour jeter un dernier regard vers Rick et Kate. Elle esquissa un léger sourire, puis baissa la tête, se tournant de nouveau vers l'obscurité du couloir qui s'étendait devant elle.
- Regardez devant vous ! lui cria Megan en enfonçant un peu plus son arme dans son dos.
Kate et Rick analysèrent l'un et l'autre la situation en un quart de seconde. Jordan venait de leur envoyer le signal. Il allait falloir agir. Tyson voulait les emmener ailleurs, et pour ce petit déplacement, Megan tiendrait Jordan en joue, tandis que lui allait s'occuper d'eux. Rien de plus normal. Ils étaient deux à maîtriser. Il ne pouvait pas prendre de risque quant à ses deux cibles préférées.
Tyson, d'un mouvement de la main, fit signe à Castle et Beckett d'avancer à la suite de Megan, les faisant passer devant lui. Là, dans l'encadrement de la porte, ils se lancèrent un regard. Ils comprirent, sans avoir besoin de se parler, que c'était le moment. C'était la chance de Jordan. Ils improvisèrent alors une scène dont eux seuls étaient capables, tentant le tout pour le tout, dans l'espoir de faire gagner du temps à Jordan, quelques mètres devant eux. En les menottant par le pied, Tyson leur avait donné un cadre idéal.
- Castle, qu'est-ce que tu fabriques ? lança soudain Kate, prenant un air agacé. Avance le pied droit !
- Mais c'est ce que je fais ! rétorqua Rick en haussant le ton.
- Avance en même temps que moi, sinon ce n'est pas possible, fit Kate, tout en agitant ses pieds l'un après l'autre, comme pour tenter d'avancer.
- Fermez-la et avancez ! cria Tyson dans leur dos.
- C'est ce qu'on essaie de faire …, rétorqua Castle, tentant d'avancer son pied droit.
Mais Kate laissa volontairement son pied gauche traîner en arrière, et ils trébuchèrent se retenant au mur pour ne pas tomber. En levant à peine les yeux, ils virent que Megan et Shaw s'étaient déjà éloignées d'environ cinq ou six mètres. Il fallait faire durer encore le petit jeu.
- Bon sang, Castle, la coordination ce n'est pas ton fort ! lança Kate, avec exaspération.
- Je suis coordonné, moi, très bien coordonné même ! ronchonna Rick, feignant toujours de ne pas parvenir à avancer.
- Il faut être synchronisés …, continua Kate. Avance ton pied droit quand je te le dis.
Ils sentaient Tyson bouillir d'impatience et d'agacement dans leur dos. Il devait se maudire de les avoir attachés par le pied. Mus par cette adrénaline qui gonflait leurs veines, eux ne pensaient plus à rien d'autre que faire durer leur petit sketch.
- Pourquoi c'est toujours toi qui décide ? lui lança Rick en la regardant.
- Il faut bien que quelqu'un décide.
- Non, mais ce n'est pas vrai ! s'écria Tyson dans leur dos. A quoi vous jouez tous les deux ? Megan ! Attend !
Dans l'obscurité du couloir, ils aperçurent Megan s'arrêter à une bonne dizaine de mètres devant eux.
- Castle, pied droit, insista Kate, sans s'occuper de l'énervement de Tyson.
- Ok.
Il avança une fois de plus le mauvais pied, si bien qu'ils trébuchèrent volontairement tous les deux, juste devant la porte, Rick entraînant Kate dans sa chute, tout en faisant en sorte d'amortir le choc. Tout le reste se passa à une vitesse folle sans qu'ils aient vraiment conscience de l'enchaînement des faits. Ils étaient là, affalés par terre continuant à pester l'un contre l'autre, tentant de se relever, faisant mine de s'emmêler les jambes, quand ils entendirent plus loin dans le couloir le bruit de plusieurs coups qu'on donnait, le choc métallique d'une arme qui tombait au sol. Tyson qui hurlait, et qui tentait de les enjamber. Un coup de feu, puis un autre, qui déchirèrent leurs tympans. Tyson avait tiré. Ils virent ses pieds passer au-dessus d'eux. Il trébucha. Le bruit d'une cavalcade. Des cris encore. Des ordres. Puis pendant quelques secondes, plus rien que des pas lointains qui résonnaient jusqu'à eux. Un coup de feu encore. Le visage de Megan et le canon de son arme pointée au-dessus d'eux. Elle était essoufflée, et les toisait de sa hauteur, furieuse.
- Levez-vous ! ordonna-t-elle, furibonde.
Ils essayèrent de se lever, avec difficulté, tant ils avaient réussi à enchevêtrer leurs mains et leurs jambes à force de gigoter l'un contre l'autre.
- Dépêchez-vous ! cria-t-elle, avant de tirer un coup de feu contre le mur de béton.
