Chapitre 38
Port Washington, Long Island.
Tyson s'était arrêté de frapper, et avait reculé de quelques pas, comme s'il analysait la situation. Megan était venue se placer face à lui, tout près de lui, tentant de canaliser cette rage mêlée de panique qui l'avait envahi. Elle ne pouvait pas le laisser gâcher la fin qu'il attendait depuis si longtemps. Elle lui parlait, le rassurait, le calmait, tandis qu'il fixait ses cibles, les yeux presque révulsés par cette fureur qu'il peinait à contrôler. Castle l'avait mis hors de lui, comme jamais. Il n'aurait pas dû parler de son père. Il n'aurait pas dû. Comment savait-il ? Les flics savaient tout de sa vie, ils allaient arriver. Il fallait réfléchir, vite, et agir. Rien ne le priverait du final dont il rêvait depuis des années. Il regardait Castle et Beckett, enlacés, en train de se consoler, là devant lui, tentant de s'abreuver du fait qu'il allait détruire cet amour-là qui le dégoûtait tellement.
A peine Tyson s'était-il reculé, Rick s'était jeté contre Kate, l'enlaçant de ses bras menottés, la serrant du plus fort qu'il pouvait contre lui, bouleversé par ses cris, et son chagrin. Blottie au creux de son cou, elle pleurait silencieusement. Toute cette émotion qu'elle contenait depuis que tout cela avait commencé, qu'elle avait lutté pour refouler, afin de rester concentrée, et de penser en flic coûte que coûte, l'envahissait maintenant. La douleur de Rick avait eu raison de ses efforts. C'était instinctif, c'était viscéral. Le voir souffrir la ravageait. La tête enfouie dans ses cheveux, tout près de sa joue, il laissa lui-aussi ses larmes couler. L'angoisse de la perdre, la peur de la voir souffrir, la douleur, toutes ses émotions décuplées par le froid glacial et l'obscurité qui les enveloppaient, étaient maintenant incontrôlables. Ils se redressèrent légèrement, et Kate glissa ses bras entre eux deux pour venir prendre son visage tuméfié entre ses mains, effacer ses larmes du bout des pouces.
Ils restèrent silencieux, se contentant de partager cet instant par l'intensité de leurs regards. Ils sentaient que quelque chose avait changé, comme si la chance avait tourné en leur faveur. Ils avaient déstabilisé Tyson, oui, mais rien n'était fini. Il allait hâter le processus. Megan lui parlait. Ils n'entendaient que des bribes de mots, et ils se demandaient l'influence qu'elle pouvait avoir sur lui. Nul doute qu'elle était fascinée par le monstre qu'il pouvait être. Mais elle était plus rationnelle que lui. Elle avait su dès le début qu'il aurait fallu éliminer Shaw, là où Tyson n'y avait vu qu'un moyen supplémentaire de s'amuser. Certes, elle était faillible. Elle avait permis qu'on remonte jusqu'à elle. Mais quand il s'agissait de faire en sorte que Jerry parvienne à ses fins, elle avait l'air redoutable de pragmatisme.
Un coup de vent glacial, tourbillonnant, les enveloppa et ils frissonnèrent tous deux, frigorifiés, attendant et redoutant la suite des événements. Puis tout à coup, la situation sembla s'emballer. Tyson et Megan s'approchèrent. Elle, braquant son arme sur eux, lui, scrutant leurs regards, comme s'il cherchait à sonder le fond de leurs âmes. Il était terrifiant quand il faisait ça. Il avait une lueur étrange dans les yeux qui vous tétanisaient sur place.
- Fini de roucouler, leur lança sèchement Megan, lâche-la, Castle.
- Pourquoi ? se contenta de répondre Rick.
- Tu n'es pas en mesure de discuter, répondit-elle froidement.
Ainsi, face à eux, elle était loin de la femme élégante et distinguée, un brin hautaine, qu'ils avaient rencontrée la première fois dans son cabinet de chirurgie esthétique. Elle avait bel et bien basculé dans l'univers macabre de son amant.
- Je crois que si, justement. Vous ne tirerez pas sur moi, vous ne priverez pas votre taré de copain de son final.
- Castle, ferme ta gueule ! Tu n'as pas pris assez de coups on dirait ! hurla Tyson en venant l'empoigner par les bras pour le forcer à cesser son étreinte autour de Kate.
Rick ne résista pas. Il était inutile d'énerver de nouveau Tyson. Il le sentait capable de le tuer à la force de ses poings, tellement il l'avait mis en rage. Ils se retrouvèrent ainsi de nouveau côte à côte, enlaçant simplement leurs mains gelées, comme s'ils ne pouvaient se résoudre à perdre ce contact physique. Tyson se pencha alors, et détacha les menottes qui les liaient par les pieds.
- Megan, pourquoi faites-vous ça ? lança Kate, d'une voix tremblante et frissonnante, tentant de s'immiscer dans son esprit.
- Vous savez pourquoi, Beckett. Pour la même raison que vous vous accrochez sans relâche au cou de votre écrivain.
- Jerry ne vous aime pas … Pourquoi l'aider ?
Tyson était occupé à rattacher le pied de Castle à la structure métallique, tout en étant attentif aux moindres faits et gestes de Beckett. Il ne s'occupait pas de leur petite conversation qui n'avait plus d'intérêt pour lui. Il savait qu'ils ne parviendraient pas à faire douter Megan, toute acquise à sa cause. Elle était comme lui. Cela l'excitait, cela la fascinait. Dix ans passés à évoluer ensemble. Et elle s'était impliquée autant que lui dans ce plan machiavélique. Elle l'avait fait pour lui, mais pour elle aussi. Elle y prenait du plaisir également, un plaisir sadique. Oui, elle était comme lui.
- Ne cherchez pas à comprendre, Beckett. Vous êtes bien trop rationnelle pour saisir ce qui nous unit Jerry et moi, lui lança Megan avec un petit sourire narquois.
- La rationnelle que je suis peine à comprendre, en effet, comment vous avez pu finir ainsi, à vous amouracher d'un détraqué, au point de devenir un instrument au service de sa démence.
- Je vous le répète, ne cherchez pas à comprendre, Beckett.
- Une femme comme vous, qui avait tout pour réussir : l'intelligence, le talent, la beauté …, insista Kate.
- Je vous retourne le compliment, se contenta de répondre Megan, mettant un terme à la conversation, par un petit sourire.
Kate sentait bien que Megan ne flancherait pas. Elle était tellement habitée par cette fascination pour Tyson. Trop intelligente aussi, pour les laisser pénétrer ses douleurs, et la faire réagir. Et elle l'aimait assurément. D'une manière totalement incompréhensible, inexplicable, mais elle l'aimait.
Tyson acheva de libérer les étreintes aux pieds de Kate, avant de la tirer brutalement par le bras pour qu'elle se lève. Ses mains lâchèrent à regret celles de Rick, tandis que son cœur s'emballait dans sa poitrine. Les choses s'accéléraient. Tyson allait passer à la phase finale.
- Castle ! cria Kate, alors que Tyson l'entraînait avec lui.
Elle tenta de se débattre, mais la neige entravait les mouvements de ses pieds, et ses bras étaient tellement endoloris qu'à chacun de ses gestes, la douleur tiraillait ses muscles. Ils avaient réussi à empêcher Tyson de tirer tout à l'heure, mais comment pourraient-ils l'empêcher de faire ce qu'il avait prévu maintenant. Il comptait l'achever. S'il avait compris que les flics finiraient par arriver, il allait la tuer. C'était son but ultime. La tuer pour faire souffrir Rick. Il ne partirait pas d'ici, il ne sauverait pas sa peau, tant qu'elle ne serait pas morte, pas après tout ce qu'il avait élaboré depuis des mois pour y parvenir.
- Kate ! hurla Rick, tentant désespérément de se lever, d'arracher les liens qui le retenaient à son siège métallique.
