Chapitre 36

Long Island, 23 h 30.

Ils n'avaient quasiment pas bougé depuis que Megan les avait enfermés de nouveau dans leur salle de torture. Pas le moindre bruit n'était venu perturber le silence qui régnait dorénavant dans les couloirs. Toujours assis l'un contre l'autre, ils laissaient leurs esprits divaguer, tantôt vers Jordan, avec espoir qu'elle s'en soit tirée, tantôt vers leur propre destin. Ils passaient ainsi de seconde en seconde de l'espoir à l'angoisse. Rick caressait tendrement la main de sa muse du bout du pouce, alors que sa tête reposait toujours contre son épaule. De temps en temps, il venait effleurer ses cheveux d'un baiser. Ainsi au plus près de lui, elle avait cessé de réfléchir à une solution leur permettant de prendre le dessus sur Tyson. Elle savait que concrètement, s'ils étaient amenés à agir pour sauver leurs vies in extremis, ce serait de l'improvisation. Rick avait raison. Il faudrait continuer de dialoguer avec lui, continuer de se jouer de lui par leur complicité et la force de leur amour. C'était sans doute leur meilleure arme pour le moment. En rêvassant, elle imaginait leur avenir. La dernière fois qu'elle avait été torturée, la tête plongée dans de l'eau glaciale, emplir son esprit des images de leur bonheur, de leurs envies pour l'avenir, de leurs projets, avait été la force qui lui avait permis de tenir le coup. Cette fois encore, elle s'imaginait avec leur bébé, une fois qu'il serait né. La première fois qu'elle verrait sa petite bouille. Le sourire de Rick quand il le serrerait dans ses bras. Sa petite main potelée qu'elle prendrait dans la sienne. Son regard qui s'accrocherait au sien. Ses gazouillis que Rick ne manquerait pas d'interpréter comme de grandes déclarations. Son émotion lorsqu'il l'appellerait maman. Leur fierté quand il ferait ses premiers pas. Depuis le début de la grossesse, Rick lui disait qu'il n'avait pas de préférence entre un garçon et une fille. Tout ce qu'il voulait, c'était savoir. Elle non plus n'avait pas vraiment de préférence. En théorie, du moins. Car plus elle y pensait, plus elle sentait qu'une envie prenait le dessus. C'était son premier enfant, leur premier enfant, et l'attendre était déjà un tel bonheur que le reste importait peu. Mais au fond de son cœur, une petite part d'elle-même souhaitait que ce bébé soit un petit garçon. Pour Rick d'abord. Parce qu'il avait déjà une fille. Parce qu'il rêvait d'un fils avec lequel partager ses jeux et ses délires. Jordan lui aurait sûrement dit qu'inconsciemment, elle voulait qu'avec elle tout soit différent de ce que Rick avait déjà vécu. Peut-être. Elle aimait aussi le rapport qu'entretenait un garçon avec sa maman, dans son imaginaire et dans ce qu'elle constatait en voyant Castle évoluer avec sa mère. Mais la complicité mère-fille lui plaisait aussi. Et une petite fille ferait tout son bonheur. Elle avait lu des tas de choses à ce sujet. Martha avait rempli sa table de chevet de magazines sur la grossesse et la maternité, et lui demandait régulièrement si elle avait bien lu tel ou tel article. Elle appréciait cette implication de sa belle-mère auprès d'elle et du futur bébé. Elles avaient eu toutes deux quelques discussions, et Martha, malgré son côté fantasque et déluré, pouvait être de bon conseil. Elle était rassurante et aimante, et Kate avait pu lui confier certaines inquiétudes techniques concernant principalement l'accouchement, qui l'angoissait à l'avance. Elle avait beau être un flic redoutable, capable de supporter des actes de torture atroces, imaginer ce bébé sortir de son ventre la terrorisait. Elle n'avait pas abordé le sujet avec Rick, se disant que son point de vue masculin sur la chose l'aiderait peu. Mais Martha avait compris ses appréhensions, et même si Kate se serait bien passée du récit grandiloquent de la naissance de Rick, et des hurlements de douleur de Martha qui avaient ameuté tout l'hôpital, cet échange avec sa belle-mère lui avait fait du bien. Bizarrement, elle en était ressortie un peu plus sereine. Finalement, on pouvait survivre à un accouchement.

- Tu n'as pas trop froid ? demanda doucement Rick, la tirant de ses pensées.

- Un peu …, mais on a connu pire, répondit-elle en souriant légèrement.

- Et ton ventre ? s'enquit-il.

- Ça va. Quelques tiraillements.

- Des tiraillements ? s'inquiéta-t-il aussitôt. Quel genre de tiraillements ?

- Un peu comme des petites courbatures, fit-elle simplement.

- Comme des courbatures ou comme des crampes ? insista Rick.

- Castle, ne t'affole pas …, c'est musculaire, j'ai les mêmes douleurs dans les bras et le cou. Ce n'est rien …, le rassura-t-elle.

- Hum … Bébé bouge ?

- Il dort sûrement. Il est calme. Je suis épuisée, il doit l'être aussi. Et j'ai faim …

- Moi-aussi … qu'est-ce que je donnerais pour un bon cheeseburger …

- Et moi pour une mousse au chocolat …

Il sourit, tandis qu'elle redressait la tête pour soulager son cou endolori.

- Tu sais tout à l'heure, j'ai eu l'impression que Tyson aimait bien mon humour, continua Rick.

- Sur les menottes et l'utilisation qu'on en fait ? fit-elle en le regardant.

- Oui … Il a souri. Vraiment. Je sais bien que je suis super drôle, mais de là à faire sourire ce détraqué …

- Tu es un peu comme son jouet préféré, Castle, tu l'amuses …, constata-t-elle.

- Je peux tenter de le déstabiliser encore comme ça. La race humaine n'a qu'une seule arme réellement efficace, et c'est le rire.

- Hum …. c'est du Richard Castle, ça ?

- Non. Mark Twain, répondit-il, comme une évidence.

- Je crois que pour dire ça, Mark Twain n'a jamais rencontré quelqu'un comme Jerry Tyson. Parce que je pense qu'il n'aura pas franchement envie de rire quand il va revenir de son escapade à la poursuite de Shaw, expliqua-t-elle. Alors ne le titille pas trop.

- Il ne me tuera pas, assura Rick. Enfin, pas maintenant … Je suis son joujou préféré.

- Tu sais, une fois, je devais avoir sept ou huit ans, je n'arrivais pas à coiffer ma poupée adorée comme je le voulais. Elle m'a tellement énervée que je lui ai arraché la tête, avant de la balancer contre le mur, expliqua-t-elle avec tout le sérieux du monde.

Rick la regarda, à la fois sidéré, amusé, et un brin effrayé.

- Tu es effroyable ! Tu as tué ta poupée préférée ?

- C'était une poupée, Castle, pas un être humain …

- Je ne sais pas ce qui m'étonne le plus. T'imaginer jouer à la poupée, ou bien te voir trucider cette pauvre poupée.

Elle sourit.

- Je jouais très bien à la poupée. Regarde comme je m'occupe de toi quand tu es malade, fit-elle avec ironie.

- Oui, jusqu'au jour où tu vas m'arracher la tête parce que j'aurais réclamé un énième bisou magique. Méchante Beckett !

Elle rit, amusée par la mine qu'il avait prise, avant de reprendre tout à coup tout son sérieux et toute sa gravité.

- Rick, on se fiche de ma poupée, mais ce que je veux dire, c'est que si tu titilles trop Tyson, il peut péter les plombs et massacrer son jouet préféré. Et il se trouve que son jouet préféré est … l'amour de ma vie …

Il la regarda, attendri. Elle lui disait souvent « je t'aime », elle le lui montrait plus encore. Chacun de ses regards, de ses gestes, chacune de ses attentions, était une déclaration d'amour. Mais les mots qu'elle avait choisis à cet instant le touchèrent profondément. Parce que ce n'était pas si fréquent qu'elle exprime ainsi son amour pour lui par des mots justement.

- Alors fais attention, Rick.

Il acquiesça d'un regard empreint de tendresse, et se pencha pour venir l'embrasser, happant doucement ses lèvres, le temps d'un baiser.

- Je t'aime, chuchota-t-il, en plongeant ses yeux dans les siens. Ne t'inquiète pas.


12ème District, New-York, 23h30

Les parents de Tanner Phelps étaient arrivés. Passé des retrouvailles émouvantes avec leur fils qu'ils n'avaient pas vu depuis des années, ils étaient maintenant assis de part et d'autre de lui, alors qu'il dessinait cette usine où probablement Tyson avait enlevé Castle, Beckett et Shaw. Ryan trépignait d'impatience, observant l'évolution du dessin, tentant d'y déceler des indices évidents, tout en faisant les cent pas dans la salle de repos. Tanner était concentré, et ne disait plus un mot. Il se contentait d'enchaîner les coups de crayon sans même réfléchir, comme si tout était évident. Monsieur et Madame Phelps expliquèrent que Tanner avait une excellente mémoire quand il s'agissait de dessiner. Il était capable de dessiner à la perfection n'importe quoi qu'il n'aurait même vu qu'une seule fois le temps de quelques secondes. Ryan avait donc bon espoir qu'avec ce dessin, ils puissent faire un lien avec les photos des zones industrielles de Long Island.