Le coup de feu, déchirant le silence assourdissant, leur meurtrit les tympans, et les stupéfia une fraction de seconde. Elle avait tiré. Megan avait tiré, sous le coup de la colère. Peut-être s'agissait-il de leur montrer qu'elle était capable de tirer, ou qu'ils n'avaient pas intérêt à faire les malins. Eux qui ignoraient tout de ses réactions venaient de découvrir que sous la pression, elle pouvait utiliser son arme à bon escient.
- Entrez là ! leur ordonna Megan une fois qu'ils furent debout, en les poussant à l'intérieur de la pièce d'où ils venaient à peine de sortir.
Elle fit claquer la porte violemment dans leur dos, et ils entendirent le bruit métallique du cadenas qu'elle verrouillait. Ils se laissèrent glisser tous deux contre le mur pour s'asseoir sur le sol, tendant l'oreille pour tenter de suivre ce qui se passait dans les couloirs de l'usine, redoutant le pire. Mais après avoir entendu les pas de Megan qui s'éloignait, ils ne perçurent plus que le silence. Kate glissa sa main dans celle de Rick, qui y enlaça ses doigts. Ils n'avaient pas besoin de se parler pour savoir que la même terreur les hantait. Il y avait eu plusieurs coups de feu, mais ils étaient incapables de dire si Jordan avait été touchée ou non. Tout était allé si vite. Tyson s'était rué pour la rattraper. Elle avait peu de chance de trouver une échappatoire, alors que lui connaissait bien les lieux. Ils n'avaient plus qu'à espérer, et se concentrer maintenant sur leur propre sort. Ils redoutaient la suite les concernant. Tyson n'était pas bête. Il allait avoir compris leur petit jeu d'acteurs, et revenir en rage, surtout si Jordan avait réussi à fuir. Il allait se venger sur eux.
Pendant quelques minutes, ils restèrent silencieux, pensant à Jordan, et à la situation dans laquelle ils se trouvaient.
- Kate … ça va ? s'inquiéta Rick, la sentant perdue dans ses pensées depuis un bon moment.
- Oui. Mais … s'ils n'arrivent pas, si les gars n'arrivent pas, Rick, il faudra tenter quelque chose nous aussi.
- Ils vont arriver … ça fait des heures qu'on est ici, répondit-il, plein d'espoir. Et puis le FBI doit avoir rappliqué avec ses petits joujoux.
- Mais il y aura peut-être un moment où on n'aura plus le choix. Comme Jordan …, ajouta-t-elle, l'air inquiète. Je ne sais pas ce qu'il a prévu encore, mais je ne pourrai pas endurer supplice sur supplice, Rick …
- Je sais ma chérie …, répondit-il, caressant doucement sa main entre les siennes. Et je ne pourrai pas supporter de vivre ça de nouveau non plus.
- Mais … qu'est-ce qu'on peut faire ?
- Je ne sais pas …, avoua-t-il. Il va se méfier deux fois plus.
Elle soupira, et vint lover sa tête contre son épaule, tandis qu'il déposait un baiser sur ses cheveux.
- Il faut continuer de gagner du temps, le déstabiliser en lui faisant la conversation, lui montrer qu'on ne désespère pas, reprit Rick. On s'est bien débrouillés non ?
- Oui, sourit-elle légèrement. Tu es le digne fils de Martha Rodgers …
- Tu m'étonnes, fit-il fièrement. Quant à toi … toi …
- Moi, je n'ai pas eu à forcer le trait. Tu m'exaspères tellement souvent !
Il sourit. Le temps leur semblait long. Mais plus le temps passait, plus cela jouait en leur faveur. Ils se demandaient si c'était bon signe pour Jordan. Peut-être qu'elle parviendrait à fuir, et à alerter les secours. Il ne fallait pas baisser les bras. Il ne fallait pas imaginer le pire. Ils devaient absolument positiver, et ne pas se lamenter sur l'absence d'issue.