Qu'allait-il lui faire subir encore ? Kate ne se laisserait pas faire. Elle se battrait jusqu'au bout. Tyson l'entraînait à reculons, son bras resserré sous son cou, vers cette espèce de cuve ou de puits. Tout à coup, Rick la vit mordre violemment son bras, se retourner et le frapper au visage de ses poings menottés. Sous l'effet de surprise, Tyson ne sembla pas réagir. Elle enchaîna par un coup de genoux dans le bas-ventre, mais il se ressaisit et lui asséna un violent coup de revolver en pleine figure. Elle s'acharna, ne pensant plus à rien d'autre que ralentir Tyson, et l'empoigna, mu par l'adrénaline et l'instinct de survie.
- Beckett ! Derrière ! cria Castle, voyant Megan qui s'approchait pour prêter main forte à Tyson.
Mais ce dernier asséna de nouveau un coup de poing à Kate en pleine figure, qui tomba à genoux dans la neige sous l'effet du choc et de la douleur.
- Quelle ténacité Lieutenant Beckett ! grogna Tyson. Je n'en attendais pas moins de vous.
Il la tira par les bras dans la neige, tandis qu'elle tentait encore de se débattre, et de ralentir chacune de ses actions. Rick, dévasté par la peur, la douleur, le chagrin, réfléchissait encore et toujours, cherchant en vain une solution. Il y avait toujours une solution. Le monde était ainsi fait. Il y avait toujours un moyen de contrer le destin. Il fallait juste le trouver. Il ne pouvait pas bouger. Il ne pouvait rien faire. Mais il y avait forcément une solution.
Tyson fit asseoir Kate dans la neige, à côté de ce qui ressemblait à un puits, et Megan se posta devant elle, braquant son arme directement sur sa tête.
- Ne t'avise pas de bouger, Beckett, parce que cette fois, elle tirera ! lança Tyson en enlevant la bâche plastique qui recouvrait le puits.
Il s'éloigna vers le mur à quelques mètres. Kate ne bougea pas, apercevant ce qui l'attendait. Le puits, dont elle ne parvenait pas à évaluer la profondeur, contenait de l'eau jusqu'à environ cinquante centimètres du bord. La neige y tombait mollement, s'y enfonçant en silence. Tyson avait certainement prévu de l'y noyer. Il revint vers elle, tirant difficilement, à bout de bras, une chaîne au bout de laquelle était accroché un boulet de pierre, qu'il fixa autour de sa cheville au moyen d'un arceau de fer.
- Le moment est venu, Castle ! Dis adieu à ta femme ! lança Tyson sèchement.
Rick ne répondit pas, se contentant de fixer les yeux de Kate, de l'envelopper de tout l'amour qui l'habitait. Il sentit son cœur se charger d'émotion. Si le dernier moment avait été venu, il y avait tant de choses qu'il aurait voulu lui dire. Mais ce n'était pas fini. Ce ne pouvait pas être fini. Il ne lui dirait pas adieu.
- Allez, Castle ! Montre-moi ce que c'est que l'amour, le vrai ! insista Tyson.
- Dis-moi ce que tu vas faire avant ! répondit Castle, cherchant à gagner du temps, et à évaluer ce qui les attendait.
- Ce que je vais faire ? Je te l'ai déjà dit. On va regarder Beckett mourir ensemble.
- Comment ?
- Tu as besoin des détails ? Je reconnais bien là l'écrivain que tu es. Tu vois ce puits ? Il est rempli d'une eau dont la température doit osciller entre un et deux degrés. Pour commencer, ta petite copine aura de l'eau jusqu'aux épaules, et puis inexorablement, le niveau va monter. Si elle n'est pas morte congelée d'ici-là, son supplice devrait durer cinq minutes. Cinq petites minutes.
Cinq minutes. Mon Dieu. Il lui restait peut-être cinq minutes à vivre. Elle avait oublié le froid qui glaçait jusqu'à ses os, elle ne sentait plus les tiraillements dans ses muscles. La main posée sur son ventre, elle ne pensait plus qu'à leur bébé. Et à Rick, qui la regardait inlassablement, de ce regard que lui seul pouvait poser sur elle, ce regard qui disait tout. Elle sentait sa panique, son chagrin, sa douleur, son désespoir, la force de son amour. Son amour, qui, elle le savait, lui survivrait, quoi qu'il arrive. Mais jamais elle ne cesserait d'y croire. Elle se l'était jurée en découvrant que Tyson avait réussi à les enlever. Tant qu'elle serait en vie, elle chercherait un moyen d'y rester, elle entretiendrait l'espoir qui l'animait.
- Allez Castle, fais tes adieux ! cria Tyson.
Il ne lui ferait pas ses adieux. Non. Mais il devait lui transmettre la force d'y croire. Encore.
- Kate …, commença Rick, la voix marquée par l'émotion, pense à ce dont on a parlé tout à l'heure. Ce moment qui sera si romantique pour moi, mais si dramatique pour toi. Tous mes rêves se réalisent toujours, Kate. Tu le sais.
En temps normal, elle aurait souri, à cette dernière phrase, qui était tellement vraie, et l'avait parfois exaspérée, tant elle démontrait l'assurance de Rick, et dévoilait le gamin gâté par la vie qu'il pouvait être. Mais cette fois, les larmes roulèrent sur ses joues. Rick rêvait de mourir dans ses bras, en lui faisant l'amour, quand ils seraient vieux tous les deux, et que le temps aurait blanchi leurs cheveux et ridé leurs joues. Elle le connaissait tant, qu'elle savait qu'il s'imaginait réellement finir sa vie ainsi, aussi dramatique cela puisse-t-il être pour elle. Il venait ainsi de l'assurer encore une fois de sa conviction qu'ils allaient s'en sortir, et qu'elle ne mourrait pas gelée dans ce puits. Parce que le destin faisait que tous les rêves de Rick se réalisaient. Et pour ça, elle devait vivre. Elle essuya rapidement ses larmes, ne voulant pas que Rick la voit pleurer. Elle savait combien cela lui était insupportable. Elle ne voulait pas lui dire adieu, elle non plus, mais choisir les mots qui allaient lui faire comprendre qu'elle se battrait jusqu'au bout.
- Mon cœur …, répondit-elle, la voix tremblante. Grâce à toi, je crois maintenant aux contes de fées, et les contes de fées se terminent toujours de la même façon. Toujours.
- Toujours, répondit-il avec la même conviction qu'elle, et la même douceur dans le regard.
- C'est d'un romantisme …, marmonna Tyson avec raillerie, en faisant signe à Megan de venir l'aider.
Ils traînèrent Kate vers le puits, puis du pied, Tyson poussa le boulet de pierre dans l'eau. Il s'enfonça dans le puits, entraînant inévitablement Kate avec lui. Elle ne put retenir un cri, tant le froid la saisit. L'eau était glaciale. Elle sentit ses pieds toucher le fond du puits. Elle avait de l'eau jusqu'au-dessus des épaules. Elle pensa immédiatement à ce que devait ressentir le bébé. Elle le savait bien protégé à l'intérieur de son ventre. Mais vu la température de l'eau, sa propre température interne allait descendre très rapidement. Elle commença à grelotter presque instantanément. Elle tenta de lever sa jambe accrochée au boulet de pierre pour évaluer le poids qui la maintenait au fond du puits. Il y avait bien une dizaine de kilos. Elle leva les bras, mais ses mains ne pouvaient pas atteindre le rebord enneigé sans qu'elle ne saute, suffisamment haut. Et elle ne pouvait pas sauter avec ce boulet au pied. Elle se mit à bouger les bras dans l'eau, à agiter doucement les jambes, pour contrer le froid qui s'insinuait partout en elle. Bouger pour entretenir le peu de chaleur qui restait à l'intérieur de son corps.
De là, où il était, Rick ne voyait plus Kate, mais seulement le sommet du puits. Il observait les faits et gestes de Tyson qui s'éloigna pour aller ouvrir une vanne d'arrivée d'eau. Kate sentit le jet d'eau jaillir du fonds du puits. Ce qui devait être les cinq dernières minutes de sa vie avait commencé. Tyson s'approcha ensuite de Rick, et le détacha pour le rapprocher du puits, le forçant à s'asseoir dans la neige, à deux mètres environ de Kate, braquant son arme derrière son crâne. Kate, l'apercevant, releva la tête, et plongea aussitôt ses yeux dans les siens, pour ne plus les lâcher.
- Regarde, Castle. Regarde bien. Tu n'oublieras jamais. Cette image va te hanter pour le reste de tes jours.