Sur les différents terrains d'investigation, tous les officiers étaient à pied d'œuvre. Dans Crown Heights, à Brooklyn, l'appartement de Tyson et Megan avait été passé au crible, sans que rien d'utile n'y soit trouvé, ce qui était prévisible. Sur Long Island, malgré l'aide des polices des comtés de Nassau et du Suffolk, les recherches piétinaient. Seuls les axes principaux étaient déneigés, et les officiers devaient parcourir plusieurs centaines de mètres à pied, dans une lourde épaisseur de neige pour atteindre les usines et entrepôts inoccupés. Il fallait absolument qu'ils trouvent un moyen de réduire la zone de recherche, car explorer tous les bâtiments à l'abandon de la presqu'île sur près de deux-cent kilomètres de long était un travail titanesque, surtout au vu des conditions météorologiques déplorables.

Dans la salle de travail, Esposito scrutait le défilement d'informations sur l'écran translucide. La matrice ne trouvait pas de visuel de Tyson, Megan ou Carter Sullivan dans les rues de Long Island. Mais il y avait une telle densité d'images à analyser que les agents fédéraux leur avaient bien expliqué que cela pouvait prendre des heures avant de donner un résultat. A gauche de l'écran, s'affichait la carte de Long Island. Esposito regardait s'illuminer un à un tous les bâtiments à même de contenir du plomb. La partie occidentale de Long Island avait été un des bastions industriels de New-York, dotant la région de paysages grisâtres. Les usines n'y manquaient pas, des bâtiments de plus de trente ans d'âge, qui soit avaient été abandonnés, soit réhabilités en lieux de loisirs ou d'agrément quand l'activité industrielle avait périclité sur la presqu'île. La plupart de ces vieilles usines et entrepôts comportaient des matériaux à base de plomb. Dans sa partie orientale, la presqu'île était davantage rurale et touristique. C'était le lieu de villégiature des New-Yorkais pour le week-end. Les usines y étaient bien plus rares. Enfin, toute la côte septentrionale, bordée par l'Océan Atlantique, était une succession de docks plus ou moins anciens où Tyson pouvait aussi très bien avoir pu se planquer.

Esposito, dépité par ces recherches qui n'avançaient pas, se tourna vers Wade et Clayton, penchés sur leurs écrans, toujours en train de travailler sur le polyacrylonitrile. Trouver les usines utilisant ce polymère était déjà une mission compliquée. Dans les bases de données, le polymère n'apparaissait pas. Les usines n'affichaient pas ainsi le détail de tous les produits qu'elles utilisaient. Il fallait davantage se focaliser sur les produits pouvant être fabriqués à partir de ce polymère afin d'identifier les usines. Pour l'instant, aucune usine de ce type n'avait été identifiée sur Long Island.

Tout à coup, un bip répétitif en provenance de l'écran translucide, attira son attention. Il se retourna, pour voir apparaître une photo d'une rue de Long Island. Northern Boulevard, à Manhasset. Le logiciel de reconnaissance faciale avait identifié Carter Sullivan en train de descendre d'un véhicule, garé le long du trottoir, ce matin-même à 11h52. Un véhicule qui n'était pas le van noir.

- Les gars, lança Esposito, on a quelque chose ! Comment on zoome sur votre écran magique là ?

- Wade se leva aussitôt, se précipita vers l'écran, conscient que cette information pouvait être capitale. Il fit courir ses doigts sur l'image pour zoomer.

- C'est bien lui. C'est ce connard de Carter Sullivan, fit sèchement Esposito.

- Et c'est bien son véhicule, constata Wade, en faisant apparaître le fichier des immatriculations correspondant à celle de la voiture qui apparaissait sur l'image.

- Il a dû retrouver Tyson là-bas ce matin, pour se préparer à l'action. On n'a pas d'autres visuels ?

- Si. On peut le suivre, répondit Wade, en faisant défiler les images, montrant Carter Sullivan marcher dans la rue.

Ils le virent remonter le boulevard enneigé à pied, sur plusieurs centaines de mètres.

- On n'a plus de visuel, il a pris la ruelle, lâcha Wade.

- Regardez ici. A l'angle de la ruelle. C'est l'arrière du van noir, fit Esposito en pointant l'image fixe sur l'écran.

- Ils avaient rendez-vous là-bas. Ça va nous permettre de réduire un peu la zone de recherche, fit Wade en se déplaçant pour zoomer sur la carte de la presqu'île. Ils sont à l'ouest de Long Island.

- L'usine ne doit pas être très loin. Avec la neige, ils sont comme tout le monde, ils n'ont pas pu se déplacer sur des dizaines de kilomètres, constata Esposito.

- En effet. On va miser sur un rayon de cinq kilomètres, dit Wade en zoomant sur la carte.

- C'est encore trop large … Regardez la carte, il y a du plomb partout sur cette foutue presqu'île.

- Clayton, pour le polymère, recentre la recherche sur les comtés à l'ouest de Long Island. Dans un rayon de cinq kilomètres autour de Northern Boulevard, à Manhasset.

- Ok.

Ryan passa tout à coup la porte avec précipitation.

- De l'eau, les gars. Il y a de l'eau à côté de l'usine, lança-t-il.

- De l'eau ?

- Oui, Tanner a dessiné de l'eau. L'Hudson River peut-être ? Ou l'Océan … Il ne sait pas en dire plus. Mais il y a de l'eau, expliqua Ryan.

- C'est sûrement près des docks, fit Clayton sans détacher les yeux de son écran.

- Il y a des kilomètres et des kilomètres de docks, qui sont vieux de plus de trente ans.

- Port Washington, Manhasset, Manorhaven, King's Point, Saden Rock …, énuméra Wade.

- Je vais voir Gates. Il faut qu'elle fasse envoyer les hommes sur place sur les docks, lança Esposito.

- Et il faut qu'on réinterroge Carter Sullivan, ajouta Wade.

- Oui.

Au même moment, dans la salle de repos …

Installés autour de la table, ils s'efforçaient de manger, même si le cœur n'y était pas. Les conversations étaient difficiles, tant le stress de chacun était palpable. Parler de tout et de rien dans de telles circonstances était compliqué, mais tous tentaient d'y mettre de la bonne volonté. Martha évoqua les préparatifs de Noël, raconta quelques-unes des idées farfelues de son fils pour décorer le loft. Les discussions s'orientèrent vers ce bébé, tant attendu, aussi bien par leur famille que par leurs amis. Alexis et Martha tentèrent de soudoyer Lanie pour qu'elle leur fasse une révélation sur le futur prénom du bébé, mais celle-ci s'obstina à leur expliquer qu'elle avait beau être la meilleure amie de Kate, elle n'en savait pas plus qu'eux. Elle espérait simplement que Kate ne se laisserait pas envoûter par Rick pour céder à une de ses suggestions loufoques. Elle était incapable de lui résister. Mais pour le prénom de ce bébé, il allait falloir qu'elle y arrive. Il en allait de l'avenir de leur enfant quand même. Jim se contentait d'écouter l'enthousiasme de toutes ces femmes face à l'arrivée dans leur famille de l'enfant que portait sa fille. Alors que tous souriaient en songeant au futur prénom du bébé, le Capitaine Gates apparut dans l'encadrement de la porte, accompagné d'un homme, qui avait l'air angoissé, et d'une fillette d'une dizaine d'années. Tous les regards se tournèrent vers eux, surpris.

- Voici Monsieur Shaw, et sa fille …, annonça le Capitaine Gates. Ils arrivent de Washington. Et …

Lanie se leva aussitôt, comprenant la situation. Gates avait l'air bien embêtée.

- Monsieur Shaw, entrez, fit gentiment Lanie.

- Appelez-moi, Mark.

- Et mademoiselle ? demanda Lanie avec un sourire, en regardant le visage fermé et inquiet de la fillette.

- Lily, répondit Mark.

- Enchantée, Lily, sourit Lanie. On va s'occuper d'eux, Capitaine.

- Merci, Dr Parish, répondit Gates.

Elle leur adressa un regard à tous, avant de s'éclipser, alors qu'elle entendait le Docteur Parish faire les présentations. Elle se réjouissait de sa présence ici, car elle–même n'était pas en mesure de gérer l'angoisse des familles dans son commissariat en pleine situation de crise. Elle avait bien tenté de dissuader Monsieur Shaw de venir, lui assurant, comme toujours, que tout le monde se démenait pour retrouver sa femme, mais il avait été catégorique. Vu les circonstances, et la gravité de la situation, il se devait d'être là. Et elle comprenait.

- Capitaine ! lança Esposito en arrivant vers elle. On a du nouveau.


Long Island, aux environs de 23h30.

Chaque minute leur paraissait une éternité, ainsi assis sur le sol. Ils se demandaient ce que fabriquaient Tyson et Megan. Ils avaient l'impression qu'un temps fou s'était écoulé depuis la fuite de Jordan dans le couloir, mais peut-être cela ne faisait-il pas si longtemps. Soit Tyson la traquait toujours, soit il l'avait tuée et s'occupait de son corps éventuellement. Ils avaient discuté un peu de l'enquête, se demandant ce que les gars pouvaient bien avoir trouvé qui les guideraient jusqu'à eux. Pourquoi cela était-il si long ? Où Tyson avait-il bien pu les emmener pour qu'on mette autant de temps à les retrouver ? Tyson n'avait pas eu l'air de s'inquiéter qu'on puisse dénicher sa planque et mettre la main sur eux. Il n'avait pas du tout abordé le sujet lors des petites discussions qu'il avait tenues avec eux. Il n'avait pas fait référence aux flics, comme si cela ne le préoccupait absolument pas. Mais il devait bien se douter que toutes les polices de la ville et le FBI étaient en train de le pister. Pouvait-il avoir une assurance telle qu'il n'imaginât pas que les flics viendraient le traquer jusqu'ici ? Peut-être pensait-il avoir été assez malin pour brouiller les pistes. Et il était tellement dans sa bulle de démence et d'extase quand il les regardait souffrir qu'il semblait en oublier tout ce qui l'entourait. Cette assurance et cette incapacité à garder les pieds sur terre lorsqu'il s'en prenait à eux étaient peut-être sa faiblesse. Car les gars allaient forcément les retrouver. Il ne pouvait pas en être autrement.