Au même moment, quelque part dans les couloirs de l'usine …
Tapie contre un mur, derrière un enchevêtrement de poutrelles métalliques, Jordan retenait son souffle. Elle pressait sa main sur sa blessure à l'abdomen, pour tenter de ralentir l'hémorragie. Elle avait tâtonné sur l'orifice d'entrée de la balle, évaluant l'étendue des dégâts. Le sang s'écoulait lentement, elle ne pensait pas qu'un organe ait été touché, mais la balle n'était pas ressortie. Elle avait été touchée deux fois. Une balle avait effleuré son épaule droite, brûlant sa peau, et laissant derrière elle une écorchure à vif. Mais ce n'était rien, comparé à la balle qui l'avait atteint en bas du ventre, presque sur le flanc droit. Sous le coup de la douleur, pliée en deux, elle avait failli flancher, s'écrouler sur le sol, à peine quelques mètres après avoir désarmé Megan. Quelques secondes plus tôt, elle avait entendu dans son dos l'efficacité de Castle et Beckett pour ralentir Tyson, et elle avait agi vite, d'instinct, se retournant brusquement, pour frapper Megan de plusieurs coups à l'abdomen qui l'avait contrainte à lâcher son arme. Jordan avait tenté de la ramasser, mais Megan lui avait envoyé un violent coup de pied au visage, la faisant vaciller. En un quart de seconde, elle avait dû prendre une décision vitale : soit persévérer à tenter de ramasser cette arme, soit s'enfuir. Le temps qu'elle réfléchisse, même rapidement, Tyson avait déjà tiré, et elle avait été touchée. Son instinct de survie et l'adrénaline avaient fait le reste, la poussant à faire abstraction de la douleur pour fuir. Les hurlements de Tyson avaient empli sa tête, le bruit de ses pas lourds alors qu'il courait dans le couloir, le halo oscillant de sa lampe, qu'elle apercevait passant sur les murs, au fur et à mesure de son avancée. Tout en faisant pression sur sa blessure d'une main, elle avait couru, sans savoir où elle allait. Elle ne pouvait pas se fier à une éventuelle source de lumière pour deviner une issue probable. Il devait faire nuit, et dans ces couloirs, tout n'était qu'obscurité. Tyson n'était jamais loin derrière elle. Parfois elle entendait la cavalcade de ses pas, elle percevait son souffle haletant, et pouvait presque ressentir sa rage. D'autres fois, il semblait tapi dans l'ombre. Elle sentait sa présence, sans pouvoir déceler ses mouvements. Parfois, elle avait l'impression d'avoir pris de l'avance sur lui, mais d'un seul coup, elle voyait la lumière de sa lampe apparaître sur un mur. Il avait l'air bien décidé à la traquer sans relâche. Il ne la laisserait pas s'en tirer. Il ne courrait pas le risque qu'elle sorte d'ici vivante et puisse faire échouer son plan. Elle enchaînait les couloirs, sans voir plus loin que quelques mètres devant elle, tentant de se repérer dans ce labyrinthe, de s'orienter, en lisant rapidement les panonceaux sur les portes closes. Elle essayait de se fier à son instinct, tout en traquant le moindre signe qui pourrait lui indiquer une sortie. En passant devant une porte, elle avait senti un courant d'air froid, glisser sur le sol. Le rythme de son cœur s'était accéléré plus encore. Elle s'était engouffrée dans la pièce avec espoir, tâtonnant dans l'obscurité, se laissant guider par l'air froid qui circulait ici. Quelques secondes après être entrée, elle avait entendu le crissement de la porte métallique. Tyson était là aussi. Sur ses pas. Il avait allumé la lumière, l'éblouissant d'un seul coup. Elle n'avait eu que le temps de se tapir derrière ces poutrelles métalliques.
- Agent Shaw ! Vous n'irez nulle part ! lança la voix de Tyson, résonnant dans le vide de la pièce.
Silencieusement, elle cherchait un moyen de fuir. Elle entendit le bruit sourd d'un objet tombant sur le sol, puis Tyson pestant tout seul, et tout à coup le sifflement d'un coup de vent qui s'engouffrait sous une porte. Il y avait une sortie quelque part. Elle sentait Tyson s'approcher petit à petit. Elle se glissa davantage derrière les poutrelles, longeant le mur, pour finir par atteindre, sans même s'en rendre compte, une nouvelle porte. Elle s'y adossa, les sens en éveil, quand la porte s'ouvrit brusquement dans son dos, la plongeant brutalement dans un froid glacial, des flocons de neige s'abattant sur elle. Le temps de réaliser qu'elle était dehors, elle se mit à courir dans la noirceur de la nuit, s'enfonçant dans une épaisse étendue neigeuse. Chacun de ses pas était un calvaire, tant il devait bien y avoir ici une trentaine de centimètres de neige. Les hurlements de Tyson reprirent dans son dos. Il n'était pas loin d'elle. A quinze mètres. Vingt tout au plus. Un coup de feu déchira la nuit. Elle ne pensait plus. Elle courait. Ne pas se retourner. Ne pas s'arrêter quoi qu'il arrive. Il n'y avait plus rien que cette étendue de neige, qui en temps normal était peut-être un parking, ou une zone de chargement des marchandises. Elle était totalement à découvert. Tyson avait l'air d'avoir lui-aussi du mal à avancer dans la neige, mais elle sentait qu'il se rapprochait, insidieusement. Tout à coup, elle ne vit plus de neige, mais une zone informe et mouvante, sombre, dans laquelle les flocons disparaissaient étrangement. De l'eau. L'Hudson River ? Elle s'approcha, réalisant qu'elle surplombait cette eau, qui s'écoulait nerveusement cinq ou six mètres plus bas. Elle n'avait plus d'autre choix que sauter. Elle s'apprêtait à se lancer, quand une douleur lui lacéra la jambe, au moment même où elle entendait le coup de feu. Elle tomba à genoux dans la neige glaciale, touchée au mollet. Elle entendait qu'il approchait dans son dos. Il tira de nouveau, au moment où elle se laissait tomber en avant, plongeant, tel un corps sans vie, vers les remous glaciaux et agités quelques mètres plus bas.