Il regardait oui, le courage de sa femme. Ses lèvres avaient bleui presque instantanément. Il n'osait imaginer le froid qui devait parcourir tout son corps. Elle grelottait. Ses cheveux étaient trempés, recouverts de flocons de neige glacés qui s'y étaient accrochés. Son regard plein d'espoir. Sa force, sa ténacité nourrissaient sa rage d'y croire. Le niveau de l'eau montait rapidement, pour commencer à atteindre son menton. Il devait trouver une solution. Mais laquelle ? Se débattre n'aurait servi à rien. Lui menotté contre deux psychopathes armés, il ne parviendrait jamais à s'en tirer. Il aurait voulu plonger dans le puits avec elle, mais il redoutait que Tyson ou Megan ne lui tire une balle en pleine tête, hâtant le processus.
Il sentit qu'elle avait dû se mettre sur la pointe des pieds car l'eau redescendit un peu plus sous son menton. Tout à coup, dans le silence assourdissant, seul interrompu par le clapotis de l'eau dans le puits, Rick perçut le retentissement d'un moteur dans le ciel. Il leva les yeux, tourna la tête dans tous les sens, tentant d'apercevoir quelque chose. Il vit que Tyson et Megan faisaient de même, cherchant l'origine de ce bruit. Et il aperçut enfin au loin, dans le brouillard des nuages chargés de neige, plusieurs clignotements incessants, persistants qui se rapprochaient d'eux, au même rythme que le vrombissement caractéristique d'un hélicoptère, qui devait se trouver à quelques centaines de mètres encore. Un instant, il se dit que ce n'était pas possible. Mais l'instant d'après, il réalisa qu'enfin ils arrivaient. Les gars. Les fédéraux. Peu importe. Ils arrivaient. Cet hélicoptère bravant la tempête de neige, volant si bas, ici, en pleine nuit, ce ne pouvait être que ça. Il ne l'avait pas encore vu. Mais oui, c'était bien l'hélicoptère qui venait les sauver. Et Tyson venait d'en prendre conscience lui-aussi.
- Putain ! hurla Tyson, en se précipitant pour éteindre le projecteur, les plongeant dans l'obscurité, afin de les rendre invisibles depuis le ciel.
Kate aussi l'avait entendu. Elle avait cru rêver en reconnaissant le bruit si caractéristique de l'hélicoptère. Les gars arrivaient. Ils allaient les sauver. Il fallait tenir encore. Il fallait prier pour qu'il ne vienne pas à l'idée de Tyson de les éliminer d'une balle dans la tête pour achever les choses plus vite avant de s'enfuir. Elle apercevait à peine la silhouette de Rick assis dans la neige, plongés dans cette obscurité soudaine, mais ne voyait ni Tyson ni Megan. Elle entendit de l'agitation plus haut. Des piétinements. Des pas rapides.
- Castle ? s'inquiéta-t-elle, grelottante.
- Je suis là, Kate, la rassura-t-il.
Megan s'était précipitée, courant vers la porte de l'usine, comme si elle savait ce qu'elle avait à faire. Tyson avait compris que son rêve de voir Castle assister à la mort de Beckett venait de s'évanouir. Il rageait intérieurement, mais il n'était pas assez fou pour s'obstiner à assister au supplice de sa proie. Echapper aux flics au tout dernier moment, se jouer d'eux, faisait aussi partie de ses petits plaisirs. Les laisser avec l'idée qu'ils avaient presque réussi à l'avoir mais qu'au dernier moment il leur avait encore échappé, et qu'ainsi par leur faute, la menace continuerait de planer. Beckett allait mourir de toute façon. D'ici deux à trois minutes tout au plus. Même si cet hélicoptère emmenait bien des flics vers cette usine, jamais ils n'arriveraient à temps pour sauver Beckett. Mais il ne partirait pas d'ici sans Castle. Non. Il avait prévu de se réjouir de sa souffrance. Il ne partirait pas sans lui.
- Castle ! Debout ! hurla Tyson, en le tirant par le col, l'étranglant par la même occasion.
- Non ! cria Rick, résistant pour l'empêcher de parvenir à ses fins.
Tyson l'empoigna plus fort, d'une seule main, s'évertuant à le forcer à se lever.
- Lève-toi ! hurla-t-il de nouveau. Dépêche-toi !
- Je n'irai nulle part sans Kate, répondit Rick, le souffle coupé par l'acharnement de Tyson à tirer sur son col.
- Elle est morte de toute façon, railla Tyson.
- Tu veux que je la voie mourir, non ? Je reste là.
- S'il n'y a que ça pour que tu te bouges, je peux l'achever.
- Ça ne fait pas partie de ton plan. Tu n'as pas prévu de lui tirer une balle.
- Mon plan n'a plus d'intérêt à l'heure qu'il est. Seul compte le résultat. Et je n'ai plus le temps de jouer. Je ne vais pas foutre ma vie en l'air pour une histoire de plan.
Dans l'obscurité, Rick vit Tyson, débout au-dessus de lui, pointer son arme vers la tête de Kate. Tout le reste alla très vite. Castle se leva d'un seul coup, avant, de toute la force dont il pouvait faire preuve, d'empoigner la main de Tyson, le forçant à orienter l'arme vers le ciel. Un coup de feu déchira la nuit.
- Castle ! hurla Kate, paniquée. Rick !
Elle ne voyait pas ce qui se passait, mais entendait les piétinements, les coups portés, les râles et grognements de l'un et l'autre, tentant quant à elle de garder la tête hors de l'eau. Il lui fallait maintenant incliner la tête vers l'arrière, regarder le ciel, pour maintenir sa bouche à l'air libre. L'eau l'engloutissait petit à petit, gelant son cou et son menton. La neige lui tombait sur le visage, s'accrochant à ses cils, glaçant sa peau. Mais elle respirait, tant qu'elle pouvait.
Rick frappa Tyson de toute sa rage, de plusieurs coups de genoux dans le bas ventre, tandis que de ses deux mains menottées, il tentait toujours de lui arracher l'arme des mains. Il ne s'était jamais battu ainsi. Son corps n'obéissait plus à sa tête. Comme s'il agissait de manière autonome, seulement mu par le besoin impérieux de prendre le dessus et d'évacuer cette fureur que seul Tyson était capable de faire naître en lui. Un coup plus violent que les autres surprit Tyson. Hébété, de douleur, il lâcha son arme qui tomba dans la neige à moins d'un mètre de lui. Sans s'en préoccuper, il se rua rageusement sur Rick, reprenant le dessus, le propulsant violemment à terre, dans l'épaisse couche de neige. L'empoignant par les épaules, il lui fracassa la tête encore et encore contre le sol. Rick sentait la douleur résonner dans sa tête, alors qu'il tentait de se débattre, de reprendre le dessus, en lui assénant des coups de pied. Il entendait aussi le vrombissement du moteur qui se rapprochait inexorablement, et les cris de Kate, qui hurlaient son nom, sans relâche. Soudain, il vit Tyson se relever, soulagé, mais réalisa qu'il se penchait pour aller récupérer son arme. Ce revolver qui se trouvait à quelques centimètres au bout de son pied. Il sentit la main de Tyson effleurer ses jambes quand il se pencha vers l'arme, et dans un geste ultime, d'un coup de pied il frappa de toute l'énergie qui lui restait dans le revolver, qui glissa sur la neige pour aller tomber dans le puits, disparaissant au fond de l'eau.
- Jerry ! hurla Megan depuis la porte. Ils arrivent ! On n'a plus le temps !
Tyson, maintenant désarmé, se releva, toisant Rick de toute sa hauteur. Il posa un pied sur sa poitrine, l'écrasant volontairement. Il n'avait plus le choix. Sa liberté valait plus que le plaisir de voir Castle anéanti par la mort de sa femme. Il assisterait à sa descente aux enfers de loin. Elle allait mourir de toute façon.
- Je reviendrai Castle, je te traquerai de nouveau. Quand tu seras au plus bas. Sans elle. Ça ne finira jamais.
Rick ne répondit rien, le souffle court, le corps laminé par la douleur. Il ne pensait qu'à aller secourir Kate. Tyson lui lança un dernier regard, plein de sarcasme, comme si cet échec ne l'atteignait pas, et s'éloigna en courant dans la neige. Rick entendit le bruit de la porte qui claquait. D'un bond il se leva.