- Kate ?

- Hum … ? répondit-elle doucement.

- J'ai envie de ….

- De ? fit-elle en se redressant tout à coup pour le regarder, se demandant de quoi il voulait parler.

- Non, pas ce que tu crois …, sourit-il légèrement.

- Qu'est-ce que je crois ?

- Non, rien, répondit-il avec un sourire. J'ai juste envie d'aller … au petit coin.

- Eh bien vas-y …, lança-t-elle, avec son petit air taquin.

- Tu sais que tu es rigolote ? répondit-il dépité, en levant son pied droit pour lui rappeler qu'il était menotté à son pied gauche.

- Je sais, oui, sourit-elle. Vraiment, Castle, tu ne peux pas te retenir ?

- Non ! Je ne peux pas me retenir ! Ça fait des heures qu'on est ici !

Elle soupira, à la fois exaspérée et amusée par la situation.

- Le mur d'en face conviendra à Monsieur l'écrivain ?

- Pas vraiment le choix …

- Allez, debout !

Ils se levèrent, et 'traversèrent lentement les quelques mètres qui les séparaient du mur d'en face, se concentrant pour coordonner leurs pas.

- Je suis sûr qu'avec un peu d'entraînement on pourrait réussir à courir même menottés ainsi, fit Rick, constatant leur habileté à se déplacer de manière conjointe.

- Bien-sûr, on pourrait même participer au marathon de la police tiens …, suggéra Kate avec humour.

- Tourne-toi donc, au lieu de dire des bêtises, répondit Rick, alors qu'ils étaient arrivés près du mur.

- Tu sais que je t'ai déjà vu tout nu ? fit-elle, taquine.

- Très drôle ! Allez demi-tour !

Elle sourit, amusée, et se retourna, pour se retrouver dos à lui.

- Ne regarde pas hein ! lança Rick, l'air inquiet.

- Mais non …, soupira-t-elle, en rigolant.

- Et ne rigole pas ! Je t'entends glousser comme une poule ! lança-t-il tout en soulageant sa vessie.

- Avoue que c'est drôle … Ça ne peut arriver qu'à toi ce genre de trucs …

- Ce sera encore plus drôle dans quelques temps quand ce sera toi qui ne pourras plus te retenir ! la taquina-t-il.

- Je peux tenir encore des heures, Castle …

- Tu parles …Ah ça va mieux ! lança-t-il, en reboutonnant son pantalon.

Elle éclata de rire, tant on aurait dit un petit garçon quand il prenait ce ton-là.

- Je peux me retourner ? demanda-t-elle. Plus rien de choquant dont je risquerais de ne pas me remettre ?

- Oui …

Elle se tourna vers lui, et le regarda avec un sourire.

- Arrête de te moquer, fit-il avec une petite moue vexée.

- Je ne me moque pas. Tu es mignon …, fit-elle en lui déposant un baiser sur les lèvres.

Il passa ses bras autour d'elle pour la serrer contre lui. Ils se regardèrent quelques instants, avec cette intensité qui les touchait l'un et l'autre, comme si le temps s'était arrêté autour d'eux.

- Rick …, si cette fois …, commença Kate, sans détourner ses yeux des siens.

- Pas de « si » … on a survécu à tellement de situations désespérées tous les deux, ensemble.

- Je sais bien, mais cette fois, on ne se sortira pas de là sans les gars, Castle.

- Ils ne nous ont jamais abandonnés, Kate. Ils sont toujours là. Ils vont arriver, assura-t-il.

Kate ne désespérait pas, non. Elle ne baisserait pas les bras, elle ne cèderait pas à la lamentation. Jusqu'au bout, elle croirait en une issue positive. Pouvoir s'appuyer sur Rick nourrissait son espoir : sa conviction qu'ils allaient s'en tirer, son positivisme à toute épreuve, sa confiance en leurs amis pour les sortir de là, son humour, sa tendresse. Lui, tout simplement, dans tout ce qu'il était toujours pour elle.

- Tu sais, je ne voudrais pas passer les dernières minutes de ma vie autrement qu'avec toi, comme ça, fit Kate avec douceur.

- Tu veux dire enchaînée à moi en train de faire pipi ? répondit-il avec un léger sourire, taquin.

- Tu sais ce que je veux dire, idiot.

- Je crois que je sais oui …, répondit-il avec sérieux, en plongeant tendrement ses yeux dans les siens.

Il l'embrassa.

- Mais il n'est pas question que ce soient les dernières minutes de ta vie, ni de la mienne d'ailleurs … Je n'ai pas prévu de mourir comme ça.

- Et comment as-tu prévu de mourir ? s'étonna-t-elle, se demandant quelle révélation il allait lui faire.

- En te faisant l'amour …, quand je serai très très vieux, enfin dans l'idéal ... Mon cœur finira par ne plus supporter ce que tu me fais subir, alors …

Elle hésita à rire ou à prendre un air horrifié, tant Rick pouvait être plein de surprises, bonnes comme mauvaises.

- Tu ne crois pas que ce serait un peu … horrible comme situation pour moi, non ?

- Hum … Je voyais plutôt le côté romantique de la chose …, fit-il songeur.

- Romantique pour toi, dramatique pour moi ! Me retrouver au lit avec mon mari mort …

- Mort de plaisir … c'est un détail qui a de l'importance !

Elle éclata de rire, mais se figea d'un seul coup en entendant la porte s'ouvrir brusquement.

Tyson entra, en les fixant furieusement. Ses yeux lançaient des éclairs. Il semblait comme habité par une rage folle. Il traversa la pièce pour s'approcher d'eux, tandis que Megan se plantait dans l'encadrement de la porte.

- Vous vous croyez malins tous les deux ? leur cria-t-il en les poussant violemment contre le mur.

La violence de cet assaut et la douleur du choc du béton contre leur dos et leur tête les surprit. Ils avaient prévu l'énervement de Tyson, mais sa colère dépassait a priori ce qu'ils avaient envisagé. Castle aurait bien voulu sonder l'état d'esprit de Tyson en lui demandant des nouvelles de Shaw, mais il estima que le moment n'était pas idéal. Nul doute que cette provocation risquait de lui valoir quelques coups en pleine figure. Il préféra s'abstenir, se demandant si la rage de Tyson était due au fait que Shaw était parvenue à s'enfuir, ou bien qu'il ait dû perdre du temps à la tuer, ou bien encore qu'ils se soient joués de lui avec leur petite mise en scène tout à l'heure.

- Tournez-vous ! Face contre le mur ! cria-t-il.

Ils s'exécutèrent, sans rien dire, sentant le rythme de leurs cœurs s'accélérer. Ils entendirent Megan approcher dans leur dos. Elle leur passa à chacun une cagoule sur la tête, les plongeant dans le noir le plus total. Leur cœur s'emballa plus encore, réalisant que la phase finale allait approcher. Les priver de la vue était encore un moyen de les affaiblir, tout en réduisant leurs possibilités de rébellion. Il les savait malins. Maintenant qu'il avait eu une nouvelle preuve de ce dont ils étaient capables par leur petit numéro d'acteurs, il ne prendrait plus le moindre risque.

Ils sentirent qu'on les empoignait par le bras, et se laissèrent guider, s'efforçant de ne pas trébucher, et d'accorder le rythme de leurs pas. Kate sentit son angoisse s'accentuer d'un seul coup. Sans repère visuel, avec cette cagoule qui gênait aussi sa respiration, elle avait l'impression d'être encore plus à la merci du bon vouloir de Tyson. Elle avait glissé sa main dans celle de Rick, tout en avançant, comme pour se rassurer et se donner de la force. Tyson et Megan ne parlaient pas, mais se contentaient de les guider dans les couloirs. Ils marchèrent ainsi quelques minutes, évoluant relativement lentement, sans que personne ne prononçât un mot. Tout à coup, Rick et Kate entendirent le bruit d'une porte qu'on ouvrait, et furent saisis par un froid violent. Ils furent poussés dehors, tous les sens en éveil. Leurs pieds s'enfoncèrent dans une épaisse couche de neige, un petit vent glacial les fit frissonner, tandis qu'une nuée de flocons s'abattaient sur eux. Tyson et Megan les firent avancer de quelques mètres, avant de les arrêter là, et de les faire asseoir sur des sortes de sièges métalliques vissés au sol. La neige froide et humide sous leurs fesses leur glaça le corps. Ils sentirent Tyson s'affairer autour d'eux, attachant leur pied libre à leur siège. Puis tout à coup, on leur arracha leurs cagoules. Le vent froid leur fouetta le visage, et ils plissèrent les yeux sous l'effet des flocons de neige qui tombaient dru, et de la lumière d'un projecteur braqué sur eux.

Ils entendirent les pas de Megan dans leur dos qui reculait se mettre à l'abri dans l'encadrement de la porte. Leurs yeux s'habituèrent à la vivacité de la lumière perçant la noirceur de la nuit, et ils virent Tyson leur faisant face, les bras croisés, son arme à la main. Il était là, immobile, les fixant. Ils observèrent d'un coup d'œil l'endroit où ils se trouvaient. Une sorte de cour fermée par de hauts murs, dans laquelle le vent s'engouffrait en tourbillonnant. En face d'eux à quelques mètres, ce qui ressemblait, vu d'ici, à un trou dans le sol. Un puits. Un réservoir ou une cuve creusée dans béton peut-être. L'orifice était rond, large d'environ trois à quatre mètres. Il était impossible d'en évaluer la profondeur, mais une bâche en protégeait l'ouverture.