- Kate !
- Rick …, murmura-t-elle, dans un souffle à peine audible. Coupe l'arrivée d'eau … Près du mur …
Réalisant l'urgence de la situation, il se précipita, piétinant la neige, tâtonnant sur le mur pour retrouver la vanne que Tyson avait ouvert quelques minutes plus tôt.
- Ca y'est ! Je l'ai ! cria-t-il en refermant la vanne.
Il revint vers elle en courant, se penchant au-dessus du puits. La tête en arrière pour empêcher l'eau d'atteindre sa bouche, elle ne résisterait pas longtemps ainsi.
- Donne-moi tes mains, je vais te sortir de là.
- Tu ne pourras pas, Castle …, le boulet est trop lourd, fit-elle en sortant malgré tout ses bras engourdis de l'eau glaciale.
Il se saisit de ses mains, endolories par le froid et les tortures subies, et tenta de l'extraire de l'eau, la tirant de toutes ses forces. Réalisant que c'était mission impossible, sans réfléchir davantage, il sauta dans le puits, se retrouvant de l'eau jusqu'aux épaules. Le froid glacial l'enveloppa instantanément. Il se rapprocha aussitôt d'elle, passa ses bras par-dessus sa tête, les glissa sous ses fesses, et empoigna ses cuisses pour la soulever, amenant son visage à sa hauteur, de sorte qu'elle n'ait plus de l'eau de nouveau que jusqu'en bas du cou. Elle leva difficilement ses bras gelés, pour passer ses mains menottés autour de son cou, et puiser dans ses dernières forces pour rester accrochée à lui. Il l'adossa contre la paroi, pour soulager ses bras, et embrassa sa bouche gelée, son front contre le sien.
- Ils arrivent. Ils vont nous sortir de là. On a réussi, Kate … On a réussi, chuchota-t-il contre sa bouche.
- Tu as été redoutable …, murmura-t-elle, ses lèvres effleurant les siennes.
Plongés dans l'obscurité la plus totale, enlacés dans l'eau glaciale de ce puits, à chaque seconde qui passait, ils sentaient leurs muscles se rigidifier un peu plus, et le froid les saisir davantage.
- Rien ni personne ne t'enlèvera à moi, Kate. Jamais.
Elle blottit sa tête au creux de son épaule, sa joue contre la sienne. Ils restèrent ainsi à attendre, luttant pour ne pas faiblir. Il sentait son souffle froid dans son cou. Ses bras commençaient à se raidir à la porter ainsi dans cette eau glaciale. Mais il ne la lâcherait pas. Pour rien au monde.
- On n'entend plus l'hélicoptère, chuchota-t-elle à son oreille.
- Il a dû se poser. Ils vont être là vite …
- Je suis gelée, Rick, je ne sens plus mes pieds … Et le bébé …
- Tu le protèges. Ton ventre le protège. Tu fais tout ce que tu peux pour le protéger, ok ? Restons en vie, toi et moi, c'est tout ce qui compte pour le moment.
- Oui …. Ils vont arriver …
Chapitre 39
Port Washington, Lond Island,
L'hélicoptère s'était posé à environ deux cent mètres de l'usine. Tout était calme dans cette zone industrielle bordant l'océan. La plupart des bâtiments étaient ici à l'abandon et en friche, derniers vestiges d'entreprises qui avaient mis la clé sous la porte. Dans la pénombre, ils avaient remonté la rue en courant, leurs pieds s'enfonçant lourdement dans la neige, tous les sens en éveil. Tous les cinq en file indienne, leurs gilets pare-balles sur le dos, l'arme au poing, leur talkie-walkie grésillant à leur ceinture. Il ne leur fallut que quelques minutes pour établir la jonction avec les sept hommes de l'équipe du SWAT qui venaient d'arriver. Le vaste parking devant l'usine était recouvert d'un épais manteau de neige, a priori vierge de tout passage. Mais si Tyson était ici depuis le début d'après-midi, les traces de pneu avaient très bien pu disparaître sous la neige qui était tombée de manière ininterrompue toute la journée. A première vue, il n'y avait là aucun véhicule. Ils investirent rapidement l'entrée principale, Gates établissant en même temps le lien par radio avec la deuxième équipe du SWAT, et les officiers des polices des comtés de Nassau et du Suffolk qui étaient sur le point de les rejoindre. La porte n'était pas verrouillée. Ils s'y engouffrèrent, se séparant en trois groupes, pour se lancer à l'assaut des couloirs, pièce par pièce, recoin par recoin.
Esposito et Ryan, rasaient les murs, dans les pas des deux policiers du SWAT qui ouvraient la voie, dans la pénombre. Ils tendaient l'oreille, attentifs au moindre bruit pouvant indiquer une présence. Ils scrutaient chacun des endroits qui apparaissaient dans le halo de lumière de leurs lampes. Ils quêtaient un signe du passage ici de Castle, Beckett ou Shaw. Les ordres étaient de capturer Tyson et Megan vivants tant que leurs amis n'avaient pas été retrouvés. Concentrés, focalisés sur leur objectif, ils ne pensaient plus à rien. Mais ils étaient tendus, angoissés par ce qu'ils allaient trouver ici. Malgré l'espoir qui ne les avait pas abandonnés depuis le début d'après-midi, ils redoutaient le pire. Les couloirs et les pièces défilaient, vides, sans la moindre trace d'une présence humaine. Pouvaient-ils s'être trompés d'endroit ? Non. Tout concordait. C'était forcément le repaire de Tyson. Carter Sullivan avait juré y avoir conduit leurs prisonniers. Il aurait pu mentir, mais il avait tout à y perdre. Enfin, au détour d'un couloir, ils tombèrent sur la pièce qui leur redonna confiance. Une petite salle équipée de tout le matériel nécessaire à des heures d'attente et d'observation : machine à café, provisions, et surtout des écrans vidéo encore allumés. Sur les images, d'autres pièces, sans doute les endroits où Castle, Beckett et Shaw avaient été détenus. Mais où étaient-ils donc maintenant ? Tyson et Megan avaient-ils pu fuir ailleurs avec leurs prisonniers ? Esposito se hâta de transmettre l'information à Gates via son talkie-walkie, alors que déjà son équipe repartait dans les couloirs.
Le Capitaine Gates suivait de près les trois hommes du SWAT à travers le labyrinthe de couloirs. Ils s'étaient orientés dans la zone est de l'usine. Ils n'avaient eu que peu de temps pour consulter les plans des bâtiments, et s'étaient répartis sommairement en trois équipes, chacune couvrant un secteur. Esposito et Ryan du côté ouest. Wade et Clayton dans l'axe principal. Et elle du côté ouest. Les renforts s'occuperaient des extérieurs dès qu'ils seraient sur place. Et l'hélicoptère allait se positionner en vol stationnaire au-dessus de l'usine afin de repérer plus facilement une éventuelle tentative de fuite. Il y avait bien longtemps que Gates n'avait pas participé à une telle opération, et celle-ci, elle aurait préféré ne jamais avoir à y participer. Retrouver Beckett et Castle en vie. Ils étaient l'âme même de son commissariat, le cœur de l'équipe redoutable d'efficacité que formaient ses hommes. Elle s'en était rendue compte très vite, dès les premières semaines où elle les avait côtoyés. Alors même qu'elle avait été effarée d'être contrainte de supporter la présence de Richard Castle au poste, lui qui n'avait rien à y faire, elle avait été forcée d'admettre que, malgré le fait qu'il l'horripilait dès qu'il ouvrait la bouche, il était souvent très performant, et s'avérait utile dans bien des circonstances. Il formait avec Beckett ce duo improbable, mais tellement efficace, et attachant. Beckett était, sans conteste, un des meilleurs lieutenants de police auxquels elle ait eu affaire. Elle était animée par cette quête de justice perpétuelle, elle était persévérante, tenace, rationnelle. Mais avec Castle à ses côtés, elle devenait meilleure encore. Elle ne comprenait pas toujours d'où leur venait cette interaction si redoutable. Ils s'aimaient, elle le constatait tous les jours au poste, même si ces deux-là avaient longtemps été assez malins pour tenter de le lui dissimuler. Mais leurs regards, et leurs petits gestes, même discrets, ne l'avaient jamais trompée. Mais il y avait quelque chose au-delà de l'amour qu'ils se portaient qu'elle n'expliquait pas vraiment. Avant aujourd'hui, elle n'y avait pas vraiment réfléchi. Elle ne s'était jamais posé de questions sur la relation de Beckett et Castle. Tant qu'ils étaient efficaces, et se comportaient de manière adéquate sur leur lieu de travail, elle ne s'intéressait pas plus que cela à leur alchimie. Castle avait beau l'exaspérer à longueur de journée par ses théories toutes plus farfelues et rocambolesques les unes que les autres, par l'agitation et l'amusement qu'il créait dans son commissariat, il était d'une générosité et d'une empathie rare. Quant à Beckett, elle était l'abnégation incarnée, entièrement dévouée à sa quête de justice. Elle sentit son cœur se serrer à l'idée qu'il puisse être déjà trop tard. Si quelque chose arrivait à ces deux-là, non seulement ses hommes ne s'en remettraient pas, mais elle-même resterait marquée à jamais. Elle s'arrêta tout à coup, sentant un courant d'air filer de dessous une porte.
- Là ! lança-t-elle aux hommes du SWAT qui avaient continué d'avancer, en désignant la porte close d'où émanait l'air glacial.
- Ça donne sur l'extérieur, Capitaine.
- Allons-voir, pendant qu'on est là.
- Ok. On passe devant.
Le policier poussa la porte qui grinça et ils sortirent tous dans ce qui se révéla être une petite cour enneigée.
- R.A.S. ! cria un des hommes tandis que tous balayaient de leur lampe l'étendue de neige, s'apercevant qu'elle avait été foulée et piétinée en de nombreux endroits.
Ils étaient en train de réaliser qu'il y avait une sorte de puits à l'extrémité de la cour, quand ils entendirent les appels au secours qui en émanaient.
Un instant, en entendant le crissement métallique de la porte qui s'ouvrait brusquement, Rick et Kate s'étaient figés, craignant que ce ne soit Tyson qui revienne. Enlacés dans le puits, de l'eau glacée jusqu'au menton, ils étaient dans cette position depuis quelques minutes, collés l'un contre l'autre, tentant de gagner un peu de chaleur. Ils s'étaient forcés à bouger constamment les jambes, et les extrémités de tous leurs membres pour faire circuler le sang dans leurs veines. Et tout à coup, le cri d'une voix masculine, ce cri qui ne pouvait émaner que d'un policier, les lumières des lampes balayant la cour enneigée, l'agitation des pas qui foulaient précipitamment la neige, les avaient libérés presque instantanément de l'angoisse et de l'effroi qui emplissaient tout leur être. C'était comme si l'espoir qu'ils s'étaient battus pour garder vivant prenait tout son sens. On venait les secourir. Enfin. Ils avaient crié à leur tour pour signaler leur présence, et ils avaient vu se pencher au-dessus d'eux trois hommes du SWAT, qui avaient posé leurs armes au sol, afin de les sortir l'un après l'autre de leur prison glaciale à la force de leurs bras. Et ils avaient vu Gates. Elle était là. L'air à la fois effarée de les trouver dans cette posture, surprise, et soulagée.
Assis là, côte à côte, dans la neige, au bord du puits, ils étaient un peu hagards, enfin extraits de ce cauchemar interminable. Ils étaient trempés, frigorifiés, grelottant de froid, tremblant de soulagement. Les trois policiers leur parlaient sans relâche, s'inquiétaient de leur état, leur posaient des questions tout en s'affairant autour d'eux, pour les libérer de leurs menottes. Ils ôtèrent le boulet de pierre accroché à la cheville de Kate. Leurs voix, lointaines, leur parvenaient comme dans un brouillard. Encore plongés dans la torpeur qu'ils venaient de vivre, il leur fallut quelques secondes pour reprendre conscience de la réalité, pour entendre l'officier qui, dans son talkie-walkie annonçait aux autres équipes qu'ils avaient été retrouvés sains et saufs, pour voir Gates, enfin, agenouillée face à eux, dans la neige, et comprendre qu'elle leur parlait.
- Vous êtes blessés ? s'inquiéta-t-elle, scrutant leur corps à l'un et l'autre.
Le visage tuméfié de Castle, les petites plaies à ses lèvres, son arcade sourcilière entaillée. Les poignets cisaillés de Beckett, les marques de coup sur sa joue, leurs bouches bleuies par le froid, leurs tremblements. Elle n'osait imaginer l'horreur qu'ils avaient dû subir ici pendant ces heures qui avaient dû être interminables.
- On a surtout froid, répondit Rick, la voix tremblante.
- Kate ? Ça va ? fit Gates en dévisageant son lieutenant qui grelottait, le visage blême, l'eau glacée dégoulinant de ses cheveux.
- Ça va, Capitaine … Je ne suis pas blessée. Je suis juste … fatiguée.
Fatiguée. Oui c'était le mot le plus juste. Elle n'avait pas trouvé d'autre façon d'expliquer ce qu'elle ressentait. Elle était épuisée, physiquement, moralement. Fatiguée d'avoir lutté pour garder espoir. Fatiguée d'avoir vu son esprit livrer cette bataille, tiraillé entre le désespoir et la foi en une fin heureuse. Fatiguée de se battre contre ce froid qui avait tellement pénétré chaque parcelle de son corps qu'elle avait l'impression que plus jamais elle n'aurait chaud.
- Les secours doivent être en train d'arriver. Ça va aller, ok ? Vous nous avez fait peur tous les deux …, fit-elle d'une voix douce et sincère, les regardant tour à tour dans les yeux.
Elle ne les avait jamais regardés ainsi. Certes, elle n'était pas toujours autoritaire et ferme. Ils l'avaient déjà vue sourire, bien-sûr, et même rire lors de leur mariage. Mais ils ne lui avaient jamais vu ce regard empreint d'un mélange de soulagement et d'affection, qui les toucha l'un et l'autre. Ils savaient qu'elle avait dû se démener tout ce temps pour mener à bien cette enquête. Et elle était là. Gates était venue les chercher. L'un comme l'autre sentirent l'émotion les envahir, réalisant combien leurs proches avaient dû s'inquiéter, combien tous devaient être morts d'angoisse depuis des heures. La simple présence du Capitaine ici, près d'eux, les bouleversa, eux qui étaient à fleur de peau après ce qu'ils venaient de vivre.
- Capitaine …, vous êtes venue …, fit Kate, les yeux plein de larmes.
Par ces mots tout simples, elle lui témoignait toute sa reconnaissance. Gates sentit à son tour qu'elle se laissait gagner par l'émotion, touchée de les voir meurtris tous les deux, mais heureuse et tellement soulagée qu'ils soient en vie. Ils étaient si fragiles, là, face à elle, alors qu'ils venaient de se sortir de l'enfer. Elle ne savait pas comment. Mais encore une fois, ils avaient dû lutter ensemble pour échapper aux griffes de Tyson. Ils avaient maintenant l'air si vulnérables, eux qui étaient la force et le courage incarnés. Constater la faiblesse de Kate, qui devait, en plus, s'inquiéter pour l'enfant qu'elle portait, la toucha intensément. Ce n'était pas dans ses habitudes, mais, instinctivement, elle s'avança pour la prendre dans ses bras, la serrant quelques secondes contre elle, tout en lui tapotant doucement le dos.
- Bien-sûr que je suis venue … Kate …
Elle desserra son étreinte, tandis que son talkie-walkie lui annonçait l'arrivée des secours à l'entrée de l'usine.
- Où est l'agent Shaw ? s'inquiéta Gates, comme si, obnubilée par le fait d'avoir retrouvé Castle et Beckett, elle prenait soudainement conscience de son absence.
- Elle a tenté de s'enfuir, répondit Kate, mais on ne sait pas si elle y est parvenue …
- Tyson a laissé entendre qu'il l'avait tuée, mais je crois qu'il n'en était pas sûr, expliqua Castle. A partir de ce moment-là, il a voulu hâter les choses, donc elle est peut-être encore en vie quelque part …
- Bien. On va la retrouver. Vous allez pouvoir vous lever ? demanda Gates.