Rick tourna la tête vers Kate, la regardant avec inquiétude. Ses yeux à elle reflétaient la même angoisse. Il serra un peu plus fort sa main entre les siennes. Ils savaient, pour l'instant, quelle était la seule chose à faire. Faire parler Tyson, coûte que coûte. Faire durer les choses. Profiter de son énervement. Profiter du fait qu'il avait dû changer de nouveau son plan avec la fuite de Jordan.

- J'ai l'impression que mon petit jeu vous amuse, non ? leur lança Tyson, se décidant enfin à parler. En tout cas, vous êtes à la hauteur de mes espérances.

Tyson avait l'air d'avoir tout à coup retrouvé son calme, comme si s'apprêter à les torturer de nouveau l'apaisait.

- On ne peut pas en dire autant de toi, répondit Castle. Je te croyais plus méticuleux. L'agent Shaw a réussi à t'échapper.

- Votre copine flotte à l'heure qu'il est sur l'océan … , ricana-t-il.

Ils se raidirent à ces quelques mots, essayant de n'en rien laisser paraître. Il pouvait leur mentir. Elle pouvait s'être fait passer pour morte. Ne se fier à rien de ce que disait Tyson. Jamais. L'océan ? Etait-il à proximité de l'océan ? Où les avait-il donc emmenés ? Ils ne pouvaient pas être trop loin de New-York. Il n'aurait pas eu le temps de les transporter sur une longue distance, ni la possibilité avec cette tempête de neige. Peut-être étaient-ils à Long Island.

Je reconnais qu'elle était coriace, mais quelques balles ont eu raison d'elle, continua-t-il, entamant des allers et venues dans la neige. Vous savez comme je peux être obsessionnel. Quand j'ai une idée en tête … Elle ne pouvait pas m'échapper. Cette petite traque m'a dégourdi les jambes.

Ils ne répondirent pas, l'observant déambuler, et tenter de leur faire croire qu'il avait apprécié la fuite de Shaw.

- Elle a déjoué ton plan, constata Rick.

- Elle n'était pas prévue dans mon plan.

- Tu comptais l'utiliser malgré tout. Elle a donc déjoué ton plan.

Tyson s'arrêta de marcher, et fixa Castle froidement.

- Et ? Même si elle a déjoué mon plan, elle est morte à l'heure qu'il est. Ça lui fait une belle jambe.

- Tu détestes qu'on déjoue tes plans, Tyson. C'est pour ça qu'on est là non ?

- Bien vu, Castle. Mais grâce à l'agent Shaw, j'ai décidé de hâter le processus.

Tyson était quasiment persuadé que cet agent fédéral était morte. Quasiment. C'était bien là le problème qu'il faisait en sorte de ne pas laisser paraître à ses prisonniers. Il l'avait touchée plusieurs fois et elle avait chuté dans les eaux agitées et glaciales de l'Atlantique. Il l'avait vue disparaître dans les vagues, emportée par les courants. Mais il n'avait aucune certitude qu'elle était bien morte. Et en matière de chute vertigineuse dans l'eau, il savait, par expérience, qu'il ne fallait pas se fier aux apparences. Il y avait un risque. Un risque, même léger, que l'agent Shaw se sorte de là vivante. Comment ? Il l'ignorait. Entre les blessures, et l'eau glaciale, elle devait déjà être dans un sale état. Mais il ne pouvait prendre aucun risque qu'elle se tire de là et rameute tous les flics de la ville. Après être revenu de sa course-poursuite dans les couloirs de l'usine, il s'en était pris à Megan. Il lui en voulait sans lui en vouloir vraiment. Elle faisait de son mieux. Elle n'avait pas son expertise. Mais c'est elle qui avait été la cible de sa rage pendant quelques minutes, avant qu'elle ne parvienne à le calmer, lui rappelant que son plan tenait toujours la route, et qu'il avait toujours moyen d'atteindre son but ultime. Il fallait juste agir rapidement. Il aurait aimé prendre le temps de torturer Beckett davantage, mais il prendrait tellement de plaisir à se réjouir du désespoir de Castle quand elle serait morte.

- Si vous aviez été plus sages, on aurait pu faire durer un peu le plaisir, mais voyez-vous, j'ai un planning chargé.

- Un planning chargé ? D'autres personnes à torturer ? lui lança Castle.

- Une jeune fille à étrangler peut-être ? proposa Beckett.

Il ricana.

- Je ne suis pas si prévisible. Je ne cesse de vous le répéter.

- Tous les flics de New-York et le FBI sont à notre recherche, Tyson. Ils ne vont plus tarder, lui asséna Beckett, tentant de se montrer convaincue de ce qu'elle disait.

- L'espoir fait vivre, Lieutenant Beckett, malheureusement cela ne suffira pas à vous sauver la vie.

- En es-tu bien sûr ? le provoqua Castle.

De nouveau, Tyson s'arrêta de déambuler pour les dévisager. Oui, il en était sûr. Si Shaw ne s'en tirait pas, jamais les flics ne remonteraient jusqu'ici. Comment le pourraient-ils ? Il avait réfléchi des jours entiers à sa stratégie, s'évertuant à penser en flic. Il avait imaginé toutes les caméras de videosurveillance qui pourraient être utilisées. Celle de la rue en face du parking, celles de Long Island. Il avait établi ses déplacements en fonction de la présence ou non de ces caméras. Il était impossible de le pister jusqu'ici. Il y avait bien Carter, mais comment les flics auraient pu remonter jusqu'à lui ? C'était impossible. Jamais ils ne pourraient établir un lien entre lui et Carter. Non. Tout menait les flics à Brooklyn. Castle ne sèmerait pas le doute dans sa tête. Il était malin, mais lui-même l'était davantage.

- Vous croyez que je n'ai pas anticipé ce léger détail ? Six mois … Ca fait six mois que je vous regarde nager dans le bonheur … Rien ne gâchera mon moment. Encore quelques minutes, et tout sera fini.

- Qu'est-ce que tu as prévu ? demanda Castle.

Kate écoutait Castle échanger avec Tyson. Elle était absolument frigorifiée. Elle avait les fesses et les jambes trempées par la neige, les flocons s'accrochaient à ses cheveux, le vent lui gelait le visage. Seules les mains de Rick autour des siennes lui apportaient un peu de chaleur. Elle réfléchissait tout en analysant les réponses de Tyson. Il semblait avoir décidé d'accélérer les choses. Pourquoi ? S'il était si sûr de lui, pourquoi avait-il besoin d'accélérer le processus ? Peut-être que Shaw avait réussi à s'enfuir, et qu'il redoutait qu'elle ne parvienne à prévenir les flics. Il n'avait pas d'autre raison de précipiter le passage à l'étape finale, lui qui avait tant préparé ce plan.

- Regarder Beckett mourir en ta compagnie, Castle. Programme sympa, non ? fit Tyson avec un sourire narquois.

Rick ne s'attendait pas à une réponse si directe. Ces mots lui labourèrent le cœur. Il sentit la main de Kate se raidir dans la sienne, mais tenta de rester impassible.

Tyson s'approcha d'eux, et fixa Beckett dans les yeux.

- Lieutenant Beckett … qu'est-ce que ça fait de savoir qu'on va mourir en portant la vie ?

- Kate ne répondit pas, tentant de laisser les mots de Tyson glisser sur elle.

- Angoissant non ? Enervant ? Révoltant ? Mortifiant ?

Il éclata de rire. Un rire sadique qui déchira le silence de la nuit. Tyson voulait hâter les choses, mais il semblait se délecter de cette petite conversation. Il voulait la tuer, mais en même temps, il avait besoin de savourer la peur qu'il voyait inévitablement dans ses yeux. La fuite de Shaw le contraignait à modifier son plan, mais il ne pouvait se résoudre à se passer de ses préparatifs, de toute la mise en œuvre qui était sa source première de jouissance.

- C'est parce que tu n'es pas capable d'aimer une femme, que tu veux détruire le bonheur de ceux qui s'aiment ? lui asséna froidement Rick.

Ils virent le visage de Tyson se fermer brutalement, presque malgré lui, comme si Castle avait touché un point sensible.

- Depuis quand tu fais dans la psychologie, toi l'écrivain ?

- On dit qu'on gagne à connaître ses ennemis … Je ne t'imaginais pas jaloux.

- Jaloux ? s'étonna Tyson. Tu crois que je suis jaloux de ta petite romance avec Beckett ?

- Je n'explique pas une telle obsession autrement. Tu nous maudis parce qu'on incarne tout ce que tu n'auras jamais.

Parler. Encore et encore. Le faire parler. Rick s'acharnait à trouver la ressource de dialoguer avec son pire ennemi. Mais après ? Tyson n'allait pas discuter des heures avec lui comme ça. Il voulait hâter les choses. Extérieurement, Castle n'était qu'assurance et défiance. Intérieurement, il n'était plus que l'ombre de lui-même. Il était terrifié. L'angoisse le rongeait tant qu'il en avait mal au ventre. A l'idée que d'ici quelques minutes Tyson puisse faire souffrir Kate de nouveau, qu'il puisse la tuer, anéantir leur vie à tous deux, une douleur lui empoignait déjà le cœur. Ils étaient à sa merci. Ils ne pouvaient rien faire. Ils ne pourraient rien faire pour l'empêcher d'agir quand il l'aurait décidé. Si les gars n'arrivaient pas rapidement, Tyson allait gagner.