- Oui …
Le Capitaine, aidée de deux officiers, les soutint lorsqu'ils se mirent debout. Kate sentit qu'elle peinait à tenir sur ses jambes. Tous ses muscles étaient comme sclérosés, et les tremblements et grelottements de son corps ne cessaient pas. Elle sentait à peine ses pieds, gelés. Elle était si faible, qu'elle avait l'impression qu'elle allait tomber au moindre pas. Quant à Rick, en plus d'être frigorifié, il avait surtout l'impression d'avoir la tête en compote, tant il avait encaissé de coups. Kate se laissa accompagner vers la porte par deux officiers qui la soutinrent pour l'aider à marcher.
- Vous avez trouvé Tyson ? demanda-t-elle tout en avançant.
- Non … On a des équipes dans toute l'usine, Lieutenant, répondit l'officier du SWAT.
- Il s'est enfui depuis une dizaine de minutes, ajouta Castle, qui marchait dans son dos, Gates à ses côtés.
- On va lui mettre la main dessus, assura l'officier.
Rick ne pouvait pas imaginer que Tyson s'en tire encore une fois. Non. Ce n'était pas possible. Il fallait que ce calvaire prenne fin. Ils ne pourraient jamais plus mener une vie normale si Tyson leur échappait cette fois-ci. Il ne pouvait pas être bien loin.
Port Washington, Long Island, 2h du matin.
Le poste de crise avait été établi dans l'une des pièces principales de l'usine, et penchés sur le plan des lieux, Esposito, Ryan, Wade et Clayton s'acharnaient à réfléchir, avec le Capitaine Moore, qui dirigeait la brigade d'intervention du SWAT. Beckett et Castle étaient en sécurité, arrivés à l'hôpital. Ils en avaient eu la confirmation. Le Capitaine Gates faisait les cent pas, suspendue au téléphone, en liaison permanente avec les garde-côtes qui arpentaient le littoral à la recherche de l'agent Shaw. Un peu plus tôt, des officiers avaient trouvé, sur l'un des parkings extérieurs, une double trace de pas, comme si deux personnes avaient couru ici, s'enfonçant lourdement dans la neige. Il y avait du sang, en plusieurs endroits, et des douilles. Ce n'était pas Megan et Tyson qui s'étaient enfui de ce côté-là. C'était Tyson qui avait traqué Jordan Shaw, et l'avait blessée. Auparavant, ils avaient trouvé des traces de sang dans les couloirs de l'usine, établissant ainsi tout le chemin que l'agent Shaw avait dû suivre dans sa fuite, pistée par ce détraqué. Les gouttes de sang, et les pas dans la neige s'arrêtaient au bord du parking surplombant l'océan. La police maritime et les garde-côtes avaient été alertés, et des patrouilles étaient maintenant à pied d'œuvre pour retrouver Jordan Shaw. Dans l'état actuel des choses, ils savaient qu'elle était blessée, mais ignoraient si elle avait pu s'en tirer, la température de l'océan devant avoisiner zéro degré.
L'usine avait été passée au peigne fin. Chaque recoin avait été exploré sans trouver la moindre trace de Tyson et Megan. C'était comme s'ils s'étaient volatilisés. Des dizaines d'hommes avaient maintenant investi les lieux, à l'intérieur comme à l'extérieur. Le van ayant servi à l'enlèvement avait été retrouvé, garé à l'arrière des bâtiments. Aucune trace d'un autre véhicule entrant ou sortant de l'enceinte de l'usine n'avait été décelée dans la neige. Il n'y avait pas d'empreintes de pas non plus. Soit ils s'étaient évaporés, soit ils étaient encore tapis quelque part. Mais où ?
Passé le soulagement et la joie d'apprendre que Castle et Beckett avaient été retrouvés sains et saufs, Esposito et Ryan s'étaient focalisés sur leur deuxième objectif. Traquer Tyson, et mettre la main sur lui. Mort ou vif. Mais il ne s'en tirerait pas. Il était hors de question que ce psychopathe retrouve la liberté, et que tous vivent de nouveau sous la hantise de le voir s'acharner sur eux, l'horreur de l'imaginer les épier jour et nuit, l'angoisse de le savoir préparer un nouveau plan machiavélique pour les torturer, les uns ou les autres. Non. Tyson ne pouvait pas s'en tirer cette fois. Il avait passé six mois à programmer la fin de Beckett et Castle, il avait forcément envisagé une porte de sortie. Il avait prévu une échappatoire. Au cas où. Tyson ne prenait aucun risque. Jamais. Quand il avait compris que les flics arrivaient, il avait abandonné Castle et Beckett à leur sort. Il aurait pu prendre la peine d'achever Castle. Gates leur avait retranscrit rapidement ce que Castle lui avait raconté. Il l'avait désarmé. Mais Megan avait une arme elle-aussi. Une balle aurait suffi à tuer Castle. Cela ne lui aurait pris que trente secondes. Il aurait pu fuir ensuite. Mais non. Il avait laissé Castle en vie. La seule raison pouvant expliquer cette attitude c'est que Tyson avait prévu une porte de sortie, au cas où les choses se passeraient mal, afin de pouvoir retourner à sa liberté, et fomenter un nouveau plan. Il était du genre méticuleux et prévoyant, obsessionnel aussi. Il n'avait pas voulu tuer Castle à la va-vite comme ça. Non. Il voulait que les choses se passent lentement, qu'il puisse se repaître de son malheur. Qui vit de combattre un ennemi a tout intérêt à le laisser en vie. Mais tout cela prouvait que Tyson avait anticipé l'éventualité que les flics puissent débarquer et interrompre son plan.
- Il est forcément planqué quelque part, lâcha Esposito, il n'est parti ni à pied ni en voiture. On l'aurait vu.
- Il veut nous laisser penser qu'il a fui. On aurait pu y croire s'il n'y avait pas eu la neige. Mais là …, constata Ryan.
- On a tout passé au crible, Lieutenant, répondit le Capitaine Moore. Il n'y a pas un endroit ici où il puisse se planquer.
- Il y a peut-être des sous-sols quelque part …, suggéra Ryan, en observant chaque détail du plan.
- Apparemment, non, constata Clayton.
- Et un grenier ? fit Ryan.
- Un grenier, mec ? railla Esposito. Dans une usine ?
- Des combles … ou j'en sais rien moi, un autre étage …., expliqua Ryan.
- Personne n'a signalé un accès à des combles ou des caves, répondit le Capitaine Moore.
- Il n'y a pas d'autre plan que celui-là ? demanda Wade.
- Non. On n'a que ça à notre disposition. C'est le plan de l'usine qui produisait les cannes à pêche. On n'a pas les plans originaux.
- Il ne peut pas avoir disparu comme ça. Rien n'est jamais comme il y parait avec Tyson. Il est quelque part, assura Esposito, convaincu.
- Il faut recommencer. Il faut explorer de nouveau chaque endroit, continua Ryan, sans lâcher des yeux le plan, détaillant le moindre tracé.
- Ce puits où étaient Castle et Beckett, à quoi servait-il ? s'étonna Wade.
- Ce n'est pas un puits, c'était l'emplacement d'une cuve, il y en a plusieurs comme ça. Ces bâtiments abritaient une distillerie au début des années 1970, expliqua Ryan, et quand elle a fermée il y a dix ans, les cuves ont été enlevées et leurs emplacements en partie comblés.
- Comment tu sais tout ça, mon pote ? lui lança Esposito.
- Je me suis occupé … en vol …
- Une distillerie de quoi ? demanda le Capitaine Moore.
- Whisky.
- Une distillerie … Il faut des caves pour abriter les fûts, non ?
- Oui. Alors il y a forcément là-dessous des caves. Les accès ont pu être bouchés quand la distillerie a fermé, supposa Clayton.
- Possible. Sauf que si Tyson s'est planqué là-dedans, il y a forcément un passage accessible d'une manière ou d'une autre.
- Et comment on trouve cet accès ? lança Esposito.
- En regardant les emplacements des anciennes cuves qui apparaissent sur le plan … les caves étaient reliées aux cuves. Regardez, ces zones en pointillés, là, fit Ryan en pointant son index sur le plan.