- D'où te vient l'idée que je voudrais prétendre à connaître l'amour Castle ?

- Tout homme a besoin d'amour. Celui d'une femme. Celui de ses enfants. Celui d'une mère, Tyson. Ta mère a détruit ta vie, et par la même occasion ta propension à aimer une femme. Si tu savais, comme c'est bon d'aimer, et être aimé en retour.

- Epargne-moi ton joli baratin sur l'amour, Castle. Que va-t-il te rester de ta love story avec Beckett quand elle sera au fond du trou ?

- Tu peux la tuer. Mais tu ne détruiras jamais ce qui nous unit.

Chacun des mots de Rick la touchait profondément, intimement. Au-delà de cette discussion qu'il se forçait à avoir avec Tyson, il exprimait par des mots des émotions, des sentiments qu'il ne lui avait jamais dites. Bien-sûr elle savait à quel point il l'aimait, combien il était heureux et comblé avec elle. Mais l'entendre mettre des mots sur la force de leur amour était d'une intensité qui la bouleversa. Elle avait presque l'impression que Rick lui faisait passer un dernier message, au cas où. Les larmes lui montèrent aux yeux, et elle dut lutter pour les refouler, et continuer de faire bonne figure.

- Tu seras anéanti, Castle. C'est mon seul objectif.

- Je ne te laisserai pas le temps d'avoir le loisir de l'apprécier, répondit Rick. Je ne vivrai pas sans Kate.

Elle tourna les yeux vers lui, ébranlée par ce qu'il venait de dire. Ses mots lui rappelaient ce que Rick avait dit au mari de Kelly Nieman pour le réconforter. « S'il arrivait quelque chose à ma femme, je voudrais mourir moi-aussi ». Une larme coula sur sa joue, et elle lâcha les mains de Rick pour venir l'essuyer subrepticement. Sentant sa main quitter les siennes, il se tourna légèrement vers elle, et lut la tristesse dans ses yeux. Son chagrin lui arracha le cœur. Il aurait voulu la prendre dans ses bras, la rassurer. Sans rien dire, elle vint replacer ses mains dans les siennes, et il les enveloppa de leur chaleur, les caressant doucement, tentant de la réconforter du mieux qu'il pouvait.

- Tu veux nous écrire une histoire digne de Romeo et Juliette, dis-moi. Mais tu ne laisserais pas ta fille sans son Papa adoré.

- Kate est toute ma vie. Si tu me la prends, je n'ai plus de raison de vivre. Je la rejoindrai avant même que tu aies eu le temps de crier victoire.

Chacun des mots de Rick résonnait dans le crâne de Kate. Disait-il cela juste pour faire durer la conversation avec Tyson ? Pour le provoquer ? Ou bien était-ce vraiment la façon dont il voyait les choses ? Elle ne voulait pas ça. Elle voulait qu'il vive. Quoi qu'il arrive.

- Je ne te laisserai pas faire, Castle, assura Tyson. Cela fait trop longtemps que je me prépare à ce moment.

- Tu m'empêcherais de mourir ?

- Pour avoir le plaisir de te voir souffrir, oui, sourit Tyson.

- Pourquoi s'obstiner ainsi ? Tout ça parce que j'ai fait un jour échouer ton plan ?

- Ce n'est pas suffisant ?

- Non. Je crois qu'il y a autre chose.

- Tu sais quoi, Castle, je pense qu'on a assez bavardé. Il commence à se faire tard, et j'ai un peu froid. On va passer aux choses sérieuses.

Leurs cœurs à tous deux se mirent à battre la chamade.

- Comme je suis d'une grande bonté d'âme, quoi que vous en pensiez, je vais te laisser le choix du supplice final, Castle. Alors comment veux-tu voir mourir ta belle ?


Chapitre 36

Long Island, aux environs de minuit.

Tyson était là, immobile sous le tourbillon de neige, à les scruter tous les deux, attendant une réponse, comme si Castle allait la lui fournir, lui suggérant comment tuer sa propre femme. Kate ne s'attendait pas à ce que Tyson propose à Rick de choisir son supplice, mais finalement cela correspondait parfaitement à ses objectifs. Jordan avait deviné qu'il avait l'intention de faire en sorte que Rick participe à sa torture. Tyson avait dû comprendre qu'il ne pourrait pas le forcer à la torturer, n'ayant plus Shaw sous la main pour le contraindre à faire un choix. Mais il pouvait le torturer psychologiquement, en l'amenant à choisir la mort de sa femme, et à vivre le restant de ses jours avec l'idée que son propre choix avait scellé le destin de sa muse.

Rick aussi était surpris par la tournure que prenaient les choses. Pas par l'issue finale de ce plan machiavélique qui commençait à prendre tout son sens. Non. Ils l'avaient prévu depuis un moment. Mais davantage par cette suggestion qui le glaçait d'effroi. Il s'étonnait que Tyson n'ait pas d'ores et déjà choisi la façon dont l'histoire prendrait fin. Tout écrivain savait en débutant son récit de quelle façon il y mettrait un terme des centaines de pages plus loin. Tyson n'était certes pas un écrivain au sens propre du terme. Mais il avait peaufiné ce plan diabolique pendant des mois, il avait inventé cette histoire qu'il se livrait à lui-même, les utilisant, eux, comme des personnages de chair et d'os au service d'un plaisir narcissique. Il ne pouvait pas ne pas avoir prévu la fin qui allait lui procurer l'ivresse suprême. Sa question était du pur jeu, comme toujours. Une occasion de plus de se mettre en scène, et de s'amuser à les torturer. Il se contenta de serrer la main de Kate dans la sienne, fixant Tyson avec dédain.

- Tu manques d'idées peut-être, Castle ? lança Tyson, voyant que Rick restait de marbre. Ne t'en fais pas, j'en ai pour toi. Je te propose l'étranglement.

Il ricana tout seul, fier de sa suggestion.

- Vous savez tous deux, comme je maîtrise cet art à la perfection, bien-sûr. Regardez !

Il sortit de la poche de son manteau une cordelette, faisant immédiatement apparaître dans leurs têtes, les images des corps sans vie de toutes ces femmes que Tyson avait étranglées par le passé. Tout à coup, le voir exhiber cette petite corde, et s'amuser à la faire glisser entre ses doigts de manière sadique, rendait tout cela très concret, et effrayant. Cela faisait des jours qu'ils s'entendaient dire, et en étaient persuadés eux-mêmes, que Tyson voulait tuer Beckett pour faire souffrir Castle. Mais là, pour la première fois, Tyson jouait devant eux avec une arme à même de réaliser cette prédiction. Et pas n'importe quelle arme. Son arme de prédilection.

- Ça vous rappelle des souvenirs, on dirait, constata-t-il voyant leurs yeux fixer avec effroi la petite corde dans sa main. … Oui, moi-aussi … Cette cordelette … une arme de fortune la première fois. Mais vous savez que je ne peux plus m'en passer. Alors Castle, le supplice de la corde ça te plairait ?

Rick ne répondit pas. Tyson vint se placer dans le dos de Beckett, et passa la corde autour de son cou, jouant à la faire glisser sur sa peau. Rick sentit la main de Kate trembler dans la sienne. Elle était terrorisée, tout comme lui. Mais non, Tyson ne pouvait pas étrangler Kate. C'était son mode opératoire habituel, celui qu'il réservait à ses petits plaisirs personnels. Il avait forcément choisi quelque chose de spécial pour eux.

- Et voilà un petit aperçu de ce que ça pourrait donner, reprit Tyson en serrant doucement la cordelette.

Kate regardait droit devant elle, tentant de ne pas montrer la peur qui la hantait. Il n'allait pas la tuer ainsi, pas tout de suite, du moins pas dans les cinq minutes qui allaient suivre, mais l'issue finale approchait. Sentir cette corde qui se serrait petit à petit autour de son cou la confrontait déjà à la suite. Devoir affronter l'idée de mourir. Même si elle se savait avoir la force de ne pas perdre espoir, une grande partie d'elle-même était terrorisée à l'idée de se voir mourir, sans que rien ne puisse changer le cours de son destin. Sous les yeux de Rick qui plus est. L'imaginer souffrir était sans doute plus douloureux encore que les tortures qu'elle allait avoir à subir.

- Bon, ça n'a pas l'air de te plaire la corde, je me trompe ? Tu as raison, ce serait un peu trop rapide. Réponds Castle, la corde ?

- Je ne jouerai pas avec toi à choisir la façon dont tu tueras ma femme, Tyson ! lui asséna Rick sèchement.

A ces mots, Jerry se plaça brusquement derrière lui, et lui attrapa le menton pour rabattre d'un coup sec sa tête vers l'arrière, lui écrasant la nuque, ce qui lui arracha un gémissement de douleur.

- Réponds ! La corde ? lui cria Tyson en tirant sa tête toujours plus vers l'arrière.

- Lâche-le ! lança Kate, incapable de supporter d'entendre Rick souffrir.

- Allez, Castle, ça fait du mal à ta petite chérie de te voir souffrir ! Réponds !

- Non, pas la corde ! finit par crier Rick entre deux râles de douleur.

Tyson relâcha sa tête. Rick regarda Kate, dont les yeux brillaient de larmes. Si seulement il avait pu faire disparaître ses larmes. Si seulement il avait pu les sortir d'ici. Que faisaient donc les gars ? Bon sang. Bientôt il serait trop tard. Il comptait tellement sur eux. Ils sentirent Tyson s'éloigner dans leur dos, et rejoindre Megan qui semblait assister à la scène, tranquillement depuis son abri de fortune dans l'encadrement de la porte.

- Kate …, chuchota Rick, en se penchant vers elle, ne baisse pas les bras, je t'en prie.

- Non, mon cœur, jamais, je ne baisserai les bras, répondit-elle, la voix éraillée, mais … si jamais …

- Ne dis rien … On va s'en sortir, affirma-t-il du chagrin dans la voix, avant de déposer un baiser sur son front.

Ils entendaient Tyson et Megan qui parlaient dans leur dos, sans même essayer de comprendre ce qu'ils se disaient.

- Rick … Je t'aime … Et tu …

- Chut …, souffla-t-il doucement, en embrassant sa joue, puis sa bouche. Ne dis rien, ce n'est pas fini.

La chaleur des baisers de Rick lui procurèrent cette sensation douce et délicieuse, rassurante et apaisante, qui lui faisait tant de bien habituellement, quand elle était triste, fatiguée ou angoissée.

- Non, ce n'est pas fini, murmura-t-elle, des larmes plein les yeux, tout en sentant Tyson revenir vers eux.

Il se posta face à eux, son pistolet à barillet dans la main.

- J'ai une autre idée à te proposer, Castle.

Il joua à faire passer son revolver d'une main à l'autre.

- Une balle dans la tête. Expéditif. Radical. Propre et sans bavure. Tu n'as pas envie de la voir souffrir, non ? Une balle dans la tête, qu'en dis-tu ? lança-t-il en visant Kate avec son arme.

- Trop radical pour toi, répondit Castle. Si tu as envie que je souffre, il faut prolonger la souffrance de Beckett.

- Ce n'est pas faux, fit Tyson, mais parfois il faut savoir varier les plaisirs.

Il glissa sa main dans sa poche pour en sortir une balle qu'il plaça dans l'une des chambres.

- Ah la roulette russe, mon nouveau petit plaisir ! lança-t-il tout sourire, en faisant tourner le barillet.

- Tu ne prendras pas le risque, affirma Rick, tentant de croire à ce qu'il disait.

Il savait Tyson suffisamment détraqué pour prendre le risque. Et cette fois il y avait de façon certaine une balle dans la chambre du barillet. Il sentit la boule d'angoisse au fond de son ventre monter dans sa gorge, et cette vague d'émotion l'envahir de manière incontrôlable. Non. Tyson ne pouvait pas tirer. Mon Dieu. S'il tirait, il avait une chance sur six de tuer Kate. Non. Ce n'était pas possible. Des larmes d'effroi, de chagrin, de douleur, lui montèrent aux yeux. Il se sentit paniquer, réalisant que peut-être d'ici quelques secondes, tout serait fini. A tout jamais. Il voulait que ce cauchemar prenne fin. Il voulait se réveiller enfin. Comme l'autre nuit. Ouvrir les yeux. Sentir la chaleur de Kate dans ses bras, la caresser encore et encore, la serrer contre lui, l'aimer toujours. Mais non. Tyson était bel et bien là, dans ce froid glacial, pire encore que dans ses cauchemars les plus effroyables.

- Tu crois que je ne prendrais pas le risque ! Tu veux qu'on vérifie ? lança Tyson en armant son pistolet.

- Non ! cria Rick, des sanglots dans la voix

- Allez, Castle, un peu de cran mon pote ! Il faut vivre dangereusement ! rigola Tyson, visant la tête de Kate, à environ deux mètres d'eux.


Salle de travail, 12ème District, au même moment.

Esposito et Ryan se tenaient devant l'écran translucide où s'affichait la carte de Long Island, recentrée sur la zone où les recherches s'effectuaient. Tous deux faisaient défiler les images des rues dans un rayon de cinq kilomètres autour de Manhasset, observant les visuels des usines et des docks afin de rechercher un bâtiment qui pourrait correspondre au dessin de Tanner. Ce dessin était parfait. Tanner était doué, précis, minutieux. Mais il n'y avait aucun nom, aucune indication permettant d'identifier rapidement ce bâtiment qui ressemblait à beaucoup d'autres, si ce n'était la présence de l'océan, le long d'un parking.

Gates avait joint les équipes sur le terrain pour les amener à se repositionner plus à l'ouest, et à se concentrer sur la bordure septentrionale de la presqu'île, où s'étendaient des kilomètres de docks. S'ils se fiaient au dessin de Tanner, l'usine se trouvait près de l'eau. Au vu de leur zone de recherche, il s'agissait probablement de la baie formée par l'Atlantique entre Long Island et le Connecticut. L'agent Wade, accompagné d'un de ses collègues du FBI, était parti depuis une vingtaine de minutes interroger de nouveau Carter Sullivan, afin de le questionner sur sa présence à Manhasset en fin de matinée, et tenter de le faire parler. Ils avaient voulu se charger de cet interrogatoire musclé, ayant prévu d'utiliser des moyens un peu plus radicaux, dont seuls eux avaient le secret. Leur investigation concernant tout ce qui entourait de près ou de loin ce Carter Sullivan les avait menés vers sa charmante ex-femme et leur fille de trois ans, qui vivaient loin de lui, à Chicago, à l'écart de ses divers trafics. Mais chaque week-end, quand il n'était pas sous les verrous, Carter, aussi criminel soit-il, partait pour Chicago afin de profiter de sa fille. Il y a quelques mois, son ex-épouse avait bénéficié de la clémence de la justice, concernant l'une des affaires pour laquelle Carter purgeait à ce moment-là une peine de prison. L'implication de sa femme dans le trafic pour lequel il était tombé n'avait pu être formellement prouvée, même si les soupçons étaient grands. Le FBI comptait exploiter cet élément pour mettre la pression sur lui, le menacer de faire en sorte que son ex-épouse finisse en prison à son tour, et que leur fille soit confiée aux bons soins de l'assistance publique. Wade comptait sur un sursaut d'amour paternel de la part de Carter pour l'inciter à parler. Nul doute, qu'étant donné la présence de son avocat à ses côtés, la partie n'était pas gagnée d'avance. Mais Wade savait qu'il y avait urgence, et ils useraient de tous les moyens, même les plus retors, pour amener Carter à indiquer où Tyson se planquait.

Esposito et Ryan, l'un comme l'autre, tentaient de ne pas paniquer face au temps qui passait inexorablement. Il y avait plus de dix heures que leurs amis avaient été enlevés. Ils comptaient sur le fait que Tyson aimait faire durer la souffrance de Castle, et qu'il prendrait son temps pour tuer Beckett. Mais dix heures. C'était si long. Il avait eu le temps de passer déjà à l'acte. Malgré l'angoisse qui les rongeait, ils luttaient corps et âme pour identifier cette usine.

Le Capitaine Gates passa tout à coup la porte.

- Du nouveau ? lança-t-elle, d'un ton qu'ils ne lui connaissaient pas, un ton empreint d'inquiétude et de sollicitude.

Seul Ryan se retourna vers elle le temps d'une fraction de seconde, et sans répondre vraiment, lui fit signe qu'il n'y avait pas eu d'avancée. Il n'avait jamais vu Gates ainsi. Pour la première fois depuis qu'il la connaissait, il avait l'impression d'avoir en face de lui la femme qu'elle était, et non pas leur Capitaine. Elle était inquiète. Son regard le priait de répondre positivement à sa question.

- Tenez-vous prêts à partir, reprit-elle. Dès qu'on a localisé le site, on y va. L'hélicoptère nous attend.

- L'hélicoptère ? s'étonna Ryan.

- Oui. Avec la neige, on n'a pas le choix. Ça va nous prendre des heures d'arriver là-bas. J'ai parlé au chef de la police, et au maire. Une équipe du SWAT est en route pour Long Island.

- Capitaine, on ne sait toujours pas où ils sont …, fit remarquer Ryan, et on ne saura …

- Peut-être, le coupa Gates, d'un ton presque cordiale et doux, mais on devient inutile ici. Si d'ici un quart d'heure, on n'a rien de plus, on décolle. La matrice du FBI peut tourner toute seule, l'agent Clayton nous tiendra informés en temps réel. Je ne laisserai pas ce taré tuer Beckett, Castle et Shaw, sans l'avoir traqué moi-même.

Clayton acquiesça du regard. Esposito ne s'était pas retourné, ne lâchant pas des yeux ces images d'usines qui défilaient. Mais il avait entendu le Capitaine, et ses mots l'avaient touché. Il n'en montrerait rien, mais cette dernière phrase de Gates venait de lui faire prendre conscience que ses amis pouvaient être morts quand ils les retrouveraient. Et l'émotion l'avait envahi, comme jamais. La persévérance de Gates, sa rage d'aller se battre sur le terrain pour les retrouver, le bouleversaient. Mais il ravala les larmes qui lui montaient aux yeux, et se reconcentra sur l'écran.

- Agent Clayton, toujours rien concernant ce polymère ? continua Gates en regardant l'écran de l'ordinateur par-dessus son épaule.

- Non. On a passé en revue l'industrie automobile, aéronautique, sportive. Mais aussi la production de bateaux, de vélos … Enfin tout ce qui est à même de contenir des fibres carbone.

- Des fibres de carbone …, fit Gates, semblant réfléchir. Les cannes à pêche … Vous avez cherché les usines produisant des cannes à pêche ?

- Il y a des fibres de carbone dans les cannes à pêche ? s'étonna Ryan, attiré par la conversation entre Gates et Clayton.