- Vous croyez que ce sont les anciens accès aux caves ? demanda le Capitaine Moore.
- Peut-être. Il y en a six, réparties deux par deux.
- Ok. On va vérifier ça.
Ils constituèrent rapidement trois équipes de six hommes chacune, mêlant officiers du SWAT, de la Police de New-York, et des polices locales de Nassau et du Suffolk, et s'engouffrèrent de nouveau dans les couloirs de l'usine en quête d'un accès à ces caves, qui incarnaient leur espoir de dénicher Tyson et Megan.
Au même instant, quelque part sous l'usine.
Dans l'obscurité et la moiteur de l'endroit, Tyson, assis devant les trois écrans, scrutait les images fixes. Megan, à ses côtés, fulminait.
- Tu te moques de moi ? On ne peut pas sortir d'ici ? lança-t-elle.
- Non, répondit-il avec léger sourire.
Il la mettait hors d'elle quand il avait cette attitude, quand il faisait mine d'être sûr de lui alors que la situation lui semblait, à elle, désespérée. Elle lui avait fait confiance. L'organisation pratique et technique, c'était son domaine. Il avait toujours des idées lumineuses d'habitude. La chute vertigineuse du pont, c'était son idée. Il y avait réfléchi des semaines durant, anticipant les réactions de Beckett et Castle. Il s'en était fallu de peu que cela échoue. Mais il avait réussi à feindre sa disparition et à la retrouver. L'idée de se faire arrêter et emprisonner pour un délit mineur, il y a des années, quand les flics commençaient à pister d'un peu trop près le Triple Tueur, venait de lui également. Tout comme l'élaboration de son évasion. Oui. Il aimait particulièrement jouer des tours aux flics, les ridiculiser, en leur échappant au tout dernier moment, par une pirouette dont seul il avait le secret. Et plus sa pirouette était risquée, plus ça l'excitait. Mais cette fois, son idée dépassait l'entendement, et elle peinait à croire qu'elle leur permette de s'en tirer sains et saufs. Elle ne s'était pas préoccupée de leur porte de sortie jusqu'à ce qu'elle entende l'hélicoptère tout à l'heure, dans cette cour enneigée, alors que le supplice de Beckett avait commencé. Elle lui faisait confiance. Il ne lui était même pas venu à l'esprit de lui demander quelle serait leur échappatoire à l'avance. Il était tellement sûr de lui, sûr de son plan. Et elle l'était aussi. Elle repensait aux nuits passées à peaufiner les moindres détails, à scruter les plans de divers bâtiments industriels abandonnés, à étudier les habitudes de Castle et Beckett. Tout cela pour ça. Ils avaient dû fuir, lâchement, pour sauver leur peau, sans avoir même la preuve que Beckett avait bel et bien péri dans ce puits. C'était, à ses yeux, un fiasco total. Mais Jerry semblait être passé outre, comme s'il était déjà tendu vers autre chose. Il était persuadé que Beckett était morte, et Castle anéanti, et que d'ici quelques temps, il pourrait s'occuper de nouveau de son cas. Elle avait eu beau lui répéter, depuis qu'ils avaient rejoint cette espèce de sous-sol, qu'il était bien utopiste, il n'en démordait pas. Elle détestait quand il était ainsi. Elle savait qu'il était en colère, contre lui-même, cette fois, à cause de ce détail qui lui avait échappé. Et la colère lui faisait nier l'évidence. Son plan, leur plan, avait échoué.
- Et s'ils trouvent l'accès aux caves ? s'inquiéta-t-elle.
- Regarde-les …, fit-il, en observant sur les images les flics qui arpentaient l'usine. Nos amis Ryan et Esposito sont là, à tout scruter, sans rien voir. La fine équipe ces deux-là …
- En attendant ils sont là … Et ils n'auraient jamais dû être là. Arrête de les sous-estimer. Tu vois où ça nous a menés …
- Ferme-la, Megan. Ils doivent penser qu'on s'est tirés.
- Et comment on se serait tirés ? A pied ? A la nage ? ironisa-t-elle avec provocation.
- Pourquoi pas ? lança-t-il, de son ton supérieur et dédaigneux.
-Ils n'y croiront jamais, répondit-elle comme une évidence.
- Tu vas arrêter de me contredire ?
- Non, parce que si tu m'avais écoutée, on n'en serait pas là ! s'exclama-t-elle, haussant le ton. Si tu avais éliminé Shaw dès le début, on aurait pu mener à bien le plan !
Elle avait du caractère, il le savait. Sa colère pouvait parfois être terrible, au moins autant que la sienne. La seule différence, c'est que quand lui se mettait en colère contre elle, elle le laissait s'énerver tout seul, n'envenimant pas les choses. Mais quand c'était elle qui était énervée contre lui, il ne supportait pas qu'elle le défie, et la dispute éclatait rageusement. Elle n'était pas du style à se laisser marcher sur les pieds, même par lui. Elle n'avait jamais été le genre de femme soumise, simplement fascinée par lui et sa perversité, ni même le genre à lui obéir au doigt et à l'œil et à accomplir ses quatre volontés pour lui faire plaisir et obtenir un peu d'attention. Non. Bien au contraire. Elle-aussi avait un pouvoir sur lui, et elle était suffisamment intelligente pour en avoir pleinement conscience. Elle était son seul regard extérieur sur ses diverses manigances. Elle lui avait été indispensable pour porter ses projets dans une toute autre dimension. Mais elle n'était pas qu'un instrument pour lui. Il n'utilisait pas juste ses dons. Il avait aussi besoin d'elle, sans vraiment se l'expliquer. Il ne pouvait pas dire qu'il l'aimait. Castle ne se trompait pas là-dessus. Il était incapable d'aimer une femme. Mais elle était cette présence auprès de lui, cette seule présence qu'il tolérait, et pas seulement pour le sexe, loin de là. Elle savait canaliser sa colère, son impatience aussi. Elle était attentionnée, et se souciait de lui. Sincèrement. Elle était bien la seule personne qui s'était jamais soucié de lui de façon positive. Avec Carter. Mais Carter était un homme, et cela n'avait rien à voir. Il avait besoin d'elle, oui, et du regard fasciné qu'elle posait sur lui. Il avait besoin de sa folie, car à coup sûr, elle était habitée par des pulsions aussi démentielles que les siennes. Mais il avait aussi besoin de son rationalisme, ce rationalisme que lui n'avait pas toujours, trop prompt à se laisser emporter dans ses délires. Elle était son ancrage à la réalité. Mais cela même qui faisait qu'elle lui était nécessaire l'énervait parfois au plus haut point. Comme maintenant. Il ne supportait pas qu'elle mette en doute ses capacités à mener à bien un plan. Il ne supportait pas la voir prendre cet air supérieur, comme si elle était plus intelligente et maligne que lui. Il ne supportait pas, non, qu'elle s'acharne à le ramener vers cette réalité qu'il ne voulait pas voir, tant rester dans sa démence, l'aidait à aller de l'avant.
- Ouvre les yeux, bon sang ! hurla-t-elle, furieuse. Le plan a foiré, et on est là, comme des rats, pris au piège.
Non, Castle et Beckett ne lui avaient pas échappé. Non, le plan n'avait pas foiré. Beckett était sûrement morte à l'heure qu'il était, et Castle détruit. Il avait pu savourer la douleur de l'un et l'autre durant ces dernières heures, et leurs réactions lui avaient donné pleinement satisfaction. La rébellion finale de Castle n'était qu'un détail, lui permettant finalement de goûter à un autre de ses plaisirs. Jouer avec les flics. Et cette rébellion l'amènerait à fomenter un autre plan, tout aussi diabolique, pour s'attaquer de nouveau à Castle dans quelques temps. Le plaisir n'en serait que plus grand. Encore.
- On n'est pas pris au piège, lâcha-t-il, haussant le ton. Ils vont se jeter tout droit dans la gueule du loup … Crois-moi …
- Ils ont réussi à remonter notre piste grâce au tatouage … alors ils ne se feront pas avoir par je ne sais lequel de tes pièges.
- Depuis quand n'as-tu plus confiance en moi ? demanda-t-il détournant enfin les yeux de ses écrans, pour la regarder avec défiance.