- Oui. Mon mari participe à des concours de pêche sportive régulièrement en haute mer. Les cannes à pêche sont des bijoux de technologie en fibres de carbone. Sur les docks, ce serait logique de trouver ce type d'entreprise.

Clayton lança la recherche sur son ordinateur. Aussitôt une liste d'entreprises s'afficha à l'écran.

- Trois entreprises sur New-York fabriquent des cannes à pêche, des planches à voile. Une d'entre elle a fait faillite et fermé il y a huit mois.

- Où ? lança Ryan.

- South Street, Port Washington, Long Island.

Ils n'eurent pas le temps de réagir à cette information car l'agent Wade passait la porte au même moment, essoufflé comme s'il venait de traverser tout le poste au pas de course.

- South Street, Port Washington ! s'écria-t-il en entrant.

- Carter a parlé ? lança Esposito en se retournant enfin.

- Oui ! lança Wade, reprenant son souffle.

- C'est ça, ça correspond au dessin de Tanner, fit Clayton en affichant la photo de South Street.

- Ils sont là-bas ! lança gravement Esposito.

- On y va ! lança Gates. Allez chercher votre équipement, on s'habillera en vol. Dépêchez-vous !


Port Washington, Long Island, au même moment.

Dans l'obscurité et le silence de la nuit, Tyson braquait son arme sur Beckett.

Alors que les flocons tombaient mollement autour d'eux, continuant de tapisser le sol de leur froide blancheur, Kate et Rick se jetèrent un regard paniqué, aussi effrayés et dubitatifs l'un que l'autre. Tyson jouait-il ? Allait-il oser prendre ce risque ?

- Un !

Rick resserra l'étreinte de ses mains tremblantes autour de celles de Kate. Il n'avait jamais eu si peur. Une chance sur six. Ce n'était pas possible. Non. Ça ne pouvait pas finir ainsi. Kate frissonnait. De terreur, autant que de froid. Le décompte de Tyson lui glaçait le sang. Elle avait une chance sur six de mourir d'ici dix secondes s'ils ne tentaient rien. Elle plongea son regard dans celui de Rick, tentant d'y lire ce qu'il comptait faire, parce qu'il comptait forcément faire quelque chose. Rick n'allait pas laisser Tyson tirer sans agir.

- Deux !

Ils se regardaient, ils ne se lâchaient pas des yeux, tandis que leurs esprits cherchaient un recours. Ils s'accrochaient à ce qui faisait leur force depuis toujours.

- Le clown, murmurèrent-ils soudain d'une seule et même voix, comme s'ils venaient d'avoir une révélation, comme si l'élément qui pouvait stopper Tyson venait de jaillir dans leurs têtes.

- Jerry ! s'écria Rick aussitôt, tentant le tout pour le tout, l'appelant volontairement par son prénom pour l'interpeller. Le clown triste ?! Qui est-ce ?

Tyson le dévisagea, l'air hébété, en oubliant son décompte cruel. Son sourire sadique laissa place à un rictus d'étonnement. Il baissa son revolver, comme s'il n'avait plus le cœur à jouer à la roulette russe. Kate retenait sa respiration, tandis que Rick réalisait qu'il venait peut-être de réussir un coup de poker.

- Qui est ce clown triste ? C'est toi ? reprit Rick, avec insistance, la voix encore éraillée par la peur terrible qui ne le quittait pas.

- Le clown triste ? De quoi parles-tu, Castle ? lança Tyson, faisant mine de ne pas comprendre.

Tyson tentait de réfléchir rapidement, sous le choc de ces quelques mots prononcés par Castle. Il ne voulait pas montrer qu'il était déstabilisé. Mais il l'était. Si les flics savaient pour ce tatouage, que savaient-ils d'autre ? Comment Castle pouvait-il avoir connaissance de l'existence de ce tatouage ? Les seules personnes qui l'avaient vu étaient les femmes avec lesquelles il avait couchées, quelques adolescents au foyer social Auburn il y a quinze ans de cela, quelques codétenus aussi à Sing-Sing. Les flics connaissaient sa véritable identité, ça ne faisait aucun doute. Les flics avaient dû apprendre son lien avec Carter. Bon sang. Ce foutu tatouage. Qu'est-ce qui les avait menés à ce tatouage ? Ce n'était pas vraiment le moment de chercher le pourquoi du comment. Le résultat était là. Si les flics savaient pour Carter, ils avaient pu l'identifier sur des images de vidéosurveillance, et le traquer jusqu'à Long Island. Nul doute que les fédéraux avaient dû passer au crible toutes les images. C'était leur truc. Utiliser leurs petits joujoux pour pister leur cible parmi la moindre base de données. Pour la première fois depuis qu'il avait enlevé Castle et Beckett, il eut peur que son plan ne fonctionne pas, que tout soit gâché au dernier moment. Ils allaient le trouver. Comment ? Il ne savait pas. Mais les flics allaient le trouver. Il avait fait une erreur quelque part. Mais où ? Ce tatouage allait causer sa perte. Combien de temps lui restait-il avant que les flics ne débarquent ? Ne pas paniquer. Surtout. Garder son sang froid.

- Ce clown triste, tatoué sur ta poitrine, Tyson. Quel âge avais-tu ? Seize ans ? Dix-sept ans ? Ça t'a valu une belle raclée parait-il …

Rick sentait que Tyson paniquait. Quelque chose s'était brisé dans son arrogante assurance.

- Ferme-la, Castle !

Comment Castle pouvait-il savoir pour cette bagarre ? Bon sang. Jusqu'où étaient-ils remonté dans sa vie ? Il les avait sous-estimés. Il avait cru pouvoir s'infiltrer dans leurs esprits, penser comme eux, mais ils étaient parvenus à trouver des indices qu'il n'aurait pas supposés. Où avait-il failli ? Il savait que ce n'était pas le moment d'y réfléchir, mais il était obsessionnel. Il fallait qu'il sache où il avait commis cette erreur qui pourrait lui être fatale. Six mois passés jour et nuit presque à préparer ce moment. Il croyait avoir pensé à tout. Il allait devoir modifier son plan. Il n'aurait pas le choix. Il n'allait pas avoir le temps de savourer comme prévu l'ultime étape.

- C'est toi Jerry ce clown triste ? Un mélange de l'angoisse qui te ronge, et du bonheur souriant que tu ne pourras jamais atteindre, continua Rick.

- Ta gueule !

- A moins que ce ne soit ton père, peut-être ? Tu ne l'as jamais connu.

Ce serait un combat psychologique. Ils le savaient depuis le début. Jordan les y avait préparés. Et le cœur gonflé d'espoir, Rick et Kate sentirent qu'ils avaient percé une brèche. Tyson était un monstre de préméditation, de démence, et de sadisme. Mais il était humain. Il avait un cœur, un cœur meurtri, blessé par la vie, blessé par son enfance qui avait fait de lui ce qu'il était aujourd'hui. C'était la faille. Ce clown triste était la faille. Ellie leur avait donné la faille. Et ils allaient s'y engouffrer jusqu'au bout pour sauver leurs vies.

- On a au moins un point commun, Castle …, lâcha Tyson, en s'approchant de lui.

- Ta mère t'a parlé de lui. Les mères font ça. Elles parlent du père absent. Elles construisent un monde d'illusion et d'utopie pour leur fils. Et on grandit avec ça …

- Si tu ne la fermes pas, Castle …

Rick parlait à Tyson de son père, mais Kate sentait toute la portée et l'intensité de ces mots qui renvoyaient à sa propre histoire, à tout ce dont il ne lui avait jamais encore parlé, à cette part de secret qui habitait le cœur de son mari.

- Tu portes ton père sur ton cœur, Tyson ? C'est ça ?

Le coup de poing, d'une violence inouïe, l'atteignit en plein visage. Rick, encaissant la douleur, redressa la tête, la lèvre en sang.

- Il te manque, non ? insista Castle. Il serait fier de voir le psychopathe que tu es devenu.

Tyson le frappa de nouveau, enchaîna les coups, s'acharna de rage sur lui, balloté tel un pantin sous ses assauts, tandis que Kate criait à ses côtés, tentant de repousser Tyson de ses mains menottées. Rick ne pensait plus à rien. Tyson n'avait pas tiré. C'était tout ce qui importait. Les cris de Kate, près de lui, emplissait sa tête de douleur. Elle hurlait à Tyson d'arrêter, ses cris se mêlant à ses larmes et ses sanglots.

- Jerry ! cria Megan, qui accourait. Arrête ! Tu vas le tuer ! Pas comme ça, Jerry ! Pas comme ça, bon sang !


12ème District, New-York.

Depuis la salle de pause, ils avaient entendu l'agitation et le branle-bas de combat dans le poste. Leurs conversations s'étaient tu brusquement, et tous avaient regardé avec angoisse et fébrilité, le Capitaine Gates parcourir le couloir à grandes enjambées, glisser son arme à sa ceinture, tout en étant suspendue au téléphone.

Alexis, consciente que quelque chose d'important se préparait, était sur le point de se ruer hors de la pièce pour aller voir ce qui se passait, quand Lanie la retint par le bras.

- Alexis, je vais aux nouvelles. Restez-ici ok ?

Elle acquiesça du regard, le visage figé par la peur, et Lanie se précipita vers le couloir. Jim, Martha et Alexis attendirent dans l'encadrement de la porte, partagés entre l'espoir qu'il y ait eu une avancée positive, et l'angoisse qui n'en finissait plus de les dévaster. Mark, en retrait, serrait sa petite fille contre lui. Tous les deux étaient comme perdus ici, dans cet endroit et cette ville qui n'étaient pas les leurs, au milieu de ce drame dont ils peinaient à comprendre la signification. Tous avaient été si gentils et attentionnés envers eux, mais ils 'n'avaient pas vu leur femme, pour l'un, leur maman pour l'autre, depuis plusieurs jours, ce qui ajoutait à la sensation effroyable d'être plongés brutalement en plein cauchemar.

Lanie atteignit le couloir au moment où Ryan et Esposito arrivaient à toute vitesse, se précipitant vers l'ascenseur, leur tenue et leur gilet pare-balles sous le bras.

- Javi ! lança-t-elle, courant pour les rejoindre.

Gates était là, aussi, à trépigner devant l'ascenseur qui n'arrivait pas assez vite, avec les agents Wade et Clayton à ses côtés, suspendus à leur téléphone, enchaînant les ordres et les injonctions à l'intention de leurs correspondants.

- Vous les avez retrouvés ? demanda Lanie, redoutant et espérant à la fois la réponse.

- On a localisé l'usine où se planque Tyson, répondit Esposito, alors que l'ascenseur s'ouvrait dans son dos.

Elle le regarda avec inquiétude, quêtant une nouvelle encore plus rassurante.

- On va les ramener, ma belle. On va tout faire pour les ramener.

- Espo ! fit la voix de Ryan derrière lui, pour lui intimer de se dépêcher.

Esposito recula dans l'ascenseur sans quitter des yeux Lanie.

- On t'appelle dès qu'on en sait plus, lâcha Esposito, alors que la porte se refermait sur eux.

Elle resta quelques secondes devant la porte close de l'ascenseur, dans le calme soudainement revenu, pensant à Kate, Castle et Shaw. Si Dieu existait, c'était maintenant qu'il devait faire ses preuves. Elle n'avait jamais cru en Dieu. Il y avait bien trop d'horreurs dans ce bas-monde pour qu'un Dieu bon et généreux existât. Mais il y avait bien une force suprême là-haut qui faisait en sorte que la Terre tourne rond. Un instant, elle pria cette force pour que Kate et Castle soient en vie. Tous les deux. Pas l'un sans l'autre. Elle n'osait imaginer l'intensité de la douleur et de la souffrance de celui qui survivrait à l'autre. Ces deux-là étaient des âmes sœurs, depuis toujours. Kate avait perdu sa mère. Elle ne se remettrait jamais de la perte de son mari, son partenaire, l'amour de sa vie. L'inquiétude de Kate sur ce que Castle avait confié au mari de Kelly Nieman lui revint en mémoire. Kate était sa muse. Elle nourrissait ses romans, mais elle nourrissait sa vie simplement. Il l'avait attendue des années. Et sans elle, elle redoutait qu'il n'ait pas la force de vivre. Elle pria pour Jordan Shaw, que sa petite fille et son mari attendaient, brutalement plongés dans ce drame en cette période de Noël. Et pour le bébé que portait Kate, sa meilleure amie, sa presque sœur, tant elle l'aimait. Ce bébé dont elle allait être la marraine, et qu'elle chérissait déjà. Elle respira une grande bouffée d'air, sécha ses yeux, et reprit ses esprits pour retourner affronter les regards angoissés de leurs familles.

- Ils savent où ils sont, annonça-t-elle à peine entrée dans la pièce, avec un léger sourire, se voulant rassurant.

- Ils ont eu des nouvelles ? demanda aussitôt Martha.

- Non. Mais ils ont localisé l'usine où se cache Tyson. Ils vont sur place, expliqua Lanie.

- Mon Dieu …, soupira Jim, en se rasseyant, réalisant que le long calvaire de l'attente n'était pas fini.

- Alors on ne sait toujours pas s'ils sont en vie ? demanda Mark Shaw s'asseyant à son tour dans le canapé, d'un air désespéré.

- On n'en sait pas plus, avoua Lanie. Mais vous pouvez faire confiance à ces lieutenants et à ces agents, Mark.

- Je sais bien, mais …

Lanie s'assit près de lui, et lui tapota l'épaule, tandis que Lily venait se blottir sur ses genoux. Il enlaça sa fille, et la serra contre lui. Lily avait peu parlé depuis son arrivée, se contentant de rester au plus près de son père. Entourée de tous ces adultes inquiets, fatiguée de cette journée qui n'en finissait plus, terrifiée à l'idée de ne plus jamais revoir sa maman, elle était perdue, et s'accrochait aux bras de son papa.

- Vous savez comment Castle surnomme toujours votre femme ? demanda doucement Lanie, sentant que, comme sa petite fille, il était perdu et désemparé.

- Non ?

- Wonderwoman …, répondit Lanie, souriant légèrement.

Il esquissa un sourire, malgré le voile de tristesse qui recouvrait son visage.

- Je ne sais pas si elle apprécie, fit-il gentiment.

- Elle ne le sait pas, je suppose … Fort heureusement pour Castle, parce que Jordan peut être …

- Effrayante, sourit Mark. Elle les apprécie beaucoup. Le lieutenant Beckett et Richard Castle.

- Oui. Et eux aussi. Beckett et Castle sont redoutables, vous savez. Et avec votre femme à leurs côtés, vous n'imaginez même pas ce dont ils sont capables.

Martha s'était installée sur un fauteuil, Alexis auprès d'elle, caressant doucement la main de sa petite fille pour tenter d'apaiser son angoisse.

- J'ai accroché le petit ange du bébé au sapin il y a deux jours, fit tristement Alexis. Je ne veux pas que ça leur porte malheur.

- Pourquoi ça leur porterait malheur ma chérie ? Voyons …, la rassura Martha.

- C'est un ange, grand-mère. Un ange, c'est fait pour vivre au paradis.

- Ne dis donc pas de sottises. Katherine protègera son bébé jusqu'au bout … tu sais combien elle est redoutable et hargneuse quand on touche à sa famille.

- Oui … Et elle protègera Papa. Elle ne laissera rien lui arriver.

- Et inversement. Ton père a peut-être tous les défauts du monde, enfin du moins quelques-uns, mais il se battra corps et âme pour Katherine et leur bébé.

Alexis posa sa tête au creux de l'épaule de sa grand-mère, comme quand elle était plus jeune, et que Martha consolait ses chagrins et ses peines de cœur.


Quelque part le long de la côte septentrionale de Long Island.

Elle s'accrochait sans relâche au ponton. Ses muscles étaient transis. Elle avait si froid qu'elle ne sentait plus ses jambes, ni même la blessure qui cisaillait son mollet, suite à la balle qui l'avait traversé. Au contact de l'eau glaciale et du sel sa blessure au ventre s'était mue en une douleur brûlante, piquante, qui la tiraillait, et lui arrachait des gémissements incontrôlables tant elle avait mal. Ballotée par la houle agitée, elle peinait à rester accrochée à cette barre métallique qui incarnait son dernier espoir. Si elle lâchait prise, les eaux gelées l'engloutiraient. Autour d'elle, tout n'était qu'obscurité. Elle devinait la blancheur et l'épaisseur molle de la neige quelques mètres au-dessus d'elle. Le sol était là, tout près, mais il lui fallait trouver la force de s'extraire des flots.

Elle s'était laissée tomber volontairement dans ce qu'elle ignorait être l'océan. C'était sa seule échappatoire, et il s'en était fallu de peu qu'elle n'échappât pas à Tyson. Elle aurait parié sur l'Hudson River. Mais le goût salé de l'eau qui s'était infiltrée dans sa bouche et ses narines quand elle avait disparu sous les vagues, lui avait fait réaliser que c'était bien dans l'Atlantique qu'elle venait de se jeter. Elle ignorait totalement où elle pouvait être. Dès que son corps avait touché l'eau glaciale, elle n'avait plus ni vu ni entendu Tyson. Son cerveau s'était concentré sur son unique objectif : survivre. Le froid l'avait saisi immédiatement, sclérosant ses muscles. La houle et le vent avaient entravé le moindre de ses mouvements. C'était une chose de savoir nager, et de faire quelques brasses joyeusement dans une piscine en plein été. C'en était une autre de batailler contre les courants, et le froid, sans jamais pouvoir poser le pied au sol. Plusieurs fois, elle s'était vue mourir, une vague plus forte qu'une autre la faisant disparaître sous les flots. Mais elle avait lutté. Elle devait lutter. Pour Mark et Lily. Elle ne pouvait pas les abandonner. Et pour Beckett et Castle. Encore une fois, ils lui avaient sauvé la vie, lui permettant de s'échapper. Il fallait qu'elle les aide à se sortir de là. Elle ne pouvait pas les abandonner, eux non plus. Ils étaient combattifs, plein de ressources et d'ingéniosité. Ils avaient pour eux la force de qui les unissait, mais ce Tyson était le pire psychopathe qu'elle ait eu à affronter.

Alors qu'elle se battait pour ne pas se laisser emporter au large, et rester le plus près possible du rivage, une vague l'avait violemment projetée contre un ponton métallique, auquel elle était demeurée accrochée depuis lors, ne parvenant pas à trouver la force de se hisser. Elle concentrait toute son énergie dans ses bras, laissant le reste de son corps flotter au gré de l'eau. Mais elle avait beau essayé encore et encore de monter sur ce ponton, elle n'y parvenait pas. L'épuisement la gagnait. Elle était à bout de forces, sûrement proche de l'hypothermie maintenant, tant elle grelottait et claquait des dents. Il fallait qu'elle tente le tout pour le tout, où elle ne s'en sortirait pas.