- Depuis que tu n'as pas prévu d'échappatoire !
- Ne t'en fais pas pour ça. Et ne me parle plus jamais de ce foutu tatouage !
- Comment ils ont su d'ailleurs ? insista-t-elle.
Elle avait passé une bonne partie de la journée à observer Jerry, fascinée, comme à chaque fois qu'elle le voyait prendre plaisir à torturer, à se repaître de la souffrance des autres. Et avec Castle et Beckett, le plaisir de Jerry atteignait des sommets. Dans ces moments-là, passive, elle se taisait, se retranchait dans sa propre sphère d'extase, soucieuse de ne l'interrompre pour rien au monde. Elle se faisait alors l'instrument de Jerry, soumise à ses injonctions. Mais en dehors de ces moments-là, elle se refusait à se taire. C'était son plan, à elle-aussi. Elle y avait investi suffisamment de son temps et de son énergie pour espérer un résultat plus probant.
- Je n'en sais rien. Davis a dû leur en parler, fit-il, se replongeant dans l'observation de ses écrans.
- Non. Davis est incapable de mentionner ce genre de détail de façon autonome. Je l'ai trop bien conditionné, fit-elle en allant s'asseoir à même le sol, dans la pénombre.
- Tu veux dire que tu as bien fait ta part du boulot, toi ? Tu oublies qu'à cause de toi j'ai dû perdre mon temps à aller éliminer Kelly Nieman … Si tu avais fait attention au départ, on n'en serait pas là.
- Ce n'est pas moi qui les ai menés jusqu'ici … C'est ton tatouage qui les a menés jusqu'ici.
- Ferme-la avec ce tatouage … Ce qui est fait est fait. Je ne suis pas du genre à m'apitoyer sur les erreurs commises …, sinon tu ne serais peut-être plus de ce monde.
- C'est une menace ?
- C'est un constat. Mais ferme-la que je me concentre.
Elle se tut. Non pas parce qu'il le lui ordonnait, ni parce qu'il la menaçait, malgré ce qu'il en disait. Elle ne le craignait pas. S'il y a bien une chose dont elle était convaincue, c'est que jamais il ne la tuerait. Mais elle se tut parce qu'au vu de leur situation, qui, pour elle, était loin d'être aussi positive que Jerry voulait bien le laisser entendre, il valait mieux qu'ils restent unis. Reporter la faute sur l'un et l'autre ne les aiderait pas à échapper aux flics. Elle voulait pouvoir se sortir d'ici, vivante, et libre de préférence.
Bellevue Hospital, New-York, 2h du matin.
Dans le box des urgences, Rick et Kate étaient dans l'attente de l'obstétricien de garde. Deux officiers assuraient leur protection à proximité. Tant que Tyson n'aurait pas été retrouvé, aucun risque ne serait pris quant à leur sécurité. Le Capitaine Gates les avait accompagnés jusqu'à l'ambulance, et ils n'avaient pas protesté quand elle avait ordonné qu'ils filent tout de suite à l'hôpital en compagnie des officiers chargés de veiller sur eux, et escortés par deux voitures de patrouille au cas où. Une autre fois, ils auraient peut-être rechigné à quitter les lieux tant que leur suspect n'avait pas été appréhendé, mais ce soir, ils n'avaient eu qu'une hâte : se retrouver loin du lieu de leur supplice. A leur arrivée à l'hôpital, ils avaient été pris en charge rapidement par les médecins urgentistes, malgré la foule de malades et de blessés qui s'y pressaient. Les premiers examens avaient été faits immédiatement, révélant qu'ils souffraient tous deux d'hypothermie, suite à leur exposition prolongée au froid, et à leur immersion dans l'eau glaciale, mais aussi de déshydratation. Ils avaient ensuite été installés dans ce box, dans l'attente que des infirmières viennent soigner leurs diverses plaies. Kate était maintenant allongée sur le brancard, chaudement blottie sous une couverture. La perfusion dans son bras délivrait lentement un soluté chauffé, destiné à faire remonter doucement la température de son corps. Sur son ventre, les capteurs du monitoring devaient rendre compte de la moindre contraction utérine, et indiquaient le rythme rassurant des battements du cœur du bébé. Rick, assis sur le brancard d'en face, emmitouflé dans une couverture, observait sur l'écran relié au monitoring les oscillations des deux courbes, indiquant que tout semblait aller bien pour le bébé. Lui-aussi bénéficiait d'une perfusion dans le bras droit, tout en attendant qu'une infirmière vienne recoudre la plaie à son arcade sourcilière.
- Comment te sens-tu ? demanda-t-il doucement, posant ses yeux sur elle.
Il avait été soulagé de la voir cesser enfin de trembloter et de grelotter. Les battements du cœur du bébé, et l'absence de contractions, les avaient rassurés tous deux. Ils savaient que leurs familles et Lanie avaient été prévenues, et seraient là bientôt. Kate était encore bien pâle, et son visage reflétait sa fatigue. Mais dans ses yeux, il lisait un tel soulagement. Tout allait bien maintenant. Tout irait bien.
- Epuisée …, fit-elle, scrutant l'écran du monitoring. J'ai envie de dormir …
- Le médecin va arriver, après tu pourras te reposer.
- Et toi ? demanda-t-elle, tournant la tête vers lui, pour savourer la douceur de ses yeux posés sur elle.
- Ça va … Je suis un dur moi, tu le sais bien, répondit-il en souriant légèrement.
- Tu vas avoir une cicatrice …, fit-elle remarquer, regardant sa plaie à l'arcade.
- J'aurais l'air d'un mauvais garçon, sourit-il.
- Hum … si sexy …, surtout en blouse d'hôpital, répondit-elle, en souriant tendrement.
Il sourit à son tour, tellement heureux de retrouver l'humour souriant de sa muse, puis sauta lestement de son brancard, pour s'approcher d'elle, prenant soin de déplacer tout l'attirail relié à sa perfusion avec lui. Il vint s'asseoir sur le rebord du brancard de Kate, et elle se redressa pour venir se blottir contre lui. Il remonta la couverture jusque sous son menton, tandis qu'elle fermait les yeux, apaisée dans ses bras.
- Je n'arrête pas de penser à Jordan …, fit-elle tristement.
- Moi-aussi …, répondit-il doucement, déposant un baiser sur ses cheveux. C'est une battante …
- Oui …
Il n'avait pas de mot pour la rassurer, pour se rassurer lui-même, et la serra un peu plus fort contre lui, posant sa joue contre sa tête. Ils restèrent ainsi un moment, sans parler, profitant juste de la tendresse de ce câlin, et de ce moment si particulier. Ils avaient l'impression de savourer enfin un instant de plénitude, après les souffrances qu'ils avaient endurées pendant des heures. Ils étaient en vie. Mais ils étaient aussi encore sous le coup de ce qu'ils venaient de vivre, et qui assurément allait les marquer durablement. Cette terreur, cette angoisse qui les avait dévastés. La peur de perdre leur amour. De voir leur vie anéantie. D'assister, impuissant, à la souffrance de l'autre. La force de ce qu'ils s'étaient dit, à plusieurs reprises, de certaines choses même qu'ils ne s'étaient jamais confiées, concernant la mort en particulier. Et il y avait cette attente angoissante quant au sort de Jordan. Ils ne pouvaient sortir de leur tête l'image de celle qui serait, maintenant, quoi qu'il arrive, bien plus qu'une collègue. Avant que l'ambulance ne les emmène, le Capitaine Gates leur avait transmis les dernières informations. Ils savaient que Jordan, blessée, était probablement tombée dans les eaux glaciales de l'océan. Rien de plus. Ils n'avaient pas pu voir Ryan et Esposito, qui avec Wade et Clayton, et les équipes du SWAT cherchaient toujours la piste de Tyson à l'intérieur de l'usine. Il avait dû prévoir une ultime mise en scène, une dernière mascarade pour disparaître de nouveau, comme à son habitude. Il était doué pour ça. Il fallait absolument qu'ils le trouvent.
C'est l'arrivée d'une infirmière et d'un infirmier passant les rideaux qui interrompit leur étreinte silencieuse, et les tira de leurs pensées.
